‹ Psychologie naturelle (volume 3)Chapitre 1 sur 17 · ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE SUR LES PERSONNES QUI COMIIETTENT L'INFANTICIDE · texte numérisé non relu

ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE SUR LES PERSONNES QUI COMIIETTENT L'INFANTICIDE

Avant d'entrer en matière, nous étudierons les circonstances qui déterminent la séduction, et nous étudierons aussi Tétat moral des jeunes filles séduites. L'appréciation qui accuse toutes ces filles d'immoralité et de perversité, sans aucune distinction, prouve la légèreté avec laquelle se forment souvent les opinions les plus graves.

ARTICLE I"*. ^ De la séduction.

Une jeune fille morale peut être séduite si, exposée aux causes excitantes de l'amour, elle est susceptible d'être mise dans Vétat passionné par ce sentiment.—Une jeune fille peut donc être séduite sans être pour cela immorale.

— Conduite cruelle de la société envers la jeune fille séduite. — - L'être méprisable dans la séduction, est le séducteur qui ne tient pas ses promesses.

— Inconvénients de la loi qui défend la rechercbe de la paternité.

La nature a donné à Thomme et surtout à la femme le besoin d'aimer, besoin qui prend sa source dans un des sentiments lespluspuissantsdeThumanité, celui sur lequel est basée la conservation de Tespèce. Ce sentiment, qui s 'élève si facilement à Tétat de passion, surtout dans les cœurs neufs, estégalement un de ceux qui, sous Tinfluence m. 1

des causes qui Texcitent, met le plus souvent Tesprit dans Tétat passionné. Nous trouvons ces causes dans une fréquentation trop suivie des personnes du sexe opposé, dans les tendres regards, dans les serrements de main, dans les paroles ardentes. Lorsque la passion excitée occupe ainsi Tesprit, elle n'étouffe que trop souvent la prudence , la prévoyance des suites fâcheuses qui peuvent résulter de ses entraînements, le sentiment religieux , le devoir de résister ; elle voile même la pudeur ; en un mot, elle fait taire involontairement dans la conscience tous les sentiments moraux qui pourraient s'opposer à l'abandon . La flUe la plus vertueuse, la plus pudique, peut subir la séduction, et les faits l'ont souvent prouvé, si, habituée à la fréquentation d'une personne aimée, elle est susceptible, par une disposition particulière , de tomber dans l'état passionné. La faute commise et la passion satisfaite, les sentiments moraux représentant la raison , momentanément étouffés, reparaissent, et avec eux les regrets égoïstes et le remords moral. Les personnes qui, exposées aux circonstances favorables à la séduction, n'ont pas succombé, doivent leur préservation à ce que l'amour ne les a point mises dans l'état passionné, soit parce que l'amour n'avait pas la vivacité suffisante pour produire cet effet, soit parce que l'amour ayant moins de vivacité que les sentiments moraux qui peuvent combattre ses entraînements, ces sentiments moraux n'ont point été étouffés. Ces personnes, ayant toujours entendu la voLx de la raison , sont restées maîtresses d'elles-mêmes ; elles ont pu résister aux désirs amoureux par une décision de leur Ubre arbitre , ou par ime décision provenant de considérations rationnelles égoïstes, plus puissantes sur leur esprit que le désir amoureux.

Si Vexpérience a démontré que, dans tout ce qui se rattache à Vamour, Thuioanité est fragile, que la chair est faible, les eflTete de cette faiblesse ne doivent pas être tous attribués au libre arbitre ; ces eflTets sont bien souvent dus à des entraînements qui absorbent complètement Tesprit, entraînements dans lesquels tout est oublié, c'est-à-dire, dans lesquels tous les sentiments qui pourraient les combattre sont étouffés, paralysés. Pour qu'une jeune fille innocente et pudique succombe dans cet état passionné, que lui faut-il? Un défaut de surveillance de la part de ses parents, Tintervention des causes excitantes de Tamour, et une disposition particulière à être facilement dominée par les sentiments qu'elle éprouve, à tomber, en un mot, dans Tétat passionné. Telles sont les causes involontaires qui font son malheur.

Lorsque la jeune fille a eu des rapports avec son amant, désireuse plus que jamais de l'attacher à elle, afin d'obtenir le mariage qui lui a été promis, elle n'ose plus rien lui refuser dans la crainte de lui déplaire. Ce n'est pas seulement son corps et son âme qu'elle abandonne alors à son amant, dans le but d'obtenir le mariage, c'est encore tout ce qu'elle possède. Combien d'êtres dépourvus de sentiments moraux profitent de cette circonstance pour voler leur maîtresse, pour la dépouiller entièrement de ses épargnes, sous mille prétextes se rapportant au mariage promis et qu'ils n'ont pas l'intention de réaliser ! Et puis, l'affection de la femme, contrairement à ce qui arrive trop souvent chez l'homme, augmente par le fait des rapports sexuels. En général, les jeunes filles séduites même par la violence ne refusent plus rien après, à leur séducteur, se sentant intimement liées à lui et ne voulant pas l'éloigner d'elles, dans

Tespoir d'obtenir la consécration légale de leur union. Elles ne repoussent les nouvelles demandes de leur séducteur, que si elles éprouvent de Taversion pour lui, que si ridée du mariage avec lui leur est insupportable.

Précisons également la nature de la culpabilité des jeunes filles qui après leur chute ont des relations avec leur amant , soit en vivant maritalement avec lui , soit en n'ayant avec lui que des rapports éloignés. Examinons cette question sans prévention et de bonne foi. Que veut la morale dans Tunion des sexes ? Deux choses : en premier lieu, réprouvant la promiscuité, elle veut la fidélité et la constance; secondement, elle proscrit le libertinage. Par ce mot nous entendons les rapports sexuels qui ne peuvent aboutir à la conception. La morale seule n'exigeant pas autre chose, la jeune fille restée fidèle à son amant n'a donc pas violé la loi morale; elle est seulement en contravention avec la loi civile et la loi religieuse, qui, dans rintérêt de la famille et de la société , consacrent l'indissolubilité des liens par des cérémonies appelées mariages. Je n'ai point l'intention de déprécier en aucune manière ces consécrations, en considérant comme pouvant être parfaitement morale la femme qui, sans leur concours, cohabite avec l'homme; je regarde autant que qui que ce soit ces consécrations comme des institutions fort sages, indispensables même, pour cimenter les liens de la famille. Mais il ne faut pas prendre, malgré son importance, cette double sanction, conforme avec la loi morale, pour la loi morale elle-même. Gomme on a fait à la fille-mère une situation déplorable, il est bon de descendre jusqu'au fond des choses, et de démontrer que sa faute est loin d'avoir la gravité qu'on lui suppose, de mériter surtout l'afiFreux

supplice moral qu'on lui inflige. Il est bon de démontrer enfin que la pit\é que Ton aurait pour elle ne serait que juste. Je reconnais cependant que la fille séduite qui vit maritalement soit désapprouvée par la société, par la raison qu'elle contrevient à la loi civile et à la loi religieuse instituées par cette société , et également par la raison que, sans cette sanction légale qui rend l'union indissoluble, la femme qui vit dans cette fausse situation est davantage exposée à l'infidélité, à la violation de la loi morale, si la nature ne l'a pas douée de bons sentiments énergiques. Mais pour avoir le droit de blâmer, la société n'a pas celui d'être injuste et cruelle.

Comment la société agit-elle à l'égard de la jeune fille qui va devenir mère, et après ses couches, aux moments où cette infortunée aurait le plus besoin de secours, d'appui, de consolation? On la regarde avec mépris, elle est souvent abandonnée par ses parents, par ses amis; elle est honnie par certaines personnes qui croient faire preuve de vertu en se montrant impitoyables à son égard ; elle ftst délaissée même par celui qui l'a séduite et qui est la cause de son infortune. On lui enlève son gagne-pain, on la couvre de honte, on la réduit à la misère. Ce traitement cruel, pour n'être pas celui que subissent toutes les fillesmères, les menace toutes cependant, et elles le savent, n est en réalité celui qu'on leur inflige le plus fréquemment, surtout dans les campagnes. Enfin, parmi les ministres du culte, il s'en trouve qui , animés d'un zèle mal placé, éloignent de ces filles les secours delà charité, sous prétexte qu'il ne faut pas encourager le libertinage. Et cependant le modèle qu'ils ne devraient jamais perdre de vue a pardonné à la femme adultère, en prononçant les

admirables paroles que chacun sait. Il a pardonné aussi à Madeleine la pécheresse, parce qu'elle avait beaucoup aimé!

La circonstance suivante est bien faite pour mettre en relief l'inconséquence, l'absurdité même des procédés cruels dont on abreuve la fiUe-mère. Seule avec son enfant, alors qu'elle est tant à plaindre, on la méprise; le mot : déshonneur, retentit à ses oreilles. Eh bien ! que celui qui l'a séduite par de douces paroles, par des promesses de mariage, soit louché de l'infortune de sa victime et tienne sa parole en lui accordant ce qu'elle désire, la sanction civile et religieuse ; alors la scène change : cette consécration eflFace le déshonneur ; la jeune femme est acceptée partout, et sa faute est bien vite oubUée. On lui restitue ainsi son honneur, parce qu'il a plu à son amant de tenir sa promesse ! ! I

On dit, il est vrai, que l'on déverse tant de mépris sur la fille séduite , afin d'empêcher les jeunes filles de succomber à la séduction. Les personnes qui tiennent ce langage connaissent bien peu le cœur humain et les effets de l'état passionné; elles ignorent que la jeune fille se livre dans un moment où toutes les craintes, où tous les sentiments moraux qui pourraient la retenir, sont étouffés dans son cœur, où les conséquences de son abandon ne sont point présentes à sa pensée , vérité fort bien exprimée dans les deux vers suivants :

Quand on aime d'amour extrôme, Peut-on songer au danger* ?

S'il est un rôle méprisable , odieux, déshonorant dans

celte circonstance, n'appartient-il pas tout entier à celui

* Romance du Muletier, opéra d'Hérold.

qui manque à ses engagements, après avoir mis la fille qui a eu foi en lui dans une position pénible, avec une charge souvent au-dessus de ses' forces? N'est-il pas absurde d'infliger à sa victime la punition qu'il mérite ? L'agresseur qui a troublé le repos de la jeune fille ne doit-il pas être responsable de ses œuvres, et obligé par la loi à remplir ses engagements, à réparer le plus grand de tous les dommages, celui qui détruit l'avenir de la jeuuQ fille? Au lieu d'en être ainsi , la manière ridicule et immorale dont la société apprécie la conduite du séducteur, le titre d'homme à bonnes fortunes, auquel le monde attache malheureusement une certaine considération, tout concourt à Tencourager dans sa conduite criminelle ; et ce qui est plus déplorable encore, c'est la loi détestable qui interdit la recherche de la paternité, et qui protège , pour ainsi dire, le séducteur dans sa mauvaise foi. Cette loi, dont les inconvénients et l'injustice ont sans doute échappé aux législateurs ; cette loi que l'on croirait avoir été décrétée par une compagnie de libertins, tellement elle est propice à encourager le vice ; cette loi, en opposition complète avec toutes celles qui accordent une réparation aux dommages, a été justement anathématisée en ces termes par un orateur célèbre * : « J'entends tous les jours louer cette loi qui défend en France la recherche de la paternité ! Qu'elle soit maudite, car elle enfante le crime ; elle permet qu'un libertin séduise une jeune fille, et quand il l'a souillée de son amour impur, quand une créature de Dieu rem« dans ses entrailles qu'il a fécondées, elle lui permet, cette loi, de la chasser en détournant le regard ! Vous voyez bien que cette loi est la honte pour l'homme et pour la femme ;

i M. Jules Favre; Plaidoyer pour M. Armand, 1864.

c'est la cause de tant d'infanticides ! » Cette loi fortifie malheureusement, dans Tesprit des gens de basse moralité, Tétrange pensée que la séduction est pour Thomme un innocent badinage. On voit en eflTet des individus qui se font scrupule de porter tort à autrui dans ses propriétés, qui se conduisent bien dans le monde, mais qui montrent une absence complète de sens moral et de raison à rég2#d de la séduction des jeunes filles. Ces individus promettent à celles-ci le mariage comme appât; puis ils les abandonnent lâchement en riant de leur crédulité. On voit même des pères de famille encourager leurs fils dans cette abominable voie, en plaisantant sur la cour que ceux-ci font aux fillettes, et en disant qu'il faut bien que jeunesse se passe. Ils ne sentent pas que la conduite du séducteur de mauvaise foi est pire que celle d'un voleur d'argent, et que le dommage commis n'a de réparation complète que parle mariage. Que diraient-ils si leurs filles avaient le malheur d'être séduites? Non, certainement, ces gens-là ne possèdent pas le sens moral, ou ne le possèdent qu'incomplètement; et s'ils mènent une conduite régulière sous d'autres rapports, ils le doivent, soit à ce qu'ils n'ont pas des sentiments pervers qui les portent à commettre d'autres méfaits, soit à ce que des sentiments égoïstes plus puissants que leurs désirs pervers les détournent du mal. Ces hommes font réellement partie de ces êtres égoïstes que Larochefoucauld a si bien dépeints dans ses Maximes, en croyant peindre l'humanité tout

entière,

L'opinion pubUque et les lois doivent entrer dans une voie de justice à l'égard des flUes-mères : la première, en rapportant sur te séducteur qui ne remplit pas ses enga-

gements tout le mépris qu'elle a déversé jusqu'à présent sur la fille séduite ; les secondes, en accordant à celle-ci la réparation du dommage qui lui est fait, ce Garantissez la femme contre Thomme, dit M. A. Dumas fils* : que la loi prévoyante qui va jusqu'à rendre le propriétaire responsable des dégâts que cause son égout, son valet ou son chien, rende au moins l'homme responsable de son enfant, dans quelque condition qu'il Tait mis au monde. Qu'elle commence par proclamer que : donner le jour à des créatures nouvelles pour la seule satisfaction de sa passion et de son plaisir, sans leur donner un nom, une honorabilité, une famille , un patrimoine , un travail , un exemple ; sans accepter enfin, en aucune façon, la solidarité de la chair et de l'âme avec l'être que l'on a fait jaillir des profondeurs les plus intimes de son être, est une atteinte à la sûreté générale ; et les pères oublieux ou légers, les charmants mauvais sujets chantés par les vaudeviUistes, diminueront rapidement. C'est la comphcité de votre loi qui crée la facihté des mœurs. Autorisez la femme à dénoncer le père de son enfant, et, à ces irrésistibles passions qu'inspirent les femmes, les hommes résisteront tout à coup avec une vertu (Jont ils ne se seraient jamais crus capables. y> La loi qui autoriserait la femme de dénoncer le père de son enfant retiendrait indubitablement les séducteurs sans amour, dénués de sentiments moraux , qui compromettent froidement l'avenir d'une Jille pour se procurer un instant de plaisir. La perspective de fa responsabilité à laquelle ils s'exposeraient saurait en effet les retenir souvent. Je ne comprends l'opportunité d'empêcher la recherche de la paternité qu'à l'égard des fem-

1 Afiaire Glémeaceau, pag. 53.

tties qui vivent dans la promiscuité; cas où cette recherche ne peut donner aucun résultat.

