‹ Psychologie économique (volume 4)Chapitre 2 sur 19 · PARTIE PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

PARTIE PRELIMINAIRE

Avant d'aborder le sujet spécial de ce traité, il me semble bon de tracer à grands traits la conception générale de la société humaine à laquelle on est conduit quand, tenant fermement en main les principes sur lesquels se fonde à mon avis la science sociale, on les applique non seulement au côté économique mais à tous les autres côtés sociaux de Thûmanité.

Ces principes, je n'ai pas à les démontrer de nouveau ; je me borne à les répéter en les résumant. La société est un tissu d'actions inter-spirituelles, d'états mentaux agissant les uns sur les autres, mais non pas de n'importe quelle manière. Expliquons-nous clairement. Chaque action interspirituelle consiste dans le rapport de deux êtres animés — d'abord, la mère et l'enfant — dont l'un impressionne l'autre, dont l'un enseigne ou dirige l'autre, dont l'un parle à l'autre qui l'écoute, dont l'un, en un mot, modifie Tautre

Tarde. — Psych. écon. l. — 1

2 PSYCHOLOGIE ÉGONOMrQUE

mentalement, avec ou sans réciprocité. Je dis d'abord que celte modification, quand elle est de nature à nouer ou à resserrer le lien social entre ces deux personnes est un rapport de modèle à copie. En effet, toutes ces actions d'esprit à esprit ne sont pas, il est vrai, des empreintes du sujet actif sur le sujet passif, des reflets du premier par le second. Souvent, le sujet modifié Test dans un sens diamétralement contraire à celui du sujet modifiant, il pense et il veut précisément Topposé de ce qu'il voit penser et vouloir. Parfois même, bien rarement, Tinfluence qu'il subit a pour effet de lui suggérer un état mental qui n'est ni semblable ni contraire à l'état mental du sujet modifiant, mais qui est quelque chose de tout différent. Or, dans ce dernier cas, le sujet modifiant et le sujet modifié restent étrangers l'un à Tautre, après comme avant la modification. Quand un paysage suggère un sentiment à un paysagiste, quand un animal suggère une idée à un naturaliste, le paysage et le paysagiste, l'animal et le naturaliste, n'entrent pas en rapport social. Pourquoi? Parce que le lien social n'est pas seulement une action inter-mentale mais encore, et avant tout, un accord inter-mental né de cette action. Accord, cela signifie que l'un désire ce que l'autre désire, ou repousse ce que l'autre repousse, que l'un affirme ce que l'autre affirme ou nie ce que l'autre nie. La société, donc, en son essence intime, doit être définie une communion mentale ; ou mieux, car celte communion n'est jamais parfaite, un groupe de jugements et de desseins qui se contredisent ou se contrarient le moins possible, qui se confirment ou s'entr'aident le plus possible. La société est un système, un système qui diffère d'un système philosophique en ce <]ue les états mentaux dont il se compose sont dispersés entre un grand nombre de cerveaux distincts, au lieu d'être ramassés dans le même cerveau. Mais cette différence, qui constitue toute celle de la logique sociale à la logique individuelle, seule étudiée par les logiciens, n'empêche pas les

règles de celle-ci de s'appliquer, en se transposant, moyennant quelques additions importantes, aux phénomènes de la vie sociale. La vie sociale, avec ses concurrences ou ses coalitions d'efforts, avec ses alliances ou ses luttes de partis et de peuples, est une grande et bruyante dialectique qui tend à résoudre un problème ardu, renaissant à chaque âge de ses solutions mêmes, toujours incomplètes et provisoires, le problème d'un maximum de croyances et de désirs à équilibrer.

Partant de là, il est facile de comprendre que c'est seulement dans le cas où Taclion du sujet modifiant sur le sujet modifié aboutit à refléter l'état mental du premier dans celui du second, que le lien socialse trouve créé ou renforcé entre eux. L'harmonie sociale commence toujours par être un unisson et ne peut commencer que par là. Si l'image de l'état mental modifiant est non pas positive mais négative, il se peut que^ indirectement, par suite de la discussion ou de la guerre engagée, un accord social plus profond ou plus vaste finisse par résulter de là, mais, par son effet direct, cette contre-imitation est anti-sociale. On s'explique ainsi la fécondité du phénomène de l'imitation, qui est le rapport social élémentaire, et, de fait, le cas de beaucoup le plus fréquent de l'action inter-spirituelle. La contre-imilation est, en somme, exceptionnelle. Quant à l'hypothèse de deux esprits se suggérant l'un à l'autre des états tout à fait dissemblables sans être opposés, elle ne se réalise jamais, si ce n'est entre esprits déjà très civilisés, ultra-cultivés, au cours, par exemple, d'une conversation oîi, d'ailleurs, en parlant la même langue et agitant un même fonds de pensées, accumulées par une commune éducation, ils se sont révélé l'un à l'autre infiniment plus de similitudes que de dissemblances, et n'ont pu se différencier que grâce à ces similitudes mômes.

A ce point de vue, nous avons à distinguer deux grandes espèces ou plutôt deux degrés principaux du lien social :

V le lien le plus fort, celui qui naît, entre le sujet modifiant et le sujet modifié, de la similitude mentale produite par l'action de l'un sur l'autre, — action qui commence par être unilatérale et qui tend toujours à devenir réciproque. C'est le nœud qui lie les parents à Tenfant, le maître au disciple, le meneur au mené , le parleur à l'écouteur, et, en général, tous les gens habitués à vivre, à causer, à travailler ensemble. 2"* Le lien, beaucoup plus faible, qui résulte, entre sujets ne se modifiant pas l'un l'autre, entre personnes ne causant pas l'une avec Tautre, ne s'écrivant pas, ne se lisant pas, de la similitude produite en chacun d'eux par l'empreinte qu'ils ont séparément subie d'un même sujet actif. Cette dernière catégorie comprend la majorité des gens qui appartiennent au même milieu social. Sans se connaître entre eux, ils sont vigoureusement liés les uns aux autres par une multitude de fils invisibles, par ces innombrables manières de parler, de penser, de sentir, d'agir, qui leur sont communes parce qu'elles procèdent — si on les analyse chacun à part — des mêmes auteurs premiers, des mêmes inventeurs, découvreurs, initiateurs, anciens ou modernes, connus ou anonymes.

Comme on le voit, le rapport proportionnel de ces deux espèces de liens sociaux, du lien primaire et du lien dérivé, va changeant au profit du dernier, à mesure qu'une société se complique et s'étend ; mais le lien primaire n*en reste pas moins le plus important, puisque, sans lui, l'autre ne saurait être. C'est donc à celui-ci qu'il faut nous attacher.

La première généralisation, bien réelle et bien positive, qui s'offre à nous ici, est la suivante. Un groupe d'esprits

en contact mental étant donné, si Tun d'eux conçoit une idée, une action nouvelle, ou paraissant telle, et que cette idée ou cette action se montre avec une apparence de vérité ou d'utilité supérieures elle se communiquera autour de lui, par reflet, à trois, quatre, dix personnes : et chacune d'elles, à son tour, la répandra autour de soi, et ainsi de suite, jusqu'à ce que les limites du groupe^ soient atteintes. Telle sera, du moins, la tendance de cet exemple, arrêtée souvent par l'obstacle d'autres tendances contradictoires ; et cette tendance générale des inventions, des innovations, des initiatives individuelles, à se propager suivant une sorte de progression géométrique, à se déployer en ce que j'appelle un rayonnement imitatif, — c'est-à-dire en un éventail indéfiniment allongé de rayons rattachant chaque imitateur, par une chaîne d'intermédiaires, au foyer initial — me paraît jouer en sociologie un rôle égal à celui que joue, en histoire naturelle, la tendance de chaque animal ou de chaque plante, de chaque variété nouvelle de plante ou d'animal, à se propager suivant une progression géométrique, ou, pour remonter plus haut, la tendance de chaque ovule, de chaque cellule initiale, aune prolifération croissante... J'ajoute que, en physique, à ces deux grandes sortes d'expansions virtuelles ou actuelles correspond la force pareillement expansive qui pousse toute onde, toute vibration, tout mouvement

(1) Cette apparence (Tutililé ou de vérité supérieure tient à la nature des besoins ou des idées déjà installés dans ces esprits et qui s'y sont répandus et enracinés eux-mêmes de la manière qui vient d*être dite. Entre cent exemples qui s'offrent, chaque individu choisit le plus logiquement ou téléologiquement d'accord avec ses idées ou ses besoins actuels.

(2) Pourquoi ce groupe a-t-il telles limites et non telles autres? J'accorde à M. Giddings que c'est parce que les individus qui en font partie ont seuls conscience d'être de la même espèce sociale, autrement dit ont un même espHt de corps. Mais c'est là une définition plutôt qu'une explication. Car pourquoi Vesprit de corps s'est-il formé dans telles limites et non en deçà ni au delà? N'est-ce pas parce que, en vertu des lois logiques et téléologiques indiquées dans la note précédente, le rayonnement moyen des exemples s'est arrêté là? — Noter la multiplicité des esprits de corps (domestique, professionnel , national , politique, religieux, etc.) et leur entrelacement.

hannonieusement périodique de la matière pondérable ou de Télher, à rayonner dans tous les sens où il peut se propager, sous forme de son, de lumière, de chaleur. L'atmosphère est toute vibrante de ces progressions enchevêtrées d'ondes sonores à partir d'une bouche qui a parlé, d'une aile qui a frémi, d'une eau qui tombe ; l'immensité du firmament est toute palpitante de ces épanchements lumineux qui, à partir de chaque étoile et de chaque point d'une étoile, se croisent et se compliquent en chaque point de l'éther. 11 n'est pas une force physique qui ne se résolve ainsi en ondulations rayonnantes ou aspirantes au rayonnement. Cela est vrai de la force astronomique elle-même, de la grayitatîon ; car les mouvements elliptiques des planètes sont eux-mêmes comparables à d'immenses ondes, et, comme tels, on voit chacun d'eux non seulement se répéter sans fin par la gravitation indéfinie de la planète que l'on considère, mais encore se propager au dehors, parmi les astres du même système, sous la forme de ces perturbations périodiques qui sont Timage multipliée des mouvements périodiques de toutes les autres planètes par le mouvement périodique de chacune d'elles. Il n'est pas jusqu'aux forces chimiques qui, vraisemblablement, ne consistent en une circulation de mouvements enchaînés^ plus ou moins complexes suivant la complexité de la molécule. Comment s'est formé, à l'origine, l'atome des substances réputées simples ? Nous l'ignorons ; mais, quand nous constatons avec stupeur, par le spectroscope, l'identité de ces atomes, d'hydrogène, d'oxygène, d'azote, etc., dans les astres de notre système et jusque dans les étoiles les plus éloignées, pouvons-nous admettre que ces myriades d'atomes homogènes, disséminées de la sorte dans le ciel infini, sont nés semblables? ne devons-nous pas conjecturer irrésistiblement que cette similitude, comme toute autre similitude actuelle, a été opérée jadis, en une phase pré-cosmique, pré-chimique, par une propagation expansive, maintenant épuisée.

de types chimiques d'abord créés quelque part — ^ nous n'avons pas à deviner comment — en une petite région limitée, et de là répandus de proche en proche ? A vrai dire, ce besoin d'expansion des types chimiques, qui s'est ainsi satisfait, en des âges insondables, par la formation des corps simples, il n'est pas mort, il n'est qu'endormi ou dissimulé; et, à chaque combinaison nouvelle qui s'opère, dans les creusets de la vie organique ou de nos laboratoires, il se réveille, il nous émerveille de ses avidités conquérantes. Car, lorsque deux volumes de gaz se combinent grâce au passage d'une étincelle électrique, qu'est-ce autre chose que la mutuelle conquête, la mutuelle assimilation, de chacun d'eux par l'autre, l'échange et l'entrelacement de leurs vibrations intimes qui se servent les uns aux autres de débouchés ? Peut-être, assurément même, je m'exprime mal; mais, en tout cas, ce qui me paraît clair, c'est que toute combinaison chimique rend témoignage, elle aussi, pour sa part, à ce vœu de propagation de soi, d'expansion rayonnante, qui est au fond de tout être.

Si nous songeons aux différences si profondes qui séparent, à tous autres égards, le monde physique, y compris le monde astronomique et le monde chimique, du monde vivant, et celui-ci mêm^ du monde social qui en est la surprenante continuation, nous serons frappés de voir tous ces mondes hétérogènes présenter, sous les formes les plus diverses, cette même expansivité essentielle, cette même ambition propagatrice, et n'avoir, pour ainsi dire, rien de commun que ce caractère fondamental. Et, si nous nous demandons ce qu'il y a de commun aussi dans les formes sous lesquelles se manifeste ce même vœu d'expansion unir verselle, nous devons être étonnés, — à moins que l'habitude ne nous aveugle — de constater qu'elles sont toutes des répétitions. Répétition, la série des ondes lumineuses, électriques, sonores, la gravitation des astres, le tourbillonnement intérieur des molécules. Répétition, le tourbillon

vital, la nutrition, la respiration, la circulation, toutes les fonctions organiques, à commencer par la génération qui les comprend toutes. Répétition, le langage, la religion, le savoir, l'éducation, le travail, toutes les activités sociales, en un seul mot Timitation.

Comment se fait-il que la puissance mystérieuse qui meut rUnivers aime si fort à ressasser et rabâcher, qu'elle se complaise à ces éditions et rééditions infinies de ses propres œuvres, et ne soit jamais lasse de les reproduire? Nous croirions que c'est par indigence d'esprit et pauvreté d'invention, si, d'autre part, elle ne nous donnait tant de preuves de sa prodigieuse imagination par le spectacle de la vie universelle. Alors, ne serait-ce pas que son imagination s'alimente de ses réminiscences répétées, que ses répétitions sont la condition même de ses créations, ce que peut nous faire comprendre l'observation du monde social oîi il est visible que, sans une rencontre de rayons imitatifs différents dans un cerveau bien doué, il n'y a point d'invention ni de découverte ? En tout cas, un autre rapprochement que nous apercevons fecilement entre les mondes comparés par nous, c'est que les choses qui s'y répètent, mouvements périodiques, types vivants, inventions ou découvertes, sont des thèmes^ c'est-à-dire des harmonies fécondes en harmonies nouvelles, des adaptations susceptibles de variations. Des adaptations qui se répètent pour se varier, des nouveautés qui se reproduisent pour se renouveler, tel est le spectacle que nous donne l'Univers envisagé sous tous ses aspects.

Quel est le rapport de ces trois termes, adaptation^ répétition^ variation? D'abord, remarquons qu'ils se réduisent à deux, aux deux premiers, la variation n'étant qu'une petite adaptation greffée sur la grande, et révélant la possibilité d'une grande harmonie nouvelle si la voie nouvelle indiquée par elle était poussée à bout. Une variation n'est qu'une réadaptation. Par exemple, chaque variation indivis duelle d'iîn type humain est elle-même un type nouveau, et

il suffirait d'exagérer, en les équilibrant entre elles, les particularités par lesquelles chaque individu se caractérise pour donner naissance aune nouvelle race humaine. On peut en dire autant d'une hérésie religieuse, d'une innovation linguistique, politique, juridique. Il ne reste donc en présence que deux termes, l'adaptation et la répétition, qui, dans le monde social, s'appellent Imvention et Timitation*.

Par suite, il y a, dans chacune des sciences qui ont trait aux divers mondes, aux différents étages de réalités superposées, deux problèmes bien distincts : 1** comment s'opèrent ou se sont opérées les adaptations répétées que cette science étudie, à savoir, les types chimiques, les systèmes stellaires, les ondes lumineuses ou sonores initiales, les espèces vivantes, les inventions de tout genre, en comprenant par ce mot toutes les innovations spirituelles ; 2"" comment se propagent les répétitions de ces choses harmonieuses, et ce qui résulte de l'interférence de ces propagations.

Le premier de ces problèmes est d'un tout autre ordre, et à coup sûr tout autrement ardu, que le second. Et il est aisé de s^assurer que la plupart des sciences, même et surtout réputées les plus parfaites, telles que la chimie, l'ont éludé ou n'ont émis à ce sujet que des conjectures. Le terrain solide des savants, c'est la réponse au second problème. La réponse, si réponse il y a, au premier, c'est la partie aérienne et hypothétique de leurs traités. Il ne faut pas être plus exigeant pour les sociologues qu'on ne l'est pour les chimistes ou les botanistes et déclarer qu'ils n'ont rien appris de scientifique quand ils ont cherché à démêler simplement les lois qui règlent l'expansion des exemples. Mais la vérité est que, comparée aux autres sciences en ce qui touche au premier des deux problèmes dont il s'agit, la

(1) J'ai parlé souvent et je reparlerai encore plus loin d*un troisième terme, YopposUion, qui n'est qu'un moyen termCy un procédé d'adaptation, et non le seul. Il ne doit pas être mis sur le même rang que les deux autres.

science sociale révèle une supériorité indiscutable. Dans beaucoup de cas, nous sommes en mesure de suivre le mode d'élaboration d'une invention, d'analyser ses éléments, d'éclaircir sa synthèse dans le cerveau de son auteur final, tandis que jamais naturaliste n'a surpris sur le fait la production d'une nouvelle espèce. L'espoir même qui avait lui d'expliquer leur genèse par la sélection naturelle, avec ou sans la sélection sexuelle, s'est dissipé. Le grand mérite de Darwin aura été de montrer la portée méconnue de la tendance des vivants à leur multiplication indéfinie, et de suivre les conséquences qui en découlent, telles que la concurrence vitale et le croisement des espèces. Son erreur, s'il m'est permis d'apprécier ce grand homme en m'autorisant d'autres grands naturalistes, me semble avoir été d'appuyer beaucoup plus sur la concurrence vitale, forme biologique de l'opposition, que sur le croisement et l'hybridité, formes biologiques de l'adaptation et de l'harmonie. Une fonction aussi importante que la production d'une nouvelle espèce ne saurait être une fonction continue et quotidienne, alors que la simple production d'un individu nouveau, la génération, est une fonction intermittente. Un phénomène exceptionnel^ et non pas un phénomène journalier, doit être à la base de celte nouveauté spécifique. Et, je suis de l'avis de Cournot, une hybridité féconde, par exception, est bien plus propre qu'une accumulation héréditaire de petites variations avantageuses, par concurrence et sélection, à expliquer' la formation de nouveaux types vitaux. Encore faut-il reconnaître que l'on indique ainsi les conditions seulement du merveilleux phénomène, et non ses causes, qui restent le secret des ovules fécondés où il s'opère.

Darwin n'a point paru s'apercevoir que les variations individuelles qu'il postule, comme les données et les matériaux avec lesquels la sélection bâtirait de nouvelles espèces, sont elles-mêmes autant de petites créations, de petites réadaptations du type ancien, dont la genèse n'est guère

moins merveilleuse que celle d'un type nouveau, auquel chacune d'elles visé, et est du même ordre, au fond. En sorte que la genèse des innovations vitales est pour ainsi dire, postulée par cela môme qui est censé l'expliquer. La croissance d'un embryon individuel n'est pas autre chose que la refonte du type spécifique par un ovule fécondé, — c'est-àdire par un ovule né d'un croisement, d'un mariage, — qui s'est approprié ce type et en a modifié solidairement toutes les parties en vertu d'une corrélation des plus intimes et des plus profondes, où gît le mystère de la création même des espèces. Si nous nous laissons guider par l'analogie de la tendance à la progression géométrique des exemplaires de chaque espèce avec la tendance sociologique correspondante à la propagation croissante des exemples de chaque sorte, nous observerons que celle-ci elle-même a pour effet • de produire d'innombrables croisements, des interférences de rayons imilatifs dans des cerveaux associés, et que c'est là, vraiment, la condition indispensable de Téclosion d'inventions nouvelles, mais que, au fond, Topération mêmed'oîi naissent celles-ci se cache dans l'intimité du cerveau privilégié que nous nommons génial. N'y aurait-il pas au fond de chaque nouvelle espèce apparue — de même que, à vrai dire, au fond de toute variation individuelle d'une espèce — quelque chose de comparable à un trait de génie ou d'ingéniosité?

Ainsi, la réponse au premier des deux problèmes capitaux que nous avons distingués en toute science n'est pas plus avancée en biologie qu'en sociologie. Elle l'est même bien moins, car nous savons jusqu'à un certain point, par quelques auto-biographies d'inventeurs, comment leur idée s'est formée dans leur esprit, comment, par exemple, Newton a conçu l'attraction universelle, ou Denis Papin la possibilité d'utiliser la force motrice de la vapeur pour la navigation. M. Ribol, dans son remarquable essai sur V Imagination créatrice^ ainsi que M. Paulhan, dans son livre sur V Invention,

i2 PSYCHOLOGIE ÉCONOMIQUE

ont éclaîrcî plusieurs points de ce sujet obscur. Mais le comment de la création du moindre type organique nous est profondément inconnu.

Quand, dans une exposition universelle rétrospective, nous voyons une suite de moyens de transports successivement apparus au cours des âges, depuis la chaise à porteur et le chariot jusqu'à la voiture suspendue, à la locomotive, à l'automobile, à la bicyclette, nous sommes comme le naturaliste qui, dans un musée, compare la série des vertébrés au cours des âges géologiques, depuis Tamphiûxus jusqu'à l'homme. Mais il y a cette différence, que, dans le premier cas, nous pouvons dater exactement l'apparition de certains anneaux de la chaîne et préciser l'invention et l'inventeur d'oîi chacun d'eux procède, tandis que, dans le second cas, nous sommes réduits à de simples conjectures sur le mode de transformation d'une espèce dans l'autre.

Quant au second problème, qui a trait aux répétitions, il n'a pas moins été éclairci par le sociologue dans sa sphère, ou par chacun de ces sociologues partiels qu'on appelle linguistes, mythologues, économistes, juristes, moralistes, qu'il ne l'a été par les physiciens et les biologistes dans leurs domaines particuliers.

