PASCAL
L est un Olympe des grands esprits. Là siègent les héros qui, ayant le plus pensé, ont donné à la pensée la plus belle forme.
Ceux-là ont le plus créé. Dans cette assemblée idéale, Shakspeare parle pour l'Angleterre, Gœthe pour les Allemands; Dante
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parle pour l'Italie. Cervantes pourTEspagne:pourla France, c'est Pascal etMolière. Le premier trait de Pascal, et qui frappe le plus : en lui. Tartet lascience ne font qu'un, intimement. La pensée et la forme ne vont pas l'un sans l'autre dans cet homme souverain. Telle est la France, et dans les temps anciens telle fut Athènes. Les étrangers n'ont pas encore rendu justice à Pascal : ils n'ont pas connu la puissance et la beauté de sa forme. Pascal aportélemême art dans tout ce qu'il a touché, dans la géométrie et dans la morale, dans la théorie des nombres et dans la théologie, dans les mathématiques et dans la connaissance de l'homme. C'est en vain qu'on le vante : Pascal est méconnu en raison même de sa supériorité : partout, il estThomme de la forme la plus belle et la plus pure, en physique comme en philosophie. Il est poète. Il a, dans F abstraction même, la voix
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ardente de la vie. Par là, il est plus près de nous que tous ceux du passé. Car la notion de la forme, le réel de la vie vont renouveler toutes les sciences et rendre à rindividu son rôle dynamique dans l'abstrait et le général. Nous touchons à cette révolution. Grâce à Bergson, les philosophes le savent. Trop de savants ne s'en doutent pas encore. Vers 1660, la mathématique de Pascal a tort contre celle de Descartes. xMais la philosophie de Pascal a raison contre celle de Descartes, aujourd'hui. Et la mathématique cartésienne est à peine moins épuisée que sa philosophie, quoi qu'il semble. On le saisit dansEinstein, qui estle derniereffortde l'esprit cartésien, comme Bergson l'a fait voir, avec tant de finesse et de vérité. L'extraordinaire complication des calculs, dans Einstein, le plus étonnant virtuose de l'analyse, peut-être, qu'on ait connu,
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en est une marque. Quand une science en est là, elle est accomplie. Le temps d'un algorithme s'achève, s'il ne s'adresse plus qu'aux rares initiés d'un prodigieux artifice ; et l'ère d'un nouvel algorithme s'annonce, lorsqu'il est devenu nécessaire.
Le poète, en Pascal, enferme à la fois le philosophe et le géomètre. Nul ne peut comprendre Pascal, qui ne pénètre assez le philosophe dans sa géométrie, et le géomètre dans sa philosophie.
07n7îis determinatio negatio est, dit Spinosa. Voilà enfin la raison qui a conscience de la raison. Dans VEthique, elle l'abandonne aussitôt. La géométrie a tout absorbé, dans le monde moderne. La science est infirme d'être seule forte, ou plutôt d'être si forte et de l'être seule . Quand elle se retire, la philosophie sans
appui est incertaine jusqu'à se détruire elle-même. Les morales modernes en sont un cruel exemple : elles ruinent toutes les grandes philosophies d'où elles sont issues. D'ailleurs, la morale est une métaphysique de l'action, une fonction créatrice de la pratique. L'intuition de Pascal et le pressentiment de Vico vont bien plus loin que leursiècle.Par malheur, sans savoir où. Et enfin. Descartes et la science cartésienne étaient sans doute nécessaires, pour que l'analyse mathématique devînt l'outil universel de la pensée dans sa conquête de la nature. A présent, il sied de ne plus être dupe. Pascal nous y invite. Tous les dogmatiques sont réduits à rien, j'entends à se connaître, qu'ils soient suspendus à quelque livre sacré, ou à une mathématique, ou à une géométrie, quelle qu'elle puisse être. Toute physique est du dehors, et provisoire. Quant à la cause et à la substance,
partout le pourquoi échappe au comment ; et le comment n'est fait que de ruines sur des ruines.
