‹ Psychologie du peintre (volume 2)Chapitre 15 sur 71 · LES INFIRMITÉS SPÉCIALES · texte numérisé non relu

LES INFIRMITÉS SPÉCIALES

ne lui ont pas paru en être corrigées ; dans The Mother teaching her Son, de 1859, une certaine ombre d'un violet bleuâtre, quoique changeant de degré, ne laissait pas d'être fausse.

Le cas de Turner était plus embarrassant. Albertotti a su le débrouiller. 11 a rangé les tableaux et esquisses de Turner en trois catégories, en notant pour chacun l'âge de l'artiste. La comparaison des signes portés aux colonnes de son tableau montre clairement que la série des peintures où la composition et l'exécution n'offrent rien d'étrange appartient aux débuts de la carrière du peintre, alors qu'il imitait patiemment les effets et le faire de Claude Lorrain ; que la tendance à l'étrangeté et aux maniérisme s'accuse pourtant dès sa trente-huitième année, quand il est devenu maître de son métier, et que déjà dix ans plus tard l'étrange et le maniéré envahissent à peu près toute son œuvre. Ses défauts naturels s'exagèrent alors, il veut lutter avec le soleil, il ne sait plus mesurer ses moyens aux effets qu'il cherche ; il s'égare enfin, dès qu'il échappe à l'influence pondérante du Lorrain. Une altération de la fonction visuelle n'expliquerait pas cette évolution ; elle répond plutôt au lent travail du déséquilibremeut intellectuel, que nous constaterons plus loin dans la vie de Turner comme il le faut bien constater dans ses ouvrages.

On a beaucoup disputé, en Italie, sur l'œuvre d'un peintre, Fontanesi, que le professeur Reymond déclara finalement affecté d'une maladie des yeux. Albertotti écarte cette supposition pour Fontanesi, comme il l'a fait pour Turner, en décelant dans l'artiste turinois l'imitateur exagéré ou imprudent de Corot. Le savant professeur d'oculistique de Modène possède, plus que Liebreich, un sentiment délicat des choses de l'art, et ses conclusions sont aussi celles que nous adoptons.

Il se peut donc que des altérations dans la fonction

visuelle aient quelque effet sur les travaux d'un artiste , mais on n'a pas fait encore des études suffisantes pour en donner la théorie. Les changements qui se manifestent dans la vieillesse résultent plutôt d'un affaiblissement général que d'un trouble fonctionnel particulier. Les peintres vieux ne peignent pas toujours bleu ou violet; ils peignent aussi jaune ou rouge. La vérité est que la facture devient plus lourde avec 1 âge, et la palette plus sourde (1).

Les critiques malveillants disaient de Corot : « 11 a quelque chose dans les yeux. » Non pas, il peignait l'aspect de la nature où il trouvait du plaisir, il avait choisi la gamme grise et chaude qui le flattait. Le pourquoi de sa préférence nous échappe ; c'est là un secret entre les yeux et le cœur, dont le poète lui-môme ne sait rien. Les nouveautés vraies ne deviennent singularités que dans les œuvres de seconde main, et elles s'expliquent alors suffisamment par l'imitation. Nous en avons déjà parlé à propos des violets et des tachistes.

Venons maintenant aux irréguliers et aux malades, aux dégénérés et aux déments.

(1) Nous en avons un exemple, aujourd'hui, dans Jean Gigoux. Il veut peindre clair comme les jeunes, et devient aisément blafard. Mais il convient d'admirer sa forte vitalité, et de louer son portrait de Bonnat exposé au salon de cette année (1891).

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