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Pupazzi et statuettes

11 n'esl douteux pour personne que la Commedia delVarte est partie des tréteaux ri des parades de la foire : qu'elle s'oppose à la Commedia sostenuta el se jouait sur nu canevas préparé selon les caprices «le l'auteur. On sait bien d'autre part que celte comédie ;i l'improvisade était la fille des Alellanes ; que chaque province, chaque ville d'Italie lui a apporté quelque personnage el certaines modifications aux personnages déjà créés, masques originaux, bouffons pleins de verve el de spontanéité. Et, par exemple, \ enise a fourni Pantalon, vieux marchand très riche et

1res avare, berné par l'objet de son amour sénile ou par ses propres enfants. <*n le voit vêtu d'un habit d'une seule pièce, fait justement sur la forme de son corps et serré dans une robe, tel que nous l'a représenté Callot, vieillard aux formes obséquieuses, dont le haut de chausses collant couvre le corps des épaules aux pieds, dont la veste est courte et dont la grande robe brune aux larges manches ne protège que le haut des bras. C'est la synthèse des marchands vénitiens, tandis que ce gaillard mince et dégourdi, au pourpoint entaillé de pièces de couleurs diverses, dont le haut de chausses est une loque multicolore, dont les souliers en grosse étoffé de laine sont retenus par des lanières de cuir, — suivant une représentation en tête d'un ouvrage de l'époque de Henry IV, — celui-là (■'est Arlequin, le zanni, enfant de Naples qui lui a légué son esprit tin et délié et son ainoui- de la fourberie. Ici. c'est le Docteur ou Pédant venu de Bologne; là, Horace et Isabelle, éternel couple d'amoureux dont l'Italie entière n'a point de peine à présenter les emplois ; là encore, grâce à l'occupation espagnole, à ces types s'ajoute celui du Capitan, renouvelé d'ailleurs du Miles Gloriosus de l'antique Rome.

LA COMMEDIA DEJLL'aRTE 3

Ces mies el tous leurs analogues lurent tenus dans leur pays cTorigine [>;ir des artistes de valeur jouant ait improviso : car ils s'étaient, suivant le renseignement fourni par Nicolas Barbieri, « munis la mémoire (Tune grande provision de choses, sentences, concetti, déclarations, reproches, désespoirs, lazzi, tirades », pouvant s'accrocher avec aisance cl facilité dans toutes les piècesn tiroir qui composaient leur répertoire. Ils donnaient leurs représentations en plein air, acteurs forains que la gravure a popularisés lorsque chez nous ils sont venus égayer les parades de la Foire Saint- Laurent sur des théâtres loi construits. Les plus anciens types de la comédie italienne, Franca-Trippa, Fritellino, Fracasso ont été peints par Gallot, le premier comme prédécesseur d'Arlequin, le second de Polichinelle, le troisième du Capitan. Leur verve remarquable était servie par nue incroyable mimique et des acrobaties vertigineuses. Plus lard, portée à son point de perfection matérielle, la troupe italienne. selon Angelo Gonstantini, présentait au public « deux amoureux : trois femmes, deux pour le sérieux et Tau Ire pour le comique ; un Scaramouche napolitain; un Pantalon vénitien : un Docteur bolonais ;

i LES FARCEURS

un Mezzetin et un Harlequin, tous deux

Lombards. »

Parallèlement la France du temps de François Ier possédait des troupes de comédiens à la suite du Roy, «joueurs de farces», tels que Jean de Lespine de Pontalletz, dit Songe-Creux, ou bien Pierre de la Dultre, maître compositeur, dont nous trouvons mention dans les Comptes des Basiimensdu Tioij, déposés aux Archives nationales.

Les farceurs italiens parurent sans doute à Paris, pour la première fois, lors de l'entrée du monarque après son mariage. Ils y v avaient été appelés par le duc de Nevers, qui entretenait des relations avec la Cour de Mantoue, et ils débutèrent dans son Hôtel, au mois de mars.

Nous nous garderons d'insister ici sur ces troupes dont a parlé, dans la Comédie italienne en France et le Théâtre de la Foire, M. Bernardin, après Cailhava, M'"° Riccoboni, Moland, auxquels j'ai eu plus d'une fois recours ; mais je noterai que la vivacité et l'originalité du jeu de ces farceurs ne laissèrent pas d'être appréciées de nos nationaux. Même l'ambassadeur d'Angleterre, non moins séduit, en informa avec force détails sa gracieuse souveraine. Cette compagnie avait pour chef Alberto Ganassa,

dont a parlé comme d'un grand artiste Vauquelin de la Fresnaye. Il avait créé un type grotesque, le baron de Guenesche, sorte de Polichinelle au masque exagéré, caricature haineux' des Espagnols, et que nous décrit un pamphlet, les Grands .Jour* tenus àParisqui, par sa -laie de 1662, nous indique en même temps que cet emploi était resté.