PASCAL est né pour la vérité, comme pour Tamour François d'Assise. Pascal ne vit que pour savoir; il ne respire que pour penser. Il a la passion d'être. Or, il se persuade que pour être, il faut penser ; et l'on n'est même qu'à la mesure où Ton pense. Les auteurs de profession, ceux qui font métier de penser, de savoir et d'écrire, n'y ont point de passion. Pascal n'est point de ces automates. Il se moque toujours des logiciens et des docteurs. Pour Pascal, il y vacommunémentdela vieetde l'être. Pascal mène de front la géométrie et le monde, la physique et la religion, les Provinciales et le Triangle arithmé- //^z^e, l'enquête surlesprophètesdelaBible
et sur la cycloïde, la vie sainte, la critique de la société et la recherche de Dieu. Et toujours avec la même passion, toujours avec la même vocation d'être enfin ou de ne pas être. Car il s'agit d'être toujours, ayant été une fois. Voilà penser, voilà vivre. Fi du métier. Il faut en finir du métier et des auteurs, quand il s'agit des héros et des poètes. Il est des hommes pour qui tout travail de la pensée, comme toute démarche de l'esprit, est une œuvre fatale, un acte commandé par la circonstance : ainsi Pascal et Montaigne, Gœthe et Stendhal. Les autres, au contraire, toutes les occurrences de la vie ne font que les lignes d'un rôle et les moyens d'une politique. Ceux-là sont véreux dès la racine, et leurs fruits ne sont que cendres : non pas hommes, mais hommes de lettres. Jamais on ne fut si peu homme de lettres que Pascal.
MERVEILLEUSE absurdité de Pascal :
non pas de croire à la Sainte Épine, comme un enfant ; mais de ne point croire à l'analyse du grand Descartes, ou de faire comme s'il n'y croyait pas. Qui ne s'explique pas cette humeur, est sans lumière sur ce génie. Rien pour lui n'est assez difficile. Il ne veut pas être aidé. Il lui faut arriver à la découverte, par la seule force de son raisonnement. Et dans sa raison, il engage toute sa nature. Il lui faut toucher les formes; et il ne veut voir que ce qu'il touche. Pascal n'entend pas cesser un seul instant d'être hom me. Dans V Esprit Géométrique, il suppose que la méthode de Descartes est la vraie; néanmoins, il s'y refuse. Il pense clairement contre Descartes, comme Vico devait faire, un demi siècle plus tard, dans sa vision confuse. La science moderne n'est pas vraie, parce qu'elle sépare l'homme de ce qu'il prétend
connaître. Le géomètre ne s'en préoccupe pas; mais le philosophe le pressent et il s'en fait un continuel souci. Car le philosophe, après mille efforts et mille détours, parvient au rendez-vous de la connaissance où, sans Tattendre, le poète et l'artiste arrivent du premier coup. Ce poète, cet homme complet, n'est jamais absent dans Pascal.
Mais lui qui connaît si bien l'esprit géométrique, il l'abdique à peu près en religion : il se laisse partout donner le change. Etlui, qui ne vitquepour l'esprit definesse, il le dédaigne et n'en veut pas faire usage en géométrie. L'esprit de finesse, dans la mathématique, c'est l'algèbre. Que n'eût pas fait Pascal, où n'eût-il pas atteint, s'il eût consenti à se servir de l'artifice analytique ? Il arrive aux intégrations par des voies impraticables à tout autre que lui, et comme si, entre Cavalieri et lui-
même. Descartes n'avait pas faitune révolution. Un monde est ouvert, où il refuse d'entrer. Son plaisir est de cheminer sur une ci me connue de lui seul, si ardue qu'on ne sait comment il y respire. Ainsi, géomètre et psychologue au plus haut point, il affirme et il se nie lui-même tour à tour. De là, son tragique. Car Pascal n'est ni le romantique, ni le sceptique ni le malade qu'on en veut faire : Pascal est une grande âme tragique en toutes ses parties; et elle Test ici, parce qu'en possession de deux puissances contraires, il peut conquérir deux empires ; il peut faire tout ce qu'il veut dans le monde; rien ne lui est impossible : mais il ne peut pas faire l'ordre en lui-même, l'ordre qui est la paix et ce bonheur suprême qui est l'harmonie.
