‹ Psychologie du peintre (volume 2)Chapitre 3 sur 71 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

On n'avance guère, à notre avis, à se demander d'une manière générale si le génie s'hérite. Il ne faudrait pas considérer une aptitude en bloc, mais les qualités élémentaires dont elle est faite. Pour le peintre, nous verrons que les plus essentielles sont la curiosité, ou la direction spontanée de l'attention, la mémoire motrice, la mémoire visuelle des formes et des couleurs, et enfin la mémoire émotionnelle, ou la prédominance du sentiment sur le raisonnement. Dans quelle mesure l'hérédité les transmet et prépare ainsi la vocation, tel est donc notre sujet : il ne touche que par un côté à un problème bien vaste, dont nous n'avons pas à faire le tour.

Une laborieuse enquête nous a fourni des résultats peut-être assez neufs. Mettons-les en relief par le moyen d'une classification fort simple, qui donnera une base à la critique.

La continuation professionnelle dans les familles d'artistes est un fait grossier qu'on a toujours invoqué. Mais la continuation sans le talent ne prouve rien, ou presque rien, en faveur de l'hérédité psychologique. Dans les nombreuses familles d'artistes relevées en Italie, aux Pays- Bas ou en France, quelques sujets ont été si médiocres, qu'ils décèlent moins la qualité de la race que l'influence du milieu; ils ont hérité le métier, non le génie. Songez

que l'on peut citer, en Flandre seulement, au moins seize dynasties notables, comptant jusqu'à cinq générations de peintres, et souvent plusieurs à chaque génération !

Les fils sans talent original une fois écartés, restent les héritiers vraiment doués, ceux que leurs ouvrages font les égaux de leurs pères, et très souvent leurs supérieurs. Nous formerons avec eux, en leur adjoignant les fils de sculpteurs et d'architectes, un premier groupe déjà considérable, où figurent beaucoup de noms illustres.

En Italie, CosimoRosselliJe plus cligne élève de Benozzo Gozzoli : « il sortait d'une de ces familles où le métier d'artiste se transmettait de père en fils; depuis un siècle, tous ses ascendants avaient été peintres ou sculpteurs ; son père était architecte, son frère miniaturiste (1) »; Filippino Lippi, fils de fra Filippo; les deux frères Bellini ; le Pontormo ; F. Barocci (le Baroche) ; Raphaël : son père, Giovanni Santi, fut un de ces vaillants maîtres provinciaux du xve siècle, instruits et curieux, qui savaient tout faire (2); Mazzuoli de Parme (le Parmesan) ; Jacopo Bassano ; Paolo Galiari (le Véronèse); Antonio Canale, etc. (3).

En Allemagne, Hans Holbein, fils de Holbein le Vieux ; au xviii0 siècle, Raphaël Mengs, et dans le nôtre Peter Cornélius, Kaulbach (4). Dans les Bays-Bas, François Pourbus, fils de Pierre Pourbus, David Téniers II, Breughel II, les deux frères Both, Adam van Noort, Frans Floris, Ge-

(1) Lafenestrc, la Peinture italienne.

(2) Voy. E. Muntz, Raphaël, sa vie, son œuvre et son temps.

(3) Autres noms : Taddeo Gaddi ; Giottino ; Fr. Peselli, petit-fils de Pesello par sa mère, mariée elle-même à un Stefano, peiutre ; Bart. Genga ; Ghirfemdajo (Ridolfo), fils de Domenico, et neveu de David; Cammillo ; Timoteo Viti : sa mère était fille d'un peintre ferrarais ; Gangiagi ; deux des fils du Bassan ; Carletto, fils du Véronèse, mort à vingt-six ans ; la fille du Tintoret, morte jeune aussi ; Lavinia Fontana, fille d'un peintre bolonais qui fut le maître des Carrache, etc. — Voy. Vasari, édit. ital. de Milanesi, pour les généalogies des maîtres anciens.

(4) Angelica Kauffmann naquit clans les Grisons, d'un peintre suisse.

Arréat. 2

rard Ter Borch (Terburg), Gabriel Metzu, Paulus Potter, Th. cle Keyser, Albert Cuyp, Nicolas Berchem, W. van de Velde le Jeune, Gérard Dow, les Wouwermanns, un van der Neer, etc. (1).

En Espagne, Eugenio Caxes, fils de Patricio Caxes, etc. (2). En Angleterre, Edw. Landseer, George Morland, Bonington : son grand-père était gouverneur d'une prison de comté ; son père, ayant perdu cette charge par l'irrégularité de son service, se fit peintre de portraits et grava même en manière noire.