Une nouvelle compagnie, organisée sous le nom de Gomici Gelosi et dirigée par Flaminio Scala, fut mandée en France par Henry III, afin de jouer lors de la tenue des Etats Généraux de 1071». De I>lois. où elle avait l'ait merveille, cette troupe suivit la Cour à Paris et, par lettres patentes, I»1 roi l'installa à l'Hôtel du Petit Bourbon où elle débuta, au témoignage de l'Estoile, le 19 mars 1 T>77. Troupe modeste encore.

puisque, selon cemême l'Estoile, ses acteurs « ne prenoient de salaire que quatre sols par personne. >< Mais par contre leur talent était grand, leur succès considérable, ainsi que l'atteste un ouvrage rare de 1685J l'Histoire plaisante des fàicts et (/estes d'Harle- (juin. comédien italien. La reine mère, d'après Brantôme, « n'oit son saoul aux farces des Zanniej des Pantalons -.et il y avait à leurs représentations « un tel concours el

affluence de peuple que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avoient point autant lorsqu'ils preschoient. »

Dès ce temps, la Commedia delV arte était implantée en France ; Molière allait naître.

In de ses ascendants, rival des farceurs transalpins, est Cosme la Gambe, dit Chasteauvieux , qu'a célébré aussi Vauquelin de la Fresnave et que cite élogieusement le sieur La Croix du Maine, acteur renommé et auteur non méprisable d'adaptations de tragédies, telles que Roméo et Juliette, Edouard, roi d'Angleterre, et surtout de comédies comme Jodès et le Capitaine Boubou/le.

En 1584 et 1585, les Comici Confident!

remplacèrent les Gelosi dans la faveur de la Ville et de la Cour. « Les auteurs quy ont faict mention des différentes troupes italiennes, — écrivent les frères Parfaict dans leur Histoire du Theastre François, — n'ont point marqué les noms des acteurs et des actrices qui les composoient, ny les titres et les sujets des pièces qu'ils représentaient » ; mais ce qui nous es-t assuré, c'est que, l'influence des comédiens italiens grandissant, des ri vaux leur naissaient et que le terroir de France produisait des farceurs.

C'était l'heure, en effet, où Tabourot, gentillâtre qui avait pour devise « A tous accords » et que l'on a appelé « le Seigneur des Accords » par une distraction d'érudit que les érudits ont reproduite, donnait les Bigarrures et Touches avec les Apophtegmes du sieur Gaillard, et les Escraignes Dijonnoises qui déjà faisaient présager les œuvres légères des Bruscambille et des Tabarin. Et certes, il serait malséant de croire que les émules de la Commediu ciel Farte fussent gens sans mérite et surtout sans orgueil, d'ailleurs légitime. Ils ont un système littéraire, en dépit de ce que ce mot peut avoir d'étrange en apparence lorsqu'on l'applique à leurs productions, et comptent que « de leur lecture l'on pourra retirer du fruict. » Et Tabourot de continuer à se préfacer ainsi : « Je suys ferme en ceste opinion que la multitude et facilité grandes des livres que nous avons aujourd'hui abastardissent les esprits de rechercher et lire curieusement les bons livres mesmes, quand ils s'estiment assoirez d'avoir des recueils quy leur enseignent ou gisl le lièvre... » Voilà la défense de l'idée, le rappel de la substantifîque moelle. « Quant à la lasciveté », — continue- t-il, en prenant bravement, comme on dit, le tau-

reau par les cornes, — « je ne puis penser qu'elle les puisse tant offencer que les Priapées de Virgile, Epigrammes de Catulle, de Martial, Amours d'Ovide, Comédies de Terenee...., au lieu que les lascivetez icy rapportées représentent folastrement ce quy y est comme une chose légère et de peu d'effecl... "Acceptons la défense, d'ailleurs ingénieuse et sagace, et pour n'y plus penser, pour n'y plus revenir, établissons dès le début que je ne prendrai rien au sérieux de la part de nos farceurs ; que chaque fois, — ce qui n'arrivera que trop, — que nous les trouverons scurriles et scatologues, je passerai sans indignation vaine, par égard pour cet aveu de Tabourot et pour cette argumentation par l'ombre des anciens à jamais révérés, nos ancêtres cl nos guides.

Il n'entre point dans le dessein de ce travail de parler longuement des Bigarrures; mais il convient sans doute de noter que dans son Recueil j'ai rencontré des rébus par lettres, chiffres, notes de musique, des équivoques françaises et latines, ici de voix et de prononciation, là par amphibologie, des allusions, des vers biscornus de tout genre à faire pâlir un congrès de poètes, paronoemes, léonins, tous folà-

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tfement pratiqués, et des histoires à dormir debout, ou, pour être plus exact, à égayer la clientèle du Pont-Neuf d'alors et de nos théâtres de vaudeville d'aujourd'hui. Tabourot n'est d'ailleurs [tas un enfant perdu, un solitaire: car. dans la même note et presque sous le même titre, Gholières nous a donné ses Contes et Discours bigarrez où les discussions soi-disani philosophiques sur le dommage ou le profit respectifs de l'or el du feu, sur l'opposition du code de la médecine, sur la puissance maritale, coudoient les attaques aux épiées des avocats, l'étude de la jalousie chez l'homme et aussi étiez la femme, celle de l'inégalité des âges entre les époux, les satires sur le caquetage des femelles et leurs autres si nombreux défauts, sans omettre les incommodés. — j'emprunte le mot adouci à M"'e de Longueville d'après Tallemrant, mais Cholières esl plus net, — tous sujets de risée plus particulièrement piquants pour le public auquel s'adressent les farceurs, ces auteurs gais du grand siècle. Et tout le livre en trois Dialogues n'est qu'une longue facétie; et on le voit même, dans sa Guerre des Masles contre les Femelles, préciser « les prérogatives et dignitez tant de l'un que de l'autre sexe. »

