‹ Puylaurens (volume 3)Chapitre 1 sur 1 · Puylaurens · texte numérisé non relu

Puylaurens

Du temps de la guerre que Louis XIII entreprit )Our la succession de M. de Nevers au duché de Manoue il y avait sur le pavé de Paris un jeune homme [le vingt-quatre ans, beau et bien fait, dont le regard, la parole et le geste étaient si pleins de charme, qu'on le reconnaissait aisément pour une personne destinée à de grandes aventures. Les passants, frappés de sa bonne mine, s arrêtaient pour le voir marcher sans se rendre compte du motif de leur intérêt; ma is la véritable cause de limpression que produisait ce

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jeune homme était la réunion de trois qualités rares : un esprit raisonnable, un caraclère honnête et un cœur passionné. De cet assemblage naissaient toutes sortes d'oppositions et de mélanges remarquables dans l'accent dans les yeux et l'expression du visage. L'ambition y paraissaitavec la loyauté, le courage en même temps que le bon sens, l'amour des femmes uni à la dignité, l'ardeur avec la réflexion. Pour linstant, on voyait bien que la fortune persécutait ce jeune homme. Un coup d'œ'il exercé ou malveillant aurait pu découvrir, à l'examen de sa personne, de quel côté le destin le blessait, car il manquait plusieurs brins 'a la plume de son chapeau, plusieurs bouts à ses aiguillettes, et la bordure de son manteau n'était plus delà première netteté. Il ne fallait pas moins que l'éclat de sa jeunesse pour empêcher d'observer la maturité de ses habits. Son père, ancien courtisan, lui avait appris à se tenir en garde contre la malice des hommes; les revers lui causaient moins de dépit et les succès moins d'étonnement qu'à un autre. Il voulait parvenir, mais sans nuire à son prochain et sans faire tort a sa conscience.

Le 25 septembre 1630,aumatin,ce gentilhomme sortit d'un petit logement qu'il occupait à la porte Saint- Honoré pour se rendre dans la rue des Deux-Écus,oii il se mit à regarder les fenêtres, a passer et repasser devant une maison de chétive apparence, comme s'il se fût préparéavec répugnance à quelque fâcheuse démarche, il se décida enfin 'a frapper à la porte de cette maison, et monta un méchant escalier dont les degrés de bois branlaient sous ses pieds. Une vieille servante lui demanda si ce n'était pas a maître Lopez qu'il voulait parler, et, comme il répondit par un signe de tête affirmatif,elle l'introduisit dans une grande pièce où il n'y

avait guère que les quatre murailles. Dans un coin était un coffre de fer dont le couvercle soulevé laissait voir de gros sacs pleins d'écus. Sur une table ronde, placée au milieu de la chambre, étaient rangées en ordre plusieurs sébiles contenant des pierres précieuses de toutes sortes. On y voyait aussi des colliers défaits, des montures brisées, des étaux, des forets, des loupes et autres ustensiles d'orfèvrerie. Sur un escabeau était aussi maître Lopez, grand homme maijjTe et voûté, avec une peau de couleur de pain d'épice, des traits arabes, Toeil singulièrement vif et les dents blanches et aiguës. 11 portait un vêtement rouge, boutonné du haut en bas, trop long pour un pourpoint et trop court pour une robe. Le caprice de la mode était venu chercher cet homme depuis peu pour en faire un joaillier fameux. Aussitôt qu'il aperçut notre gentilhomme, Lopez se leva et offrit un siège.

~- Point de cérémonie, lui dit l'étranger. Voici une bague ornée d'un diamant, que je voudrais vendre; vous plairait-il de me l'acheter?

Maître Lopez prit le diamant, l'examina soigneusement, le mit au soleil et le retourna dans tous les sens; puis il répondit avec l'accent espagnol :

— Votre Seigneurie a besoin d'argent?

— Il est inutile de descendre à ces détails, dit le gentilhomme en rougissant. Vous plaît-il d'acheter ce diamant?

— Si j'avais, reprit Lopez, la jeunesse, la beauté, la naissance et la bonne mine de Votre Seigneurie, je ne vendrais pas mes bijoux. Votre Seigneurie se mariera et no manquera pas alors de regretter cette pierre, qui est bonne à donner a une demoiselle de

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(jualité II faut doncquo la fortune vous fasse bien grise mine, monsieur. El!e s'adoucira peut-être demain. Pour les gens faits comme vous, sa colère n'est point de longue durée. N avez-vous pas des amis qui vous puissent prêter quelques pistoles en attendant? Youlezvouscent écus sur dépôt? Je vous les compterai tout à l'heure. Quant au diamant, il est magnifique; ce serait dommage de vous en défaire. On voit bien qu'il vient do province et que c'est un joyau de famille. C'est peut-être madame votre mère qui vous l'a donné? Ne le vendez pas, cela vous porterait malheur.

Lopez avait débité ce discours avec tant de vivacité, que le jeune homme n'avait pas eu le temps de lui couper la parole.

— Asseyez- vous, monsieur, poursuivit le joaillier, et contez-moi vos disgrâces. Je puis vous être plus utile que vous ne le pensez.

— Vous êtes un original, maître Lopez, répondit le jeune homme; puisque vous le voulez absolument, je vous conterai, en deux mots, mon histoire. Je m'appelle Antoine de l'Age, marquis de Puylaurens. Mon père était écuyer du feu roi Henri IV. Pendant toute mon enfance et ma petite jeunesse, je fus l'ami et le compagnon de Gaston d Orléans. Ce prince a deux ans de moins que moi; je partageai ses jeux et ses études; j'étais désigné pour la place de chambellan à la formation de sa maison. Il y a quatre ans, lorsqu'on voulut marier le frère du roi avec mademoiselle de Montpensier, mon père fut accusé d'avoir détourné le prince de cfittealliance, de concert avec M. le maréchal d'OrnanoetM. deChalais. On considéra cette atîaire comme une conspiration. Vous savez ce qui arriva : le maréchal d'Ornano, gouverneur de Monsieur, mourut à

Vincennes; le pauvre Chalais eiil la lête Iranchée. Monsieur fitson accommodement avec le roison frère et avec M. le cardinal de Richelieu en épousant la princesse de Montpensier, mais on chassa tous les amis de Son Altesse. Mon père retourna dans sa province, où lennui abrégea ses jours, et la charge de chambellan qui m'était promise fut donnée à un autre. A seize ans, je ne pouvais pas faire un conspirateur bien dangereux; cependant on m éloigna de la cour, et Monsieur m oublia. Les biens de mon père ayant été confisqués, je vécus pauvrement et dissipai bientôt le peu qui me restait. 11 me serait facile de me donner à quelque grand seigneur; je ne crois pas devoir le faire. M. le cardinal me verrait de mauvais œil; je ne pourrais approcher de Monsieur sans que Ton m'accusât de prétendre encore à une amitié que le roi n'approuve point. Dans cette position déplorable, j'ai longtemps cherché mon chemin sans savoir par où me diriger. Les ressources m'ont manqué une a une. Je me suis enfin déterminé aujourd'hui a prendre la carrière des armes, et je viens vous proposer cette bague, dernier joyau de l'écrin de ma mère, pour m'équiper avec l'argent que vous m'en donnerez et partir, comme volontaire, dans l'armée d'Italie.

— Vous ne savez donc pas les nouvelles? dit Lopez. La campagne d'Italie est heureusement terminée. On a signé une trêve qui va se changer bientôt en paix générale. Le marquis de Spinola est mort de douleur d'avoir été battu par Schomberg et Toiras. M. de Montmorency sera fait maréchal de France. Le roi revient, et les deux reines l'attendent à Lyon. M. lo cardinal a pris les devants, et est arrivé ce matin à Paris. Ce n'est plus le moment de vous mettre au

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service comma volonlaire. La conûance dont vous m'avez honoré ne sera point perdue. Je vais porter votre diamant à un personnage capable de vous en donner un grand prix. Pour lui, cela vaut quinze cents écus. Je veux que vous les aycz^ffevenez me voir sur lescinq heures. J'aurai peut-être quelque heureuse nouvelle a \ous apprendre. Lopez n'est quun pauvre lapidaire, mais il sait servir un beau et brave jeune homme, quand l'occasion s'en présente. Au diable la fortune qu'il faut cherchera travers des balles de mousquet! ce n'est point laffairc d'une personne de bon air. "Cn prince qui vous aime et vous favorise, une jolie fille qui vous épouse et vous donne un million, voilà de galants moyens de parvenir, autres que des horions et de la mitraille. Laissez que je dise deux mots a mon personnage, et vous verrez qui est Lopez FAbencerrage. Surtout, ne parlez à âme qui vive de tout ceci. A cinq heures, je vous attendrai.

^ En parlant ainsi, maître Lopez fermail à la hâte son coffre-fort, rangeait ses sébiles de pierreries, et rouvrait son chef d'une coiffure plutôt semblable a un turban qu'a une barrette. Après avoir enveloppé la bague dans un papier, il reconduisit le jeune homme jusqu'à la rue et se sauva en courant.

Le soir venu, M. de l'Age ne manqua pas d'être exact au rendez-vous.

— Entrez, monsieur, lui dit le joaillier, et prenez un siège. Nous avons du nouveau. Dieu est grand, et, s'il lui plait,- il vous peut mener loin. Je ne répondrai pas à votre confiance par des mystères. Sachez que le personnage à qui j'ai voulu vendre votre diamant est M. le cardinal de Richelieu. Je suis assez avant dans ses bonnes grâces pour de petits services par-

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ticuliers que jo lui ai rendus. Votre bijou a donné tout d abori dans l'œil de Son Éminence; mais le cardinal eut Taudace de m'offrir deux milles livres. « J'en donnerais trois mille moi-même, luijTépondis-je, au gentilhomme à qui ce diamant a^p^u^tient, si ce n'était une personne a qui je m'intéresse et sur laquelle je ne veux point gagner. Votre Éminence donnera quinze cents écuSjOu elle n'aura pointcette bague. » Le grand ministre m'appela juif, corsaire, philistin, quoiqu'il sache bien que je suis de la vraie religion, celle du divin prophète Mahomet. Quand il m'eut gratifié de ces injures en manière de badinage, il poussa jusqu'à mille écus, et me parla d'autre chose, comme si c'était marché conclu. Il prit enfin un chiffon de papier sur lequel il allait me faire un bon de trois mille livres, lorsque je le priai de ne point se méprendre avant d'écrire, et qu'il me fallait quiîize cents écus. Il m'appela sot, et je remis le diamant dans ma poche; mais au bout d'un instant, il voulut le regarder encore. Lopez, me dit-il alors, sais-tu que tu es un habile homme, et qu'il y a de l'étoffe en toi pour tailler un conseiller d'État? On en fait qui ne me valent pas, répondis-je. Et, reprit le ministre, il ne tiendrait qu'a moi de te donner un bel emploi. Tu n'as qu'a me faire un peu ta cour. Je n ai pomt d'ambition, répondis-je; cependant, si Votre Éminence veut me protéger, cela n'est pas de refus. Nous verrons cela, dit le cardinal; cherche toi-même ce que je puis te donner. Allons, je te vais bailler en attendant tes mille écus. C'est quinze cents, monseigneur: je ne puis accepter moins. » M. le cardinal chiffonna ses papiers avec dépit, et, prenant ensuite un air grave, il m'adressa ces paroles remarquables dont nous ferons tous deux notre profit.

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«Écoutez-moi, Lopez, me dil le ministre; ces cinq cents éciis sur lesquels je bataille sont peu de chose pour moi. Ce qui me touche au cœur, c'est' que j'attache une idée superstitieuse à cette affaire. Je n'ai point réussi à te persuader; le pronostic et mauvais. Cette journée sera malheureuse, et ce que j'ai en tête va échouer, chose plus funeste qu'une bague perdue. Reprends cette pierre; je ne veux plus la voir jusqu'à demain. J ai reçu un courrier qui me donne de Tinquiétude Le roi est tombé malade en arrivant h Lyon. Les deux reines sont à son chevet, et lui ont déjà arraché la promesse de me perdre à son retour à Paris. Co n'est pas là ce qui m'émeut. Plût au ciel que ce grand roi y fût revenu! Mais cela montre combien mes ennemis ont d'acharnement contre moi. Si le roi vient à mourir, ils maccableront. Gaston d'Orléans me déleste, et, s'il monte sur le trôme, j'aurai fort à souffrir. » Le cardinal, poursuivit Lopez, me parla de Monsieur en des termes si cruels, que je ne [luis les redire à l'ancien ami de Son Altesse; mais on y voyait assez le mépris dont il fait profession pour ce jeune prince.

— Vous avez raison, répondit M. de l'Age; il ne me convient pas d'entendre mal parltr d'une personne qui m'a honoré de son amitié.

— Le ministre, reprit Lopez, ajouta ces paroles: « Je suis allé ce matin au palais du Luxembourg, et Monsieur, qui ne savait pourtant rien encore; m'a reçu très-froidement. Il faut que je m'accommode avec lui à tout prix, de sorte quil ne puisse plus me manquer sans se couvrir de honte. Après cela, je retournerai à Lyon en toute hâte. » Nous en étions là, quand on vint gratter à la porte, et nous vîmes entrer made-

moiselle de Pont-Château, la cadette, nièce chérie du cardinal *.

— Je la connais, dit M. de l'Age; une charmante petite fille de douze ans, avec qui j'ai joué tant de fois sur le sable des jardins à Fontainebleau! Elle était ma mie, et moi son chevalier dans nos amusements. Son petit cœur était déjà plein de roman et de sensibilité.

— Que dites-vous donc? interrompit le joaillier. Vous oubliez qu'il y a quatre ans de cela. Mademoiselle de Pont-Château a seize ans. Elle est grande, formée, belle comme les amours.

■r— Je n'y songeais plus, Lopez. Elle aura oublié son pauvre chevalier.

— M. le cardinal donc se déride volontiers aussitôt qu'il voit cette jeune fille. Elle vient le lutiner dans son cabinet, et lui demande toujours des aumônes ou des pensions qu'il n'ose lui refuser. L'éminentissime prit le ton badin. « Te voilà, Marguerite, lui dit-il; viens un peu que je t'embrasse. Combien de baisers me donneras-tu, si je te fais présent dun diamant? » Croiriez-vous^que ce prélat avaricieux osa m'offrir encore ses mille écus de la bague? Je saisis ma barrette pour sortir sans lui répondre; mais il me rappela et me demanda qui donc était cette personne dont je prenais si fort les intérêts, et si ce n'était pas quelque mécréant de mon espèce. 11 me vint un trait de lumière, et je vous nommai. Aussitôt la jeune fille se souvint de vous. « Antoine de l'Age, dit-elle, mon compagnon d'enfance! Hélas! le pauvre garçon, il a besoin d'ar-

* Les trois cousines du cardinal lui donnaient le titre d'oncle, à cause de son autorité.

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gent? Vite, mon oncle, achetez-lui son diamant le double de ce qu'il vaut. »

— Ah! Lopez, interrompit M. de l'Age, qu'avezvous fait, malheureux? Vous avez trahi le secret de mon infortune; vous m'avez dépeint aux yeux de cette aimable fiile comme un homme réduit aux expédients, Je suis perdu dans son esprit, terni des pâles couleurs de la misère. Pourquoi suis-je venu ici? Pourquoi vous ai-je parlé de moi? Je voudrais m'ètre cassé la jambe dans l'escalier de cette chétive maison. Maudit bavard! maudit Lopez! maudit diamant!

— Si vous criez ainsi, reprit le joaillier, vous ne saurez point la fin de mon histoire, qu il vous importe fort de connaître.

— Eh! que méfait ton histoire à présent, vilain Arabe? Il fallait offrir ma bague pour rien à la petite Marguerite en lui disant de la garder pour l'amour de moi, en souvenir du beau temps où nous étions enfants.

— Je n ai eu garde de vous ôter le plaisir de l'offrir vous-même. Écoutez seulement la fin de mon histoire. M. le cardinal, entendant votre nom. Ta répété deux ou trois fois d'un air réfléchi, puis il m'a dit : « Je ne suis pas fâché qu'il ait besoin d'argent, car, si je lui rends un service, il me sera plus obligé » Alors la jeune fille caressa son oncle en le priant de faire quelque chose pour vous, et finalement le ministre m'ordonna de vous mander demain matin sur les neuf heures. Ne manquez pas d'y aller. Voici votre diamant. Dites un peu maintenant si je suis un vilain Arabe, et si je n'ai pas bien mené votre barque.

— Oui, dit M. de l'Age avec amertume, on me donnera par charité une triste pension sur la cassette du

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ministre; mais je n'en suis pas là, et je refuserai net.

— On ne vous offrira point de pension. Allez avec confiance au lever du ministre. Veuillez accepter de moi cent écus a titre de prêt pour vous mettre en équipage, car il vous faut des habits neufs. Tout ce que je vous demande en retour, c'est de vous souvenir que vous aurez dû votre premier pas au bon- Jiomme Lopez.

— Eh bien! nous verrons cela demain. Adieu, Lopez; s'il m'arrive bonheur, comptez sur ma reconnaissance.

M. de TAge emporta les cent écus. A mesure qu'il repassait dans sa tête les paroles de Lopez, Tespérance grossissait dans son esprit comme une boule de neige qui va roulant. Pourquoi en effet le ministre aurait-il souhaité le voir à son lever, s'il n'avait quelque dessein de l'employer? La circonstance était délicate. Pouvait- on s'attacher au cardinal, ennemi constant, smon déclaré, d'un prince qu'on avait servi? D'un autre côté, fallait-il se condamner a l'oisiveté perpétuelle pour avoir occupé jusqu'à seize ans un poste où tant d'autres s'étaient succédé depuis? Cependant on ne se donnait au cardinal qu à la condition d'être l'ennemi de ceux qu'il n'aimait pas, et cela pouvait mener à de fâcheuses conjonctures, comme une hostilité contre Monsieur, Ce parti n'était pas acceptable pour une âme droite et loyale. On ne pouvait prendre sans scrupule qu un emploi dans la maison du roi. C'était sans doute ce que le cardinal saurait (umprendre de lui-même, et ce qu'il avait le dessein d'offrir à M. de l'Age. Notre gentilhomme se mit, comme disait Lopez, en équipage d'habits neufs. 11 acheta des gants de senteur, des manchettes en

lo PUYLAURE.NS.

satin de la Chine et une plume fraîche, aprè^quoi il attendit la nuit sous les arbres du rempart des Tuileries, et il alla se mettre au lit bercé par des fantômes de bonheur qui n en avaient pas moins de charme pour être vagues et indécis.