En France, Jannet, Fréminet, Simon Vouet, Sébastien Bourdon, Pierre Puget et François Puget, son fils; Jacques Courtois, ditleBourguignon; Antoine et Nicolas-Noël Coypel, fils de Noël Coypel et petits-fils, par leur mère, du peintre Hérault; Michel Corneille : son père est élève et gendre de Simon Vouet; Jean Jouvenet, dont l'aïeul fut le premier maître de Poussin; Jean Restout, Fr. de Troy, Bon Boullongne, Hyacinthe Rigaud, J.-B. et Carie Vanloo, fils, petits-fils et arrière-petits-fils de peintres ; les trois Vernet : le premier de la dynastie, Joseph, fils d'Antoine Vernet, lui-môme peintre d'attributs à Avignon; Mme Vigée-Lebrun, fille de Louis Vigée ; Ingres : son père, né d'un maître tailleur, était peintre, sculpteuv, et au besoin architecte, assez bon

(1) Autres noms : Lucas de Leyde ; Corn. Cornelisz Kunst, fils de Cornelisz Engelbrechsten, dont le père était graveur ; Josse Van Cleef, dit le Fou ; les deux frères Kock, Corn. Molenaer (Neel le Louche), les deux frères Mostart, Henri Goltzius : déjà sou arrière-grand-père, Hubert Goltzius, était sculpteur; l'un au moins des Coxcie, des Quellin, des Coninxloo ; le troisième Key, le deuxième Claes, le troisième Ryckaert, le deuxième Franchoys, Lucas de Heere : son père est statuaire, et sa mère habile enlumineuse ; H. Cornelissen Vroom, Vernspronck, J. de Bray, fils de Salomon de Bray; Jean Weenix, fils de Jean-Baptiste ; d'Honderkoeter ; Gérard de Lairesse, fils du peintre liégeois Renier de Lairesse; plusieurs filles de peintres, filles de Ter Borch, de Godefroy Schalken, de Van Huysum, d'Otto Venius, de Mattheus Withoos.

(2) Arias Fernandez laissa une fille bien douée pour la peinture. Voy. Céan Bermudez, Diccionario historico de los mas illustres prôfessores de las bellas-artes en Espana, Madrid,. 1800.

musicien : « Mon père, écrit Ingres, dessinait parfaitement, et son malheur fut de ne pouvoir venir étudier à Paris sous un bon maître »; Ary et Henry Scheffer ; Tassaert, dîme famille de peintres; Isabey (Eugène), Léon Cogniet, les trois frères Flandrin, Daubigny, Rosa Bonheur, etc. (1).

Il semblerait à première vue, d'après nos listes, que la distribution des peintres d'emblée et des peintres héritiers ait été assez inégale suivant la période de temps et le milieu social. La France moderne nous fournit moins de peintres fils de peintres que l'ancienne France; les Pays- Bas en donnent plus que l'Italie, et l'Espagne même n'apporte à ce premier groupe aucun de ses noms illustres. Il serait oiseux de disputer sur cette inégalité, qu'une connaissance plus complète des origines ferait disparaître ou diminuerait beaucoup. Le mieux est de prendre les faits en gros et pour ce qu'ils valent.

Nul doute que les enfants élevés dans l'atelier paternel n'en subissent l'influence éducative. Elle ne suffirait pas à les douer; mais leur curiosité en reçoit un aliment, elle leur rend plus faciles les premiers efforts de l'attention volontaire, sans laquelle l'artiste ne réussirait jamais à discipliner la mémoire visuelle et la mémoire motrice dont nous l'avons supposé pourvu d'abord. Ces réserves faites, et si l'on admet les cas de filiation comme probants, force est d'admetre aussi la mémoire organique héréditaire, c'est-à-dire la transmission, par l'hérédité, de connexions nerveuses spéciales créées par l'habitude. La psychologie des idiots en offre des exemples curieux. On a remarqué

(1) Autres noms: Jacques Stella, d'une famille de peintres lyonnais; Jacques Blanchard, petit-fils, par sa mère, de Nicolas Bollery, peintre du roi ; Laurent de la Hire ; Claude Hallé et Noël Halle, son fds ; Louis Dorigny, fils de .Michel D'oHgny, et petit-fils, par sa mère, de Simon Vouet ; J. -Baptiste Blain, Nie. Bertin, Bivalz, P. Subleyras ; parmi les femmes, Madeleine et Geneviève de Boullongne, filles de Louis de Boullongne, et sœurs de Bon ; Elisabeth-Sophie Chéron (son frère, Louis Chéron) ; filles et nièces de Stella, de Jouvenet, etc.

des dispositions musicales étonnantes chez des idiots dont les parents étaient eux-mêmes des musiciens distingués. Sollier en cite un, dont le grand-père, le père et le frère étaient tambours, et qui s'était mis à battre de la caisse sans avoir jamais vu cet instrument. La mémoire héréditaire, conclut-il, peut seule expliquer ces aptitudes singulières, « qui font contraste avec le reste de l'intelligence du sujet » (1).