Toutes ces œuvres et autres semblables, Matinées, Serées, Facétieuses Nuicts, Nouvelles Récréations, citées eu tète des Devises et Plaisans Contes du sieur Moulinet, qui continuait la série déjà longue, sont pour nos farceurs nationaux comme bagatelles de la porte.

n En 1594, Henry IV, dont le mariage avec

1 Marie de Médicis allait se conclure, songeait à appeler en France pour les fêtes de son hymen les comédiens du duc de Mantoue. Ils arrivèrent vers la lin de ladite année, ou en 1600, à en croire les divers historiens du Théâtre italien, et devinrent les associés des comédiens français. 11 me paraît à peine utile de faire remarquer ici, après tant d'autres, que les Alpes n'avaient jamais établi de barrière infranchissable entre les deux nations qui, sœurs depuis le Moyen Age, mais ennemies pendant les guerres d'Italie, n'avaient jamais interrompu leurs traditions communes et leur pénétration mutuelle, encore qu'inégale.

Picot a développé et fortement documenté ces idées dans ses Italiens en Finance, premier livre de son Histoire de la Littérature italienne au XVIe siècle. Rien d'étonnant donc à cette association de farceurs. Et « les maistres de l'Hostel de Bourgo-

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gne » rivalisaient de succès avec leurs partenaires; car guère ils ne jouaient plus les mystères alors vieillis et dont le texte démodé convenait beaucoup moins à l'esprit gaulois. Tandis qu'à l'IIostel d'Argent et à l'IIostel de Rheims l'on allait donner Sophonisbe de Monstreux, Théagène et Chariclée de Hardy, Lucrèce de Marci, Sainte-Cécile et Job de Scévole de Sainte- Marthe : tandis qu'on maintenait pour longtemps encore dans les théâtres à côté la tradition de ces gens

de face sourcilleuse,

Ne cherchant point que chose sérieuse.

El de ces gens, <le fureur plus amis, Aimant mieux voir Polydore ;i mort mis, Hercule ;iu l'eu. Iphigène a l'autel.

Et Troye a sac

l'IIostel de Bourgogne accueillait le genre voisin de l'Italie et, vu l'affluence, on eût dit que les spectateurs y trouvaient mieux leur compte. Aussi, après avoir joué d'abord au Louvre, les Gelosi, — car c'était cette illustre compagnie que Paris revoyait, — s'installèrent à lTIostel, et, durant que nos nationaux s'attribuaient les quatre autres jours de la semaine, ils prenaient les mardis, jeudis et samedis. A peine plus lard, le sieur de Fonteny,

« homme tant consommé es belles littératures », et dont les œuvres sont devenues des plus rares, traduisait pour ce public plus curieux du «comique devoir», — ou plus justement adaptait en la résumant, — la pièce de Francesco Andreini, intitulée le Bravure del Capitano Spauento et se faisait applaudir. L'union était désormais accomplie.

Les Gelosi comptaient, outre leur directeur, resté le même et qui jouait les pères nobles, un Pantalon doublé d'un Cassandre, emploi à peu près analogue, un Docteur, un Capitan, un Pierrot, un Arlequin ; et ils s'étaient adjoint une Isabelle et une Francisquine, «ces femelles avisées, non indignes des Scapins et des Mascarilles. » L'Isabelle était celle adorable Andreini, femme de Francesco, à la fois actrice1 et écrivain, qui a composé des Pastorales, des Lettres, des Poèmes: qui faisait partie de l'Académie des Intenti, où elle portait le nom suggestif de l'Accesa ; que la Place Universelle de Thomas Gerzon nous représente comme l'ornement le plus brillant delà scène et du théâtre; « dont le nom est recommandé à la vénération du monde jnsijues à la fin des siècles»; que chantèrent en vers enflammés du Rver et de la

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Roque et qu'avec son mari pleurèrent tous les poètes des (\cux nations, et même des écrivains plus graves, tels que Pierre Mathieu, en le livre sixième de son Histoire de France, dont elle parait une héroïne ; cl en l'honneur de laquelle fut frappée unev médaille.

L'Arlequin de la troupe mérite aussi 1111%^ mention particulière. C'était le t'anicux'^JKsV. tano Martinelli qui tenait à ce point un rang important que, par l'intermédiaire du duc de Rohan, alors à Florence, Henry IV, en dépit de toute la roideur protocolaire, lui adressa une lettre d'appel tort curieuse et quifirgure aux Archives d'Etat de cette ville. «J'ay désiré, — y est-il écrit, — de vous l'aire passer les monts et vous attirer en mon roïauine... J'auray ce grand plaisir de vous voir — vous asseurant que vous serez bien traitté pour votre avantage et prouftit. ... De Paris, le '21 décembre 1.7.)!). » Nul ressort de la Commedîa dèlV arte n'était inconnu à cet artiste incomparable, « dominais Arlecchinorum », ainsi qu'il signait ses lettres, qui assista aux débuts de Scaramouche, et le conseilla, homme prompt par la plume et par la parole, glorieux au delà de toute expression, et déjà citoyen de Cabotinville.