Le lendemain, Antoine de TAge, ayant ajusté ses dentelles et mis à son côté sa plus belle épée, se renditau palais-cardinal. Une douzaine déjeunes gens attendaient dans l'antichambre. C'étaient les fidèles du ministre, et, pour la plupart, des hommes nouveaux, attachés tout récemment à la fortune de Richelieu, qui prenait volontiers ses serviteurs dans les derniers degrés de la noblesse. Ces visages inconnus faisaient bruit dans la salle d'attente. Le jeune de 1 Age se tenait à Técart. On se demandait qui était cet étranger; on le regardait avec inquiétude et jalousie. On attendait que son nom et sa position fussent connus p^ur le traiter avec respect ou avec le dernier mépris, selon quil serait à craindre ou sans crédit; mais à cause de ses façons qui trahissaient un homme qui avait du monde, et surtout à cause de Ténergio et de la fierté qui perçaient dans ses yeux, on n osait parler de lui qu'à voix basse. Notre gentilhomme, retiré dans un coin, vit entrer par les petites portes quelques personnages célèbres dont pas un ne le reconnut: le vieux d'Angoulême, bâtard de Charles IX et fidèle ami du cardinal; le marquis de Rambouillet, dont l'hôtel était déjà le temple du bel esprit. Puylaurens vit encore passer M. de Chàteauneuf, qui ne soupçonnait guère alors qu'il dût être garde des sceaux tout prochainement; M. de Marillac, le garde des sceaux actuel, dont le cardinal savait déjà les intrigues; le président Sé^ruier, Bois-Robert, ami intime

et bauffon du minisire. Ces personnages, convoqués pour une affaire qu'ils ignoraient, accouraient tous avec un air d'inquiétude et d'empressement. Lesjeunes gens mesuraient la profondeur de leurs saints au degré de puissance de chacun des passants. Lorsqu'ils virent que le nouveau venu ne connaissait personne, ils en augurèrent mal pour lui, et finirent par décider que ce devait être un hobereau de province, cherchant fortune et frappant, à tout hasard, à la porte du ministre.

Aussitôt l'huissier parut, que Puylaurens, qui savait 1 étiquette, lui dit son nom en le priant de demander pour lui; c'était la formule voulue pour entrer lorsqu'on n'était pas inscrit. L'huissier retourna dans la chambre à coucher; mais, au lieu d'ouvrir la grand'porte, il frappa de sa verge sur la boiserie pour qu'on fit silence.

— Messieurs, dit-il. Son Éminence est pressée et ne peut vous recevoir ce matin. Elle va partir pour aller au Luxembourg. Vous êtes priés de l'y accompagner.

Une agitation extraordinaire suivit cette déclaration de l'huissier. Lesjeunes gens qui n'avaient point de carrosse demandèrent des places à leurs amis. On s'accorda ensemble de façon à ne laisser personne dans l'embarras, et bientôt tout le monde se trouva pourvu, excepté notre pauvre gentilhomme, pour qui ces arrangements étaient comme autant daffronts. son entrevue manquée, il ne savait plus que résoudre, lorsque la nièce du cardinal vint à passer. Elle reconnut son ami d'enfance et courut a lui tout droit.

— Vous voilà, Antoine? dit-elle en rougissant. Bon Dieu! que je suis folle de vous parler comme je le fais!

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Vous aurez oublié le temps de nos jeux. Que vous êtes changé!

— Je vous en dirai autant, mademoiselle, répondit le jeune homme. Vous étiez une enfant, et je retrouve une belle et éblouissante jeune fille. Si je me souviens de nos jeux! il ne faut pas le demander, car je vous appellerais tout de suite ma chère Marguerite comme autrefois, et tant de familiarité n'est plus de saison. Hélas! que ne sommes-nous encore dans les jardins de Fontainebleau! J étais heureux dans ce temps-là!

— Eh! reprit la jeune fille, n'attendez vous plus rien dheureux dans l'avenir? Voyons : à quoipuis-je vous être utile? Disposez de mon crédit. Que demandezvous? Il faut aspirer à quelque bel emploi. Sous le prétexte de mon ignorance en affaires, je puis me permettre bien des choses. J'ai des privilèges précieux. M. le cardinal, dans ses heures de mélancolie, a besoin de moi pour l'égayer. Quand je lui prépare son eau sucrée, j'ai toutes les peines du monde à voir en lui le politique savant dont les bras touchent aux deux bouts de l'Europe. Confiez-moi vos projets; j'y songerai en travaillant à ma broderie. Je pousserai doucement a la roue; l'occasion se présentera tous les jours de vou^ servir. Dites-moi ce que vous souhaitez, et vous aurez bientôt de mes nouvelles. Vous aviez un rendez-vous de mon oncle pour ce matin, et le voilà manqué. Ne vous embarrassez de rien; j'arrangerai les choses pour que vous soyez reçu demain.

— Que vos grâces et votre naïveté sont charmantes!

— Il ne s'agit pas décela. A quoi donc pensezvous? Quel mauvais courtisan vous êtes! Je vous parle d'affaires, el vous me contemplez sans écouler mus

graves discours! Est-ce ainsi qu'on doit solliciter? ïl est aisé de voir que vous avez perdu l'habitude de fréquenter la cour. Revenez à vous, monsieur. Voulez-vous entrer dans la maison de mon oncle? Ce serait le mieux; nous nous verrions comme dans noire enfance.

— Hélas! je ne le puis pas, madem.oiselle.

— Seriez-vous des ennemis de M. le cardinal?

— Je ne suis l'ennemi de personne; mais jeus autrefois Tamitié d'un prince que M. le cardinal fait profession de haïr.

— C'est vrai : je l'avais oublié. Votre passé vient, comme un fâcheux, s'établir entre vous et moi. Bonté divine! cela peut nous séparer pour la vie. Cependant vous aurez toujours une personne disposée à vous servir auprès de mon oncle, et, puisqu'd y a dans votre passé des souvenirs qui vous attachent à sa nièce, ne pouvez-vous, dans votre cœur, les opposer à ceux qui vous lient au frère du roi?

— Le premier de ces souvenirs, répondit le jeune homme, a déjà décidé de mes sentiments, le second réglera ma conduite.

— Ne me dites point de galanteries. Cela mettrait de la contraite entre nous. Je veux croire que nous sommes encore enfants et que notre amitié est sans conséquence.

— C'est justement pour vous rappeler nos jeux que je vous parle ainsi Vous étiez la princesse, et j'étais le chevalier.

— Ah! chevalier, que nous parlions bien phébus! Lalecture desAmadis nous profilait merveilleusement. Vous aimiez trop les combats, les dangers, les géants pourfendus. C'était le seul reproche que j'eusse à vous

faire. Pour moi, je préférais les scènes d'amour, et vous y aviez peu de goût. Vous vous êtes corrigé de ce défaut, a ce qu il me paraît, et vous sauriez mieux aujourd'hui vous acquitter du rôle de soupirant.

— Sans doute, mais seulement pour vous obéir, princesse. Ne vous ai-je pas assez souvent délivrée des mains de l enchanteur, lorsque vous gémissiez dans cette affreuse tour gardée par un dragon vomissant du feu?

— Il est vrai, chevalier : vous poussiez le courage jusqu'à la témérité. Ah! que n'y sommes-nous encore! Il faut à présent faire sa cour, souhaiter le tabouret de duchesse; et quand on me parlera mariage, c'est alors qu'il y aura des larmes! je n'ose y songer. Chevalier, soyons enfants le plus longtemps que nous pourrons. Mais je vois que vous ne parlez "a personne; ces messieurs ne vous ont-ils pas offert une place dans un carrosse?

— Ils s'en sont bien gardés.

— Laissez seulement que mon oncle vous ait donné le bonjour, et ils changeront de manières avec vous. Adieu, chevaher; je vais parler de vous à M. le cardinal.

Lorsque mademoiselle de Pont-Château fut entrée dans le cabinet du ministre, messieurs de la suite, qui avaient recueilli à la dérobée quelques mots de la conversation, s'amusèrent à gloser par jalousie.

— J'ai deviné l'énigrae, disait l'un deux; la mère de cet étranger était nourrice de la nièce de Son Éminence.

— Et il est juste qu'on s'occupe du frère de lait, dit un autre. Ne manque-t-il pas un suisse a la porte de ■Ruel? M. le cardinal peut disposer de cet emploi. Cela

vaut bien six cents livres, sans compter le tour du bâton.

— On y recevrait les étrennes de Blarion de Lorme, qui est généreuse.

Le bruit courait alors que le ministre faisait des confidences à cette célèbre courtisane.

Ces propos furent interrompus par les huissiers, qui ouvrirent les grandes portes. Le cardinal de Richelieu parut, suivi d'un cortège de visages graves.

— Messieurs, dit-il aux jeunes gens qui Tattendaient ; ne donnez point de place dans vos carrosses à M. de 1 Age; il montera dans le mien.

Antoine de l'Age fut un peu étonné de se trouver tout à coup dans le carrosse du ministre, en tête a tête avec ce personnage si puissant; mais il ne laissa pas voir sa surprise et se tint en homme qui sait prendre son rang.

— Monsieur, lui dit le cardinal, j'ai appris avec plaisir que vous étiez à Paris. Je me félicite de l'occasion qui se présente à moi de réparer une injustice. Parce que le père a failli, ce n est pomt une raison pour que le fils soit accablé. Nous allons faire en sorte que votre position vous soit rendue. J'espère que vous m'en témoignerez un peu de reconnaissance.

— Ma reconnaissance sera éternelle, répondit M. de l'Age; car, s'il plaisait a Votre Éminence de laisser re-

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tomber sur moi la faute de mon père, je n'aurais pas le droit de m'en plaindre.

— Je sais, reprit le cardinal, que vous avez le cœur honnête et bien placé. Depuis longtemps le frère du roi exprime hautement contre ma personne et les actes de mon ministère une animosité qui m'afïlige. Il faut que cela ait une fin. Je prétends aujourd'hui faire toutes choses au monde pour me réconciher enlièrerement avec Monsieur. Je veux user envers ce prince de procédés tels que, s'il me refuse encore son amitié, tous les torts soient de son côté. G est dans ce dessein que je ramène auprès de Son Altesse un ancien ami dont on l'avait séparée. En retour du service que vous allez recevoir de moi, je vous prie de m'en rendre un autre. Le prince est entouré de brouillons et de gens malveillants qui l'égarent et finiront par le perdre, s'il persiste a les écouter. Il me faut un ami dans cette maison qui m'avertisse à pTopos des cabales et des mauvais conseils.

— Si j'ai quelque crédit sur l'esprit du prince, dit M. de 1 Age, je ferai mieux que cela; j'obligerai lo prince à aimer le grand ministre choisi par le roi son frère.

— Fort bien, jeune homme, reprit le cardinal. Vous connaissez le caractère de Monsieur : c'est celui d'une femme qui ne voit que par les yeux de ses favoris. Pour l'humeur, ce prince est un enfant capricieux, qui boude sans motif et trouve de la volupté dans la désobéissance. 11 considérera toujours son frère et le ministre comme des pédants incommodes. Avec une niche d'écolier, il se croit vengé de la supériorité du roi, et, quand il m'a lancé au visage une injure, je puis impunément le frapper dans ce qu'il a de plus cher,

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dans ce que son honneur le devrait obliger a défendre jusqu à la mort. Il a cru me punir de Pavoir marié par force à une princesse dont il ne voulait pas, en mettant de vieux habits le jour de ses noces. Cette manie de conspirer qui le travaille vient de l'impunité que lui assure le sang royal. D'autres payent de leur tête ses équipées, et vous savez comme il abandonne ses amis. Le jour que Chalais est monté sur léchafaud. Monsieur faisait une fortification en miniature dans son jardin et ouvrait la brèche avec un petit canon de cuivre pour se divertir. Quand Ornano mourut dans sa prison, JMon!?ieur laissa échapper celte étrange parole : « Je n aurai donc plus à me lever de grand matin pour aller demander au roi la grâce de mon gouverneur. » Ce prince s'attend à régner, parce que le roi est maladif et que nous n'avons pas encore de dauphin. Ce serait le plus grand malheur qui pût tomber sur la France, car Monsieur est incapable de gouverner. Le secret pour vous emparer de son esprit, c'est de vous déterminer promptement sur toutes choses, d'avoir une opinion ferme et de la soutenir avec ténacité, quand même elle ne vaudrait rien, car les gens irrésolus cherchent leur appui sur la force des autres, et, s'ils combattent la volonté d'un conseiller, c'est pour se mieux convaincre qu'ils doivent se ranger à son avis. Pourquoi Monsieur a-t-il tant de confiance dans le Coigneux, son chancelier? Parce que le Coigneux est un brutal, et qu'il se résout sans hésiter a faire une méchanceté. Aux méchancetés près, faites comme le chancelier. Soyez encore plus prompt à résoudre et plus entier que lui. Vous deviendrez bientôt maître absolu du prince, et vous pourrez être utile a l'État et agréable au roi. Je prêterai les mains a votre fortune,

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car celte commission est d une importance incomparable. Appliquez-y votre intelligence, votre sagesse et votre dextérité; maintenez la bonne harmonie entre Gaston et le roi son frère; c'est une tâche noble et belle. Pour moi, je sais de reste comment je dois me conduire avec iMonsieur. Vos avis me suffiront pour me bien diriger, et nous épargnerons ainsi de grands troubles à 1 État.

— Votre Éminence, répondit M. de TAge, peut-être assurée que je servirai ses intérêts avec autant de zèle et de soin que le permettront mon honneur et le respect que je dois à Monsieur.

Le cardinal fronça les sourcils en fixant de ses yeux gris un regard pénétrant sur le jeune homme, comme si cette réponse lui eût donné de l'inquiétude.

— Vous considérez-vous au moins comme mon obhgé? dit-il,

— De tout mon cœur, répondit Puylaurens. Votre Éminence s'apercevra, j'espère, de mes bonnes intentions, de ma reconnaissance et de mon dévouement.

— A la bonne heure! reprit le cardinal en adoucissant la sévérité de ses regards. Je nai pas besoin de vous dire entre les mains de quelles gens le prince est tombé; vous les devez connaître. Ce sont autant d'écoliers échappés. Monsieur se prépare étrangement à régner en courant les cabarets la nuit, en soupirant pour des filles et des cuisinières; en faisant des tours a être arrêté par le guet. Tous ses amis sont des fous ou des coquins . Chaudebonne seul est un honnête homme, mais incapable. Le secrétaire Goulas est un brouillon qui s imagine devenir ministre quand le maître aura une couronne. Le petit Boulay a reçu dans la

PUYLAUUEi^S. 25

tête quelque coup de marteau, et vole les deniers du prince sous le prétexte de sa folie. Blot est un ivrogne, un libertin et un athée, qui se fait une gloriole de ses vices, et se croit à la fois un poëteetun politique pour écrire de méchants vaudevilles contre moi. Sauvage, que i^Ionsieur a mis dans sa chambre sans qu'il soit gentilhomme, est un piqueur d'assiettes, bon convive et desprit, farceur de société, qui a gagné l'estime du prince par des grimaces. Le Goigneux seul est capable de gouverner Son Altesse; mais avec sa mine bourrue, ses façons de marchand d orviétan et ses amours de Barbe -Bleue, il ne deviendra jamais que ce qu'il est. Il faut auprès de Monsieur un honnête garçon de bonne maison, dont les intentions soient pures, et qui ait du bon sens. Vous aurez f honneur, en vous emparant de ce prince, de le ramener dans des voies qui plairont au roi; mais, pour suivre une juste progression et ne rien brusquer, ne craignez point de vous mêler d'abord aux folies de Son Altesse; tirez des feux d'artifice, brisez des enseignes et faites la débauche comme les autres; plus tard, quand vous aurez éiabli votre crédit, vous mettrez à la porte toute cette, engeance. On ne vous interdit point d'avoir de l'ambition. Nous aurons encore à parler sur ce sujet. Je vous recevrai soius cumsolo à mon lever l'un de ces jours.

En causant ainsi, on arriva au Luxembourg, où la reine mère habitait à l'ordinaire. Monsieur occupait ce palais, tandis que Marie de Médicis était à Lyon, et d'ailleurs ce prince y venait loger volontiers pour se mêler plus commodément aux cabales de sa mère contre le cardinal. Gaston d'Orléans, qui avait vingt-deux ans alors, eût été un homme d'agréable apparence, si

26 PL'YLAURENS.

les avantages delà taille et de la figure n'eussent é(é perdus en lui à cause de l'abandon de sa personne et du mauvais état de ses vêtements. La beauté de ses traits et la fraîcheur de son visage étaient gâtées par on ne sait quoi de morne quil avait dans la physionomie et qui lui venait des Médicis. Ces dehors négligés et cet air éteint seraient regardés aujourd'hui comme les indices d'un désordre de la cervelle, et, malgré l'esprit incontestable de ce prince, on pouvait en etfet le soupçonner d'un léger dérangement de tète en voyant ses manières de page et les inconséquences de sa conduite. SessaiUies avaient souvent de la finesse, d'autres fois elles étaient d'une grossièreté barbare. Il rencontrait des mots heureux, qu'il mélangeait de propos de corps de garde. Quoiqu'on lui eût annoncé la visite du cardinal, il affecta de ne point se tenir dans le palais, et le ministre le trouva au jardin, la bêche à la main, faisant de petits terrassements, etenfoncéjusqu'aux chevilles dans la terre.

— Votre Éminence, dit-il en s'appuyant sur sa bêche, nous vient forcer dans nos retranchements.

— J'y viens avec une branche d olivier à la main, répondit le cardmal, car j'apporte des paroles de paix.

— Doucement! reprit Monsieur. Nous ne faisons jamais la paix ensemble sans qu'il en coûte la vie à quelqu'un. Voici déjk M. le Coigneux qui pâlit et Goulas qui voudrait être a la frontière.

— Je suis bien décidé cette fois à devenir sincèrement l'ami de Votre Altesse , à mes dépens s'il le faut.

— Vous serez donc, répondit Monsieur, le seul de mes amis qui ne risquera point d'avoir la tête coupée.

Ne voyez-vous pas que nous conspirons contre l'État, puisque nous remuons les terres du royaume avec la bêche et le chariot? Il faut nous faire un procès capital, et vous appellerez ce procès la conjuration des pioches.

— Votre Altesse est en belle humeur, dit le ministre d'un ton fort grave. Me permettra-t-elle à présent de lui dire sérieusement quelques paroles?

— Votre Éminence peut parler avec le sérieux d'un procureur, je récouterai avec l'attention d'un président a mortier.

— Monsieur, reprit le cardinal, les démêlés que nous avons eus ensemble au sujet de votre mariage avec mademoiselle de Montpensier sont déjà d'anrienne date; ils doivent être oubliés, puisque Votre Altesse n'a pas eu sujet de regretter d avoir fait ce mariage, puisqu elle a vécu en bonne harmonie avec cette excellente princesse, puisqu'elle aime Mademoiselle, aimable enfant sortie de cette union, puisqu'elle a pleuré sa femme avec toute la sensibilité d'un mari sincèrement touché. Si votre Altesse se souvient encore de ses griefs contre moi, je la supplie de les etfacer de sa mémoire, de recevoir les expressions du respect dont je suis pénétré pour elle, et de me rendre enfin son amitié. De mon côté, je suis prêt à entreprendre tout ce qui est en mon pouvoir pour la satisfaire à l'avenir et mériter autrement qu'en paroles cette amitié que je désire ardemment.

— M. le cardinal, répondit leprince,je veux bien oublier mes anciens griefs, je veux bien croire à votre respect et accepter votre amitié; mais je la tiendrai pour autre chose que des paroles quand j'en aurai vu les effets.

28 PUYLAUr.KNS.

— Demandez-moi, reprit le ministre, tout ce qu'il vous plaira de distribuer à vos amis.

— Je saurai bien faire la fortune de mes amis, dit Sfonsieur. N ai-je plus de crédit, et faut-il des entremises du roi mon frère à moi?

— Votre Altesse ne m'entend pas, dit le cardinal; je m'estimerais heureuxqu elle pût avoir besoin de mes services en quelque rencontre,

— Eh bien! je chercherai ce que je puis vous demander, et je vous le dirai sans façons. En attendant, voici ma main en signe de mon amitié.

Le cardinal prit la main de 3Ionsieur et la baisa respectueusement.