CHAQUE temps travestit Pascal à sa mode. Là, Pascal est un espèce de miraculé, un petit jésuite fabuleux qui invente Euclide, un Louis de Gonzague de la géométrie, qui plonge dans la stupeur les pauvres servantes de la maison. J'imagine que ce carnaval a commencé de son vivant. Pascal est bien à Port- Royal : je ne suis pas sûr qu'il soit janséniste. Pascal n'est pas avec le Port-Royal, à cause du formulaire ni d'un livre. Pascal ne fait corps avec cette religion sévère que pour la Sainte Épine. La solitude et le miracle l'ont conquis; une morale s'en suit : celle de la vie ardente et solitaire où Thomme appelle la visite de Dieu présent au cœur. Pascal est toujours seul.
Pascal sceptique? Comme si un tel homme écrivait l'apologie de la religion chrétienne pour se convaincre lui-même.
Les romantiques n'ont rien trouvé de
mieux que d'en faire un René de la théologie. Quel dédain cette âme puissante n'eûtelle pas conçu de ces fadaises. Ce qu'on appelle l'angoisse de Pascal est un autre effet de la même pauvreté spirituelle et de la même vanité sentimentale. « Il est fâcheux de s'arrêter à ces bagatelles; mais il y a des temps de niaiser ». L'angoisse de Pascal consiste surtout au peu d'intelligence de ceux qui en tirent leurs fades airs de violoncelle.
Dans Pascal, la passion fait le son et la couleur. Tout est lutte passionnée pour être. La vie éternelle est en question. Il ne s'agit pas de politique ni d'une ambition vulgaire. Pour un Pascal, l'ambition est d'autant plus misérable qu'elle vise plus haut ; et celle d'être premier ministre, pour ne l'être jamais, est la plus abjecte. Pascal ne songe même pas, œgri somjiia, à être un jour de l'Académie ou à y faire entrer
ses domestiques. Il a d'autres objets. Le sien est la vie éternelle, et la vie parfaite qui ne peut être que la vie rachetée de toutes les misères, de toutes les bassesses, de toutes les vilenies, de toute la vanité, de tout Téphémère inhérent à la vie d'ici-bas. Une profondeur de tristesse à nulle autre pareille, oui sans doute; de Tangoisse, non pas. Il n'est pas de Genève, ce Pascal. Les gouttes de sang que Jésus verse pour lui, cette rosée divine lui est beaucoup plus certaine que la damnation. Le salut et la certitude sont les gages de la vie éternelle. Pascal est dans la vie, comme Jacob dans la nuit combattante : il se collette avec l'Ange; il le prend à la gorge; et peut-être se sent-il étouffer; peut-être est-il vaincu. Car il ne lui suffit pas de croire : Pascal veut tenir Dieu ; il aspire à ce souffle éternel sur sa face. Le mystère de Pascal est celui de la sainteté.
Sa douleur est infinie. Pascal veut être saint, et il ne peut pas Têtre. Il a Tintelligence la moins faite pour une foi toute sainte; et il brûle du désir, ayant la foi, d'être un saint. Douleur non pareille, cellelà; mais nulle angoisse. Elle ne serait pas si cruelle, elle n'aurait pas cette prise et cet enveloppement de mortel cilice, si Tangoisse y pouvait entrer. L'angoisse est encore du doute. Pascal n'en a aucun.
Pascal sait mieux que personne tout ce qui le sépare de la sainteté.
SA CRITIQUE est terrible : elle n'épargne rien ; elle s'étend à tout. Il voit l'envers de toutes les cartes. Son orgueil est incomparable, parce qu'il est la respiration de sa force : il est humble et fort comme la marée; il monte et il descend comme elle; il a ses tempêtes d'équinoxe et le
formidable courroux du flux sur les grands fonds; il a son recul lointain, sa paix étale, et le désert mélancolique de son estan.