Des aptitudes pareilles se rencontrent dans les enfants normaux ; mais elles ne tranchent pas alors comme des singularités sur le fond plus riche de l'esprit. Les peintres héritiers, on le verra, sont en général des talents précoces, des faciles, et pour dire plus, la tradition professionnelle dans certaines familles de peintres, de musiciens ou de mathématiciens, durant une période plus ou moins longue, nous frappe seulement parce qu'elle n'est pas constante et peut paraître une exception heureuse. Le défaut de suite s'explique d'ailleurs par la variété des combinaisons possibles entre les dons qui produisent le génie : on les trouve dispersés à l'ordinaire dans les grandes familles, où les divers arts et les métiers voisins comptent, presque toujours, d'habiles représentants.

Les peintres fils d'ouvriers d'art, d'orfèvres en particulier, forment justement un deuxième groupe assez notable. Le seul fait que ces ouvriers ont exercé leur œil et leur main à une besogne délicate, et que leur attention s'est attachée à des formes approchant celles qui intéressent le peintre, autoriserait à accepter ces nouveaux cas de filiation comme probants. Ici, la révélation du talent dans les frères et les neveux importe davan tage, on le comprend ; la combinaison heureuse des qualités requises paraît d'au-

(1) DrPaul Sollier, Psychologie de l'idiot et de l'imbécile, p. 104, 216 et autres (Paris, Félix Alcan, 1891).

tant moins accidentelle, qu'elle s'est produite simultanément un plus grand nombre de fois.

En Italie, nous avons beaucoup d'artistes nés ou élevés dans des boutiques d'orfèvres, de brodeurs, d'enlumineurs. Ainsi Tommaso Pisano, Orcagna, les trois frères Ghirlandajo, Spinello, Lorenzo di Credi, fils d'orfèvres, et dont les ascendants quelquefois sont tous orfèvres; Pesellino, élevé dans une de ces maisons patriarcales « où l'on coloriait en famille des triptyques, des retables, des bahuts, des coffres, des écussons, toutes espèces de meubles susceptibles de recevoir des ornements peints (1) » ; Jean d'Udine, dont les ancêtres avaient exercé l'art de broder avec une habileté si grande, que cette famille avait substitué au nom de Nani celui de Recamador.

En Allemagne, Albert Durer, fils et petit-fils d'orfèvres, du côté paternel et maternel (2). Dans les Pays-Bas, Quentin Matsys, fils d'un ferronnier; Gilles Coignet, Mierevelt, les deux frères Palamedesz, tous fils d'orfèvres ou graveurs en pierre fine ; les trois premiers Van de Velde, Esaïas, Jan II et Willem le Vieux, issus d'un maître d'école, calligraphe distingué, comme on l'était en ce temps où les élégances de l'écriture étaient fort appréciées : Jan I, leur père, publia en 1604 un recueil de modèles où la calligraphie confine parfois au dessin : dans ses grandes lettres, enlevées d'une main sure, l'habile écrivain mêle des ornements variés, des personnages, des animaux, un cygne aux ailes déployées, ou un navire avec ses voiles gonflées par le vent (3).

En Espagne, Claude Coello, dont le père était fondeur et ciseleur; et peut-être Alonso Cano : Céan Bermudez assigne au père de celui-ci le métier de constructeur et

(1) Lafenestre, la Peinture italienne.

(2) E. Ghesueau, Revue des Deux Mondes, 15 déc. 1881.

(3) E. Michel, Gazette des Beaux-Arts, 2° série, xxxvn, 1888,

assembleur de pièces d'ornements pour les retables d'autels. En France, Pierre Mignard : on est fondé à penser que sa mère, Marie Gallois, était sœur, belle-sœur et nièce d'orfèvres ; Vien, né d'un maître serrurier ; François Boucher, d'un obscur maître peintre ; Chardin, d'un habile menuisier ; et de nos jours, Gérôine, encore fils d'orfèvre (1).

Si nous parlions des graveurs, nous aurions bien des noms à ajouter. L'artisan prépare l'artiste ; la montée dans l'art n'a été ni brusque ni fortuite. Cette vérité s'impose au moins, et ne sera pas démentie absolument par les cas douteux qu'il nous reste à examiner.

Nous composerons donc un troisième groupe avec les peintres fils d'artisans ayant exercé des métiers qui ne touchent pas à l'art, ou qui y touchent à peine. Il y faut ranger aussi les fils de petits bourgeois et de commerçants, dont l'origine plébéienne, remarquons-le, est le plus souvent récente. Ce groupe est nombreux, à la vérité. En bien des cas, les mérites de la mère, la révélation soudaine du talent dans plusieurs frères et fils de frères, ou encore l'existence d'un oncle peintre, témoignent pourtant de dispositions latentes, qu'il serait assez légitime de supposer dans d'autres familles où on ne les montre point. La profession exercée par les parents ne répond pas toujours non plus à leurs qualités réelles, et les dissimule aux yeux des biographes mal informés.

