‹ PulchérieChapitre 8 sur 8 · LA MALÉDICTION D'UN PEH · texte numérisé non relu

LA MALÉDICTION D'UN PEH

qae jolie. Elle rougit un peu, releva sa tête gracieuse, et dit à Aotonina^ sa sœur :

Quel grand mal fai&-je donc, et pourquoi me gronder ainsi ?

— Enfant, tu le sais bien. DjB qui vient ce bouquet de jasmin que tu portes au corsage ?

Clûara rougit plus fort, et arracha quelques brins de ce bouquet frais et parfumé.

— N'est-ce pas cet étranger, ce peintre venu d'Allemagne qui te Fa offert T

— ëL bien 1 répondit Chiara, est-ce un crime d'accepter une. politesse d'un cavalier étranger? Toi-même, cette épiugle de mosaIque*qui attache ton voile, ne Tas-tu pas reçue du signor Giulio Pascali?

«—Mon fiancé ! ^it Antonina, Tépoux que m'a

choisi mon père ! quelle différence!... Ne sais-tu pas, Chiara, que notre père ne veut plus recevoir les visites de maître Philippe Roos, et qu'il t'a 4éfendu de te prêter à ses attentions ? La défense de notre père est formelle; son amitié, sa béné* diction payeront ton obéissance ; mais il exige une soumission entière et sans réserve.

— Mais,' ma sœur, pourquoi ne veut-il pas que le mgneur Philippe Roos soit son gendre t

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Ils sont peintres tous les deux; on dit que maltce

Roos a un graud talent. . .

— Mais il a aussi de grands vices I Pauwe sœur! noire père est prudent et* sage; il veut t'arracher à un péril que tu ignores : ce doit être chose affreuse qu'un njauvais mariage I

— • Pliilippe m'aime 1 dit Chiara d'une voix timide.

— 11 le dit, mais, pour te prouver son amour, a-t-il délaissé la taverne? A-t-ii renoncé aux compagnies mauvaises? Travaille-t-ii plus et JouQ-t-il moins?... Hier, j étais seule avec notre père, lorsque quelques autres peintres sont venus le voir. On a parlé de maître Boos, et j'ai appris sa vie de désordre, son luxe et son indigence-.. On vantait son talent, la souplesse de son pinceau, et on accusait son incurable paresse qui reaipéche de tirer parti des dons que le ciel lui a faits. Lorsque ces étrangers furent partis, notre père me dit ;

— Jamais cet étranger n'épousera ma petite Chiara. J'aimerais, mieux la mettre au tombeau de mes propres mains ! Dis-le-lui, Antonina...

Chiara ne répondit point : ses larmes la suffoquaient. Hélas I cet étranger, mélange incroyable

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de géuie et de bassesses» ce peintre dont on admirait les ouvrages et dont on méfurisait les mœurs^

la mallieureuse eufaut TaiiJiail !...

Plusieurs années s'étaient écoulées: les étrangers qui venaient admirer Tivoli et ses cascades écuin.ante8, se dirigeaient parfois vers un antique bâtiment, presque en ruine, qui s^élevait non loin de la viilade Mécène, à Tombre de quelques pins« dans la. situation la plus pittoresque. Ils ne pouvaient y pénétrer, car une porte solide en fermait rentrée, et pendant qu'ils contemplaient ces murs chanceiaiils, que le lierre tortueux semblait retenir dans ses multiples embrassements, leur attention était attirée par les bruits étranges qui sortaient de cette masure. C'était une clameursauvage et bizarre, où dominait le rugissement des bêles fauves, mêlé aux hennissements des chevaux , aux rauques aboiements d'une

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• meute en fùrie. aux chants aigus ou plainlife

des oiseaux, aux cris monotones des paons, des hiboux et des vautours*

Nul être vivant ne paraissait aux abords de cette demeure, et vers le soir, quand l'ombre rapide descendait sur la campagne, quand ces murs, témoins peut-être des fêtes coupables de quelques amis de Néron, ^ dessinaient, noire silhouette, sur le ciel enflammé du couchant» quand les clameurs sinistres devenaient plus aigres et plus retentissantes, les prêtres et les chevriers se signaient, s'éloignaient à la hâte de ce lieu maudit et n'osaient pas tourner la tête, dans la crainte de voir apparaître un démon, centaure, faune, ou satyre; un d*es dieux immondes que l'antiquité avait adorés en ces mêmes lieux...

£t pourtant, ces lieux maudits étaient habités. Cette ruine, dont chaque hiver emportait un

lambeau, était devenue Tunique asile de la belle Chiara Brandi; c'était là qu^elle vivait, délaissée de l'ingrat époux pour lequel elle avait fui son père et sa isœur. L'amour, la sainteté du hen conjugal, la protection qu'il devait à l'enfant imprudente qui, pour lui, avait tout bravé, tout

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àbandoiméy aucun seutiment d'affectioa et d'honneur ne put retenir Philippe Rocs UAa de ses funestes habitudes, li passait sa vie à Rome, à la tayeme, et il payait ia dépense de ses jours et de ses nuits par quelques tableaux faits à la hâte, mais avec une merveilleuse habileté de pinceau. Il peignait admirablement le paysage et les animaux. Lorsque son rapide travail avait payé une dette, il uçait de son nouveau crédit^ buvait, mangeait, jusqu'à ce que i'h6ts rédamfttson salakre; il reprenait alors ses pinceaux avilis, couvrait précipitamment une toile qu'il vendait au rabais, et dont un peu de 4Miin« quelques jours de travail eussent fait un magni^ fique tableau^

