CHAPITRE X
ou TRAITEMENT MORAL A APPLIQUER AUX CRIMINELS ET AUX DÉLINQUANTS.
La science de la justice et la science de It nature sont unes. Il faut que la justice dcYienne une médecine s'éclairant des sciences psychologiques.
NicHBLBT. L'amour, pag. 390.
S'il est vrai que rhommene se donne point ses éléments instinctifs, principes de ses penchants, de ses désirs; s'il est vrai que, bons, mauvaisou bizarres, il reçoit ces éléments instinctifs de la nature ; s'il est vrai qu'il n'a des pensées et des désirs moraux et qu'il ne sent l'obligation de les suivre qu'en possédant le sens moral ; s'il est vrai qu'en l'absence du sentiment du devoir moral, il ne peut pas avoir la volonté de repousser ses désirs pervers, lorsqu'ils sont plus puissants que ses désirs inspirés par les diverses craintes ou par d'autres sentiments d'intérêt bien entendu; s'il est vrai qu'il existe constamment dans l'humanité une lie malheureuse complètement dépourvue de sens moral ; s'il est vrai que ceux qui possèdent ce sentiment peuvent le perdre momentanément dans l'état passionné ; s'il est vrai que la liberté morale, qui seule rend l'homme moralement responsable de ses actes, n'existe pas sans le sens moral ; s'il est vrai que les individus qui commettent les grands crimes ne possèdent pas ce sentiment, la très-grande majorité
parce qu'ils en sont dépourvus, et une faible minorité parce que des passions violentes l'ont momentanément étouffé pendant l'état passionné ; s'il est vrai que les uns et les autres ont prémédité et exécuté le crime sans en être détournés par le sentiment du devoir, par la conscience morale, c'est-à-dire étant dans un état psychique incompatible avec la liberté morale ; si toutes ces propositions, que nous avons prouvées scientifiquement dans cet ouvrage, sont des vérités incontestables, il devient évident que les criminels doivent être, non pas punis, ce qui serait injuste et barbare, mais soumis à un traitement moral capable de guérir ou tout au moins de pallier leur infirmité morale, en les habituant à une vie régulière et à ne plus faire le mal. Appuyons cette conclusion sur le témoignage d'une savante autorité: <c Celui qui obéit et qui obéit fatalement à ses désirs, à l'attrait du plaisir et du bonheur, dit V. Cousin • , en supposant qu'il fasse sans aucun autre motif que son intérêt, un acte conforme, extérieurement du moins, à la règle de la justice, a-t-il quelque mérite à faire un acte pareil? Pas le moins du monde. La conscience ne lui attribue aucun mérite, et nul ne lui doit ni remerciment ni récompense, car il n'a pensé qu'à lui-même. D'axdre part, s'il rmit aux autres en voulant se servir luimême, il ne se sent pas coupable, et ni lui ni personne ne peut dire qu'il mérite une punition. Un être libre qui veut
« Nous avons démonlré , dans le chapitre vn de la première partie de cet ouvrage, que dans toutes les circonstances où n'intervient pas le sentiment du devoir, ce n'est pas par le libre arbitre que l'homme veut et décide se» actes, mais par ses désirs, cas où il veut invariablement, fatalement , i)ar la loi naturelle de l'intérêt, ce que demande son désir le plu^ ^frand. (Note de l Auteur.)
ce qu'il fait, qui a une loi et peut s'y conformer ou l'enfreindre, est seul responsable de ses actes^* . — L'honune du désir tend à son bien propre sous la loi de l'intérêt, comme la pierre est poussée vers le centre de la terre sous la loi de la gravitation, comme l'aiguille aimantée se tourne vers le nord*. La punition, pas plus que la récompense, n'a de sens moral dans le système de l'intérêt*. La peine n'est plus qu'un acte de défense personnelle de la société; c'est un exemple qu'elle donne pour inspirer une terreur salutaire. Ces motife sont excellents si on ajoute que cette peine est juste en soi, qu'elle est méritée et qu'elle s'applique légitimement à l'action commise. Otez cela, les autres motifs perdent leur autorité, et il ne reste qu'un exercice de la force, destitué de toute moralité. Alors on
^ Il n'y a que l'homme doué de sens moral, et par conséquent du sentiment du devoir moral, qui a une loi morale et qui est moralement libre. L'homme qui n'est pas doué de sens moral n'a pas de loi morale; sa loi est nécessairement la satisfaction de ses désirs les plus grands, sa morale est relie de l'intérêt, morale incompatible avec le libre arbitre. (Note de l'AuL)
2 S'il en est ainsi , et en réaUté il en est ainsi , il est évident que le criminel privé de sens moral, qui n'a par conséquent la faculté de prendre ses déterminations que par ses désirs , n'est pas moralement libre, et que ce ne sont pas des châtiments qu'il faut lui appliquer lorsqu'il fait le mal. Cousin , en combattant en principe la morale de l'intérêt , a parfeitement jugé que, sans le sentiment du devoir, il ne pouvait pas exister de libre arbitre ; ot s'il lui eût été démontré que certains individus sont, par anomalie, privés de ce sentiment et ne peuvent être dirigés que par la morale de l'intérêt, il eût été obligé de convenir, pour être conséquent avec lui-môme, fpie ces individus n'étaient pas moralement libres. (Note de V Auteur.)