— Votre Altesse, dit-il, a le cœur clément du grand Henri son père. A-t-elle conservé le souvenir du jeune Antoine de l'Age, qu elle aimait particulièrement dans sa petite jeunesse, et dont on avait cru devoir la séparer?

— Vous allez rouvrir une de mes blessures, dit Monsieur. Puylaurens était le plus cher de mes amis, et je ne suis pas encore guéri du dépit qu'on m'a donné

en me l'étant.

— Le voici, reprit le cardinal. Je vous le rends. Avancez, Puylaurens, et montrez votre respect à Son Altesse Royale.

Puylaurens fit deux pas en avant. Monsieur jeta la bêche qu'il tenait et saisit son ami dans ses bras.

— Mon pauvre Antoine! dit-il, te voila donc revenu! Que je suis aise de t'embrasserl Mordieu! que tu es grand et que tu as bon air! tu feras honneur à ma cour. On a dit que je t'avais oublié; mais du diable si cela est vrai. Je n'aurais jamais pardonné au roi ni à M. le cardinal de nous avoir séparés.

rUYLAURENS. 29

— J'ai donc à présent mon absolution? dit le ministre.

— Vous lavez cette fois, reprit Monsieur. Mon amitié n'est plus une parole vaine; elle vous est bien acquise.

— Je suis heureux d'avoir trouvé cette occasion de plaire à Votre Altesse, et je la laisse maintenant au plaisir de revoir son ancien ami.

Le m.inistre ayant pris congé du prince pour s'en retourner au palais cardinal, Monsieur emmena Puylaurens sous les arbres du jardin. Il le retint une heure entière a causer des événements qui s'étaient passés depuis leur séparation. Il lui conta ses ennuis, ses humiliations, les maux dont on avait accablé sa maison et ses amis, et s'échauffa en parlant contre le cardinal; puis il finit par s'adoucir en songeant au bon procédé dont le ministre usait envers lui. Il pria ensuite M. de l'Age de lui raconter ses aventures pendant la même période de temps, et tout le monde comprit a cette longue conférence que Puylaurens se trouvait tout à coup plus avancé dans la confiance du prince qu'aucun de ses autres serviteurs. La plupart de ces esprits vulgaires en conçurent de la jalousie. M. le Coigneux seul entassez de sens pour vouloir s'attacher a Puylaurens et s'assurer l'appui d'un favori qu'il eût vainement essayé de renverser.

— Messieurs, dit le prince, voici l'heure du dîner; il nous faut faire la débauche pour fêter le retour de M. de l'Age. Nous irons manger au cabaret du Rempart, et nous verrons après les comédiens du Marais, M. Blot prendra les devants pour faire préparer les viandes, et il emportera le meilleur vin que mon sommelier ait dans sa cave.

30 PUYLAIRENS.

Monsieur s'assit par terre pou»' ôîcr les pierres qu'il avait, dans ses souliers, et demanda des bottes pour aller au Rempart à cheval. Ses pages voulaient lui donner un autre habit, mais il ne prit pas le temps de changer, et partit suivi de sa cour, avec de la terre dans ses ongles, de la boue sur son haut-de-chausse et les cheveux en désordre. Puylaurens monta sur un cheval des écuries du Luxembourg, et la bande évaporée se mit en chemin au galop. En passant sur le Pont-Neuf, on rencontra un carrosse de voyage h six chevaux. M. le cardinal sortit sa tête parla portière en souriant.

— Où donc allez-vous? lui demanda Monsieur.

— Je pars pour Lyon, répondit le cardinal. C'est la triste condition des hommes d'affaires que de n'avoir pas même un jour à donner au plaisir, au repos ni k la bonne chère. Adieu, monsieur, divertissez- vous bien.

Le conseiller d'État Des Noyers était dans le carrosse auprès du cardinal.

— Ces jeunes gens, dit-il, sont tous bottés et armés comme s'ils allaient en guerre. M. de 3lirabel avait raison d en plaisanter comme il fit en disant au roi dEspagne qu'il ne devait plus y avoir personne en France, puisqu'il avait vu lorit le monde boité comme pour un voyage.

— Ne vous y trompez pas, ditle cardinal, cette mode des bottes, des rapières et des chevaux est un signe diagnostique de réchauffement des cervelles, du goût des entreprises, des conspirations et des cabales. Nous ne sommes pas au bout de nos peines avec cette jeunesse turbulente.

Tandis que le carrosse du cardinal cheminait lour-

dément le long de la Seine, Monsieur avec son essaim de jeunes gens arrivait chez le traiteur du rempart des Tuileries. Blot avait commandé le repas. La table était dressée sous les arbres du jardin. Puylaurens s'assit à la droite de Son Altesse, et M. le Coigneux à la gauche. Le maître d'hôtel du prince, le bâton à la main, veillait à l'ordre du service et marchait devant les viandes. Le dîner se trouva bon et les vins étaient exquis. On fêta si bien le retour de Puylaurens, que les yeux devinrent fort brillants et que tout le monde parlait à la fois. On but à la santé du favori et à celle de M. le cardinal. Blot, qui avait coutume d'improviser au dessert de fort mauvais couplets contre le ministre, en fit un en l'honneur du cardinal. La compagnie chantait encore le refrain, lorsqu'un courrier tout poudreux apporta des dépêches de Lyon pour Monsieur. C'était une lettre de la reine mère; le prince, qui avait la vue un peu troublée, eut quelque peine à la lire. Un éclair de joie passa sur son visage et il cacha la dépêche dans sa poche. Après le dîner, on se promena devant les mares d'eau des Tuileries, où les bonnes gens de Paris venaient voir nager les canards et respirer le frais. Toute la cour de Son Altesse criait à haute voix et chantait en marchant de travers. Monsieur prit à part le conseiller le Coigneux et Puylaurens.

— Mes amis, leur dit-il en balbutiant, j'ai reçu de grandes nouvelles. Le roi notre maître s'en va dans l'autre monde. Il a une fièvre dont les médecins disent qu'il ne doit pas réchapper. Il se peut que demain je sois appelé à me mettre une assez jolie coiffure sur la tête. Mon petit le Coigneux, vous aurez le chapeau de cardinal. Ce qu'il y a de plus beau, c'est c{ue notre

32 PUYLAUUENS.

ami le ministre branle dans le manche de toutes les façons. Le roi a promis a ma mère de le congédier en arrivant a Paris, s'il vient à guérir de son mal. Une cabale formidable de cotillons bourdonne autour du lit de Sa Majesté. La princesse de Conti, la duchesse d'Elbeuf, toutes les femmes de la maison crient au cardinal comme à un chien enragé. Cependant le roi, tout en promettant de le mettre à bas, prend des précautions pour le garder de malheur après sa mort. 11 a demandé le maréchal de Montmorency à son chevet et lui a fait jurer sur Thonneur de ne point souffrir qu'on persécutât son ministre. H y a aussi le côté bouffon de Faffaire. La reine se voit sur le point do perdre tout crédit et de retourner en Espagne. Sa dame d'atours, cette folle galante de comtesse du Fargis, me propose d'épouser la reine quand elle sera veuve, moyennant une dispense de Rome. Me voyezvous le mari de madame Anne? J'aimerais mieux épouser mademoiselle Ribaudon. Mes enfants, nous ferons une bombance la veille de mon ascension pour enterrer la folie. Mais comment pourrai-je devenir un grand roi, avec mes chemises déchirées et mes agrafes qui ne sont jamais à leurs places? LeCoigneux, tu me donneras de gros conseils bien ennuyeux, et toi, Puylaurens, tu m'avertiras si je porte mes chausses à l'envers. Oh! que M. le cardinal fut bien inspiré ce matin de faire sa paix avec moi!

— Ces nouvelles sont de conséquence, dit le Coigneux; mais Votre Altesse s'imagine-t-elle que le cardinal n'en savait rien? Il avait reçu des lettres avant vous, et il vous a joué un tour de gobelet en vous forçant a faire amitié avec lui, quand vous le pouviez écraser sans résistance.

— Il s'est moqué de moi! s'écria Monsieur, tu as raison. Je 1 écraserai mieux et davantage pour m'avoir joué une comédie de tréteaux. Nous le mettrons dans une cage, comme la Balue, et nous le montrerons pour deux sous dans les foires. Ce sera une fortune.

— Monsieur, dit Puylaurens, pardonnez-lui en faveur de mon retour, auquel je souhaite de vous voir attacher quelque prix,

— Eh bien! nous renverrons au fond de la Bretagne faire des corbeilles d osier pour gagner sa vie. Çà, mes amis, ne disons mot de ces nouvelles pour ce soir, car je veux aller voir les comédiens du Marais et casser quelques enseignes de cabaret dans les rues en revenant au Luxembourg.

— Votre Altesse, dit Puylaurens, devrait se préparer à monter sur le trône. Il lui faut organiser sa maison, son conseil, choisir ses ministres, faire des discours.

— Arrangez-moi cela ensemble, vous deux. Je m'en rapporte à vous. Allez-vous-en travailler, moi je me moque des discours et des conseils, pourvu que j aie la couronne. Je veux me divertir aujourd'hui comme un mousquetaire en congé. Demain vous m'apporterez le fruit de votre travail. Bonsoir, mes enfants.

Monsieur courut après sa cour, qui marchait au hasard, comme font les gens ivres. Le prince n'étant guère plus solide sur ses pieds que ses courtisans, de bons bourgeois qui le regardaient passer se dirent a voix basse : Voilà le beau roi de France que nous aurons si Sa Majesté venait à mourir! »

— Mon cher Puylaurens, dit le Coigncux, je crains fort que ce prince-là no soit jamais bon à rien. Vous plairait-il venir coucher à ma maison de campagne?

ùk PLYL \UaENS.

Nous causerons chemin faisant dans mon carrosse.

Puylaurcns accepta la proposition. Tandis que le carrosse les menait à Saint-Cloud, ils voulurent aviser ensemble aux mesures à prendre lorsqu'on recevrait la nouvelle de la mort du roi; mais, comme ils avaient tous deux la raison fort endommagée par les fumées du vin, ils s'aperçurent bientôt qu'ils divaguaient et se mirent à rire de bonne grâce de leur folie.

— Si vous m'en croyez, dit Puylaurens, nous gouvernerons la France demain. Pour aujourd'hui., le plus pressé est de dormir.

La maison du conseiller le Coigneux a Saint-Gloud était située près de la Seine, non lom du fameux cabaret de madame du Rier. Le jardin en était beau et les ombrages épais. Quand le carrosse entra dans la cour, la nuit commençait a devenir fort sombre. Le conseiller, assoupi par le voyage, se traîna comme il put jusqu'à son lit, en ordonnant qu'on menât son hôte à la chambre a honneur. Un valet à mine farouche, comme celle de son maître, conduisit Puylaurens dans un appartement meublé avec assez de luxe, et, après avoir allumé les chandelles, il disparut. Au lieu de se mettreau Ht, Puylaurens ouvrit les fenêtres pour respirer l'air du soir. Les sons d'un luth de Bobgne arrivèrent jusqu'à ses oreilles, et bientôt une voix de femme se fit entendre, Cette voix semblait partir de quelque point du jardin, et, comme Puylaurens aperçut une faible lumière sous les arbres, il pensa qu'il devait y avoir un autre corps de logis habité par une dame. Notre jv^une homme, poussé par la curiosité, attendit que les valets fussent endormis, et descendit au jardin. Il se glissa doucement le long d'une charmille et découvrit en effet une maisonnette dont les

PLYLAUUEIVS. 35

fenêtres étaient ouvertes. Une jeune dame assise devant un pupitre chantait en saccompagnant dune mandore, comme dans les tableaux hollandais. Elle était d'une beauté remarquable, et maniait son luth avec une grâce parfaite. Quand elle eut achevé sa musique, elle s'approcha delà fenèlrc. Puylaurens, craignant d'être surpris, voulut se retirer en arrière, et la dame entendit le bruit de ses pas.

— Est-ce vous, M. le conseiller? dit-elle.

— Non, madame, répondit Puylaurens; mais je suis son hôte et son ami.

L'inconnue poussa un grand cri, souffla aussitôt la lumière et ferma les volets. En un moment, le pavillon retomba dans l'obscurité la plus complète, Puylaurens appela plusieurs fois a demi-voix, mais on ne lui répondit point, et, de guerre lasse, il retourna dans sa chambre. Comme il allait se mettre au lit, une porte s'ouvrit sur le jardin, et il vit passer M. le Goigneux en robe de chambre, une petite lanterne à la main.

— Le bruit public est une vérité, dit Puylaurens. Le Goigneux est marié secrètement, k moins que M. le conseiller ne cache dans cette vohère un oiseau de contrebande.

Tandis que notre héros s'endormait en songeant à cette aventure, Monsieur, accompagné de ses amis, courait les rues de Paris a l'heure où elles étaient le domaine des filous et des coupe-jarrets. Son Altesse daigna, pour se divertir, attaquer des passants, arrêter les chariots des maraîchers, battre les conducteurs et briser des enseignes et des carreaux de vitres. Le chevalier du guet vint au bruit avec ses hommes, mais, comme on lui apprit ce que c'était, il répondit : Ne gênons point Son Altesse Royale, qui se mit

ofi PTJYLllTRENS.

en disposition de bien régner sur la France*

Peu de jours après les scènes qu on vient de lire, la santé du roi s étant rétablie, les espérances de Gaston d'Orléans sevanouirent. Il y eut une déroute parmi les courtisans qui s'étaient compromis par leurs cabales. Marie de Médicis fut obligée de surmonter sa baine pour le cardinal, dont la fortune se releva par hjoinmée des dupes, que nous ne raconterons point ici. Puylaurens joua un rôle secondaire dans cette fameuse journée. Gaston, qui passait volontiers de la jactance à la peur, voulut s'enfuir de la cour; ses amis, voyant dans cette fuite une occasion de bidouiller, excitèrent le prince à partir. M. le Coigneux avait déjà quitté ses habits de magistrat pourmettreune casaque de drap gris surmontée d'une rapière à flèche, des bottes de postillon ei un chapeau retroussé par une agrafe, ce qui lui faisait une figure moitié procureur et moitié brigand dont les courtisans s'amusèrent fort. L'heure du départ sonnait, lorsque Puylaurens descendit en robe de chambre pour s'opposer a la fuite de Monsieur, et, comme il réussit a détourner ce prince d'une démarche inconsidérée, le cardinal en sut beaucoup de gré au nouveau favori de Gaston. Ce fut le dernier épi^de de la journée des dupes. Comme l'argent de l'État ne coûtait rien aux rois et aux ministres, on fit présent de cent mille écus a Puylaurens et, afin de satisfaire tout le monde, on donna l'espoir

PUYLAUREXS. 37

à M. le Coigneux d'avoir le chapeau de cardinal aussitôt quil serait d'église *. La puissance du cardinal parut alors inébranlable; il n'y avait plus, comme le disait le comte de Soissons, qu'un coup de massue qui pût en débarrasser le monde.

Un soir, Puylaurens et M. le Coigneux se promenaient ensemble sous les arbres du Luxembourg.

— Vous m'avez rendu un signalé service, disait le président, lorsque vous avez empêché Monsieur do s'enfuir. C'est a vous que je devrai le chapeau.

— Êtes- vous bien sûr de pouvoir porter cette coiffure-là? demanda Puylaurens. Le bruit court que vous êtes marié.

— C'est une calomnie, dit le conseiller; j'avais épousé secrètement la fille d'un sergent appelé Droguet : je ne m'en cache plus aujourd'hui. Mon mariage a été secret à cause de la basse condition du beau-père, et, comme je dérobais ma femme aux regards du public et même de mes amis, on n'a point su qu'elle était morte comme elle avait vécu, loin du monde. Je l'aimais fort, car elle était belle comme un ange.

— Est-il bien sûr qu'elle soit morte? demanda Puylaurens.

— Que pensez-vous donc?

— Je ne sais; mais l'autre nuit il m'a semblé entendre les sons d'une mandore et la voix d'une femme dans votre jardin.

— Vous voulez que je vous fasse ma confession, dit le conseiller : je suis de complexion fort amoureuse, et je ne puis me passer de mener souvent chez

"^ Un magistrat pouvait alors devenir cardinal du jour au lendemain en se faisant ordonner.

pr\i-\i'RF.N?;. T. 1, 5

o5 PUYLA.URE.\S.

moi quelques filles galantes, depuis que j'ai le malheur rl"être veuf.

— Et vous les cachez dans ce pavillon qu'on voit au milieu du jardin.

— Ce pavillon, dit le Coigneux, ne contient que des oignons secs et des graines de plantes.

— Je croyais y avoir remarqué, par une fenêtre ouverte, de la lumière, un pupitre de musique, de beaux meubles et une grande personne dun visage charmant, avec des cheveux noirs comme Tébène; et le matin, quand nous avons fait ensemble le tour du jardin, il ma semblé quune main blanche soulevait un peu le coin d'un rideau pour nous regarder.

— Vous la connaissez! sécria le conseiller. Hélas! c'était Marie Droguet, ma femme. Une fluxion de poitrine vient de me l'enlever en vingt-quatre heures, et, comme mon mariage était clandestin, je ne porte point le deuil. Mon ami, ne dites rien à personne de tout ceci. Puisque le cardinal veut me donner le chapeau, il est inutile de lui parler de cette aff"aire.

— Je ne vous trahirai pas, répondit Puylaurens. Conservez votre chapeau et même votre femme, malgré les canons; mais, si la personne que j"ai vue Tautre nuit est encore vivante, prenez garde, sur votre tête, qu'il ne lui soit fait aucun mal.

Le conseiller s'en alla fort troublé.

— Est-ce que ce petit homme noir serait un scélérat? pensa Antoine de TAge, car il était poursuivi par cette idée horrible, que le conseiller voulait se défaire de sa femme.

La promesse du chapeau de cardinal, apportée par M. de Rambouillet, pouvait bien avoir déterminé cet ambitieux a commettre un crime. Ses réponses n'avaient

PUYLAURENS. gj)

paru ni claires ni vraisemblables. A lair honnête de a belle personne qui habitait la maisonnette, il semblait impossible de la prendre pour une de ces créatures qm vivent de galanterie. A force d'y rêver imagination du jeune homme finissait par s embraser. ^

— S'il est vrai, disait-il, que le Coigneux ait lo dessein de tuer sa femme, le ciel ne m a-t-il pas désigne pour la sauver, en portant ce secret à ma connaissance? Si je suis le seul au monde qui sache l'existence et les dangers de cette infortunée, n aurai-ie pas des remords éternels en découvrant que j'aurais nu venir a son secours, et que je l'ai laissée périr"?

Lorsque M. le Coigneux arrivait au Luxembourg Puyiaurens l'examinait avec attention pour chercher sur son visage quelque indice de scélératesse; mais la mine du chancelier de Monsieur était naturellement si laide que le crime même n'aurait pu ajouter que peu de chose à sa brutalité. ^ ^

Un jour que Puylaurens passait à cheval sur le pont au Change, accompagné de trois laquais.une voix aWe 1 appe a par son nom. C'était Lopez l'Abencerra^e"

-Monsieur, dit le joaillier, n avais-je pas raison do vous détourner de partir pour l'armée? Vous 'odà devenu, enquelquessemaines, un grand seigneur, chambellan de Monsieur, et de plus son favori, en possession de sa confiance, à la têted'une fortune de cent mille ecus et 1 un de ces matins vous allez être duc et pan Cest un assez beau chemin, vous le voyez • il ait bon rendre des services à M. le cardinal; je m';

car von^T 'T ''"' '' ^'''' ''''^' ^^ ^'^ f°"^tions

Z|0 PLYLAURENS.