Citons, en Italie, ces maîtres connus, Giotto, Benozzo Gozzoli, Andréa del Yerocchio, Sandro Botticelli, Filippo

(1) Ajoutons François Perrin et Nicolas Loir, tous deux fils d'orfèvres ; aujourd'hui les deux Barrias, l'un peintre, l'autre sculpteur: leur père était entrepreneur de peinture et s'exerçait à la décoration.

Peu de fils de musiciens, remarquons-le en passant. En Italie, Guido Reui, dont le père était joueur de flûte ; en France, Quentin La Tour, puis Philippe Rousseau : sou père était chanteur à l'Opéra-Comique.

Lippi, les deux frères Pollajuolo, Pérugin, Francesco Francia, Luca Signorelli, Fra Bartolommeo, Andréa del Sarto, le Tintoret, le Dominiquin, fils de paysans, de charpentiers, de boucher ou de marchands de volailles, de corroyeur, de teinturier, de tailleur ; Masaccio , fils d'un humble notaire. Jean de Fiesole, dont on ne connaît pas les ascendants, avait un frère excellent miniaturiste. Pour les Carrache, — Louis, le fondateur laborieux de l'école bolonaise, fils de boucher, Augustin et Annibal ses cousins germains, fils d'un maître tailleur, — l'apparition de ces trois peintres dans le même temps et dans la môme famille accuse trop l'insuffisance de nos renseignements sur leur parenté psychologique (1).

En Allemagne, c'est Holbein le Vieux, fils de tanneur (2). Dans les Pays-Bas, nous avons les van Ostade, qui sortent d'un tisserand ; Jan Steen, d'un brasseur; Backuysen, d'un homme de loi. Jacob Ruysdael fut fils, comme Rembrandt, d'un riche meunier ; mais on connaît son oncle, Salomon Ruysdael, pour un bon peintre de paysages. On cite encore des frères très distingués, Lucas et Martin van Valkenborgh, Mathieu et Paul Bril, Frans et Dirck Hais. En Espagne, en Angleterre, les premiers noms appartiennent aux classes les plus diverses, gentilshommes, clergymen, artisans et laboureurs. Herrera le Vieux avait un frère portraitiste, et il laissa deux fils de mérite ; Murillo, deux oncles peintres (3), etc.

La France vient grossir la liste des peintres illustres nés de commerçants, d'ouvriers, de petits bourgeois, avec les frères Le Nain, Poussin, Claude Gelée, Lesueur, Largillière, Desportes, Oudry, Watteau, Greuze, Fragonard,

(1) Antonio Marziale, fils naturel d'Augustin, fut aussi peintre de talent, mais mourut jeune, à l'âge de trente-cinq ans.

(2) Le père d'Overbeck était poète et devint bourgmestre de sa ville.

(3) Agustin et Juan del Castillo, oncles par mariage, ou frères de mère, nous ue savons.

Prudhon, David, Léopold Robert, Corot, Robert Fleury (1), Troyon, Th. Rousseau, Courbet, et bien d'autres. Nous en choisirons tout à l'heure cinq ou six, pour les voir de près.

Une remarque est à faire en passant, à l'occasion des peintres issus de hautes familles. Ils ne sont pas nombreux, ni toujours les plus « habiles », mais les mieux cloués, en général, des caractères intellectuels supérieurs. Si les femmes, dans les maisons nobles ou de vieille bourgeoisie, exercent volontiers leurs doigts à des ouvrages délicats, l'homme y est plutôt vigoureux ou élégant, et il n'a su réduire ni ses yeux ni sa main aux habitudes précises d'un métier : en revanche, il a recueilli le bénéfice d'une culture plus active de l'esprit, et cette condition a certainement de l'importance (2).

En Italie, Cimabue fut de grande naissance; le père du Sodoma, devenu cordonnier, appartenait à la maison illustre, mais ruinée, des Bazzi ; Baldassare Peruzzi, un des maîtres les plus complets du xvie siècle, sortait aussi d'une maison noble, ruinée par les révolutions. Léonard eut pour ascendants paternels les riches notaires de la seigneurie de Florence ; fils naturel de ser Piero, il était l'aîné de neuf garçons, que celui-ci eut de ses quatre femmes ; ser Piero garda l'enfant et n'épousa pas la mère, soit qu'elle fût d'un rang inférieur, soit qu'elle ne vécût point. Un neveu de Léonard, Pierino, qui mourut jeune, annonçait un sculpteur de grand mérite, au jugement de Vasari (3).

(1) Son fils, Tony Robert Fleury, ne doit pas être oublié.