Ce n'est pas que ces savants, pas plus les sociologues partiels que les autres, aient eu conscience de ne s'occuper que de répétitions et de similitudes. Mais il n'en est pas moins vrai que, au fond de toutes les lois formulées par eux, on ne voit jamais que des rapports établis entre des groupes ou des amas de choses semblables, entre des éditions d'exemplaires naturels, telles ou telles ondes, telles ou telles cellules, telles ou telles formes d'action ou de pensée, qui se disputent la force et la vie, la vie corporelle et la vie mentale. La science idéale, le prototype scientifique universel auquel toutes les sciences concrètes aspirent à se conformer, les mathématiques, qu'est-ce sinon le développement et la combinaison des notions du nombre, de l'étendue

et de la durée, c'est-â-dire de Tunité répétée indéfiniment, répétition qui se nomme groupe ou total quand les unités répétées restent distinctes, quantité quand elles restent annexées et indistinctes? La quantité, c*est la possibilité d'une infinité de répétitions d'unités différentes. Et toutes les sciences, quelles qu'elles soient, la sociologie même par la statistique, comme la biologie par ses instruments de laboratoire, s'élèvent en grade à chaque pas qu'elles font vers la formule de leurs lois en termes quantitatifs.

Maintenant, abandonnons, sans les oublier, ces vues générales, et renfermons-nous dans le domaine social. J'ai tâché de montrer ailleurs, et je n'y reviendrai pas, quelles sont les diverses influences principales qui entravent ou favorisent la tendance à Texpansion imitative des exemples jugés bons, des idées jugées vraies ; pourquoi ces jugements de vérité ou d'utilité sont prononcés dans tel milieu et non dans tel autre, et déterminent ici et non là le triomphe d'un modèle sur ses rivaux. Je ne rappellerai que pour mémoire la loi de la descente des exemples du supérieur à l'inférieur, tantôt des noblesses aux plèbes, tantôt des capitales aux petites villes et aux campagnes; la loi de l'alternance de l'imitation-coutume, et de Timitation-mode, etc. Sans entrer dans ce détail, d'ailleurs important, attachons-nous seulement, à présent, à la tendance expansive que nous avons signalée et aux conséquences qui s'ensuivent.

11 s'ensuit d'abord un grand fait, assez vague mais très intéressant, qu'il s'agit de mettre en lumière, et qui pourrait être désigné sous le nom à' amplification historique. Tous les domaines sociaux vont s'élargissant depuis les débuts d'une histoire jusqu'à son terme : le domaine linguis-

tique, d'abord réduit aune seule famille, puis étendu à une tribu, à une peuplade, à un État municipal, à un Empire ; le domaine religieux, qui, parti d'une petite secte, devient une immense Église; le domaine politique, le domaine juridique, qui a traversé des phases analogues ; le domaine économique, le marché^ qui, d un étroit marché de village, est devenu par degrés international, interocéanique ; le domaine esthétique enfin, et le domaine moral. Si nous comparions, à diverses époques successives, par exemple du xn* siècle à nos jours les changements subis par la carte linguistique de l'Europe, ou aussi bien par sa carte religieuse, par sa carte politique, par sa carte juridique, par sa carte économique, nous constaterions entre toutes ces cartes cette ressemblance que toutes ont été se simplifiant, par la diminution graduelle du nombre des langues, des cultes, des formes politiques, des coutumes, des régimes industriels, juxtaposés et coexistants; ce qui signifie que les langues survivantes, les cultes, les droits, les industries survivantes, ont été s'amplifiant sans cesse. Ce que les caries ne peuvent nous dire, c'est le verso inaperçu de ce phénomène, c'est-à-dire l'épanouissement des originalités individuelles, grâce à cette diffusion même des banalités triomphantes ; car il est à noter que, par bien des côtés, par la floraison philosophique ou poétique des esprits, l'individualisme progresse à la faveur des progrès du communisme mental exprimés par les cartes en question. Nous laissons cela pour le moment.

Cet élargissement des domaines sociaux n'est pas dû essentiellement au progrès de la population, car il se continue même quand la population est stationnaire ou rétrograde, comme dans les derniers siècles de l'empire romain. Il est à remarquer aussi que la marche de ces diverses expansions sociales n'est pas égale ; mais ce serait une erreur de penser qu'il y. en a toujours une, toujours la même, — par exemple l'expansion économique — qui devance les autres et les entraîne. C'est tantôt l'une, tantôt l'autre, qui prend l'avance,

et il y a comme une sorte d'émulation de vitesse entre elles*. La comparaison de leur marche inégale peut donner lieu toutefois à des remarques générales. Quel est celui de ces mouvements progressifs qui est habituellement en tête des autres ? Est-ce le mouvement de la religion ou de la langue, de TEtat ou du marché, qui ouvre aux autres la voie triomphale et les conduit à la conquête du monde ? Ou bien y a-t-il, à chaque époque, et en chaque région, des causes particulières qui favorisent ici Texpansion de la langue d%'ibord, ailleurs celle de la religion, ou celle du marché ou celle des institutions politiques et juridiques? Et quelles sont ces causes ? Questions dignes d'étude, mais que nous n'agiterons pas encore. Insistons, avant tout, sur la réalité des faits même que nous énonçons. Si Ton veut avoir la preuve manifeste que le champ social des anciens, même sous l'Empire romain, était beaucoup moins large et moins profond que le nôtre, il suffira de faire celte remarque bien simple : l'exotisme, le cosmopolitisme littéraire, ce caractère si remarquable de nos littératures contemporaines, et qui va s'accentuant depuis le xviii® siècle, était inconnu des Grecs et des Romains. L'archaïsme, ce repli sur soi, leur était connu, non l'exotisme, je le répète. Jamais la moindre vel-

(1) Par exemple, il est visible que, dans les grands empires de l'antique Orient, le groupe politique déborde de beaucoup le groupe social (si Ton entend par social tout ce qui est économique, religieux, linguistique, etc., par opposition au côté politique). Il en a été de même sous l'Empire romain, et même dans les temps modernes. L'Empire anglais, l'Empire russe sont des amalgames de nationalités. Mais, dans la Grèce antique, le groupe social dépassait extrêmement le groupe politique. Le monde hellénique s'étendait fort loin, et avançait toujours pendant que, — jusqu*à Alexandre — chaque cité grecque formait un Etat distinct. Pareillement en Gaule, avant Jules César, quel que fût le morcellement politique, il y avait une nation gauloise internationale pour ainsi dire, "dont l'exislence est attestée par les monnaies. Au iv siècle, avant J.-G., date où commence en Gaule le monnayage, les types monétaires sont très variés, mais ils présentent dans leur variété une remarquable unité, comme le remarque M. Alexandre Bertrand dans sa Religion des Gaulois. En Italie avant Rome, même phénomène. En Amérique aussi, les tribus iroquoises formaient une société beaucoup plus vaste que chacune d'elles. -— A notre époque, la socialisation de l'Europe marche bien plus vite que son unification politique, et son morcellement politique ne se comprend plus.

léilé d'importer les littératures persanes, ou iudiennes même, à plus forte raison germaniques et scylhes, jamais le désir de s'en inspirer, de les imiter, de les utiliser, n'est venu à un ancien. Si les Romains ont romanisé les lettres grecques, on ne saurait voir là rien de comparable à Timportalion du roman russe ou de la tragédie anglaise ou du conte norvégien dans notre littérature française. Le rapport du poète latin au poète grec était celui de disciple à maître, non de pair à pair. Mais, à vrai dire, ce n'est là qu'un côté bien superficiel de la question.

Il serait éminemment instructif de passer en revue tous les aspects par lesquels les sociétés antiques se montrent à nous comme l'image réduite et anticipée, en quelque sorte, du monde moderne. Non seulement en politique, où celte similitude, au degré près, est apparente, mais par tous les côtés de la vie sociale, il est aisé d'observer dans le monde hellénique ou romain des phénomènes que notre civilisation européenne reproduit avec un vaste agrandissement. Il ne s'agit pas là toujours, ni le plus souvent, d'une reproduction imilative, car, si, par exemple, l'évolution du drame moderne depuis les mystères du moyen âge jusqu'à Racine reproduit en quelque manière, avec plus d'ampleur, l'évolution de la tragédie grecque depuis le char de Thespis jusqu'à Euripide, ce n'est pas le moins du monde parce que la seconde de ces évolutions s'est modelée sur la première, quoique Racine se soit inspiré d'Euripide. Aussi, comme toutes les similitudes sociales qui ne sont pas dues à Timitation, et que le retour des circonstances analogues, sous l'action d'une logique identique, a provoquées, les similitudes dont il s'agit sont-elles en général extrêmement imprécises. Il ne faut pas non plus confondre avec le caractère amplifiant des vastes et vagues répétitions d'ensemble dont je parle, le caractère expansif des petites et précises répétitions de détail qui sont imitatives. Les choses qui se répètent par imitation (mots d'une langue, rites d'une religion,

actes de travail, etc.), se multiplient sans se grossir ; les choses qui se répètent spontanément d'un âge à un âge postérieur de la même grande élaboration sociale (institutions gouvernementales, juridiques, professionnelles, etc.), se grossissent sans se multiplier toujours. Mais il n'en est pas moins vrai que, si les répétitions imitatives, à chacun des deux âges comparés, n'avaient pas fonctionné, conformément aux lois de logique sociale qui les régissent, les répétitions non imitatives n'auraient pas eu lieu, et que, si celles-ci se présentent comme des amplifications, c'est parce que les autres ont une tendance, souvent satisfaite, à l'expansion.

Non seulement entre les âges successifs d'un même cycle de civilisation, mais aussi entre deux cycles sociaux différents, entre deux sociétés hétérogènes, on remarque un grand nombre de similitudes non imitatives, approximatives. Or, de celles-ci pareillement on peut dire que, si chacune de ces sociétés, séparément, ne s'était pas conformée aux lois logiques de rimitation dans la production et reproduction continue de ses similitudes de détail, précises et multipliées, les ressemblances spontanées entre elles n'auraient pu se produire. — 11 est à noter que, entre sociétés hétérogènes, ces répétitions ne peuvent être conçues ni comme des amplifications ni comme des réductions; tout ce qu'on peut dire c'est que d'une société à une autre, le module des choses spontanément répétées est très diff'érent.

Parlons du côté économique de nos sociétés, puisque, aussi bien, c'est le sujet spécial de ce cours *. A propos du capital et du crédit, M. Paul Leroy-Beaulieu est conduit,

(1) Les banques sont nées en Grèce, ainsi que beaucoup d'autres institutions de crédit qui ont reparu, sans imitation, sur une plus grande échelle, à partir des temps modernes. Les mêmes opérations et spéculations commerciales spécialement maritimes (voy. Plaidoyers civils de Démosthéne) auxquelles se livrent les Grecs se produisent dans nos Bourses de Londres, de Paris» de New-York. C'est là une répétition non imitative. Mais elle n'aurait pu avoir lieu, si en Grèce, et dans l'Europe moderne, séparément, les lois de Timitation n'avaient fonctionné ; et, si cette répétition est UQ agrandissement, c'est parce que les exemples se propagent cxpansivement...

Tabhe. — Psych. écon. L — 2

incidemment, à confirmer celte vue. De deux passages de Démosthène où il est dit que « il y a deux genres de biens, la fortune et le crédit, ce dernier supérieur à l'autre », et que « si Ton ignore que le crédit est le plus grand capital pour lacquisition de la richesse, on est ignorant de tout », il déduit, ainsi que de beaucoup d'autres passages d'écrivains grecs, que la situation commerciale d'Athènes, attestée par ces fragments, présente la plus grande analogie avec la situation sociale du marché britannique si bien décrite par Bagehot, à cela près que le marché britannique est infiniment plus étendu.

Il dit encore que la tendance du capital à s'essorer et s'universaliser par le crédit n'est pas nouvelle. « Ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier que le crédit suit cette pente et obéit à cette loi d'expansion et d'universalisation. Les anciens Grecs, les précurseurs du monde moderne, l'avaient déjà éprouvée. Sauf les inventions mécaniques*, l'antique Grèce parait avoir peu différé, au point de vue du commerce, de l'Europe contemporaine : Ce sont les mêmes phénomènes mais actuellement agrandis ^ D'après Thucydide, Plutarque, Xénophon, Socrate, et surtout les plaidoyers de Démosthène, il a été possible aux érudits de démontrer qu'Athènes, dans ses beaux jours, fournissait les fonds de roulement du commerce aux habitants de toute la Méditerranée orientale; de môme, la monnaie d'Athènes était prédominante à Cyrène, dans la plus grande partie de la Sicile, en Étrurie^. » H

(1) Exception plus apparente que réelle : l'Invention de la trirème, tous les perfectionnements de la métallurgie, des métiers, cela ne compte-t-ii pour rien? Ici aussi, c'est surtout une différence de degré qui sépare les civilisations antiques des nôtres. Nos inventions se sont substituées aux leurs en agrandissant singulièrement leur portée. Malgré tout, notre auteur exagère quand il ajoute que « l'antique Grèce paraît avoir peu différé » commercialement de l'Europe actuelle. Elle en différait beaucoup, et c'est seulement à travers bien des singularités et des originalités caractéristiques qu'on parvient à démêler les analogies signalées.

(2) C'est moi qui souligne.

(3) Traité d* économie polit, ^ t. HI, p. 391 et suiv.

ajoute : « Plus lard il en fut de même chez les Romains* : tous les âges eurent leur pays neufs où se déversaient non seulement les émigrants, c'est-à-dire les hommes en surabondance, mais aussi les capitaux superflus des vieux pays. La Méditerranée orientale, la mer Noire ou le Pont- Euxîn, l'Afrique méditerranéenne, furent les pays neufs des Phéniciens et des Grecs ; TEspagne, la Sicile, furent les pays neufs des Carthaginois ; puis la Gaule jusqu'au Rhin, la Grande-Bretagne furent des contrées neuves pour les Romains^. Ces pays furent respectivement, pour les peuples commerçants d'alors, plus encore au point de vue de Témigration des capitaux qu'à celui de l'émigration des hommes, ce qu'ont été à l'Europe l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud, l'Australie, en partie les Indes, et l'Afrique bientôt. Le mot de Cicéron, qu'il ne se payait pas un écu en Gaule dont il ne fût tenu écriture au forum, est, à ce sujet, singulièrement significatif. »

On voit que la découverte de l'Amérique a eu simplement pour effet d'agrandir beaucoup le champ des pays neufs^ le domaine de l'exploitation coloniale, des débouchés extérieurs, du rayonnement imitatif et expansif dont les foyers de la civilisation, à toute époque, ont toujours besoin — et qui cependant, un jour, est destiné à leur manquer. — La différence du module de civilisation est énorme sans doute entre les Iles Britanniques et les États-Unis, entre le Por-

(1) Et alors la répétition (Tague) de ces phénomènes eut lieu sur une échelle déjà bien plus grande, mais moindre que de nos jours.

(2) La Germanie aussi pendant longtemps. — Un historien récent a pu dire (Chélard, la Civilisation française dans le développement de l'Allemagne, livre fort intéressant) que, pour les rois français mérovingiens et carolingiens même. l'Allemagne n'avait été « qu'une terre coloniale, une espèce à'interland où ils implantaient leur pouvoir... en procédant exac* iement comme les puissances modernes dans leurs colonies, par voie d'expéditions armées, de missions religieuses et de traités de protectorat avec les chefs indigènes ». Tout cela a été repris par nous, en Asie et en Afrique, en Amérique, sur une plus grande échelle. D'après l'auteur, rien ne ressemble plus « au missionnaire qui aujourd'hui se fait massacrer en Chine ou au Soudan que les premiers apôtres de la] Germanie, saint Fridolin, saint Colomban, etc.. ».

tugal et te Brésil; elle le sera bientôt entre la vieille Europe en général et tous les nouveaux mondes colonisés par elle, Amérique, Australie, Asie, Afrique. Mais cette différence n'est pas plus grande que celle qui existait, au vn'* siècle avant J.-C, entre les métropoles de la Grèce, de la petite Grèce indigente et minuscule, et leurs riches et puissantes colonies de TAsie Mineure ou de Tltalie, « de la Grande- Grèce », Sybaris, Crotone, Milet: de même qu'entre Tyret Tempire Carthaginois. L'activité, la grandeur, la civilisation relatives — au sens luxueux et financier du mot civilisation — de ces rejetons transplantés d e THellade, éclipsait autant Argos ou Athènes * que le développement des communications de tout genre, des entreprises industrielles et du commerce aux État-Unis l'emporte sur celui de l'Angleterre même.

M. Paul Leroy-Beaulieu fait cette remarque très juste : <c Les pays neufs jouissent aujourd'hui de ce privilège d'avoir une nature inoccupée, vierge, et, en même temps, pour la mettre en œuvre, de disposer de capitaux qu'ils n'ont pas formés et qui leur viennent en abondance du vieux monde. » Il n'est pas étonnant que, dans ces conditions, ces pays neufs, États-Unis ou Australie, nous éblouissent de leur luxe de civilisation parvenue, et ce serait naïvement qu'ils en feraient honneur à leur seul mérite. Mais ce n'est pas seulement aujourd'hui, c'est dans le passé aussi, que les pays neufs ont eu le privilège si bien remarqué par l'auteur cité. Et en passant, on peut voir là une explication plausible de cette marche de la civilisation dans le sens habituel du Sud-Est au Nord-Ouest — jusqu^à nos jours du moins, car, à présent, elle se déplace à la fois et déborde dans d^ multiples directions — qui a tant étonné les philosophes de l'histoire. Si l'on admet — ce qui est loin d'être admis par tout le monde, il est vrai — que la civilisation a commencé

(1) Voir à ce sujet le Parthénon, par M. Boutmy,

& éclore au Midi et à TÉst, c'est à l'Ouest et au Nord que, de tout temps, se trouvaient les pays neufs, les pays privilégiés SOUS les deux rapports indiqués : virginité des ressources naturelles et affluence des capitaux formés dans les ^îeux pays. D'ailleurs, quand, par hasard, ces terres en friches étaient à l'Est et non & l'Ouest, au Sud et non au Nord, il y avait exception à la prétendue loi de rotation géographique. C'est pourquoi les rives orientales, encore plus qu'occidentales, de la Méditerranée, ont été colonisées et civilisées par les Athéniens, comme, à présent, l'Australie et l'Afrique le sont par nous.

Quoi qu'il en soit, le rapport des métropoles aux colonies, on le voit, peut être cilé comme un exemple bien net — bien net parce qu'ici la similitude est due en partie à Timitation — de la loi de répétition amplifiante qui nous occupe. Mais ce n'en est pas le meilleur. Car les civilisations coloniales, si elles agrandissent, en la répétant, la civilisation métropolitaine, en sont plutôt la vulgarisation superficielle, peu profonde et souvent peu durable, que la reprise perfectionnée. Sans doute, au point de vue extérieur, monumental et décoratif, les grandes villes commerçantes de la grande Grèce ou des côtes occidentales de l'Asie Mineure, dépassaient beaucoup la vieille Grèce : chez elles se trouvaient les temples les plus grands et les plus riches, mais non les plus vraiment beaux, pas le Parthénon. Et leur prospérité fut courte, pendant que les destins d'Athènes évoluaient toujours. Ceci soit dit sans oublier pourtant que Carlhage, en répétant Tyr et l'agrandissant, lui a longtemps survécu. — Mais tout autre est la répétition, moins fidèle et plus profonde, d'une civilisation historique par d'autres civilisations historiques qui, à travers un temps de crise, de barbarie parfois, où se préparent les éléments d'une palingénésie sociale, la ressuscitent transfigurée. Il y a alors amplifica-, tion à la fois et transformation originale.

On peut se demander si l'intervalle de crises, de guerres,

de révolutions sanglantes, qui sépare ces floraisons successives de la sociabilité humaine, est un labour nécessaire à leur épanouissement. Est-ce que, sans la barbarie mérovingienne et la longue série de catastrophes qui ont suivi la chute ou plutôt les couches nocturnes de TEmpire romain, le phénomène inouï de la civilisation moderne aurait pu éclater ? Est-ce que, antérieurement, on aperçoit ou on entrevoit des intervalles analogues entre les éclosions civilisatrices qui ont apparu successivement ?

Ce point d'interrogation soulèverait de longues discussions. Mais quelles que puissent être les solutions données à ce problème, après tout, secondaire, il ne résulte pas moins déjà du point de vue développé dans ce qui précède, que, s'il est justifié par les faits, il fournit une réponse claire et satisfaisante à la grande question de la Destinée humaine. On conçoit alors qu'Auguste Comte ait eu raison de regarder l'évolution de ïhiimanùé comme unique en somme. En effet, si les points de départ des évolutions des peuples sont multiples et leurs sentiers divers, on voit que, nécessairement, par toutes les pentes de l'histoire, ces courants convergent vers une même embouchure finale après un certain nombre de confluents intermédiaires, puisque, à force de s'agrandir, le domaine d'une civilisation finalement triomphante doit arriver à couvrir le globe entier.

Ainsi se réalisera, inévitablement, en sociologie, le rêve astronomique d'un doux mystique* qui, déplorant le morcellement des astres, des terres habitées éparses dans le firmament, imaginait leur pelotonnement paradisiaque à la fin des temps. S'il n'en sera pas ainsi des astres, il en sera ainsi au

(1) Bien oublié à présent, le P. Gratry.

moins des cités humaines qu'une seule et même civilisation fraternelle, aux variantes nombreuses, enveloppera dans une paix féconde.

Cette nécessité, d'ailleurs, ne permet pas de prédire d'avance quelle sera la nature de Tétat final ; elle n'a trait qu'à la quantité^ pour ainsi dire, non à la qualité de cet état. Il est inévitable, d'après les principes d'où nous sommes partis, que, parmi les diverses formes de civilisation qui aspirent toutes à se propager indéfiniment, il y en ait une qui devienne prépondérante et, en s'appropriant toutes les autres, assouplies et assujetties, s'universalise. Il ne l'est pas que ce soit telle forme de civilisation plulôt que telle autre,

— la forme anglaise ou russe, par exemple, plutôt que la forme française ou allemande. La nécessité en question se concilie avec la libre et pittoresque diversité, avec l'indétermination essentielle qui fait l'intérêt poignant- de l'histoire.

— Dira-t-on que, si un esprit d'une compréhension et d'une pénétration infinies pouvait connaître dans leur dernière intimité les phénomènes actuels, les êtres actuels, il y lirait l'inévitable avènement de tel dénoûment historique et non de tout autre, en sorte que l'imprévu, l'indéterminé, l'accidentel, serait entièrement banni de l'histoire ? Mais ce postulat est arbitraire. Si Ton y réfléchit, on sera stupéfait de la facilité singulière avec laquelle on l'admet, quoiqu'il échappe à tout essai de démonstration et qu'il repose sur une hypothèse qu'on sait irréalisable, inconcevable, impliquant contradiction au fond, celle d'un cerveau infiniment intelligent. Sous cette évidence apparente, comme sous toutes les évidences a priori en général, il y a une tautologie cachée. Cela revient à dire que ce qui sera sera, proposition insignifiante.

