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CHAPITRE II

I. — Une phrase d'Epictête. Les termes du problème pénal. L'individu et le milieu. L'altération du moi dans la société et dans la secte.

II. — La secte est le levain de toute foule. Exemples. Dangers et avantages des sectes.

III. — Ce que c'est que la secte, d'après Luigi Settembrini. Critique. La secte et le parti. Leurs différences et analogies.

IV. — Psychologie des chefs dans les groupes sociaux. Le meneur dans la foule et dans la secte. Raisons de son prestige. Caractères qui rendent une association forte et puissante : l'obéissance et le commandement. Une page de Gabriel Tarde.

V. — Uniformité psychologique des sectaires. La psychologie de la secte reproduit celle des sociétés primitives. Comparaisons et exemples empruntés aux œuvres de Taine et de Bagehot. La tactique des sectaires dans la politique, la science et l'art. Valeur et défauts de cette tactique.

VI. — Résumé. Le caractère novateur de la secte. Elle représente l'esprit de révolte à l'état latent et perpétuel.

Epictète disait que ce qui trouble les gens ce ne sont pas les choses, mais les idées qu'ils se font des choses.

Les choses en effet, pour employer les propres termes du philosophe grec, restent toujours les mêmes : ce sont les idées qui changent. Et elles changent à un point tel que pas un homme, et pourtant la vie des hommes est si brève !, ne peut mourir avec les idées où il est né et où il a vécu. Tout change et avec une rapidité extraordinaire. Dans la politique, comme dans la science, ce qui hier, était considéré comme un axiome devient aujourd'hui une erreur et la pensée humaine dans sa course vertigineuse peut bien être comparée à la mode, cette déesse volage pour qui tous les jours qui se suivent portent de nouvelles lois. .

S'agit-il de la médecine ? Ce qui donnait la mort il y a cinquante ou même vingt-cinq ans rend aujourd'hui la santé et vice versa.

Et l'art, me direz- vous ! Ce qui était beau au commencement ou au milieu de ce siècle est tombé aujourd'hui dans le domaine du commun et du vulgaire.

Mais encore, direz-vous, les sciences naturelles depuis l'astronomie jusqu'à la biologie ? Les découvertes succè,dent aux découvertes et le vieux credo scientifique est forcé de se transformer et va même jusqu'à faire vaciller

le credo religieux qui, il y a peu de temps encore, demeurait inébranlable.

Il n'est pas jusqu'à la criminologie qui n'ait dû suivre le sort de toutes les idées ou, pour mieux dire, de tous les systèmes d'idées échafaudés par la fantaisie humaine.

Le crime, jusqu'ici, était resté une action strictement individuelle, peut-être l'action individuelle par dessus toutes les autres, et chez les criminalistes on avait perdu la notion du crime indivis, comme chez les théologiens on avait perdu la notion du péché collectif. Quand les attentats des conspirateurs ou les exploits d'une bande de brigands forçaient à reconnaître l'existence de crimes commis collectivement, les juristes se hâtaient de décomposer cette nébuleuse criminelle en délits individuels dont on soutenait qu'elle n'était que la résultante.

Aujourd'hui les termes du problème sont changés ; aujourd'hui la difficulté ne consiste pas à trouver des crimes collectifs, mais bien plutôt à découvrir des crimes qui ne le soient point, c'est-à-dire qui n'impliquent point la complicité du milieu (1). Qu'est-il advenu ?

Une chose fort simple, mais dont les effets portent en eux une révolution.

La croyance au libre arbitre une fois détruite, le pauvre cerveau humain, qu'on considérait comme un roi absolu, dont les décrets avaient un caractère spontané et intangible, a dû descendre au rang de roi constitutionnel, dont les décrets ne sont que le reflet nécessaire d'une foule de facteurs physiques moraux et intellectuels qui ne lui laissent qu'une miette de liberté.

1. Voir G. Tarde, Foules et sectes au point de vue criminel, dans la Revue des Deux -Mondes, i5 novembre 1893.

Aujourd'hui, on pourrait se demander s'il y a des crimes individuels, tout de même qu'on s'est consulté pour savoir s'il y a des œuvres de génie qui ne soient pas des œuvres collectives (1).

Sans doute, toute action humaine a une cause évidente, définie, précise : une personne. Mais parce que cette personne a agi matériellement, pouvons-nous dire qu'on peut retrouver en elle et en elle seule toutes les causes et toutes les conditions infinies qui ont produit cette action ?

