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secret de leur politique. Tout le monde, f en effet, au xvii^ siècle, avait lu Machiavel entre 1G30 et 1660. Le chevalier de Méré s'essayait aux portraits de César, de Pompée et de Hannibal ; Balzac rédigeait, dans l'ouvrage que je viens de citer, les conversations tenues a l'Hôtel de Rambouillet; Corneille et Racine faisaient passer les récits épiques des historiens latins dans les éloquentes scènes de leurs tragédies ; Bossuet cherchait dans les révolutions de cet Empire les desseins de Dieu avec la hauteur sereine de sa raison. Saint-Evremond risquerait donc d'être banal et de se montrer à la suite. Mais peut-être ce qui l'a gardé du danger, c'est que seul, — il nous y faut toujours revenir, — il a porté dans ses Observations le scepticisme libertin. Il a commencé par exclure Dieu de l'histoire et par ne point accepter la théorie de' cette industrieuse Providence qui aurait voulu ajuster les divers génies des rois de Rome aux différents besoins de leur peuple. On voit bien que je fais ici allusion à la critique de Bossuet, et aussi un peu à celle de Montesquieu, qui m'a paru parfois entrer dans la philosophie de l'histoire fondée sur les desseins de la Providence; qui ])arle « des voies secrètes que Dieu choisit»;
et qui, selon Laboulaye, n'est ni moins moral, ni moins religieux que Bossuet. Saint- Evremond a continué en démolissant, si j 'ose dire, — et Sainte-Beuve ne l'a pas ainsi compris,— les lîéroïsmes hors nature, tels que celui de Lucrèce, « cette prude qui céda a la dureté d'une humeur farouche et den^urée. » Il a loué, mais uniquement comme prudence, l'austère pauvreté de Fabricius, et froidement dépouillé de leur gloire séculaire ces Romains, à son avis trop vantés, dont la vie rude de travail et d'épargne ne lui a paru qu'-une suite d'usages grossiers. Et, au fur et à mesure, son scepticisme s'est élargi, avec, sans doute, une dose de plus en plus forte d'impuissance à comprendre certains faits, et des jugements un peu étroits. Ainsi ne nous rend-il pas, comme Bossuet, présentes les délibérations secrètes du Sénat dont la grandeur lui a échappé. Mais, par contre, de là aussi découle l'extrême nouveauté de cette œuvre qui, au lieu de «la Rome éternelle», dont parlera Montesquieu, de la traditionnelle cité de marbre, nous découvre la ville de briques et de boue. Il l'assimile à un couvent, et les citoyens romains ont, suivant lui, pour leur ville, le senlimtMit (ju'ont les moines pour leur ordre : de là leur* gran-
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deur et leur faiblesse également. Cette idée contient en germe, ainsi que le remarque M. Em. Faguet, la politique de J.-J. Rousseau.
Arrivé à ce point de conclure la présente étude, je suis tout prêt à me poser, comme L.-D. Gilbert, cette question : « Au fond, qu'est-ce que Saint-Evremond? »
On ne vit pas plusieurs mois en communion avec un penseur de cette envergure sans avoir de lui une idée, mais également aussi la conscience vague qu'il est h peu près impossible de fixer définitivement sa physionomie. Donc, espérant qu'elle se dégagera suffisamment d'ellemême, je préfère m'en tenir à ce que j'ni dit de sa doctrine et montrer la note qu'il a pu apporter dans le concert des esprits, et l'influence qu'il a pu exercer.
Si je l'ai bien dépeint, j'ai dû faire comprendre qu'à cet homme d'une intelligence très vaste et très pénétrante a fait tout naturellement défaut cette qualité que « les honnestes gens » ignoraient au xvii'' siècle et qui est une des conquêtes, et la plus glorieuse peut-être, du nôtre, le sens moral ; qu'à cet écrivain très fm et très distingué
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il a manqué rélévation du cœur, sinon parfois de la pensée ; que ce philosophe, par Fabsence d'une foi, n'a pas toujours su où se prendre ; et aussi que de ce mélange de défauts notoires et de qualités non moins réelles, il ressort qu'il exerça peu d'action sur le grand public, trop au-dessous ou à côté de lui pour être impressionné. Il n'en sera pas de même, remarquons-le, de Montesquieu, et surtout de Voltaire; niais cela tient à la différence des natures. Tous deux, un demi-siècle après Saint-Evremond, se rendirent en Angleterre ; seulement tandis qu'il donnait en étendant l'influence des idées de la France, ils recevaient^ l'un l'influence de Shakespeare et de Milton, l'autre « les titres de liberté du genre humain ». Cosmopolitisme à rebours! En sorte que Saint-Evremond sema surtout dans les esprits élevés et novateurs^ et fut très apte à préparer pour le xviii" siècle ce monument que, sous le titre d'Encyctopëdie^ élevèrent Diderot et ses collaborateurs. Le grand principe qui fut le leur, après avoir été celui de Saint-Evremond, c'est l'empirisme. L'origine des connaissances demandée à la sensation^ une soumission de surface aux doctrines^ orthodoxes, des discussions critiques et
les réflexions personnelles de l'auteur, tels sont les trois éléments qui composent cet empirisme et qui, au dire de Renouvier, sont (( l'esprit même de l'Encyclopédie. » On sait bien que le xvi'' siècle se résume philosophiquement en le « que sais-je? » de Montaigne et qu'au xvii% avec le quid de Sanchez et sa tentative de donner à la science un fondement suffisant, de même qu'avec la Faiblesse de V Esprit humain de Huet, nous pouvons trouver le prolongement, pour ainsi dire, du scepticisme de l'âge précédent. Or, plus que tous les deux, Saint-Evremond nous amène de Montaigne l\ Diderot ou, pour mieux dire, de La Mothe Le Va ver à Bavle, des balbutiements encore imprécis des Dialogues d'Orasius Tiibero et des Soliloques à la critique rationnelle du Dictionnaire Philosophique. V. Brunetière, à tort selon moi, place Saint-Evremond et Le Vayer sur le même pied. Il estime qu'ils ont mis tous deux « une sourdine ou un masque à leurs idées. » D'abord, le premier en avait-il besoin? Que pouvaitil craindre des in-folio du P. Garasse? Il écrivait ses feuilles volantes en Angleterre et ne les signait point. Et puis, la loi inéluctable du progrès force la marche de la pensée, et Saint-Evremond ai)pli(juail déjci
la critique de Bayle aux questions d'histoire et de littérature, en ses opuscules dont la force, pour agir sur Topinion, ne fut pas méprisable, « étant quelquefois, au dire de Vinet, en raison inverse du poids. » Voilà pour le point de vue littéraire.
Au point de vue moral, la sage tolérance de notre écrivain perpétua de même la tradition qui relie Michel de l'Hospital aux philosophes du xviif siècle; au point de vue religieux, plus que La Mothe Le Vayer, il enseigna une indifférence, — on pourrait dire avec M. Albert Desjardins une incrédulité, — que ses prédécesseurs avaient comme nimbée, et que Bayle, — il convient d'y revenir encore puisqu'il est le vraiment premier penseur libre, — étale complaisamment.
Et donc, quoi qu'on en dise, tenir un rang entre Montaigne et La Mothe Le Vayer d'une part, et Bayle et Voltaire d'autre part, c'est, on en conviendra, avoir droit à une belle page dans l'histoire de l'esprit humain.