(2) Nous inclinons à penser que les savants qui ne sont pas purement des spécialistes, les poètes, les romanciers, apparaissent plutôt dans les familles où la culture était commencée ou déjà ancienne. On obtiendrait des résultats instructifs, par comparaison, dans cet ordre de recberches.

(3) Barbarelli (le Giorgione), autre enfant naturel, appartenait par son père à une famille bien située.

L'HÉRÉDITÉ 25 Le père de Michel- Ange, homme d'assez pauvre esprit, avait titre de podestat ; Michel-Ange se réclamait lui-même crime illustre parenté avec les comtes de Canossa ; de sa mère, morte jeune, nous ne savons rien; il s'intéressa beaucoup à un neveu, qui promettait d'avoir du talent. Titien venait d'une famille très considérée, etconnuedepuis 1321, qui avait donné des avocats, des notaires, des jurisconsultes, d.es négociants ; son jeune frère, Francesco Vecelli, fut estimé comme peintre, mais il sacrifia au métier des armes les meilleures années de sa vie. A tous ces beaux noms ajoutons celui de Primatice, qui fut aussi riche et noble.

Dans les Pays-Bas, Bernard Van Orley descend des puissants seigneurs d'Orley, justiciers du Luxembourg, qui s'attachèrent à la cour des ducs de Bourgogne (1). Rubens et Van Dyck venaient de bonne souche bourgeoise : les données relatives à l'hérédité, en ce qui les concerne, paraîtront par malheur assez banales.

Le grand-père de Pierre-Paul, Rarthélemy Rubens, tenait boutique d'apothicaire à Anvers en 1531. Son père, Jean Rubens, fut échevin de cette môme ville, de 1561 à 1568; on nous le donne pour un lettré passable, un homme d'étude; il avait passé sept années en Italie, et y avait été reçu docteur in utroque jure au collège de la Sapience ; menacé par le gouvernement du duc d'Albe, il se réfugia à Cologne, et s'y compromit en devenant l'amant d'Anne de Saxe, deuxième femme de Guillaume le Taciturne. Sa mère, Marie Pypelincx, était une femme énergique, courageuse, moralement bien supérieure à son mari. Philippe Rubens, son frère aîné, était venu le premier en Italie, avant 1603; latinisant résolu, il vivait à Rome dans l'étude des

(1) Citons encore Jean Mostart ; Antoine de Montfort, dit Blocklandt, dont Carel VanM:inder cite un oncle pour assez bon portraitiste; G. Hoefnngliel ; Barthélémy Sprangher, dont le père avait voyagé, connu des peintres.

choses antiques, et laissa un fils qui fut aussi un lettré.

Van Dyck naquit d'une famille opulente. Son père faisait la fabrication et le commerce des laines; dévot, rigoriste même, il resta sans doute étranger à la poésie de Fart et aux séductions des œuvres littéraires. Il en fut autrement de Marie Cuypers, sa femme. Garpenter Ta dépeinte comme excellant dans l'art de la broderie. « Un point reste acquis, écrit Guiffrey (1) : Marie Guypers laissa parmi ses contemporains la réputation d'une personne distinguée, douée d'une habileté supérieure pour ces ouvrages féminins qui demandent, avec de la patience, un goût délicat, une disposition innée pour les choses de l'art. »

Parmi les peintres espagnols sortis de nobles maisons, nous citerons enfin le grand Velasquez ; puis Pablo de Cespedès, qui fut un esprit universel, et don Juan Garreno de Miranda, un des artistes les plus distingués, les plus intelligents de la péninsule.

Une autre remarque est à faire à l'occasion des mariages contractés, dès l'origine, entre familles de peintres. En Flandre, par exemple, ces mariages étaient la règle, et l'école anversoise, au xvir3 siècle, ne formait plus, en quelque sorte, qu'une vaste famille (2). Or, si l'on est fondé à supposer l'influence maternelle dans bien des cas où une biographie incomplète ne la montre point, il est vrai aussi que les unions entre peintres et filles de peintres n'ont pas donné constamment des produits heureux sous le rapport du génie.

Velasquez, tout gentilhomme qu'il demeurât, avait épousé la fille de Pacheco, son maître : elle lui donna deux filles, dont l'une mourut en bas âge et l'autre fut mariée au peintre Martinez del Mazo, et au moins quatre garçons, qui n'ont pas marqué leur place. De nos jours, une glorieuse

(1) Anton Van Dyck, sa vie et son œuvre.

(2) Voy. A. J. Wauters, la Peinture flamande.

L'HÉRÉDITÉ Ti

dynastie a pris fin par le mariage de Paul Delaroche avec •la fille d'Horace Vernet.