L'individu, même quand il agit seul, n'est-il pas mû, à son et à notre insu , par une foule invisible et innombrable, celle de ses ancêtres, de ses compatriotes, de ceux qui l'ont élevé, dont les diverses influences combinées et imaginées dans son* cerveau, se réveillent toutes ensemble en sursaut à certains moments, véritable multitude intérieure qui fourmille et fermente sous un crâne ? (2)

Enlevez à un malfaiteur au moment de son crime, ou à un inventeur à l'heure de sa découverte, tout ce qui appartient aux influences extérieures (éducation, instruction, atavisme, etc.) : que restera-t-il ? Bien peu de choses. Et une chose pourtant qui n'a pas besoin de s'isoler pour s'individualiser, le moi, ce petit pronom qui renferme un immense mystère, cette synthèse de notre organisme dont nous ignorons le mode de formation,

1. Sur la Collaboration intellectuelle, voir le premier chapitre de mon volume : La Coppia criminale, Turin, Bocca, 1897, 2e édit.

2. Voir la recension à la première édition de ma Folla delinquente dans la Revue philosophique de 1891, faite par M. Tarde et reproduite ensuite dans son volume : Etudes pénales et sociales.

tout en connaissant les parties dont elle se compose, cette formule psychologique que nul jusqu'ici n a su résoudre, qui est invisible comme l'air, impalpable comme le feu et néanmoins puissante et éternelle comme la vie.

Des dizaines, des centaines de personnes auront pu voir tomber une pomme de l'arbre sous lequel elles étaient assises, ou observer les oscillations isochrones d'une lampe dans une église : mais seul le génie, le moi d'un Newton ou d'un Galilée pouvait trouver dans ces faits communs la révélation d'une grande loi physique.

Les conditions actuelles de la vie sociale suggèrent et offrent à des milliers, à des centaines de milliers de personnes le prétexte d'un crime, mais seule la nature criminelle, le moi d'un Ravachol, d'un Henry ou d'un Palla peut trouver dans ces conditions l'impulsion qui leur fera lancer une bombe ou tirer un coup de revolver.

Dans un sens, donc, toutes les actions sont collectives, et dans un autre sens elles sont individuelles : c'est qu'elles sont en réalité l'effet du choc entre deux forces, l'individu et le milieu, comme toute maladie est la conséquence de la rencontre d'un microbe et d'un terrain où le microbe a pu se développer.

Il y a entre le milieu et l'individu un rapport que j'appellerai d'osmose et d'endosmose ; parfois, c'est le premier qui influe sur le second ; parfois c'est le second qui influe sur le premier. Assurément, l'individu, le moi a besoin de se confondre avec le milieu pour avoir conscience de soi-même et pour se fortifier. Comme tout organisme animal, il se nourrit de ce qui le transforme (1).

i. Cette phrase de Tarde qui me semble une bonne définition de la

Cette altération du moi arrive dans les formes quotidiennes et paisibles de la vie sociale par un processus lent et capillaire d'infiltration. Je dirai que le milieu modifie l'individu suivant cette même loi de changement graduel inaperçu et imperceptible par lequel la nature le fait croître et se développer.

En regardant tous les jours un enfant, vous ne vous apercevez pas de sa croissance du jour au lendemain ; en étudiant tous les jours un homme, vous ne pouvez préciser les nouvelles directions que le milieu imprime à son esprit.

Mais laissez passer le temps ; et au bout de quelques mois ou de quelques années vous serez parfaitement à même de dire les changements physiques, moraux et intellectuels de cet enfant et de cet homme.

Si au lieu de considérer l'homme dans sa vie paisible de chaque jour, vous le considérez au sein dune collectivité restreinte et plus intense que celle de la Société au sens large du mot, c'est-à-dire si vous le considérez comme membre d'une nation, d'une classe, d'une caste, d'une secte, d'un parti, d'une assemblée, d'une foule ; vous voyez que l'altération de son moi, sous l'influence

vie animale me suggère une analogie avec la vie intellectuelle. Rousseau disait à tort que l'homme doit être habitué au régime de la solitude dès son enfance. Le cerveau doit se sustenter de lectures pour donner ensuite, de lui-même, sa propre marque à tout ce qu'il a appris, transformer en un mot l'aliment en nourriture ; tout de môme, l'homme doit vivre dans le monde, se nourrir de ce qui l'altère, sauf ensuite à s'isoler pour méditer sur ce qu'il a vu et éprouvé. La solitude — dit Tarde — est féconde seulement quand elle alterne avec une vie active et mouvementée, dont elle est la méditation.

du milieu qui l'entoure de si près, se produit non plus suivant un processus lent et capillaire d'infiltration mais bien suivant un processus qui augmente d'intensité peu à peu dans le temps et dans la façon d'être, jusqu'à pouvoir être comparé, dans le cas extrême de la foule, à une véritable inondation torrentielle qui, non seulement altère le moi, mais qui le supprime ou le change du tout au tout.

