II PRÉFACE
en tâchant simplement de me tromper le moins souvent possible.
Par leur concision nécessaire, certains passages de ce livre semblent un peu dogmatiques, mais Tidée ne saurait Tôtre. Un des derniers chapitres est consacré à montrer qu'en de pareilles questions on ne peut connaître que des probabilités et jamais des certitudes.
Si j'ai paru sortir quelquefois de mon sujet c'est qu'il est impossible de comprendre la genèse de certains phénomènes sans étudier d'abord les circonstances qui les entourent. En matière de religion, de morale ou de politique, l'étude du texte môme d'une doctrine n'a pas du tout l'importance prépondérante que l'on pourrait croire. Ce qu'il faut connaître surtout ce sont les milieux où elle se développe, les sentiments sur lesquels elle s'appuie, la nature des esprits qui la reçoivent. A l'époque où le Bouddhisme et le Christianisme triomphèrent il eût été d'un intérêt assez faible pour un philosophe de discuter leurs dogmes et d'un intérêt très grand de connaître les causes qui leur permirent de s'établir, c'est-à-dire avant tout l'état des esprits qui les acceptèrent. Un dogme finit toujours par s'imposer, si absurde qu'il puisse être aux yeux de la raison, quand il a réussi à produire certaines transformations mentales. Dans ces transformations le rôle du dogme lui-même est parfois très secondaire. Il triomphe par l'action du milieu et du moment où il apparaît, par les passions qu'il fait naître et surtout par l'inQuence d'apôtres capables de parler aux foules et d'engendrer la foi. Ce n'est pas en agissant sur la raison mais seulement sur les sentiments, que ces apôtres provoquent les
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grands mouvements populaires d*où surgissent de nouveaux dieux.
Et c'est pour ces raisons que je n'ai pas cru du tout sortir de mon sujet en écrivant certains chapitres sur les fondements de nos croyances, le rôle des traditions dans la vie des peuples, les concepts formateurs de Tâme latine, révolution économique de Tâge actuel et d'autres encore. Ils constituent peut-être les parties les plus essentielles de cette étude.
Je n'ai consacré qu'un nombre de pages assez restreint à Texposé des doctrines socialistes. Elles sont d'une mobilité rendant toute discussion inutile. Cette mobilité constitue d'ailleurs une loi générale qui préside à la naissance de toutes les croyances nouvelles. Les dogmes ne se constituent réellement que lorsqu'ils ont triomphé. Jusqu'à l'heure de ce triomphe ils restent incertains et fuyants. Cette imprécision est une condition de succès puisqu'elle leur permet de s'adapter aux besoins les plus divers et de donner ainsi satisfaction aux aspirations infiniment variées des légions de mécontents si nombreuse à certains moments de l'histoire.
Le socialisme, qu'on peut classer, comme nous essayerons de le montrer, dans la famille des croyances religieuses, possède ce caractère d'imprécision des dogmes qui ne régnent pas encore. Ses doctrines se transforment de jour en jour et deviennent de plus en plus incertaines et flottantes. Pour mettre d'accord les principes formulés par ses fondateurs avec les faits nouveaux qui les contredisent trop nettement, il a fallu se livrer à un travail analogue à celui de théologiens essayant de mettre d'accord la Bible et la raison. Les