Cependant, si nous ne pouvons prédire quelle sera finalement la civilisation prédominante, nous pouvons conjecturer de quelle manière probablement s'opérera l'unification finale. Il y a à tenir compte d'un facteur très important à

cet égard, quoique, à d'autres égards, son rôle ait été souvent exagéré, le facteur géographique. Et, avant tout, parmi les influences géographiques, il en est une à laquelle on n'a pas pris garde et qui me parait destinée à jouer un rôle décisif dans le choix des moyens, belliqueux ou pacifiques, de parvenir à l'unité où le monde social aspire. Je veux parler de la forme môme deThabitat humain, delà sphéricité de la terre.

Si la terre était une surface plane, comme le croyaient les anciens, et non une surface sphérique, les problèmes que soulève la tendance de l'imitation, en tout ordre des faits, à une progression indéfinie, se poseraient tout autrement et comporteraient d'autres solutions. Il y aurait des États périphériques, dont le rayonnement imitatif, soit en fait d'institutions politiques, soit en fait de besoins, de produits, de mœurs, d'arts, etc., ne pourrait s'étendre que dans un sens, non dans tous les sens, à cause des bornes de la terre, des infranchissables colonnes d'Hercule, tandis que les États du centre jouiraient du privilège de pouvoir rayonner imitativement dans tous les sens, à TOuest, à l'Est, au Sud, au Nord. La région centrale de la terre serait donc celle qui, inévitablement, à la longue, servirait de modèle à toutes les autres, et ferait prévaloir sa forme sociale, étendue de proche en proche atout l'univers. Mais, la terre étant sphérique, aucun avantage naturel de ce genre n'appartient à aucun Etat, puisque aucun point de la surface d'une sphère ne peut être considéré comme central par rapport aux autres. Il y a d'autres avantages naturels, celui, par exemple, d'appartenir à une zone plus tempérée, moins voisine des pôles ou des tropiques, mais cet avantage est partagé par une foule d'Etats placés sous la même latitude ; ils forment une longue ligne fort large, et non un point.

Dans l'hypothèse de la terre plane, le progrès des voies de transport aurait pour effet, non pas de niveler peu à peu les conditions géographiques de la miise en relation des divers peuples, mais au contraire d'accentuer de plus en plus

leurs inégalités essentielles. Le réseau des chemins de fer, au lieu d'être ou de devenir un tissu qui tend à être à peu près aussi serré partout, ou du moins à présenter des centres multiples, toujours nombreux, de ramifications, qui vont s^anastomosant, serait ou tendrait à devenir de plus en plus une immense toile d'araignée, ayant un centre unique, comme Test le réseau d'un seul Etat où tout converge vers la capitale.

Cette disposition géographique favoriserait, on le voit, le despotisme; et, quand l'unité politique du genre humain

' s'établirait, — car elle est toujours inévitable, à raison de

la tendance au rayonnement progressif des exemples et, par suite, des pouvoirs, — cette unité ne pourrait se réaliser que sous la forme impériale. Mais la sphéricité de la terre favorise, au contraire, grandement, ou favorisera dans Tavenir (dans un avenir déjà rapproché), l'unification sous forme fédérative. — V Empire, remarquons-le, l'Empire, dont TEm-

■j pire romain a été le type le plus parfait, à jamais éblouissant

dans la mémoire des hommes, suppose l'illusion de croire que la surface de la terre est plane, — comme elle l'était à peu près, en effet, dans cette faible portion de la planète, qui était « le monde connu des anciens ». L'Empire, c'est, essentiellement, une ville qui se croit et qui est crue le centre du monde, une urbsqai projette son image prodigieusement agrandie dans tout un orbs, dans un cercle dont Vurbs est le centre. Les parties de cet orbs constituent une hiérarchie

î" toute naturelle dont les degrés sont mesurés par leur éloi-

gnement ou leur voisinage de Vurbs,

'2 Ce n'est pas que, même sur notre terre sphérique, la

domination universelle d'un seul Etat ne puisse s'établir

I momentanément ; et le rêve impérialiste des Anglais, en ce

moment, n'a rien d'insensé. Les autres nations auraient tort de ne pas le prendre au sérieux. Mais, supposons cette ambition britannique réalisée, est-ce que cet exemple ne susciterait pas des tentative^ d'imitation parmi les peuples

subjugués? Est-ce qu'il n'y aurait pas quelqu'une des tîapitales soumises à Londres qui éprouverait à son tour le besoin d'expansion rayonnante d'abord sous forme économique, puis sous forme politique, comme Byzance, Alexandrie, et d'autres villes de l'Asie Mineure ou de la Gaule ont pu rêver en secret sous l'Empire romain de rivaliser avec Rome en richesse d'abord, puis en pouvoirs? Seulement, ce rêve, chez celles-ci, a dû rester comprimé, par l'impossibilité manifeste de trouver à se développer autrement que du côté de Rome même, — car, de r autre cété^ du côté non encore romanisé, c'était, sinon la fin de la terre, du moins, ce qui revient à peu près au même, la fin du monde civilisé, la barbarie ou la demi -barbarie. Mais, dans le siècle où nous allons entrer, rien de pareil : 'les rivales de Londres pourraient donner carrière de tous côtés à leur besoin d'expansion, comme Londres elle-même, et, par suite, acquérir autant de richesse et de pouvoir.

On ne voit donc d'unité stable et de paix durable du genre humain dans l'avenir que moyennant une fédération de quelques nations gigantesques.

La terre étant ronde, le trajet de la civilisation dans un sens quelconque, à force d'aller, finit toujours par revenir sur lui-même. Tous les rayons d'exemples finissent par s'y réfléchir. Si elle était plate, le déplacement delà civilisation serait son éloignement progressif et sans retour, de son point de départ, et rien n'y contraindrait l'imitation à revenir à sa source.

— Les conséquences économiques de la platitude terrestre seraient considérables. Par exemple, si, à un moment donné, une région se trouvait présenter des conditions exceptionnelles pour la production du blé à bon marché — comme, de nos jours, le sud de la Russie ou l'ouest des États-Unis ou bientôt la vallée de la Plata, ou plus tard celle du Niger — elle ne pourrait facilement inonder le monde de ses céréales, et provoquer une crise agricole intense qu'à la condition

d'être centrale QixïOXi périphérique. Périphérique, elle aurait, pour faire parvenir ses produits à la région diamétralement opposée, à supporter des frais de transport doubles de ceux qui incomberaient à une région centrale. — Il en serait de même pour une industrie quelconque.

En somme, une terre plate conduirait à Tinégalité croissante entre les États et entre les hommes ; une terre ronde conduit à une égalité croissante. Par égalité, j'entends réciprocité, La loi du pansage de Vunilatéral au réciproque est grandement aidée dans son action par la sphéricité de la terre.

On peut concevoir ou imaginer une terre plate qui, sans avoir une surface infinie (chose inconcevable), aurait une surface prodigieusement étendue, extrêmement supérieure à la surface ronde de notre globe, c'est-à-dire telle qu'il serait pratiquement impossible d'en atteindre les limites. Ce serait comme ai elle était infinie. Dans cette hypothèse, l'expansion rayonnante d'une civilisation quelconque ne saurait jamais dépasser un certain rayon, plus ou moins étendu, suivant l'état des moyens de locomotion et de communication, mais toujours fort petit eu égard à la quasi-immensité terrestre. Au delà de ce rayon, d'autres civilisations pourraient rayonner — contiguës parfois, d'autres fois distantes — ou plutôt d'abord très distantes, puis, à mesure que les moyens de communication se perfectionneraient dans chacune d'elles, de moins en moins distantes, et enfin quasi contiguës. De là des conflits fréquents, des conquêtes et des annexions ; mais conquêtes et annexions qui ne sauraient jamais constituer durablement un empire excédant le rayon-limite dont je viens de parler... Un État conquérant ne pourrait donc conqiiénr toujours qu'à la condition de se déplacer sans cesse^ de perdre d'un côté (par l'impossibilité pratique d'y maintenir sa domination) ce quil gagnerait de l'autre... Jamais donc, il n'y aurait de terme assignable à Tère des guerres, et c'est alors qu'on serait en droit de regarder l'espoir d'une paix

28 PSYCHOLOGIE ÉœNOMIQUE

finale, d'uùe paix romaine généralisée, étendue h la terre entière, comme une utopie. En effet, un État aurait beau s'étendre, il trouverait toujours des voisins, avec qui des causes de conflit ne manqueraient pas de naître... Mais, sur notre terre sphérique, et qui, en outre, n'est pas d'un volume disproportionné à nos moyens de locomotion et de communication mentale, on peut, sans chimère, espérer la fin des batailles, et assigner pour terme à l'ère belliqueuse le moment où une seule et même civilisation, susceptible de variations infinies, et fractionnée en nationalités diverses, mais alliées et solidaires, régnera sur le globe.

C'est donc, au point de vue soit de la justice, soit de la paix, une chose bienfaisante que la sphéricité de la terre ; et je ne serais pas loin d'y soupçonner une de ces grandioses harmonies naturelles spontanées dont la cause nous échappe, et qui nous émerveillent à la pensée que ces conditions favorables à la justice et à la paix ne sont pas particulières à notre humanité terrestre, mais qu'elles sont communes à toutes les humanités dispersées dans les innombrables planètes des mondes stellaires, à toutes les sociétés lancées comme la nôtre dans le fleuve épars, sanglant ou boueux, d'une évolution historique aux bras multiples, mais convergeant vers une embouchure profonde et paisible*.

Des considérations qui précèdent découlent une conception et une division nouvelles de l'histoire. L'histoire apparaîtra sous un jour tout autre, plus simple et plus intelligible, si

(1) Est-ce que les considérations ci-dessus ne nous conduiraient pas peut-être à penser, — à conjecturer — en songeant aux analogies entre les trois formes de la répétition et de Vexpansion universelle — que Yespace est un espace sphérique et non un espace plan — et que, en cela, les métagéomètres ont eu, à travers bien des obscurités, une intuition profonde? '

Ton se pénètre de celte idée que tous les efforts de toutes les sociétés embryonnaires et arrêtées dans leur développement jusqu'à ce jour, tendaient inconsciemment au débordement d'une civilisation qiii couvrît tout le globe. Ce but ne pouvait être atteint avant les grandes inventions de notre âge, relatives à la locomotion rapide et à la communication instantanée de la pensée. Or, ce but atteint, une nouvelle période de l'histoire humaine s'ouvrira, infiniment plus intéressante et sans doute plus régulière dans son déroulement que la précédente. Il ne s'agira plus seulement, ni surtout, de s'étendre, pour une variété de civilisation nouvellement apparue, pour un nouveau type qui surgira de Tancien ; car cette extension sera relativement facile et aura vile atteint sa limite infranchissable, le tour complet de notre petit globe. Mais, cela fait, il s'agira pour ce type, et ce sera là sa tâche la plus difficile et la plus chère, de se développer logiquement, avec une pleine harmonie, d'empêcher la naissance des types hostiles et de susciter tous les perfectionnements d'accord avec son principe essentiel. Alors le rêve d'Auguste Comte, l'établissement d'une immense Église, non pas rigide et cristallisée comme il la voulait, mais plastique et extensible à l'infini, pourrait bien devenir réalisable jusqu'à un certain point. Ce qu'on peut dire, c'est qu'à une évolution toute de luttes et d'accidents successifs, de rencontres extérieures, aura succédé un développement interne.

Quand tout sera colonisé — car le globe n'est pas illimité, et déjà ses bornes sont touchées partout — il faudra bien par force que la fièvre coloniale s'arrête, épuisée, et que les nations civilisées cherchent un autre dérivatif de leur ambition, de leur besoin d'expansion économique ou politique. Qu'adviendra-t-il à ce moment? Jusqu'ici, — depuis trois siècles au moins, ou plutôt de tout temps, car, avant la découverte de l'Amérique et de l'Océanie, c'était Tancien continent presque tout^entier qui était à découvrir peu à peu

— les colonies, les terres neuves, ont servi d'exutoire et de purgation à nos humeurs malignes, autant que de refuge à nos indépendances, ou de mirage à nos chimères et de proie à nos ambitions. Que deviendrons-nous quand toute la férocité, toute Tavidité, tout le désordre, et aussi bien toute l'activité conquérante, toute la générosité remuante, que nous exportons en Afrique, en Extrême-Orient, dans l'Amérique du Sud, sera refoulée en nous et fermentera dans notre propre sein? Ce sont de grandes questions qu il est déjà permis de poser.

Comme corollaire de ces vues, une division tripartite de révolution humaine s'offre à nous. Trois phases doivent être distinguées dans la vie de l'humanité :

En premier lieu, la phase préhistorique, d'une durée prodigieuse et incalculable, où les groupes sociaux étaient si petits et si épars, et, vu Tabsence de moyens suffisants de communication, si éloignés les uns des autres, que leur distance, pratiquement infinie, comme celle des systèmes stellaires, équivalait à leur isolement absolu. En second lieu, la phase intermédiaire, oii nous entrons dès les premières heures de l'histoire, où nous nous débattons encore douloureusement, et dans laquelle les groupes humains, à force de grandir séparément, se sont touchés, se sont alliés ou heurtés, et, à travers des guerres d'abord de plus en plus fréquentes et meurtrières, puis de moins en moins fréquentes mais de plus en plus formidables, s'acheminent soit vers une immense fédération, soit vers un Empire gigantesque. En troisième lieu, la phase qui suivra le moment où, l'iinité de domination politique, sous forme impériale ou fédérative, s'étant établie sur le globe entier, la guerre

— du moins la guerre extérieure — sera close à jamais, où il n'y aura plus de terres à explorer ni à coloniser, où, jusqu'au cercle polaire, jusqu'au cœur de l'Afrique, tout sera civilisé, pacifié, régi souverainement.

C'est à cette troisième phase que se poseront et se formu-

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES ET LOIS SOCIALES 3i

leront avec une rigueur et une acuité toutes nouvelles les profonds problèmes sociaux, prématurément agités par les fractions les plus avancées des écoles socialistes. Les poussées successives du socialisme, dans le passé, et surtout dans notre siècle, se sont conformées à la loi de répétition amplifiante*. L'accès qui nous agite est certainement plus vaste et plus fort que celui de 1848 qui était aussi très supérieur en intensité à celui de 1830. Il est à croire que bien plus majestueuse encore et entraînante sera la reprise du même effort intermittent de rénovation sociale dans Tère future dont je parle. Aucun souci de politique extérieure ne venant détourner les esprits des questions de politique intérieure et de réorganisation sociale et empêcher de les creuser à fond, de les pousser à bout, — aucun dérivatif colonial ne s'offrant plus aux instincts féroces ou déprédateurs, aux aspirations inquiètes, — la conquête du pouvoir par un parti ou l'harmonie définitive et la fusion absolue des classes, seront le but fixe, le but obsédant et persécuteur des grands ambitieux. Alors aussi le problème de la population se posera dans de tout autres termes : non sous sa forme quantitative, mais sous sa forme qualitative. 11 ne s'agira plus d'accroître mais d'améliorer les races humaines.

il faut bien prendre garde, quand on agite la question sociale, et en particulier les questions d'ordre économique, à ne pas oublier qu'elles comportent des réponses très différentes suivant qu'on a égard à la seconde ou à la troisième des trois phases que je viens de distinguer. Beaucoup de

(1) Bien d autres poussées — celles du néo-catholicisme en fait de religiosité, celles du naturalisme ou du réalisme littéraire, celles de l'esprit d'entreprise en fait d'industrie ou de spéculation financière, etc. — se conforment à la même loi. — Est-ce que cette loi n'embrasse pas et n'explique pas tous les faits qui servent d'appui apparent à une prétendue loi de retour aux formes anciennes, de symétrie des extrêmes, d'évolution en spirale, dont certains sociologues font état? — Cette loi de répétition amplifiante ne fait point pendant en sociologie à la loi biologique de la répétition de la phytogenèse par ontogenèse. C'est plutôt l'inverse de cette dernière loi qui a trait à une répétition abrégée et non amplifiée. Et c'est pour le moins aussi bien démontré.

théories n'ont que le tort de se croire applicables à la seconde tandis qu'elles ne le seront qu'à la troisième, dans une certaine mesure, bien entendu.

• Revenons en arrière pour reprendre quelques-unes des idées générales exposées plus haut et en mieux pénétrer le sens. Insistons un peu sur les rapports généraux de ladaptation et de la répétition qui, dans le monde vivant et le monde physique même, ainsi que dans le monde social, nous apparaissent comme les deux grands faits capitaux. Partout, avons-nous dit, ce sont des harmonies qui se répètent ; car une onde est vraiment une suite harmonieuse de mouvements, un équilibre mobile revenant sur soi, comme une phrase musicale ; et il en est de même, avec une complexité supérieure, d'un être vivant, onde très compliquée, pourrait-on dire, qui naît, grandit et décroit à l'instar d'une onde sonore ou liquide, et dont l'état adulte correspond à ce que les physiciens appellent le ventre de Tonde. Pareillement, un acte d'imitation quelconque, un mot ou une phrase qu'on prononce, une pratique religieuse qu'on accomplit, un travail qu'on exécute, une formalité juridique qu'on remplit, etc., est un tout qui a son commencement, son milieu et sa fin, et qui consiste en une série de changements agrégés et solidaires, gravitant autour d'un centre de gravité, la syllabe accentuée du mot ou le mot accentué de la phrase, l'acte essentiel dans la cérémonie rituelle, le point principal du travail ou de la procédure, etc.

Comment se sont formées ces harmonies? Il importe beaucoup de ne pas confondre ce problème avec celui de savoir comment elles se répètent; confusion que nous trouvons cachée au fond de l'idée darwinienne. On a fait justement observer à Darwin que la, lutte pour la vie présuppose

rassociation pour la vie, c'est-à-dire V organisation que les répétitions multipliantes des organismes et les luîtes qui s'ensuivent n'expliquent pas mais impliquent. C'est comme si on espérait expliquer par des chocs d'ondulations la formation des molécules chimiques qui ondulent, ou par des concurrences d'imitations la genèse des inventions imitées.

Ce n'est pas qu'il n'y ait à considérer ces luttes, ces chocs, ces concurrences, ces oppositions. Et, de fait, Vopposition est un fait général, moins général cependant que l'adaptation et la répétition et qui doit prendre place entre eux, audessous d'eux, en sa qualité de simple auxiliaire ou de simple intermédiaire, fréquemment nécessaire. Les harmonies qui se répètent, en effet, peuvent quelquefois, par exception, s'harmoniser entre elles directement, par le seul fait de leur rencontre, grâce à leurs répétitions multipliantes, et former ainsi des adaptations plus hautes ; mais, le plus souvent, elles s'opposent sous quelque rapport et, par là, à force de froissements et de mutuelles corrections, préparent le terrain pour les harmonisations supérieures. Ces heurts et ces froissements ont conditionné et provoqué cellesci, elles ne les ont pas causées. Partout, dans le monde vivant et social, dans le monde physique même, nous voyons dés choses harmonieuses qui, en se multipliant, entrent en lutte les unes contre les autres, des adaptations qui s'opposent : microbes contre cellules, organismes contre organismes, corporations contre corporations, Étals contre États, molécules contre molécules, conflagration qui précède la combinaison chimique et qui parait être une multitude innombrable de chocs, etc. Et partout aussi, au résultat de celle crise, nous voyons des oppositions qui s'adaptent : phénomènes de commensalisme et d'acclimatation, fécondations, traités d'alliance, combinaisons chimiques. Le passage du militarisme à l'industrialisme peut être encore cité comme un exemple remarquable de la même transformation.

Puisque nous avons distingué trois grands cercles con-

Tarde. — Psych. écon. I. — 3

cenlrîques de réalité — qu'il serait facile, à la vérité, de subdiviser et aussi bien de synthétiser — à savoir le cercle physique, le cercle vivant et le cercle social (ces deux derniers bien plus étroitement liés entre eux qu'avec le premier), nous n'aurons pas de peine à remarquer en chacun d'eux une forme d'adaptation, une forme de répétition et une forme d'opposition, qui la caractérise et y prédomine*. Le type de Tadaptation physique, c'est la combinaison chimique, avec son équilibre interne de mouvements enchaînés dont l'équilibre mobile d'un système solaire n'est peut-être que l'amplification grandiose. Car la loi d'agrandissement semble applicable à la nature extérieure. Le type le plus parfait de l'adaptation vivante, n'est-ce pas la fécondation, Taccouplement fécond d'oîi résulte une nouvelle variété ou une nouvelle race viable? Et le type propre, élémentaire, de Tadaptation psycho-sociale, n'est-ce pas l'invention, j'entends l'invention viable, imitable, qui commence par lier les idées pour finir par lier les hommes ? Car, à l'origine de toute association entre les hommes, il y a une association entre des idées, qui l'a rendue possible ; et tout ce qui s'opère par collaboration maintenant a été dû d'abord à une conception et à une opération individuelle ; ce qu'on oublie quand on attribue au travail collectif, à la division et à Tassociation soi-disant spontanées des travaux, les merveilles créées par le génie individuel. Si des centaines d'ouvriers collaborent dans un même atelier, c'est parce que la lâche qu'ils exécutent de concert, tissage, métallurgie, céramique, a été primitivement conçue dans son entier par un inventeur illustre ou obscur et repensée à nouveau par

(1) On peut commencer par le terme que Ton veut la série des trois termes énumérés. Ici je préfère commencer par Vadaptation suivie de la répétition et de l'opposition. C'est plus logique puisque la répétition et l'opposition supposent quelque chose qui puisse se répéter et s'opposer à soi, et ce quelque chose ne peut être qu'un agrégat, un adaptât (je demande pardon pour ce néologisme). Ailleurs, j'ai préféré, pour des raisons didactiques, débuter par la répétition. En réalité la suite de ces termes forme une chaîne sans fin et dont le commencement peut nous échapper.

Tentrepreneur. Et si des centaines d'ateliers collaborent, sans nulle direction d'ensemble, avec une apparence de spontanéité, à une même fabrication, par exemple à la fabrication d'une locomotive ou d'une étoffe de soie, c'est parce que la locomotive ou l'étoffe de soie a été inventée par quelqu'un.