Concluons, en premier lieu, que la séduction peut coïncider, chez les jeunes filles, avec une moralité parfaite. Leur chute ^t due alors à ce qu'ayant été exposées aux causes excitantes de Tamour, cette passion les a momentanément dominées dans Tétat passionné, état qu'une disposition individuelle rend facile chez certaines personnes. Cette connaisance a son importance pratique, elle fait sentir la nécessité d'exercer sur les jeunes filles, même les plus sages et les plus réservées, une surveillance assidue. C'est le moyen le plus sûr de prévenir les effets de la faiblesse humaine. Le ^and poète allemand Goethe a exposé trèsexactement dans Faust les conditions voulues pour qu'une innocente créature puisse être séduite. Marguerite est représentée sans famille , sans surveillance , livrée à ellemême; son père est mort, son frère est à la guerre; sa jeune sœur, qu^elle affectionnait et qu'elle soignait comme une mère, est morte ; sa mère existe, mais dévote égoïste, elle ne s'occupe pas de sa fille. Cette femme est tellement insignifiante, qu'elle n'intervient pas comme personnage dans le»roman ; die laisse sa fille aller seule partout, fréquenter une voisine aux mœurs équivoques. C'est chez celle-ci que Marguerite est courtisée par un élégant cavalier, qui met en^ œuvre, pour arriver à ses fins, la flatterie, les protestions d'amour, les riches présents. Sous cette influence, laipauvre jeune fille est mise par l'amour dans l'état passionné, et succombe.

Concluons, en second lieu, qu'une cause importante de la séduction réside dans la déplorable loi qui met l'homme à l'abri de toute réparation envers sa victime, loi suppri-

mant le seul frein capsule de retenir l'individu dénué de sens moral, qui se fait un jeu barbare de Uromper les fiUes et de \g& abandonner après la séduction.

ARTIGUB n. >- Ganses de riUftuiticide ches les flUes morales.

Ces eauses sont la position difficile et cruelle faite par la société aux filles» mères, et l'absence chez ces infortunées, avant Taccoucheinent et au moment où elles accouchent, du sentiment de l'amour maternel; œtte affection n'apparaissant en général, et n'acquérant sa vigueur que sous l'influence de la présence de Fenfant et des soins que la mère lui donne.

Je n'énonce qu'une banalité, en disant que les principales causes de Tinfanticide se trouvent dans les consé* quences de la séduction, dans l'abandon général auquel est exposée la fille-mére, dans la di£Eiculté qu'elle entrevoit de nourrir et d'élever son enfant, dans la perspective de la misère, et surtout du déshonneur etclu mépris. Aussi les prostituées, n'ayant plus à compter avec la perte de la considération, ne commettent pas l'infanticide. Toutes ces causes, quelque puissantes qu'^es soient, ne produiraient cependant pas l'infanticide, si la fille grosse, ou qui vient d'accoucher, éprouvait le sentiment de l'amour maternel, car ce sentiment défendrait avec énergie la vie du nouveauné contre toute pensée homicide.

Le sentiment de l'amour maternel est loin d'être également développé chez toutes les femmes. De même que tout autre sratiment, il peut manquer tout à fait ou être excessif; et entre ces deux extrêmes, il peut présenter en puissance une foule d'intermédiaires. Il y a des femmes qui aiment l'enfant avant d'être enceintes : leur amour est alors manifesté par le vif désir qu'elles ont de devenir mères. D'autres ne chérissent l'enfant que dès qu'elles le

— Importent dans leur sein; elles se soignent et s'imposent mille privations pour que rien ne puisse lui nuire; ses premiers mouvements les font tressaillir de bonheur, et si elles passent quelque temps sans les ressentir, elles en deviennent inquiètes ; lorsqu'il est sorti de leurs entrailles, elles expriment leur joie , malgré les affreuses douleurs qu'elles viennent d'endurer. En général, ce sentiment n'est ni aussi vif ni aussi précoce. Chez la grande majorité des mères, il est très-faible ou à peu près nul avant et au moment de l'accouchement, et il ne prend sa force, sa vive énergie, que par la présence de l'enfant, par l'habitude de le voir, de le soigner. Aussi les mères qui ont vu à peine leur enfant, l'ayant mis en nourrice hors de chez elles, n'ont pour lui qu'un amour médiocre. L'enfant est-il malade, elles s'en inquiètent peu, elles ne s'attachent pointa son berceau pour veiller sur lui. A-t-il quelque difformité, elles diront avec sang-froid qu'elles préféreraient le voir mort, surtout si c'est une fille. Meurt-il, elles sont bientôt consolées. Rien ne prouve la faiblesse de l'amour maternel à la naissance de l'enfant , comme la possibilité qu'ont alors beaucoup de mères, de l'abandonner à la charité publique, possibilité qui disparaît de plus en plus à mesure que la mère le voit et lui donne ses soins;, car cette affection, excitée par l'enfant lui-même, grandit à pas de géant. En peu d'instants, dans quelques heures, dans quelques jours au plus, cette affection deviendra une des puissances instinctives les plus grandes du cœur humain. Personne, mieux que le médecin-accoucheur, n'est à même d'observer ces divers phénomènes. Le fait suivant, rapporté par y Indépendance belge du 10 février 1862, nous montrera la promptitude avec laquelle la mère est envahie

par raffection pour son enfant, en lui donnant des soins : « Une domestique étant tombée tout à coup malade , on reconnaît qu'elle vient d*accoucher. On cherche Tenfant, on le trouve dans les latrines ; il respirait. On le réchauffe, on le frictionne, il se remet complètement. Sa mère le demande, et les soins et les caresses qu'elle lui prodigue depuis , témoignent de son affection pour lui ainsi que de son repentir.» Le sentiment de Tamour maternel étante chez beaucoup de femmes enceintes, un germe qui dort et qui ne s'éveille que par la vtie seule de Tenfant, par Thabitude plus ou moyis longue de le voir et de le soigner, la fille séduite qui appartient à cette catégorie de personnes se trouve donc privée, pendant sa grossesse et de suite après son accouchement, du sentiment le plus eflBcace pour lutter contre une pensée d'infanticide. Éprouvâtelle l'amour maternel à un faible degré, il peut arriver que la crainte de l'abandon général, de la misère et du déshonneur soit assez vive pour étouffer cet amour et pour empêcher ce sentiment de protéger Ja vie de l'enfant. Mais cela ne sera plus possible lorsque l'affection maternelle aura acquis son développement normal par la présence profongée de l'enfant.

ARTICXE III. — Du libre arbitre chez les filles morales qui commettent rinfanticide.

Bien que les filles morales commettent rinfanticide alors «lu'elles possèdent le libre arbitre, ce n'est pas par ce pouvoir qu'elles décident cet acte, ces flUes n'étant pas dans les conditions voulues pour décider ce crime par le libre arbitre. — Devant se décider entre deux partis qui leur sont imposés par les circonstances, et dont l'un, le déshonneur, répugne invinciblement à leurs sentiments, elles prennent nécessairement l'autre parti, rinfanticide, par lequel elles espèrent échapper, au déshonneur. C'est donc une nécessité instinctive qui ûxe leur décision, et non pas le libre arbitre.

Dans nos observations précédentes, nous avons vu cpie les grands cFÎmes ont été commis, ou par des personnes privées de sens moral, ou par des personnes^ ayant perdu momentanément ce sentinouent daus Tétat passionné, c'estàrdire par des personnes privées de la liberté morde. Mais il n'en est plus de même chez les jeunes filles, qui commettent Tinfanticide. Un grand nombre d'entre elles possèdent le sens moral et entendent sa voix dans leur conscience pendant la préméditation du crime. On ne peut supposer en effet que les diverses craintes qui viennent les assiéger, même celle de perdre leur honneur, étouffent leur s^as moral et les mettent dans l'état passionné, car une personne morale ne peut rester dans cet état que momentanément sous l'influence d'une passion violente, et non pendant des mois entiers. C'est donc bien dans un état de liberté morale, alors que sa conscience réprouve l'infanticide, que la jeune fille douée de sens lùoral prémédite et exécute ce crime. Mais ce qui expUque la possibilité de sa part de commettre cet acte, c'est que, bien qu'elle jouisse du libre arbitre, ce n'est paâ ce pouvoir qui décide et commande l'infanticide, car. le choix qu'elle fait n'est point facultatif : il est forcé, obligé par la nature de ses sentiments. Ce n'est pas entre deux penchants, entre deux désirs, qu'elle choisit, mais entre deux partis que lui imposent les circonstances : celui du déshonneur, delà misère et de l'abandon; ou celui de l'infanticide, quand ce parti est le seul moyen qui se présente à son esprit pour échapper au premier. Si la honte, le déshonneur, l'abandon et la misère sont tellement repoussants pour elle qu'elle ne puisse les supporter, s'ils sont pour elle une impossibilité instinctive, la fille-mère prend nécessairement, quoique à

regret, le parti de rinfanticide ; eUe le pvend^ non parce qa elleieidéaîra, non pow éprouvai: unaa^tijslaotion, car elle le réprouve autant que qui que ce soit, mais par nécessité. De deux partis imposés, ï\m étant impossible, Tautre ne devient-il pas nécessaire? Le sentiment de Thonneur^est si puissant chez oertainea personp,es, que la, moindre atteinte portée à, cet senJ^m^Qt e^ pour elles un supplice moral insupportaUe, L'iiQpQ^ibUité de souffrir cette atteinte ae peut être comprise^ il est vrai, que par les personnes qui ont ce sentiment très-impressionnable ; et si elle est niée par celles chez lesquelles ce sentiment a moins de puissance, c'est certainement à, tort. Rappelonsnous qu'à cause de la grande différence qui existe dans la puissance des sentiments chez les différepts individus, on ne doit pas décider que ce qui est possible aux uns est également possible aux autres. Nous avons insisté plusieurs fois sur ce principe, dont la vérité ressort ici, et ressortira peut-être davantage dans le chapitre suivant, consacré au suicide. Si la honte, la misère etTabandon inspirent à la jeune fille une répulsion aussi invincible que Tinfanticide, elle échappe à ces deux impossibiUtés parle suicide: lafréquence de cet acte chez les filles enceintes indique la fréquence, chez elles, de ces deux impossibilités. L'exemple suivant nous montrera la vivacité que peut avoir le sentiment de rhonneur dans le cœur de la jeui;ie fille; il nous prouvera aussi que la séduction peut coïncider avec une moralité parfaite, et combien est cruelle et déplorable la conduite de la société envers celles qui ont eu le malheur de succomber. «Une jeune personne de 21 ans, fille naturelle, habitait depuis quelque temps Joinville; elle avait eu, à Soissons, une liaison avec un individu qui l'abandonna

avec deux enfants. A Joinville, elle se faisait passer pour veuve. Sa conduite était très-régulière, et elle travaillait nuit et jour pour élever sa petite famille. Une femme de Soissons étant venue s'établir à Joinville, révéla partout les antécédents de Louise et sa véritable position. Ces propos eurent le plus terrible résultat. Avant-hier on entendit les enfants de Louise crier d'une façon inaccoutumée. Après avoir inutilement frappé à la porte, on la força. On trouva une lettre datée de la veille, où elle annonçait que. ne pouvant supporter les reproches et le mépris dont elle était l'objet, elle prenait le parti d'abandonner ses enfants à la charité publique et d'aller se précipiter dans la Marne. Les enfants furent mis à l'hospice* .x)

Le fait suivant nous montrer^ à quel degré peut être portée, chez certaines femmes, la crainte de perdre leur honneur, leur considéjation.cc Ilyavait, ditMittermaier^, dans une prison suisse, une femme à qui Ton avait fait grâce de la peine de mort, encourue par elle pour avoir tué son ' enfant légitime. Distinguée par la pureté de ses mœurs, par sa beauté, par sa fortune, elle était fiancée à un jeune homme qu'elle aimait ; elle devait l'épouser au bout de deux mois. S'étant un jour oubliée auprès de lui, elle devint enceinte. Le mariage eut lieu ; mais Tenfant devait naître deux mois avant le terme de la grossesse indiqué par l'époque du mariage. On allait savoir dans le monde qu'elle s'était oubliée, elle qui avait une si haute réputation de vertu. Cette pensée la tourmentait sans cesse. Laissant ignorer à son mari lui-même sa grossesse, elle résolut de donner la mort à son nouveau-né, ce qu'elle

» Le Siècle du 24 février 1861.

^ De la peine de mort, pag. 170.

exécuta. Son crime fut découvert, fille reconnut sa faute. En prison^ sa conduite était excellente ; eUe s'appliquait à instruire et à réformer les autres condamnées, si bien qu'elle devint un modèle pour les employés eux-mêmes.» Mittermaier cite ce cas pour prouver que les criminels peuvent s'améliorer considérablement. Ce cas est fort mal choisi pour cette démonstration, car cette femme n'avait point à s'améliorer, vu qu'elle aVait toujours eu des sentiments moraux et le libre arbitre. Devant l'impossibilité de supporter le déshonneur, impossibilité dans laquelle la mettait un amour-propre très-impressionnable, elle s'est trouvée, pour échapper à ce qui lui était impossible de supporter, dans la cruelle nécessité de prendre le parti de l'infanticide, qu'elle réprouvait, mais qui ne répugnait pas à ses sentiments d'une manière invincible comme la perte de son honneur. Il y a loin de ces personnes qui deviennent criminelles par une dure nécessité, en faisant ce qu'elles ne désirent pas, à celles qui, privées de sens moral, commettent le crime qu'elles désirent, sans que leur conscience le réprouve. Celles-ci peuvent devenir meilleures parla culture des sentiments rationnels égoïstes qu'elles possèdent, et cela avec des soins longs et assidus ; mais la nature leiu* ayant refusé le germe du sens moral, elles restent toujours moralement incomplètes.

Les moralistes ont émis le principe qu'on doit tout supporter plutôt que de faire le mal. Cette maxime est fort belle, elle est même obligatoire lorsqu'il est possible de la suivre. Mais cette possibilité n'existe pas toujours, il faut tenir compte des impossibilités instinctives coïncidant avec les circonstances fatales dans lesquelles l'homme ne peut pas choisir ce qu'il voudrait, dans lesquelles une dure et m. 2 ,

pénible nécessité l'oblige à choisir ce qui lui répugne et ce qu'il rép^'ouve. Que voudrait choisir la fille-mère? c'est le mariage avec la conservation de son enfant et de son honneur, ce qui ne dépend pas d'elle, n]^is de son amant. Elle se trouve dans le cas de la veuve hindoue qui est obUgée de choisir entre le bûcher et le déshonneur à la mort de spn mari ; elle est dg^ns le cas de celui à qui l'on demande la bouràe ou la vie ; elle est dans le cas de la femme qui, menacée de subir un outrage qu'elle ne peut supporter, prend le pénible parti de se suicider.

L'infanticide étant commis non-seulement par desftlles qui possèdent le sens moraL qui sont moralen^ent libres, mais encore par celles qui sont privées de sens moral, nous étudierons séparément : 1*" Les infanticides conamis par les filles douées de sens moral, et auj^ quelles la société ne peut reprocher avant ce crime que la faute qui les a rendues mères. Chez ces filles, l'impossibilité ^lstinctive de supporter la honte et le déshonneur est la cause du crime ; 2*" Les infanticides commis par les filles qui sont peu douées, ou qui sont privées de sens moral, mais dont les antécédents ne sont pas mauvais, leur perversité n'étant pas active. Elles ont été portées au crime plutôt pour soulager leur misère, pour pouvoir contracter un mariage avantageux , ou par quelque autre motif égoïste, que par impossibilité de leur part de supporter la honte et le déshonneur ; ou bien encore elles y ont été engagées par la cupidité qu'excite en elles la déplorable institution des clubs funéraires, qui existe en Angleterre ; 3*" Les infanticides commis par des mères totalement dépourvues d'amour maternel et de sens moral, et dont les antécédents sontmauvais. Celles-ci commettent l'infanticide pour

• se délivrer de leur enfant, qu'elles ne conaidèreiût que comme une charge ; 4* Les séviees cruels exercés sur des enflants âgés de plusieurs années, dans le but de les faire mourir, services commis par des parents animés envers ces malheureux petits êtres d'une haine passionnée.