Durant quatre années l'association se poursuivit et notre théâtre put ainsi étudier de près la Commedia avec son fonds principal, l'aînour, ou plus vraiment la volupté prête à choir à tous les tournants dans la plaisanterie grivoise et les lazzi de goût douteux. Et cet élément entrera par celte porte dans la farce nationale et tous les prédécesseurs de Molière, et Molière luimême, en feront état. En 1 (>0r>, quand il s'agit de donner une farce telle que Proccz el Amples Examinations sur la Vie de Caresme-Prenant, on est censé la translater «d'italien en français » , et cette précaution suffit pour que Fauteur se livre à la description « des tromperies, astuces, caprices, bizarreries, fantaisies, brouillemens, inventions, subtilitez, folies, debordemens et paillardises)), qui sont comme la poétique du genre. Si l'on a quelque délicate histoire touchant à la morale et à la sociologie à faire passer au lecteur français, comme celle de la Conversion el repentance d'une courtisane vénitienne, on lui annonce de même «qu'elle est traduite de l'italien. » Et ainsi, instruits par l'expérience, nos farceurs s'essorent à leur tour : les pièces abondent pareilles en grasses plaisanteries, équivoques obscènes, lazzis de haut goût,

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à ce point qu'il est impossible de les analyser, difficile même d'indiquer seulement leurs litres évocateurs. On est réduit à renvoyer les curieux aux Recueils différents que tiennent certaines Bibliothèques afin qu'ils voient quelle influence la Commedia delV arle a sur les auteurs de la Coppie ifiin bail à ferme..., du Traitté de Mariage entre Julien Peoger, dit Janicot, et. Jacqueline Papinet, sa future espouse, de la liaison pourquoi] les Femmes ne portent point barbe au menton..., et cent autres, qui, jusqu'à Molière, passeront, à la mode antique, de main en main le flambeau de la faree. De ee nombre sera le Diogène franrois, contenant «les facétieux discours du Xay anti dolour comique blaisois», et qui doit servir de «cordial apozène aux esprits melancholiques», paradoxant sur les choses petites, telles que l'amour, la barbe en queue de canard, le petit manteau à la clistérique, la petite épée, dans le mode de Tabarin et avec les plaisanteries de haulte grésse que nous ne sommes exposés que trop souvent à rencontrer.

Quant aux Compagnies italiennes jusqu'en 1660, elles ne seront pas stables en France. On les appelait, on les défrayait de leur voyage : elles s'installaient à Paris

Il) LES FARCEURS

ou suivaient la Courdans ses déplacements; puis on les rapatriait. Et c'est ainsi que Scaramoùche, Beltrame et tant d'autres tirent à diverses reprises la joie des amateurs de notre pays.

En 1621, Louis XIII manda une troupe composée des dix premiers sujets de l'Italie qui lui donnèrent à l'Hostel de Bourbon neuf représentations en janvier, quatorze en lévrier, et qui satisfirent assez leur royal auditoire pour que la Reine écrivit une lettre de remereiments au due de Mantoue, qui la déposa dans se> Archives.

Tristàno Martinelli était devenu le chef de celle troupe d'élite, et le roi tin! un de ses enfants sur les fonds baptismaux. Le- Mercure françois et le Journal de M. Heroard sont remplis des succès de cette compagnie que Richelieu voulut applaudir.

Il est nécessaire aussi de tirer hors de pair, en 1625, Nicolas Barbieri, plus connu sous le nom de Beltrame, acteur d'abord, puis directeur des Comici Fedeli, et auteur de riaavertito, dont la Cour tinl en haute estime non seulement l'incontestable talent, mais encore la personne elle-même. Il a laissé la trace d'un esprit enjoué, au tour piquant, d'un admirable naturel, secondé par nue grande habitude des planches, à

la fois improvisateur de premier ordre et bouffon à la libre fantaisie.

Le fonds des œuvres représentées et les personnages étaient identiques ; le rythme des pièces est ou bien la prose folâtre ou bien les «vers demis», comme parlait Jodelle en son Eugène , c'est-àdire les vers de huit syllabes qui servirenl généralement dans les farces jusqu'à Molière.

Mazarin, à peine ministre, ce facchino appela plus fréquemment encore qu'auparavant les troupes de son pays natal. La plus célèbre fui sans contredit celle que Bianchi vint diriger au Petit-Bourbon et qui y demeura jusqu'en 1G48. Comme les autres, celte compagnie n'apportait guère que f< les bouffonneries quy sont trop naturelles à ces adeurs pour s'en abstenir», ainsi que parle Sorel dans la Maison des Jeux, et il ajoute que la pantomime tenait dans leur action un rote prépondérant : « Pour ce qu'ils sont fort gestueux et qu'ils représentent beaucoup de choses par l'action... c'est la raison pourquoy il y en a beaucoup à Paris qui y prennent plaisir...» Ce plaisir même fut goûté au siècle suivant, et Marivaux confia ses pièces à la troupe italienne, jugeant avec raison que

cet art de la mimique devait avant tout les mettre en valeur et les faire applaudir.

Le directeur de la troupe dont parle Sorel tenait l'emploi de Capitan et sa femme Brisrida Bianchi, sous son nom de théâtre Aurélia, jouait les rôles de grande amoureuse. Auteur qui eut sa célébrité, elle composa Vlngamo Fortunalo qu'elle dédia à la Reine mère et dont Loreta parlé trois fois dans sa Muze Historique :

Ce livre sorli de sa veine En Tort beau langage toscan Et dont on fait bien du cancau, Ce livre est une pastorale De beauté presque sans égale, Et dont les esprits délicats Feront asseurement grand cas.