La puissance de son esprit le mène à la négation universelle. Moins Dieu, Pascal est le plus accompli des nihilistes. L'orgueil, en lui, et le dédain sont de la même trempe. Il connaît sa puissance; il en abuse au besoin : en géométrie, il brave toute la science de son temps : il lui lance des défis ironiques. Il n'est grandeur d'esprit où la sienne, en secret, ne s'égale. En rien, il ne rend les armes à personne. Pascal aime à peser la violence du sens propre dans l'homme. Il accepte la coutume et les lois; il n'est pas rebelle aux puissances de fait. Mais la domination par la pensée lui est naturelle : il n'en excepte rien que si Dieu l'ordonne : il abandonne le pouvoir et il retient l'autorité. Dans Pascal,
Dieu est Tunique fondement de tout ordre, ou civil ou social.
Gomme si ce n'était pas assez de son intelligence, son tempérament Téloigne aussi de cette abnégation pure, de cette profonde docilité où les saints se connaissent. Pascal a un sens de la vie presque effrayant. Il a la haine de tout ce qui n'est pas réel : on dirait que pour lui le symbole et le mécanique ne sont pas assez vivants. Il lui faut le vrai dans ce qu'il a de plus sensible :lesnombresviventpourcePythagore géant. De là qu'il s'attache à l'arithmétique avec tant de prédilection. Il en arrive donc, par la sommation des puissances semblables, à l'aire de toutes les courbes paraboliques; et il applique, par un effort prodigieux, aux quantités continues les résultats obtenus pour les nombres.
Dans son Art de Persuader, il touche à
ce qui doit être Timmense découverte de Fère qui vient, et que Tère cartésienne, en 1900, ne conçoit pas encore et n'a pas faite. Il annonce une géométrie de Tassentiment; et parlant ainsi d'une science qui a pour objet la mesure de l'étendue, et où j'introduis Tordre nouveau d'une dimension nouvelle de l'esprit, moi-même je ne serai pas compris *. Autant Pascal retarde avec génie sur la mathématique de 1 65o, autant il est en avance sur la philosophie de 1870, et avec bien plus de génie encore. Toutefois, ils sont désormais quelques-uns à entrevoir l'analytique bergsonienne, qui sera la mathématique future : parce qu'en quelques-uns Tesprit mathématique, enfin, n'est plus séparé de Tesprit métaphysique.
• Voir la Note à la fin du volume.
PAR SON appétit de la vie et de la forme, Pascal est le plus actuel des grands esprits; il Test le moins par son dédain du symbole analytique et Tinutile discipline qu'il s'impose : il ne faut pas se donner des bornes, pour le seul plaisir de jouer la difficulté. Il est ainsi bien plus près de nous et plus loin que les autres. Par un côté, il dépasse son temps, et d'un tel bond qu'il est du nôtre : il ne Test même pas ce soir : il doit l'être après-demain. Par un autre bord, il est en deçà de son époque ; il retarde beaucoup sur Descartes : il pense, il raisonne, il déduit comme un Ancien. Il a naturellement les méthodes et le génie d'Archimède. Pascal n'est même pas du moyen âge : il est antique. Il est le pur géomètre, l'homme de la forme. Il ne veut pas être celui de l'algèbre. On dirait qu'il a le mépris de la mécanique intellectuelle. L'algèbre est trop machine et trop simple
pour lui : il n'entend pas tourner à Tautomate : il ne se soumet qu'à ce qu'il possède. Pascal est l'individu entre les individus. Il est né pour l'hérésie, comme César pour la dictature. Dansla magnifique génération de la Fronde, c'est lui le Dauphin. Plus secret est son orgueil, plus il respire la grandeur du sens propre et l'instinct de la domination. Avec toutes les apparences de la soumission, il refuse d'obéir, à une grande profondeur. La nature n'est pas rebelle ni anarchique : elle est impériale, qui est bien pis. Illesait : nul ne s'est mieux connu, pas même Stendhal, pas même Montaigne. Pascal a mesuré, sinon sa grandeur, du moins la violence, la superbe etle danger où elle l'expose. Il la combat donc de toutes ses forces. Il la bride et la maîtrise ; illaviolente sanscesse ; et il n'en éloigneles tentations qu'en mettant toute cette puissance au service de la seule grandeur qu'il
reconnaisse, qu'il adore, et où il aspire avec passion. C'est pour quoi il ne s'humilie jamais assez ; mais dans le moment même où il place un pauvre dans sa chambre et dans son lit. sa puissance spirituelle se dérobe à toute humiliation. Pour lui, Thumiliation est le pis aller de l'humilité inaccessible. Tel est l'obstacle le plus cruel à la sainteté : on vient à bout de tout, sauf d'une âme souveraine : elle ne tient pas compte de ses victoires sur elle-même. Elle est commele vent d'ouest, si on pouvait l'enfermer dans une cellule et qui, la fenêtre ouverte, se ruant sur la côte, balaierait les ports et les villes, emporterait les rocs, enlèverait les falaises, et souffletterait le ciel de ses embruns.