— J'ignorais que je fasse bijoutier, répondit Puylaurens.

— Il y a bijouet bijou, reprit l'Arabe, Vos services sont des pierres précieuses enchâssées dans lor le plus fin; les miens sont de pauvres agates, de petits cailloux du Rhin montés en argent, mais leur peu de valeur est balancé par le grand nombre.

— Laisse les métaphores, Lopez, et sois plus clair : que veux-tu dire par ces paroles?

— Cela s'entend de reste, M. le marquis; vous travaillez pour Sou Éminence au Louvre, chez la reine mère et surtout chez Monsieur, tandis que moi, sous le prétexte d'arranger lesécrinsdes dames, je pénètre a leur toilette, Je ramasse leurs propos du matin, entre Iv miroir et l'habilleuse, et M. le cardinal, qui aime a rire, écoute volontiers mes petites histoires.

— Oui-da! tu joues le rôle d'espion? Eh bien! mon ami, je te prie de ne plus comparer ton métier au mien.

— C'est pure vanité de ma part, dit TAbencerrage d'un air railleur; mais il ne faut pas demeurer si longtemps sans aller au palais cardinal. Son Éminence s'étonne de ne pas vous voir. Je vous engage à profiter de l'absence du père Joseph, qui va revenir du congrès de Ralisbonne, où il a dupé tout le monde, le maître renard! Si vous négligez l'occasion d'avoir affaire directement à l'éminentissime, vous serez renvoyé a l'éminence grise, comme nous autres petits agents.

— Quel diable de discours .est cela? s'écria Puylaurens; auras-tu bientôt fini, avec tes énigmes?

— Excusez mon indiscrétion, monsieur; ces choses la doi\ent rester dans le sous-entendu. Il suffit que

PUYLAURENS. hl

que j'aie servi de première pierre a la fortune d un galant gentilhomme.

— Il n*y a point de sous-entendu avez moi, vieux coquin. Je te suis obligé d'avoir parlé de moi à M. le cardinal. Je t'enverrai demain tes cent écus, et demande-moi bien vite un service, afin que je sois quitte envers toi.

— Je n'ai garde, monsieur. Je neveux point perdre votre reconnaissance, car vous ne faites que débuter et vous irez plus loin. Il n'en sera pas de vous comme de M. le Coigneux; on vous tiendra parole.

— Tu penses donc que le Coigneux n'aura pas le chapeau?

Lopez fit un rire muet en montrant ses grandes dents.

— M. le cardinal, dit- il, a promis justement ce chapeau parce que la tête du conseiller ne peut point venir se mettre dessous.

— Le Coigneux a une femme, n'est-ce pas?

— Vous en savez aussi long que nous, M. le marquis. Mais le conseiller est capable de se démarier gaillardement avec le fer ouïe poison; il se pourrait que la chose fût exécutée.

— Comment! M. le cardinal aurait laissé commettre un crime qu'il pouvait empêcher? Je ne puis croire une pareille atrocité.

— C'est que vous ne songez pas au bénéfice qu'on en peut tirer.

— Et quel bénéfice, grand Dieu! oserait-on mettre en balance avec une noirceur abominable?

— M. le cardinal vous communiquera ses idées a ce sujet. Les deux maîtres fils par lesquels on fait remuer Monsieur sont le chancelier le Coigneux et Votre

Zi2 PL'YLAURENS.

Seigneurie. La reconnaissance attache le second au grand ministre qui nous gouverne; la crainte, le danger, le secret d'un crime, livreront le premier. Si M. le Coigneux vient a tuer sa femme, on lui suspend au-dessus de la tête la menace éternelle d'un procès capital, et on le rend par ce moyen souple et docile comme un mouton,

— Mais tout cela est infâme! mon cher Lopez.

— C/est de la politique, mon cher monsieur.

— Ainsi donc on ne cherchera point a sauver madame le Coigneux?

— Si la volonté du destin est que cette dame périsse, on ne saurait s'y opposer.

— Ces doctrines sont bonnes pour des fatalistes comme toi. Dans ce pays, il y a, Dien merci, des lois, une justice et des hommes de cœur.

— Le temps de la chevalerie errante est passé; les damoiselles enfermées dans les châteaux par les félons et les jaloux risquent fort de ne point voir accourir à point nommé leur libérateur.

— C'est un devoir pour le miinistre que de sauver cette malheureuse.

— Un devoir à remplir demande toujours de la peine, des fatigues. Quoi de plus agréable que de trouver plus d'avantages à ne point se gêner, 'a resterchez soi, croiser ses bras et laisser aller les choses?

— Tu calomnies M. le cardinal, Lopez; mais silest vrai que la mort d'une pauvre créature soit portée sur ses tablettes et suppute déjà les profits, il aura compté sans moi, car je vais a l'instant porter secours a madame le Coigneux, s'il en est temps encore.

— W. le marquis, nous avons en Espagne un certain Michel Cervantes; cet auteur a écrit un ouvrage

sur les fous qui se croient des Rolandset des Amadis. Il y 3 aussi un proverbe qui dit : « Entre Tarbre et l'écorce ne mettez point le doigt. »

— J'y mettrai pourtant mon bras et monépée.

— Vous êtes averti, monsieur; si vous gâtez vos affaires par un coup de tête, je m'en lave les mains.

— Au diable tes avertissements et tes proverbes! Puylaurens enfonça les éperons dans le ventre de

son cheval et partit au galop pour Saint-Cloud.

ÏV

Un silence profond régnait dans la maison de campagne du conseillerleCoigneux. Il fallut tirer laclocbetle à trois reprises pour obtenir qu'on vînt au bruit; encore le laquais farouche qui présenta sa face au guichet n'eût-il pas ouvert si on ne lui eût assuré que Puylaurens avait à parler au maître du logis de la part de Monsieur. Le Coigneux fut alarmé en voyant des cavaliers entrer chez lui. Il descendit sur le perron tenant une courte rapière sous son bras et dans ses mains de gros pistolets armés.

— C'est vous, Puylaurens, dit-il, vous m'avez effrayé. J'ai cru qu'on assiégeait ma maison.

— Je reconnais, répondit Puylaurens, le signe d'une conscience pure. M. le conseiller, je vous donne avis que vous êtes soupçonné de meurtre, et je viens vous offrir ma voix pour confondre vos accusateurs. Faites-

44 PliYLAURExNS.

moi seulement voir madame le Coigneux, et vous n'aurez plus rien a craindre.

— Eh! ne vous ai-je pas dit qu elle était morte? s'écria le conseiller.

— Vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je vérifie la chose par moi-même.

— Rien n'est plus facile. Vous n'avez qu'âme suivre. . Le Coigneux conduisit Puylaurens au fond de son

jardin et lui montra un petit monument funéraire qui paraissait tout fraîchement construit. Sur le fronton était gravée cette inscription: « Ci gist le corps de Marie Droguet, épouse de G. le Coigneux. »

— Souhaitez- vous de voir le cercueil? demanda le conseiller.

— Assurément, répondit Puylaurens; je veux être complètement édifié.

M. le Coigneux tira de sa poche une clé avec laquelle il ouvrit la porte du tombeau. Puylaurens descendit dans le caveau et donna Tordre a ses gens de lever le couvercle du cercueil. Le cadavre s'y trouvait en effet, et notre héros reconnut la dame qu'il avait aperçue dans le pavillon. Elle avait les bras croisés sur la poitrine, et rien n'annonçait qu elle fût morte par violence.

— A présent, dit M. le Coigneux en tirant de sa poche un papier, pour vous éclairer complètement, il faut que vous preniez lecture de cet écrit.

Puylaurens lut ces mots tracés en caractères nets et précis : <f Je déclare m être tuée moi-même en prenant du poison, par dépit de ce que M. le Coigneux aimait notre voisine, madame Guillon. Je désire être inhumée dans le jardin de cette maison et qu on ne fasse point do bruit de ma mort. »

PUYLAUr.KNS. ho

— Voila qui est clair, dit Puylaurens; vous êtes homme de précaution, conseiller; mais ce n'est donc plus une fluxion de poitrine qui vous a enlevé votre femme?

— On n est point obligé de racontera tout le monde une affaire de ce genre, et, pour la colorer, on s'en tire comme on peut.

— J'entends bien:c'est ce que vous répondrez à vos ju ges. Il est fâcheux pour vous que mes regards aient pénétrédansvotrepavillon mystérieux avant lévénement.

— Tous avez eu quelque vision cette nuit-là. Vous étiez ivre aussi bien que moi.

Puylaurens courut au pavillon. Il n'y trouva que les murailles toutes nues, des oignons secs, des graines déplantes et des outils de jardinage.

— Conseiller, dit-il,ce surcroît de précaution achève de me convaincre. Vous êtes un scélérat.

Puylaurens remonta aussitôt à cheval et courut à franc étrier jusqu'au palais-cardinal. Ce n'était pas l'heure des réceptions; mais aussitôt qu'il eut fait demander pour lui, on l'introduisit par les petits appartements. Le ministre renvoya ses secrétaires, et son visage s'épanouit remarquablement lorsqu'il donna le bonjour à Puylaurens.

— Jeune homme, lui dit-il, c'est fort bien à vous de venir causer avec moi. Je vois avec plaisir que vous n'avez point attendu qu'on vous appelât. Mais pourquoi cet air troublé? Mes gentilshommes auraient-ils encore manqué de politesse envers vous?

— Non, M. le cardinal, répondit Puylaurens; il ne s'agit point de moi. Je viens vous dénoncer un meurtre .

— Vous avez quelques preuves du crime de le Coigncux? Dites-moi cela, jeune homme.

ii6 PUYLACP.ENS.

Puylaurens raconta ce qui s'était passé à Saint- Cloud la nuit où il y avait couché, les soupçons qu'il avait conçus, les réponses mensongères du conseiller, la scène du tombeau et la circonstance de 1 écrit laissé par Marie Droguet. A chaque nouveau détail, le ministre se frottait les mains et s écriait :

— Bon cela! nous tenons ce Coigneux. Il ne cognera plus contre nos intérêts, ce coigneux, ou, s'il s en avise, nous lui cognerons sur la tète.

M. le cardinal avait une passion malheureuse pour les équivoques et jeux de mots.

— Jeune homme, ajouta le ministre, je comprends votre indignation et je la partage. Si ce crime était à faire, nous l'empêcherions; mais, puisque le malheur est consommé, un éclat n'offrirait plus que des inconvénients sans aucun avantage. Le procès dun conseiller du parlement serait un scandale qui retomberait sur la magistrature entière. ^lonsieur chasserait son chancelier pour en prendre un autre dont nous ne serions point les maîtres comme de celui-ci. Le Coigneuxest a nous désormais. Il demeure particulièrement en votre pouvoir pieds et poings liés, car votre témoignage et votre dénonciation l'accableraient sans remède. Gardez ce secret à part vous, et vous en servez pour mener cet homme a votre guise. Vous voilà tout-puissant dans la maison de Monsieur. De toutes les façons, je n'aurais point donné le chapeau à M. le Coigneux. C était une bonne parole que je lui disais pour le gagner dans le moment des cabales. Aujourd'hui l'heure du berger est passée pour lui. Quant à vous, qui êtes de ceux que j'aime, c'est différent. Çà, mon jeune ami, passons à d'autres matières. Faitesmoi vos confidences, et contez-moi un peu ce que

PUYLAURENS. kl

VOUS dit Monsieur. Vous parle-t-il de moi en meilleurs termes depuis notre réconciliation?

— Monsieur paraît être revenu pour Votre Éminence à de meilleurs sentiments, et j'ai eu le bonheur d'y contribuer pour quelque chose.

— Nous savons cela, jeune homme. Avez-vous parlé de mariage avec Monsieur? Pensez-vous cj[ue ce prince fût disposé a obéir au roi, son frère, si nous lui choisissions une nouvelle femme?

— Cette question est épineuse, monseigneur; le prince a le cœur fort indépendant, et je doute qu'il fût sur ce point d'une humeur accommodante. On ne peut rien prévoir sans connaître la personne dont on ferait choix, l'impression qu'elle produirait, la disposition du moment où serait le prince. Le hasard ou plutôt le cœur de Monsieur en déciderait.

— Quand nous serons fixés, je vous en donnerai avis secrètement, afin que vous tentiez de prévenir favorablement Monsieur pour cette personne.

— C'est une commission délicate; mais je ne la refuse point.

— Et Monsieur parle-t-il maintenant du roi son frère avec le respect qu'il lui doit?

— Je ne resterais pas auprès de lui, s'il n'avait point de tendresse et de respect pour son frère.

— Il y faudrait rester quand môme, jeune liomme. Monsieur a-t-il encore des conférences secrètes avec )a reine mère?

— 11 rend ses devoirs à cette princesse avec l'assiduité d'un bon fils.

— Je le sais; mais n'y a-t-il pas entre elle et lui quelque chose de politique, cjuelque petit manège caché contre moi? La reine mère me hait fort, et je crains

us PUYLAUilENs.

toujours qu elle ne me détruise dans l'esprit de ce prince si facile à prévenir. Que disent- ils de moi ensemble?

— M. le cardinal, je n'assiste pas à leurs entretiens.

— Bien entendu; mais Son Altesse, qui répète toutes choses, qui n'a rien de secret pour ses confidents, vous aura sans doute mis au courant de ces entretiens nocturnes. Si je me soucie médiocrement des paroles de Monsieur, j'attache à celles de la reine mère plus d'importance, car elle parle avec Tcmportement d'une Italienne, et plus elle dissimule sa pensée en public, plus elle livre le fond de son âme dans le particulier.

— iM. le cardinal, si Monsieur m'avait communiqué ses conversations avec la reine mère, ce ne pourrait être que sous le sceau du secret. Il me serait donc interdit de les répéter.

— Sans doute. 11 faudrait lui promettre de n'en point parler; mais entre nous deux il n'y a point de mystère. Je ferais semblant de ne rien connaître, et jamais on ne soupçonnerait que vous m'ayez redit leurs paroles.

— Ce n'est point assez pour moi que de ne pas être soupçonné d'une infidélité; je ne pourrais me résoudre à la commettre.

— Afin que votre conscience ne s'alarme point, reprit le cardinal, je vous dirai, mon jeune ami, quel est l'état des choses et quels sont mes desseins. Votre mérite et vos lumières m'engagent à vous donner ma confiance. Sachez que mon crédit est désormais inébranlable. Tout ce que pourraient tenter contre moi les deux reines, Monsieur, et les princes de Lorraine, serait peine inutile. Le roi est bien déterminé à ne jamais se

PUYLAUREN«. /i9

séparer de moi. Si donc la reine mère ne renonce point à me renverser, ccst sa ruine qu'elle prépare. J'en serais au désespoir; mais, si elle en vient à des extrémités, elle perdra la tendresse de son fils, la considération, la fortune, la liberté même tout ensemble. Jugez quel chagrin ce serait pour moi que d'être cause de tant de malheurs) Cependant , je ne reculerais pas devant la nécessité etle bien de l'État. Parmi ceux qui veulent prendre les guides, il n'y a pas une main capable de les tenir. Je suis seul contre tous, parce que tous perdraient la France, si je les laissais faire. Il faut donc qu'ils me haïssent. Il me serait aisé de me rire des inimitiés; mais les intrigues de la reine mère donneraient un spectacle lamentable, celui d'une grande princesse accablée par la sévérité du roi son fils, reléguée dans quelque château, et mourant en exil sans consolations et sans honneurs. Trouvez-vous que de telles conséquences méritent notre attention, et ne sentez-vous pas la grandeur de ces motifs?

— Je la sens parfaitement, et j'en suis profondément touché; mais...

— Eh bien! donc, interrompit le ministre, si telle parole, telle étourderie, tel conciliabule de princes légers et de femmes en colère devait amener un éclat déplorable, ne seriez-vous pas désespéré de n'avoir point empêché un mal que vous auriez pu prévenir d'un mot? N'est-ce point, au contraire, un devoir, en pareil cas, que de parler? Et la grandeur du sujet, l'importance du résultat, sont-ils à comparer avec une vaine délicatesse?

— Votre Éminence, répondit Puylaurens, jetterait le trouble dans mon esprit, si cette délicatesse dont

50 riYr AUBENS.

elle parle n'était un guide certain qui ne saurait me tromper. Si j'étais étranger dans la maison de Monsieur, si le hasard amtnait à ma connaissance quelque secret, je pourrais juger nécessaire de le révéler, en considération de ces motifs respectables, mais j'occupe un poste de confiance, je ne sais rien qui ne me soit communiqué sous la con\ention du secret; je ne puis rien redire, parconséquont, sans trahison. Jen'ai point une conscience politique a l'usage des affaires d'État; je n'ai que celle d'un honnête homme qui ne veut point tromper son ami.

— 'S'ous préférez donc tromper votre bienfaiteur, car c'est à moi que vous devez votre fortune?

— M, le cardinal, vous me faites une injustice. Si Monsieur voulait exiger de moi des révélations sur 1 entretien dont votre Éminence vient de m honorer, je n'aurais garde de m'y prêter, tant je sais comprendre ces motifs que vous m'avez si bien expliqués?

— Jeune homme, il me faut pourtant des confidences sur les rapports de Monsieur avec sa mère.

— Demandez-les à quelque autre.

— Vous seul pouvez me rendre ce service, et il convient de vous y résoudre.

— Je ne saurais me résoudre à être un espion.

■ — Ne nous échauffons pas sur-desmots. Vous réfléchirez à mes paroles.

— Mes réflexions sont faites. Je supplie Votre Éminence de ne point me demander un sacrifice impossible. Je ne suis pas né pour ce triste emploi; je ne le remplirai point; je quitterai plutôt la cour pour la seconde fois; je relournerai dans ma province.

Le cardinal prit son air le plus sévère.

— Vous no retournerez pas dans votre province,

PUYLAURE.NS. 51

clit-il, vous ne pouvez plus quitter la cour, parce que j ai besoin de vous ici, parce que Monsieur ne le souffrirait pas. Vous remplirez cet emploi auquel je vous ai destiné, parce que la position est prise, que les choses sont trop avant, que nul autre ne peut vous remplacer et qu'il ny a plus à s en dédire. De gré ou de force, vous obéirez.

— Jamais, monsieur, jamais.

— Vous obéirez, reprit le cardinal, avec un regard terrible. Vous ne voulez pas me servir secrètement, parce que, selon vous, ce serait jouer le rôle d'espion? Eh bien! vous serez un espion et vous en ferez le métier à la face du monde. A la première querelle entre le roi et Monsieur, il y aura quelque traité d'accommodement par écrit, et j'y mettrai celte clause : « Que M. de Puylaurens avertira le roi des cabales qui se pratiqueront à l'avenir dans la maison de Son Altesse Royale. » Monsieur, qui est peureux, subira cette condition accablante, et vous aurez alors ce brevet d'espion que vous redoutez si fort.

— M. le cardinal, vous écrirez ce qu'il vous plaira; entre vos clauses et l'exécution, il restera encore ma volonté et mon honneur.

— Fort bien! mais si vous n'écoutez point les ordres du roi, à la seconde querelle, votre tête sera de l'enjeu.

— Ma tête tombera, s'il le faut. Elle ira rejoindre celles que vous avez déjà coupées.

— Jeune homme, vous y réfléchirez a deux fois.

— Je ne réfléchis jamais sur des bassesses; je les repousse et je les méprise.

— Allez, dit le cardinal en frappant sur la table, et revenez demain avec d'autres résolutions.