Le livre de Dame Aurelie Un des beaux esprits d'Italie, Que la Reine si bien receut...

Cette princesse libérale Dont Fasmc est tout afaict royalle...

Lui fit présent ces jours passés D'une paire, en pendans d'oreilles, De diamans beaux a merveilles...

Mais le premier sujet était certes Tiberio Fiorelli qui créait le rôle de Scaramouche, encore un aventurier napolitain, vantard et poltron, moins solennel et plus lascif que

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le Gapitan, avec lequel il ne l'ail pas double jeu, d'autant qu'il mime plus encore qu'il parlé. Angelo Constantini, comédien ordinaire du Roy dans sa troupe italienne, nous intéresse ici à un double titre, à côté de Scaramouche. Sous le nom oV Mezzetin, il occupa cependant quelque temps, avant Gherardi, les emplois d'Arlequin et jouai! sans masque, grâce à une ligure mobile ri gracieuse très aimée du public. Son portrait, peint par de Troy et gravé par Vermeulon, a été illustré de ces vers de La Fontaine :

Icyde Mezzetin, rare et nouveau Protée, La figure est représentée.

La nature taïaut pourveu Des dons de la Métamorphose, Quy ne le voit pas n'a rien veu, Quy le voit a veu toute chose.

L'éloge n'est pas mince, et il est, paraîtil, mérité, à en croire tous les contemporains. Mais pour en revenir à Fiorelli, dont il semble que je me suis écarté, Constantini a écrit une Vie de Scaramouche. En tète de l'ouvrage, Bonnart a gravé Fiorelli tout vêtu de noir, bonnet, manteau, pourpoint, ceinture, haut de chausses collant, bas et souliers, ce costume sévère seulement égayé par une large fraise plissée

blanche. Scaramouche nous est peint par son camarade comme voleur, gourmand, ivrogne, libertin, sacrilège et avare. Le beau portrait que voilà ! Gueulette est bien moins sévère, et pourtant il enregistre certaines folies de la jeunesse de Fiorelli, en vantant au plus haut point son talent, surtout dans la pantomime. Et ce talent nous savons qu'il le conserva jusqu'à sa mort, puisqu'à l'Age de quatre-vingts ans on le vit «donner du pied un soufflet sur la scène avec une incroyable et exceptionnelle dextérité. » Gherardi renchérit encore: «Il est le modèle des plus illustres comédiens de son tems, quy avaient appris de luy cet art, si difficile et si nécessaire aux personnes de leur caractère, de remuer les passions el de sçavoir bien les peindre sur le visage. C'est ou il faisait pasmer de rire pendant un gros quart d'heure . dans une scène d'espouvanle ou il ne proférait pas un mol. 11 faut convenir aussy que cet excellent acteur possédoit a un si haut degré de perfection ce merveilleux talent qu'il touchoit plus de cœurs par les seules simplicités d'une pure nature que n'en touchent d'ordinaire les plus habiles par les charmes de la rhétorique la plus persuasive... ».Et Loret, d'ajouter :

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I l'esl vin comique sans pareil. .

Comme le ciel n'a qu'un soleil, La terre n'a qu'un Scaramouche.

Il savait son prix, du reste, se disait noble comme Charlemagne et riche comme Crésus, — ce qui ne l'empêchai! pas «1 être fort lié avec Polichinelle et d'arpenter à son bras les promenades, cherchant les femmes jeunes, les vieilles bouteilles, les franches lippées, les tours hypocrites et, pareil à l'archer de Bagnolet. ne craignant rien que le danger. On -ait bien qu il amusa Louis XIV enfant, et Constantin! a ainsi raconté la présentation du farceur au monarque : » Quand il tut en présence de Sa Majesté, il jeta son manteau par terre et parut avec sa guiterre, son chien et son perroquet. Il lit un concert fort plaisant avec ces deux bestes qu'il avoit dressées à tenir leur partie, dont l'une étoit sur le manche de la guiterre et l'autre -mun placet. - Le spectacle était si drôle et Scaramouche si bouffon que l'enfanl royal prit en affection l'acteur célèbre el rit jusqu'à indiscrétion au grand dommage de son habit. Ce succès, le farceur italien l'obtint tout au long de sa carrière, et son talent passa pour si remarquable que Gacon, •< le poète sans fard », lit graver

ces vers au bas d'un de ses nombreux portraits :

Il lui le maistre de Molière El la Nature fut le sien.

Après cette citation, dont l'exagération est sans doute manifeste, il convient d'ajouter peut-être que, en 1667, le Theastrè Italien jouait Scaramouche Ermite, et le Theastrè François Tartuffe. Encore un coup il n'y a pas lieu à comparaison, mais ces faits sont significatifs.

A côté de Fiorelli, Domenico Lucatelli créait l'emploi de Trivelin, doublure de Brighella, sorte d'Arlequin sans batte, intrigant, spirituel, tantôt aventurier, tantôt valet, excellent dans son rôle et rival de Scaramouche, auquel on l'accouple généralement. Robinet, dans sa Gazette, n'a parlé de Lucatelli qu'à l'occasion de sa mort survenue en mars 1674', et l'a appelé « le charmant comique de la troupe italique 0

Mazarin, toujours épris de In farce de sa nation, rappela, en 1653, les acteurs italiens, dont la troupe resta identique à elle-même, sauf l'addition d'un rôle français, le valet de Scaramouche, le niais -Jean Doucet. Leur succès fut plus écrasant

cette fois qu'à leurs voyages précédents, et leurs traits, lazzis et mimique devenant proverbiaux, leur influence s'étendit plus considérable. Loret nous a gardé le récit de leurs débuts :

Une troupe de gens comiques Venus «les climats italiques...

