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CHAPITRE PREMIER

Après avoir envisagé les phénomènes de la vie économique sous Taspect des répétitions qu*ils impliquent» il s'agit de les étudier au point de vue de leurs oppositions. C'est un vaste sujet» confusément traité par les économistes à propos de la concurrence, — notion ambiguë où l'idée de lutte se combine avec celles de concours et de collaboration — et à propos des crises et des grèves, où l'idée de lutte se montre à nu. 11 importe» avant tout» de soumettre ce nouveau domaine à une analyse exacte et complète.

Ce qui s'oppose» ce ne sont jamais des états» ce sont des forces et des actions ; ou du moins les élals ne sont opposables qu'à raison des forces et des actions qui les ont produits'. Quand il s'agit d'oppositions sociales, dont les oppositions économiques font partie» cela signifie — puisque le social n'est que du psychologique multiplié et mutualisé — que les termes opposés économiquement sont toujours, au fond, non des états d'&me» mais des actes d'âme, c'est-à-dire

(1) Voir notre livre sur VOpposUion universelle.

Tarde. — Psych. écon. IL — 1

des affirmations aCTronlées à des négations ou des désirs afTrontés à des aversions, des volitions à des nolitions. Ajoutons que ridée d'opposition est plus corapréhensive que celle de lutte. La lutte suppose que les termes opposés sont coexistants ; mais ils peuvent être successifs, et, dans ce cas, leur opposition constitue un rythme.

Cela dit, remarquons que les reproductions de richesses, qui sont des actions procédant à la fois de désirs et de jugements, peuvent s'opposer entre elles soit par les propositions soit surtout par les desseins qu'elles impliquent ; que les consommations, actions d'un autre genre, impliquant aussi des jugements et des buts, peuvent s'opposer entre elles de ces deux manières ; et enfin que les reproductions peuvent s'opposer aux consommations sous ces deux mômes points de vue, qu'il conviendra toutefois de confondre le plus souvent, pour ne pas compliquer les questions. Il y a aussi à traiter des oppositions monétaires, financières, où se reflètentet se combinent les précédentes, parvenues à un degré supérieur d'élaboration dans les conflits de la spéculation et des jeux de Bourse. Nous voyons ainsi réapparaître, sous un autre angle, les distinctions qui nous ont déjà servi à embrasser tout le champ de la répétition économique. Celleci nous a paru ne pouvoir être étudiée en entier que si l'on y distingue les activités reproductives (le travail), les activités consommatrices (les besoins exprimés par les budgets), et les signes représentatifs du rapport des produits aux besoins (la monnaie). Pareillement, nous sommes conduits maintenant à distinguer les oppositions nées de la reproduction, puis de la consommation, puis des deux, et enfin des finances. — Soit pour la reproduction, soit pour la consommation» nous avons distingué, avant tout, deux sortes de répétitions : 1^ une répétition interne, née de l'habitude, de l'imitation de soi-même, ce que nous avons appelé la rotation économique ; 2* une répétition extérieure, l'imitation dliomme à homme, par laquelle s'opère la propaga-

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txon des exemples en fait de besoins comme en fail de travaux. Et, dans la sphère monélairc, un reflet de celle distinction s*est montré à nous.

De même, à présent, nous avons à distinguer les oppositions internes et les oppositions extérieures. Les premières, source et explication des secondes, sont des combats de désirs ou dldées dont le champ de bataille est Tesprit individuel, mais qui, tout en étant psychologiques essentiellement, offrent le plus grand intérêt économique, caria valeur des choses en résulte, dans le sens où valeur signiûe prix. Toute la théorie des prix, autrement dit des valews-cotits, se rattache donc à Topposition économique et en est le premier chapitre.

Puis viennent les conflits de jugements et de désirs, non plus dans Tesprit d*un même individu, mais entre individus ou entre groupes d'individus différents. Ce sont là les luîtes proprement économiques qui prennent le nom de crises quand elles se produisent sous une forme aiguô.

Les oppositions, avons-nous dit, peuvent être des luttes ou des rythmes. Les luttes présentent un intérêt plus poignant, c'est elles surtout qui arrêteront notre attention.

Les reproductions de richesses luttent entre elles, soit parce que des reproductions similaires se disputent le même besoin que chacune affirme mieux satisfaire (ce que l'autre nie), soit parce que chaque reproduction tend à développer le besoin qu'elle satisrait, aux dépens des autres besoins que les reproductions différentes satisfont. Les affiches commerciales se combattent de la même manière, au fond, et non moins fortement et bien plus continuellement, que les affiches ' électorales. 11 y a aussi à noter les luttes des co -producteurs entre eux pour ou contre la continuation de la reproduction dans des conditions semblables (grèves). Une espèce tout à fait singulière de ces luttes internes de la production, est celle des industries militaires, des fabrications d'armes et d'engins guerriers quelconques, navires de guerre, tor-

pilles, clc. Les consommalions lullenl enlrc elles, soit quand deux ou plusieurs besoins dilTérenls du même individu se disputent la même somme d argent à dépenser ou la même force de travail à employer, soit quand des besoins similaires de deux ou plusieurs individus se disputent le même produit propre* à les satisfaire. De ces deux formes de la lutte économique en fait de consommation, la première se produit chaque fois qu'une variation s'opère dans un budget de dépenses, privé ou public : si peu que s'élève ou s'abaisse la perte afférente à un article budgétaire, on peut être sûr que des besoins différents se sont combattus. La seconde apparaît sinistrement dans les famines et les disettes, et, normalement, chaque fois que le prix d'un objet augmente par suite de sa rareté.