52 PUYLAÎ'RFNS.

— L'habitude d'être obéi vous égare, répondit le jeune homme. Je ne reviendrai pas demain et ne changerai point de résolutions.

Antoine delAge salua fièrement le ministre et sortit. Dans les petits degrés, il rencontra Lopez, qui marchait a pas de loup.

— Monsieur, lui dit le joaillier, je vous surprends faisant vos confidences à M. le cardinal.

— Tu ne m'y reprendras plus, vieux coquin, répondit Puylaurens; tout est rompu entre son Éminence et moi.

— Par Mahomet! s'écria l'Arabe; imprudent que vous êtes! vous ne savez donc pas que la puissance du cardinal surpasse aujourd'hui celle du roi lui-même? Sa Majesté ne s'est réservé que le privilège de guérir les ccrouelles. Retournez en arrière et faites bien vite vos soumissions.

— 11 est trop tard. Son Éminence m'a menacé;nous en sommes aux défis, et je tiendrai la gageure jusque sur léchafaud.

— Ne m'approchez pas. dit Lopez en prenant la fuite; vous êtes pestiféré.

En traversant la cour du Palais Cardinal, Puylaurens rencontra mademoiselle de Pont-Château, accompagnée de deux prudes femmes qui la suivaient gravement à pas comptés, le chapelet à la ceinture, le livre sous le bras et la guimpe sur le cou.

— Mon cher chevalier, dit la demoiselle, vous me voyez en équipage de fille à marier. Il ne s'agit plus de lire des romans, de parler phébus ni de jouer dans les jardins. Je suis nubile, comme disent ces dames, et on entend par là qu'il ne faut plus rire 'a gorge déployée, ni jeter en l'air les pépins, quand je mange

PUYLIURENS. 53

une pomme. On m'appelle mademoiselle, et l'on me dit : « Vous plaît-il faire ceci, qui est fort ennuyeux? Vous plaît-il aller là -bas, où vous ne voulez pas être? Et je dois obéir; sous peine d'écouter un discours si long que je m'endors souvent en plein midi. Tels sont les honneurs et privilèges de mon grand âge. Il y aura pourtant une exception en votre faveur à ces belles règles; vous continuerez à m'appeler Marguerite, comme devant, et vous serez toujours mon chevalier.

— Hélas! Marguerite, je n'en aurai plus l'occasion. Le cardinal vient de me maltraiter. Je ne puis plus revenir dans ce palais. Vous m'y voyez pour la dernière fois.

— Que dites-vous Fa? s'écria la jeune fille; je ferai votre paix avec mon oncle, et vous reviendrez encore nous voir.

— Jamais! dit Puylaurens.

— Grand Dieu! reprit la nièce du cardinal, que s'est-il donc passé?

— Je ne puis vous le dire.

— Vous m'épouvantez. J'étais si joyeuse, et à présent je suffoque d'envie de pleurer.

— Ma chère Marguerite, vous souvient-il d'un jour de notre enfance où je vous donnai une petite coquille que j'avais trouvée et dont je vous fis hommage, comme si c'eût été la plus belle chose du monde?

— Sans doute; je l'ai encore dans quelque tiroir.

— Aujourd'hui que nous sommes grands et que vous voilà munie d'une escorte à laquelle on reconnaît votre grand âge; souffrez que je vous donne un présent plus digne de vous. Acceptez cette bague et conservez-la en souvenir de nos jeux et de notre amitié. Quand je ne vous verrai plus, elle vous rappellera

ôa PUYLAURtNS.

votre pauve chevalier, qui simaginaiten badinant risquer sa vie pour vous, et qui voudrait tout de bon vous la donner.

— J'accepte, chevalier; votre bague ne me quittera plus, excepté pourtant si vous oubliez la pauvre princesse. Quand vous en aimerez une autre, je vous renverrai ce diamant.

— Vous le garderez donc toujours, s il en est ainsi. Les prudes femmes faisaient une mine fort austère

en écoutant ces paroles.

— Ne vous étonnez point, mesdames, leur dit la jeune fille, si j'accepte sans façon cette bague. Je vais la montrer à mon oncle a l'instant, et je lui conterai tout. C'est lui qui me grondera, s'il y en a sujet. Adieu, mon ami. Nous nous reverrons, j'en suis sûre.

— Adieu, Marguerite; je vous ai tant aimée sans vous le dire que je saurai bien vous aimer encore sans vous voir.

Lorsque mademoiselle de Ponl-Châteu fit sa petite confession à son oncle, le cardinal se mit à sourire, et lui dit :

— Je ne vois pas de mal à tout ceci. Garde le diamant, ma mie. Je suis aise que ce garçon ait de Tinclination pour toi. Ce sera un lien de plus.

— Quoi! répondit la jeune fille, vous êtes bien aise qu'il m'aime, et vous voulez le maltraiter? Vous le congédiez de telle sorte qu'il s'en va en jurant de ne vous revoir jamais? Savez-vous que cela est fort mal?

— Ce sont affiiires politiques, ma mie, auxquelles tu ne comprendrais rien.

Puylaurens n était qu'irrité en sortant du cabinet de i'éminentissinie; mais, après la rencontre de la jeune nièce du cardinal, son indignation se calma pour lais-

PUYLAUREIVS. 65

séria place à des regrets déchirants. Les yeux naïfsde Marguerite venaient de lui dire quelle l'aimait, dans l'instant même des adieux. Son honneur et sa conscience se mettaient entre sa maîtresse et lui comme les deux prudes femmes avec leurs chapelets et leurs guimpes. L'idée de commettre une bassesse ne pouvait pas même lui entrer dans l'esprit, et son bonheur dépendait d'un ministre implacable envers quiconque osait lui résister. On verra bientôt dans quel abîme cette fausse position devait jeter le pauvre Antoine de l'Age.

Beaucoup de princes ont pu vivre sans être doués de courage. Cette qualité ne leur est pas d'un usage journalier; mais dans l'instant où ils en auraient besoin, si elle vient a manquer, leur réputation se trouve tout à coup ruinée. Gaston d'Orléans était absolument privé de courage; ses autres vertus ne lui ont jamais servi qu'à dissimuler sa faiblesse. S il eût voulu se tenir en repos, feindre d'approuver ou du moins de supporter le despotisme du cardinal, s'éloigner des cabales, fermer ses oreilles aux plaintes de ses amis et se renfermer dans sa sphère élevée de fils de France, jamais on n'eût découvert la timidité de son caractère ni la lâcheté de son cœur. Par malheur, la nature lui avait donné le privilège de jouer avec aisance toutes sortes de rôles, et, comme tous les peureux, il aimait particulièrement a faire l'iiomme entreprenant.

Piiylanrens, en découvrant le parti odieux qu'on voulait tirer de sa reconnaissance, éprouva un dégoût amer pour cette vie des cours où il avait tant souhaité de rentrer. La tyrannie du cardinal pouvait être fort utile a l'État; elle nen était pas moins insupportable, lorsqu'elle se jouait des sentiments et de la conscience des honnêtes gens. Antoine de TAge perdait toute espérance, en voyant l'amour se montrer à lui de loin, au milieu d'écueils innombrables, et dans une famille dont son honneur lui faisait un devoir de s'éloigner. En sortant du palais cardinal, il se rendit auprès de Monsieur, et le trouva dans le cabinet des médailles. Puylaurens annonça sans hésiter au prince son dessein de quitter la cour et de renoncer a sa charge de premier chambellan. Monsieur devint pâle en écoutant le discours de son favori.

— Tu veux partir! s"écria-t-il, tu ne te crois donc plus en sûreté auprès de moi? Quel est le motif de cette détermination? Ce ne peut être que la crainte de quelque danger. Aurait-on des projets sinistres contre ma personne?

— Aucun, répondit Puylaurens. Les motifs qui m'obligent à partir ne regardent que moi. Je supplie Votre Altesse de ne point demander à les apprendre; je ne veux pas soulever un nouveau sujet de querelles.

— C'est-'a-dire, reprit Monsieur, que tu n'as plus de confiance dans ma fortune, et que tu m'abandonnes dans le péril.

— Vous me jugez mal, monseigneur. Si vous couriez le moindre péril a ma connaissance, je ne choisirais point cette rencontre pour me retirer de la cour.

Monsieur se promena autour de la chambre, dan:^

PUYLAUIŒNS. 57

un trouble el une inquiétude extrêmes; puis il adopta tout à coup un rôle nouveau et changea de ton et de contenance.

— Puylaurens, dit-il avec dignité, je t'ordonne de parler. Tu es mon ami, et tu n'as point le droit de rompre avec moi sans explication. Je prétends savoir pourquoi on inspire âmes serviteurs ces dégoûts, cette envie de me fuir. Il y a la-dessous quelque persécution. On m'a reproché de manquer de courage; mais c'est vous tous qui feriez de moi un lâche, si j'écoutais vos scrupules et votre dévouement mal entendu. Au nom de nos liens d'enfance, au nom de ma gloire qu'on veut détruire, je t'ordonne de parler.

— Puisque Votre Altesse l'exige, je lui dirai tout. Puylaurens racontâtes étranges révélations de Lopez,

comment l'Abencerrage lui avait avoué les fonctions qu il remplissait auprès de M. le cardinal, et comment on avait prétendu imposer au confident de Monsieur les mêmes attributions secrètes.

— Vous le voyez, ajouta Puylaurens, je ne puis plus demeurer a la cour. Ou je serais sacrifié par la tyrannie de M. le cardinal, ou je vous deviendrais suspect. Lorsqu'on m'a rendu ma position près de vous, j'étais loin de soupçonner a quel office on me destinait. Je ne veux pas être la cause d'un scandale ni d'une rupture, et, à présent que j'ai parlé, Votre Altesse ne peut plus me garder a son service sans rompre avec le cardinal. Le seul parti raisonnable est donc la retraite.

Monsieur était soulagé d'un grand poids en apprenant qu'on n'en voulait pas h sa personne; mais plus il avait eu peur, plus il montra d'emportement dans son indignation. Le prince sonna ses gens et demanda son carrosse. Il partit seul pour le palais cardinaj dans

58 PrYLA.URENS.

un transport de fureur si terrible, que les huissiers du ministre coururent avertir le capitaine des gardes. M. de Cavoie prit ses armes et se cacha derrière la porte de la chambre du cardinal. Il entendit la conversation suivante :

— Votre Altesse arrive à propos, dit le ministre.

— Fort à propos, interrompit Monsieur, pour vous dire que vous êtes un monstre de perfidie, qui voulez corrompre mes serviteurs et en faire des espions.

— Je sais d'où vient cette méprise, répondit le cardinal avec sang-froid; Puylaurens est un enfant qui a mal compris mes paroles.

— Morbleu! s'écria 3Ionsieur, n'essayez point do me donner le change. Je sais tout; je vous tiens aux cheveux et ne vous lâcherai plus. Nous verrons qui aura raison de nous deux en présence du roi. Nous verrons comment vous y soutiendrez votre personnage.

— Votre Altesse fera bien de se calmer. 11 n'y a pas sujet de s'emporter, et je suis assez généreux envers Puylaurens en déclarant qu'il a mal compris mes paroles et que je ne veux plus moccuper de cette puérilité.

— Je vous forcerai bien à vous en occuper.

— Tenez, monseigneur, n'élevons pas entre nous de nouveaux débats. Au lieu de me confondre en présence du roi, il se pourrait que vous fussiez réduit à vous défendre.

— De quoi Sa Majesté pourrait-elle me soupçonner? demanda Monsieur un peu troublé.

— Je ne sais : le roi m'a paru mal disposé hier. On lui a tenu des propos suspects sur des conversations noclucnes entre vous et la reine mère. On prendrait

votre colère et vos accusations pour une manœuvre inventée dans le dessein de détourner Tattention de Sa Majesté sur des querelles sans importance. J'ai représenté au roi combien il serait cruel de prendre ombrage de la tendresse d'une mère pour son fils, et, si vous alliez vous plaindre de moi dans le moment où je vous sers, vous n'auriez pas le beau jeu de votre côté; mais ce qui doit surtout vous arrêter, c'est la crainte de me faire une injustice. Puylaurens se trompe, en voici la preuve : je n'aurais qu'un mot à dire pour savoii vos plus secrètes pensées par d'autres que lui.

— Par qui donc? mille diablesl

— Par votre aumônier. Mais, je vous en prie, laissons cela.

Le prince, tout h fait déconcerté, n'ayant apporte avec lui qu'une colère feinte, cherchait déjj un moyen honnête de s'en défaire et ne le trouvait pas. M. le cardinal vint à son secours.

— Vous m'avez interrompu, dit-il, comme je me préparais à vous oiïrir un petit présent. Vous êtes un curieux fort éruditen matière d'objets antiques: voici une médaille de Syracuse quu j'ai recueillie pour votre cabinet.

— Voyons-la. dit Monsieur; oui, en vérité, c'est une fort belle médaille en or, et la légende est plus lisible que sur les autres pièces de ma collection. Je vous suis obligé; cela manquait à mon petit musée.

— L'on m'assurait ce matin que Votre AUesse avait déployé une adresse merveilleuse au jeu de bague.

— En elTet, j'ai réussi à enlever la bague sept fois de suite.

— Sept fois! répéta le cardinal. Le roi en sera ja-

loux. Ne vousa-t-on pas envoyé des pistolets allemands que le père Joseph du Tremblay a rapportés de Ratisbonne? Le bon capucin se connaît apparemment en armes a feu. Nous le laisserons vous faire les honneurs de ses pistolets... Surtout, ditesbienkPuylaurensquil s'est mépris.

— Ne craignez rien, c'est une affaire oubliée. Aussitôt que M. le cardinal eut reconduit Monsieur

jusqu'au bas de l'escaher, il demanda son carrosse et partit bien vite pour Versailles. Il y resta pendant une heure en conférence avec le roi.

Le ministre avait souvent des accès de mélancolie noire après son dîner; la digestion ne se faisait pas bien, sil n'était amusé par une douzaine de plaisants qui lui apportaient leur tribut de bons mots, d'historiettes et de folies. Ce jour-là, contre l'ordinaire, ce fut léminence qui fit les frais et donna la comédie à ses flatteurs, en leur racontant sa querelle avec Monsieur.

— Il n'y eut jamais, leur dit-il, de colère si légitime que celle de ce prince contre rnoi. J'étais perdu si Monsieur fût allé tout droit se plaindre au roi, et s'il eût dit: « Sire, vous avez pour favori Saint-Simon, et, parmi les vertus de ce courtisan, ce qui vous l'a fait distinguer par-dessus tous les autres, c'est qu'après avoir joué d'un cor de chasse, on trouve qu'il n'a point bavé dedans *. De même , entre les mérites de Puylaurens, j'admire particulièrement la propreté dont il use en mangeant de la crème sans saUr sa barbe, chose merveilleuse dont je n'ai jamais pu venir à bout. Eh bien! ce coquin, ce perfide de cardinal, qui

IlisU

iq;ue.

PUYLAURENS. Gl

ose se dire mon ami, veut m'arracher mon confidcnL, ou, ce qui est pis encore, il clierclie àmelosuborner.» Le roi m'eviL assurément condamné. C'est un des plus grands dangers que j'aie de ma vie. Heureusement Monsieur, dont vous connaissez le courage et le caractère passionné, s est laissé emporter par son ressentiment. Il est venu me trouver ici, et nous avons capitulé ensemble. Maintenant, messieurs, je donne dix pistoles à celui de vous qui devinera ce qu il m'en a coûté pour apaiser cette colère si légitime et si redoutable.

— Rien, dit M. de Beautru, ou des promesses, ce qui revient au même.

— Tu es un ingrat, dit le cardinal à Beautru, car je t'ai toujours tenu parole. Voyons qui gagnera Targent!

— C'est moi, dit le poëte Desmarels. Monsieur est gourmand, et Votre Éminence l'aura régalé de confitures.

— Le moyen est bon, reprit le ministre; je m'en servirai une autre fois.

— Il faut donc, dit Bois-Bobert, que vous ayez donné à Monsieur quelque médaille pour son cabinet.

■ — Tu as deviné, te Bois; les dix pistoles sont à toi. Ce grand prince n'eut pas plutôt cette médaille dans la main, qu'il oublia son favori et ses oifenses. La vérité est que Monsieur ne savait que faire de sa fureur, et qu'il se trouva fort soulagé de me la vendre pour une pièce de vieille monnaie. Ce sont de ces mar- .chés qu'il accepte dans le téte-à-téte. En public, je n'en aurais pas été quitte à moins d'un million. A présent que j'ai prévenu le roi. Monsieur peut parler; je ne le crains plus.

Tandis que M. le cardinal réjouissait ses flatteurs

62 ruYLAUnENs.

aux dépens de Gaston d'Orléans, ce prince tenait un

autre langage à ses courtisans.

— Messieurs, leur disait-il, je regrette fort que vous n'ayez pas entendu ce matin comment j'ai traité Téminentissime. Gela vous eût divertis. Au fond, ce cardinal si terrible n'est qu'un poltron. Lorsqu'il m'a vu en colère, il s'est rais a plat ventre devant moi. Je sais à présent le moyen de le prendre. Il faut le mener le bâton haut.

Cependant Bois-Robert se vanta d'avoir gagné dix pistoles au cardinal, et raconta la petite scène de l'après-dîner. L'historiette fit du chemin, et, dès le même soir, elle arriva jusqu'aux oreilles de la reine mère. L'occasion de brouiller irrévocablement son fils avec le cardinal était trop belle pour que Marie de Médicis n'en profitât pas. Elle envoya chercher Monsieur, et lui rapporta les railleries de l'éminence dans les termes les plus envenimés que la haine put lui suggérer. Gaston d'Orléans sentit quel coup cette bouffonnerie du cardinal pouvait porter à son honneur. Sa faiblesse allait être mise en relief, et l'aventure de la médaille était déjà, sous le manteau, un sujet de plaisanteries pour toute la cour. Monsieur n'en dormit pas de la nuit. La différence établie par le cardinal entre la conduite du prince en public ou dans le tête-à-tête blessait surtout Monsieur à l'endroit le plus sensible. Une rupture solennelle était le seul parti qui pût relever sa réputation. Des paroles outrageantes jusqu'à l'imprudence pouvaient seules apprendre au monde que le frère du roi se mettait au-dessus de la puissance du ministre. Monsieur était trop intelligent pour ne pas remarquer l'unique voie qui lui restait pour échapper au ridicule et à la honte.

lUYLAURLNS. 63

Le lendemain était le 1" février. 1631. Monsieur,

après avoir consulté encore la reine mère, envoya prier le ministre de l'attendre a dix heures du matin. Il se rendit au palais cardinal, suivi d'un cortège considérable, et entra dans le salon d'audience accompagné de seize personnes. On ouvrit les grandes portes, et les gentilshommes du ministre furent admis à entendre la communication que Monsieur avait a faire. Gaston d'Orléans prit alors la parole d "une voix émue, mais avec une contenance qui offrait toutes les apparences du courage et de la fermeté :

— M. le cardinal, dit-il, c'est une chose pénible que d'être forcé à venir braver un ennemi jusque chez lui et k lui déclarer une haine irréconciliable. Vous m'avez réduit a cette extrémité. En discourant sur ma façon d'agir dans le particulier, vous m'avez dicté la conduite que j'avais à suivre publiquement avec vous. Je ne vous cù point offert mon amitié; c'est vous qui me l'avez extorquée, de telle sorte que je ne pouvais décemment vous la refuser sans manquer de savoirvivre. Votre puissance comme ministre du roi n'est pas ce qui m'empêche de me venger de vos outrages; sans votre caractère de prêtre, je vous punirais, comme vous le méritez, pour les discours que vous avez tenus hier devant vos histrions. Voilà pour ce qui me touche personnellement. A l'égard de mes amis, je n'ai rien de plus doux a vous dire. Vous les avez joués et sacrifiés en toute occasion. Je laisse de côté les promesses trompeuses dont vous les avez amusés pour m'attacher seulement a vos procédés. Vous en avez eu de si abominables, que je ne puis les dire; ce serait un affront trop sanglant pour le roi mon frère, que de montrer les lâches manœuvres do

<5^ PUYLAUnEXS.

son ministre. Je vous retire donc cette amitié que vous êtes venu me demander, et dont vous vous êtes rendu si peu digne; je vous la retire solennellement et sans espoir de retour. Vous avez voulu un éclat, il sera public et immense.