Alors pour étudier cet homme vous n'aurez plus assez des notions de la psychologie individuelle et de la sociologie, puisqu'une partie de ses actions est déterminée par Tinfluence <?e la psychologie collective, que cette collectivité soit une nation, une classe ou une secte, une foule ; pour comprendre son moi, pour délimiter sa part de responsabilité, vous devez alors étudier les altérations produites en lui par le milieu spécial où il a vécu ; si vous vous trouvez en présence d'un criminel sectaire vous ne pouvez vous contenter de prendre seulement sa personne en considération pour juger son crime ; mais vous devez considérer aussi sa secte, qui est le terrain où il a grandi ; le bouillon où s'est développé le microbe de son crime, bref le complexus des facteurs les plus immédiats qui ont altéré son moi et qui l'ont réduit à l'état où il se présente devant nous.

Nous entreprenons, avec d'autant plus de plaisir, Tétude de la psychologie de la secte, que c'est le complément nécessaire de l'étude de la psychologie de la foule.

La foule ne se comprend point sans la secte. On pour-

rait dire qu'une secte est le noyau et le levain de toute foule.

Il est rare, fort rare que les actions, bonnes ou mauvaises, accomplies par une foule noient eu pour point de départ et pour cause première (parfois fort lointaine et partant difficile à retrouver) l'idée d'une secte. Et s'il est vrai que souvent une foule mise en mouvement par un groupe d'exaltés le dépasse, l'absorbe et, devenue acéphale, semble n'avoir plus de guide ; il est vrai, comme Ta dit élégamment Tarde « qu'elle n'a plus de guide comme la pâte qui est levée n'a plus de levain »(1).

Dans les grandes foules historiques comme dans les petites foules qui se forment tous les jours, vous trouvez, en la recherchant, l'œuvre parfois évidente, parfois occulte des sectes, ou, sinon des sectes, de certaines corporations.

Les croisades sont dues aux ordres monastiques, les septembrisades aux Jacobins, l'expédition de Nielle a un petit nombre qui l'a fermement conçue et voulue.

« Un grand nombre de mouvements populaires, écrit Proal, qui semblent spontanés, ne sont en réalité que des coups montés, préparés ou au moins utilisés par les partis politiques. Les émeutes sont rarement des explosions subites de la colère populaire ; ce sont souvent des

\. Dans cet ordre d'idées, Tarde écrivait encore dans son article déjà cité : « Aux chefs d'une bande ou d'une- émeute, donc, on peut demander compte toujours de l'astuce et de l'habileté dont elle a fait preuve dans l'exécution de ses massacres, de ses pillages, de ses incendies, mais non toujours de la violence et de l'étendue des maux causés par les contagions criminelles. Il faut faire honneur au général seul de ses plans de campagne, mais non de la bravoure de ses soldats. »

menées de chefs ambitieux. Le 20 juin fut préparé par les Girondins, qui voulaient s'imposer au roi comme ministres. Le 31 mai et le 2 juin furent conçus par Robespierre et par Danton » (1).

Quand vous voyez une foule faire tous ses efforts pour éteindre un incendie, l'activité intelligente qu'elle déploie est due au corps des pompiers qui l'enseigne et la dirige par l'exemple, cette suggestion muette si puissante.

Quand les ouvriers en grève ne se bornent pas à des violences absurdes, mais qu'ils détruisent des choses que, à leur point de vue, il est bon de détruire, par exemple, les instruments de travail de ceux qui n'ont pas voulu s'associer à la grève, cela veut dire qu'entre eux il y a un syndicat, une société ouvrière.

Quand dans la rue il y a une manifestation, vous pouvez dire purement et simplement que les cris et les menaces sont dûs à l'influence d'un cercle politique ou d'une secte.

Et on pourrait multiplier les exemples à l'infini (2). Le danger (et dans certains cas aussi le succès) des sectes consiste justement dans leur puissance d'expansion ; réduites à leurs propres forces, elles ne feraient peutêtre que peu de mal ; mais il suffit d'un léger levain de perversité pour faire lever une pâte énorme de colère destructive et absurde.

Et c'est en ce sens et pour cette raison que la psychologie de la secte complète la psychologie de la foule.

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