Pendant ce temps, Chiaca vivait seule à Ti»

Toli, sans argent, sans ressources, n'ayant d'ati* tre société que celle des animaux qui peuplaient cette antique maison, où Roos avait rassemblé des modèles de tons les genres , depuis Paigle et le loup, jusqu'à la colombe et à la fauvette* ËUe n'avait pas de domestiques s un valet de > son mari venait de temps eu temps donner la pâture aux animaux ; 6lle n'avait pas d'anûsi la conduite de Roos les avait tous éloignés; elle

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n'avait plus de famille. Sou père et sa mm mariée à Pascal!, viweut aufofid de la* Sicile. Elle était seuU et subissait, dans la plus alli'euse fiolitude^^ toute Pamertume de son sort. Quelques années de malixeur Tairait vieillie , elle n'était plus belle, et personne n'aurait «pu reconnaître la plus charmante personne de Rome dans cette ombre pâle et triste, qui errait, dominée par une seule pensée, au sein de ces ruiues, et qui, entourée de ces animaux aux sauvages, ressemblait, dit un historien , à Cireé au milieu des victimes de ses enchantement»»

Une seule pensée dominait cette malheureuse Nature. Elle ne regrettait pas sa béauté, ni la fortune, ni les doux plaisirs de sa jeunesse, ni même la tendresse de son époux, car elle avait lu au fond de ce cœur égoïste et dur ; elle ne re-^ grettait qu'une chose que rien ne pou,vaLi lui . rendre : la bénédiction et l'amour de son père. Et il était trop tard; car sou père était mort en laissant peser sur sa tôte le poids de sa maiédic*tion, malédietiim terrible, que le courroux du Seigneur semblait ralilier en ce monde.

Écrasée sous ce fardeau, Ghiara ne se plaignait point ; elle endurait sans murmurer i'abau-

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don, la détresse, les terreurs de la solitude, les

déchirements du cœur; quand son mari revenait auprès d'elle, elle l'accueillait avec douceur ; quand il fl^éloignait, elle ne le retenait pas. Elle subissait, dans une résignation sombre et muette, les conséquences de sa faute, n'attendant plus le bonheur, n'essayant pas de fuir l'infortune, ne détournant pas les lèvres de la coupe, quelque amère qu elle iiki, et ne demandant à Dieu, dans ses ardentes prières, que sa miséricorde pour l'cternité. Elle priait pendant des nuits entières, prosternée devant l'imagé de la Madone; elle demandait pardon à Dieu et à j son père, elle suppliait Marie, sa mère, sa tendre mère, d'obtenir grâce pour elle, et de détourner de sa téte, au jour terrible du iugement, cette malédiction paternelle qui pèse d'un si grand poids dans la balance divine*.

Et quand son crâfesseur, un vieux prêtre do Tivoli, lui disait : !

— Ma fille, pardonnez à celui qui vous lait soufirir .... Elle répondait, humble et confuse :

— Comment ne pardonnerais-je pas, moi qui ai si grand besoin de pardon ?

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Les années s'écoulaient, les peines s'accumulaienty et le sablier, trop rudement secoué, laissait tomber ses derniers grains de sable.

Un jour, Philippe Roos, aprte une longue absence, revenait aux ruines de Tivoli . . .

De loin, il entendit les clameurs des animaux, plus bruyantes, plus lamentables que jamais ... Parfois, ils se taisaient tous, et alors, le gémissement lugubre d'un chien retentissait dans la campagne sohtaire. Étonné, il pressa le pas, il ouvrit la porte • . • Personne ne innt au-de?anl de lui ^ ^celie qui accourait autrefois, si belle et si jeune,' celle qui venait toujours, douce et triste, à sa rencontre, n'était pas là . . . Les oiseaux de proie jetaient des cris affreux du haut de leurs perchoirs, le loup rôdait furieux dans sa cage». . Au foaa des volières, les colombes ne roucoulaient plu. : elles étaient étendues, les ailes ouvertes, sur leurs mangeoires vides . • . Philippe se précipita dans Pescalier, il courut à la chambre de sa femme • • • Un grand chien lévrier s'élança vers lui en hurlant . . . IMe repoussa. • . Sur le lit gisait une forme inanimée, blanche^ immobile et froide comme une statue sépulcrale ... Ses mains étaient jointes et rete-

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naient un crucifix et un papier : Chiara était morte de faim et de désespoir, en pressant sur 8on cœur la dernière lettre de son père, la lettre qui la maudissait^ et la croix du Christ, sa suprême espérance contre les terreurs de la mort et les mystères de 1 elernilé ... * La malédiction paternelle était accomplie icîr bas ...

Philippe Roos pleura quelque temps, puis se

consola et revint à sa vie première ... Il mourut en i70ât en laissant un grand nombre d'excei* , lents tableaux. Les Italiens, traduisant son nom^ rappellent Rosa ou la Rose de Tivoli 1

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