ARTICLE IV. — InCanticides commis par les filles qui possèdent le sens moral.

Trois obeervations. — Les filles qui, quoique morales, commettent rinfanticide, nient Vaccouchement et rinfanticide pour sauver leur honneur, tant qu'elles ne «ont pas forcées d*av<mer ces deux faits devant les preures qui les étal>li»sent. — Le remords n'est accessible à leur e^rit que lorsqu'elles ne sont plus donninées par la crainte du déshonneur. — Nécessité de maintenir les Umrt. — Opinion de W. Hunter sur la séduction et sur rinftmticide.

l»* Observation ( Gazette des tribunaux, 30 juillet 1857).

« Marguerite, âgée de 28 ans, d'une conduite jusqu'alors irréprochable» succomba à la séduction, victime d'une promesse de mariage qui ne s'était pas réalisée. Abandonnée par son amant, elle cacha sa grossesse, et ne ût aucun préparatif pour recevoir et revêtir son enfant, circonstance qui indique une idée arrêtée d'avance de le faire disparaître. Elle accouche en secret, et elle étouffe son enfant. On s'aperçoit de ce qui est arrivé. Elle nie énergiquement avoir accouché ; mais la vérité étant reconnue par Texamen des organes génitaux, elle avoue avoir accouché d'uQ enfant mort. Par plusieurs mensonges, elle cherche à empêcher la découverte de l'enfant; mais celuici ayant été trouvé, on s'assure qu'il avait respiré après sa naifi^aûce. Alors elle avoue qu'elle l'a étouffé. Elle dit qu elle a commis le crime par la crainte de la colère de ses parents, auxquels elle avait soigneusement caché sa grossesse, et par la crainte de perdre sa réputation et son

honneur. Son défenseur a fait un tableau si vrai et si touchant de la malheureuse situation d'une jeune fille placée entre son devoir de mère délaissée et le déshonneur, qu'il a arraché des larmes à Tauditoire. Elle est condamnée à cinq ans de travaux forcés. »

Réflexions. — La plupart des observations d^infanticide sont calquées sur celle-ci. La crainte de perdre son honneur et de désoler ses parents, telles sont chez cette fille les causes du crime. Il faut que le désir éprouvé par les filles-mères de sauver leur honneur ait une bien grande énergie, pour qu'il leur donne la force, étant isolées de tout secours, de supporter les douleurs d'un premier accouchement sans pousser un cri, une plainte. Cette énergie, que l'on rencontre chez la plupart des filles qui commettent l'infanticide, donne la mesure de leur crainte du mépris. Chez elles, la négation obstinée du crime se rattache à la défense de leur honneur, et non à l'insensibilité morale ; elles ne cèdent le terrain que pas à pas , et contraintes et forcées. Si elles ne manifestent pas du remords moral après la découverte du crime et pendant le procès, c'est qu'elles sont entièrement absorbées, et elles le seront longtemps encore, parla honte de leur affreuse position. Tant que cette honte se fait vivement sentir, elle occupe entièrement leur esprit, et ne laisse pas à d'autres sentiments la possibilité de se manifester. L'absence de remords moral ne provient donc point chez elles, comme chez les autres criminels, d'une absence complète de sens moral ; leur insensibiUté n'est que momentanée ; le remords se fera sentir plus tard, lorsque la honte ne les tiendra pas dans l'état passionné. De même, des personnes morales absorbées par la colère, lajalousie, la vengeance, n'éprouvent du remords

du crime qu'elles commettent dans cet état passionné, que lorsque, leur passion cessant d'absorber leur esprit, leurs sentiments moraux ont pu se manifester de nouveau.

2« Observation {le Droit, 15 octobre 1858).

« Delphine, âgée de 16 ans, demeurait avec sa mère. Celle-ci, étant obligée de s'absenter toute la journée, la laissait seule et sans surveillance. Cette jeune fille fréquentait les bals, menait une vie dissipée, et mettait une grande légèreté dans ses relations. Elle devient enceinte. Elle cache sa grossesse, surtout à sa mère, et ne fait aucun préparatif pour recevoir l'enfant. Elle accouche seule pendant l'absence de sa mère. L'enfant vécut un quart d'heure. Après l'avoir étouffe, elle le cache, et plus tard elle le jette dans la Loire. Elle nie avoir donné elle-même la mort à son enfant; elle dit qu'après l'accouchement elle s'est évanouie et qu'elle a trouvé l'enfant mort près d'elle à son réveil, excuse que les filles emploient très-souvent pour se disculper. Pendant les débats, elle sanglote au point de ne pouvoir répondre qu'avec peine. Elle affirme que sa mère ignorait non-seulement sa grossesse, mais encore son accouchement et le crime qui s'en est suivi. Un des témoins accusant la mère d'avoir par sa négligence été la cause de l'inconduite de sa fille, l'accusée s'écrie vivement : Mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre mère ! fautil que cela retombe sur elle ! Elle est acquittée. »

Réflexions. — Le sentiment qui porte cette jeune fille à l'infanticide est non-seulement la crainte du déshonneur, mais encore celle de donner du chagrin à sa mère. Cette observation nous montre les conséquences de l'abandon des jeunes filles à elles-mêmes, sans aucune surveillance

de la part de leurs parents. Exposées à la tentation, pour peu qu'elles soient disposées à tomber dans Tétat pasionné par le sentiment de Tamour, elles ne tardent pas à succomber.

3« Observation (Gazette des tribunaux, 2 septembre 1857).

« Augustine, âgée de 20 ans, étant enceinte, entre comme domestique dans une maison; elle dissimula sa grossesse, et persuada par des mensonges, à tous ceux qui soupçonnaient la vérité, qu'elle n'était pas enceinte. Éprouvant les douleurs de l'enfantement à la nuit tombante, elle sortait à chaque douleur, et mettait celles qu'elle ne pouvait dissimuler sur le compte de coliques dépendantes de ses règles. Elle accouche dehors. Le temps était très-froid, il gelait. Ellere\îent à la maison, disant que, son sang étant parti, elle était soulagée. Tout cela se passa sans que ses maîtres aient soupçonné l'accouchement, tellement elle leur avait persuadé qu'elle n'était pas enceinte. On découvre le cadavre de l'enfant déposé sur la glace dans un fossé, la tête plongeant dans l'eau. — Arrêtée, elle nie avoir donné la mort à son enfant. Elle dit qu'elle ne sait pas s'il a vécu , qu'elle n'a entendu aucun cri, que dans son trouble et au milieu de ses douleurs, ne pensant qu'à cacher sa honte, elle a saisi son enfant par le cou, et descendant dans le fossé, elle l'a jeté là où on l'a trouvé. Interrogée sur ce qu'elle voulait faire de son enfant, elle dit qu'elle n'ose se l'avouer. On lui dit qu'elle voulait le tuer; elle ne répond pas. Elle est acquittée. »

Réflexions, — Nous ne pouvons nous empêcher de faire observer de nouveau combien la crainte de la flétrissure dont se voient menacées les filles enceintes, doit avoir

de puissance sur leur esprit, pour qu'elles puissent endurer les violentes douleurs de raccouchement dans des couditioDsaussipénibles. Si cette crainte ne les a pas empêchées de s'exposer à devenir mères, c'est parce que l'état passionné qui préside à Tabandon amoureux a étouffé dans ce moment autant cette crainte que les autres sentiments moraux opposés à Tabandon.

Tant que la société appréciera d'une manière aussi rigoureuse qu'elle le fait actuellement, la faute de la jeune fille; tant que la loi n'accordera pas à celle-ci les moyens de demander une juste réparation à l'homme quil'a séduite par des promesses de mariage, le maintien des tours ainsi que celui des asiles pour recevoir les nouveau-nés est non-seulement une nécessité pour empêcher les infantici- Aes, mais encore une justice. Du moment où la loi exonère le père de la charge que la nature lui a justement donnée, l'État qui a décrété et qui maintient cette exonération immorale doit se mettre au lieu et place du père, il doit pourvoir aux besoins consécutifs à l'accouchement et à l'entretien de l'enfant, lorsque la mère délaissée ne le peut pas.

« Ne renvoyez pas dans le vice ou dans la mort ces enfants que la honte ou la misère vous jettent, dit M. de Lamartine *. Une société qui ne regarderait pas l'homme comme le plus précieux de ses capitaux, une société qui recevrait l'honune à son entrée dans la vie comme un fléau et non comme mvdon, une telle société serait jugée, il faudrait en détourner les yeux.» C'est une erreur de croire que les établissements de charité qui reçoivent les

» Discours prononcé à la Chambre en 1838 contre la suppression des tours.

enfants soient un encouragement à la séduction. Rappelons-nous que la jeune fille morale ne succombe que dans Tétat passionné, état dans lequel tous les sentiments qui pourraient la soutenir dans la'lutte sont étouffés, état dans lequel toutes les conséquences malheureuses de son abandon sont effacées dans son esprit. Sa chute ne peut donc pas dépendre de Texistence des tours. La perspective d'une mort terrible n'a pas empêché des vestales exposées à la séduction, de succomber; la possibilité de subir les vengeances d'un père, d'un frère, ou d'un époux, n'a jamais empêché les rendez-vous amoureux, lorsque l'amour a mis les amants dans l'état passionné. Celui qui suppose la jeune fille capable de calculer son abandon, de le faire dépendre de l'existence des tours, lui fait la sanglante injure de croire qu'elle se Uvre froidement comme une fille publique.

L'absence d'asiles pour recevoir les enfants illégitimes est une cause qui favorise singulièrement l'infanticide en Angleterre. Le seul établissement qui reçoive les enfants dans le Royaume-Uni, esta Londres; et le nom d'hôpital des Enfants-trouvés ment complètement à sa destination. Ce ne sont point des enfants-trouvés qui y sont reçus, mais des enfants légitimes, apportés par leur mère, et encore n'y sont-ils admis que lorsque celle-ci répond d'une manière satisfaisante aux questions qui lui sont adressées. Dans tout le royaume, il n'y a pas d'hospice pour recevoir les enfants illégitimes; il y a seulement des icorkhouses ou ateliers qui sont des dépôts d'indigence et de mendicité, remplissant tant bien que mal l'office des tours, a Dans ces asiles de la dernière misère, dit M. Améro, les enfants illégitimes sont reçus moyennant une somme une fois

payée pour toutes^ ou une pension régulière de la part des parents, ce qui est une charge pour les gens pauvres, charge qui, étant prévue, devient souvent bien mauvaise conseillère et pousse ainsi au crime* . La fille absolument sans ressources, trahie, délaissée, peut frapper à la porte de la workhouse; elle s'ouvrira, mais la malheureuse ne re- . cevra ni bons avis, ni consolations. Le système d'exclusion existe dans ces maisons comme il existe dans l'asile de Londres; seulement c'est sous la forme de mauvais traitements. Les intéressées savent le sort qui les attend; aussi, plutôt que d'entrer dans ces maisons où elles sont traitées comme criminelles, ces infortunées se laisent aller à le devenir. On voit donc qu'en Angleterre, pour les nouveau-nés délaissés ou destinés à l'abandon, il y a peu de secours, et point d'hospice, d'assistance proprement dite, et que pour les mères il y a exclusion partout, sous des formes tantôt humiliantes, tantôt cruelles. Cet état de choses créerait une situation épouvantable, si la législation anglaise ne con« tenait pas une disposition qu'on serait heureux de voir adopter dans tous les élats civilisés, le droit à la recherche de la paUmUé. Toute fille trompée peut désigner le père putatif de son enfant, et le faire condamner à lui servir une pension dont le chiffre est inscrit dans la loi. Cette législation, qui consacre le principe de la protection du sexe le plus faible contre le plus fort, fait le plus grand honneur au peuple anglais. Malheureusement elle a subi dans ces dernières années des modifications considérables au détriment de la femme, modifications d'après lesquelles celleci ne trouve plus comme autrefois aide et protection im-

• De Vinfaniicide en Angleterre. {Revue contemporaine^ n«du 30 août 1864.)

médiate. A cette uouveUa lé^i^tioa est attribué en graade partie raccrdseemeat du crime. En résumé, point d'hospice à Londres; des hospices laissant fort à désirer dans les provinces ; enfin une diminution de protection légale pour la femme : voilà pour le premier ordre de causes auxquelles on doit surtout attribuer Tinfanticide en Angleterre.}!) Nous parlerons plus loin d'une autre cause fort importante de ce crime, que Ton ne rencontre que dans ce royaume : Tinstitution des clubs funéraires.

Le jury s'est montré très-indulgent pour les trois sujets de cette pr^oiière catégorie, jeunes filles normalement douées de sens moral et restées libres pendant la longue préméditation de leur crime. Deux ont été acquittées, une a été condamnée à cinq ans de travaux forcés. Nous verrons le jury se montrer de plus en plus sévère, à mesure que les éléments du libre arbitre auront été moindres. L'état psychique des criminels est si peu connu, que la sévérité des verdicts est toujours en rapport avec l'intensité des anomalies qui privent ces malheureux de la Uberté morale. Par cette réflexion, je n'entends point réclamer contre Tacquittement des jeunes filles dont nous venons de nous occuper, puisque la décision de leur crime n'a pas été prise par leur libre arbitre, bien qu'elles possédassent ce pouvoir ; mon intention est seulement de protester contre les châtiments cruels infligés à celles qui, privées de sens moral et d'autres sentiments moraux importants^ et par conséquent de libre arbitre, commettent ce même crime dans des circonstances plus repoussantes. Leur état psychique, de même que celui de tous les grands criminels, demande un traitement moral, et non des châtiments.

Nous bermineroQs cet artide en citant la maiûère dont Williams Himter envisagait la séductioa et Tinfanticide qui en est la conséquence, chez les jeunes fillesdont nous nous occupons dans le présent article. Cette citation est extraite d'une lettre adressée par ce célèbre médecin anglais à la société royale de Londres, lettre qui se trouve inséorée dans le Bulletin des sciences médicales, tom. V, pag. 321, mai 1810.

« D'après les résultats d'une longue expérience, dit Huater, je prends sur moi d'avance que les femmes qui se trouvent enceintes et n'osent avouer 4eur état, ont droit pour l'ordinaire à toute notre compassion, et sont en général moins coupables qu'on ne le suppose. Presque toujours le crime, la baii)arie même, sont du côté du père de reniant, la mère est faible, crédule, abusée. Le séducteur, ayant obtenu ce qu'il désirait, ne songe plus à ses promesses; l'infortunée se voit trahie, privée de l'amour, des soins et de l'appui dont elle s'était flattée, condamnée dé*sormais à lutter comme elle pourra contre la maladie, le chagrin, la pauvreté^ la honte, en un mot contre un abandon qui menace sa vie entière. Une malhonnête femme ne sera jamais réduite à cette situation déplorable, parce qu'elle est insensible à l'opprobre ; mais celle à qui un vif lentiment de honte inspire, avant tout, le désir d'être considérée, n'a souvent pas assez de force d'esprit pour supporter les malheurs que je viens de décrire. Dans son délire, die termine des jours qui lui sont devenus insupportables; et quel homme tant soit peu compatissant osera s'indigner contre sa mémoire ? Si je n'eusse écouté, se dit-elle en elle -même, les vœux et les protestations perfides de mon séducteur, j'aurais pu, dans l'heureuj; cours

d'une longue vie, offrir une épouse tendre et chaste, une mère vertueuse et respectée. Cette réflexion, mettant le comble à son désespoir, la détermine à se jeter dans les bras de Tétemité.