Le cardinal, étourdi par cette bordée imprévue, essaya de prendre la parole; mais le prince l'interrompit au premier mot.

— Je ne veux point de réponse, dit-il avec vivacité; je suis ici pour vous dire ma pensée et nou pour écouter les vôtres. Ne tentez pas un accommodement qui n'est plus possible. Tous m'avez poussé a bout, je n'en reviendrai jamais. Puisque vous avez eu linsolence de considérer ma facilité d'humeur et mon peu de défiance comme des signes de faiblesse dont on pouvait rire, je vous montrerai une mauvaise volonté, une rigueur si implacables, que vous me rendrez réparation dans votre esprit. Sachez que jo pars aujourd'hui pour Orléans. Si Ion vient m'inquiéter jusque dans mon apanage, je saurai bien m'y défendre, et j'y attends au milieu de mes amis les effets de votre malice.

— Mon cher Puylaurens, dit le cardinal, usez, je vous prie, de votre crédit pour obtenir de Son Altesse qu'elle ne me condamne pas sans m'enlendre.

— Si j'avais le crédit que vous pensez, répondit Puylaurens, ce serait un scandale que d'en faire usage dans le moment où Monsieur s'est prononcé si résolument.

— Comment oses-tu parler à cet homme, s'écria Monsieur hors de lui, toi qu'il a voulu contraindre à jouer le rôle d'espion? Ne vois-tu pas que sa vengeance retomberait sur toi, si j'avais le malheur de lécouter?

PTJYLAURENS. 65

Le prince posa une main sur Tépaule de Puylaurens.

— Messieurs, reprit-il, je vous prends tous à témoin du serment que je fais de ne pas laisser périr celui-ci comme les autres. Je le défendrai jusqu'à la dernière extrémité. Si Tambition de ce cardinal va jusqu'à répandre le sang d'un fils de France, ce sera un exemple fryppant et utile aux rois à venir du danger des ministres trop puissants.

Gaston d'Orléans s'était exprimé avec un feu qu'on ne lui connaissait pas encore. Dans ces rares moments, on l'eût pris volontiers pour le prince le plus magnanime du monde. Le cardinal, tout à fait déconcerté, suivit Monsieur jusqu'à la rue sans pouvoir obtenir d'être écouté, et, lorsqu'il rentra chez lui, son trouble était si grand, qu'il parlait seul et disait tout haut ses réllexions. Heureusement te père Joseph parut, qui entraîna le minisire dans son cabinet, où ils s'enfermèrent ensemble.

Après la conférence publique du 1 " février 1 63 1 , la cour et la ville poussèrent des acclamations en apprenant avec quel abandon Monsieur avait soulagé son cœur. La mauvaise contenance du cardinal fut un sujet de joie et d'espoir pour des milliers de gens opprimés; mais on apprit que Louis XllI s'était ému de ces nouvelles, et qu'il avait commandé ses chevaux pour venir à Paris le lendemain, ce qui jela dans un grand

GQ PIYLAURENS,

trouble tousies babil ants du Luxembourg. Puylaurens engageait Monsieur à courir les risques d'un entretien avec son frère, en lui faisant observer que le roi serait obligé de s'informer du sujet de la querelle, et quil reconnaîtrait ainsi les torts du cardinal; niais Monsieur, qui voulait s'enfuir, ne manqua pas de répondre qu il s'était trop avancé pour reculer. Son grand scrupule était d'avoir dit hautement son intention de se retirer dans son apanage; le moindre retard, selon lui, pourrait avoir l'apparence d'une faiblesse, et il colorait admirablement sa peur de toutes les nuances du courage et du point d'honneur.

Pendant ce temps-là, les féUcitations arrivaient de toutes parts au Luxembourg. Les dames regrettaient de n'avoir pas choisi leurs amants dans la cour de Monsieur pour être de la cabale. Quelques-unes détachèrent celui qu'elles aimaient du parti du cardinal pour le jeter dans l'autre. Puylaurens aurait réussi à retenir Monsieur à Paris, si les autres conseillers l'y eussent aidé ; mais ils criaient tous pour le départ, comme s'il se fût agi de prendre une ville d'assaut. Selon le goût des gens timides, qui écrivent volontiers, Monsieur crut donner satisfaction a l'avis de Puylaurens en mettant sur le papier ce qu'il aurait dû dire en personne au roi. M. le Coigneux, qui saisissait les occasions de laisser son habit de président pour se déguiser en homme d'épée, avait déjà mis sa rapière à coquille avec un baudrier de buffle et des bottes de courrier. Ce fut dans cet équipage de guerre qu'il rédigea la lettre de Monsieur au roi, et, comme on voulait partir incontinent, il en fit la moitié sur le guéridon du prince et le reste sur la table d'un cabaret au Bourg-la-Reine. ÎF. de Cbaudebonne porta cette

lettre à Saint-Germain, et il fut reçu très-froidement par le roi, qui avait déjà promis au cardinal de le maintenir en dépit de ses ennemis. Puylaurens eut le plaisir de savoir en môme temps quon le rendait responsable de toutes les déterminations de Monsieur. Le ministre l'avait représenté comme l'instigateur de la querelle; il en résulta que le favori passa pour le plus grand ingrat et le plus pernicieux homme du monde. Le cardinal, dont la belle humeur se témoignait toujours par de méchants jeux de mots, dit le soir a ses amis:

Nous sommes de petits garçons, nous n'avons pas l*âge pour nous.

Les habitants d'Orléans adoraient Monsieur, car il était d'une humeur aimable. On le reçut avec toutes sortes de témoignages d'allégresse. Pendant la première semaine arrivèrent de Paris quantité de gentilshommes sans occupation, qui étaient ravis de faire la guerre au cardinal. Monsieur mettait en œuvre toute son activité pour écrire des lettres et envoyer des agents aux mécontents. Il y en eut pour M . le comte (de Soissons), pour M M. de Montmorency, d'Elbeuf et dÉpernon. M. leCoigneux parcourait les provinces de la Loire en levant des troupes. Un émissaire secret de la reine mère avertit Monsieur que la duchesse de Chevreuse parlait de lui favorablement, et que par elle on parviendrait peut-être à gagner le garde des sceaux de Ghâteauneuf, qui aimait éperdument cette belle duchesse. Le même courrier annonça que le comte de Moret, bâtard du feu roi Henri IV, venait d'arriver k Paris, et qu'il serait facile de l'entraîner dans la cabale. Ces deux nouvelles étaient de grande conséquence. Monsieur jugea nécessaire d'envoyer

une personne sûre pour tenter les deux négociations, et Ton jeta les yeux sur Puylaurens. On s'amusa beaucoup a composer un déguisement de colporteur, sous lequel Antoine de TAge partit pour Paris avec son écuyer, vêtu en paysan, un guide et deux chevaux.

Puylaurens coucha le premier soir de son voyage au milieu des bois, chez de pauvres charbonniers, qui lui offrirent un fort mauvais gîte, dont il s'accommoda le mieux qu'il put en dormant sur une table. Le lendemain, par une marche forcée, il arriva aux portes de Paris à la chute du jour. Il laissa ses chevaux et son guide au village de Gentilly, et entra dans la ville. Son écuyer se mit en quête du comte de Moret, et le trouva caché dans une petite auberge des faubourgs.

Sans être bien fait, M. de Moret plaisait par son grand air. Il tenait plus du feu roi que ses frères légitimes, et, lorsqu'il s'animait en parlant, son visage s'embellissait de cet éclat que donnent lame et la passion. Comme il n'y avait pas lieu à faire du mystère des projets de Monsieur, Puylaurens expliqua au long le but de l'entreprise, qui était de renverser le cardinal. Deux moyens se présentaient pour obtenir ce résultat: une révolution de cour ou la guerre. Lepremier offrait déjà quelques probabihtés de succès. Une liste considérable de personnes, où figuraient les deux reines, des princes, les gouverneurs de plusieurs provinces, et jusqu'à des créatures du cardinal, assurait le concours d'un si grand nombre de gens en crédit, que le roi, se voyant seul en face de l'opinion générale, devait hésiter a la braver. La difficulté était de réunir toutes ces voix séparées. Il fallait du temps pour se mettre d'accord, et le temps manquait; mais, pour peu que le cardinal s'endormit, le succès devenait certain,

car toutes les puissances de la cour allaient se transporter de Paris a Orléans. Le second moyen laissait une plus grande part au hasard, puisque le sort des armes est toujours douteux. Ce parti, plus extrême que l'autre, était moins sûr. Il compromettait davantage Monsieur, car le mot de guerre civile effraye toujours, tandis qu une cabale ne tire pas à conséquence. Cependant, comme on pouvait s'attendre à être attaqué, ondevaitse préparer à la défense; c'est pourquoi Monsieur menait de Iront les deux entreprises.

M. de Moret écouta Puylaurcns jusqu au bout avec attention.

— Je ne puis vous dissimuler, dit-il ensuite, que pour une révolution de cour je ne suis bon à rien. Mon crédit est nul, mon nom ajouté sur votre liste ne lui présentera aucune autorité. Le roi mon frère m'abandonne absolument. J'ai vu hier l'insolent cardinal; je me suis abaissé à lui faire part du dégoût que j'éprouve de ma vie errante. Il sait fort bien l'aptitude que j'ai pour la guerre, et, au lieu de m'offrir un commandement, il ne m'a parlé que d'argent. M. de Boullion, m'a-t-il dit, sera chargé de m'envoyer quel ques secours. J'ai répondu que je n'étais pas encore assez nécessiteux pour faire des aumônes, et que mes amis ne me laisseraient pas dans le besoin. Dans mon impatience, j'ai ajouté que je mourrais sur la paille plutôt que de rien accepter de la main d'un indifférent et que je voyais trop clairement la mauvaise volonté du roi et de son ministre pour leur parler jamais de moi. Le cardinal voulut prendre un ton plus respectueux, mais il était trop tard; je le quittai en le laissant aussi mécontent de moi que je l'étais de lui. Mon crédit ne peut donc pas entrer en ligne de puy!.ai;rens. t, i 5

compte. QuiMit a votre second parti, celui delà guerre, c'est autre chose; il me convient, et je vous prie de dire à Monsieur qu'il peut me tenir pour son serviteur.

Les yeux de M. de Moret lancèrent des flammes à cette idée de guerre, il se promena dans la chambre à grands pas, et son esprit aventureux l'emporta dans les spéculations et les plans de campagne imaginaires. Il en dit assez pour faire comprendre à Puylaurens qu'il serait un intrépide combattant plutôt qu'un bon capitaine; mais, pour le contenter, le favori de iVIonsieur l'entretint de batailles et le coucha sur sa liste. Le prince se retira charmé par l'espoir de donner bientôt carrière à son humeur belliqueuse, et les deux conspirateurs prirent rendez-vous dans une autre auberge par crainte de la police du cardinal.

Madame de Ghevreuse pouvait être fort utile dans une conspiration. Eile avait la confiance et lamitié de la reine, une quantité de soupirants et d'amis, et connaissait les côtés faibles de chacun; mais on ne devait espérer de l'attirer dans un parti qu'en lui donnant un amant qui fût de la cabale. Cet emploi n'offrait rien que de fort attrayant, car la duchesse était belle, vive, espiègle, charmante et dévouée corps et âme 'a celui qu'elle aimait. Si M. de Châteauneuf eût voulu se faire voleur de grands chemins, elle l'y eût accompagné.

Puylaurens avait envoyé un billet à la duchesse pour lui demander une entrevue; on lui répondit qu'il pouvait venir le lendemain a midi. C'était le moment où M. de Chevreuse dînait, et, comme le bonhomme était gourmand, il restait longtemps à table. D'ailleurs, sa femme l'avait élevé à m^ jamais paraître chez elle

à l'improviste, pour toutes sortes de raisons. Puylaurens se rendit à 1 heure indiquée dans la rue Saint- Thomas du Louvre, où était l'hôtel de Chevreuse. Une camériste, qui attendait à la poite, l'introduisit par un escalier dérobé jusque dans un oratoire tendu en velours rouge et orné de miroirs. Le portrait du feu lord Buckingham, qui occupait une place d'honneur, attestait que M. de Chevreuse n'y venait pas souvent. La duchesse arriva bientôt par une porte cachée dans la boiserie. Elle éclata de rire en voyant les habits sous lesquels le favori de Monsieur s'était déguisé.

— Que vous êtes beau! s écria-t-clle avec sa pétulance accoutumée; que! conspirateur profond! Je reconnais à cette grave enveloppe combien vosaffairessont importantes. Où avez-vous pris ce vieux justaucorps gris avec cespièces bleues? Laissez un peu queje regarde vos souliers; ils me font mourir de rire. Comment faites-vous pour maintenir ainsi vos cheveux à plat sur les oreilles? Votre chemise est trop blanche. Prenez-y garde, Puylaurens; ce n'est pas avec ce linge fin que vous renverserez le cardinal. Vous avez aussi le visage trop frais; il faut vous noircir avec un peu de cendre. Asseyez-vous et causons. Que vous êtes heureux de vous déguiser, de conspirer, de courir le pays! Que cela doit être divertissant! Ce costume seul mérite qu'on devienne rebelle. Je voudrais vous faire voir a la reine dans cet état, cela lui donnerait une grande confiance en votre cabale. Je gage que vous ne savez pas tout votre bonheur : vous êtes à la mode. On ne parle que de vous. La princesse de Conti vous com|)arait hier au chevalier Galaor. Les dames s'assemblent dans to'us les coins pour se raconter les causes de la ruf)ture entre Monsieur et le cardinal, ef , comme c'est fruit défendu

que de prononcer votre nom, il est dans les plus jolies bouches de la cour. Il ne tiendra qu'a vous de conspirer de boudoir en boudoir. La petite nièce du cardinal pleure de vous savoir brouillé avec son oncle. Tout le monde voit quelle vous aime, la pauvre enfantl Soyez-lui fidèle. Vous ferez un jour votre paix avec le cardinal, et, si vous êtes le plus fort, il sera doux de pardonner à votre ennemi en faveur de votre maîtresse. Mais je ne fais que parler au lieu de vous écouter. Voyons le sujet de votre visite.

A peine Puy'aurens eut-d dit à la duchesse trois mots des projets de Monsieur qu'elle l'interrompit :

— Je devine tout, s écria-t-elle; vous voulez une protestation générale et unanime contre la tyrannie du cardinal. G est ce que nous avons essayé dix fois. Les deux reines y ont échoué. Souvenez- vous de la journée des dupes, où la volonté du roi a résisté à toute la France. Le cardinal tombera un jour, mais c'est par des motifs qu'on ne soupçonne point.

— Nous les savons, madame, dit Puylaurens; votre ami M. de Châteauneuf veut être premier ministre. S'il néglige l'occasion de se joindre à nous, il nous fera peu de tort, mais il se ruinera lui-même.

Madame de Chevrcuse devint pensive.

— Écoutez, mon ami, lui dit-elle; je n'étais point née pour la politique, le hasard m'y a jetée. M. de Châteauneuf a su lui donner de l'attrait à mes yeux par la grandi ur de son génie, par le charme qu'il prête aux sujets graves qui, sans lui, surpasseraient mon intelligence. Ses vues soni les plus belles et les plus hautes du monde, et l'envie de me plaire est le stimulant de son ambition. En me posant une couronne sur la tôle, il ne croirait pas encore avoir assez fait

PUYLAUUIN% 73

jiour moi. Il me juge mal, car je serais bien fâchée de iii'iisseoir sur un trône. Voyez ce portrait du pauvre Buckingham : la reine a aimé cet homme autant que moi, et que lui a-t-elle donné? \a'. bout desi> doigts à baiser à travers mille périls. Je préfère ma liberté à une gloire aussi embarrassée. Quant à votre cabale, mon cher enfant, je n'en ai pas bonne opinion, puisque U. de Châleauneuf ne court pas au-devant de vous. Son vaste génie a déjà tout jugé. Vous êtes un genti! garçon que jo serais fâchée de voir succomber. Suivez mon conseil. Tenez-vous en repos et attendez que lo garde des sceaux ait écrasé sous ses pieds le cardinal avec ses petites idées.

— Madame la duchesse, répondit Puylaurens, les cinti ou six années que vous avez h peine de plus que moi vous ont-elles rendue bien sage?Ouand vous aimiez Buckingham, vous le teniez assurément pour lo premier politique du monde, et cependant vous avouerez aujourd'hui que c'était une cervelle légère. Plût au ciel que M. le cardinal eut les idées aussi petites que vous le pensez par tendresse pour M. le garde des sceaux! Moi, qui suis son ennemi, je lui rends plus de justice, et je conviens quk sa tyrannie près c'est un fort grand ministre. Ce génie si fameux que vous admirez dans M. de Chateauneuf, où donc en senties eifets. Existe-t-il ailleurs que dans votre pensée? N'étes-vous point engouée de cet homme conmie autrefois de Buckingham? S il ne veut point se joindre h nf)us, c'est de peur de partager Ihonneur du succès. Son amour pour vous sera la cause de sa ruine, et vous serez bien étonnée un jour, lorsque vous en aimerez un autre, en découvrant combien ce prétendu génie cachait d'impuissance. H a commis cent fautes gros-

lU PUYLAURETNS.

sières dans sa vie : jo vous en citerai une seule qui na pu échapper à votre coup d'oeil de femme : quelle figure fait ce grave personnage, quand, pour vous plaire, il court à cheval avec sa robe de soie auprès du carrosse de la reine?

Madame de Chevreuse cacha son visage dans ses mains.

— Ah! ne m'en parlez pas, dit-elle; il me met au désespoir avec ses courses à cheval.

— 11 est beau à vous, madame, d'aimer le garde des sceaux malgré ses ridicules; mais vous devez aussi comprendre ses fautes et lui en donner avis.

— Mon Dieu! reprit la duchesse, je ne sais quel fatal trcùt de lun^ière vous m'avez jeté dans l'esprit. Il me semble que nous sommes tous des fous, que pas un de nous n'est a sa place et n'obéit à son naturel. Qu'ai-je besoin, avec mon cœur tendre et ma mauvaise tête, de m'infatuer de projets politiques? Cela m'ennuie et ne me sied point. Entre nous, Puylaurens, je ne me soucie dans ce monde que de plaire et daimer. Je suis une sotte de perdre mon temps à des cabales. Encore, si le garde des sceaux faisait la guerre et courait les aventures comme vous! mais il ne conspirera jamais que dans le cabinet ei sur le papier. Il s en acquitte bien; mais, au lieu de s'en tenir aux affaires, le voila vêtu de sa simarre de soie tourmentant un cheval a côté d'un carrosse au fond duquel je soupire de pitié! Ce serait votre place et non la sienne. A'ous êtes un beau cavalier; vous auriez bonne grâce a courir a la portière de la reine, et vous voila ici, travesti je ne sais comment, dressant une liste et recueillant des voix pour renverser le cardinal. Est-ce là votre métier?