La différence marquée entre les trois formes de l'harmonie universelle, que nous venons de rapprocher, c'est que les deux premières restent très mystérieuses pour nous tandis que la nature de la troisième est assez claire. Toutes les fois qu'il y a invention, cela signifie soit que des faits auparavant étrangers les uns aux autres ou paraissant tels (le mouvemeùt de la lune et la chute d'une pomme, l'étincelle électrique et la foudre, etc.), ont été aperçus comme des conséquences d'un même principe, comme des confirmations d'une même proposition, c'est-à-dire comme des affirmations diverses de la même chose au fond, — soit que des procédés et des outils, jusque-là inutiles les uns aux autres (le rail, la roue, la machine à vapeur, — laiguille à coudre et la pédale, le courant électrique et l'écriture, etc.), ont été mis dans un rapport tel qu'ils se sont servis réciproquement de moyens en vue d'une même fin, c'est-à-dire qu'ils ont répondu au désir d'une même chose. Il nous apparaît clairement ici que l'accord social, l'harmonie sociale, consiste, au fond, en un faisceau de jugements qui affirment la même idée, ou d'actions qui impliquent la poursuite d'un même but. — Mais qu'est-ce que laccord harmonieux de mouvements invisibles, produit par la combinaison chimique? Est-il sûr que ce soit une gravitation commune autour d'un même centre? Et n'est-ce que cela? Et Tharmonie des fonctions organiques, née de l'ovule fécondé, savonsnous mieux ce qu'elle est? Convergence vers une même fin? ou vers des fins multiples et associées ? ou concordance d'une autre sorte, peut-être, que nous aurions tort de confondre avec la finalité, et qui différerait de celle-ci comme une

théorie diffère d'une machine? Rien de plus conjecturaL 11 y a aussi trois formes de la Répétition universelle, que j'ai distinguées depuis longtemps. La forme physique est la plus répandue, c'est l'ondulation qui, de ses rayonnements sphériques et entre-croisés, remplit l'immense éther pendant que de ses rayonnements plus entravés et polarisés ou de ses séries linéaires elle pénètre les corps jusque dans les profondeurs de leurs intimités. La force vivante est la génération, qui, de ses populations grandissantes et concurrentes d'animaux et de plantes, couvre le sol, l'air et les mers. La forme sociale est l'imitation. — Sur les analogies et les différences de ces trois formes typiques, je renvoie aux ouvrages oii j^'en ai parlé. Mais je me perme*ts de rappeler combien leur comparaison est propre à nous éclairer sur l'impérieux et irrésistible besoin qui pousse la nature à se répéter, à multiplier, pour en exprimer le riche contenu virtuel, les exemplcdres de ses œuvres. Les procédés répétiteurs qu'elle a employés nous stupéfieraient d'admiration si nous prenions la peine de regarder ce que nous ne cessons de voir. Que les multiples mouvements périodiques d'une même planète et jusqu'aux moindres perturbations oîi se reflètent en elle les mouvements périodiques de toutes les autres du même système, se mêlent sans se confondre et se répètent sans se lasser ni s'effacer ; qu'une vibration sonore de l'air, avec ses moindres dentelures particulières, se répète indéfiniment sans se déformer, qu'elle soit portée de la bouche parlante à l'oreille écoutante à travers le fil téléphonique, par une série encore plus extraordinaire de vibrations électriques reproduites exactement avec leurs infinitésimales et innombrables particularités, cela est déjà bien merveilleux. Mais ce n'est rien auprès du miracle de l'hérédité vivante qui, des milliers et des millions de fois, pendant des siècles de siècles, avec une inconcevable fidélité, reproduit dans leurs détails les plus délicats itinéraires si compliqués de l'évolution embryonnaire, les caractères et les fonctions d'une espèce ;

qui cache dans un ovule, dans un atome d'ovule pour ainsi dire, le cliché de ces reproductions, et l'y perpétue endormi à travers plusieurs générations successives jusqu'au jour d'un réveil inopiné. Et tout aussi prodigieux est le phénomène de l'imitation, mémoire sociale, qui, comme la mémoire, imitation interne, dont elle est l'agrandissement énorme, ressuscite et multiplie ce que l'hérédité elle-même est impuissante à reproduire, des états intimes, des idées et des volontés ; l'imitation qui fait la permanence séculaire des coutumes et des mœurs, des langues et des religions, l'identité des racines verbales passées de bouche en bouche, des rites sacramentels, passés de fidèle à fidèle ! — De la première à la seconde, de la seconde à la troisième, de ces trois formes de la répétition, on la voit croître à la fois en compréhension^t en pénétration, en exactitude et en liberté. La génération est une ondulation plus compliquée et plus profonde dont les ondes sont détachées ; l'imitation est une génération sans nul contact, une fécondation à distance, qui dissémine les germes d'idées et d'actions bien plus loin encore que les germes vivants, et permet au modèle mort, après les plus longues durées d'enfouissement, de susciter encore des exemplaires de lui-même, agissants, animés, capables de révolutionner le monde.

Il y a enfin des formes d'oppositions spéciales à chaque sphère de la réalité. La forme la plus nette de l'opposition physique est le choc^ la rencontre de deux mouvements diamétralement contraires, sur la même ligne droite. La forme la plus aiguë de l'opposition vivante est le meurtre^ dans le sens le plus général du mot, qui comprend l'étouffement d'une plante par une autre, ou la manducation d'une plante par un animal aussi bien que le duel mortel de deux bêtes. La forme la plus violente de l'opposition sociale est la guerre^ qui, en apparence, n'est qu'un duel animal agrandi, mais qui, au fond, en diffère beaucoup par la nature et la conscience précise de sa cause interne : la contradic-

as PSYCHOLOGIE ÉCONOMIQUE

lion des jugements ou la contrariété des desseins en pré-

sence»

On peut formuler des considérations générales, — appelons-les des lois, si Ton tient à ce vocable un peu abusif, €ommode d'ailleurs comme tous les monosyllabes — à propos des diverses formes de l'adaptation, de la répétition, de l'opposition. La loi générale des trois formes de la répétition, nous Tavons vu, c'est leur tendance commune, le plus souvent entravée, à la multiplication indéfinie. La même loi d'agrandissement progressif s'applique nécessairement aux trois formes de l'opposition et aux trois formes de l'adaptation puisque les oppositions et les adaptations, se multiplient avec les répétitions dont elles sont les interférences-luttes ou les interférences-alliances. — L'opposition a donné lieu à une autre généralisation bien simple qui a eu un immense succès, bien supérieur, je crois, à son mérite explicatif : toutes les formes de luttes, vivantes, sociales ou même physiques, aboutissent au triomphe du plus fort, qu'on appelle en biologie la survivance du plus apte. Cela est aussi vrai des concurrences de forces physiques ou d'affinités chimiques, que des concurrences d'espèces ou des concurrences de nations. Il suit de là une sélection tour à tour physique, vivante, sociale, qui possède, avant tout, une vertu essentiellement éliminatrice, épuratrice, nullement créatrice.

L'adaptation n'aurait-elle pas aussi ses lois générales? Ine tendance à V accumulation croissante, malgré des substitutions et des destructions fréquentes, n'est-elle pas commune à ses trois formes, à la combinaison chimique, qui va se compliquant depuis les corps réputés simples jusqu'aux

substances organiques, — à raccouplement fécond, qui est un trésor sans cesse grossi de legs héréditaires depuis les monères jusqu'à Thomme, depuis le champignon jusqu'au mammifère le plus élevé, — à Tinvention enfin, qui, formée d'un faisceau d'inventions antérieures, y greffe une idée nouvelle, destinée à servir de porte-greffe à son tour, et ainsi de suite, depuis l'invention préhistorique du levier ou de la roue jusqu'à celle des machines les plus perfectionnées de notre temps ? Chaque invention, en effet, ajoute quelque chose aux anciennes qu'elles synthétise encore plus qu'elle ne s'y substitue, de même que chaque espèce ou chaque race nouvelle, créée par une succession de petites innovations vitales dues à des mariages heureux, est une synthèse d'espèces et de races antérieures, — et de même que les corps chimiques nouveaux sont des complications de corps chimiques antérieurs.

Non moins que ce principe d'accumulation, le principe à' irréversibilité, qui en dérive, me paraît s'appliquer à toutes les formes de l'adaptation. Nous n apercevons pas de loi qui prédétermine l'apparition de toutes les inventions, ou de la plupart d'entre elles, à telle date plutôt qu'à telle autre, ici plutôt que là ; rien ne nous empêche de supposer que la boussole eût été découverte deux ou trois siècles plus tôt ou plus tard, et aussi bien l'Amérique, ou l'imprimerie, ou l'électricité. Mais, d'une invention quelconque, nous pouvons dire qu'elle ne pouvait naître avant telle autre qui l'a précédée et provoquée ; et, dans une large mesure, nous savons, à n'en pouvoir douter, qu'il y a un enchaînement logique des découvertes et des inventions, c'est-à-dire un ordre irréversible de leur apparition. Or, non moins que la série des idées et des progrès humains, la série paléontologique des faunes et des flores successives, est conçue comme essentiellement irréversibles et, aussi bien, la série astronomique

(1) Sans cela, comment comprendre que la série des phases embryonnaires répète, dans une certaine mesure. Tordre de succession des espèces

OU géologique des formations chimiques. Il n'est pas jusqu'aux transformations des forces physiques qui, d'après la thermo-dynamique, ne soient lancées sur une pente impossible à remonter, par leur conversion finale en chaleur. Ainsi, par ces trois aspects à la fois, la vie universelle nous apparaît comme ayant un sens et une raison d'être.

Ce principe d'irréversibilité a une signification si haute qu'on pourrait être tenté d'exagérer sa portée. Il convient de bien le circonscrire pour bien le comprendre. Car, nettement compris, il laisse encore très large la part de l'accident individuel, du génie et de l'initiative personnelle, dans les destinées sociales. L'irréversible est loin d'être une règle sans exception. Il est des séries de découvertes qui peuvent être toujours conçues comme s'étant suivies dans un ordre précisément inverse. Telles sont les découvertes géographiques. Cependant elles ont aussi cela de particulier qu'elles se déduisent nécessairement les unes des autres, qu'on est porté fatalement de l'une d'elles je ne dis pas à une autre mais à d'autres^ dans leur voisinage immédiat. Si donc un sociologue s'avisait de chercher une formule de l'évolution des découvertes géographiques, on peut être sûr qu'il perdrait son temps. En revanche, il est certain que, par n importe quelle évolution de découvertes géographiques, suffisamment prolongées, on devait inévitablement aboutir au tracé définitif d'une carte du monde plus ou moins conforme dans ses principaux traits à celle qu'étudient nos écoliers. Par quelque point qu'on eût abordé en Amérique et commencé à explorer ses côtes, la série, quelle qu'elle eût été, des explorations poussées à bout aurait conduit les navigateurs de n'importe quelle nation ou de n'importe quelle race à Ja carte d'Amérique qui nous est connue. Tous les chemins,

antérieures ? On ne peut s'expliquer le mystère de cette répétition, même abréviative, qu'en supposant que la suite paléontologique des espèces d'où procède celle de l'individu considéré est une suite loffique avant tout, une sorte de déduction biologique, qui, comme telle, doit être recommencée ab ovo, en s 'abrégeant, à chaque nouvelle génération.

tous réversibles essenlîellement, auraient conduit inévitablement à ce résultat. Et ce que je dis là, on peut le dire aussi bien des découvertes qui ont trait à Xanatomie^ à la cristallographie^ et, en général, à toutes les sciences purement descriptives d'un tout nettement circonscrit, dont la forme seule importe.

Mais en est-il de même des découvertes physiques, chimiques, biologiques, psychologiques ? Est-ce que, par n'importe quelle évolution de découvertes, nous serions arrivés ici à des corps de sciences semblablement constitués, à des théories pareilles? Plus se multiplient et se diversifient les découvertes géographiques, et plus leur aboutissement commun, la mappemonde, va sldentifiant. Pouvons-nous dire aussi bien que, plus les voies de la recherche scientifique sont variées, et plus les théories se fusionnent et s'unifient? Conjecturera-t-on que les réalités physico-chimiques, vivantes ou autres, sont, par rapport aux êtres sensibles et plus ou moins intelligents qui cherchent à les connaître et à les pénétrer, de Tamibe au cerveau humain, en passant par toute la gamme psychologique de Tanimalité, ce que les continents et les mers sont par rapport aux diverses peuplades ou nations humaines qui se sont efforcées de les explorer? Dirat-on que le point de départ des découvertes géographiques, pour chaque peuple qui entre dans la voie des explorations, à savoir le lieu oîi il se trouve quand ces ailes lui poussent, lui est imposé aussi nécessairement que Test, pour tout esprit animal ou humain, qui commence à ramasser des connaissances, le point de départ de ses petites ou grandes découvertes astronomiques, chimiques, botaniques, zoologiques?... A ce point de vue, la série des découvertes géographiques devient irréversible : elle Test relativement à ce peuple et à son point de départ obligatoire ou réputé tel ; et cette irréversibilité ne diffère en rien d'essentiel de celle des découvertes physico-chimiques, vivantes ou autres, faites par un animal donné.

Chacun des côtés intelligibles de Tunivers, en effet, — la réalité astronomique, la réalité chimique, la réalité vitale, la réalité mentale, — peut être considéré comme un continent dont il s'agit pour Tesprit investigateur défaire Texploration entière. Chaque esprit le louche par un point où il naît placé ; ce point, ce sont les données immédiates de ses sens; et de ce point il part pour découvrir dans son voisinage le plus rapproché, puis un peu plus loin ; car il y a un voisinage logique et psychologique comme un voisinage géographique, et la série des découvertes quelconques est forcée de parcourir successivement ces degrés de proximité rationnelle ou locale. Le loi suprême de Tinvention, comme celle de rimitation, est d'aller ainsi de proche en proche. A la vérité, il ne suit pas de là que, ce point de départ des investigations scientifiques étant supposé commun à tous les peuples, l'itinéraire de leurs recherches dût être le même; car, d'un lieu donné, on peut rayonner dans une infinité de sens; et rien n'empêche d'admettre que, pendant longtemps, les sentiers ou les routes partis de ce môme lieu, iront divergeant de plus en plus. Mais, si la comparaison employée est juste, ne faut-il pas concevoir aussi que, passé un certain maximum de divergence, ces chemins iront se confondant de plus en plus dans un même croquis définitif et total du vrai?

Eh bien non, cela n'est pas certain. Car, si l'ordre de succession de nos découvertes géographiques, — ajoutons, si l'on veut, de nos découvertes anatomiques ou cristallographiques, ou d'autres semblables — n'a qu'une importance, après tout, secondaire, c'est que les continents terrestres sont limités ainsi que le nombre des pièces du squelette d'un animal ou le nombre des formes cristallines, et que leurs dimensions n'excèdent pas les forces exploratrices de Thomme. Sans cela, la connaissance, toujours fragmentaire, que l'homme pourrait acquérir des contours terrestres différerait grandement suivant le point d'où seraient partis

ses navigateurs. Or, il est fort possible que ces continents, ces océans, ces forêts vierges des faits chimiques, astronomiques, biologiques, sociaux môme, où notre curiosité anxieuse s'est jetée, soient illimités, c'est-à-dire que nulle ftérie de découvertes n'y puisse être poussée à bout^ faute de bout. Le problème de Viîifini réel se dresse ainsi devant nous; et, si on le résout par Taffirmative, cette solution entraîne, on le voit, la relativité, je ne dis pas la subjectivité, de la science. Mais nous n'avons pas besoin de la résoudre; car il se peut aussi que, bien que ces étendues aient des limites, Thomme reste à jamais impuissant à les rencontrer, tant il y a de disproportion entre ces domaines grandioses et les pas minuscules de l'animalcule humain. Et, dans un cas comme dans l'autre, la différence du point de départ ou celle du chemin parcouru aura pour effet de changer profondément le résultat final, la science devenue inextensible et réputée définitive.

11 découle de là une conséquence digne d'attention. D'une part, rien ne prouve qu'un même point de départ s'imposait aux recherches des premiers chercheurs mathématiciens, astronomes, physiciens, naturalistes, embryonnaires. Et, de fait, dans le très petit nombre de cas où une science, telle que l'astronomie, nous laisse entrevoir des origines multiples, indépendantes les unes des autres, nous remarquons la dissemblance des données premières. La vérité est que, de très bonne heure, ces petites sources distinctes des futures sciences ou n'ont pas tardé à tarir, ou se sont promptement jetées, avec la source principale, chaldéoégypto-hellénique, dans le grand fleuve du progrès moderne des sciences. Fleuve unique, par malheur, sans comparaison possible avec nulle autre évolution scientifique spontanément née et déroulée en quelque autre monde humain : nous ne sommes donc nullement autorisés à croire que, quelles qu'eussent été les voies et méthodes, les séries enchaînées et ramifiées des recherches scientifiques, elles auraient fina-

lemeni conduit en astronomie à la loi de Newton, en physique au principe de la conservation de Ténergie, et bien moins encore en biologie à la théorie de la sélection naturelle. On ne peut pas plus dire cela qu'on ne peut dire que toutes les évolutions religieuses, parties d'idées dissemblables suggérées par la diversité des climats, des races, des circonstances, ici du culte des ancêtres surtout, là du culte des astres, devaient aboutir fatalement à l'Évangile du Christ. D'autre part, il n'est pas douteux, quel que soit le caractère obligatoire ou non, du point de départ, qu'à chaque pas dans une direction, choisie entre mille de préférence à telle autre, l'action puissante d'une rencontre accidentelle, d'un génie ou d'un caprice individuel, s'est fait sentir sur le cours du grand fleuve spirituel. Et nous avons lieu de penser, d'après les observations présentées plus haut, que cette influence n'a pas été toujours ni le plus souvent une perturbation passagère, bientôt effacée par la prépondérance d'influences majeures et d'ordre plus rationnel, mais qu'elle a été fréquemment décisive aux époques où le courant scientifique hésitait entre deux versants, sur la ligne de partage de ses eaux. Quand, parmi les mille orientations que la curiosité savante pourrait choisir, il en est une qui a la chance d'être adoptée par un grand chercheur, tel qu'Archimède, Newton, Lavoisier, Pasteur, la foule des disciples se précipite sur ses pas, et toutes les autres routes sont négligées. On avance donc dans le sens indiqué par lui, et plus loin surgit un nouveau pionnier célèbre qui, sans le premier, n'eût pas apparu. Ainsi, les suites d'une initiative individuelle — d'une grande idée, qui souvent peut être logée dans un fort petit homme — sont incalculables. El nous pouvons conclure hardiment que, si d'autres génies ou d'autres accidents, qui auraient pu naître et qui ne sont point nés, s'étaient produits, la science moderne serait toute différente de son état actuel; solide aussi mais à d'autres égards, et donnant aussi l'illusion d'une plénitude qui lui ferait défaut.

Mais, telle science, telle puissance militaire et industrielle, elle civilisation (toutes choses égales d'ailleurs). Par suite, on 511 saurait vraiment exagérer le rôle de l'accidentel ou de Tinlividuel en histoire^ et c'est ce que des historiens très péné* Tants commencent à démêler. Ceux mêmes qui le nient ne î' aperçoivent pas du démenti qu'ils se donnent par l'admirable patience de leurs recherches érudites qui portent sur la biographie des grands acteurs historiques et sur les péripéties des grandes guerres. Si Ton interroge ces grands acteurs eux-mêmes, ils sont tous d'accord pour attribuer au « hasard » — lisez à la rencontre non prévue, impossible à prévoir, de lignes régulières de causes et d'effets — ce que des narrateurs phraséologues expliquent par des mots creux. Dans toutes ses conversations sur l'histoire de son temps. Napoléon à Sainte-Hélène fait jouer à l'accident individuel, je ne dis pas même au génie individuel, un rôle énorme, très supérieur à celui que les historiens les plus accidentalistes lui prêtent.