A fait dans le Petit-Bourbon L'ouverture de son theastre Par un sujet assez folastre Ou l'archi-plaisant Trivelin Ouv n'a pas le nez aquiliu Fit et dit tout plein de folies Quy semblèrent assez jolies Au rapport de certains tesmoins.

Scaramouche n'en fit pas moins.

Cette année-là même Molière donnait à Lyon son Estourdi.

Au Petit-Bourbon, avec la troupe italienne alternait la troupe espagnole qui jouait concurremment de deux heures à cinq heures du soir. Mais « les Espagnols ne plaisoient à personne», d'après une lettre de Malherbe à Peiresc, et plus tard « ils faisaient four», selon une expression du Registre de La Grange. Ils ne purent guère se maintenir que par la protection, d'ailleurs assez inefficace, de la reine leur compatriote, Marie-Thérèse , et « lassé-, enfin de déclamer dans la solitude, » à en

croire l'affirmation de Mervezin, dans son Histoire de la Poésie françoise, repassèrent les Pyrénées. Au contraire, les farceurs transalpins avaient une telle vogue que Scarron fait dire à son Don Japhet qui cherche des comédiens capables de le distraire dans son marquisat:

.... J'en veux avoir souvent d'Italiens. Je les trouve bouffons

En 160*2, c'est avec nos nationaux que la nouvelle troupe obtint d'alterner ses farces. Mais elle dut rembourser à Molière, à la troupe duquel elle abandonna les jours ordinaires, la moitié des frais qu'il avait faits pour son installation, environ quinze cents livres.

Domenico Biancolelli, depuis trois ans engagé dans la troupe nomade d'un certain Tabarini, — parrain de notre Tabarin, — débuta alors à Paris. Né en 1G40, il s'était déjà rendu célèbre à la Cour de Parme et, suivant la tradition, avait été demandé au duc par une lettre du 5 juillat 1660. De visage avenant et de petite taille, Biancolelli tenait les rôles d'Arlequin. Saint-Simon a fait son éloge comme plaisant salé, sérieux et instruit. Son jeu brillait par le naturel autant que celui de

Trivelin par l'art, et les deux artistes ont souvent été comparés. Domenico succéda à Fiorellien l(j71 et acquit, selon les frères Parfaict, « la réputation du plus grand acteur de son siècle dans le genre qu'il avait pris au theastre.» Il avait d'ailleurs modifié son personnage au point de le recréer . rayant rendu arrogant dans la bonne fortune, traître et rusé dans ta mauvaise, un Scapino doublé d'un Panurge.

Car le départ ne se fait plus très exactement entre l'apport de l'Italie et l'alluvion de France. Dominique était par surcroît un mime excellent et un adroit gymnaste. Tel quel, il ravit Louis XIV devenu homme, comme Scaramouche l'avait égavé enfant, et tous les anas sont remplis de traits et d'histoires plus ou moins contrôlés sur les rapports de Biancolelli et du monarque.

Le portrait de Dominique gravé par Hubert porte au bas ces vers délicieux :

Bologne est ma patrie et Paris mon séjour; Jy règne avec esclat sur la scène comique. Harlequin sous le masque y cache Dominique Ouy reforme en riant et le peuple et la Cour.

Dans son Mercure Galant du mois d'août 1688, de Visé annonça en termes émus le décès du farceur et publia des vers composés à cette occasion. L'article nécrologi-

que traite le mort « d'inimitable », et le poète s'étonne

Que l'aimable Arlequin qui les a tant faict rire Dust si tost les faire pleurer.

Quant à la Compagnie, en signe de deuil, elle interrompit durant tout un mois ses représentations.

A côté des farceurs italiens, il faut placer les comédiens de campagne, dont Scarron écrivit le roman, et dont Théophile Gautier composa le poème, troupes nomades qui allaient porter la farce à travers la province, — à l'une desquelles, et non des moins considérables, appartenait Molière qui n'était encore que « le garçon >> dont a parlé Tallemant, — troupes que, dans son Theaslre François, Chappuzeau estime à douze ou quinze et dont il dénombre dix dans son Europe Vivante^ incertain du nombre exact vu leur variabilité et « leur peu de fermeté »; car elles augmentaient ou diminuaient au gré des hasards, des circonstances et des caprices de leurs membres. « Elles ont, — disent les frères Parfaict, — si peu de fermeté que, dès qu'il s'en faict une, elle parle en môme temps de se desusnir.» Rebelleau, grand réformateur du théâtre, — théorique d'ailleurs et

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passablement inconnu. — appréciait encore au xvine siècle « ces troupes d'hommes et de femmes faisant mestier de renoncer à tous parents, à toute patrie, et de courir de ville en ville, jouant la comédie pour de l'argent, tous les jours, indistinctement, devant des gens que le désœuvrement, la dissipation et le hasard y conduisent, entraisnant avec eux le desordre et le relaschement des mœurs. » Ces Compagnies dont, à propos du Roman Comique auquel je viens de faire allusion. Henri Chardon a parlé avec beaucoup de curiosité et d'information, ne brillaient pas plus en leur temps par la pure moralité, « suyvant les pernicieux abus quy regnoient alors parmi la pluspart des comédiens de campagne ». et Petit de Jùlleville a noté « le mépris brutal et peut-être injuste » qui s'attachait à leurs personnes. Dans les Epistres Familières de Jean Bouchet, nous voyons, en effet, le peu d'indulgence portée à ces gens

Quy n'ont mestier aultre que fareerie...