PUYLAUREKS. 75

L'imagination impétueuse de la duchesse une fois lancée sur ce penchant, elle s'exagéra les ridicules du garde des sceaux, ia fausseté de la situation de Puylaurens et ses propres erreurs avec tant de vivacité, qu'ils étaient devenus tous trois a ses yeux les gens les plus fous de la terre. Elle se mit à courir autour d'une table avec une légèreté charmante, afin d'échapper aux tristes pensées qui l'accablaient, et on voyait en effet par ses éclats de rire a quel point cette tristesse était accablante.

— Puylaurens, dit-elle en s'arrêtant, je vais ouvrir un avis plein de raison : reprenons tous nos véritables caractères; je laisserai la politique pour ne m'occuper que de l'amour, le garde des sceaux vendra son cheval hhnc, et vous irez mettre des habits neufs.

— Duchesse, répondit Puylaurens, vous me sacrifiez dans vos arrangemonls. Le garde des sceaux se consolera de vous perdre en faisant de la politique, vous prendrez un autre amant; mais moi, quand j'aurai cédé ma conspiration et mis un habit neuf, où sera ma récompense?

Jamais il n'y eut d'yeux si friponsni si éloquents que ceux de madame de Ghevreuse. Elle regarda le jeune homme d'un air où la gaieté, le reproche et le désir de plaire composaient un mélange si délicieux, que notre héros en fut troublé au fond de l'âme.

— Traître! dit-elle, vous savez bien qu'avec les femmes on ne risque point de perdre. Ce sont elles qui donnent toujours et qui se sacrifient k vous. J'abandonnerai mon garde des sceaux, vous ne renoncerez pas k vos cabales pour moi, et, en fin de compte, il se trouvera que j'aurai tout simplement p.issé d'une conspiration dans l'autre.

7o PUYLAURKJSS.

Puylaurens tomba aux genoux de la duchesse en jurant de la meilleure foi du monde que pour elle il abandonnerait Monsieur, les intrigues de cour et tout l'univers. Il lui offrit de partir pour aller avec elle, au fond de quelque province, se livrer uniquement au bonheur de posséder ce cœur tendre qui faisait profession dune si grande religion pour l'amour,

— A quoi bon fuir? dit madame de Chevreuse. Ne sommes-nouspas bien ici? j'aime déjà votre ambition et je désire partager vos aventures. A Dieu ne plaise que je vous en détourne! Ce que je sais de vous m'a toujours p1u. Vous conspirez pour avoir été trop honnête homme, et c'est une grande rareté. Contez-moi vos projets; je m'y veux jeter à corps perdu.

En attenJant, ce fut dans les bras de Puylaurens que la belle duchesse commença par se jeter, et il se trouva qu'ils avaient conspiré ensemble contrôle pauvre 31. de Châteauneut bien plus que contrôle cardinal.

Comme Puylaurens et madame de Chevreuse prenaient goût à la conspiration, elle aurait pu durer longtemps, si la camériste ne fût venue heurter à la porto en disant que maître Lopez attendait les ordres de la duchesse.

— Qu il revienne demain, répondit madame de Chevreuse;jen'aipoint le loisir de lui montrer mes diamants aujourd'hui.

— Gardez-vous bien de le renvoyer, dit Puylaurens.

PDYLAUKK.NS. 77

Vous ne savez donc pas que Lopez est un espion? Votre RI, do Châteauneuf n'est au fait de rien. Recevez cet homme, tandis que je me licndrai caché. 11 faut Tobserver et découvrir par lui si la police du cardinal est sur mes traces.

Un coup de clochette fit revenir lacamériste.Puylaurens se cacha derrière une tapisserie d où il j)ouvaitlout voir et tout entendre, et Lopez fut introduit. L'Abencerrage commença par lureler dans la chambre. comme s'il eûlcherthé ce chapeau, cetteépée ouces gants que h s amants oublient dans toutes les comédies; mais Puylaurens avait eu soin de ne rien laisser qui pût le trahir. La duchesse joua parfaitement son rôle. Elle montra ses diamants a Lopez et lui adressa cent recommandations minutieuses sur la parure qu elle en voulait faire. Le drôle tenta j)lusieurs fois d'amener la conversation sur des matières étrangères à son métier de joaillier; mais madame de Chevreuse neut pas Tair d'y prendre garde. Enfin il allait se retirer, lorsqu'elle lui dit d un ton d'innocence :

— Eh bien! Lopez, savez-vous quelque chose de nouveau? Le cardinal fait-il une ducliesse de sa nièce? La maréchale de Thémines chanlera-t-elle devant la reine? De quoi parle-t-on ce matin?

— De choses plus importantes que tout cela, dit Loj)ez; mais ce sont des sujets auxquels un pauvre lapidaire n'entend rien, sans quoi je [)ourrais conter quelque histoire à madame la duchesse.

— Contez toujours comme vous pourrez.

— On parle beaucoup de Puylaurens, qui est à Paris sous un déguisement. 11 se cache et change d'hôtellerie chaque sou-, de peur d'être surpris; mais on le suit de près. Lu reste, ce nest point pour l'arrêter

78 PUYLÂURKNS.

qu'on le cherche. M. des Noyers est chargé par M. le cardinal de lui remeUre un sauf-conduit avec lequel il pourra circuler librement dans Paris pendant une semaine, et on ne lui impose d autre condition que de venir une fois à Ruel parler au père Joseph du Tremblay, pour voir si un accommodement avec Monsieur ne serait pas encore possible. Si madame la duchesse avait occasion de rencontrer Puylaurens ou quelqu'un de ses amis, elle pourrait lui donner avis de cette ouverture du cardinal qa il lui importe sans doute de connaître.

— Eh! mon pauvre Lopez, où voulez-vous que je rencontre Puylaurens, s'il court les hôtelleries? Cela ne m'intéresse point. Prenez cette émeraudeet faitesm'en une bague.

Lorsque Lopez fut sorti, Puylaurens délibéra avec la duchesse sur la nouvelle qu'il venait d'apprendre. A près avoir mûrement réfléchi, on décida qu il demeurerait caché a l'hôtel de Chevreuse, afin de laisser aux espions le temps de perdre ses traces. La duchesse enferma notre jeune homme dans son oratoire et sortit en carrosse pour aller chez la reine, où elle pourrait savoir si M. des Noyers cherchait véritablement Puylaurens et si on pensait a se servir de lui pour des ouvertures. Le seul papier capable de perdre le favori de Monsieur, si on l'eût arrêté, était la liste des personnes qu'il devaitattirer dans son parti. Puylaurens hésitaitàs'en défaire, à cause du grand nombre de noms inscrits qu il risquait d'oublier. Il trouva fort à propos, sur la table de l'oratoire, une fiole d'encre sympathique dont il se servit pour transcrire ces noms entre les lignes d'une lettre sans importance. ïl n'était point probable qu'on eût l'idée de miCttre ce papier devant le feu pour en

PUYLAUnENS. 79

faire sortir les caractères. tracés avec Tencrc sympathique. On vena bientôt que cette précaution n'était pas inutile, caria liste des conspirateurs fut bien près de se changer en liste de proscription. Madame de Glievreuse revint au bout de deux heures.

— Nos affaires vont bien,dit-elle.j'ai vu M. des Noyers chez la reine. ïl est en effet porleur d'un sauf-conduit pour vous. Je le lui ai fait montrera tous les assistants, de sorte que le cardinal n'oserait plus manquer à sa promesse de respecter votre personne pendant ces huit jours. Il faut vous rendre a Ruel, où le ministre est retenu par une attaque de goutte. Prenez garde aux ruses du père Joseph; pesez toutes vos paroles et jouez serré. Si l'on pense sérieusement a s'accommoder avec Monsieur, faites en sorte que la paix soit signée sur le contrat de mariage de la nièce du cardinal. Go sera la fin de notre conspiration. Je serais au désespoir d'avoir mis un empêchement à votre fortune. Ne perdez point de temps et revenez me voir à la nuit, nous souperons ensemble.

Puylaurens courut à son hôtellerie. De son bagage de colporteur il tira ses habits de cour et se rendit chez M. des Noyers, espèce de petite caricature avec un visage de chat, qui occupait la place de surintendant des bâtiments. M. des Noyers avait gagné l'estime du roi en faisant brûler a Fontainebleau une Léda du célèbre Michel-Ange et d'autres ouvrages de grand prix qu'il avait trouvés obscènes. Il donna le sauf-conduit à Puylaurens et lui offrit son carrosse pour aller immédiatement à Ruel.

La maison de plaisance du cardinal, tout nouvellement construite, était d'une magnificence royale, et le maître y étalait sa puissance a grand renfort do

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luxe. Les trophées, les sculptures, les bas-reliefs, nuisaient, quelque peu à la perspective générale, en fournissant aux regards trop de détails; mais l'orangerie et les jardins, taillés à l'italienne, étaient fort beaux. L'allée principale, fermée par deux grottes de rocailles, contenait au milieu une fontaine où Teau tombait dans trois bassins différents, après neuf sauts sur des degrés de marbre. On y voyait trois figures placées dans de belles attitudes au sommet de Tédifice, et d'autres statues, en grand nombre, entouraient les bassins. Lune des grottes était remplie de figures de bètes jetant de leau a Timproviste sur les curieux, lorsqu'on poussait un certain ressort. Cette plaisanterie de mauvais goût convenait peu au lieu de délassement d'un grand ministre; mais cette puérilité, qui porte son cachet, allait de concert avec la passion du cardinal pour les équivoques. L'autre grotte était ornée de peintures et de décors où les artiste^ italiens avaient surpassé tout ce qu'on connaissait d'eux en France à cette époque.

Au mouvement extraordinaire qui se fit dans tout le domestique du cardinal, Puylaurens s'aperçut qu'il était attendu à Ruel. Les huissiers se confondirent en civilités, en lui annonçant que le révérend père Joseph travailait avec Son Éminence, mais qu'il ne tarderait pas à revenir. On laissa le visiteur dans le salon des Étoiles, en face de trois inconnus qui attendaient comme lui le père Joseph. Ce salon, de forme ovale, était peint en couleurs qui ressemblaient aux laques de la Chine et parsemé d'étoiles d'argent. On y comptait huit portes, qui ouvraient toutes sur de petits escaliers ou des corridors sombres, et l'on a su plus lard que lun de ces passages menait à des oubliettes. De

PUYLAURF.NS. SI

l'examen de l'appartement, Puyhuircns passa à celui des personnes qui s'y trouvaient. C'étaient trois espèces qu'il n'aurait pas voulu rencontrer au coin d un bois, à moins d'être bien armé. Leurs justaucorps étaient tachés de sueur sur le dos. Leurs rapières, du temps de la bataille de Jarnac, traînaient sur leurs talons, suspendues a des bretelles, et leurs manteaux de housse de cheval portaient des traces de la poussière d'août et de la pluie de décembre. La faim, lindustrie et le vice se disputaient la possession de h urs physionomies. En attendant que le père Joseph entreprît la conversion de cet édifiant, trio, les trois bandits causaient tout bas dans l'embrasure d'une fenêtre, et suivaient l'éimger de leurs regards, comme sMs eussent voulu graver dans kur mémoire jusqu'aux nu»indres détails de sa personne. L'idée ne vint pas à Puylaurcns qu il dût se rencontruT souvent dans une compagnie aussi peu catholique; c'est pourquoi il ne senibarrassa guère de leurs regards scrutateurs. Tandis que ces gens le toisaient des pieds a la tête, il entendit derrière une porte la voix aigre du père Joseph, qui gourmandait Thuissier d'avoir fait entrer ces coquins dans le salon des Étoiles. Un moment après, Puylaurens fut introduit. Le révérend père vin!, a lui d'un aij- ouvert et empressé, lui pi-it les mains en l'appelant son cher lils, et lui oiVril un fauleuil au coin de la cheminée.

Le pèi'e Joseph n'avait d'un moine que l'habit. Il portait dans sa tête la politi(]ue de l'Europe entière, et la moitié des grandes pensées du cardinal venaient de lui. Si on l'eût laissé faire, il aurait remué le monde; car, aux yeux de ce capucin, un empire, une maison royale, une armée, une flotte de plus ou de moins, n'étaient rien en comparaison d'un projet. Leeardi-

nal lui soumettait toutes ses pensées; le bon père donnait carrière à son imagination, examinait en un moment le pour et le contre, s "élevait dans ses hautes régions, et menait quelquefois la France jusqu'au fond du Mogol. L'éminence choisissait dans ses spéculations ce qui lui paraissait praticable et négligeait le fatras. Mais autant ce moine avait de fougue dans le conseil, autant i! montrait de scrupule et d'habileté à bien exécuter les ordres de son maître.

— Jeune homme, dit le père Joseph, vous avez su nous faire voir que vous étiez à craindre. Vous nous avez suscité des embarras. Nous en avons conçu de Testime pour vous. C'est fort bien. 11 faut maintenant vous consacrer a quelque bonne idée, être utile au roi, remplir dans ce monde un autre iô!e que celui de courtisan. Voulez-vous de IVmploi, des ambassades, des commissions? nous vous en donnerons.

— Mon cher père, répondit Puylaurens, est-ce que vous n'avez point k me parler d'affaires? Ne vous a-ton pas dit quej'éiais l'ami et le confident de Monsieur, et que ce prince est brouillé avec M. le cardinal?

— Monsieur! répondit le bon père, qu'est cela? Un homme dont je ne voudrais point pour mon secrétaire. Fi! pouvez-vous demeurer auprès dun tel personnage? Que nous importe sa brouillerie? Nous n'y songeons guère. Il s'agit de ruiner la maison d'Autriche en guidant Gustave-Adolphe au centre de l'Allemagne. Ce sera besogne faite avant deux ans. Je pense à conquérir ensuite la Turquie, et rien n'est plus simple.

Le père Joseph employa un gros quart d'heure à démontrer clairement combien cette conquête était facile. Le saint-siége et la république de Denise en devaient faire tous h^s frais. On leur devait leur doimer

rArcliipeletla Morée, do sorte que le roi se trouverait un matin maître de Constanlinople, presque sans (ju'il lui en coûtât rien. La chaleur et l'air de conviction de ce moine singulier prêtaient un certain charme à ses rêveries; mais Puylaurens n'oublia point, en l'écoutant, que cediscours était là pour déguiser les pensées du parleur.

— Nous ne m'avez point appelé, dit-il, pour m entretenir seulement de la conquête de la Turquie.

— Ce que j'en dis, reprit le capucin, c'est afin de vous prouver que nous portons dans notre sac de quoi occuper cent mille jeunes gens d'esprit comme vous, et que, par consé(iuent, il y a folie à dépenser \otre intelligence dans lescabales. Réfléchissez pendant cinq minutes a ce que je vous ai confié, tandis que je vais renvoyer trois vauriens qui m'attendent dans le petit salon.

Au grand étonnement de Puylaurens, le père Joseph sortit et laissa le visiteur seul devant une table où des lettres et des papiers se trouvaient à portée du regard. Comme notre héros savait le révérend incapable d'une négligence aussi grave, il devenait bien l>lutôt croyable que le bon père souhaitait de faire connallreces papiers qu'il mettait sous les yeux do l'ennemi; mais en même temps Puylaurens devina que le capucin avait pris ses mesures pour s'assurer que les papiers auraient été lus. Puylaurens s'approcha donc avec défiance, les mains derrière le dos. La chose la plus en évidence sur Fh table était un gros livre fermé dans lequel se trouvait une feuille de papier. Cette feuille dépassait les pages du livre de trois côtés. Par le haut, on pouvait lire co litre, écrit y la main : Lislc des personnes à qw le ynarquis de

Piiylaurens doit faire des propositions de la part de Monsieur, durant son passage à Paris. Sur le côié de la feuille qui sortait du volume dans le sens do sa longueur, on voyait paraître les dernières syllabes de plusieurs noms. Trois se lisaient distinctement : ceux de LanivH, secrétaire de Bassompierre, Montrésor et Boyer, agents de M. le comte de Soissons. Le dernier était en effet sur la liste de Puylaurens; les deux premiers ne s'y trouvaient point, d'où il put conclure que cet écrit était une invention. Paylaurens avait grande envie de lire le reste, car il lui importait fort de savoir sur lesquels des amis de Monsieur on avait des soupçons. En examinant de plus près cette pièce, il remarqua trois petites lignes tracées au crayon sur la feuille parallèlement aux pages du livre, de sorte que, s'il eût seulement dérangé le papier de lépaisseur d'un cheveu, on s'en serait aperçu. Le piège étant découvert, il devenait facile de prendre connaissance de cet écrit, en ayant soin de le remettre exactement à sa place. Puylaurens ouvrit le livre et lut le document en entier. Il y trouva quelques-uns des noms inscrits sur sa liste; mais c'étaient des gens connus depuis longtemps pour leur animosité contre le cardinal, et qu'on voyait reparaître dans toutes les conspirations. Parmi les autres, plusieurs étaient bons à noter, et Puylaurens ne manqua pas d'en faire son profit; mais ce qui le contenta surtout fut de ne point voir le nom de M. de Cliâteauneuf ni celui de la duchesse de Chevreuse. H remit ensuite la feuille dans le gros livre, en replaçant soigneusement les trois marques au crayon parallèlement aux pages du volume, de sorte qu'il n'était point supposable qu'on y eût touché. Pendant ce temps-là, en entendait

PUYLAUHE^rS, £5

au dehors la voix du père Josc^ph qui parlait k ses trois amis. Puylaurens s assura encore, en faisant le tour de la chambre, qu'il n'y existait ni judas, ni lucarne par où l'on eût pu l'observer, et puis il revint s'asseoir à la cheminée, les pieds posés sur un chenet. Le capucin rentra presque aussitôt. Il regarda du coin de 1 œil si son papier avait été changé de place, et, le voyant comme il l'avait laissé, il haussa les épaules d'un air d'impatience.

— Mon cher fils, dit-il, vous aurez suffisamment réfléchi pour comprendre que les cabales de Monsieur sont des jeux d'enfant pour des gens comme nous. La vérité vient me chercher dans ce cabinet, sans que j'aie la peine de l'envoyer quérir. En trois mots, nous aurons approfondi notre affaire : Monsieur déteste le cardinal, n est-il pas vrai? Le roi est bien résolu pourtant à le conserver. Il faut donc que Son Altesse détrône le roi sou frère. La chose est impossible, et la seule conception en est une absurdité. Monsieur pouvait avoir raison dans sa querelle avec le cardinal; il s'est donné tort en quittant la cour. Chaque nouveau pas qu'il fera le mènera tout droit a sa perte. Une guerre civile l'achèvera. Notre intérêt n'est donc plus qu'il revienne, car, en demeurant où il est, sa position s'aggravera de jour en jour. Cependant, pour sauver la vie aux insensés qui s'attachent à lui, nous verrons son retour avec plaisir. Monsieur se tiendra chez lui sans que nous allions l'y chercher. Il s'acquittera de ses devoirs envers le roi, qui lui parlera comme s'ils se fussi'ut vus hier. 11 est entendu qu'il nous jouera tous les plus mauvais tours possibles; nous le lui rendrons, et iout sera dit. Il dépend de vous de terminer ainsi le différend. Vous avez assez de crédit sur l'esprit du prince

pour l'obliger h prendre les choses comme je vous les présente. Votre récompense sera le brevet de duc et îambassade de Turquie.