Ceci ne tend point à démontrer que l'évolution scientifique échappe à toute formule générale, à toute loi. Je n'ai point à examiner ici si la loi des trois états, d'Auguste Comte, se vérifie, ou si, dans leur ordre de maturité successive, les diverses sciences, des mathématiques à la sociologie, se conforment à la série formulée par lui. Ces deux généralisations abstraites peuvent être vraies sans que la vérité des considérations précédentes soit en rien atteinte. Et l'on peut formuler bien d'autres lois qui, tout en se conciliant pareillement avec la libre diversité des phénomènes, serrent de plus près la réalité des faits*. De ce nombre est

(1) « L'historien, dit en passant Monimsen, n'a pas à suivre dans les détails inûnis de la vie individuelle le sillon laissé par les grands faits qu'il relate... » Par cette phrase incidente, le salace historien a nettement distingué en quoi l'histoire, qui s'occupe, avant tout, des phénomènes sociaux considérés par leur côté individuel, accidentel, pittoresque, diffère de la sociologie, qui, elle, a pour tâche précisément, d'étudier les sillons négligés — ou dédaignés à tort — par elle et dç rechercher les lois générales auxquelles ils sont soumis.

la loi d'irréversibilité relative dont je viens de parler. Elle n'est qu un corollaire des règles de la logique, qui régis* sent souverainement le monde mental et inter-mental, comme les principes de la mécanique le monde matériel. Mais, après tout, Tordre d'apparition des inventions, auquel s'applique cette loi, si important qu'il soit% n'est pas ce qui importe le plus à considérer. L'essentiel est de sa?(»r, une fois apparues dans un ordre qu^cmqiie, comment elles vont s'agencer et s'organiser, pour, former un de ces grands agrégats systématiques et rationnels d'idées accidentelles, qui sont la charpente des sociétés : une grammaire, un Credo, un corps de lois, un corps de sciences, une constitution, une morale, un art^

Il y a ici à distinguer trois périodes : d'abord une période de chaos, où les inventions éparses, clairsemées, réponses fortuites à des besoins différents, ne se heurtent encore ni ne s'associent. Quand tout est à créer en faits de mots, en fait d'idées, en fait de coutumes et d'industries, les premiers inventeurs et initiateurs sont comme les premiers colons d^Amérique, peu exposés à se heurter dans leurs explorations d'une terre vierge. Mais cette période est assez courte, et bientôt commence la seconde période de crise génétique, de laborieuse organisation. Celle-ci s'opère, toujours et partout, par deux procédés opposés qui alternent et collaborent, le duel logique des idées qui impliquent contradiction de croyances, ou des œuvres qui impliquent contra* riété de désirs; et l'accouplement logique des idées qui se confirment ou des œuvres qui s'entr'aident. Ces deux procédés d'élimination et de construction, d'épuration et de

(4 ) Il est très important en effet, pour le succès d'une invention ou d'une découverte, de venir avant plutôt qu'après telle autre, ou vice versa. Par exemple, telle découverte scientifique, — celle de la terre tournant autour du soleil, — qui, si elle était apparue (par hypothèse impossible) avant les idées religieuses fondées sur l'illusion anthropocentrique, les aurait empêchées de naître, ne suffit pas à les faire mourir parce qu'elle est venue après elles.

consolidation, d'assainissement et de croissance, sont conlinuellement opérants dans la vie sociale, envisagée sous tous ses aspects. Enfin, quand cette période d'organisation est parvenue à constituer un système à peu près définitif et arrêté^ une troisième période s'ouvre, indéfinie, de développement en richesse et en profondeur : c'est celle où, les grammaires étant à peu près fixées, les dictionnaires vont se grossissant; où, les principes du Droit étant à peu près assis, les actes législatifs se multiplient; où, les bases de la constitution étant posées, le pouvoir politique se déploie; où, un régime industriel, un mode d'organisation du travail, étant établi, la production se développe et remplit le marché \

On remarquera que cette division tripartite des phases traversées par les groupes d'inventions en voie de formation et de transformation, ou plutôt de concentration et d'expansion graduelles, concorde avec la division pareillement tripartite dans laquelle nous avons fait rentrer plus haut l'histoire générale de l'humanité. L'ère préhistorique où, avons-nous dit, les diverses sociétés embryonnaires étaient éparses sur le globe, séparées par des distances pratiquement infranchissables, correspond à la phase chaotique des inventions. L'ère historique des guerres et des alliances alternantes et entre-croisées qui nous acheminent péniblement vers la grande fédération finale, correspond à la phase des duels et des accouplements logiques entre inventions rapprochées qui vont s'organisant. Et l'ère future, qu'on peut appeler post-historique^ où, ne pouvant plus s'étendre en surface, la civilisation définitive travaillera à se perfectionner intérieurement, correspondra à la phase dernière des agrégats d'inventions qui, constitués, travaillent à leur enrichissement et à leur perfectionnement interne. Cette analogie n'a rien de surprenant; elle s'explique

(t) Voir à ce sujet Logique sociale^ p. 192-204.

par ce même besoin, universel et fondamental, d'harraonisalion logique et téléologique, qui, par des voies uniformes, s'ingénie en nous à accorder nos idées et nos vœux (d'abord sans lien, puis liés en conceptions, en plans, en inventions, enfin développés et perfectionnés) et s'évertue hors de^nous, entre noiis^ à systématiser les inventions des divers individus en institutions d'un certain ordre (grammaticales, religieuses, etc.), comme les institutions des divers ordres en nationalités et en Etats, comme les divers Etats et les diverses nationalités en une même civilisation.

La logique (y compris la téléologie) telle que je' Tentends, la logique concrète et vivante, qui n'est pas une entité mais la satisfaction d'un sourd besoin de l'esprit, besoin précisé et fortifié par ses satisfactions mêmes, régit ainsi souverainement le monde mental et le monde social. Non seulement elle préside aux phénomènes psychologiques de Tassocialion des images et des idées et de leur agrégation, mais encore elle domine tous les phénomènes sociologiques, c'està-dire les inventions et leurs imitations. Les lois de Timitation comme les lois de l'invention relèvent d'elle.

Je ne voudrais pas quitter ce sujet sans formuler une autre constatation générale, propre à caractériser la nature de ces initiatives individuelles, de ces découvertes, de ces inventions, d'où nous disons que, socialement, tout découle. Ces nouveautés-là consistent toutes, au fond, dans un affranchissement partiel de l'individu qui, échappant pour un moment et sous un certain rapport à la suggestion ambiante de ses semblables, entre en rapport direct avec la Nature,, avec l'immensité sauvage, divine, extra-sociale, et rapporte de cette fugitive vision soit une explication nouvelle, imaginaire ou positive, du monde, soit une force nouvelle exploitée et caplée, soit un charme nouveau, un beau nouveau. Car il y a des inventions esthétiques comme il en est de théoriques et de pratiques, de morales aussi, de philosophiques et d'industrielles. Chaque homme qui pense

soi-même ou qui sent par soi'7nême — chose tout aussi

3 — puise, en quelque sorte, dans le bassin profond et

gique de la Nature une eau féconde dont il arrose autour

lui la société; et cette eau se répand, multipliée comme

pain de la légende évangélique, par les mille canaux de

aitation. Artistes, savants, ingénieurs civils ou militaires,

font ainsi qu'exploiter Tunivers au profit de l'homme.

n moins, il est vrai, que le contact direct du monde exté-

ur, l'exotisme, le contact exceptionnel avec une société

•angère à la nôtre, est une source d'innovations réussies,

mportations utiles, parmi beaucoup d'emprunts malheu-

ux ou désastreux. Mais, si l'on remonte à Torigine pre-

ière de ces choses importées, on trouve toujours le con-

.et immédiat, le dévisagement hardi de la réalité naturelle,

Moyennant le soulèvement ou le déchirement momentané

u tissu des mutuelles illusions sociales, du voile des

ifluences in ter-mentales. Il faut toujours en revenir là,

Disons maintenant quelques mots d'une question imporante, la classification des types sociaux, qui a été soulevée [>ar un sociologue très distingué, M. Steinmetz. Mais d'abord il convient d'interpréter, à la lumière de nos considérations sur la logique sociale, la véritable nature de ces coïncidences si surprenantes et si nombreuses que l'observation révèle aux ethnographes entre des peuples ou des peuplades étrangers les uns aux autres et qui se ressemblent sous tant de rapports sans avoir pu s'imiter. Quoique dépourvues de précision et s'évanouissant souvent si on les regarde de près, ou, plus souvent encore, se laissant expliquer par des emprunts et des imitations cachées si Ton fait des fouilles dans leur passé *, ces ressemblances sont certaines et tout

(l) M. Alexandre Bertrand, dans sa Religion du Gaulois, après avoir exposé la frappante similitude, chez beaucoup de peuples anciens et

Tarde. — Psych. écon. I. — 4

à fait dignes d*atlenlion. Mais Terreur serait de les regarder, avec des yeux de naturaliste égaré en science sociale, comme des manifestations d'un instinct humain analogue aux instincts des animaux, ou à ce qu'on désigne ainsi pour en masquer le mystère, alors qu'on a sous la main l'explication toute naturelle de ces faits par l'action d'une même logique qui, sollicitée, en des circonstances semblables, par des difficultés pareilles à surmonter et des ressources pareilles offertes pour en triompher, doit, dans beaucoup de cas, suggérer à l'esprit de différents initiateurs des solutions à peu près les mêmes*. Ce que c'est que l'instinct en vertu duquel toutes les fourmilières ou tous les essaims reproduisent, sans s'être jamais copiés, les mêmes institutions quasi politiques et quasi industrielles, nous n'en savons rien. Il se peut — c'est une idée comme une autre — que

modernes, des superstitions relatives aux vertus des plantes et aux remèdes bizarres qu'on peut en extraire, fait cette remarque très juste. « Si nous n'avions atfaire qu'à des plantes ou à des herbes vraiment salutaires, si la cueillette n'en avait pas été entourée jusqu'au moyen âge des prescriptions les plus bizarres, les plus absurdes, on pourrait croire à la pobjf/énésie^ pour ainsi dire, de ces remèdes. Les pasteurs des divers pays auraient pu en découvrir isolément et à des dates diverses les propriétés curatives. Mais comment alors expliquer la croyance persistante, en Ualie à la fois et en Gaule, à des qualités médicinales imaginaires, à des pratiquer aussi folles qui ne peuvent relever que des formules magiques, œuvre des collèges de prêtres qui les auraient fixées à une époque où toute science se concentrait dans la magie. » Remarquons qu'il n'est pas nécessaire le moins du monde de recourir à des collèges de prêtres — plus ou moins problématiques — pour expliquer la propagation imitative des superstitions dont il s'agit d'Italie en Gaule ou de Gaule en Italie.

(1) Nillson, dans son livre sur les habitants primitifs (te la Scandinme (1868), attache beaucoup d'importance à des ressemblances frappantes de formes entre les pointes de flèches de la Terre de Feu et celles de la Suède, — et, en général, entre les outils ou armes de silex des peuplades séparées par les plus grands espaces de terre et de mer. Mais ces similitudes toutes spontanées qu'elles soient vraisemblablement, n'ont rien de surprenant. Elles sont imposées comme la solution unique d'un problème très simple dont les données, toutes les mêmes, sont à la fois sous la main des primitifs.

Mais les combinaisons ethniques de ces éléments similaires, se ressemblentelles aussi ? Est-ce que les langues se ressemblent — et les religions — et les mœurs — et est-ce que des mœurs semblables, des mots semblables, des idées semblables, se trouvent semblablement combinées? Voilà ce qu'il faudrait pour que l'existence d'un instinct social, analogue aux instincts des animaux, fût démontrée.

rinstinct ne soit, au fond, qu'une logique ou une téléologie vitale fixée par Thérédité. Tout ce qu'on en sait de clair, c'est que bien rares sont les cas où, comme dans les deux cas cités, Tinslinct a suffi, sans l'aide de Timitation des parents par les jeunes, à la reproduction exacte des phénomènes réputés instinctifs de l'espèce, tels que la nidification ou le chant des oiseaux. Ce qu'on sait aussi, c'est que, à mesure qu'on s'élève sur l'échelle zoologique et psychologique, la part de l'instinct, dans la formation de ces similitudes frappantes d'actions, va se resserrant, tandis que celle de l'exemple va s'élargissant. Chez Thomme, qui est au sommet de la hiérarchie, la première doit être réduite au minimum, et la seconde, par suite, au maximum. De telle sorle que, si, malgré tout, des coïncidences spontanées se produisent entre nations différentes, entre évolutions sociales indépendantes, cela ne peut tenir qu'à une nécessité ou à une suggestion de nature logique. C'est ainsi que les analogies de forme et de mouvement entre l'aile de l'oiseau et l'élytre de l'insecte, entre le poisson et le cétacé, ne pouvant s'expliquer par une commune descendance héréditaire (comme les analogies de beaucoup de religions et de coutumes ne peuvent s'expliquer par une commune descendance imitative), sont attribuées en général à une sorte àe nécessité logique qui a forcé la Nature vivante à se répéter spontanément. On ne dira pas ici, je pense, que la vie, au sens abstrait du mot, a obéi, elle aussi, à un instinct^ encore plus incompréhensible et inimaginable que celui de ses créatures.

Comme on le voit, les évolutionnistes qui, généralisant abusivement les coïncidences spontanées des institutions comparées, veulent couler les transformations historiques des différents peuples dans des formules rigides d'évolution, tendent sans le vouloir à faire de Thomme un animal inférieur, impérieusement gouverné par ses instincts.

Cela dit, nous sommes d'accord pour reconnaître avec

Steinmetz Tutililé de dresser un tableau, aussi complet ci possible, des différents groupes de sociétés classées d'apri les similitudes ou les différences qu'on remarque eci elles. Mais, encore ici, nous avons à lutter contre l'obs sion si répandue des comparaisons biologiques en soc: logie. Steinmetz a beau être opposé- à Tidée de la socie. organisme, il n'en est pas moins fasciné malgré lui par 1 classifications zoologiques et végétales, et persuadé qu'elle sont le modèle idéal, auquel il rêve, sans l'espérer, de co: former sa classification des types sociaux. Je crois que, si Te: veut se laisser guider par des exemples, il vaut mieux i: prendre pour guide celui des linguistes que celui des nati ralistes. Les types sociaux — dont la langue n'est qu'un élt ment, fondamental il est vrai — sont quelque chose de loi autrement compliqué que les types linguistiques. Mais classification générale de ceux-là doit reposer sur les même: fondements que la classification spéciale de ceux-ci. Or avant tout, les linguistes ont été conduits à faire, entre le; similitudes que présentent les langues différentes, une distinction au fond identique à celle que j'élablîs entre h similitudes par imitation et les similitudes par nécessitt logique. Et, sans méconnaître l'importance de ces dernière: dont la signification rationnelle ne leur a pas échappé, c'es; sur les premières qu'ils se sont fondés pour diviser le* langues en familles. Les langues d'une même famille son! celles qui, par l'identité de leurs racines et de leurs procédé; grammaticaux, attestent leur dérivation imitative d'une même souche initiale, c'est-à-dire d'un même modèle commun, répété des milliards de fois de bouche en bouche avec des variantes accumulées, avant de s'incarner à présent dans des copies souvent fort dissemblables. Cette descendance imitative d'un même modèle est, en effet, l'équivalent social de la parenté des individus vivants et des espèces vivantes. On peut aussi bien distinguer des familles de religions, ou de gouvernements, ou de morales, ou de droits, ou

d'arts, et entendre par là les rayons îmitatifs émanés d'un même foyer. Par exemple, les divers exemplaires du gouvernement parlementaire, belge, français, italien, allemand, etc., se rattachant imitativement au parlementarisme anglais, forment avec celui-ci une môme famille politique. Donc, pour classifier les tijpes sociaux^ envisagés dans Tensemble des aspects de la vie sociale, il faut d'abord grouper les sociétés d'après leurs affinités d'origine imitative.

11 est à remarquer que ces rapports de similitude par imitation sont liés, en général, au rapport de voisinage géographique. Étudier les groupements géographiques des langues, des religions, des États, c'est étudier leur parenté sociale, qui se combine avec leur parenté physiologique pour former les nations fortes et vivaces, mais qui n'en est pas moins très distincte. La carte politique, — et aussi bien la carte linguistique, religieuse, juridique, etc., — n'offre tant d'intérêt que parce qu'elle implique une sorte de classification sociale. Les classifications sociales les plus claires, bien que les plus vagues à vrai dire, sont celles qui s'expriment en termes géographiques : peuples européens, peuples asiatiques, peuplades africaines, peuplades océaniennes. Mais les plus profondes sont celles qui s'expriment en termes religieux : la chrétienté^ ïislam^ le monde bouddhique^ le monde brahmanique. La distinction des civilisations, c'està-dire des types sociaux les plus accentués, coïncide avec celle des religions, et persiste longtemps après que la foi religieuse s'est évanouie.

Quant aux similitudes non par imitation mais par contrainte logique — ou téléologique — qui existent entre divers peuples indépendants et sans relations connues ou vraisemblables les uns avec les autres, elles doivent aussi donner lieu non pas à une classification naturelle des types sociaux, des familles nationales, mais à une classification toute théorique des diverses sortes de solutions logiques, d'équilibre logique stable que comporte le problème de la vie sociale d'après la

54 PSYCUOLOGIE ÉCONOMIQUE

diversité des circonstances extérieures, cliaiat, faune, flore, sol, et des races humaines. Ce serait là quelque chose de comparable à cette grammaire générale que rêvaient les idéologues du siècle dernier, et qui, reprise de nos jours avec plus de souci de la réalité des faits, pourrait exercer utilement la sagacité des chercheurs. — Les considérations géographiques, à ce nouveau point de vue, présenteraient encore un réel intérêt, mais tout autre, et, en somme, secondaire. Il s'agirait de marquer, entre peuples séparés d ailleurs par de grandes distances, et qui, — par hypothèse, hypothèse beaucoup trop facilement accueillie par beaucoup de savants — ne se sont rien emprunté les uns aux autres, les ressemblances géographiques qu'ils offrent à l'observateur, telles qu'une situation analogue dans une vallée, au bas d'une montagne, au bord d'une mer intérieure ou d'un grand lac, dans des plaines fertiles ou des steppes plus ou moins ^lerbues, sous des latitudes tropicales, tempérées, septentrionales. L'école de la « Science sociale », branche nouvelle (et branche gourmande) poussée sur le tronc des idées de Le Play, a rendu à nos études le grand service d'exploiter à fond cette mine -de recherches ouverte par Montesquieu et de montrer clairement, par l'insuccès de ses recherches, l'insuffisance du principe qui lui sert de fondement. Que des ressources spontanées du sol habité par un groupe d'hommes dérive le type de famille, le type politique, juridique, moral, qui le distingue, c'est là une exagération évidente, ou plutôt une erreur des plus graves, qui a pour conséquence d'aveugler des esprits très pénétrants sur des vérités palpables. Elle est suffisamment réfutée par le fait que des peuples habitant un sol très dissemblable, mais voisins les uns des autres, se ressemblent beaucoup malgré la dissemblance de leur territoire, de leur faune, de leur flore, de leur climat, et que des peuples situés sur des territoires semblables, dans des conditions physiques et biologiques analogues, mais séparés par de grandes distances,

•nt très différents en dépit de celte analogie de leurs habits. On peut citer comme exemples du premier cas : la lisse allemande et l'Allemagne, la Norvège et la Suède, les Lverses provinces françaises. Visiblement, les ressources ttérieures ne sont que Tune des données du problème >cial, à savoir les moyens mis à la disposition de Thomme ; autre donnée, ce sont les buts que Thomme poursuit. Encore mt-il observer que ces moyens ne sont réellement offerts ^ue dans la mesure oîi, par des découvertes et des invenions successives, individuelles et accidentelles, les ressources du sol, virtualité pure et simple au début, sont mises en lumière et mises en œuvre ; et que ces buts diffèrent ou changent, se modifient, se différencient, se compliquent, au gré non de la nature extérieure mais des inventeurs, des initiateurs, des meneurs quelconques qui, dans une large mesure, tracent au désir humain des lits capricieux. Un besoin organique n'est qu'un terrain de culture sur lequel les besoins sociaux, les mobiles économiques les plus divers et les plus changeants, peuvent éclore.

Les sociétés humaines doivent encore être classées à un autre point de vue, qu'il convient de ne pas confondre avec les précédents. Autre chose est le degré de dissemblance ou d'hétérogénéité des types sociaux, autre chose est leur hiérarchie. Deux peuples, quoique très dissemblables, quoique appartenant à des types de culture très différents, peuvent être placés au même rang sur l'échelle hiérarchique ; et, inversement, deux peuples placés sur cette échelle à des degrés très inégaux, peuvent appartenir au même type de civilisation. Cette considération ne saurait être oubliée si Ton veut faire une classification vraiment naturelle des sociétés. Mais quel sera le fondement du classement hiérarchique dont il s'agit? Là est la grande difQculté. Rien de plus confus et de plus contradictoire que les vues émises à cet égard. Je me permets de penser qu'on jetterait quelque lueur dans ce chaos en se plaçant au point de vue de la

psychologie inter-cérébrale. Oa aurait, ce me semble, une excellente pierre de touche du niveau des sociétés en se réglant sur Tintensîté comparée des actions inter-spirituelles qui s'échangent et s'enchevêtrent dans le sein de chacune d'elles, — sur la proportion relative de ces actions inter-spirituelles et des actions inlercorporelles concomitantes, qui décroissent pendant que les autres grandissent quand une société s'élève, — et, par suite, sur le degré d'exploitation des forces extérieures, animales, végétales, physico-chimiques, qui, à mesure qu'elle grandit, amoindrissent l'action inter-corporelle et compliquent Taction inter-spirituelle des hommes associés.

Terminons ces aperçus généraux par quelques mots sur une question qui nous était naturellement indiquée pour la fin : celle de savoir s'il y a une mort nécessaire des sociétés en vertu d'une loi des âges qui les assujettirait, comme les individus, à passer de la jeunesse à la maturité, puis de la maturité à la vieillesse, et enfin au fatal dénoûment de tout ce qui a vie. Le problème consiste à se demander non pas si toutes les sociétés finiront un jour, mais si, dès leur naissaace, et en vertu même des causes qui les poussent à la vie, elles sont condamnées à périr dans un délai plus ou moins déterminé ; si, en un mot, il y a pour elles une mort nainrelie et non pas seulement une mort violente. La réponse affirmative à cette question a été dictée à la plupart des sociologues soit par la conception biologique du monde social, soit, en même temps, par l'obsession d'un besoin de symétrie qui fait opposer à la nécessité de l'évolution la nécessité d'une dissolution correspondante, opposition manifeste dans les Pi^emiers principes de Spencer.