»0n objectera que son crime est plus grave en ce qu'elle donne la mort à son enfant du coup dont elle se détruit. Gardons-nous de croire que l'action de tuer soit toujours un meurtre I elle mérite ce nom uniquement lorsqu'elle est exécutée volontairement et avec une intention coupable. Mais lorsqu'on y est poussé par une frénésie qui prend sa source dans le désespoir, peut-elle sembler plus condamnable aux yeux de Dieu . que si on la commettait dans un accès de fièvre chaude ou dans un état de démence absolue 1 Elle doit au moins alors exciter autant de pitié que d'horreur. Il suffirait de connaître toutes les circonstances des faits qu'on traite communément d'infanticides, pour trembler de comprendre ainsi des événements très-divers sous une dénomination qui réclame , à juste titre, la sévérité des lois.

»Sans doute un dessein prémédité peut porter à priver de la vie un être faible et abandonné ; c'est alors un crime contraire, non-seulement aux lois les plus universelles de l'humanité, mais encore à cet instinct vif et puissant que, par des vues sages et salutaires, le Créateur a mis dans le cœur de toutes les mères , et qui les porte à tout entreprendre pour la conservation de leurs petits. La tournure la plus charitable qu'on pourrait donner à cette action barbare, et Dieu veuille qu'elle soit le plus souvent appuyée par la vraisemblance! serait de la regarder comme la suite d'une folie accidentelle.

»Mais, autant que j'en puis juger, le plus grand nombre

de ces prétendus meurtres est bien éloigné de mériter ce nom. La mère ne peut soutenir l'idée de sa honte et brûle de conserver sa réputation. Elle était vertueuse et estimée; elle ne se sent pas assez de courage pour attendre et avouer son infamie. A mesure qu'elle perd l'espérance, ou de s'être méprise par rapport à sa grossesse , ou d'être afiBranchie de ses terreurs par un accident subit, elle voit tous les jours s'accroître et s'approcher le danger, elle est de plus en plus troublée par l'épouvante et le désespoir. Plusieurs se rendraient alors coupables de suicide, si elles ne savaient qu'une pareille action entraînerait infailliblement 1^ recherches judiciaires, qui dévoileraient ce qu'elles ont si fort à cœur de tenir secret. Dans cette perplexité, où l'idée de mettre à mort leur enfant ne se présente pas même à leur imagination, elles forment divers plans pour cacher sa naissance. Hais de tous côtés les difficultés se multiplient. Irrésolues et flottantes , elles n'envisagent pas assez l'instant fatal, et finissent par trop compter sur Iç hasard et les événements. Souvent elles sont surprises plus tôt qu'elles ne s'y attendaient; tous leurs plans sont déconcertés ; le chagrin et les souffrances leur ôtent le jugement. Si leur affaiblissement n'est pas extrême , elles prennent la fuite au fort des douleurs, accouchent d'elles-mêmes en quelque lieu où leur effroi et lem* confusion les aient portées à se réfugier, et demeurent évanouies, hors d'état par conséquent de veiller à ce qui se passe autour d'elles ; et en recouvrant leurs esprits, elles trouvent leur enfant expiré. » Doit-on s'attendre à les voir divulguer leur secret quand cela n'est plus d'aucune utilité? Leurs penchants les plus honnêtes ne leur font-ijspasune loi de sauver leur réputation? Elles se hâtent donc de dérober le mieux qu'il leur

e»t possible jusqu'aux moindres traces de révénement, bien instruites que, si on vient à le découvrir, cette conduite déposera contre elles.

»En général, j'ai observé que plus les femmes se repentaient sincèrement d'avoir été faibles, plus il était difficile de leur en anwdier l'aveu, et cela est naturel. »

Dans le reste de sa lettre , Hunter cherche à prouver qu'il est trèsHiifficite de juger avec certitude, d'après l'inspection du cadavre , si la mort de l'enfcoit a été naturelle ou violente. Cette difficulté n'existe plus aujourd'hui.

Hunter reconnaît donc : 1 "^ qu'une fille peut être trompée sans cesser d'être morale ; 2"* que sa chute est l'effet d'une fSaiblesse que je nomme : état passionné; S** que l'être méprisable dans la séduction est le séducteur qui manque à sa promesse en abandonnant, dans la position la plixs pénible, une jeune flUequi acru en lui et dont il brise l'avenir; 4* que celle-ci ne mârite que de la pitié. Si notre manière de voir est sCT[iblable à la sienne sur ce qui concerne la séduction, il n'en est pas de même lorsqu'il regarde l'infanticide commis par les filles morales trompées , conmie L'efDBt d'une folie instantanée, c'est-à-dire d'un état passionné violent causé par le désespoir sous l'influence de la crainte du déshonneur et de la misère. Si des cas d'infenticide ont lieu dai» cet état psychique, cela est certainement fort rare; l'absence pr^que eonstante de trousseau pour ren&nt indique que la décision du meurtre date de loin, et ne vient point d'un coup de tête, d'un acte de désespoir. Nous diffi^ns aussi de manière de voir , lorsqu'il suppose que la mort de l'enfant est accidentelle , ayant lieu sans la participation de la mère, pendant que oette-^ci serait évanouie. Évidemnent il est ici en désac^

cord avec les faits, et la difficulté d'expliquer un acte aussi repoussant que Tinfanticide, chez des personnes morales, douées de bons sentiments, lui a fait accepter cette excuse qu'elle donnent pour échapper h une nouvelle honte, celle du châtiment. Probablement, si la psychologie lui eût démontjpé qu'en pré3ence de, rimpossibiUté instinctive de 8iq)po¥terla honte et ledéâhAonwr, ces filles étaientforcées, quoique morales et libres, de seréfugia^dansrin&atieide, lorsqu'elles ne trouvaient pas d'aufbre moyen d'édMipper à ce qui leur était impossible de supporter, Hunter n'eût pas siccepté aussi facilement lew e;KOUâe. Les évaxu)uissements après la délivrance n'ont guère Ueu que dans des circonstances graves et rares, telles que l'épuisement par une longue maladie , ou ime hôm^orriiagie ; circonstances qui ne permettraient pas à la fiUe qui les subirait de pouvoir cacher son enfant mort, et surtout de pouvoir tenter la dissimulation de son accoueheoiLent, ce que font cependant les flUes qui attribuent la mort de leur enfant à ce qu'elles se sont évanouies après avoir accouché.

Hunter a fait la remarque fort juste que les flUes qui regrettent le plus d'avoir succombé à la séduction, sont celles auxquelles il est le plus difficile d'arracher l'aveu de leur grossesse, bien que cette grossesse soit apparente. Plus la crainte du déshonneur, de la honte et de la misère est grande, plus elle doit empêdier ces ôUes^mères d'avouer leur faute. Aussi, lorsqu'une fiUe est fortement soupçonnée d'être enceinte, et qu'elle le nie obstinément, ce qui fait présumer une intentioa formelle de faire disparaître l'enfuit, serait-il opportun qu'elle fiU examinée par une sage-femme expert, dans des conditions, bien wtendu, à ne blesser aucun des sentiments de cette fille,

et, en cas de grossesse, qu'elle fût prévenue qu'elle a à rendre compte de son enfant à la société , qui au besoin lui offre secours et protection pour tous les deux. L'effet de cette mesure préventive devrait être étudié par l'expérience.

ARTICSLB V. — Infanticides commis par des filles peu douées, on privées du sens moral, et dont les antécédents ne sont pas mauvais, leur perversité n^étant pas active.

Peux observations. — La cause de TinfaDlicide ches ces filles est moins la crainte du déshonneur que la satisfaction de quelque désir égoïste, tel, par exemple, le désir de soulager leur misère, ou le désir de contracter un mariage avantageux, ou, ce qui a lieu en Angleterre , le désir de recevoir le prix de Fenterrement de l'enfant, prix donné par les clubs funéraires.

\re Observation.

« La fiUe Julie, âgée de 58 ans, devenue mère, a conservé son premier enfant; elle ne peut donc plus s'excuser par la crainte du déshonneur. Le père du premier enfant était aussi le père du second qu'elle portait. Il avait aidé Julie dans les dépenses nécessitées par la première couche ; il l'avait engagée à soigner aussi l'enfant qui allait naître, lui promettant de l'aider également. Lorsque la grossesse de Julie fut connue, ses maîtres la renvoyèrent ; elle quitte la conmiune où elle vivait, et se réfugie dans une autre où elle accoucha. On trouve quelques jours après un nouveau-né noyé dans le Tarn ; on cherche Julie : les signes de grossesse ont disparu. Interrogée et poussée à bout par l'évidence, elle avoue avoir tué son enfant. Elle dit que, pressée par les douleurs, elle quitta sa chambre, et qu'elle accoucha dans la cour. Elle mit un tampon d'herbes dans la bouche de l'enfant pour l'étouffer, et elle le jeta dans la rivière. Des marques de doigt au cou du cadavre indiquaient qu'elle avait aidé de ses mains pour

hâter la mort. L'accusée est dans un état de santé déplorable; son visage maladif, sa résignation, la souffrance empreinte sur tous ses traits, inspirent la pitié. Elle sort de rhôpital pour paraître aux assises. Elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité. »

Réflexions. — Ce n'est pas la crainte du déshonneur, mais celle de l'extrême misère) qui est la cause de l'infanticide chez Julie. Cette craint^, qui n'est pas combattue par le sens moral, sentiment paraissant être très-faible chez elle, l'impressionne d'autant plus qu'elle a déjà éprouvé les effets de cette misère. Elle a été aidée, il est vrai, par son amant, pour l'entretien de son premier né; elle a aussi la promesse d'être aidée pour l'entretien du second, mais sa misère n'en sera pas moins augmentée. Et puis, ce ne sont pas les secours pécuniaires qui font le plus défaut à la flUe-mère, c'est le secours moral, ime position hautement avouable qui la fasse respecter partout, une position régulière par le mariage : voilà ce dont elle a besoin par-dessus tout. Avec son époux, elle supportera patiemment la misère la plus dure ; seule et sans appui, elle n'a pas la force de l'afiOronter.

Bien que l'amour maternel se soit fait sentir chez elle à l'égard de son premier enfant, ce sentiment est resté muet à l'égard de l'enfant qui n'est point encore né, chaque enfant devant exciter ce sentiment à son profit, et ne l'excitant que par sa présence.

%• ObsbrvàHon (.GasetU des tribunawB, 21 juillet 1857).

c Marie, âgée de 22 ans, est douée d'un beau physique^ ses parents sont très-honnêtes. Elle est séduite par un lovelace désœuvré de village, qui lui promet le mariage, et

qui rabandonne après ravoir rendue enceinte. Recherchée en mariage par im honnête ouvrier de Paris qui ne connaissait pas sa position, elle accepte la proposition, dissimule une grossesse de six mois, et se marie. Quand le terme approcha, elle éloigna son mari et fit ses couches. Elle coupole cou à son enfant etcache son cadavre. Elle fait venir une sage-femme, et lui dit qu'elle vient de faire une fausse couche. Son mari, qui ne soupçonnait rien, avait cru à cet accident. Dix jours après, elle va se promener près des fortiQcations , et jette dans les fossés le paquet contenant le corps de l'enfant; puis elle revient chez elle, gardant la plus grande impassibilité. Le couteau avec lequel elle avait commis le crime, servit depuis aux usages de la cuisine. Elle fut découverte et arrêtée. Pendant les débats, elle conserva la même impassibilité. Elle n'a donné aucun signe de regret, ni même de douleur, en entendant l'arrêt qui la condamne à douze ans de travaux forcés. » Réflexions. — L'insensibilité morale de Marie est évidente d'après son histoire. Cette femme appartient à la classe des individus privés de sens moral, dont la perversité peu active et l'insensibilité attendent une cause occasionnelle pour se manifester. Cette cause a été pour Marie la demande en mariage. Marie prend alors le parti d'accepter la proposition, de dissimuler sa grossesse, et de faire disparaître son enfant, parti qui n'a rencontré aucune opposition morale dans sa conscience. Son insensibilité morale est tellement manifeste, que le journaliste qui rapporte son observation dit qu'elle est aussi laide moralement que belle physiquement. Son avocat ne put dissimuler toute la monstruosité de son crime, mais il en déduisit une réflexion remarquable par sa justesse: «Plus le crime, dit-

il, est accompli dans des circonstances odieuses, plus il faut que Taccusé ait été privé de la raison nécessaire pour combaUre le désir criminel. » En effet, la privation de la raison morale par l'absence des sentiments qui donnent celte raison , peut seule expliquer les grands crimes ; j'en appelle , comme preuve de cette vérité , à la conscience de tout homme normalement doué de sentiments moraux. Les filles-mères de la première catégorie étaient libres, leur décision seule ne Tétait point, car elles étaient obligées, devant une impossibilité morale, de prendre un parti qu'elles réprouvaient. Celles de cette seconde catégorie ne sont point moralement libres ; la crainte invincible du déshonneur ne les met point dans la pénible nécessité de recourir au crime ; une cause beaucoup moins puissante sur leur eisprit, im désir égoïste qu'il leur eût été possible de combattre et de repousser , si elles avaient possédé le sens moral, a sufiB pour leur faire exécuter cet acte. L'état psychique de ces personnes est celui des voleurs assassins qui sont privés du sens moral, mais dont la perversité est peu active. Gomme ces voleurs, elles ne deviennent criminelles que sous l'influence d'une cause excitante de la perversité. Si cette cause ne se présente pas , ces personnes peuvent passer leur vie sans commettre aucun acte grave. La cause excitante a été chez JuUe la perspective d'un surcroît de misère , et chez Marie l'espoir d'un mariage. Le jury, toujours très-impressiopné par l'insensibilité morale qui prive le criminel du libre arbitre, insensibiUté que l'on croit volontaire, bien à tort, a été très-sévère envers ces deux filles.

Quand j'ai dit plus haut que la fréquence exceptionnelle deTixifanticideen Angleterre est due, non-seulement

à l'absence d'hospices pour recevoir les enfants illégitimes, mais encore à l'institution des clubs funéraires, j'ai promis de revenir sur cette dernière institution, qui, parla prime pécuniaire qu'elle accorde aux décès, devient une cause d'encouragement à conmiettre l'infanticide pour les fenmies mariées et les filles séduites dépourvues de sens moral et d'affection maternelle. Ces personnes n'hésitent pas à commettre le crime, lorsque les principaux sentiments moraux qui peuvent combattre le désir de l'accomplir sont absents de leur esprit. C'est au mémoire de M. Améro que nous empruntons les détails suivants sur cette cause d'infanticide: «Beaucoup d'infanticides, dit-il, n'ont pas leur source dans la crainte du déshonneur, mais dans la cupidité, dans l'appât d'un peu d'or. Des parents mariés spéculent sur la mort de leurs enfants ; les grandes villes et les campagnes sont les scènes ordinaires de ces horreurs. Voici à la faveur de quelles circonstances s'accomplissent ces crimes, ayant pour cause la convoitise.