L'homme de la forme est celui de la vie, par excellence. Pascal géomètre explique seul Pascal philosophe. La même
passion est à la racine de tous les deux, et le même art. L'homme de l'algèbre est celui de l'abstrait et du mécanique. En tout, on saisit Pascal qui oppose à la méthode purement rationnelle de Descartes l'ordre du cœur, comme il l'appelle. Voilà par où il est avec nous, et le sera demain bien plus encore.
La connaissance selon Descartes semble à Pascal une connaissance imparfaite. Des trois ordres qui entrent dans le total de l'homme, elle ne tient qu'à deux, etméconnaîtle plus haut, d'où les autres dépendent. L'ordre du cœur selon Pascal est notre intuition. Ici, on découvre combien la philosophie de Bergson est riche, et qu'elle répond à une nécessité essentielle.
Au fond, la querelle de Descartes et de Pascal est éternelle : d'une manière ou de l'autre, le monde de la matière et le monde
( BrSLIOTHECA )
de l'esprit sont en présence. La question est de savoir lequel donne naissance et réalité à Tautre.
Bergson rend la métaphysique à Pascal, après un divorce de trois cents ans : elle était restée dans la maison du grand Descartes, jusqu'à l'épuisement complet, jusqu'à l'absurde et grossière négation où cette esclave avait été réduite par les savants du dix-neuvième siècle. Et pour gage de sa servitude, ils avaient proclamé sa stérilité. Ils l'y avaient contrainte. Gommeles théologiens fontdireàDieu tout ce qu'ils veulent, les savants de 1880, fai saient dire à la science tout ce qu'ils voulaient : jamais on ne vit si vaste édifice reposer sur de plus pauvres définitions. Et même, ils avaient pris le parti de ne plus rien définir; ils allaient par axiomes, comme par dogmesle Coran et le Symbole de Nicée. L'éther, les atomes, le mouve-
GRANDEUR ET PRÉSENCE loi
ment, cette très sainte Trinité ne souffrait pas d'hérétiques. Il ne reste rien de cette philosophie humiliée; et pour les savants de i920,presque rien de cette science. Ils ont du moins apprisà douter, et à ne plus prendre les axiomes pour des définitions, ni les définitions de nom pour des vérités démontrées. Les physiciens répugnent enfin à des certitudes, qui ne sont que des mots et du vent : on en était venu à expliquer la lumière par les luminons, la pesanteur par les gravitons, et par la mutité que votre fille est muette. De vrai, une scolas tique de la science a régné sur les esprits, qui n'apas encore perdu toute sapuissance. Ceux qui se sont formés, il y a trente ou quarante ans, à cette école, et surtout sous la discipline des études médicales, en sont toujours prisonniers : ils aiment leur prison et n'en sortiront jamais; ils nient même qu'on le puisse, et qu'il y ait
un monde au delà des murailles aveugles où ils sont enfermés.