Au reste, devant les auditoires qui n'avaient rien de raffiné du Mans et de Pézenas, ou sent bien que "les lascivelez » dont se défend Tabourot étaient des mieux

reçues. La farce d'ailleurs, en son essence, n'a rien d'académique, et on le fit bien voir à Molière, quoiqu'il ait élevé le niveau du genre, selon le conseil de Furetière. On lit, en effet, dans le Dictionnaire Universel du Roman Bourgeois, une phrase suggestive : « Ce sont de ces petites facéties que donnent les charlatans en place publique pour y amuser le monde, quy sont remplyes de pointes et de mots de gueule ; mais les comédiens en ont faict de plus régulières quy ont gardé le mesme nom chez le peuple. La farce doit estre vive, railleuse et escrite d'un style aisé et facile... »

C'est de ces troupes nomades et d'auteurs de même mesure que nous sont venus des recueils tels que les Joueusetez, Facecies et Folaslrcs Imaginacions que, plus tard à peine, signeront de leurs noms les farceurs du Pont Neuf et de l'Hostel de Bourgogne, les Tabarin, les Turlupin, les Guillot Gorju, les Gaultier Garguille, et que formaient, en les dernières années du XVIe siècle, des éditeurs comme Luc, auxquels en venait l'idée ainsi qu'au tambourinaire d'Alphonse Daudet,

Un malinet escoulant le langage Du rossignol...

En 1G80, toutes les troupes, italienne,

française, de campagne, se fondent en une ( seule pour constituer le Théâtre Français, ' se prêtant un mutuel appui, et dans ce rapprochement aimable et intéressé trouvent un regain de vitalité. «Jamais, — écrit de Visé, en son Mercure du mois d'octobre 1683, — jamais la comédie italienne n'a esté sy applaudie ou sy suivie en Francequ'elle L'est présentement. Aussy les comédiens italiens ne sont-ils entrés jamais dans nos | manières comme ils y entrent depuis quelque tems... » Et dès lors ce n'est plus seulement à l'histoire de l'art qu'appartient la Commedia delV arte, mais à la psychologie des deux nations latines. La France, en eiîet, s'est tellement approprié les types reçus de l'Italie que l'on ne fait plus guère la différence entre les facéties et les gentillesses de l'une et de l'autre, et que parfois même on hésiteà attribuer les priorités. Il n'en était point de même avant cette date, et ce qui se produisait pour la comédien-farce s'était rencontré aussi pour la comédie musicale. L'imitation de Molière se portera également de ce cédé en mêlant, comme pour la farce, nos nationaux à l'Italie. L'abbé de Marolles a délini le ballet f< une danse de plusieurs personnes masquées sous des habits éclatans, corn-

posée de diverses entrées ou parties, qui se peuvent distribuer en plusieurs actes et se rapportent agréablement à un tout avec des airs différens...» Entrées donc avec vers et récits, danses, chants, machines et figurations, tels sont les éléments principaux que l'Italie apportait à la France parallèlement à la Commedïa delV arte et qui florissaient déjà dans ce pays quand Catherine de Médicis, en 1533, venait épouser Henry II. Mellin de Sainct Gelais se faisait l'interprète français de ce genre, de manière que l'union se cimentait a cette époque dans ce sens. De 155*) à 1610, une foule de « folastreries et esbats » de cette nouvelle façon fut donnée à la Cour dans toutes les grandes occasions. Henry III surtout multiplia les bals, « mascarades et momeries. » Ce prince lettré et artiste, que les protestants austères et les rudes ligueurs traitaient dTIéliogabalc, encourageait ces sortes de divertissements et établissait par ainsi — ce qui ne fut pas assez remarqué jusqu'ici — l'influence de la femme qui tôt allait devenir prépondérante. Mlle de Vitry, «vestue a l'antique de toile d'or vert, toute couverte de bouquets d'or et de soie d'Italie », et récitant «un esloge du Roy » dans le Ballet comique de

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la Reyne, ouvrait la route aux grandes#et honnestes dames de l'âge suivant et tenait grande place dans l'Académie du Palais.

Les « boutades et bouffonneries » se succédaient pressées, et Flaminio Scala ne se faisait point faute d'introduire dans ses Comédies un mélange adroit de tous ees genres à la mode et de composer des espèces de mélodrames féeriques. Entre autres œuvres, Nicolas Barbieri donnait la Ferinda, comédie mêlée d'entrées et de vers chantés. Fiorelli n'eut garde de laisser dans l'ombre l'effet qu'on pouvait tirer de cet assemblage intéressant et on l'entendit, moduler devant Louis XIV les chansons de fa la ut... et de VAsino Inamorato. C'était l'heure où passait également les monts Giacomo Torelli avec sa troupe pour jouer la Firita Pozza de Giulo Strozzi, sorte d'opéra avant la lettre par le chant, le ballet et les machines, que le directeur de la compagnie construisait lui-même, — représentation que Mazarin encourageait et dont Loret nous a laissé le compte rendu. Les artistes, dit-il, de

La grande troupe italienne Du seigneur Torel assislrs Font voir de telles raretez Par le moyen de la machine

Que de Paris jusqu'à la Chine On ne peut rien voir maintenant Si pompeux et si surprenant.