» Sous le nom de clubs funéraires, BwriaU clubs, il existe en Angleterre des sociétés de secours mutuels, dont l'objet a été, dans le principe, d'assurer à leurs membres, lors de leur mort, des funérailles décentes. On pourvoit au fonds conmiun au moyen d'ime minime cotisation, et l'habitude s'est introduite peu à peu dans ces sociétés de payer le montant présumé des frais d'enterrement au plus proche parent, au lieu de se charger elles-mêmes d'acquitter les frais des funérailles; c'est ce mode de payement qui est devenu l'instigateur du crime. Des misérables font porter leurs enfants sur les registres des clubs conmié membres, payent leur cotisation, et au bout d'un certain temps, lorsqu'ils se croient à l'abri du soupçon, ils font

mourir leur enfant et perçoivent de la société les frais d'enterrement, pouvant s'élever, suivant le chiffre de la cotisation, de 125 à 500 francs. Ce ne sont pas seulement des enfants qui ont été tués par leurs parents dans le but de toucher la prime; un drame judiciaire fit découvrir qu'il existait une sorte d'association entre un certain nombre de femmes du district de Thorpe, ayant pour objet de se débarrasser de leurs enfants et de leurs maris. »

U est incontestable qu'un pareil moyen ne peut être employé que par des personnes totalement privées de sens moral. Elles satisfont froidement, par des crimes horribles que ne réprouve point leur conscience, la cupidité excitée chez elles par l'institution des clubs funéraires. Les effets funestes de ces institutions nous montrent combien il est important de supprimer autant que possible les causes excitantes de la perversité, car elles ne manquent jamais de déterminer des actes immoraux chez les personnes privées de sens moral, et dont la perversité peu active fût restée latente, sans ces causes excitantes. Les clubs funéraires, excitant la cupidité, n'ont pas manqué leur effet pernicieux sur cette classe d'individus.

« De temps en temps, continue M. Améro, on découvre quelques assassins, et cela n'a guère lieu que lorsque la mort successive de plusieurs enfants a donné l'éveil à la justice, ou lorsqu'on aura entendu maintes fois im misérable dire ouvertement qu'il lui importait peu que son fils vécût ou mourût. Souvent le crime se complique de la cruauté des moyens. Tantôt c'est ime mère qui enfouit son enfant vivant, tantôt c'est im père qui lui verse de l'acide sulfurique dans le gosier; d'autres abandonnent leurs enfants sans soins à la mort, du moment où ils tombent

malades; la perspective de la prime funéraire les rend insouciants de la santé de leurs enfants, et négligents jusqu'au crime. Aussi la statistique a démontré que la mortalité des enfants enregistrés dans les clubs est de 8 p. Yo plus grande que celle des enfants qui ne le sont pas. Des femmes de la campagne à qui les habitants des villes donnent leurs enfants à nourrir, les font enregistrer dans ces clubs, puis elles les font mourir, ou les laissent périr faute de soins. Les enfants illégitimes étant admis dans ces clubs, on conçoit combien la prime attachée à leur mort doit leur être funeste. Pour augmenter la prime, et évidemment dans im but homicide, ou tout au moins dans Tespoir de la mort de l'enfant, des parents font enregistrer leurs enfants dans deux ou trois clubs, pour percevoir deux ou trois primes. Une dame a déclaré que l'enfant d'une nourrice qu'elle avait à son service étant tombé malade, elle lui offrit d'envoyer son médecin le soigner, et qu'elle reçut cette réponse: Oh! qu'importe, madame, il est dans deux clubs funéraires. »

Conmie le fait remarquer avec justesse M. Améro, les clubs funéraires ne sont pas la cause de la perversion du sens moral, ou plutôt de l'absence de ce sentiment, mais ils excitent la perversité, et ils produisent inévitablement de déplorables effets chez les personnes qui , privées de sens moral et d'affection pour l'enfant, n'ont pas les moyens moraux nécessaires pour combattre la pensée criminelle suscitée par l'institution de ces clubs. Ces clubs ne donneraient-ils même pas le désir de la mort de l'enfant, qu'ils auraient le grave inconvénient d'empêcher que cette mort fût redoutée comme un grand malheur.

On a bien cherché à remédier au fléau provoqué par

— soles clubs funéraires 9 en défendant la réception des enfonts ; mais cette défense, ne s'appliquant qu'aux sociétés non existantes lors de son adoption, n'a pas eu d'effet rétroactif, et les anciennes sociétés ont continué de recevoir des enfants, sans tenir compte de la loi. La justice, probablement par le respect si grand qu'on a etf Angleterre pour tout ce qui a rapport au droit individuel, respect dont on pourrait trouver l'origine dans l'égoïsme qui prédomine dans le caractère anglais, la justice , dis-je, a laissé faire. On a redouté de voir lésé, même au profit de la morale, le principe de la liberté individuelle, si cher à la nalidn, liberté qui malheureusement s'étend quelquefois jusqu'à celle de faire le mal. On éviterait toute espèce d'inconvénient en défendant aux sociétés de délivrer aux parents l'aident destiné aux funérailles, et en obligeant ces sociétés d'en payer elles-mêmes les frais. Les parents, n'ayant plus aucun intérêt à retirer de la mort de leiœs enfants, ne seraient plus tentés de la provoquer. La grande quantité d'infanticides déterminés par le fait de l'institution des clubs funéraires n'a point pour signification une démoralisation plus grande qu'autrefois chez le peuple anglais, elle signifie seulement qu'une cause excitante de la perversité produit toujours son effet chez les personnes qui sont naturellement dépourvues de sens moral, et dont la perversité peu active serait restée latente sans l'intervention de cette cause.

Quelque monstrueuse que soit l'institution des clubs funéraires, faisons taire notre indignation contre elle; nous n'avons pas le droit de la faire éclater lorsque la loi françaiise, en défendant la recherche de la paternité, en consacrant le principe que l'homme qui trompe une jeuae

flUe , qui détruit son avenir , n'est obligé envers elle à aucune réparation, lorsque cette loi, dis-je, favorise si puissamment la séduction et par suite l'infanticide. « Si le système de la responsabilité du père était sévèrement appliqué, dit M. Améro, Userait bien supérieur à celui des hospices. D'abord, Thonneur des familles ne courrait pas d'aussi grands risques, et en cas de faute , la mère ne serait pas séparée de son enfant d'une part, etde l'autre lasociétén'aurait pas charge d'enfants inconnus, qui plus tard vont peupler les pénitenciers et les prisons. Ce sont des avantages qui , dans les pays latins , devraient faire prendre ce que le système protestant a seul de bon , et qui malheureusement n'a pas été maintenu. }>

Aux deux causes de la fréquence des infanticides en Angleterre: l'absence d'hospices pour recevoir les enfants illégitimes, et l'institution des clubs funéraires, M. Améro en ajoute une troisième, le peu d'affection que les femmes anglaises ont pour leurs enfants. « En général, dit-il, rien n'est plus froid que l'amour maternel d'une Anglaise, si ce n'est peut-être l'amour de ses enfants pour elle. Ces sentiments existent, mais sans chaleur. Nous avons un curieux exmple de cette insensibilité dans le mot naïvement affreux de cette femme qui refusaitles secours médicaux pour son enfant, parce qu'il appartenait à deux clubs funéraires, et qu'en cas de mort elle percevrait deux primes. Des gens bien informés nous apprennent que des milliers d'individus de la classe ouvrière manifestent la même insensibilité à l'occasion de la même cause : «Les ouvriers et les paysans anglais, dit le Rév. Clay, préfèrent placer leur enjeu sur les chances de mort que sur les chances de vie de leurs enfants. » Or, quand on place un enjeu, c'est

tonjours sur ce que Ton espère, sur ce que Ton désire, et non sur ce que ron craint.

ARTIGIéB VI. ~ Infitntlcides commis par les personnes pri- Tées de sens moral, et dont les antécédents sont mauvais.

Qsatre obsenratîons. — Ces personnes commettent l'infanticide pour se débarrasser de leur enfant lorsqu'elles ne le considèrent que comme une charge. — La crainte du déshonneur n'est point chez elles le motif de l'infanticide. Ces personnes rentrent dans la classe des crimin^ qui commettent le crime de sang-froid et qui sont caractérisés par une perversité active et une insensibilité morale complète.

L'infanticide commis par les personnes qui ont déjà donné par leurmauvaise conduite sans repentir, des preuves d'insensibilité morale, rentre dans les conditions ordinaires de la criminalité. Ces gersonnes n'ayant plus de réputation à perdre, la crainte du déshonneur et du mépris ne pèse plus sur leur décision. Privées de sens moral et d'amour maternel, leur enfant n'est pour elles qu'ime charge, qu'un fardeau dont elles se débarrassent si les circonstances leur en donnent le désir. L'état psychique de ces personnes est celui des voleurs assassins dont la perversité est active. Elles commettent le crime, non sous l'influence d'une cause excitante, mais poussées par l'initiative de leur perversité. Le désir criminel leur venant, elles le satisfont parce qu'aucun sentiment moral ne combat ce désir dans leur conscience.

Ir* Observation (Gazette des tribunaux, 24 octobre 1858).

c Jeanne; âgée de 28 ans, a eu trois enfants naturels. L'aîné est avec elle, les deux autres sont à l'hospice. Sa mère Marguerite, qui a 60 ans, n'a pas été non plus mariée; elle a vécu longtemps avec un homme dont elle a mangé le patrimoine. Jeanne ayant une très-mauvaise réputation.

ses voisins ne la fréquentaient pas. En mai dernier, on répand le bruit qu'elle a accouché. L'enfant ayant dispara, la Justice intervient, et l'accouchement est constaté. Jeanne avoue qu'elle a fait un enfant mort, puis elle reconnaît qu'il a crié et respiré; mais croyant qu'il n'était pas destiné à vivre, elle avait hâté sa mort en lui mettant la main sur la bouche pendant deux minutes. Le cadavre, coupé en morceaux, avait été enfoui dans le jardin. La mère avait aidé sa fille dans la délivrance ; Jeanne l'étouffa d'accord avec sa mère, puis celle-ci prit l'enfant, qui remuait encore, le coupa en dix-sept morceaux, et l'enterra. Aux assises, Jeanne s'efiTorça d'assumer sur elle toute la responsabilité du crime, en disculpant sa mère. Elle est condamnée à quinze ans de travaux forcés, et Marguerite à quinze ans de prison, à cause de son âge. »

Réflexions. — L'insrasibilité morale est évidente chez ces deux femmes, soit par leurs antécédents, soit par le sang-froid avec lequel l'infanticide a été exécuté dans une circonstance où la craiute du déshonneur n'est point intervenue, soit par l'absence de remords après le crime. Jeanne montre également qu'elle est dépourvue d'amour maternel ; ses enfants ne sont pour elle qu'un fardeau dont elle se décharge, sauf le premier, par l'abandon ou par le meurtre. Dans sa misère morale, cette flUe éprouve cependant un bon sentiment, celui de l'amour filial, qui la porte à disculper sa mère et à assumer sur elle les conséquences du crime exécuté en commun. Il est bien rare que dans la nature la plus mauvaise on ne trouve pas quelque sentiment humain. C'est à le chercher et à le développer, pour ramener au bien le criminel, que consiste le traitement moral auquel celui-ci doit 6tre soumis.

2« Observation (Gasette des tribunaux^ 11 septembre 1857).

c La femme Gras, âgée de 45 ans, veuve depuis sept ans, est un sujet de scandale et de débauche partout où elle passe. Elle est grande, maigre, sèche; son visage est bruni par le soleil; elleale teintjaime et bilieux. A des intervalles elle paraissait enceinte, puis ces apparences disparaissaient. Les voisins murmuraient de cet état de choses, ce qui amena la Justice à faire des recherches après une disparition subite chez elle de signes de grossesse avancée. On découvrit dans les cendres des portions d'un enfant demi consumé, et derrière la platine de la cheminée, les squelettes de deux enfants, les tètes séparées du corps. Elle avait eu un quatrième enfant , qui mourut presque subitement dans des circonstances propres à donner la certitude d'un empoisonnement. Une odeur infecte et putride s'échappait de sa chambre. Elle répond avec un calme, une ruse et un sang-froid étranges, sur toutes les questions qui lui sont adressées au sujet des trois enfants dont les restes sont trouvés. Elle nie les avoir tués, disant qu'ils sont nés morts, qu'un des enfants à l'état de squelette n'est pas à elle, et qu'elle ne sait pas qui l'a mis là ; eUe jure, au nom de Dieu et en pleurant, qu'elle n'a eu que deux accouchements. Dans l'interrogatoire que lui fait subir le juge d'instruction, elle dit : f avais wne mauvaise idée, et quand on a wne mauvaise idée, on Va. Elle est condanmée aux travaux forcés à perpétuité.»

Réflexions. — L'insensibilité morale la plus grande et l'absence de l'amour maternel expliquent parfaitement les monstruosités conunises par cette malheureuse. Rien dans sa nature instinctive ne lui inspirant une pensée morale

pour combattre ses pensées immorales, ses décisions n'ont pas lieu après une délibération entre le bien et le mal. Les paroles qu'elle prononce devant le juge d'instruction indiquent d'une manière remarquable l'esclavage de son esprit par ses mauvais sentiments, en l'absence des sentiments moraux. Une personne douée de ces derniers sentiments aurait pensé : Quand on a une mauvaise idée, on doit la combattre et la repousser ; mais cette femme, ne sentant pas le devoir de combattre sa pensée homicide, indique très-bien par ses paroles que, si cette pensée devient pour elle im désir, la satisfaction de ce désir est inévitable. Elle est inévitable, en effet , si ce désir a plus de poids sur son esprit que les craintes égoïstes qui peuvent le combattre.

3« Observation ( Gazette des tribunaux, 2 novembre 1858).

Louise, âgée de 17 ans, habitant avec son père, tient une conduite si débauchée, que le maire de sa commune lui refuse un certificat de bonnes mœurs qui lui était nécessaire pour entrer au service. Devenue enceinte, elle nie sa grossesse, et ne fait aucun préparatif pour recevoir l'enfant. Sentant les douleurs de l'accouchement, elle va seule à l'écurie, où elle fait une flUe. Avec un sabot, elle écrase la tête de son enfant au point de faire jaillir la cervelle, puis elle le laisse sur le fumier.

De là, elle se rend chez ime voisine, et lui montrant sa chemise ensanglantée, elle lui dit : Vous voyez bien que je ne suis pas enceinte. Mais saisie de froid , elle dut se coucher. Des personnes cherchant du bois dans l'écurie, trouvent le cadavre et s'enfuient à ce spectacle. Louise, avertie de cela, et gardant cependant tout son sang-froid.

se lève , prend le cadavre , et va l'enfouir dans un tas d'ordures placé devant la porte de la maison. Mise en arrestation, elle nie avoir tué son enfant. Elle dit qu'ayant accouché debout , l'enfant s'est fracturé la tête en tombant.

Aux assises, elle met son mouchoir sur ses yeux, pour simuler des pleurs qui n'existent pas. Pendant l'instruction, elle ne verse pas une larme, et pendant que les témoins racontent les horribles détails du crime, elle garde tout son sang-firoid, et donne les preuves d'une insensibilité regrettable. »

, Réflecvions. — Ce n'est pas la crainte du déshonneur qui a été, chez cette fille, la cause de l'infanticide. L'immoralité de sa conduite est connue de tous; son insensibilité morale, signalée même par l'auteur de l'observation, et la perspective des charges qu'occasionneront le nouveau-né, sont les causes du crime. Gomme chez beaucoup de personnes mal conformées moralement, son imprévoyance est extrême : elle laisse son enfant mort exposé dans l'écurie, puis elle le cache dans des ordures placées devant la porte delà maison. Cette imprévoyance n'est pas causée par un trouble moral, car le sang-&oid qu'elle montre à cette occasion n'a pas échappé aux témoins.

4« Obsbrvation (Gasette des tribunaux, 7 août 1856).