Dans la première moitié de ce siècle, c'est surtout en s 'appuyant sur les sciences de la nature inorganique que Ton espérait pouvoir fonder la science des sociétés. Quételet voyait dans le monde social une sorte de système solaire, comme l'indique le titre de son principal ouvrage: « Le système social. » Cette même préoccupation de comparaisons astronomiques se retrouve chez Carey. Chez Comte, les divisions de la sociologie sont empruntées à la mécanique (partie statique et partie dynamique) et il parle de « physique sociale » sauf à se corriger plus tard. Carey va même jusqu'à imaginer une chimie sociale. Il dira que « les combinaisons dans la société sont soumises à la loi des proportions définies ». C'est la physique qui est le plus en faveur auprès des sociologues naissants, et, malgré, çà et là, des tendances marquées à regarder le groupe social comme une sorte d'organisme, le plus souvent il n'est question chez eux que de masse et de mouvement. « Tout acte d'association est un acte de mouvement, » dit Carey. « Les lois générales du mouvement sont celles qui régissent le mouvement sociétaire. Tout progrès a lieu en raison directe de la substitution du mouvement continu au mouvement intermittent. »

Mais, encore une fois, la métaphore de la société-organisme allait progressant — au fur et à mesure des progrès de la biologie — et, chez les deux auteurs mêmes que je viens de citer, elle apparaît nettement. Carey en a fait usage, chose étrange — car elle peut servir à toutes fins — pour faire sentir l'unité du genre humain. « De même, dit-il, que l'organisme complexe du corps humain, par l'effet des dépendances et des sympathies de ses diverses parties, forme une unité dans son action, l'humanité entière, dans un sens aussi réel et aussi vrai, devient un seul homme et doit être traitée ainsi. » C'était l'idée courante — née d'une phrase de Pascal — à l'époque où Carey écrivait. Sous la plume de Comte, qui en a fait l'idée capi-

taie de son système, elle devient la déification de rhumanité dont le culte est proposé à tous les hommes comme le seul digne de se substituer au christianisme. Ainsi, ce ne sont pas les nations qui, à cette époque, passaient pour de vrais organismes sociaux, c'était l'humanité considérée dans son ensemble. Remarquons en passant que ces deux manières d'entendre la conception biologique de la société sont inconciliables. Quoi qu'il en soit, Quételet a très bien vu que, si les sociétés sont assimilables à des individus vivants, les nations doivent avoir une din*ée moyenne comme les individus ont une vie moyenne. Cette durée moyenne, il l'a cherchée, en bon statisticien, dans son Système social {ch. iv). Et il se persuade même lavoir trouvée. « Si maintenant, conclut-il, on compte 1S80 années pour la durée de l'empire des Assyriens, 1663 pour les Egyptiens, 1522 pour les Juifs, 1410 pour les Grecs et 1129 pour les Romains, on trouvera que la durée moyenne de ces cinq empires, qui ont eu le plus de retentissement dans Thistoire, a été de 1461 ans. » Et il fait remarquer, « rapprochement assez singulier », dîtil, que cette durée constitue exactement la période Sothiaçue ou le cycle caniculaire des Egyptiens. « C'est dans la durée de ce cycle, écrit-il, qu'était renfermée l'existence du Phénix. Cet oiseau en renaissant de ses cendres, formait l'emblème de la coïncidence qui se rétablissait entre les années des Egyptiens et celles des Indiens (?). »

Le malheur est pour ces belles imaginations statistiques, que la durée de la nation égyptienne, d'après les nouvelles découvertes des égyptolQgues, est infiniment supérieure à la durée indiquée plus haut — qu'on ne sait pourquoi Quételet a fixé à telle date plutôt qu'à telle autre la mort des nations dont il parle, leur naissance aussi bien\ — qu'on se

(1) H y a bien d'autres objections à présenter contre l'idée de l'organisme social, et je les ai présentées ailleurs. En voici une saillante. Si les nations étaient des organismes, la plupart des Etats, même les plus civilisés, seraient des monstres doubles ou des monstres triples. L'Autriche

demande aussi pourquoi il exclut de sa liste et la Chine et le Japon et beaucoup d'autres nations qui, pour avoir eu moins de « retentissement dans l'histoire », n'ont pas eu moins de réalité que les plus notoires. Il dit plus loin, fort sagement, que « Torigine et la fin d'une ville ne sont pas marquées d'une manière précise comme les deux termes extrêmes qui limitent la vie humaine ». Mais cela est encore plus vrai des nations; car, encore avons -nous quelques exemples de villes disparaissant en un jour et beaucoup d'exemples de villes bâties sur un plan, à une date assignable; mais l'histoire ne connaît pas de nation née ex abrupto et engloutie tout entière dans une catastrophe.

A notre avis, il est fort possible que toute société soit destinée à finir comme, peut-être, tout système stellaire ou toute harmonie physique aussi bien que tout organisme; m^s la preuve que cette fin, si fin il y a, ne doit pas être confondue avec une mort et traitée comme telle, c'est qu'elle est matière à discussion et à controverse, tandis que le caractère le plus indiscutable d'un individu vivant est d'être mortel. 11 y a quelques raisons, en effet, mais tout à fait étrangères aux métaphores organiques, de penser que toute évolution sociale, en se prolongeant indéfiniment, court non pas dans un délai à peu près fixe, maïs dans un délai prodigieusement variable, à son déclin lent, graduel, sans nulle chute brusque comparable au dernier soupir d'un mourant. La première chose, en sociologie, pour savoir si la nécessité de ce déclin continu existe est de rechercher si, vraiment, il existe une tendance naturelle de la population à

monstre triple, avec ses trois nationalités, ses trois corps confondus en une seule tête ; l'Angleterre, monstre double, avec son Irlande soudée de force; monstre quadruple et quintuple, avec son Empire colonial, si hétérogène); la Prusse, monstre double aussi, avec ses provinces polonaises...

Mais la vérité est que les soudures sociales sont chose autrement naturelle et facile que les soudures animales ou même végétales ; et cela seul suflit à montrer Tinanité de la métaphore de l'organisme social.

croître d abord, puis à décroître. Est-ce que les mêmes causes, le progrès de la prévoyance, de Tégoïsme, des besoins, qui, pendant une certaine période, au début des peuples, sur une terre neuve à peupler, provoquent la progression ascendante de la population, ne sont pas les mêmes qui, plus tard, une fois certaines limites de densité franchies, déterminent sa diminution par degré? A priori, c'est vraisemblable ; et Ton peut citer à Tappui de cette vue TEmpire romain, voire même les nations de l'Europe moderne, y compris les États-Unis d'Amérique, oîi le ralentissement du progrès de la natalité, sinon son déclin, accompagne l'urbanisation et la civilisation grandissantes. Mais, en sens contraire, on peut objecter la Chine où la population continue à surabonder, même dans les provinces où elle est le plus dense.

A un point de vue plus proprement social, une société peut être regardée comme déclinante quand, malgré ïéiat stationnaire ou même progressif de sa population, elle présente un abaissement graduel du niveau de sa civiUsation. Cette phase d'abaissement continu est-elle nécessaire? Si nous nous permettions aussi des arguments d'analogie, la comparaison des trois principales formes de la répétition universelle, sur laquelle nous nous sommes étendus plus haut, serait de nature à nous suggérer une réponse pessimiste. Ne vient-il pas toujours un moment où les sources de l'énergie ondulatowe^ qui sont les contacts physiques ou chimiques, les chocs et les combustions, — où les sources de l'énergie générative ou régénérât! ve (nutritive), qui sont les fécondations et les croisements, — où les sources de l'énergie imitativey qui sont les inventions et initiatives individuelles de tout genre, tarissent définitivement? Or, en vertu d'une nécessité inhérente à leur essence même, est-ce que ces trois formes de l'énergie, quand elles cessent d'être renouvelées, ne doivent pas s'affaiblir par degrés ? Il paraît en être ainsi de l'énergie vibratoire, soit que l'ondulation

opagée reste contenue dans le sein d'une raolécule ou se jv^eloppe en un sens purement linéaire (par exemple, dans i fil électrique), soit qu'elle se déploie librement en tous MIS comme la lumière et la chaleur rayonnantes. Si, dans cie pile électrique, Taption chimique s'arrête, le courant arrête aussitôt, et, tout le long du fil, on constate, à partir e sa source, son afifaiblissement progressif, dû au frottelent inévitable. Si le soleil cessait de brûler, son rayonement, pendant quelques siècles encore, continuerait à 'épandre dans Timmensité, mais, toujours pour la même siuse, il finirait par s'arrêter, à des distances încommensuables d'ailleurs. — Il en est de même, à coup sûr, de Ténerçie vitale, générative ou régénérative, à partir du moment >ù la fécondation a cessé, soit que cette énergie reste enfermée dans le même organisme (nutrition), soit qu'elle s'extériorise par bourgeonnement ou par enfantement sans fécondation préalable. Enfin, n'en est-il pas de même de l'énergie îmitative, de la vitalité sociale des peuples, dès que leur génie inventif s'éteint, soit qu'elle se concentre sur le territoire national, soit qu'elle se dépense au dehors en essais de colonies lointaines? De là, pourrait-on conclure, la nécessité égale de ces trois grands phénomènes : Téquilibre final de température, ou, en général, de force physique, par le refroidissement et lé repos universels, la mort des êtres vivants, et l'épuisement des civilisations.

Ce sont là des analogies spécieuses, qui méritent, je crois, d'être discutées. Sans entrer dans cette discussion, pour le moment, je ferai observer que, même dans le monde vivant, la nécessité de la mort, de la mort naturelle et non violente, n'embrasse pas, d'après Weissman, la totalité des individus vivants et qu'elle ne paraît pas s'appliquer du tout aux espèces vivantes. Il est des espèces qui ont traversé, sans périr, plusieurs âges géologiques, et tout semble montrer que, aussi longtemps que persistent les conditions extérieures au milieu desquelles une espèce animale ou

végétale est née, a crû, s'est fortifiée, elle se perpétue indéfiniment sans présenter des traces de dégénérescence spontanée. Rien ne démontre non plus la nécessité d'une dislocation finale du système solaire (je ne dis pas de Textinctîon du foyer solaire), et les astronomes d'après Laplace onl longtemps dogmatisé sa stabilité éternelle. On ne voit pas, a priori pourquoi une société civilisée ne jouirait pas du même privilège.

Avant d'entrer au cœur de notre sujet, nous avons à indiquer la place de l'Economie politique parmi les autres sciences sociales, ce qui va nous conduire à passer en revue les principales notions dont cette science fait usage et à montrer jusqu'à quel point elles lui appartiennent en propre. Il s'agira surtout de la plus fondamentale et de la plus vague de toutes, la Valeur.

La Valeur, entendue dans son sens le plus large, embrasse la science sociale tout entière. Elle est une qualité que nous attribuons aux choses, comme la couleur, mais qui, en réalité, comme la couleur, n'existe qu'en nous, d'une vie toute subjective. Elle consiste dans l'accord des jugements collectifs que nous portons sur l'aptitude des objets à être plus ou moins, et par un plus ou moins grand nombre de personnes, crus, désirés ou goûtés. Cette qualité est donc de l'espèce singulière de celles qui, paraissant propres à présenter des degrés nombreux et à monter ou à descendre cette échelle sans changer essentiellement de nature, méritent le nom de quantités.

Cette quantité abstraite se divise en trois grandes catégories qui sont les notions originales et capitales de la vie en commun : la valeur-vérité^ la valeur-utilité et la valeurbeauté. Nous prêtons aux idées, aux informations, aux connaissances scientifiques ou usuelles, et aux signes palpables où elles se matérialisent, tels que les livres, une vérité plus

64 PSYCHOLOGIE ÉGONOxMIQUE

OU moins grande; aux biens de tout genre, pouvoirs^ droits, richesses, une utilité plus ou moins grande ; aux chefs-d'œuvre de Tart et de la nature, aux choses considérées comme sources de voluptés collectives des sens supérieurs affinés par Téducation sociale, une beauté plus ou moins grande. Aussi bien que TUtilité, la Vérité et la Beauté sont filles de rOpinion, de Topinion de la masse en lutte ou en accord constant avec la raison d'une élite qui influe sur elle. Et, s'il n'y avait pas d'opinion quelque peu unifiée, il n'y aurait nulle notion vraie, c'est-à-dire sociale, de l'idée de vérité, pas plus que de l'idée de beauté, dont le sens individuel même ne serait pas conçu. Le plus ou moins de vérité d'une idée signifie trois choses diversement combinées : le plus ou moins grand nombre, le plus ou moins grand poids social (ce qui veut dire ici considération^ compétence reconnue) des personnes qui s'accordent à l'admettre, et le plus ou moins d'intensité de leur croyance en elle. Le plus ou moins d'utilité d'un objet, d'un produit ou article quelconque, exprime le plus ou moins grand nombre de gens qui le désirent, dans une société donnée et en un temps donné, le plus ou moins grand poids social (ici poids veut dire pouvoir et droit) de ces personnes, et le plus ou moins d'intensité du désir qu'elles en éprouvent. Le plus ou moins de beauté d'une œuvre artistique ou d'une création naturelle dépend aussi de trois facteurs : le plus ou moins grand nombre d'individus qui se plaisent à la vue ou à l'audition de cette œuvre, de cet être, le plus ou moins grand poids social (c'est-à-dire ici goût et culture du goût) de ces personnes, et le plus ou moins d'intensité ou de finesse de leur plaisir. Ces trois facteurs, ici comme plus haut, peuvent varier séparément, et leurs combinaisons infiniment multiples expliquent la complexité du problème esthétique, aussi bien que celle du problème économique, ou juridique, ou politique, et du problème pédagogique ou religieux. 11 est facile de voir que la vérité et Yutilité mènent le

monde social, comme la croyance et le désir^ auxquels elles correspondent et dont elles sont faites, mènent l'individu. J'ai cru montrer ailleurs * que la croyance et le désir sont la grande bifurcation psychologique, exprimée souvent en termes moins précis, moins simples et moins élémentaires, comme ceux d'intelligence et de volonté, d'esprit et de conscience; mais, comme point nécessaire d'application ou de visée de ces deux quantités élémentaires de Tâme, il y a les sensations pures, dépouillées par hypothèse de tout jugement implicite et de tout appétit inconscient. Or, le sentir pur est ce qu'il y a de plus incommunicable de personne à personne, et ce dont la similitude d'une personne à l'autre est le plus indémontrable, tandis que la croyance et le désir se transmettent à autrui avec une facilité toujours plus grande et se reconnaissent comme des états d'âme parfaitement semblables (abstraction faite de leurs points divers d'application ou de visée) dans tout le genre humaine. Mais cette chose impossible, la transmission ^et l'assimilation des manières de sentir entre les hommes, TArt l'a tentée, et, passant sur toutes leurs sensibilités mises en vibration son magique archet, les disciplinant, les accordant par l'imposition douce des sensations plus exquises de l'artiste qui se répandent contagieusement dans son public, il a socialisé les sensibilités, comme la religion ou la science les intelligences, comme la politique ou la morale, les volontés. Ainsi, suprême couronnement de la logique et de la téléologie sociales qui vont harmonisant en un système d'idées ou d'actions les esprits et les cœurs des hommes, est née l'esthétique qui travaille à accorder et systématiser leurs goûts.

Ce sont là les trois maîtresses branches, très inégalement développées, de la science sociale. Si elle était achevée et mûre, elle présenterait à la fois ces trois théories complètes : 1° la théorie des vérités, ou, si l'on aime mieux,

(1) Voir notamment, dans l'Opposition universelle le chapitre relatif aux oppositions psychologiques.

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des lumières^ qui se subdivisent en plusieurs espèces, tell que connaissances linguistiques, fois religieuses, confianc enthousiastes, connaissances scientifiques ; 2"" la théorie d utilités, ou, si Ton veut, des biens^ qui comprennent les po voirSyles droits^ les mérites, les richesses ; 3* la théorie d beautés^ qui se décomposent en autant d'espèces distincli qu'il y a de variétés des beaux- arts et de la littérature. Dansa autre ouvrage*, j'ai essayé de faire voir que la socîologi comme toute science, offre trois aspects différents, suivai qu'on la considère au point de vue de la répétition de se phénomènes, ou de leur opposition^ ou de leur adaptatif Cette division tripartite ne fait pas double emploi avec té que je viens d'indiquer, elle lui est perpendiculaire poî ainsi dire : chacune des trois branches de la sociologie: montre à nous sous les trois aspects dont il s'agit, coma nous le verrons bientôt.

La caractère quantitatif de tous les termes que je via d'énumérer est aussi réel que peu apparent; il est impliqï dans tous les jugements humains*. Il n'est pas d'homi» il n'est pas de peuple qui n'ait poursuivi, pour prix de s efforts acharnés, un certain accroissement ou de riches ou de gloire, ou de vérité, ou de puissance, ou de perf«

(1) Lois sociales, Paris, F. Alcan, 1898.

(2) Toute époque, toute civilisation, d'après Nietzche — et c'est là \m ses meilleures considérations — a ce qull appelle a une table des valeur Par exemple, elle estime que « la vérité est supérieure à l'erreur, ou qc acte miséricordieux est préférable à un acte de cruauté ». (V. Lichtenit ger. Philosophie de Nietszche,) Un groupe; des jugements comparatifs de genre constitue le caractère propre d'une phase de Phumanîté. «i détermination de.cette table des valeurs, et en particulier la fixation * plus hautes valeurs, est le fait capital de l'histoire universelle, puisç cette hiérarchie des valeurs détermine les actes conscients ou inconsciei de tous les individus et motive tous les jugements que nous portons ^ leurs actes. » Et l'on sait que, d'après le fameux philosophe, « la table valeurs actuellement reconnue par les civilisations européennes est 3 faite et demande à être revisée ». On ne saurait contester à Nietzche l'existence ni l'importance capitale de cette table des valeurs dont il par Mais elle suppose, avant tout, qu'il existe des quantités sociales. Car, ^' qu'une chose puisse être réputée plus ou moins qu'une autre, ne fao* pas qu'elles aient une commune mesure? -^ Il faut donc admettre ^ quantités sociales.

LA VALEUR ElT LES 8GŒNCES SOCIALES 67

lion artistique, et qui ne lutte contre le danger d'une diminution de tous ces biens. Nous parlons tous et nous écrivons comme s'il existait une échelle de ces diverses grandeurs, sur laquelle nous plaçons plus haut ou plus bas les divers peuples et les divers individus et les faisons monter ou descendre continuellement. Tout le monde est donc implicitement et intimement persuadé que toutes ces choses, et non pas la première seule, sont de vraies quantités, au fond. Méconnaître ce caractère vraiment quantitatif, sinon mesurable en droit et en fait, du pouvoir, de la gloire, de la vérité, de la beauté, c'est donc aller contre le sentiment constant du genre humain et donner pour but à Teffort universel une chimère. Cependant, de toutes ces quantités, une seule, la richesse, a été saisie avec netteté comme telle, et a paru digne, par suite, d'être l'objet d'une science spéciale : l'Economie politique. Mais, quoique cet objet, en efifet, & cause de son signe monétaire, se prête à des spéculations d'une précision plus mathématique, parfois même illusoire, les autres termes aussi méritent d'être étudiés chacun par une science à part. Toutes ces sciences, hâtonsnous de le dire, rentrent les unes dans les autres, quoique séparables en théorie. On s'explique par là, et on excuse parfaitement la prétention que l'Économie politique a longtemps affichée d'être la science universelle des sociétés. De fait, il n'est rien, en fait de valeur sociale, ni vérité, ni pouvoir, ni droit, ni beauté quelconque, qui ne puisse être envisagé comme richesse, comme ayant une valeur vénale. Mais réconomiste néglige de voir qu'il n'est pas de richesse non plus, agricole ou industrielle ou autre, qui ne puisse être considérée au point de vue des connaissances qu'elle implique, ou des pouvoirs qu'elle donne, ou des droits dont elle est le fruit, ou de son caractère plus ou moins esthétique ou inesthétique. Le savant, le prêtre, l'artiste, le politicien, le juriste, etc., tous ceux qui traitent de l'une des trois branches de la valeur sociale ou de leurs sous-branches,

m PSYCHOLOGIE ÉCONOMIQUE

uiiraienl donc les mêmes litres que l'économiste au caraclèn d'universalité dont il a revendiqué le monopole. Ajoutooi ijud le côté théorique et le côté esthétique de tous les bien vont se développant de plus en plus, non pas au?e dépens, ums au-dessus de leur côté utilitaire. Mots, dogmes ot liles, connaissances, droits, pouvoirs, noblesse, gloire, ocl f>ti d'abord n'être recherchés que comme utilités ; mais ilsk sont aussi, et toujours davantage, comme objets de connais -sance, comme vérités, et comme moyens d'expression artistique, comme beautés.

Quoi qu'il en soit, TÉconomie politique, ainsi entourée l>erdrait, il est vrai, son mystérieux isolement de bloc erra liquo déposé dans le désert de la sociologie encore à naîtr [»ar les métaphysiciens ou les logiciens, mais elle y gagne nûL d'apparaître à sa vraie place en science sociale, et o. voir ses notions usuelles, ses divisions, ses théories, contr^^ lees par les sciences-sœurs qui s'éclaireraient de sa lumièi^ L'i Téclaireraient de la leur. Examinons d'abord quelquer unes des principales notions dont elle fait usage et voyoEi si elles ne peuvent pas servir, si elles ne servent pas déji il tracer les premiers délinéaments d'autres rameaux de . Sijciologie générale. En tête de ces notions, plaçons, comnî* nous l'avons dit, la valeur, ajoutons-y celle de monnai: r( Ites de travail, d'échange, de propriété, de capital, d'assô cialîon.

Mais, avant tout, disons, ce qui ne peut être contesl que la question de la population n'appartient pas en propi d{i\ économistes. Elle appartient aussi bien aux politique? auï juristes, aux moralistes, aux esthéticiens mêmes, ain? qu'aux linguistes et aux mythologues. Chacun de ;^roupes de savants se pose à sa manière le problème soj luvé par la tendance de la population à croître en progrès Bton géométrique. Il s'agit, pour l'économiste, d'étudier le rapports de cette tendance avec la production des substanc et des autres richesses, et de chercher les moyens pratique:

soit de la réfréner dans la mesure où elle semble nous menacer — à tort ou à raison — d'un danger formidable, soit de faire que la production marche aussi vite ou plus vile que la population, par la substitution, notamment, de la grande à la petite industrie, de la grande à la petite culture. 11 s'agit, pour la politique, de voir les rapports de cette mêrne tendance avec la puissance des Etats, et de lever les obstacles qui s'opposent à sa réalisation en présence des nations rivales où elle est moins entravée. Il pourrait aussi se préoccuper de voir grandir le pouvoir de Topinion, et spécialement celui des célébrités et des popularités de tout genre, à mesure que la population augmente. Le légiste sait aussi, ou doit savoir, que par telles ou telles institutions on peut stimuler ou amortir le progrès de la population, et que ce progrès, d'autre part, Toblige à des remaniements législatifs et judiciaires. Le moraliste ne peut ignorer que le Devoir se transforme à chaque grand accroissement numérique d'un groupe d'abord étroit, qui, de la morale de clan, passe à la morale de cité puis de grande nation, et de la pratique de la vendetta ou de l'hospitalité traditionnelle au sentiment large de la justice et à la religion de rhumanité. 11 devrait donc se réjouir des progrès de la population, s'il ne voyait aussi les populations se heurter en progressant et les guerres d'extermination naître de là. Enfin, le linguiste, le mythologue, l'esthéticien, ont à noter le lien qui existe entre le progrès ou le déclin de* la population, c'est-à-dire les stimulants ou les obstacles historiques que rencontre sa tendance à progresser géométriquement, et les transformations de la langue, de la religion, de l'art.

Le problème se complique, pour chacun d'eux, si l'on remarque que la tendance en question est ou se révèle très inégale non seulement dans les diverses populations, mais dans les diverses couches de chacune d'elles et dans leurs générations successives. La question de savoir si les popu-

lations et si les couches de la population les plus fécondes sont ou ne sont pas les plus inférieures, les plus mal douées, est d'une importance suprême au point de vue de Tavenir social envisagé sous tous ses aspects. Ce grand problème de la population, si multicolore et si changeant, chevauche à la fois, pour ainsi dire, sur la biologie et la sociologie. L'Economie politique n*a donc point le droit de Taccaparcr.