* Si la punition et la récompense n'ont pas do sens moral, c'est-à-dire, no sont pas justes dans le système de l'intérêt, ces punitions et ces réromppnsos sont donc injustes, npplifpiéos aux personnes qui, par lour anomalie instinctive, ne peuvent être guidéos que par l'intérêt et non par le devoir
(Note de V Auteur.)
ne punit pas la coupable , on le frappe, ou même on le tue, comme on tue sans scrupule l'animal qui nuit au lieu de nous servir. Le condamné ne courbe pas la tête sous la sainte réparation due à la justice, mais sous le poids des fers ou sous le coup de la hache. Le châtiment n'est pas une satisfaction légitime, une expiation qui, comprise par le coupable, le réconcilie à ses propres yeux avec Tordre qu'il a violé. C'est un orage auquel il n'a pu échapper; c'est un coup de foudre qui tombe sur lui ; c'est une force plus puissante que la sienne qui vient à bout de lui et qui le terrasse * . » Ces paroles s'appliquent exactement aux châtiments appliqués aux criminels dépourvus de sens moral, et aux individus qui ont commis un crime alors qu'ils n'éprouvaient point ce sentiment.
En résumé : En premier lieu , il n'y a pas de responsabilité morale sans liberté morale, et il n'y a pas de liberté morale sans sens moral. En second lieu , les grands criminels n'ont pas de sens moral, c'est un fait reconnu par tous ceux qui les voient de près et qui étudient leurs faits et gestes, par les magistrats, ainsi que par les directeurs des prisons. Ces criminels prouvent leur anomalie morale par l'absence de répulsion morale pour leurs projets criminels avant le crime, et par l'absence de remords moral après l'accomplissement de cet acte. Ainsi anomalement constitués, ces criminels sont irresponsables moralement de leurs crimes ; ils ne sont accessibles qu'à la morale de l'intérêt, qui annihile le libre arbitre, qui ne fait considérer comme bien que ce qui plaît et comme mal que ce qui déplaît, ce qui n'a aucun rapport avec le bien et le mal moral; morale qui fixepom' règle invariable et voulue par
I Du vrai, du beau, du bien, pag. 318 et suiv.
la nature des choses, de faire ce que demandent les désirs les plus grands inspirés par les éléments instinctife de toute natupe qu'éprouve l'individu, et de faire ce qui déplaît le moins parmi les partis désagréables imposés par les circonstances. A des êtres irresponsables moralement, ce ne sont pas des châtiments qu'il faut appliquer ; en toute justice, on ne doit que leur faire subir un traitement moral, et que se préserver du danger qu'ils présentent.
Réservons donc toute notre réprobation pour le crime , pour l'acte lui-même, et n'ayons pour son auteur que de la pitié, au lieu de la vengeance et du mépris. La société a incontestablement le droit de se mettre à l'abri des effets de Tanomalie instinctive du criminel, pendant tout le temps qu'il est dangereux ; mais elle ne doit pas oublier qu'il appartient à l'humanité, et que par conséquent il doit être respecté et secouru dans sa misère morale, la pire des misères, de même que d'autres disgraciés sont aidés et secourus par la société dans leurs infirmités physiques ou intellectuelles.
