LIVRE V L'ACTIVITÉ OU LA VOLONTÉ
I. Définitions. — Au sens général dn mot, toute la vie psydhique Ti'est qu'activité. Cela est vrai biologiqnement ; car tous les processus vitaux ne sont que des mouvements : vUa in motii. Cela est vrai psychologiquement ; car la vie psychique est pur djTiamisme. L'activité de la pensée, en particulier, ne le cède en rien aux activités de l'action proprement dite : penser, c'est toujours agir.
Au sens restreint du mot, on entend par activité Vensemhle des mouvements et des actes extérieurs par lesquels se réalise la vie de relation. Cette vie manque au végétal, qui ne se déplace pas, mais utilise sur place et de son mieux le milieu extérieur, qu'il accepte tel quel. L'animal se déplace, va chercher sa nourriture, fuit ses ennemis ou les combat, se rapproche et s'éloigne des objets, se meut et les meut, etc., bref, modifie et varie sans cesse ses relations avec eux. H le fait grâce à des appareils physiologiques de locomotion et d'action ; appareils composés anatoiTiiquement d'os, de tendons et de muscles chez les animaux supérieurs. Nous avons donc d'abord une activité pliysiologique et musculaire.
Mais nous avons en plus une activité psychologique. Car, et c'est là le grand fait, l'action musculaire est progressivement dominée par la conscience ; la vie de relation est déclenchée et dirigée par des sensations et des idées, par des connaissances. La volonté, au sens le plus étendu du mot, celui oii on l'attribue aux animaux aussi bien qu'à l'homme, exprime ce fait général ; elle est la facilité qui assure à la conscience la disposition de Vactivité du corps. Elle est donc la plus haute et la dernière manifestation de l'influence du moral sur le physique. Avec elle, nous achevons l'analyse du rôle de la conscience dans la vie ; et nous vérifions indéfiniment l'inanité dps thèses mécanistes sur
la conscieuce épiphénomène de luxe et inefficace. Cet épiphéntunene va nous apparaître progressivement comme le phénomène biologiquement le plus indispensable et le plus efficace.
II. Évolution de l'activité. — On la formule généralement ainsi : il y a d'abord le réflexe, qui n'est <si'une activité physiologique automatique ; puis viennent Vinathici et ^habitude, qui sont des activités psychologiques automatiques ; puis enfin la volonté proprement dite, réservée à l'homme, et qui est une activité intelligente et libre. La formule est juste, en tant qu'elle exprime un ardre d'apparition ; elle ne l'est plus si on lui fait exprimer un ordre de substitution. L'on entend souvent, en effet, que le réflexe disparaît devant l'instinct, et que l'instinct disparaît à son tour devant la volonté. Or il n'en est rien. L'instinct se superpose aux réflexes qu'il utilise ; et la volonté conserve, en les dirigeant, les réflexes et les instincts. L'activité évolue par différenciations successives de fonctions, dont les dernières présupposent les premières, qu'elles ne détruisent ni ne remplacent. C'est ainsi que nous avons vu évoluer la connaissance, de la sensation à la pensée ; les fonctions intellectuelles inférieures fournissant un point d'appui aux fonctions supériem-es qui les absorbent. Et c'est ainsi qu'évolue toute vie (p. 57)
m. Le phénomène biologique fondamental de lactivité. — C'est •loncle rétlexo. d'après ce que nous venons de dire. Il inaporte d'en établir dès l'abord une conception exacte et compréhensive.