€ La fille Joyeux, âgée de 40 ans, domestique, ayant des mœurs dépravées, accouche successivement de quatre enfants qu'elle met à l'hôpital, n y a trois ans, elle accoucha dans la cour de la maison où elle servait ; elle tua probablemjsnt son enfant, le cacha sous im tas de paille, puis elle alla travailler. L'enfant fut dévoré par des chiens^

et Ton ne put savoir s'il était né mort, ainsi qu'elle l'affir^ ma. Elle devint de nouveau enceinte, cacha sa grossesse à tout le monde, et accoucha dans un bois pendant une nuit très-froide. Elle noya Tenlant dans une mare d'eau et le couvrit de pierres. Le lendemain de Taccouchement elle était gaie et mangea de hon appétit; rien n'indiquait qu'elle fût accouchée. Cependant le crime fut soupçonné et constaté : il fut prouvé que l'enflant avait vécu. Elle répond à tous ses interrogatoires avec la plus grande assurance. Ne pouvant ni» l'accouchement, elle dit qu'après avoir été délivrée elle s'est évanouie, et qu'elle a trouvé l'enfant mort à ses côtés quand elle est revenue à elle. Cette excuse banale n'est pas admise. Elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité. L'avocat général termine son réquisitoire par cette phrase: Vous condamnerez cette femme parce que c'est justice, et lorsque vous rentrerez dans vos familles, lorsque vous trouverez auprès du foyer domestique la tendresse maternelle dans tout son éclat, la religieuse observation de tous les devoirs, vous vous reposerez, daifô cette douce atmosphère, des poignantes émotions d'une audience où le vice vous est apparu dans toute sa laideur, et vous trouverez dans ce contraste la justification de la fermeté que vous aurez déployée. i>

RéfleœUms. — Un abîme immense sépare la nature instinctive de cette malheureuse decelle des mères de famille douées de sens mor^ et d'amour maternel, qui peuvent, par la possession de ces sentiments moraux, se bien conduire par inclination ou par devoir, lorsqu'elles éprouvent des désirs pervers. La fille Joyeux, privée entièrement de ces sentiments^ ^'ja aucune bonne pensée qui puisse combattre ses projets criminels; elle n'a pas les moyens de

pouvoir choisir le bien en présence du mal qu'elle désire. Si elle commet deux infanticides, ce n'est point par crainte du désboïmeur, mais pour ne pas perdre sa place de domesâqoe, son gagne-pain.

Bésum%é — Les sujets de ces observations rentrent tout à fait dans la classe des criminels ordinaires. La vie de d^auche presque publique que ces femmes ont menée , nous prouve que la <5rainte du déshonneur n'est pour rien dans leur détermination. L'insensibilité morale la plus grande, en présence d'une perversité active qui demande, comme chez les voleurs assassins, sa satisfaction par n'importe quel moyen, est la cause de ces infanticides. Pour ces mères complètement privées de sens moral et d'amour maternel, l'enfant n'est qu'une lourde charge ; ridée abominable de s'en défaire se présente facilement à leur esprit lorsqu'elles sont dans la gène; cette idée, n'étant point combattue dans leiu^ conscience, est facilement adoptée et mise à exécution, soit par l'abandon de Tenfant à la charité publique, soit par le meurtre, selon les circonstances qui leur rendent plus facile l'un ou l'autre de ces moyens. L'existence des tours peut sauver dans ce cas un grand nombre d'enfants. Les châtiments les plus rigoureux ont été infligés aux femmes de la présente catégorie : on les a traitées comme on traite les criminels les plus privés de sentiments moraux, comme ce<ux qui commettent froidement le crime, les voleurs assassins.

Nous terminerons cet article en rapportant l'observation d'un cas d'infanticide commis par une mère qui allaite depuis longtemps son enfant. Ce cas est assez rare dans les fastes^ criminels.

(Gaiette des tribunaux, 23 août 1856.)

a Madeleine, âgée de 25 ans, veuve depuis huit mois, vient de subir un mois de prison pour vol. Elle quitte Chartres avec ses deux enfants, Jules, âgé de 5 ans, et Charles, âgé de 16 mois, qu'elle allaite. Elle était accompagnée de Louise, fille de mauvaise vie. En route, le petit Charles criant toujours, Louise lui dit : C'est un fameux embarras, que ce piauli-là. La mère répond : Pardié, s'il crevait, je le jetterais dans la rivière, il n'en serait que cela. Elles continuent leur marche avec la pluie. Madeleine, déplorant sa situation, dit qu'elle avait envie de se débarrasser de son petit. Louise lui conseille de le mettre à l'hospice, et de ne pas le tuer. La mère ne répondit rien. A un kilomètre de là, étant près d'ime mare, elle dit à sa compagne : Je vais donner à téter au petit, puis je le jetterai à l'eau. Elle s'assied sur des pierres, le déshabille avec sang-froid, engage Louise à prendre les devants avec Jules. Après s'être éloignée, Louise, entendant le bruit occasionné par le jet à l'eau de l'enfant, revient sur ses pas, voit l'enfant se débattre, et sa mère entrer dans l'eau et lui jeter des pierres pour le faire enfoncer. Louise n'empêcha point le crime de s'accomplir. Elles se remettent en route, et s'arrêtent dans un cabaret pour prendre du pain et un peu d'eau-de-vie. Louise est rêveuse et triste ; Madeleine, au contraire, est animée, presque gaie, et parle beaucoup, d'abord de la mort de son mari, et ensuite de l'humiliation qu'elle a éprouvée, en route, de se trouver salement vêtue en rencontrant des soldats ; mais pas un mot de regret sur son enfant qu'elle vient de tuer ne sort de sa bouche. Arrivée à Dreux, elle se livre à la

prostitution avec des militaires, jusqu'au moment de son arrestation, qui eut lieu plusieurs jours après, lorsque le cadavre de Tenfant eut été aperçu. En entrant dans la salle des assises, elle verse d'abondantes larmes et cache sa figure avec son mouchoir. Elle cherche à s'excuser en disant qu'elle était folle lorsqu'elle a commis le crime, qu'elle voulait aussi tuer son fils aîné et se suicider, ce qui est faux. Elle avait recommandé à celui-ci de dire qu'elle était folle. Elle nie avoir dit à Louise qu'elle voudrait voir son fils mort. Elle est condamnée à vingt ans de travaux forcés. En entendant son arrêt, elle s'écrie : J'en appelle!» Réflexions. — L'absence du sens inoral et de l'affection maternelle peut seule expliquer la possibilité de ce crime , après de longs soins donnés à l'enfant. Celui-ci étant, à cette mère dénaturée, sinon odieux, du moins complètement indifférent, et, de plus, gênant et incommode, il suflBit, pour que le désir de le mettre à mort s'empare de son esprit, que des paroles imprudentes soient prononcées par sa compagne. Elle adopte de suite l'exécution du projet homicide, parce qu'il est entièrement conforme à ses sentiments, aucun sentiment moral ne combattant ce projet dans son esprit. Son imprévoyance est si grande, qu'elle ne pense pas aux châtiments dont la loi la menace, et qu'elle ne prend aucune précaution pour empêcher la découverte du corps de son enfant. Après le crime, son insensibilité morale se manifeste par l'absence de remords. Débarrassée de son fardeau, elle est gaie, la coquetterie occupe seule son esprit, elle pense au désagrément d'avoir paru malproprement vêtue devant des hommes, puis elle se livre à la prostitution.

Un crime semblable a été commis à Marseille, le soir

même du jour où furent exécutés, en janvier 1868, trois bandits italiens. Une femme jette dsns le port son enfant âgé d'un mois. Même imprévoyance chez cette mère, qui ne prend aucun moyen pour que Teniast ne puisse surnager; aussi un passait put recueillir Tenfant. Msûs celui-ci, à demi asphyxié, mourut peu d'heures après.

ARTlCLB Vn. — Homicides et sévices commis par les pare&ts BUT leors enflants âgés d^iin an et plus.

Cinq obserrations. — Hésumé.— FoUe morale poussée au plus haul degré posaièle. Perversité active et iosensibilité morale complète. — La femme prend en général plus de part que Thomme dans les actes monstrueux que cette Tolie inspire. — Ce n'est pas seulement sur des enfants que peut s'exercer cette folie morale, c'est encore sur des personnes plus âgées, douces, timides et incapaMes de se défondre.

Les crimes que nous allons rapporter sont les plus monstrueux qui se puissent imaginer. Dans les observations précédentes, sauf dans la dernière, la mère ne connaissait pas son enfant, elle ne lui avait pas donné des soins, sa vue n'avait pu exciter l'amour maternel. Mais ici, l'enfant est connu depuis longtemps, et par une aberration morale des plus insolites, sa présence, loin d'avoir excité l'affection dans le cœur des parents, n'y a soulevé qu'une haine impitoyable. .Sous l'influence de l'état passionné permanent dans lequel les tient cette haine, l'idée de se débarrasser de cet être qu'ils ne peuvent supporter, se présente à leur esprit. Mais impressionnés probablement par la crainte du châtiment, de la réprobation et du mépris publics, au lieu de le faire mourir d'un coup, ils le tuent à petit feu par des tortures épouvantables, et par la privation de tout ce qui est nécessaire à la vie. Le seul sentiment antagoniste du crime qu'ils éprouvent, la crainte des châtiments, ne les détourne point de cet acte. Cette crainte

leur fait geulememt employer dos n^oyeus d'une cruauté inouïe pour wriveràleur^ fin?, 4emêmequeçhQz d'autres individus elle ^ po^r se^l ^t de faire chearcher des cornpUoes. Les faits qui oiit trait à ce 1^ homicide sont on ne peut ^usiav(M*al;despoiKnpu$ faire apprécier 1^ folie morale, l'esclavage, Tayeuglement involontaire de l'esprit par les passions, l'^t passionna, en un mot.

\^ Observation {Gazette des tribunaux, 6 février 1858).

ccRicharde, veuve Mandon, femme Leydier, âgée de 35 an3, enf^ trouvé, a une figure dure et méchante. Ses mœurs ont toujours été dissolues. Étant domestique chez le sieur Mandon, elle eut de lui plusieurs enfants; M™* Mandon étant morte. Richarde se fait épouser par son amant. Celui-ci meurt, laissant aux enfants qu'il a de cette dernière femme une fortune assez considérable: Après le délai légal, la veuve Mandon épouse le nommé Leydier, homme dur et cupide.

DÂntoine, fils de Richarde, âgé de deux ans, avait été mis en nourrice. Une fois entré dans la maison, cette mère dénaturée le prive de nourriture, dans le but de le faire mourir et d'hériter de son avoir. Elle manifestait pour lui la plus vive aversion et l'intention de le tuer : n manque un jardinier au cimetière, disait-elle à une voisine, en faisant allusion à l'état maladif de son fils, qui dépérissait faute de nourriture. On a trop de soin de ses enfants, disait-elle une autre fois. Elle l'apostrophe ainsi devant témoins : Coquin, voleur, si tu ne me coûtais que cent francs, je te jetterais dans un fossé ! Elle le nourrissait de fruits vprts, pour lui donner la dysenterie. Elle le frappait ef^ le maltr^tait. Enfin, l'autorité avertie lui enlève

Tenfant, qui meurt douze jours après. Elle avait déjà tué de la même manière sa fille Rosine, qu'elle avait également menacée de mort devant témoins. Elle nie obstinément tous les faits qu'on lui impute. Elle aflBrme avoir élevé ses enfants en bonne mère de famille; mais les voisins la citent comme une femme cruelle, impitoyable, dont la conduite a révolté tout le monde. Elle reste impassible devant toutes ces charges, et nie ce dont on Taccuse. Condamnée à dix ans de travaux forcés, l'arrêt ne lui cause aucune émotion. » Réflexionss. — La cupidité inspire à cette mère dénaturée, c'est-à-dire privée des sentiments naturels de l'humanité, une haine violente contre ses enfants ; de là, des menaces de mort réitérées contre eux devant témoins, menaces réalisées par des tortures continuelles aboutissant à leur mort. Privée de tout sentiment moral et animée des sentiments les plus pervers, elle ne peut penser que comme elle sent , c'est-à-dire que dans le sens de sa haine. Elle n'éprouve aucun remords après ces actes monstrueux, et un second crime suit bientôt le premier. Dans l'état psychique où elle se trouve , étant esclave de sa perversité, elle ne peut choisir le bien lorsqu'elle désire le mal, puisqu'aucun sentiment moral ne lui inspire de la réprobation pour le mal, ne lui donne la pensée, le désir de ne pas l'accomplir.

2« Observation {le Droit, 15 octobre 1858).

«Adélaïde Petit est âgée de 20 ans, son père est un repris de justice. Elle a déjà paru aux assises pour accusation d'infanticide. La Justice pourrait lui demander compte d'un deuxième enfant qu'elle soupçonne avoir été la victime de cette fille par suite de mauvais traitements et de

privation de nourriture. Elle étouffait les cris et les plaintes de cet enfant par Tadministration d'une décoction de pavot. Elle a toujours mené une vie de débauche et de prostitution ; elle a été la maîtresse du père et de l'oncle de son mari; elle se faisait accompagner par sa sœur, âgée de cinq ans, qu'elle rendait témoin de ses lubricités. Peu de temps après son mariage, elle accouche, et, comme elle Ta déjà fait précédemment, elle laisse son enfant dans ses immondices et le prive de nourriture. Bientôt cet enfant se couvre de plaies et devient d'une maigreur affreuse ; elle le laisse seul et sans aucun aliment toute la journée, pour aller se livrer à la débauche. Les observations que lui font ses voisins l'irritent. 'Elle s'approprie ce qu'on apportait à l'enfant pour l'empêcher de mourir : Il peut bien crever, répond-elle aux reproches qu'on lui fait ; je ne m'en soucie pas plus que de son père ; et elle continua à lui donner la décoction de pavot pour étouffer ses plaintes. Cette cruauté amène la morl de l'enfant, qui était un véritable squelette dans un tas d'ordures.

» Pour justifier ce crime, dont l'exécution a duré plusieurs mois, elle n'a trouvé que des explications futiles et dont le cynisme a dévoilé ses instincts et ses sentiments dénaturés. Elle nie l'intention de tuer son enfant, elle nie lui avoir donné la décoction de pavot. Pendant l'interrogatoire qu'elle a subi, elle a montré une sécheresse de cœur, une insouciance qui a douloureusement impressionné l'auditoire. Quand ces faits odieux viennent se dérouler devant un auditoire stupéfait et frémissant d'indignation , cette mère dénaturée est restée seule impassible. Elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Seulement alors eUe verse des larmes abondantes. »

Réflexions. — A une personne animée des sentiments les plus monstrueux et privée de toute sensibilité morale sont seulement possibles ces crimes atroces, ces actes qui froissent violemment tous les sentimemts humains. Adélsude étant la seule personne dans l'auditoire qui soit atteinte d'une anomalie morale aussi grave, seule elle reste impassible devant Ténumération des cruautés qu'elle a conunises, et il ne pouvait en être autrement.

3« Observation (le Droit, 4 mai 1859).