Mais revenons à l'idée de valeur. Je dis qu'elle s'applique aux objets quelconques, hommes ou choses, considérés comme visés par Tallenlion et la croyance du public, aussi bien qu'aux objets quelconques, hommes ou choses, considérés comme visés par le désir du public. Je dis, en d'autres termes, qu'elle est applicable au plus ou moins de « vérité générale » des connaissances dont une société compose son trésor intellectuel, de même qu'au plus ou moins d'utilité générale des richesses et des autres biens qui forment -routillage de son activité volontaire. Au nombre de ces connaissances, de ces lumières^ il faut bien se garder d'omettre, à côté des groupes de connaissances qui constituent sa foi religieuse, sa foi linguistique et sa foi scientifique, sans compter sa foi politique, sa foi juridique et sa foi morale, cette grande constellation de célébrités, de crédits, de gloires, de popularités qui sont allumés par ses actes de foi ou de confiance personnelle en certains hommes à raison de leurs talents ou de leurs vertus supposés.

Or, la gloire d'un homme, non moins que son crédit, non moins que sa fortune, est susceptible de grandir ou de diminuer sans changer de nature. Elle est donc une sorte de quantité sociale. Il serait intéressant de mesurer avec une certaine approximation, moyennant des statistiques ingénieuses,

pour chaque espèce de célébrité, cette quantité singulière *. Le besoin d'un gloriomètre se fait sentir d'autant plus que les notoriétés de toutes couleurs sont plus multipliées, plus soudaines et plus fugitives, et que, malgré leur fugacité habituelle, elles ne laissent pas d'être accompagnées d'un pouvoir redoutable, car elles sont un bien pour celui qui les possède, mais une lumière^ une foi, pour la société. Distinction qu'il y a lieu de généraliser. La confiance générale est, pour l'individu qui l'inspire, une grande force, un grand moyen d'action; mais, pour le public qui l'éprouve, elle est une profonde tranquillité d'âme, une fondamentale condition d'existence. Quand une armée perd la foi en ses chefs, c'est aussi lamentable pour elle que pour eux, quoique diversement. Eux deviennent impuissants ; elle inexistante. — Le problème que je pose est, d'ailleurs, des plus malaisés à résoudre, quoique non insoluble en soi. La notoriété est un des éléments de la gloire ; elle peut se mesurer facilement par le nombre d'individus qui ont entendu parler d'un homme ou d'un de ses actes. Mais V admiration^ autre élément non moins essentiel, est d'une mesure plus complexe. 11 y aurait à la fois à compter le nombre des admirateurs, à chiffrer l'intensité de leurs admirations, et à tenir compte aussi — ce serait là le hic — de leur valeur sociale très inégale. Comment ne pas regarder le suffrage de trente ou quarante personnes de l'élite, en chaque genre d'élite, comme bien supérieur à celui de trente ou quarante individus pris au hasard dans une foule ? Mais comment préciser

(1) J'ai dit ailleurs (Logique sociale^ chapitre sur TEsprit social) que, en psychologie sociale, la gloire tenait la place de la conscience, du moi, en psychologie individuelle. Cette manière de voir n'est nullement inconciliable avec celle qui vient d'être indiquée, et d'après laquelle les gloires font partie des « vérités » nationales. La gloire — et j'entendais par là la notoriété maxima à chaque moment, notoriété favorable ou défavorable — est la simultanéité et la convergence des attentions, des jugements, portés sur un homme ou sur un fait qui devient dès lors notoire ou glorieux, et cet état vif de Topinion est en quelque sorte un état de conscience national. Mais chacun de ces faits ou de ces hommes constitue pour le public une connaissance, une vérité. C'est le c6té objectif du phénomène dont la gloire est le c6té subjectif.

numériquement cette supériorité-là? Si ardu que soit ce problème (que certains anlhropologistes simplifient fort, en le réduisant à mesurer Yindice crânien^ le plus ou moins de dolicho ou de brachy-céphalie)^ il faut bien qu'il soit susceptible d'une solution, puisqu'en fait il est résolu tous les jours, dans tous les examens universitaires ou administratifs, pour l'appréciation comparée du mérite des candidats.

Ce n'est pas la gloire seulement, c'est la noblesse, c'est le crédit, qui donne à un homme « de la valeur » . Le plus ou moins de noblesse était évalué avec beaucoup de finesse et un discernement délicat des nuances dans les salons de l'ancien régime. Cependant, la noblesse semble comporter bien plutôt des types différents que des degrés inégaux. On les classait malgré tout : dans chaque type de noblesse, soit de robe, soit d'épée, ou dans chacun de leurs sous-types, le degré de noblesse d'un homme se mesurait à l'ancienneté et à l'illustration de son nom, c'est-à-dire au nombre et à la valeur sociale des gens qui le savaient noble, et au nombre de générations qui l'avaient réputé tel, avec plus ou moins de respect. La noblesse est une sorte de notoriété héréditaire, de croix d'honneur apportée en naissant*. La richesse est quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus aisément mesurable ; car elle comporte des degrés infinis et fort peu de* types différents, dont la différence va s'effaçant. En sorte que la substitution graduelle de la richesse à la noblesse, de la ploutocratie à l'aristocratie, tend à rendre l'état social plus sujet au nombre et à la mesure.

Le crédit d'un homme, né de la croyance du public en lui, est pour lui un grand moyen d'action, comme, pour le public, une grande sécurité, apparente ou réelle. Et les écpnomistes ont raison de parler du crédit. Mais le crédit financier d'un

(1) De la noblesse, comme de la gloire, il convient de remarquer qu'elle est une force, un moyen d'action, pour celui qui la possède, mais qu'elle est une foi, une paix, pour le peuple qui l'admet, et qui, en y croyant, la crée.

Lk VALEUR ET LES SCIENCES SOCIALES 73

homme, le seul dont ils s'occupent, n'est pas le seul dont il y ait à s'occuper. La confiance qu'un citoyen suscile, comme homme d'Etat, comme général, comme savant, comme artiste, est un crédit moral, tout autrement important que la confiance de quelques banquiers en sa solvabilité.

Comment naît, comment grandit le crédit d'un homme sous toutes ses formes, ou sa célébrité et sa gloire ? Il vaut bien la peine de s'intéresser à ces divers genres de production, aussi bien qu'à la production des richesses et de leur valeur vénale. Et peut-être ces sujets plus neufs se prêtentils à des considérations qui ne sont pas inférieures en généralité nî en exactitude à celles que les économistes ont décorées du nom de lois. S'il y a des « lois naturelles » qui règlent la fabrication de tels ou tels articles en plus ou moins grande quantité, et la hausse ou la baisse de leur valeur vénale, pourquoi n'y en auraient-ils pas qui régleraient l'apparition, la croissance, la hausse ou la baisse de l'enthousiasme populaire pour tel ou tel homme, du loyalisme monarchique d'un peuple, de sa foi religieuse, de sa confiance en telles ou telles institutions ? Il y en a, assurément, mais non pas celles que les économistes ont formulées. Je prétends que tout ce qu'on a le droit de légiférer ici consiste en imitations rayonnantes de proche en proche à partir d'initiatives individuelles, en rencontres de ces rayonnements imitatifs et en conflits ou accords logiques qui résultent de leurs interférences, comme je l'ai abondamment expliqué ailleurs. Par exemple, la célébrité d'un homme naît quand les premiers hommes qui ont découvert ou imaginé un talent parviennent à faire partager leur admiration dans leur entourage qui la propage au dehors, et ainsi de suite, jusqu'à ce que cette expansion admirative se heurte à des âmes déjà remplies d'une admiration rivale et contradictoire qui elle-même est née et a grandi semblablement. Autant de chocs, autant de combats intérieurs oîi le plus fort des deux sentiments antagonistes, — le plus fort, parce qu'il se sait ou se croit partagé

74 PSYCHOLOGIE É0050MQUE

par le plus grand nombre d'autres hommes ou par des hommes d'un plus grand poids — l'emporte sur l'autre. Le crédit moral ou financier d'un homme naît et croit de même, il s'arrête et rétrograde en vertu des mêmes causes. Quant à la fameuse loi de t offre et de ta demande , qui serait le principe suprême de la détermination des valeurs, on a démontré depuis longtemps, depuis les critiques de Coumot à ce sujet, l'insignifiance de sa portée, si on l'entend au sens vague et indéterminé, le seul où elle soit à peu près vraie, et les erreurs où elle conduit si, l'entendant au sens précis, on se risque à la presser un peu. Voilà pour le domaine économique. Mais, si l'on s'avisait de l'exporter dans les domaines voisins, ce serait bien pis. Qu'on essaie d'expliquer par elle les variations de la valeur-foi, de la valeur-confiance, de la valeur-gloire, de la valeur-crédit même. On sait assez bien comment, c'est-à-dire par prédications enflammées et contagieuses d'apôtres, est née en chaque pays d'Europe, s'est propagée et s'est consolidée au moyen âge, la foi chrétienne. On sait encore mieux par quelles causes, — par propagations des idées scientifiques successivement découvertes, et jugées contraires aux dogmes — la foi religieuse, en chaque peuple, a décliné, et par quelles causes opposées, — par prédications nouvelles de nouveaux apôtres apportant de nouveaux arguments — elle s'est ravivée ici ou là^ Qu'est-ce qui ressemble, en ces contagions et en ces conflits d'exemples, au rapport inverse entre une offre et une demande ? De quelle offre, de quelle demande peut-il être question ici ? On voit donc que cette loi soi-disant fondamentale de la valeur, ne pourrait jamais être, fût-elle

(1) Les prêtres et les religieux ont étudié les facteurs de la production (lisez reproduction) des croyances, des « vérités », avec non moins de soin que les économistes la reproduction des richesses . Ils pourraient nous donner des leçons sur les pratiques propres à ensemencer la foi (retraites, méditations forcées, prédications) et sur les lectures, les conversations, les genres de conduite qui TaÎTaiblissent. Les journalistes commencent à être très forts aussi dans Tart d'attiser l'enthousiasme et les gloires de leur parti.

applicable à la valeur vénale, qu'une loi secondaire et spéciale. Mais la valeur vénale elle-même récuse son autorité. Les économistes ont donné le nom de marché au domaine géographique et social où est circonscrit le système des valeurs vénales solidaires les unes des autres et où règne Tuniformité de prix. Qu'est-ce qui correspond au « marché » en fait de valeurs morales, de valeurs scientifiques ou artistiques ? Ne serait-ce pas la société dans le sens étroit du mol, le « monde » où la conversation roule sur les mêmes sujets, où Ton a reçu une instruction et une éducation communes ? Il est à remarquer que en vertu de la nature rayonnante de Timitation en tout genre d'exemples, les sociétés tendent toujours à déborder leurs limites et à s'étendre sans cesse, comme les marchés^ si, comme ceuxci, elles n'y parviennent pas toujours. En d'autres termes, e champ de l'opinion va s'unifiant et s 'élargissant*, et, avec le sien, celui des valeurs sociales de toute sorte dont elle est l'âme. Cette extension de la valeur eu surface n'est pas, d'ailleurs, sans compensation; et, pendant qu'elle s'accomplit^ elle s'accompagne d'une instabilité plus grande de la valeur, dont les changements sont plus rapides à mesure que son uniformité est plus étendue. L'observation est facile à vérifier par nos cours publics, où l'on voit les Bourses des capitales du monde entier présenter, le même jour, des cotes de moins en moins inégales, mais, d'une époque à l'autre, des variations plus profondes, — quoiqu'une tendance à la consolidation des cours se laisse déjà apercevoir parce que Tœuvre d'uniformisation des cours est bien près d'être achevée. — Mais ce qui est vrai de la valeur vénale l'est aussi bien de la valeur-gloire, de la valeur-popularité, de la valeurautorité, qui, de plus en plus facilement étendues, sont de moins en moins durables '.

(1) Voir notre ouvrage sur V Opinion et la foule. Paris, F. Alcan, 1901.

(2) U n*y a pas de Bourse de la valeur littéraire des écrits, de la valeur artistique des peintures, etc., mais elle tend à se former par le groupe-

Sur la hausse ou la baisse de la valeur, dans lous les sens du mot, laclion de la presse, qui est un puissant agent de rimitalion, est indéniable. Elle agit sur les variations de la valeur vénale, par les informations de la Bourse, par les réclames de tout genre, directes ou indirectes, insinuées en entrefilets captieux ; sur les variations de la valeur littéraire ou scientifique des livres, par ses revues de la littérature ou des sciences ; sur les variations de la valeur morale ou esthétique des œuvres quelconques, des produits quelconques, par l'ensemble des idées qu'elle préconise ; sur les variations delà valeur des personnes, et en particulier, de leur réputation et de leur gloire, par ses diffamations ou ses apologies, par ses encensements redoublés ou ses conspirations du silence.

Ce qui est manifeste aussi, c'est que le développement de la presse a pour effet de donner aux valeurs morales un caractère de quantité de plus en plus marqué et propre à justifier de mieux en mieux leur comparaison avec la valeur d'échange. Cette dernière, qui devait être bien confuse aussi dans les siècles antérieurs à lusage courant de la monnaie, s'est précisée à mesure que la monnaie s'est répandue et unifiée. Alors elle a pu donner naissance, pour la première fois, à l'économie politique. De même, avant la Presse quotidienne, les notions de la valeur scientifique ou littéraire des écrits, de la célébrité et de la réputation des personnes, restaient assez vagues, car le sentiment de leurs accroissements et de leurs diminutions graduels pouvait naître à peine ; mais, avec les développements de la presse, ces idées se précisent, s'accentuent, deviennent dignes de servir d'objet à des spéculations philosophiques d'un nouveau genre. La Presse, en effet, en se répandant, tend à rendre plus nombreux et plus semblables les exem-

ment des critiques littéraires, des critiques d'art, dans les capitales, etp^'' les académies, dont la première destination était, ce semble, de reinpuf cet office de Bourse morale et esthétique, en servant de métronoine a l'opinion.

plaires des Jugements individuels dont Tensemble s'appelle rOpînion, et à rendre plus égale ou moins inégale d'un individu aux autres l'intensité de l'adhésion de chacun d'eux à chacune des idées qu'elle leur suggère. Ce sont là les deux facteurs principaux dont la gloire d'un homme ou celle d'un livre est le produit.

Pas plus que l'idée de la valeur, l'idée de la monnaie n'est du domaine exclusif des économistes. La monnaie sert de mesure aux richesses surtout, mais non pas à elles seules. D'abord, par le fait même qu'elle est le mètre des richesses, qui sont telles en tant que satisfaisant des désirs et jugées propres aies satisfaire, elle est aussi bien le mètre de ces désirs et de ces croyances. Tout aussi bien elle peut servir à mesurer avec une certaine approximation, par le chiffre comparé des legs pieux, des dons faits au clergé ou aux ordres monastiques, à diverses époques, les attiédisseraents ou les réveils des croyances religieuses et des mystiques désirs ; par les recettes comparées des théâtres où l'on joue les pièces de diverses écoles, la vogue plus ou moins grande de ces formes de l'art; par une bonne statistique de la librairie (si elle pouvait être faite, desideratum énorme), le succès relatif des divers genres d'écrits et des divers écrivains qui les représentent, ainsi que ses variations successives, qui nous renseigneraient sur celles de l'esprit public, etc. La monnaie est donc le mètre universel des quantités sociales, et non pas seulement des richesses *.

On peut faire cette remarque générale : en tant que mesure des richesses, la monnaie n'a trait qu'à des échanges, ventes ou achats ; mais, en tant que mesure des croyances

(1) Il y a bien d'autres mètres : chaque espèce de statistique en est un. La hausse ou la baisse de la popularité d'un homme public se mesure assez exactement par la statistique électorale.

considérées à part des désirs, elle a trait surtout à des donations OU encore à des vols. G*est par des munificences, par des générosités en faveur d'œuvres scientifiques, ou littéraires, ou philanthropiques, ou patriotiques, par des souscriptions à des statues ou à des manifestations quelconques, que chacun de nous exprime la nature et la force des convictions qui dominent sa vie, des lumières qui constellent son ciel intérieur. C'est par ses dépenses désintéressées aussi qu'il révèle le degré de son admiration esthétique. Quelquefois même c'est par des vols oîi se montre la perversion d'un esprit sectaire, Taberration et la profondeur de ses convictions passionnées.

Et, de fait, la donation et le vol sont des notions morales, étrangères en soi à l'économie politique, mais V échange est une notion proprement économique. C'est par métaphore ou abus de langage qu'on dit de deux interlocuteurs qu'ils « échangent leurs idées » ou leurs admirations. Échange, en fait de lumières et de beautés, ne veut pas dire sacrifice, il signifie mutuel rayonnement, par réciprocité de don, mais d'un don tout à fait privilégié, qui n'a rien de commun avec celui des richesses. Ici, le donateur se dépouille en donnant ; en fait de vérités, et aussi bien de beautés, il donne et retient kh^ fois. En fait de pouvoirs, il fait quelquefois de môme : le roi d'ancien régime délègue son pouvoir judiciaire sans jamais s'en dessaisir. — Aussi le liljre-échange des idées, des croyances religieuses, des arts et des littératures, des institutions et des mœurs, entre deux peuples, ne saurait-il, en aucun cas, encourir le reproche qu'on a souvent adressé au libre-échange de leurs marchandises, d'être une cause d'appauvrissement pour l'un d'eux. En revanche, et par cela même qu'il est une addition réciproque, non une substitution, il suscite soit des accouplements féconds, soit des chocs meurtriers, entre les choses hétérogènes qu'il fait se confronter. Il peut donc faire beaucoup de mal, quand il ne fait pas beaucoup de bien. Et, comme ce

libre-échange intellectuel et moral sert toujours tôt ou tard d'accompagnement au libre-échange économique, on en peut dire autant de celui-ci, qui, s'il pouvait être séparé de l'autre, serait ordinairement aussi inefficace qu'inoffensif. Mais, je le répète, ils sont inséparables, et, pour être durable indéfiniment, un tarif prohibitif doit se doubler d'un Index^ ce prohibitionnisme ecclésiastique.

Les idées de perte et de gain sont applicables aux connaissances, comme aux richesses, quoique l'idée d'échange ne convienne proprement qu'à celles-ci. La mémoire humaine a une capacité limitée, la conscience attentive a un champ des plus étroits. Donc, toute idée nouvelle qui entre dans ce champ, apportée par la conversation, le livre ou le journal, en chasse ime autre dont elle prend la place. Expulser n'est pas échanger. On a gagné une idée, on en a perdu une autre. A-t-on plus perdu que gagné ? C'est la question du Progrès. Elle est insoluble si Ton n'accorde qu'il y a une commune mesure des deux idées. L'opinion finit, dans les cercles instruits, par prêter aux idées elles-mêmes, aux théories, aux connaissances, un classement hiérarchique par ordre d'importance, où les mieux démontrées (les plus croyables) et les plus fécondes en applications (les plus désirables) passent avant les moins démontrées et les moins fécondes. Quant à savoir si, de deux théories dont Tune est mieux prouvée mais moins applicable et dont l'autre est plus applicable mais moins prouvée, la première ou la seconde vaut davantage, a plus de vérité^ c'est là une difficulté très délicate, non insoluble toutefois, pas plus que ne le sont les problèmes de physique où des quantités hétérogènes, telles que la masse et la vitesse, entrent en combinaison.

La notion de propriété est-elle applicable à toutes les acceptions de la valeur ? Peut-être, mais pas dans le sens où les économistes l'entendent comme les juristes, celui de libre disposition. En ce sens, un homme n'est pas plus proprié-

taire de sa réputation, de sa gloire, de sa noblesse, de son crédit, qu'il n^ Test de ses membres, dont il ne saurait se dessaisir — comme membres vivants — en faveur d'autrui. 11 n'a donc pas à redouter d'expropriation pour ces valeurslà, les plus importantes de toutes, les plus impossibles à nationaliser. Est-il même propriétaire de ses sensations? Non, car elles sont essentiellement incommunicables à volonté et par la parole. 11 Test un peu plus de ses convictions et de ses passions, qu'il peut communiquer en les exprimant ; mais, comme nous venons de le dire, en les répandant il ne s'en dépouille pas ; il ne les affaiblit pas même, il les fortifierait plutôt dans son propre cœur par cette expansion hors de lui-même. Les idées que vous avez découvertes, vous les possédez d'une tout autre façon que les richesses que vous avez fabriquées, les eussiez-vous inventées et fabriquées le premier. Vos découvertes et vos inventions, vous lés possédez d'autant plus, ce semble, que vous les propagez davantage par la conversation et le discours. Quant aux richesses que vous avez créées, si vous les avez transmises par l'échange ou la vente, elles ne vous appartiennent plus. Vous continuez, il est vrai, si vous en êtes l'inventeur, à posséder leur idée même et le mérite de l'avoir trouvée, mais c'est en tant que vérité et célébrité, non en tant qu'utilité. La distinction reste donc justifiée, car elle repose, au fond, je le répèle, sur celle des états de l'âme représentatifs^ qui sont transmissibles par leur expression verbale, et des états de Tâme affectifs^ qui sont, comme tels, intransmissibles verbalement. La merveille de l'art est de rendre transmissibles, par l'expression vive qu'il en donne, et qui alors est jugée belle, non pas les sensations et les sentiments, il est vrai, mais leur image, et de socialiser de la sorte, d'apprivoiser en quelque sorte, ces états de Tâme individuels et sauvages par nature.