Les exemples ne manqueraient point ; mais l'anomalie n'est qu'apparente. Elle est imputable bien des fois à l'accident, dont il faut toujours faire la part dans les questions d'hérédité, et, sans invoquer ici les changements sociaux ou les périodicités de l'histoire, l'affaiblissement du génie clans une lignée particulière s'explique d'ailleurs par la loi générale du retour à la médiocrité, mise en évidence par Gai ton (1), en vertu de laquelle chaque famille tend à revenir, et retombe en effet après quelques générations, au niveau moyen que ses membres exceptionnels avaient dépassé.

Venons maintenant aux exemples tout modernes que nous avions réservés. Prenons Delacroix et Théodore Rousseau, qui comptaient l'un et l'autre des ouvriers d'art dans leur ascendance maternelle ; puis Millet et Baudry, dont la souche rustique était plus riche d'aptitudes supérieures qu'une sèche notice n'eut permis de le supposer ; enfin Bastien-Lepage et Regnault, dans la vocation desquels la part de l'accident heureux est beaucoup plus large.

Eugène Delacroix est né à Paris, de père et mère Parisiens. Delacroix le père appartenait à la haute bourgeoisie : avocat au parlement et secrétaire de Turgot avant la Révolution, il fut député de la Marne à la Convention, et plus tard, sous le Consulat, il devint préfet des Bouchesdu-Rhdnè et de la Gironde. Mme Delacroix, née Victoire Oeben, était fille de J.-Fr. Oeben, ébéniste du roi, élève deBoulle, et très distingué lui-même dans sa partie. Ajou-

(1) Nal ural ïnherîtance. — Pour l'interprétation de cette loi, voy. mon article, Récents travaux sur l'hérédité, dans Revue philosophique, avril 1890.

tons que, du second mariage de Mme Vandercrux, veuve de J.-Fr. Oeben, et aïeule maternelle de Delacroix, avec Riesener, également ébéniste du roi, naquit Riesener le père, qui fut peintre et eut pour fils un peintre de talent, Léon Riesener.

Le père de Th. Rousseau, originaire de Salins en Jura, s'était établi marchand tailleur à Paris, où il forma une haute clientèle ; commerçant irréprochable, homme au cœur chaud, mais prodigue, il finit par dissiper son bien en libéralités. Mme Rousseau, Adélaïde-Louise, femme capable et énergique, soutint seule la famille en détresse. Elle était fille de Colombet, sculpteur marbrier, dont le frère, Gabriel Colombet, élève de David, a laissé de bons portraits de famille ; et par sa mère, petite-fille de Morillon, doreur des équipages du roi, lié avec les peintres de la maison royale. Un cousin germain de Mmc Rousseau, le paysagiste Pau de Saint-Martin, chez qui Théodore enfant allait volontiers passer ses jours de congé, ne fut peut-être pas sans influencer de quelque manière la vocation précoce de son neveu à la mode de Rretagne.

Millet naquit dans un hameau du Cotentin, d'une famille rurale, mais imprégnée déjà de ferments artistiques. Son père (1), Jean-Louis-Nicolas Millet, était bien doué pour la musique ; c'était un esprit contemplateur, ayant l'émotion des choses de la nature. Il dirigeait, nous dit Sensier(2), les choristes campagnards, qu'on venait entendre de plusieurs lieues à la ronde. « En ce temps-là, les fidèles répondaient par des chants aux versets du prêtre et du chantre. Jean-Louis Millet discernait les voix les plus justes, les instruisait dans le plain-chant et réglait ainsi un ensemble

(1) On nous dépeint son aïeule paternelle, Louise Jumelin, épouse de Nicolas Millet (de celui-ci on ne parle point), comme une puritaine catholique, une figure de Port-Royal. Un grand oncle, Charles Millet, prêtre insermenté redevenu laboureur, fut le premier maître de notre Jean-François.

(2) La Vie et l'Œuvre de J.-Fr. Millet.

choral qui avait toute la pureté des anciennes maîtrises. Millet a conservé des chants d'église que son père avait notés et qu'on croirait de la main d'un scribe du xivc siècle. » Ce brave homme, ajoute-t-il, ignorait sans doute «tous les germes d'art qui vivaient en lui, il mourut sans se rendre compte de ses vertus et de ses dons. » Il aimait à observer les plantes, les arbres, les animaux. Parfois, il prenait de l'argile et essayait de modeler. « Grand, élancé, la tête couverte de longs cheveux noirs bouclés, l'œil doux, les mains superbes, tel était le père de J.-Fr. Millet. »

Sa mère appartenait à une famille ancienne, les Henry du Perron, où Sensier croit voir « une dernière lignée de ces petits propriétaires de la féodalité qui ont fini par se confondre avec les manentes, les manants de l'ancien terroir ». Elle avait certainement de l'âme; nous lisons dans le livre de Sensier une lettre d'elle, douloureuse et tendre, qui vous met des larmes dans les yeux : on y trouve cette éloquence naturelle de la créature humaine qui sent fortement, sans les tours de phrase appris qui déguisent l'émotion plutôt qu'ils ne la traduisent dans la plupart des lettres de femmes embrouillées de fausse littérature.