« Les époux F. . . , marchands de vin à Glichy , ont quatre garçons et une fille de huit ans, nommée Joséphine. En juin dernier, Joséphine fut ramenée de chez ses grands parents, habitant la Normandie, fraîche et bien portante. Trois mois après, on la vit reparaître, pâle et décharnée. L'indignation publique dénonça les parents à la police. Quand le magistrat se présenta au domicile de la famille F..., la femme, entourée de ses quatre garçons, dit que Joséphine était au premier étage, et qu'elle allait la faire descendre. Le commissaire la suivit. Un spectacle horrible s'ofirit à ses yeux : une petite fille à demi nue , les cheveux en désordre, grelottant sous des haillons déchirés et infects, se tenait dans un coin de la chambre, accroupie sur elle-même. Elle fut saisie d'un tremblement nerveux à la vue de sa mère. Le médecin constata que son corps était couvert d'érosions et d'ecchymoses, que ses membres engourdis se repliaient sur eux-mêmes, et que l'état d'étisie où elle était plongée accusait une privation de nourriture qui eût amené la mort dans un temps très-court. Joséphine raconta ses souffirances. Depuis son retour à Paris, elle était en butte aux violences de Bcm père, et

surtout de sa mère qui la frappait avec de$ bâtons , des martinets et avec les pieds armés de sabots. Pendant un mois elle a couché sur de la paille dans la cave, où on la laissait mourir de faim et de soif. Son père l'avait enfin délivrée ; mais c'était pour changer de prison. Sa mère la retenait captive dans une chambre gelée où elle était torturée par le froid, la faim, la soif et les coups. Un jour, les voisins lui jettent du pain ; elle commençait à le dévorer, lorsque la mère, avertie par un de ses garçons, lui arrache ce pain et lui porte de violents coups. Elle se jetait affamée sur les épluchures de légumes trouvées dans la cour, où on la laissait un quart d'heure par jour. Son état fut jugé très-grave. L'instruction assigne à F... une part moindre qu'à safename dans les faits incriminas. D a été moins cruel .qu'elle envers sa fille.

j> Violences, séquestration, les accusés nient tout, et se disent en butte aux animosités et aux calonmies de leurs voisins, auxquels ils ont refusé de faire crédit, disent-Us, et qui se vengent en les chargeant de crimes imaginaires. La fenune est condamnée à huit ans de travaux forcés, le mari à trois ans de prison. »

Les réflexions que nous avons présentées à l'occasion

des observations précédentes s'appliquent à celle-ci ; il

est inutile de les reproduire. Nous trouvons ici un de ces

exemples remarquables des préférences qu'ont certains

parents pour quelques-uns de leurs enfants, préférences

presque toujours accompagnées de haine pour les autres.

Toute l'affection des époux F... est concentrée sur les

garçons; la fille, étant restée quelque temps éloignée d'eux,

ne trouve à son retour qu'une haine implacable.

Voici un autre exemple de ces préférences qui m'a été

raconté par un médecin habitant une petite ville des environs de Marseille : La femme d'un riche cultivateur avait deux garçons, l'un idiot et l'autre intelligent. Elle avait pour le premier un amour passionné qu'elle manifestait à tout le monde; elle trouvait même beau cet idiot qui était fort laid. Elle n'éprouvait pour l'autre, qui était en pension hors de la maison et qui ne lui avait donné aucune peine, que la plus grande indifférence, ou peutêtre de la haine, car elle ne lui adressait que des paroles désagréables et le dénigrait devant tout le monde. Cette mère bizarre, jalouse des avantages que cet enfant avait sur son frère, cherchait à rabaisser ces avantages autant que'possible.

L'exemple suivant est peut-être plus remarquable encore, en ce sens qu'aucune cause n'ayant pu produire la préférence, celle-ci est issue entièrement d'une anomalie instinctive des plus bizarres : Une femme corse, dont le caractère était mauvais et violent, met au monde deux jumelles; elle se prend d'un grand amour pour l'une des deux et d'une haine profonde pour l'autre ; elle voulait nourrir la première et mettre l'autre en nourrice. Son mari s'y opposa ; il prit une nourrice, et exigea que sa femme et la nourrice donnassent le sein à l'une et à l'autre alternativement. La mère laissait à son sein à peine quelques instants celle qu'elle n'aimait pas ; elle l'enlevait brusquement pour y mettre celle qu'elle affectionnait.

n semblerait que la haine ne puisse avoir plus de férocité que celle manifestée par les époux F.... Eh bien! non, la folie morale peut atteindre un degré d'extravagance et de cruauté plus épouvantable encore. On en jugera par l'observation suivante. Nous y verrons ce que

peuvent inventer les facultés réflectives inspirées par des sentiments abominables, et ce que l'homme intelligent est capable de faire lorsque aucun sentiment moral ne combat dans sa conscience ses sentiments, ses pensées, ses désirs monstrueux.

4« Obsbbvation {k Siècle, 7 décembre 1859).

« Nicolas Deferet sa femme, Rose, ont cinq enfants. Leur fille aînée, Adelina, a 17 ans. On savait que ces époux traitaient leurs enfants avec une sévérité excessive, et qu'Us se livraient sur eux à des actes de violence et de brutalité; mais, sous l'empire de la terreur, les enfants se gardaient bien de révéler ce qui se passait chez eux. Cependant une rumeur s'éleva contre les accusés, et la Justice intervint. Elle constata des faits horribles commis sur Adelina. Cette jeune fille était de la plus grande maigreur; tout son corps était couvert de traces de blessures produites, les unes par des instruments tranchants et contondants, les autres par des brûlures à l'aide de charbons ardents et de fers rouges. Un coup de fouet lui avait enlevé l'épidenne à la joue , sur une longueur de neuf centimètres. Au dos était une cicatrice de quarante-quatre centimètres de haut sur trente-quatre de large; elle couvrait les reins, les hanches, les fesses ; d'autres cicatrices existaient aux cuisses et aux genoux. La cicatrisation n'était pas complète, il restait encore à guérir une plaie égale à une pièce de cinq francs argent. On trouvait des traces de plaies à l'aine, aux jambes ; en tout, dix-huit de grandeurs difiFérentes. Ces blessures avaient été faites à l'aide d'acide nitrique et de corps incandescents. Quand les plaies tendaient à se fermer, on les entretenait par le feu et l'acide.

On suspendait Adelina par lea mains, et on la fouettait dans cette position. Pendant ces tortures, on la bâillonnait pour étouffer ses cris, on la frappait avec une planche garnie de clous. On lui mettait sur les fesses des allumettes enflammées, et après on arrosait les parties excoriées avec de Tacide nitrique. On avait mêlé des chardons et des orties à la paille sur laquelle eUe se couchait. Son lit était un coffre dans lequel on la renfermait toutes les nuits au moyen d'un cadenas ; on le tenait légèrement entr'ouvert pour y laisser passer Tair. Des témoms affirment que là où Adelina s'asseyait, il restait des traces de matière purulente. Un plus grand supplice lui était réservé. Un soir, ses parents la font coucher par terre demi nue, on l'attache dans cette position, et son père introduisit un morceau de bois dans les organes sexuels, et Ty maintint pendant plusieurs minutes. La mère aidait son mari ! Les époux Defer prennent pour excuse de ce qu'ils appellent leur sévérité, les mauvais penchants d' Adelina et une intrigue amoureuse. L'instruction prouve la fausseté de ces deux allégations, AdeUna était modeste, douce et craintive ; elle n'a même révélé la vérité à l'audience que lorsqu'elle a vu l'impossibiUté de cacher les faits et de sauver ses parents.

y> Les tortures d'AdeUna remontent dès l'âge de huit ans. Jusqu'à cette époque, elle avait habité chez ses grands parents.

» L'accusé nie tous les faits de violence brutale, et avoue seulement avoir attadié Adelina à une chaise pour l'empêcher de sortir et de se prêter aux poursuites d'un amant.

» L'accusée nie également les faits de violence. Elle reconnaît que dans un moment d'irritation elle avait j9té

uû verre d'acide nitrigue dans les j^aobes de sa fille.

>D»80&t tous deux condamnés aux travaux forcés à perpétuité. Ce sont des cultivateurs très^a^s; leior phy^ siouomie ne présente rien qui dénote les passions bru^ taies sous l'empire desquelles ils ont consmûs les faits qui leor sont reprochés, d

Réflexions. — On ne saurait rencontrer une perversité plus grande, plus active et plus crueUe^ alliée à une insensibilité nK)ral& plus complète. Sous cette influence instinctive monstrueuse, exdusivement perv^^ et incompatible avec la liba*té morale, les facultés réflectives inventent des tortures horribles et ne produisent aucune bonne pensée capable de ramener à la raison ces parents dénaturés. Si les sentiments moraux avaient élevé leur voix, une haine aussi violente n'aurait pu s*implanterdans Tespritde CCS deux êtres et les pousser à de telles extrémités; ces sratiments auraient combattu les pensées perverses dés leur apparition ; Us auraient inspiré un vif remords de suite après les premiers actes. Rien de tout cela n'a eu lieu. Toute la nature instinctive de ces parents les portait jouraelleiBtetà des actes monstrueux que leur conscience ne réprouvait point, leur folie morale a pu se développer au plus haut degré, parce qu'elle ne rencontrait dans leur ccBur aucun obstacle moral.

Sur trente-deux observations de sévices graves exercés sur des enfants par leurs parents , observations relatées: dans Un mémoire du professeur Tardieu, la mort est survenue dix-huit fois; dans les quatorze autres cas, la constitution de reniant a été profondément altérée. Dans un compte^rendu de ce mémoire par leD' Legrand-du-Saulle» on rencontre le passage suivant :

(c En lisant le remarquable ouvrage de M. Tardieu, nous espérions trouver des preuves de folie chez les auteurs de ces déplorables violences. Mais notre savant confrère, à l'examen duquel rien n'échappe, nie formellement en avoir rencontré aucune. »

Ces parents ne sont point aliénés par suite d'une maladie cérébrale ; la cause de leur folie est toute psychique, elle est due uniquement à la coïncidence des sentiments les plus mauvais, avec une insensibilité morale complète, insensibilité qui les prive de la liberté et de la raison morales. Dans cet état psychique, leurs facultés réflectives ne peuvent fonctionner qu'au profit de leurs sentiments pervers, en créant les idées les plus monstrueuses , les plus cruelles, les plus immorales. Avoir de telles idées , et ne pas posséder dans la conscience les sentiments moraux qui font comprendre leur nature perverse et qui donnent le désir et le pouvoir de les combattre , de les repousser , n'est-ce pas être moralement fou?

5« Observation (Gazette des tribunaux, 22 mai 1857).

<c Loret, âgé de 46 ans, est marié en secondes noces à Marie X..., âgée de 47 ans. Il a du premier lit un fils âgé de 15 ans. Ce jeune homme travaillait dans une ferme, mais un dépôt scrofuleux l'obligea de revenir chez son père pour s'y faire soigner. Il n'y éprouva qu'un long martyre. Par les conseils de sa belle-mère, à qui son état maladif inspirait un profond dégoût, il fut séquestré dans un grenier, couchant sur de la paille, sans couverture et n'ayant que des haillons. On le laissait mourir de faim ; le froid lui occasionna la gangrène aux pieds et la chute des orteils. Les époux, ayant de la fortune, se nourrissaient

très-bien. Les voisins, émus de pitié, faisaient passer à l'enfant quelque chose à manger; mais si la femme Loret les surprenait, elle s'emportait contre eux. En mars 1856, elle signifia à son mari qu'elle ne voulait plus habiter le même toit que son beau-fils. Alors le père le relégua dans une masure sans porte, sans fenêtre, sans toiture, qui était un dépôt de fumier. Ce fut sur ces immondices qu on lui éleva une hutte en paille et en osier. Là, il passa un hiver et un été. Il n'en sortait pas sans recevoir des coups de pioche. On ne lui donnait ni à boire ni à manger en quantité suffisante, mais des femmes charitables lui apportàientdu pain pendant la nuit. La belle-mère disait que son beaufils vivait trop longtemps. N'osant pas lui donner la mort, bien qu'elle parlât sans cesse de le faire mourir, elle le tuait à petit feu. Elle dit qu'elle le portera elle-même en terre , qu'elle l'encavera comme un cochon, et que, s'il le faut, elle le fera achever par son mari. La Justice avertie arrête les époux Loret. Ils nient énergiquement , malgré l'évidence, les faits dont ils sont accusés. L'expression du père est plutôt la douceur et la faiblesse que la cruauté; sa femme a une figure revêche et sinistre. Tous deux sont condamnés à mort. En entendant leur arrêt, ils versent des larmes. 7>

Réflexions. — Les belles-mères n'éprouvent que trop fréquemment de la haine pour les enfants que leurs époux ont eu d'un premier lit. Cette haine prend naissance dans une jalousie passionnée qui étoufie dans le cœur de ces femmes tous les sentiments moraux qu'elles peuvent avoir , la prudence même. La belle-mère qui est l'objet de cette observation trahit sans cesse ses projets homicides par des menaces de mort réitérées ; la haine

ijuilaiioiiiine la rendelle-méme extrêmement malheureuse. A cet état de choses , un ,$eul remèd;6 pouvait être efficace : r^oignemen^ de reniant, car la personne qui est en permuiience dans Tétat passionné n'a m les moyens ni le pouvoir de oombettre sa passion ; il faut donc lui venir en aide en éloignant d'elle la cause qui lui Hait perdre ki raison et le libre arbitre. Le père de l'enfant nous préseote un exemple remarquable de ces êtres sans caractère , qui ont II peu près tous les sentiments bons et mauvais mats extrêmement faibles; ces éléments instinctifs n'acquièrent chez eux de l'aictlvité et de Téoei^ie que sous l'influence de causes qui les excitent viveouent , et au nombre desquelles l'exemple doit être placé en première ligne. Ces personnes deviennent semblables aux individus avec lesquels elles sont en contact.

Mésumé. — Pour que des enfants soient victimes de tortures aussi cruelles que celles dont la relation viaat d'être donnée , il faut nécessairement que les deux époux ^i&at d'accord. Sans cela, celui qui conserverait sa raison morale saurait bien soustraire la victime à la fureur de son bourreau^ et la défendre. Ils doivent donc être tous deux animés de sentiments pervers et privés de sentiments moraux ; ou bien il faut que l'un des deux époux, sans csffactère , reçoive l'enqireiHte de la perversité énergique de l'autre. Sous l'excitation de l'exemple, la haine de celuiici devient des plus violentes, elle étouffe sesfaibles sentiments moraux, et les deux époux travaillent avec une égale fureur au martyre de leur enfant. Nous remarquons, dans ce gQme de folie , que la haine éprouvée par tes parents pour l'un de leurs enfants a toujours pour objet celui des enfants qui a été le moins soumis à leur surveillance

6t à leurs soins. Nous remarquons encore que cette haim commence chez la femme, et que cette passion 6st,plus vivemmt ressentie par elle que par le mari. La femme, plus en contact avec les enfants, subit dai/^antage l'influence de leur présence. €ette influence, suivant l'état normal ou anomal de ses éléments instinetifis , fait naitre l'affection ou la haine. La femme âant plus impressionnable que Tbomme, TafEection ou la haine atteignent chez elle avec plus da facilité leur plus haut degré de puissance.

Contre cette haine qui met les parente dans l'état passionné, un seul moyen peut être efficace : il consiste à soustraire au plus tôt l'enfant à leur cruauté. Excités de plus en plus contre lui par le fait de sa présence, ces parents ne peuvent revenir à la raison que par l'éLoignement de la cause excitante de leur passion. Si las voisins prévenaient l'autorité dès qu'ils ont connaissance des faits graves qui se passent, jcbs sévices horribles qui conduisent à la mort seraient empêchés. Comprend-on qu'ils ne découvrent à qui de droit ce qu'ils savent depuis longtemps, que lorsque la santé de l'enfant est ruinée , que lorsque ce malheureux se mueurt, que lorsqu'il est mort ! Comprend-on qu'ils se contentent si longtemps de plaindre la victime en silence et de lui apporter des aliments en cachette ! Si l'on était bien convaincu dans le public de cette vérité, que ces parents sont privés de la raison et de laliberté morales sur ce qui regarde leur haine, et que leur folie aboutira inévitablement à la mort de l'enfant, le rôle de dénonciateur ne répugnerait à personne , et une déclaration prompte éviterait deux malheurs : un meurtre et des punitions inutiles et irratiannelles.

k^mc k» passions violentes, nous avons vu reparaître

dans ce genre de crime les menaces de mort. Les peines infligées ont été très-sévères.