i. Conception physiologique et psychologique. — Les physiologistes envisagent de préférence le réflexe dans un cas privilégié, celui du mouvement déterminé par une excitation périphérique chez les animaux à système nerveux. L'excitation, recueillie par un nerf centripète, ou sensitif, aboutit ii un centre, où elle provoque une décharge nerveuse qui va, par un nerl'centrifuge, ou moteur, contracter quelque glande ou quelque muscle. Tels le rcllexe rotulien, le réflexe palpébral, les réflexes de la salivation, delà déglutition, etc. — Les psychologues, à leur tour, caractérisent le mouvement réflexe par son absence de conscience. En efl'el. l'excitation déclenche la réaction avant de donner lieu à une sensation. • El si la sensation survient, comme il arrive chaque fois qu'on perçoit le mouvement accompli, elle ne survient qu'après coup, et n'a pas intervenu dans sa producliun. — Ces déflnitions sont justes, mais elles sont tout extérieures, néclairent pas le phénomène, et ne l'envisagent que dans ses manifestations les plus classiques. Il va des réflexes chez les animaux inférieurs sans systèmes musculaire et nerveux différenciés. Il convient donc d'élargir et d'approfondir nos définitions.
2. Conception biologique. — Concevons d'abord biologiquement tout aninial comme un réservoir de forces internes, accumulées dans sun organisme, et paiticuliercmeiit dans son système nerveux. Cet animal
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est d'abord un corps situé dans le inonde extérieur. A ce titre, il participe aux mouvements physiques ; d'autres corps peuvent le déplacer et le hem'ler ; il est soumis aux lois de la pesanteur, de réiectricité, de la lumière, etc. Tous les mouvements physiques qu'il subit de ce chef sont soumis aux lois delà causalité physique, et au principe d'inertie: ce sont des phénomènes déterminés par des causes, et où la réaction est égale à Vaction. Mais l'organisme vivant a, en outre, ses mouvements propres, où il actualise son potentiel d'énergies internes; mouvements non plus déterminés par des causes, mais déclenchés par des excitations. Et nous avons à leur appliquer la formule nouvelle et biologique de V inégalité de la réaction et de son excitation. C'est pourquoi nous disons que celle-ci déclenche, et non pas qu'elle cause, la réaction, qui la dépasse toujours. 11 n'y a plus inertie, mais spontanéité ; car lacause dernière et adéquate de la réaction est dans les forces internes libérées, et libérées Analement selon des nécessités biologiques, selon les besoins de l'organisme vivant. Appelons réflexe tout mouvement vital déclenché par une excitation quelconque.
Ces mouvements réflexes sont caractérisés immédiatement par leur automatisme, par leur uniformité et par leur adaptation. Ils sont auto matiques. et font immédiatement suite à leur excitation suffisante. Ils sont uniformes, et sont des mouvements -stéréotypés, toujours les mêmes. Ils sont enfin adaptés, et jouent dans la vie un rôle conforme aux finalités de l'être vivant.
3. Diverses formes de réflexes. — D'autre part, un mouvement vital peut être déclenché par divei'ses excitations. Soit par exemple un mouvement d'extension de mon bras. Ce mouvement peut être déterminé par mon voisin, qui me le saisit et me l'allonge; c'est alors un mouvement physique. Il peut être en outre provoqué par un choc sur le coude; c'est un réflexe à excitation extérieure, analogue au réflexe rotulien. Il peut également fai;^e suite à quelque excitation physiologique interne ; j'étendrai alors le bras comme les enfants le font au berceau, et l'on dira que je le fais, comme eux, par démangeaison de dépenser un trop-plein d'énergies. Il peut aussi être consécutif à une perception, comme si je vois un fruit sur le compotier, et y tends la main 11 peut enfin réaliser une volonté explicite, et alors je meus le bras parce que je veux le faire. En tous ces cas le mouvement est resté physiquement le même. Dans tous également, sauf dans le premier, il a été accompli par le jeu de forces internes déclenchées par des excitations ; c'est donc toujours un réflexe. Mais il convient de retenir la diversité dos stimuli qui provoquent le réflexe : stimulus physique et externe, stimulus physiologique et interne, stimulus psychologique d'une représentation ou d'une volition. L'évolution de l'activité se fait, pour une bonne part, grâce à l'excitation de nos réflexes fondamentaux par des stimuli nouveaux et de plus en plus psychologiques.