Du côté paternel, Baudry a presque les mêmes origines. Son aïeul est un paysan manceau, jeté au milieu des troubles de la Vendée; son père, un humble sabotier, liseur insatiable, musicien, poète par la rêverie. « Les choses de la création, a dit Paul, chantaient en lui. » Ils couraient tous deux la belle campagne, le dimanche, et Baudry assurait plus tard que les excursions faites avec son père avaient exercé une influence décisive sur son œil de paysagiste.

La divergence s'accuse du côté maternel. Par sa mère, Françoise Le Comte, nature grave et honnête comme le père, Baudry descendait d'une bonne famille bourgeoise,

les Bouchet, qui se font gloire de compter parmi leurs ancêtres le prolixe auteur du Traversear des voy es périlleuses du monde, de la Vie et les gestes de Louis de la Trémoille, et autres ouvrages prisés par Rabelais. Le grand père Le Comte était un homme au visage dur, aux yeux verts, aux mâchoires serrées, aimant la bataille, prodigue de coups, fort peu expansif, parlant peu, mais se révélant par ses actes : royaliste fanatique, il avait fait le coup de fusil contre les bleus ; après la pacification de la Vendée, il épousa Denise Bouchet, malgré l'opposition des parents de la jeune fille, qui avaient rêvé pour leur enfant une alliance plus élevée que celle d'un campagnard. Baudry, assure son biographe (1), tenait bien certainement de son grand -père l'énergie concentrée et la réserve un peu farouche ; ses portraits nous semblent môme rappeler le masque, à peine adouci, du rude Le Comte (2).

La préparation héréditaire, en somme, n'est pas niable pour Baudry ni pour Millet, et leur généalogie les rapproche par un côté : mais combien diffèrent leurs talents! Millet peint parfois avec lourdeur; il réussit néanmoins à rendre les aspects, les attitudes, qu'il a observés avec patience, et la largeur, la solidité de son dessin, révèle un compatriote de Poussin et de Corneille. Baudry vise à l'élégance, il est séduit au chatoiement des couleurs, et son goût littéraire l'éloigné des choses auxquelles Millet attache sa poésie. Celui-ci entre à l'atelier de Delaroche ; son instinct profond lutte longtemps, sans se dégager, avec les conseils des maîtres de ce temps; ce ne fut qu'en 1848, à l'âge de trente-quatre ans, qu'il quitta Paris, s'installa à Barbizon, et redevint un rustique. Entré à l'atelier de Drolling, Baudry gardera au contraire l'enseignement classique et le goût de la « grande peinture » ; il n'aime et ne comprend que

(1) Ch. Ephrussi, Op. cit.

(2) Ambroise Baudry, un des frères de Paul, est architecte»

les grands maîtres italiens de la Renaissance. Sa piété très sincère s'accommode de l'inspiration païenne; celle de Millet retourne à l'inspiration biblique.

La cause de ces différences n'est pas dans l'enseignement donné, et elles se sont accusées plutôt malgré cet enseignement ; il la faudrait chercher dans les qualités émotionnelles, où la part de l'hérédité et celle de l'éducation apparaissent trop indécises pour n'être pas facilement confondues. La vocation de ces deux peintres a été d'ailleurs franche et spontanée, nullement provoquée dans le foyer paisible où s'écoula leur enfance. Si les grandes villes fournissent le plus grand nombre d'artistes, c'est qu'elles offrent, il est certain, plus d'occasions de reconnaître, d'éprouver les aptitudes; mais c'est surtout que les germes de génialité y sont plus abondants. Les talents vrais, en tous cas, ne sont jamais un produit artificiel; ils se manifestent là où ils éclosent. Aussi bien que Millet et que Baudry, Bastien-Lepage, nous Talions voir, est devenu peintre parce qu'il était né peintre.

11 sortait de bourgeoisie campagnarde. « A cinq ans, raconte Theuriet (1), Jules commença à manifester son aptitude pour le dessin, et son père s'empressa de cultiver cette disposition naissante. Il avait lui-même le goût des arts d'imitation, employait ses loisirs à de menus travaux exigeant une certaine habileté manuelle, et y apportait l'exactitude scrupuleuse, la consciencieuse attention qui étaient ses qualités dominantes. Dès cette époque, pendant les soirées d'hiver, il exigeait que le marmot, avant de se coucher, copiât sur le papier un des ustensiles de ménage placés sur la table : la lampe, le broc, l'encrier, etc. Ce fut certainement à cette première éducation de l'œil et de la main que Bastien-Lepage dut cet amour de la sincérité,