Ce ne sont pas seulement des enfants qui sont victiines de la folie morale engendrée par une haine violente : des personnes de tout âge, incapables, faute d'énergie physique et morale, de se défendre contre les voies de fait exercées sur elles et d'opposer une résistance aux mauvais traitements dont on les accable, deviennent également victimes de cette folie, qui peut s'élever jusqu'à la fureur. Ainsi, on rencontre des mégères qui maltraitent, jusqu'à les faire mourir, des domestiques jeunes et timides; on voit des enfants dénaturés qui séquestrent leurs parents âgés et infirmes ; des maris qui exercent les sévices les plus cruels envers leurs femmes douces et craintives. Voici, sur ce dernier cas, un exemple remarquable :

M , remouleur à Bar-le-Duc, a une femme qu'il bat

comme plâtre ; il ne la bat pas parce qu'elle le taquine, mais pour le plaisir de la battre. Il y a douze ans que cela dure, et il est étonnant que la victime ait pu résister aussi longtemps à un pareil martyre. Le tribunal correctionnel avait

donné à M un avertissement, en lui infligeant six jours

de prison. Cette pu/nition n'eut pour résultat que des coups plus violents pour la victime. La malheureuse avait depuis longtemps renoncé à se défendre, mais elle parait le mieux possible les coups qu'elle recevait. Pour obvier à cet inconvénient, M. . . lui lia les mains pour qu'elle ne pût se soustraire à ses coups de pied. Une fois, pendant qu'elle s'habillait, il la poussa dans le feu à moitié nue, et elle en sortit gravement brûlée. Un autre jour, U s'arme d'un couteau pointu et pique le front et les joues de sa femme, lui faisant entendre que tôt ou tard il lui arrivera de faire un

faux mouvement, et de lui crever les yeux. C'était son jeu favori. La pauvre femme finit par s'enfuir avec ses quatre

enfants. M n'ayant personne à tourmenter, s'ennuyait :

il prie sa fenune de venir avec lui pour- parler d'affaires sérieuses; il était calme, il souriait, si bien que, ni sa femme ni les témoins présents ne soupçonnèrent son intention. M , qui n'avait pas de couteau sous la main

pour recommencer son jeu cruel, se servit d'une paire de ciseaux, mais cette fois avec tant de férocité, que la victime eut le courage de crier et de se plaindre. Le tribunal

correctionnel de Bar-le-Duc condamna M à deux ans

de prison. M trouvant que c'était trop sévère, en appela à la cour de Nancy, qui le condanma à cinq ans. Or peut-on croire que cet homme, après avoir subi sa peine, seraguéri de sa folie morale ? peut-on espérer que sa nature instinctive aura changé et qu'il ne torturera plus sa femme ? Non, certainement. Rien, dans le régime actuel des prisons, n'étant capable de produire un semblable résultat, la détention de quelques jours qu'il a subie n'a servi qu'à exciter sa férocité. Ce régime est d'autant moins apte à produire un résultat favorable, que ces folies morales, dans lesquelles celui qui en est atteint fait le mal pour leplaisir de faire le mal, et non pour satisfaire quelque passion naturelle à l'humanité, dépendent incontestablement d'un état névropathique. Il y a dans le cerveau des personnes atteintes de ces folies plus qu'une infirmité compatible avec la santé, il y a un véritable état nerveux anomal Çui a ses exacerbations caractérisées par des désirs impérieux de commettre des actes cruels et féroces, désirs qui reçoivent inévitablement leur satisfaction lorsqu'ils ne sont point combattus dans la conscience par des sentiments

moraux, ce qui a eu lieu chez M... et chez les sigets des trois observations suivantes.

Le Progrès de Lyon cite une mère qui maltraitait cruellement son enfant âgé de quatre ans; elle le mordait jusqu'au sang, le battait et le tenait enfermé. Le corps de cet enfant était couvert de plaies. Cette mère a été condamnée à un an de prison. Croit-on de bonne foi que le caractère de cette malheureuse femme aura été modifié par ce châtiment, et que son enfant peut lui être rendu sans qu'il soit exposé de nouveau à de cruels sévices? Non, ce n'est point par des châthnents que l'on guérit de telles anomaUes instinctives, surtout lorsqu'elles sont liées à un état névropathique du cerveau. Un traitement moral et médical peut seul apporter quelques heureuses modifications dans le caractère, quand ces modifications sont possibles.

Une femme des environs d'Orléans, mère de famille, a été condamnée, en novembre 1866, à six mois de prison, parce qu'ellefrappait, martyrisait, mordait, non-seulement deux enfants de l'hospice confiés à ses soins, mais encore ses deux propres enfants. Elle prenait plaisir à leur éCorcher le visage, en les lavant avec une brosse dure.

On a jugé à Douai, en novembre 1866, et condamné à vingt ans de détention dans une maison de correction, une petite servante, âgée de 14 ans, Catherine M..., qui faisait avaler aux deux enfants confiés par moment à sa garde, des demi-cuillerées d'acide chlorhydrique. Gomment cela lui est-ii venu à la pensée ? Personne ne peut le dire, et elle-même moins que personne. De plus, Catherine faisait rougir le tisonnier et avait brûlé à plusieurs reprises le visage de l'aînée des petites, âgée de six ans, puis

elle signalait les plaies qui s'ensuivaient comme des éruptions naturelles. Cette petite ayant repoussé avec énergie l'administration du liquide corrosif, fut épargnée; mais l'autre, âgée de un an, succomba. Catherine a commencé par nier d'une façon absolue les faits qu'on lui impute, puis elle a feit des aveux complets. A l'audience publique, elle a cherché à modifier la portée de ses aveux, et elle explique ses actes criminels en disant qu'elle les commettait pour se faire renvoyer delà maison et pour retourner dans son pays auprès de sa tante qu'elle aime beaucoup. C'est en présence de l'opportunité de donner une explication qui puisse attendrir ses juges, qu'elle invente celle dont nous venons de parler. La véritable cause de ses cruautés réside tout entière dans un désir non motivé qui n'est combattu par aucun sentiment moral, désir aussi bizarre que cruel, et qui, de même que le désir d'incendier, assez fréquent dans le jeune âge, est dû à une affection névropathique du cerveau. Du repentir, des larmes, des marques de sensibilité en écoutant les médecins expliquer les ravages causés par le liquide corrosif, en entendant la malheureuse mère raconter ses angoisses et décrire les tortures de la petite enfant : point ! Catherine û a paru émue que lorsque le réquisitoire du ministère public la effrayée pour elle-même. Le jury, se basant sur ce que le forfait avait été prémédité, calculé, a décidé qu'elle avait agi avec discernement. Privée de sens moral, inca- P^le de discerner par la conscience le bien du mal , ne considérant conmie bien que ce qui satisfait ses désirs, et comme mal que ce qui les contrarie, Catherine n'a pomt ^ avec discernement moral. Ses préméditations, qui ont 6té inspirées par des sentiments exclusivement pervers^

et qui n'ont pu se faire qu'au profit des inspirations de ces sentiments, n'impliquent pointlediscernementmoral. Après avoir rendu compte de ce fait, le courriériste du Palais du Monde illustré ajoute : « Mais quelle est donc cette hideuse aberration qui change en bourreau intelligent , cruel et froid, une jeune fille de 14 ans? Est-ce un asile d'aliénés qui lui convient? Dites-le, Messieurs de la science, vous nous consolerez un peu. » Oui, ces actes sont dus à une folie morale , folie parfaitement caractérisée par une perversité bizarre, cruelle, active, et par une insensibilité morale complète, folie occasionnée dans le cas présent par une anomalie psychique congéniale, l'insensibilité morale, et par une perversion instinctive inspirant des désirs cruels, . due à une névrose du cerveau, folie qui exige par conséquent un traitement médical et surtout un traitement moral.

ARTICLE VIII. — Quelques réflexions à Toccasion du silence que gardent trop souvent les témoins sur les violences de toute espèce qui. entraînent tôt ou tard la mort des victimes.

A l'occasion de l'immobilité et du silence gardés par les témoins d'actes fort graves, je citerai des réflexions fort judicieuses, faites sur ce propos par le rédacteur du courrier judiciaire du Monde illmtré du 8 octobre 1865, signé Petit-Jean :

« Ce que je veux signaler aujourd'hui , est-il dit dans ce courrier, c'est l'étrange et déplorable facilité avec laquelle les empoisonneurs sont entraînés fatalement à persévérer jusqu'au bout dans leurs desseins homicides, par la complaisante timidité de leurs voisins, de leurs amis et même des parents de la victime. Quand celle-ci est morte,

bien morte, il s'élève comme une rumeur vague qui appelle l'attention de la Justice ; alors, et peu à peu , sur des questions précises, le voisin dit ce qu'il a spupçonné, l'ami raconte ce qu'il a vu , le médecin rappelle ce qu'il a constaté, le parent répète énergiquement tout haut le reproche qu'il a fait tout bas. Puis viennent l'autopsie elles analyses chimiques dont le résultat raffermit toutes les consciences ; et devant les juges, la rumeur première, ^ chœur d'accusations prudentes, se trouve décomposée, analysée, formulée. Hélas! si l'un des trente ou quarante lémoms que l'on écoute alors, et qui savent si bien préciser toutes les circonstances, avait eu le courage de dire tout haut ses soupçons, et de signaler ses découvertes au fur et à mesure qu'il les faisait, l'empoisonneur, effrayé, aurait sans doute reculé devant son crime. »

Je doute beaucoup, d'après les leçons de l'expérience, qu'il soit suflBsant dans ce cas de s'en tenir à un avertissement adressé au passionné. Le désir pervers domine trop souvent son esprit, pour que la crainte des châtiments pèse assez sur lui pour l'empêcher de renoncer à ses projets ; averti, il changera seulement de moyens pour arriver à son but. nfaut, pour éviter un malheur, que Tautorité sépare ce fou dangereux des personnes dont il désiré la mort.

Les réflexions contenues dans la citation que je viens de rapporter étaient faites à l'occasion du procès de la femme Binet, qui venait de passer devant les assises de Toulouse, et quia empoisonné ses deux marispar le phosphore. En 1 855, elleépouseLacoste, forgeron. En 1863, après un mois d'une maladie douloureuse, Lacoste mourait dans d'horribles souflrances. Il était empoisonné; il Redisait à tous ceux qui

venaient le visiter, il le disait à sa femme en présence de témoins, et cependant celle-ci obtenait de lui un testament par lequel il lui laissait tout son bien; efTet remarquable de rinfluence qu'une personne animée de sentiments énergiques peut exercer sur celle dont les éléments instinctifs sont sans force. Un an après la mort de Lacoste, sa veuve trouvait un nouveau mari , le nommé Soucques, qui succomba également, empoisonné par le phosphore, plusieurs mois après son mariage. Tout le monde autour de lui était frappé, non-seulement de la gravité des symptômes, mais encore de leur similitude avec ceux observés chez Lacoste. Tout le monde conçut et exprima à haute voix, nonseulement des soupçons, mais la certitude que c'était le phosphore qui produisait les accidents manifestés ; et cependant on laissa mourir Soucques comme on, avait laissé mourir Lacoste. Ce ne fut qu'après ces dQux décès que les autorités furent averties.

Autre exemple. La femme Perseau, jugée aux assises de Niort, empoisonne son mari avec du vert-de-gris. Perseau, d'un caractère doux, tranquille, était aimé de tous. Il tombe malade, et se plaint d'être empoisonné par sa femme ; il en parle à tout le monde. Ses confidences se répètent, elles arrivent jusqu'aux oreilles des médecins, mais pas un d'eux n'a l'idée d'écrire au procureur impérial. Perseau a beau dire à un voisin qui lui offre à boire : Que veux-tu que je boive? tout ce que je bois et tout ce que je mange a le goût du poison ; la Justice n'a pu entendre tout cela , et Perseau mourut empoisonné dans d'atroces douleurs.

Le procès de Martin Réau, l'empoisonneur de son beaufrère, de ses deux femmes et de son enfant, procès qui

s'est jugé vers la fin de 1866, a suggéré au courriériste du Palais du Monde illustré les réflexions suivantes, qui rappeflent celles que nous avons rapportées plus haut du même écrivain : « Ce que je ne faisais que prévoir est prouvé maintenant par les débats : Il y a treize ans, avec la mort de la première victime ont commencé les soupçons, mieux que cela, les propos ; avec la mort de la seconde victime, la première femme de Réau , les soupçons et les propds ont grossi et ont pris de retendue ; après la mort de la troisième victime , la seconde femme de Réau, les soupçons et les propos étaient dans toutes les têtes et sur toutes les lèvres ; la mort de la quatrième victime, Tenfant de Réau, produisit une exaltation étrange , Tindignation éclata, les soupçons devinrent des certitudes. Mais enfin les soupçons et les propos ne sortirent pas du cercle privé et intime , de sorte que ce que Ton disait tous les soirs devant tous les foyers, dans un rayon de vingt lieues, n'arrivait pas à la Justice. Tous les voisins avaient parfaitement saisi et compris ce système de morts successives; aussi une bonne femme avait trouvé cette prédiction, qui ne fat que trop bien réalisée : «Voilà la femme morte, Tenfant ne tardera pas à y passer à son tour » . Le sydtème de non-intervention qui a été suivi dans cette circonstance a trouvé son explication dans la déposition strivaiite fisdte par une voisine devant le tribunal ; « Mon Dieu ! ce n'est pas ^ue j'aie peur de personne ; mais quand on est dans ce brouillis, il faut à chaque instant quitter sa maison, ses enfants, son ménage, et venir passera la ville sept à huit jours; e$ vous croyez que c'est avarUageux! » — n esï malheureusement vrai que la crainte d'être dérangé de ses occupationsi d'être obligé de s'absenter peu-

dant plusieurs jours de chez soi, pour venir déposer devant les magistrats , empêche beaucoup de personnes de déclarer ce qu'elles savent. Lorsque Tautorité, éclairée par la psychologie, se proposera pour but , non plus de punir les criminels privés de raison et de liberté morales, mais de guérir ou tout au moins de pallier leur anomalie instinctive, ces formalités seront tout autres que ce qu'elles sont aujourd'hui ; les enquêtes faites sur les lieux suffiront, et, la perspective du dérangement qui ferme la bouche à tant de personnes disparaissant, celles-ci ne seront plus retenues par cette cause ; elles diront ce qu'elles savent, et sauveront ainsi nombre de victimes en danger de mort.

Ce Martin Réau dont nous venons de parler a été exactement caractérisé par l'écrivain qui, sous le nom de Maître Guérin, rédige le courrier du Palais de V Univers illustré : « C'était, dit-il, un empoisonneur à la succession, scms pitié et sans remords. Je ne veux extraire de son interrogatoire que deux réponses qui le peignent tout entier. — Après l'enterrement de votre femme, lui dit le président, vous avez déjeuné tranquillement, et vous êtes allé à la foire voisine. — C'est mon oncle qui a été cause que j'ai été à la foire, il a voulu me distraire. — On lui demande encore comment, lorsque son pauvre petit enfant se mourait dans d'épouvantables crises, il n'avait pas fait chercher le médecin; et il répond de la façon la plus naturelle du monde. — Cela avait l'air de contrarier mon beau-pêre.»

Le rôle de délateur, je le conçois, est repoussant quand on expose la personne dénoncée à des peines infamantes, cruelles^ à la perte de la vie, et je comprends que cette répugnance puisse fermer la bouche à beaucoup de per-

sonnes. Mais lorsqu'on saura que Ton a affaire à des individus privés de raison et de liberté morales, qui ne seront plus traités par des châtiments, mais par des moyens rationnels indiqués par la psychologie, on n'hésitera plus à empêcher les malheurs qui sont imminents, en prévenant Tautorité compétente dès les premiers indices de crime.

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