OBJEGTION TIRÉE DE L\ CONTRADICTION
Preuve.
Supposez iju'il y ait une liberté dans le sens transcendanlal, c'est-à-dire une espèce particulière de causalité suivant laquelle les événements du monde pourraient avoir lieu, une puissance de commencer absolument un état, et par suite aussi une série de conséquences de cet état ; et alors, non seulement une série commencera absolument, en vertu de cette spontanéité, mais encore devra commencer aussi absolument la détermination de cette spontanéité elle-même, en vue de la production de la série, c'est-à-dire la causalité, de telle sorte que rien ne précède qui détermine, suivant des lois constantes, cette action qui arrive. Mais tout commencement d'action suppose un état de la cause non encore agissante, et un premier commencement dynamique d'action suppose un état qui n'a avec l'état antérieur de cette même cause aucun lien de causalité, c'est-à-dire qui n'en dérive d'aucune manière. Donc, la liberté transcendantale est opposée à la loi de causalité, et une telle liaison d'états successifs de causes efficientes, d'après laquelle aucune unité de l'expérience n'est possible et qui, par conséquent, ne se rencontre dans aucune expérience, n'est qu'un vain être de raison.
Sully Prudhomme. — Libr« arbitre, 3
Ce n'est donc que dans la nature que nous devons chercher l'enchaînement et l'ordre des événements du monde. La liberté (l'indépendance) à l'égard des lois de la nature est à la vérité un ajfranchissement de la contrainte, mais aussi du fil conducteur de toutes les règles. En effet, on ne peut pas dire qu'au lieu des lois de la nature, des lois de la liberté s'iiîtroduisent dans la causalité du cours du mcnde, puisque, si la liberté était déterminée suivant des lois, elle ne serait pas liberté, mais ne serait que nature. Nature et liberté transcendantale diffèrent donc entre elles comme conformité aux lois et affranchissement des lois. La première accable Tentendernent delà difficulté de rechercher toujours plus haut l'origine des événements dans la série des causes, puisque la causalité y est toujours conditionnée, mais elle promet en retour une unité d'expérience universelle et conforme à la loi. L'illusion de la liberté, au contraire, offre sans doute du repos à l'entendement qui pousse ses explorations dans la chaîne des causes, en le conduisant à une causalité inconditionnée qui commence à agir d'eliemême, mais, comme cette causalité est aveugle, elle brise le fil conducteur des règles qui seul rend possible une expérience universellement liée. »
Tout esprit qui soumet la conscience spontanée du libre arbitre à la critique rationnelle, à celle
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de la conscience réfle'chie, se heurte à cette antinomie. Il n'est donc pas surprenant que les penseurs pour qui le principe de contradiction est un critérium valable dans tous les cas, quel que soit l'objet du jugement auquel on l'applique, échouent toujours dans la tentative de prouver la réalité du libre arbitre.
Mon inclination à y croire a longtemps rencontré là un empêchement dérimant en dépit du témoignage de ma conscience spontanée. Je me i voyais rationnellement obligé d'en douter bien que je n'en pusse douter elTectivemcnt.
Un passage du beau livre de William James L'Expérience Religieuse^ décrit bien ce conflit moral; le voici : <( ... Cependant si l'on prend r activité de l'esprit dans sa réalité vivante, si l'on considère tout ce qui, dans une âme d'homme, est en dehors de ses connaissances rationnelles et, caché en lui-même, dirige secrètement sa conduite, avouons que le rationahsme ne fait qu'effleurer la surface de la vie intérieure si riche et si profonde... Ces intuitions ont leur source dans des profondeurs oii le rationalisme avec son flux de paroles ne saurait atteindre... Au vrai, dans
I. William James, professeur Je psycliologic à l'Université de llarward, correspondant, dcrinstilut de France. V Expérience relifjleuse, essai de psychologie descriptive, traduit par Frank Abauzit, professeur de philosophie au lycco d'Alais. (Paris, Félix Alcan). '
le domaine métaphysique et religieux, les raisons explicites n'ont aucune influence sur nous, tant qu'une intuition sourde et implicite ne nous pousse pas dans le même sens... L'instinct marche en avant, l'intelHgence le suit docilement. » Ne dirait-on pas que William James vise expressément le cas du libre arbitre, où les objections logiques ne prévalent pas plus contre le sentiment que ne le priment les démonstrations logiques.
Quand le doute rationnel n'est pas en même temps efîectif, il y a lieu de se demander s'il est valable, si, au lieu d'être la marque d'une impossibilité inhérente à la nature des choses, il n'est pas le signe d'une impuissance de la pensée débordée par son objet, en d'autres termes, si, quoique réel, cet objet n'est pas tel qu'il condamne l'esprit à se contredire en essayant de l'exprimer par un jugement. Je le crois avec sécurité pour l'avoir vérifié sur tous les jugements d'ordre métaphysique que j'ai tenté de former. Or, parler du libre arbitre, c'est s'exposera rencontrer l'activité, principe de l'acte senti hbre. Avant d'agir j'ai conscience que ce principe, quel qu'il soit, existe en moi à l'état latent (virtuel pourrais-je dire) et qu'il est entièrement indépendant; je constate simplement cette donnée, illusoire ou véridique, de ma conscience spontanée. Or, en tant que mon activité à l'état latent fait