Des ballets au nombre de quatre, Douze changemens de theastre...

L'Orfeo redoublait, si possible, de magnificences pour les yeux, costumes, trucs, éblouissements.

Quant aux Français, ils se faisaient remarquer par les ballets et les mascarades dont nous avons de lourds Recueils et dont certains remontaient à bien des années avant l'apport de l'Italie. Dès 1580, tantôt bouffons, tantôt amoureux ou mythologiques, on trouve chez nous des embryons de ces œuvres. Mais, sous Henry IV surtout, et se ressentant de l'humeur joyeuse du Vert-Galant, elles avaient pris une merveilleuse puissance et un nouvel essor du voisinage des Italiens. A quelques-uns de ces ballets leurs auteurs, pour la plupart restés anonymes, avaient donné des litres su^-eslil's. tels la Mascarade desMalrones, la Folie des Folles, qui les avoisinaient des centaures et esprits follets de Barbieri et des fées de Scala, dans une étourdissante confusion de décors : ou bien, se livrant aux caprices de leur imagination, ils s'en (Maient servi, comme des Operateurs de

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Meliade, pour prôner des recettes très proches de celles de Mondor ; ou bien encore, ainsi que dans le Ballet de Vhle de Louviers, avaient mis en scène des croquis tapageurs d'un quartier voisin de l'Illustre Theastre ; ou, comme dans celui des Grippés à la Mode, avaient satirisé les fantaisies et les anodines manies de quelques originaux que le public aisément reconnaissait. Souvent aussi avait-on porté sur la scène les divers peuples étrangers comme prétexte à la figuration, par exemple dans les ballets des Estranges, des Turcs et des Maures Nègres, des Princes de la Chine, des Janissaires, des Bohémiens. D'autres fois, le ballet abordait franchement le grotesque, comme dans les Souffleurs d'Alchimie, les Maistres des Comptes et les Mar- (juillers. Sur un terrain commun les Docteurs Gratiens, pédants de la Commedia dell'arie, rejoignaient une fois de plus les deux peuples. Tallemant nous parle d'un Ballet qu'il nomme de la Reine mère et (j n'enregistre aussi Malherbe dans une lettre à Peiresc, mais dont l'un ni l'autre n'indiquent le sujet. Ils nous apprennent simplement que MUe Paulet, montée sur un dauphin, y chanta des vers de Lingendes, et obtint le plus vif succès.

Sous Louis XIII, le ballet était des plus en honneur. « La resjouyssance de notre Cour continue, — lisons-nous dans la Gazette ; — le roy fait un ballet et Mademoiselle un antre. » Boisrobert donne son Ballet des Bacchanales où la même Mlle Paulet et la duchesse de CheVreuse dansèrent « comme des immortelles ».

Bertaut, Porchères luttaient contre Scala et Barbieri, et le goût public, d'accord avec celui du monarque, était tel que nul poète ne fut célèbre sans s'être exercé dans ce genre de divertissements ; nul seigneur et nulle dame ne fut illustre sans y avoir tenu sa partie de chant et de danse. Dans son Coc à l'Asne, l'une des pièces de sa Muse chasseresse, Guillaume du Sablé avait dit déjà :

Considérant le lems qui court, Il faut, pour estie aimé en court, Bien ballcr cl danser la voile... ;

et le Miroir de Contentement développe les talents de ceux qui se livrent « aux rondeaux, ballades et branles. » Louis XIV encouragea cette mode, et sa grandeur même ne rattachait pas à sa loge de spectateur. Ce fut l'âge d'or du ballet, devenu plus digne et plus majestueux, l'époque

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où la Gazelle enregistre « la superbe comédie italienne des Noces de Thélis el de Pelée, dont les entr'actes sont composés de dix entrées d'un agréable ballet», représentée au Petit-Bourbon ; l'époque où

La Cour du dieu Phœbus ou la Cour du dieu Pau Du nom d'Amaryllis enivrait Montespan.

Nous allons retrouver tous ces éléments dans l'œuvre immense de Molière. Pour l'heure je veux constater seulement combien les acteurs de la Commedia delVarle, — tant comme farceurs .que comme auteurs, tant comme danseurs que comme chanteurs, — ont eu sur notre comédie une influence marquée et l'ont renouvelée parleurs apports de tout ordre, puis ont fini, à la suite de dégradations successives, par voir leur génie fondu, si je l'ose dire, dans notre génie national. De cette dégradation a profité, à cette fusion a travaillé , plus que tous autres, le sublime plagiaire que fut Molière, prenant « son bien » partout où il daignait le reconnaître pour en faire sa synthèse universelle ; et ce sera donc, quov qu'on die, de ces divers éléments non méprisables, mais épars et particuliers, qu'il a tiré l'œuvre colossale d'ensemble et de généralisation qu'on pouvait attendre seule-

nient de lui, génie dominateur, exclusif et absorbant, capable d'adopter — c'est ici deux fois le lieu, — la devise de la seconde gravure du Recueil de Gherardi, « e pluribus unum », — et si haut que trop souvent on a oublié ses sources modestes, mais indispensables, pour ne voir que le fleuve majestueux et étale dont le cours à jamais traverse les siècles.

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