La consommation n'est pas seulement besoin, elle est jugement, remarquons-le. Nous ne consommons aucun produit, aucun service, sans porter une appréciation explicite ou implicite sur le plus ou moins d'utilité, d'équité, d'élégance, de beauté, de cette dépense. Et, en même temps que toute manière de consommer signifle une approbation donnée à ce genre de consommation, elle implique une désapprobation infligée à une autre ou à d'autres manières de dépenser son argent. Il y a toute une éthique et une esthétique enveloppées au fond d'un budget de famille ou d'État, surtout une éthique; et les révolutions petites ou grandes qui les transforment dénotent toujours des crises morales.

Non seulement les reproductions combattent d'autres reproductions, et les consommations d'autres consommalions, mais encore la reproduction s'oppose souvent à la consommation et réciproquemen t. Il y a lutte entre la reproduction et la consommation : 1* quand il y a excès de la première sur la seconde (crises proprement dites) ; 2'' quand il y a excès de la seconde sur la première (famines, déficit de n'importe quel article); 3^ quand la reproduction est en quantité suffisante mais de qualité inférieure aux exigences du

consommaleur ; 4^ quand, à l'inverse, c'est le consommateui' qui est insuffisant, qui ne sait pas se servir du produit, excellent et abondant. Ces deux dernières formes du conflit entre reproducteurs et consommateurs sont bien moins frappantes et bruyantes que les autres, et Ton ne s'en occup guère. Elles méritent cependant d*6tre notées. Les journaux, échos des conversations, sont souvent remplis de doléances et de récriminations contre les fabricants de toutes sortes de produits auxquels on reproche non pas d'être trop chers ou trop rares, mais de ne pas répondre exactement aux goûts et aux caprices du public. Si le public veut des fiacres fermés et qu'on lui en offre d'ouverts, qui l'enrhument, s'il veut des chaussures élégantes et qu'on lui en étale de lourdes, s'il juge frelaté du vin qu'on lui affirme naturel, et qui peut-être est naturel; dans tous ces cas, qui sont innombrables, il y a une opposition qualitative aussi grave que peut l'être une opposition qualitative qui, sous le nom de crise ou de grève, défraie les discussions des savants.

On est logiquement conduit, en effet, par l'obsession du côté objectif des phénomènes économiques, sous prétexte de les traiter scientifiquement, à n'entendre Téquation des produits aux besoins — ou, si l'on veut, de l'offre à la demande — que dans un sens quantitatif, et à méconnaître Timporlance de leur équation qualitative, c'est-à-dire de leur adaptation, dont les anciennes corporations étaient avant tout préoccupées. Leur grand souci était, ajuste titre, que la marchandise fût de qualité meilleure, correspondit mieux aux vœux et aux goûts des acheteurs, tandis que notre préoccupation principale et presque exclusive parait être que la fabrication augmente sans cesse en abaissant ses prix pour se répandre sur des acheteurs plus nombreux. Je sais bien que les producteurs anciens, par la puérilité fréquente de leurs règlements, visaient plus souvent la perfection qu'ils ne l'atteignaient; et que nous, au contraire, en poursuivant

l:i quantité seule des produits, nous obtenons fréquemment leur qualité. Mais nous avons, — et c'est un peu la faute de nos théoriciens, — trop d'indulgence pour ces peccadilles que nos codes dénomment « tromperies sur la qualité de la marchandise vendue » et sur lesquelles nos agents de police ferment les yeux. L'histoire de la probité commerciale, si Ton parvenait à l'écrire, pourrait bien se réduire à l'évolulion du mensonge commercial : beau sujet pour un livre à faire. Quoi qu'il en soit, il est certain que, lorsque, à une certaine époque, sur certaines catégories d'articles, souffle un vent de friponnerie courante alimenté par une réclame éhontée, il y a conflit entre le producteur fripon et le consommateur dupé, qui trop tard ouvre les yeux; et c'est là une crise qualilalive aussi digne d'attention, malgré son caractère en général moins retentissant et moins alarmant, que les crises quanlilalives dont ou a si patiemment étudié les causes et cherché les lois. Ces crises sourdes, elles aussi, sont-elles périodiques? Sont-elles aussi légiférables? C'est ù examiner.