LA RAISON, telle que Berthelot et Renan Tentendent, n'est qu'une partie de la raison; il n'est pas vrai qu'elle soit le moyen de toute la connaissance. La vraie raison ne se moque pas de la raison, mais doute de la raison. Où il n'y a pas un noyau sceptique, il n'est pas de raison maîtresse d'elle-même. La raison peut être serve de son contenu, commelafoi. La raison qui ne discerne pas les divers ordres est une théologie ; et c'est la plus funeste et plus ridicule misère du monde, quand les pires théologiens se trouvent être les chimistes, les médecins, les savants et les philosophes. Et peut-être est-il plus dangereux aux savants de tourner la science en théologie, qu'aux théologiens de se prendre pour des savants.
L'intuition du poète, en art ou en mathématique, n'est pas du tout un miracle de la sensibilité. Elle n'est pas davantage un effet de la raison logique. Mais comme l'intuition est le plus haut état de la connaissance, la raison et le sentiment y concourent à la fois, et d'abord y coïncident.
Dans l'intuition, l'intelligence découvre moins son objet qu'elle ne le crée. L'esprit d'analyse, qui est essentiellement la raison à tousles degrés, s'élève du détail à l'ensemble, des éléments à la somme, bref des routes et du voyage à la synthèse et à la découverte. Une cherche plus : il possède.
Opposer l'intelligence à l'intuition, c'est opposer la victoire et la conquête aux moyens qui la préparent. L'intuition est de la connaissance, laquelle est faite d'intelligence et de sentiment. Quant à la nature de l'intuition, il est vrai que la raison n'en semble pas être la part essentielle ;
ni d'ailleurs le sentiment. Dans rintuiti<5in du poète, qui est à mes yeux, vers ou prose, un créateur en esprit, la force créatrice est faite de ce qu'on peut appeler la puissance personnelle au plus haut degré. Cet état ressemble à Tamour dans son ascension la plus ardente, dans cet apogée où il est le plus loin de la misère et delà faiblesse humaines. L'intuition est un état de passion spirituelle, où Tintelligence entre en possession de ce qu'elle brûle de posséder. La fonction alors crée Torgane, et même elle le suppose. Voilà en quoi rintuition peut avoir les semblants du sentiment. Mais il est aussi impossible de concevoir une intuition créatrice sans intelligence, que d'imaginer une grande œuvre d'art ou un grand amour privé de sentiment.
Il est admirable que tous ces mots, porteurs d'une réalité si profonde, intuition,
intelligence, vie intérieure, sensintime, ont une sève commune etune commune racine.
h'intuîtiis est un regard intérieur, une vue au dedans. L'intelligence ou pouvoir de comprendre estune moisson intérieure, une récolte et un choix en dedans. L'intime est le propre de tous ces termes, comme intimus lui-même est Fadjectif de la dimension verticale et de la profondeur.
L'intuition est donc un regard de l'intelligence, que le moi passionné aimante, et qu'il anime en secret de sa puissance.
Je ne puis pardonner à Descartes : mais à qui ne pardonne-t-il pas plus qu'à luimême, ce Pascal? Comme il accable les logiciens!* Et qui Test plus que lui?
C'est la même grandeur dédaigneuse et combattue, qui condamne Pascal à la solitude.
* Cf. Toute la fin de VEspjit Géométrique, Sect. II, 37 à 43.
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Il dédaigne tout ce qui est ordinaire. Et l'extraordinaire lui répugne : il y trouve une espèce d'affectation, et la vulgarité suprême de Temphase : « Je hais ces mots d'enflure ».
Ce qu'il peut avoir ne lui est de rien; et ce qui n'est pas à sa portée ne le tente plus, comme s'il l'avait eu déjà. Il Ta. Son imagination le lui donne ; et cette possession le dépossède : car tout ce qui pourrait en faire le prestige ou l'attrait, son dédain l'en dépouille. Cette grande âme est un feu qui consume. Elle ne tient à rien.