Devantl'impuissance et l'ineflBcacité complètes et universellement reconnues, du traitement que l'on a fait subir jusqu'à ce jour aux criminels, traitement qui consiste dans des punitions, il est universellement reconnu aussi qu'il faut les moraliser. Toutes les personnes qui s'occupent maintenant de ces malheureux proclament la nécessité de les moraliser, de les améliorer, et les divergences que présentent les opinions à cet égard n'ont rapport qu'aux moyens d'atteindre ce but; le principe lui-même na pas de contradicteur. Or, reconnaître qu'un individu doit être amélioré, moralisé, n'est-ce pas reconnaître aussi qu'il est moralement incomplet, qu'il manque quelque chose à son
état moral, et qu'on doit suppléer à ce défaut congénialpar une culture morale spéciale, par un traitem«t moral, soit afin de développer des facultés morales dont le germe est trop faible pouit » développer spontanément, soit afin de remplacer autant que possible par la culture de certains sentiments que possède Tindividu, les sentiments dont les germes lui manquent tout à fait? Cela est incontestable. A quoi servirait en effet un traitement moral , si liB criminel possédait comme vous ou moi les sentiments moraux qui donnent la conscience du bien et du mal? A rien évidemment, puisque ce traitement a pour but de développer des sentiments qui se trouveraient tout développés. On voit donc que le principe du traitement moral universellement reconnu nécessaire aux criminels est une reconnaissance en principe aussi de leur anomalie morale congéniale, anomalie que nous avons décrite dans cet ouvrage. Et si la psychologie démontre que cette anomalie consiste dans la privation des sentiments qui donnent la raison et la liberté morales, et qui rendent Thomme moralement responsable de ses actes, n'est-on pas obligé de conclure que les criminels, étant privés de cette raison et do cette liberté, et étant moralement irresponsables, le système des punitions à outrance adopté jusqu'à ce jour à leur égard est absurde et injuste? Gela me paraît on ne peut plus logique.
On s'est beaucoup occupé de la manière dont on devait traiter les criminels; mais ceux-ci n'ayant jamais été étudiés au point de vue psychologique, on a fait constamment fausse route à l'égard de la conduite à tenir envers eux, ce qui devait inévitablement arriver. Comment aurait-on pu les traiter rationnellement, lorsqu'on no con-
naissait pas leur maladie morale, ou plutôt lorsqu'on considérait comme normal leur état psychique éminemment anomal? En l'absence d'une direction puisée dansla science, on s'est guidé par l'inspiration de passions violentes, l'indignation, la crainte et la vengeance, qui n'ont conseillé que des moyens violents et cruels.
La fausseté de la voie dans laquelle on est engagé à cet égard n'est plus ignorée de nos jours, même par les membres de la magistrature, qui suivent cependant cette voie parce que la législation les y oblige, et parce que la routine les retient dans cette voie. « Il y a des siècles qu'on s'occupe à dompter les animaux et à améliorer les races, dit M. BonnevilledeMarsangy, * et depuis plus longtemps on pratique l'art de guérir le corps humain. Mais où est la science ayant pour but de dompter, d'améliorer, et de guérir les âmes, de redresser leurs erreurs, de développer leurs bons instincts? Tout est encore à faire de ce côté. Et pourtant, ce n'est pas faute devoir, à toutes les époques et dans tous les pays, les gouvernements s'épuiser en efforts pour chercher à prévenir et réprimer eflBcacement le nombre considérable de méfaits qui désolent et troublent la société. Dans ce but, ils s'ingéiâent à élaborer des codes, à constituer des tribunaux, à prononcer des peines, à édifier des prisons, et puis, convaincus qu'ilsont ainsi pourvu à tout, ils s'étonnent d'avoir à constater chaque année la même épidémie de crimes, et ils se demandent avec effroi comment tant d'études, de dépenses et desoinsn'ontabouti, on définitive, qu'à des résultats négatifs. C*est qu'ils ont fait fausse route. n Eh bien! nous verrons plus loin que
* Revue rontemporaine. n"«lii 15, janvier [MQ. — Colonie pénitentiaire de Mettrav.
l'auteur de ces paroles a été retenu par la routine dans cette voie condamnée par lui-même, lorsque nous examinerons les moyens qu'il propose pour ramener au bien les criminels.
Nous diviserons ce chapitre en trois parties. Dans la première, nous ferons la critique des divers moyens actuellement employés contre les criminels. Dans la deuxième, nous indiquerons quels senties moyens préservatifs contre le crime, et dans la troisième, nous exposerons le traitement moral auquel il convient de soumettre les criminels et les délinquants, traitement appuyé sur deux bases inébranlables, la science et Texpérience.