L'idée de travail^ cela est clair, n'appartient pas en propre à l'économiste. Est travail tout effort humain en vue d'un

but, que ce but soit la production ou Tacquisition des richesses, ou du pouvoir, ou du savoir, ou de la célébrité, ou de la beauté. Ce qui appartient en propre à la théorie des richesses, c'est remploi abusif de Tidée du travail qu elle est trop portée à regarder comme la source unique (y compris le capital, travail accumulé suivant elle) des valeurs spéciales étudiées par elle. Nul juriste n'a commis Terreur de dire que le travail est Tunique source des droits, et le politique sait bien que le pouvoir d'un homme ou sa popularité sont le fruit de la chance plus que de Teffort, qu'ils naissent plutôt d'une convenance accidentelle entre la nature de cet homme et les besoins de son temps et de son pays que d'une persévérance opiniâtre. Le professeur, de son côté, n'aura jamais Tidée de penser que l'acquisition des connaissances ou la production de beaux tableaux et de belles statues sont proportionnelles chez ses élèves à leur application. Il y a une autre erreur que TEconomie politique a toujours commise et. qu'elle est seule à commettre, c'est celle qui consiste à ne pas distinguer, à Tégard de l'importance du travail, entre la création d'un nouveau genre de richesses ou d'un nouveau perfectionnement d'une richesse ancienne, et ce qu'elle appelle \dL production^ mais ce qui, en réalité, n'est que la reproduction de cette richesse à l'exemple contagieux du premier créateur. Le travail i^eprodticteur et copiste de Touvrier, de l'élève, du disciple en tout genre, est ingrat et pénible, et, dans une certaine mesure, malgré l'inégalité des talents, son résultat se proportionne à son intensité et à sa durée. Mais le travail joyeux du créateur, du producteur véritable, n'en est pas un à vrai dire, et c'est justement, je crois, que j'ai opposé l'inventeur au travailleur *. L'inventeur peut avoir passé des années et des années à travailler péniblement sans rien trouver, et tout ce travail-là est

(l) J'ai développé cette opposition, il y a longtemps, en 1885, dans un article intitulé Darwinisme naturel et Darwinisme social, publié par la hevue philosophique^ . ^ . : -

Tarde. — Psych. écon. I. — 6

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perdu ; quand l'idée a lui, toute cette peine est oubliée, et, brève ou longue, ne compte plus, noyée dans sa joie laborieuse. Et c'est sa joie, non sa peine, qu'on lui paie. Et sa joie, bien plus que sa peine, pourrait servir à mesurer la valeur sociale de son invention.

L'idée du capital a-t-elle un sens en dehors de la théorie des richesses? Oui, mais si l'on veut la généraliser, il faut l'entendre en un sens différent de ses acceptions scolaires, d'ailleurs confuses et inconciliables. Disons d'abord que le capital doit être conçu comme une condition sine qud non de la reproduction des richesses, et aussi bien des pouvoirs, des droits, des connaissances, des célébrités, des beautés. Mais cette condition quelle est-elle ? Dirons-nous que c'est l'existence d'un outillage, d'un outillage d'école ou d'atelier artistique aussi bien que d'un atelier industriel ou de ferme? Mais cette condition, qui n'est pas universelle, puisqu'on ne voit rien d'analogue pour la reproduction des pouvoirs, des droits, des popularités, des célébrités, n'est pas non plus absolument indispensable là oti elle apparaît. A la rigueur, s'il n'a pas d'outils, l'ouvrier des champs s'en fabriquera avec d'autres outils plus simples, ou môme avec ses doigts ; le peintre, s'il n'a ni couleurs ni pinceaux, parviendra à s'en faire aussi; mais à une condition, nécessaire celle-là et seule nécessaire : c'est que l'un et l'autre auront déjà vu et vu faire des outils pareils qu'ils prendront pour modèle, à moins que, n'en ayant jamais vu, ni vu faire, ils les inventent. D'autre part on aura beau leur mettre en mains des outils tout fabriqués, ils ne pourront s'en servir s'ils ne l'ont déjà appris, c'est-à-dire si, en regardant leur patron ou leur maître, ils n'ont tâché de se modeler sur lui. L'essentiel, ici, est donc qu'on ait ou qu'on ait eu sous les yeux un type d'action qu'on puisse reproduire à plus ou moi^^ d'exemplaires pour arriver à reproduire un type d'œuvre qu'il faut aussi voir ou avoir vu. La distinction du capital et du travail se ramène ainsi, au fond, à celle d'un modèle et

d'une copie, et l'on voit que, à ce point de vue, il est facile de la généraliser. 11 n'est pas de pouvoir politique, judiciaire, sacerdotal, qui n ait été conféré et.répandu à Texemple d'un type traditionnel ou d'un type étranger, et suivant un procédé électoral, ou autoritaire, ou sacramentel, copié de même sur un premier modèle antérieur ou extérieur. Il n'est pas de droit qui, pour se propager, n'exige des modèles analogues. Il n'est pas de beauté littéraire ou artistique qui ne soit en partie (car en partie aussi, elle est ou prétend être modèle à son tour) composée d'imitations d'œuvres et de procédés magistraux. Il n'est pas de gloire qui ne soit faîte de manifestations rituelles calquées sur un type ancestral ou importé, applaudissements, bouquets offerts, sonnets en Italie, chansons ailleurs, etc., et d'où résulte une illustration d'un certain genre qui rentre dans un type déjà connu. Partout s'impose, comme condition seule indispensable de la reproduction^ de ce que les économistes appellent la production, l'existence et la connaissance de modèles, qui partout sont fournis par des inventions, par des initiatives individuelles. Le groupe des inventions connues dans un pays constitue son véritable capital, capital qui s'accroît de deux manières bien distinctes : par le grossissement de ce groupe, ou par la diffusion de la connaissance qu'on en a.

Que dirons-nous de la division du travail^ autre notion aisée à exporter hors de l'économie politique, si ce n'est que les économistes lui ont souvent prêté les précieux avantages qui reviennent, en réalité, à l'harmonie des travaux ? La division des richesses^ leur différenciation toujours croissante au cours de la civilisation, et correspondant à celle des besoins, à la complication de notre psychologie raffinée, a par elle-même une tout autre portée que la division des iravaux destinés à les reproduire. De même, la division des pouvoirs, leur complexité croissante, a une signification tout autrement importante que la division ou même la coalition des efforts en vue d'arriver au pouvoir. Il y a aussi

une division des gloires, une multiplicité et une différence toujours grandissantes des célébrités et des notoriétés, et elle mérite beaucoup plus d'êlre signalée à l'attention que la division des efforts pour parvenir à se faire connaître. C'est en se spécialisant dans un travail unique, bien plus que par la diversité des travaux, qu'on arrive à s'illustrer. Non pas que cette diversité soit sans importance, mais, pour atteindre à la gloire, à la popularité, au pouvoir, au savoir, à la perfection esthétique, aussi bien qu'à la fortune, ce qui importe avant tout, c'est l'harmonie des travaux, la convergence des efforts. Il est vrai que Tharmonie des travaux suppose leur division, mais elle est loin de lui être proportionnelle, et elle peut s'accroître sans que celle-ci augmente ou même pendant qu'elle diminue. Il se pourrait fort bien qu'une meilleure « organisation du travail » dans l'avenir fût liée à une moindre division du travail, ce qui ne serait pas un mal ; mais, si par hasard elle s'accompagnait aussi d'une moindre différenciation des richesses, ce serait autrement fâcheux.

C'est par ï association consciente ou inconsciente, rassemblée ou dispersée des travailleurs que s'opère la solidarité des travaux. Est-il nécessaire d'insister pour montrer que l'idée d'association n'est pas du domaine exclusif des économistes ? C'est évident.

Une société ne poursuit pas seulement à chaque époque la plus grande somme possible de richesses, de connaissances, de gloires, de puissances, de beautés ; elle poursuit encore la plus grande somme possible des richesses, des connaissances, etc. , jugées les meilleures possibles à l'époque dont il s'agît. Le problème du maximum, déjà si ardu, se complique d'un problème ^'optimum qui, à première vue, semble insoluble, mais qui, chose étrange, est le plus facilement résolu. Il y a, en tout temps et en tout pays, une hiérarchie de gloires diverses unanimement acceptée, et oîi kine société ae reflète aussi bien que dans sa hiérarchie de

généralisées. Ils ne s'occupent de Topposition qu'à propos de la concurrence des productions ou des consommations, négligeant l'opposition cachée et continuelle des produits qui joue un rôle économique capital, et ils n'ont nul égard non plus aux alliances invisibles des produits, à leurs adaptations fécondes.

Mais, pour bien comprendre ce point, prenons un'exemple concret qui nous permettra en même temps d'examiner, à la lueur de nos comparaisons, certaines « lois » des économistes. Nous emprunterons cet exemple au livre, — On a pu dire de la monnaie qu'elle est une marchandise comme une autre, et c'est déjà une grande erreur. Mais, si Ton disait que les livres sont des marchandises comme d'autres, ce serait une erreur encore bien plus profonde. Ranger les livres parmi les richesses, c'est confondre ce qui a trait à rintelligence avec ce qui a trait au besoin ou à la volonté. La valeur d'un livre est une expression ambiguë, car chacun de ses exemplaires, en tant qu il est tangible, appropriable, échangeable, consommable, a une valeur vénale qui exprime son degré de désirabilité^ mais, en lui-même, en tant qu'intelligible, inappropriable, inéchangeable, inconsommable essentiellement, ce qui ne veut pas dire indestructible, il a une valeur scientifique, qui exprime son degré de crédibilité^ sans compter sa valeur littéraire, qui veut dire son degré de séduction expressive ^ Mais, soit considéré comme produit, soit considéré comme enseignement, un livre est susceptible de s'allier à d'autres livres ou de les combattre. Il n'est pas de livre, considéré comme ensei-

(1) Il n'y a pas que les livres, nous le savons, qui comportent une valeur autre que leur valeur d'échange .: d'objets fabriqués quelconques on peut dire aussi qu'ils ont, outre leur valeur vénale, leur valeur morale ou esthétique, et aussi leur valeur documentaire (qui rentre dans la valeur scientifique). Cette valeur documentaire est destinée à survivre à toutes les autres. Elle se dégage avec netteté et se renforce quand, dans un tombeau antique, on découvre un vase, une épée, un ustensile quelconque qui ne vaut plus rien pour l'usage auquel il était primitivement destiné mais dont l'intérêt comme document est immense.

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gnement, qui ne soit fait avec d'autres livres dont il donne souvent la bibliographie, et parmi lesquels il en est dont on peut dire qu'il est (ait pour eux, car il les confirme et les complète. Et il n'est pas de livre non plus qui ne soit fait contre d'autres livres. De même il n'est pas de produit qui ne soit fait soit avec et potir^ soit contre d'autres produits. Les produits se combattent quand, par des procédés différents, ils poursuivent la satisfaction du même besoin, chacun d'eux prétendant être le meilleur et niant la prétention analogue des autres : par exemple, l'éclairage au gaz ou à l'électricité, les tissus de toile ou de coton, la faïence ou la porcelaine, etc. Ils s'allient, ils s'adaptent, quand ils se complètent au point de vue de la satisfaction d'un même besoin ou répondent à des besoins connexes : verres et assiettes, chemises et faux-cols, habit et cravate blanche, etc. En un autre sens, un produit s'allie & tous les produits antérieurs qu'il utilise. Dans l'automobile s'allient la roue, la machine à pétrole, le caoutchouc pneumatique, etc. Il n'est pas de produit qui ne soit ou ne puisse devenir auxiliaire d'un autre, outil de cet autre. La distinction de l'outil et du produit n'a donc qu'une vérité relative ou superficielle.

Il faut distinguer, pour les marchandises comme pour les livres, deux manières de se combattre : leur concurrence et leur contradiction. Leur concurrence, c'est-à-dire leur émulation à la poursuite de la meilleure solution d'un même problème, de la satisfaction d'un même besoin, est excellente et louable, même accompagnée d'une contradiction indirecte et implicite, celle de leurs prétentions contraires; mais leur choc direct, leur contradiction violente, sous la forme de polémiques littéraires ou de guerres commerciales, est détestable.

Si nous cherchions les conditions générales de la production des livres, comme les économistes ont cherché celles de la production des marchandises, nous verrions que la distinction célèbre des trois facteurs, Terre, Capital et Travail,

peut à la rigueur s'appliquer ici mais avec de grandes et instructives transformations, notamment en ce qui concerne le capital qui devrait être conçu comme le legs, sans cesse grossi, des bonnes idées du passé, des découvertes et inventions successives. — Mais, s'il est des « lois » de la production (ou reproduction) des marchandises et des livres, pourquoi n'y en aurait-il pas aussi de leur destruction? Et pourquoi n'est-il question de celle-ci, en économie politique, qu'implicitement et à propos de la consommation, chapitre sur lequel on s'étend trop ? Cependant ce ne sont pas seulement les produits consommés qui sont détruits. Sans avoir même servi, combien de mobiliers ont été remplacés et anéantis par d'autres mobiliers, combien de bibliothèques par d'autres bibliothèques ! Que de fois Thumanité a renouvelé son outillage avant qu'il ne fût usé, ses provisions en tout genre encore intactes, comme elle a renouvelé ses sciences et ses arts, ses laboratoires et ses musées ! Car ces choses-là ne sont pas, le plus souvent, mortes de leur belle mort, les unes ont tué les autres,. Et ces duels incessants, ces duels logiques ou téléologiques des livres et des marchandises, des statues et des meubles, demanderaient à être étudiés de près, non moins que leurs unions fécondes.

Comment se fait un livre ? Ce n'est pas moins intéressant que de savoir comment se fabrique une épingle ou un bouton. Dans un cas comme dans l'autre, il y aurait à distinguer ce qui revient à l'association des travaux (lisez la division du travail) et à la concurrence des travailleurs. Il faudrait distinguer aussi diverses sortes d'association qui concourent à la produire, concentrées ou dispersées, plus ou moins intimes, plus ou moins vastes, et, en somme, de plus en plus vastes — et de plus en plus conscientes, malgré leur étendue croissante — à mesure que le grand filet des relations humaines se déploie sur le monde social élargi. Un livre se fait maintenant avec l'aide de collaborateurs, bien plus nombreux, bien plus dispersés et lointains, et en

même temps bien plus comms oa moins inconnos, qu aatrefois. Il en est de même d'on article industriel. — D'ailleurs ces collaborateurs sont bien rarement co-auteors. La règle, en fait de livres, c'est la production individuelle, taudis que leur propriété est essentiellement collective ; car la « propriété littéraire » n'a de sens individuel que si les ouvrages sont considérés comme marchandises, et ridée du livre n'appartient à Fauteur exclusivement qu'avant d'être publiée, c'est-à-dire quand elle est encore étrangère au monde social. Inversement, la production des marchandises devient de plus en plus collective et leur propriété reste individuelle et le sera toujours, alors même que la terre et les capitaux seraient « nationalisés ». — Il n'est pas douteux que, en fait de livres, la libre production s'impose comme meilleur moyen de produire. Une organisation du travail scientifique qui réglementerait législativement la recherche expérimentale ou la méditation philosophique donnerait de lamentables résultats. — En fait de production livresque aussi bien qu'industrielle, il y a des crises. En quoi consistent-elles? Dans les crises de la librairie, ne confondons pas ce qui est de nature économique et ce qui est de nature littéraire. Une crise, en théorie, peut provenir aussi bien d'un déficit que d'un excès de fabrication. Mais, en fait, on ne donne ce nom de nos jours, qu'aux phénomènes économiques causés par Tencombrement du marché. En est-il de même des crises littéraires ? Est-ce que ce qui est vivement ressenti et remarqué par le public, ce n'est pas la disette des livres et d'informations quelconques pour répondre à sa vive curiosité ou à son goût du moment^ encore plus que leur surabondance? Et n'est-ce pas pour-* tant en fait de livres surtout, bien plus qu'en fait de marchandises, que la crainte de la surproduction est légitime et justifiée?

La demande d'un livre, et aussi bien d'un produit, n'est qu'une des conditions de sa venue au jour. Elle ne suffit

pas. Le besoin public a beau réclamer, à certaines époques, une plus grande abondance de monnaie d'or, tant que de nouvelles mines d'or ne sont pas découvertes, la monétisation de ce métal n'augmente pas. Pendant les ravages du phylloxéra, le vin était demandé instamment, et cette demande contribuait certainement à faire cultiver la vigne tant qu'on pouvait, mais, aussi longtemps que le remède au fléau n'a pas été trouvé^ il a été impossible d'étancher la soif générale. De même, le goût public a beau appeler à grands cris un grand poète dramatique, ou la curiosité publique un grand rénovateur des études historiques, de telle ou telle science, il faut attendre Tapparition d'un talent naturel servi par les circonstances, sorte de mine naturelle à découvrir et à exploiter pour les besoins intellectuels.

La production des livres, comme celle des produits, a des phases dont la série est irréversible. Si nous n'y distinguons rien qui ressemble à la succession des phases chasseresse, pastorale, agricole, industrielle, nous y remarquons sans peine une phase initiale que Le Play n'a pas eu le tort de signaler, celle de la cueillette. Il y a eu, certainement, un âge de la cueillette aisée et facile des idées nées d'ellesmêmes, à Tusage des premiers moralistes, des premiers poètes chanteurs, des premiers conteurs... Et, en fait de livres, comme en fait de produits, la fabrication à la main a précédé la machinofacture^ l'imprimerie, substitution qui n'a pas eu de moins graves conséquences ici que là.

La loi des débouchés, de J.-B. Say, suivant laquelle les produits trouvent d autant plus facilement & s'écouler qu'ils sont plus abondants et plus variés, ne s'applique-t-elle pas beaucoup mieux aux livres, aux connaissances, qu'aux produits? Ou, pour préciser davantage, ne s'applique-t-elle pas beaucoup mieux aux succès littéraires des livres qu'à leurs succès de librairie, ce qui fait deux? Cette formule cesse d'être vraie au cas ôîi unç marchandise qui s'offre f encontre sur le marché beaucoup d'autres marchandises de même

espèce ou répondant au même besoin : une lampe à pétrole ne se vendra pas d'autant plus facilement dans une localité qu'il y aura déjà dans les magasins plus de lampes à pétrole OU même de lampes électriques ou autres. Au contraire, un nouveau livre a d'autant plus de chances d'être lu et d'intéresser dans une région du public qu'il y a déjà plus de livres traitant des mêmes sujets, répondant aux mêmes problèmes. A l'inverse, une marchandise trouve dans un pays un débit d'autant plus facile qu'il y a déjà plus de marchandises hétérogènes, répondant à d'autres besoins, tandis qu'un livre d'histoire, par exemple, n'aura pas un succès d'autant plus probable dans un pays qu'il y rencontrera plus de livres de sciences naturelles ou mathématiques, ou de théologie. Toute société cultivée présente, intellectuellement, un certain courant général d'opinion et de goût qui lui fait dévorer aujourd'hui telle ou telle espèce de publications et dédaigner toutes les autres, qu'il dévorera demain. Cependant, & mesure que le lien de solidarité intime qui unit toutes les sciences et même les rattache aux diverses branches de l'art, apparaît mieux, ce que je viens de dire est moins applicable, et, dans un milieu très cultivé, un livre est d'autant plus sûr d'intéresser que la production livresque, en n'importe quel genre, est plus abondante. Un homme d'une curiosité encyclopédique, et le nombre s'en accroît peu à peu, est d'autant plus avide de nouvelles lectures qu'il en a fait de plus étendues sur de tout autres sujets.

CiOtte exception ou cette élite mise & part, demandonsnous à quoi tient l'inversion signalée plus haut. Dans la mesure où elle est exacte, elle tient à ce qu'un homme instruit, et aussi bien un public instruit, peut s'absorber dans un seul problème qui lui fait longtemps oublier tous les autres, ou se passionner pour un genre littéraire à Texclusion de tous les autres, tandis que jamais homme, à moins d'être un monomane à enfermer» ne s'est préoccupé passionnémenl d'un seul besoin, celui de boire ou de se vêtir,

au point d'oublier tous les antres. Le bien-ôtre, poursuivi par Tactivilé économique, consiste en un chœur et non un solo de besoins, organiques ou artificiels, harmonieusement satisfaits et solidaires les uns des autres, le confort du logement faisant désirer d'autant plus le confort du vêtement et de Talîmentation, et ceux-ci faisant souhaiter l'agrément des voyages, etc. Pourtant il n'est pas douteux que les passions intellectuelles, les problèmes théoriques ou esthétiques, s'enchaînent et s'engendrent comme les besoins du corps. Aussi, quand l'un des grands problèmes de l'esprit, quand l'une des grandes curiosités ou avidités intellectuelles se développe dans un public, on peut être sûr qu'à côté il y a d'autres publics nourrissant les curiosités et les avidités complémentaires. Mais c'est bien rarement dans le môme public qu'elles coexistent toutes, tandis que c'est sur le môme marché en général, que coexistent les besoins multiples et solidaires auxquels Tindustrie répond.

Au surplus, l'inversion signalée ne saurait ôtre que passagère, de même que l'application de la loi de Say. En effet, où tend la production des livres? Elle tend, ou elle court sans le savoir, à reconstituer, sous des formes nouvelles, le bel équilibre mental — toujours temporaire — que le système catholique avait établi au moyen âge dans la chrétienté, ou le polythéisme homérique dans la Grèce antique. Quand la science moderne sera arrivée à son terme, je veux dire à sa période de fixation définitive des principes et des méthodes, il y aura, dans tous les esprits, une même hiérarchie des connaissances, un enchaînement de problèmes systématisés auxquels il aura été répondu par un certain nombre de livres capitaux, et répondu si parfaitement que la plupart des livres nouveaux, s'ils ne sont pas leur réédition avec variantes, seront refoulés par cette suprématie reconnue des anciens. Les livres dissidents seront mis à l'index social. On ne lira plus que les livres orthodoxes, conformes aux principes et les prolongeant, et, à vrai dire,

ceux-là seulement seront, pour un temps plus ou moins long, instructifs et beaux.

Pareillement, où tend, où court inconsciemment la production économique? A la constitution, à la reconstitution d une morale, sans qu'il y paraisse : je veux dire à l'établissement d'une hiérarchie des besoins réputée par tous juste et normale. Et tout produit nouveau qui sera de nature à ébranler cette hiérarchie en stimulant avec excès certains besoins au détriment de tels autres, sera éliminé. Et les produits jugés conformes à la téléologie régnante — car la morale n'est que cela — seront seuls achetés. Il ne sera donc plus vrai de dire alors, — comme il ne l'eût pas été non plus au xiii* siècle — que Técoulement d'un produit quelconque sera facilité par la présence, sur le marché, de produits plus abondants et plus variés. Quand le produit excommunié s'offrira, il aura beau rencontrer la plus grande abondance et la plus grande variété de produits autorisés par les mœurs, il ne se vendra pas. Au fond, ce n'est pas tant la variété que la solidarité et l'harmonie des produits qui doit importer ici, aux yeux du sociologue. Je ne dis pas peut-être aux yeux de l'artiste, ni même du philosophe, qui voit dans la libre diversité la source et la fin, pour ainsi dire divine, des choses, l'alpha et l'oméga de l'univers.

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