4. Associatiom de réflexes. — Enfin, nous n'avons envisagé jusqu'ici le réflexe que dans le cas d'un mouvement simple, ou relativement simple. Il y a aussi, et surtout, des mouvements composés, qui ne peuvent se concevoir que par dos associations de réflexes. Associations simultanées, comme lorsque les mouvements automatiques de la main entraînent ceux des bras et du corps. Associations successives, comme lorsque les réflexes de la salivation entraînent cens de la déglutition, puis ceux de la
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dicestion. puis ceux de rassimilation. etc. Il v a ainsi des chaînes de réflexes dans la plupart de nos activités vitales. Ces chaînes s'agencent, chez les animaux supérieurs, dans les centres nerveux, qui ne servent pas seulement à transformer l'excitatinn en réaction, mais encore, et même davantage, à organiser la suite des mouvements vitaux. L'encéphale, en particulier, est le lieu des associations physiologiques de réflexes, avant d'être le lieu des associations psychologiques d'images et de connaissances (p. 152).
IV. Utilisations biologiques des réflexes. — Ils dominent les processus de toutes nos vies. On les retrouve en particulier :
1. Dans la vie organique, qui est assurée par le jeu indéflni de réflexes organiques kstimuH intérieurs. C'est par eux que se réalise le dynamisme continu des fonctions vitales de 1 assimilation et de la désassimilation des aliments, de la circulation du sang, etc. Tout se fait par des mouvevemenls indépendants de notre volonté, mais non pas indépendants les uns des autres, ni des nécessités organiques. Ils se servent mutuellement d'excitations les uns aux autres: ils se composent et se suivent au mieux des besoins de la vie. On trouve là le premier cas de Vautomatismc physiologique, dont la prodigieuse activité du cœur, si énergique, si infatigable, et si bien rythmé, nous donne l'exemple le plus éclatant. Automatisme qui reste sous la direction du bulbe, notre plus ancien cerveau, celui qui préside à la vie végétative.
2. Dans la vie de relation. — C'est ici le lieu de reprendre les distinctions énoncées plus haut.
a Nous avons d'abord les réflexes moteurs kstimuli extérieurs. Ce sont ceux qui ont le plus frappé par leur soudaineté, par leur absence de psychisme, et par leur automatisme, qui est toujours un automatisme pbvsiologique.
h, .Nous avons ensuite [ei> instincts e{ les hahitudcs, qui ne sont point des mouvements nouveaux, mais la foordinalion de mouvements anciens, désormais déclenchés et dirigés par des repré.sentalions. Tout instinct et toute habitude est essentiellement à base de réflexes, mais derédexes à stimuli psychiques. C'est pourquoi il faut invoquer désormais un automatisme psychologique. Aussi, tandis qu on parle de mouremcnt.'i réflexes, on [larle. «'t à juste titre, d'actes instinctifs et habituels. 1/acte commence au moment où le mouvement devient volontaire, au sens le plus général du mot, c'est-à-dire émane de la conscience. Tn enfant au berceau qui agite au hasard bras et jambes, fait des mouvements; il fait un arle en tendant les bras à un objet qu'il désire atteindre. Tons les actes instinctifs et habituels mettent évideninient enjeu chez nous l'encéphale, pour la coordination des représentations et des réflexes qu'ils utilisent.
c, Enfin la volonté proprement dite, ou la fonction de dirrction de faction par la pensée réfléchie, r<'ali>e ses fins et ses plans en se soumettant toute l'instrumentation des instincts et des habitudes, d'abord, puis, avec eux et par eux, des réflexes. Klle non plus ne crée pas de mouvements nouveaux, mais disjiose de tous les mouvements. F'^lle a à son service tout l'automatisme physiologiijue ^uKiins celui de la vie organique, qui lui échappe normaleiui-nt). et lou! l'autoniatisme psychologique, l'un et l'autre soumis a sa liberté. Il lui revient de déclen-