(1) Revue des Deux Mondes, 15 avril 1885.

cette recherche patiente du détail exact qui furent la grande préoccupation de sa vie d'artiste. »

Le grand-père Lepage, ancien employé des con tributions indirectes, habitait la maison de son gendre; on vivait en commun du modeste produit des champs, que les Bastien faisaient valoir eux-mêmes, et de la modique pension de l'aïeul. Nous avons tous admiré la tête fine, socratique, du grand-père, dans le beau portrait qui commença la réputation de son petit-fils. Une voulait, comme le père Bastien, en excitant l'enfant à dessiner, que le mettre en état de choisir plus tard une de ces carrières administratives, les forêts ou les ponts et chaussées, dont l'accès est plus facile à ceux qui possèdent de solides notions de dessin. L'ambition du jeune homme les effraya d'abord : on hésitait aie laisser venir à Paris pour être artiste ! « Pourtant, si c'est l'idée de Jules! » murmurait timidement la mère.

Un cœur d'or que cette mère, une femme d'un dévouement infatigable. « Elle est bien mieux que son portrait, écrivait d'elle Marie Bashkirtseff; c'est une femme de soixante ans, qui en paraît quarante-cinq ou cinquante. Les cheveux sont d'un assez joli blond, et presque pas de cheveux blancs;... elle fait de très jolies broderies avec des dessins qu'elle invente elle-même. » Au physique, Jules tenait beaucoup des Lepage; il avait la figure un peu blafarde, une pâle moustache blonde, les yeux bleus (1).

De Regnault, nous ne dirons pas grand chose. Son père, d'humble origine, se distingua moins par de hautes conceptions scientifiques, notons-le bien, que par l'art d'instituer des expériences et par la dextérité de main qui lui permettait de les conduire. Par sa mère, Henri Regnault était petit-fils d'Alexandre Pineu Duval, de Rennes, qui fut successivement buraliste, marin, militaire, ingénieur,

(1) Le frère, Emile Bastien-Lepage, est architecte. On lui doit le monument de Marie Bashkirtseff, élevé au cimetière de Passy.

acteur, enfin auteur dramatique, élu membre de l'Académie française en 1812; et petit-neveu d'Amaury Pineu Duval, frère aîné du précédent, qui fut avocat, secrétaire d'ambassade, créateur et directeur de journal, auteur de savants mémoires, élu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Cela n'explique pas, bien entendu, qu'il soit né peintre coloriste, mais pourquoi il a été un des plus intelligents, des plus instruits parmi les artistes de notre temps.

En résumé, sur les trois cents noms environ dont nous avons la liste, les deux tiers presque sont des peintres fils de peintres ou d'ouvriers d'art, et pour le dernier tiers, il est probable qu'on le réduirait sensiblement avec des informations un peu complètes. Une biographie détaillée, quand on peut la faire, montre souvent, dans les ascendants, des aptitudes spéciales, des tendances remarquables, qu'on n'aurait pas soupçonnées d'abord : on vient de le voir pour quelques peintres modernes, et nous aurions pu en citer d'autres (1).

Il s'est trouvé des artistes de premier ordre dans chacun de nos groupes; nulle indication à chercher de ce côté. Nous ne pensons pas non plus qu'il faille attacher de l'importance au rang de la naissance : la primogéniture ne semble pas être une condition favorable ou défavorable. Dans une famille composée de trois enfants, il y a une chance sur trois d'être l'aîné, et les peintres fils aînés se rencontrent à peu près, sans doute, dans la même proportion. On nous dispensera d'établir le calcul; il serait compliqué ou vicié, du reste, par la présence des fils uniques,

(1) Eugène Fromentin, par exemple, né à La Rochelle, de très bonne bourgeoisie. Son grand-père était avocat au parlement; son père était médecin, mais il avait suivi autrefois l'atelier de Bertin, fréquenté en dilettante ceux de Gros et de Gérard, et s'occupait toujours un peu de peinture. Sa mère est un esprit distingué, une femme de jugement. Arréat.

par la composition des familles nombreuses, et par l'omission habituelle des enfants morts en bas-âge (1).

Nous donnons ces quelques résultats pour ce qu'ils valent. A défaut d'une vérification exacte de la thèse héréditaire, le dépouillement encore bien incomplet qui les a fournis aura offert l'avantage d'évoquer en un rapide tableau la figure de beaucoup de peintres avec lesquels nous allons vivre familièrement : leurs noms reparaissent à chaque page dans l'étude psychologique où nous entrons maintenant, celle de la vocation.

(1) Sur cinquante peintres italiens, pris au hasard, nous trouvons dix-huit fils aînés dont onze sont fils uniques, dix-neuf fils cadets, six fils troisièmes, cinq fils quatrièmes, un fils cinquième, et un fils septième.

Page 1