Pascal est plus solitaire que tous les ascètes. Il vit dans la solitude absolue du siècle, à laquelle nulle autre ne se compare. Les moines sont une religion; et il n'est pas de société plus parfaite. Dans les âges de foi, on n'entre pas en religion pour être seul, mais au contraire pour jouir d'une société merveilleuse et sans défaut.
Pascal est seul partout. Quand il s'entretient avec M. de Sacy, je le vois qui fait le vide. La petite allée de Port-Royal où ils se promènent, est bien le grand désert. Le bon iM. de Sacy n'est plus là : Pascal est avec Épictète, qu'il renvoie à sa niche; et avec Montaigne, qu'il gourmande, lui rendant sourire pour sourire, çà et là; mais le sien ne va pas sans un regard, qui brûle et qui détruit.
On a supposé que Pascal avait connu l'amour, et même on lui a cherché une passion malheureuse. Je ne crois pas à ce roman. Mais à coup sûr, Pascal n'aurait jamais donné dans une amour commune.
Il n'était pas de ceux qui font souche de rentiers en ce monde, gros ou petits. Une illustre héroïne aurait eu de quoi le séduire : elle n'aurait pourtant pas fait son affaire et n'eût pas davantage trouvé grâce près de lui. Là encore, il lui aurait fallu ce qu'il
io8 PUISSAXCES DE PASCAL
se fût interdit et qu'il ne pouvait atteindre : Tamour d'une sainte.
La profonde solitude de cet homme est celle de la pensée capable de se connaître. Il n'est aucun moyen d'en sortir. Pascal, seul de son temps, a mesuré l'abîme de l'esprit; et il n'est pas d'autre abîme que celui-là, pour une âme si puissante et dont la pointe est si aiguë. Nul précipice ne s'ouvre sous ses pieds, ni au pont de Neuilly ni ailleurs. Mais il sait que Fesprit est éternellement seul; que les hommes sont murés chacun en soi, à jamais; et qu'on n échappe à la clôture des murailles qu'à la condition, sort de la multitude, d'être pierre; qu'il n'y a donc point naturellement decommunionhumaine; que la cellule n'est pas dans les cloîtres ; mais que Thomme est reclus dans sa propre pensée et dans sa conscience, à perpétuité. Il faut aimer ou mourir. Il faut créer ou ne plus
être. Pour Pascal, on n'aime réellement que Dieu ; Tamour divin est la seule issue. Là se confondent et s'accordent le suprême orgueil et la suprême humilité, la domination et l'obéissance, la vie éternelle et la mort selon la nature, la solitude fatale et l'élan du solitaire à communier avec le genre humain.
TEL EST Pascal, telle est cette flamme inflexible. Dans ce siècle soumis, et grand par la soumission, car elle lui fut d'abord difficile, il est comme une torche embrasée, un feu droit, une haute flamme qui marche : il rappelle Dante, aussi brûlant et non moins imployable, mais d'un esprit bien plus docile à toutes les idées de son temps. Animé de la sorte, Pascal n'eût sans doute pas accepté la persécution de Port-Royal. Il est curieux d'observer
iio PUISSANCES DE PASCAL
comme la condamnation des Provinciales le touche peu. Pascal eût pris les armes, sa critique au dard de diamant qui perce tout, son ironie qui ne laisse échapper aucun ridicule, sa logique d'aigle aux serres acharnées sur le moindre détour, et le moindre manquement à la vérité. Touchant le fait, le vrai et le juste, il n'est pas homme à rien céder sans combat. Unique en tout, il l'eût été par le courage : cette forme de Torgueil reste indomptable, quand on a tout dompté. Il n'était pas assez grand seigneur ni assez sceptique pour coucher sur l'échec et, vaincu, pour sourij-e, en les méprisant, aux vainqueurs. Il croyait enfin; et la foi pour lui se confondait avec la vérité même.