Assez fréquent, pareillement, quoique inverse du précédent, est le cas où le défaut d'adaptation entre le produit et le besoin consiste en ce que le consommateur consomme mal, emploie gauchement le produit, le détourne vers des fins autres que <*a véritable distinction, ou tout simplement le gaspille. Ce gaspillage va croissant dans les sociétés en train de se civiliser à la moderne, et c'est un des plus graves abus, et des plus inaperçus, de notre état socinP. Il arrive aussi fort souvent que des peuples barbares, copistes de nos nations civilisées, ne savent pas porter les vêtements, les chapeaux, les bijoux qu'ils nous achèteni, nos oripeaux dont ils s'affublent. Bien plus souvent encore, combien de livres sont mal lus et compris toul^à l'envers de la pensée de l'auteur ! Combien de connaissances ingurgi-

(1) Voir le livre spirituel et pénétrant de Novicow sur le» Gaspillage* modeimee.

tées et mal digérées ! Tout cela rentre dans le 4* des oppositions économiques, ci-dessus distinguées, entre la production et la consommation.

Les oppositions quantitatives n'en restent pas moins très dignes de l'attention qu*on leur a prêtées. On peut même dire qu'elles sont beaucoup plus fréquentes qu'il ne semble. Si Ton entend par quantité de désir la somme des désirs individuels relatifs à un objet ou à un acte, multipliée par Yiniensiié moyenne de ces désirs, on a lieu de penser que la quantité d'un désir de consommation quelconque se trouve bien rarement égale à la quantité du désir de production correspondant. Mais cette équation exclusivement psychologique n'est pas ce qui importe ici ; ce qui importe, c*est que la quantité de choses que le consommateur désire acquérir soit égale à celle des choses que les producteurs désirent vendre. Or, le total des sommes d'argent que le public, à un moment donné, destine à Tachât d*un article est bien rarement égal au total des sommes d'argent que Tensemble des reproducteurs de cet article souhaite et compte retirer de sa reproduction. Entre ces deux quantités, entre ces deux totaux, il y a toujours un certain écart, sensible ou insensible. S*il est insensible, on dit qu'il y a équation, c'est l'état normal. S'il est senti, il y a crise ou commencen^ent de crise. Mais c'est seulement quand la production est sentie supérieure à la consommation qu'on a rhabitude de dire qu'il y a crise, car c'est une anomalie toujours difficile à faire disparaître et qui ne disparaît jamais sans souffrances. Quant à l'anomalie inverse, qui consiste dans l'infériorité sentie de la production relative* ment aux besoins de la consommation, elle s'efface d'ellemême et sans douleur s'il s'agit d'articles industriels d'une fabrication extensible indéfiniment au gré de l'homme. Mais, s'il s'agit de produits agricoles, de subsistances, c'est la plus grave des crises, c'est la famine ou la disette. La famine, la disette, c'est la seule crise connue des peuples prî-

8 L'OPPOSITION ÉœNOMIQUE

mitifs. Elle esl précisément ropposé de nos crises indus- Irielles.

Outre les oppositions des produits avec les produits, des besoins avec les besoins, et les oppositions des uns avec les autres, il y a les oppositions monétaires, financières. Celles-ci consistent aussi soit en conflits de la monnaie avec elle-même, soit en désaccord de la monnaie avec les besoins et les marchandises. Le premier cas a lieu quand, par suite de l'altération des monnaies ou de 'quelques-unes d'entre elles, leur valeur nominale est en lutte avec leur valeur réelle, qui la contredit, — ou bien quand deux métaux, Tor et l'argent, liés par un rapport officiel et fixe de valeur, ont entre eux un rapport réel diiïérent, d*où résultent des conflits semblables nés de semblables contradictions. C*est la grande question du bimélallisme. La monnaie est en désaccord avec les marchandises et les besoins, quand la quantité de. monnaie en circulation est en excès ou en déficit relativement à la quantité de marchandises produites ou de services ofTerts et au besoin général d'échange. L'argent est alors plus offert que demandé ou plus demandé qu'otTert. D'autres crises financières, plus circonscrites, ont pour cause une épidémie momentanée de faillites, de désastres commerciaux, qui ne sont autre chose qu'un manque de monnaie dans certaines mains d*où Ton attendait une continuation de versements, attente trompée, contradiction douloureuse des espérances par les faits, qui est due soit à des spéculations aventureuses, à des erreurs d'appréciation et d'évaluation de chances, soit à des catastrophes telles que le phylloxéra ou le Panama.

Nous n'avons parlé jusqu'ici que des of^ositions-luttes. Les oppositions-rythmes, très importantes aussi à considérer, consistent dans les alternatives contraires do hausse et de baisse, d'augmentation et de diminution, àHnflation et de dépression comme disent les Anglais, que présente la production ou la consommation de chaque article, ou de

Tcnsemble des articles, y compris la production et la circulation des monnaies, et d*où résultent les oscillations des prix.

Après ce coup d'œil jeté sur Tensemble des oppositions économiques, envisageons-les séparément et commençons, conformément à ce qui vient dit d'être plus haut, par la théorie des prix.

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