On l'imagine partant, à la suite d'Arnauld, pour la Hollande. Il fait séjour à Bruxelles, à la Haye, et dans Amsterdam. Là, il rencontre Huygens et Spinosa, les
deux seuls hommes, avant Newton, qui lui fussent vraiment nécessaires. Et de là s'envolent nuitamment quelques-uns de ces écrits terribles, trempés dans une forme immortelle, qui sont capables de changer la pensée d'un temps. Ah, que n'a-t-il vécu quelque vingt ans de plus, pour mourir à soixante, comme font la plupart des vivants, presque tous si inutiles.
Mais tout est bien comme il est, sur les genoux de Jupiter. Mort à Tâge où tant d'autres commencent seulement à penser par eux-mêmes, Pascal reste surThorizon aveclafigure desdieux, celle d'une sublime jeunesse : la grandeur s'y pare de cette mélancolie, qui en est la grâce. Il nous laisse rêver sur son destin. Sa vie et son œuvre font un seul poème, plus beau de n'être pas borné et de tout ce que notre imagination peut y mettre : il est une borne en tout ce qui s'achève. Il a cet air
passionné et souffrant des héros, tels qu'ils sont tous depuis la fin des dieux. Dans le monde chrétien, les saints sont des héros heureux; et les héros, des saints souffrants que leur propre puissance dévore. Nul plus que Pascal, cet Achille de la pensée.
NOTE
NOTE
PASCAL croit donc à la géométrie comme un Ancien. Ce grand chrétien raisonne comme un Grec du troisième siècle avant Jésus-Christ. De là, qu'il est si contradictoire et si complet. A cet égard, je ne peux lui comparer que Gœthe, son contraire en tout. Pour Pascal, entre tous les vains objets de ce monde, où l'esprit de l'homme vainement s'applique, la géométrie seule a du solide; et les géomètres seuls sont vraiment intelligents. Pascal est avec la science de la mesure, de la forme et de l'étendue comme un Pythagore cent fois plus puissant, tantôt comme un Euclide, et tantôt comme un Archimède.
I. — Il ne voit pas que la géométrie, elle aussi, est du changeant et du provisoire, de l'éphémère dans un plan perpétuel. Mais qui l'a vu jusqu'à présent ? Toutefois, depuis Riemann et Poincaré, on ne prend plus les systèmes non euclidiens pour de simples jeux d'esprit.
ii6 PUISSANCES DE PASCAL
II. — La géométrie a d'abord été du nombre; puis, de l'espace. La voici qui va devenir du temps. Le temps spatialisé sera, demain, l'élément géométrique. Ici, l'insertion se fait de la mathématique et de la philosophie. Et il faut dire que la métaphysique bergsonienne est à la base du nouvel édifice. Il n'est encore nulle part ; mais on peut le prévoir, tel qu'il sera du moins dans ses plus simples lignes.
III. — Au milieu du dix-septième siècle, Pascal, s'il n'était pas chrétien, ferait partout scandale. Nul, j'imagine, n'a été moins compris, de ceux-là, les premiers, qui l'admiraient le plus. Dans le passage du nombre aux quantités continues, Pascal procède par des voies inaccessibles, où il est seul. Il opère des sommes de lignes et de surfaces. Il indique les sommes de volumes. On dirait qu'il pressent une quatrième dimension, ou même qu'il y pense : celle du temps spatial, la nôtre, où nous entrons. Ici, il faudrait se plonger avec lui dans le fond de sa pensée : peut-être, n'en a-t-il pas lui-même conscience. A moins de l'expliquer dans son détail le plus secret, et dans son hypothèse, tout ce qu'on en pourrait dire tiendrait trop de l'extraordinaire. Je n'ai trouvé personne avec qui m'entretenir là-dessus, si ce n'est M. Jean Labadié. Je sais qu'il est sur la voie d'une analytique bergsonienne : s'il ne la réalise pas, il en aura eu, du moins, le pressentiment; peut-être même en aura-t-il fondé les assises. De toutes les façons, je suis bien aise de rendre justice à un esprit de cet ordre qui, tout à la science, comprend qu'elle n'a point de portée si elle ne se meut dans la philosophie, et ne s'accorde avec une métaphysique.