— Vous n'avez point d"autre proposition a me faire?

— Je ne crois pas, reprit le moine. Revenez demain; nous en parlerons encore.

Le père Joseph reconduisit Puylaurens jusqu'au perron où l'attendaient les gens de M. des Noyers. La nuit commençait a tomber; elle était fort obscure lorsque Puylaurens arriva près de Courbevoie. Tout à coup il sentit une secousse violente, et le carrosse versa. Des passants s arrêtèrent pour donner des secours. L'une des portières était tournée vers le ciel; on l'ouvrit en grimpant sur le carrosse, et des voix inconnues demandaient si le jeune seigneur était blessé. Des mains saisirent Puylaurens dans l'obscurité par les deux bras; on le tira au dehors, et il se trouva a terre sur le bord du chemin. 11 reconnut alors les bandits du père Joseph, et, tout en les remerciant, il recula de trois pas, la main fixée sur la garde de son épée; mais, au lieu de venir à lui, les bandits s'occupaient à relever le carrosse avec les laquais et le cocher. L'un d'eux apporta une poutre dont on se servit comme d'un levier. Kn un moment, le coche fut sur ses quatre roues, on abaissa le marchepied; les bandits souhaitèrent un bon voyage au jeune seigneur en lui ôiant de loin leurs chapeaux; Puylaurens remonta dans le carrosse, et les quatre chevaux partirent au grand trot. Toute cette opération s'était exécutée avec la rapidité d'un rêve En repassant dans son esprit les détails de cet accident, Puylaurens se souvint d'avoir vu, à la lueur dune lanterne, de la terre fraîche-

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ment remuée, comme si on eût creusé h dessein Tune des ornières du chemin. La poutre dont on s'était servi pour relever le carrosse avait paru posée au bord de 1 autre ornière, de sorte que, les roues ayant rencontré d'un côté une élévation et de l'autre un trou, cette combinaison avait dû amener la cliute. Le concours de ces circonstances et la rencontre à point nommé des trois figures patibulaires formaient un ensemble de faits suspects; cependant, comment concilier le zèle des trois coquins a porter du secours, leur politesse et leur d scrétion, avec l'idée d'une embûche? En rêvant à cette aventure, Puylaurens arriva à Paris. 11 fit arrêter le carrosse devant le rempart des Tuileries, et gagna à pied la rue Saint-Thomas du Louvre.

La dariolette de la duchesse attendait a la petite porte du jardin. Le souper était servi dans l'oratoire, et madame de Ghevreuse était parée de ce négligé savant auquel on reconnaît la stratégie des femmes aux jours de bataille ou de conspiration. Tout respirait le plaisir dans ce réduit, et cependant notre héros s'arrêta glacé de terreur en face d'un poulet froid : son portefeuille n'était plus dans sa poche! les trois filous l'avaient volé dans le désordre de l'accident, et k coup sûr le père Joseph l'avait déjà entre ses mains.

11 ne tenait qu'à Puylaurens d'employer la soirée et la nuit entière à se désespérer de cette triste découverte. En ajoutant a son dépit le tourment de linccrtitude, il avait toutes les facilités du monde pour faire un convive sombre et un amant insupportable. Il préféra remettre les inquiétudes au lendemain, chasser les pensées fâcheuses a laide de l'amour et de la bonne chère, qui sont des moyens efficaces de distraction; c'est pourquoi il ne parla de rien a la ducliesse, et tous

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deux reprirent ensemble, au point oùils l'avaient laissée le matin, leur conspiration contre M. de Châteauneuf.

Le lendemain, Puylaurens partit a cheval pour "Ruel avec de bonnes armes et suivi de son écuyer. Le père Joseph allait se jeter de nouveau dans les divagations politiques, mais le favori de Monsieur l'arrêta a moitié chemin de la Turquie.

— Permettez, mon cher père, dit-il, que je vous entretienne aujourd'hui de mes afifaires. Je vous laisse le soin de conquérir l'empire ottoman, et je ne doute point que vous n'en veniez tout de suite a bout. Les propositions que vous m'avez chargé de soumettre à Monsieur lui seront fidèlement rapportées; mais je ne vous cache pas qu elles ne sont point acceptables. Elles rentrent trop visiblement dans la tactique dont M. le cadinal s'est toujours servi a notre égard. Si Monsieur revenait h la cour, on mettrait sur le compte de sa faiblesse et de sa légèreté ce qu'on ne devrait qu'à la facilité de ses mœurs et à son peu de rancune. Vous avez passé sous silence la cause véritable de tous nos différents, c'est-à-dire l'espèce de gageure qui existe entre M. le cardinal et moi. Son Éminence m'a déclaré que de gré ou de force je remplirais le rôle d'espion, et j'ai répondu que bien décidément je ne le remplirais point. Après les adieux que Monsieur vous

a faits, l'engager a revenir comme s'il ne sélait rien passé, cest une di'rision. .le perdrnis mon crédit sur un prince aussi éclairé à lui vouloir conseiller une si grande faute. Je vois bii>n que mes visites à Uuel ne serviront à rien. Elles auraient pu vous être de quelque profit, si j'avais eu sur moi des papiers d'importance. Ces trois honnêtes gens que j'ai vus hier ici et qui m'ont secouru avec tant de zèle sur le grand chemin avaient parfaitement rempli leur commission. Ce sont, à ce qu'il me paraît, des frères de votre ordre que vous emploierez a convertir les Turcs. Ils ont mérité qu'on abrège leur noviciat. Par malheur, j'avais laissé mes papiers en lieu sûr. Je dirai donc à Monsieur que vous n'avez point envie de vous réconcilier avec lui; que, sous le prétexte de traiter par mon entremise, vous m avez attiré ici et m'y avez entretenu de bagatelles pour me faire voler mon portefeuille par des coquins a vos gages, mais que j'avais prévu cette ruse, et qu'il n*en est rien arrivé de fâcheux.

Le père Joseph, comprenant qu'il fallait changer do style, se mit a sourire d'un air fin et satisfait.

— Il y a plaisir a traiter avec vous, mon enfant, ditil. J'aime les gens qui parlent nettement et comprennent les choses. Vous avez bien deviné : nous nous soucions peu dun accommodement. Nous mènerons Monsieur l'épée dans les reins jusqu'à sa perte, et nous ne ferons point de quartier à ses amis. Je confesse que mes agents vous ont volé vos papiers, et, quoi que vous en disiez, ils ne sont pas Stins importance. Il s'y trouvait une certaine liste de personnes (pie le feu a fort compromises.

Le capucin fixa surPuylaurens un regard pénétrant; mais le ynnc homme ne changea pas de visage

90 PUYLAURExNS.

— Vous aurez donc vu, mon cher père, réponditil, combien ma liste était différente de celle que vous aviez mise dans ce livre et que j'ai lue d'un bout à l'autre.

— Fort différente en effet; niais vous n'avez pas eu l'esprit de lire ce que j'avais mis sous vos yeux, car j'y avais fait certains signes. ,.

— Trois marques au crayon, n'est-ce pas? Je les ai posés à leur place après avoir lu votre papier.

— Très-bien, mon fils, très-bien. Vous êtes un habile garçon. Vive Dieu! il faut que M. le cardinal vous fasse un pont dor pour vous attirer a lui. Quelque jour nous serons d'accord. Çà, dites-moi .-puisque j'ai votre liste en ma possession, laissons les mystères.

— Prenez garde, mon cher père; je vais croire que, par une circonstance que je ne puis deviner, ma liste vous a échappé. Quel en était le premier nom, je vous prie? Le premier, le plus remarquable, celui qui vous aura le plus étonné, pouvez- vous me le dire?

— Sans doute. J'avoue qu'il ma surpris, car ce prince était brouillé avec Monsieur depuis longtemps, et, quoique mécontent de nous, je ne pensais pas qu'il dût jamais surmonter la haine qu'il portait au frère du roi.

— Vous voulez parler du duc de Bouillon? Eh bien! mon cher père, je connais à présent que vous n'avez point lu ma liste, car le nom de ce prince ne s'y trouve pas. Vous remettez le calme dans mon esprit.

Le capucin se mordit les lèvres.

— Ne vous réjouissez pas encore, dit-il; voire liste est Ik-haut sur la table de M. le cardinal, et vous la reverrez le jour de votre procès parmi les pièces de conviction.

— J'en aurai écrit tant d'autres que celle-ci ne comptera plus. Au revoir, mon révérend père.

— Au revoir, mon enfant. Souffrez que je vous donne un baiser, car j'aime fort les jeunes gens éveillés et gentils comme vous.

Le capucin embrassa M. de l'Age le plus cordialement du monde, en lui promettant de ne point le ménager, et Puylaurens lui rendit son baiser, on jurant de ne faire grâce d'aucun mauvais procédé au révérend père.

En sortant de Ruel,sur son cheval, notre héros aperçut par hasard, à Tune des fenêtres du château le capuchon du moine caché derrière une jalousie En même temps, il reconnut à une autre fenêtre M. de Cavoie, capitaine des gardes du cardinal, faisant des signaux avec ses bras. Sans rien comprendre aux gestes de Cavoie, Puylaurens se mit sur le qui- vive el donna Tordre à son écuyer de se tenir aux aguets. A cent toises du château, il y avait, au bord de la route un bouquet d'arbres sous lequel on distinguait un groupe d'hommes qui ressemblaient à des bohémiens. Un rayon de soleil, en pénétrant dans le feuillage, faisait br-iller des canons de mousquets. Le père Joseph, le cou tendu, son capuchon rejeté en arrière, écartant d une main la jalousie, se montrait à la fenêtre, tandis que Cavoie redoublait ses signaux d'un air désespéré. C'était assez pour faire soupçonner un guet-apens. Puylaurens tourna court par un sentier qui s'enfonçait dans la plaine, et partit au galop suivi deson écuyer. Deux coups de feu lointains lui apprirent ce que les bons amis du père Joseph lui ménageaient, s'il eût pris le grand chemin. Cavoie agita son mouchoir en signe defélicitation, et Puylaurens regagna Paris par les tra-

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verses, en bénissant, comme il le méritait, ce saint homme qui l'avait volé à sa première visite et voulait l'assassiner a la seconde.

Le soir, Antoine de l'Age se dirigeait a pied vers la rue Saint-Thomas du Louvre, lorsqu'un inconnu l'aborda sur le pont aux cljangeurs et lui remit unbillet écrit sur du papier de cuisine. Il y trouva ces mots, dont Torthographe était trop bizarre pour être rapportée fidèiement :

« Si M. le marquis désire avoir des nouvelles d'un portefeuille qu'il a perdu, il n'a qu'à se rendre sur les huit heures au cabaret du Pélican^dâns la rue des iMathurins. »

Si Puylaurens eût connu le cabaret du Pélican, il aurait su que l'endroit était mal famé; mais, n'en ayant aucune idée, il s'y rendit a tout hasard. Il aperçut en entrant ses trois brigands de la veille, avec leurs plumes jaunes et leurs habits en charpie. Leur chef s'avança poliment de Tair d'un gentilhomme ruiné.

— Monsieur, dit-il, excusez la liberté que j'ai prise de donner un rendez-vous à une personne de votre quahté. C'est une licence que je n'aurais point risquée, si je n'avais de bonnes nouvelles a vous donner d'un portefeuille que vous perdîtes hier sur le chemin de Ruel.

— Vous devez savoir mieux qu'un autre, répondit Puylaurens, ce qu'est devenu mon portefeuille, puisque vous me l'avez volé.

— Votre Excellence, reprit le bandit, a mis le doigt sur le point essentiel de l'affaire. Nous lui avons volé en effet, ses papiers hier soir, et, comme je suppose que M. le marquis en a quelque souci, je m'empresse de le rassurer. Le père Joseph m'ayant donné cette

commande, j'y apportai tous mes soins. Je navais point fait de marché à 1 avance avec ce capucin. La chose n(î me sembhiit pas nécessaire, parce que lEminence grise est le bras droit du premier ministre, au vu et au su de tout le monde. J'exécutai donc le coup à crédit, sans aucune avance de fonds et sans convenir de mon salaire. Les papiers furent a l'instant portés k Ruel et remis au père Joseph. Ce diable d'homme ouvrit le portefeuille, et ny trouvant que des lettres sans importance, il me voulut soutenir que je n'avais pas su vous enlever le bon portefeuille; j'eus beau lui répéter dix fois que vous n aviez rien autre chose sur vous, sauf quatre pièces d'or qui témoignaient de notre exactitude à visiter toutes vos poches, il me répéta que j'étais un maladroit. Le reproche me piqua, et je lui répondis que c'était lui-même qui ne savait point découvrir le secret qu'il tenait entre ses mains. Le père Joseph examina de nouveau les lettres, et, n'y voyant rien à son goût, il jeta le tout au feu; mais il en eut bien du regret, car sur l'un de ces papiers la chaleur fit éclore tout à coup des caractères que la flamme consumait à mesure qu'il naissaient, Auseilôt voilà le capucin a genoux dans les cendres, cherchant à tirer de l'incendie cette pièce intéressante. 11 se brûlait les doigts et criait comme un aigle, en m'appelant k son secours. Enfin comme le papier était presque entièrement brûlé, le père Joseph n'essaya plus de le sauver, et mit son nez au-dessous des flammes pour lire au moins à la volée quelques mots d'écriture.

« — Morbleu! s'écria-t-il, c'est justement la pièce que nous voulions avoir! c'est la liste des conspirateurs! Je vois des noms courir parmi les charbons ardenls. 0 rage! ils mont échappé!

» Une forte odeur de capucin grillé, qui se répandit dans la chambre, me fit sentir quelle importance le père Joseph attachait a ce secret perdu. J'ai pensé, M. le marquis, que ces nouvelles vous ôteraient une inquiétude de l'esprit; c'est pourquoi j'avais hâte de vous les communiquer. »

Puylaurens remercia le bandit de son bon office, et lui donna encore quatre pièces d'or que le drôle mit dans sa poche avec un air de tendresse et de contrition.

— Ah! monseigneur, dit-il en soupirant, votre générosité me pénètre de honte et de regrets. Il me reste une supphcation à vous adresser : nous avons appris ce matin que vous étiez Tami de Monsieur, ce grand prince qui paye bien ses serviteurs!

Les trois vauriens saluèrent le nom de Monsieur comme les dévots celai de Jésus.

— Ce prince si magnanime, reprit l'orateur, est a présent en querelle avec M. le cardinal, et nous aurions bien plus de zèle et d'agrément à le servir qu'à être emplo} es par des gens d'Église et des moines à demi défroqués. Le croirez-vous, monsieur? ce ladre de père Joseph nous a moins donné pour vous avoir dérobé vos papiers, que vous-même a qui nous avons pensé faire du tort! Pour deux affaires, celle de votre portefeuille, et un autre coup de main plus important, le traître a eu l'insolence de nous offrir cinquante écus.

— Ce coup de main, demanda Puylaurens, ne seraitce pas un petit guet-apens qui n'a point réussi?

— Ah! monsieur, reprit le bandit, je frémis en pensant au danger que vous avez couru; mais, par la grâce de Dieu, il vous vint l'heureuse inspiration de vous sauver a travers champs.

— Et ce fut sans doute pour montrer votre joie de

me voir échapper a ce péril que vous tirâtes deux coups de mousquet sur moi?

— C'était pour l'acquit de ma conscience, car alors je ne savais point encore que vous fussiez l'ami de Monsieur, et j'étais loin de supposer qu'un cardinalministre payait comme un chantre de village. Nous avons reconnu que ce cardinal-ministre et son père capucin étaient des pervers en voyant qu'ils mettaient à si bas prix le meurtre, et qu'ils estimaient à cinquante écus la vie d'une personne de votre mérite. Tenez, monsieur, ne pensons plus à ces petites gens. Il n'est bruit a Paris que des belles choses que vous y venez faire. L'on sait à présent que le roi sera forcé de se retirer du monde, comme cet empereur d'Espagne dont j'ai oublié le nom. Monsieur lui succède naturellement, puisque Sa Majesté n'a point d'entants. Vous devenez premier ministre, et si vous ne faites pas pendre le cardinal, votre clémicnce éclatera dès l'origino de votre gouvernement.

— Vous me paraissez parfaitement au courant de la politique.

— En un mot, vous conspirez, M. le marquis. Par grâce, veuillez nous donner de l'emploi dans votre parti. Nous voilà trois hommes bien bâtis, bien armés, les poches vides, mais le cœur plein de courage et la tête farcie d'expédients. Nous portons de beaux noms de guerre,nosvéritables noms ayant achevéleur temps un jour que la justice était de mauvaise humeur. Mes deux compagnons, Petit-écuetQuarante-cinq, font connaître,en se nommant, le prix discret de leurs services; pour un écu par jour, on aie premier, quarante-cinq écus par mois vous assurent le zèle du second. Je suis le capitaine la Pistole, et, pour cette somme à titre de haute

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paye,jevous appartiens en temps depaix ou de conspiration. Ne vous y trompez pas, monsieur, nous sommes gens de probité, car Thomme de bien n'est-il pas celui qui remplit sans reproche tous les devoirs de sa profession? Nous obéissons fidèlement aux ordres de nos patrons, et si dans ce qu'on nous commande il se trouve quelque petite chose dont le ciel ne soit pas content, la faute ne retombe point sur nous, pauvres aveugles que nous sommes, mais sur l'inventeur du méfait, qui en a ordonné l'exécution et en reçoit le bénéfice.

— Cette morale édifiante sied à celui qui la professe et aux heux où nous sommes.

— Cela posé, reprit le capitaine, veuillez prendre en considération la diversité de nos talents. Petit-écu n a pas son égal au monde pour l'enlèvement, Tescalade, la surprise nocturne; Quarante-cinq est habile à vider une poche, comme Votre Excellence la pu remarquer. Voila pour le badinage. 3loi^ je pratique le sérieux : la querelle improvisée, le jarret coupé, le meurtre par méprise, le duel heureux, et cent autres tours utiles et recherchés. Nous sommes bons tous trois a servir de courriers et d'émissaires, à battre les laquais, séduire les servantes et tricher au jeu. Pour les atïaires qui concernent les galères du roi ou la potence, nous avons un tarif aux plus doux prix; le reste est suffisamment payé par notre solde ordinaire. M. le marquis, mettez-nous a l'essai: voulez-vous que Ton vous débarrasse du père Joseph? Donnez-nous la mission de lui tordre le cou.

— Gardez-vous-en bien, malheureux!

— Vous êtes trop bon, Excellence; si vous rendez le bien pour le mal, vous n'y trouverez point votre compte. Qu'importe d'ailleurs un moine de moins sur

terre? N'y en a-t-il pas dix mille autres tout pareils dans les couvents? Si vous avez vos motifs pour épargner ce capucin, qui a voulu vous faire tuer, donneznous quelque autre commission; mais, par grâce, prenez-nous à vos gages, vous vous en trouverez bien. Les gens de notre sorte sont nécessaires dans une conspiration.

— Eh bien! je vous prends à ma solde tous trois Voici mes ordres : vous ne me parlerez jamais et n'aurez point Fair de me connaître. Vous n aurez affaire qu'à mon écuyer, et encore, le soir seulement, dans ce cabaret. Il vous apportera mes instructions et de l'argent. Comme le père Joseph a déjà voulu me faire assassinerje vous charge de veiller, dans votre monde de coupe-jarrets, à empêcher qu'on ne me tende un nouveau piège sans que j'en sois averti. Vous recueillerez en passant ce qu'on dira sur les projets de Monsieur et sur son envie de renverser le cardinal. Ne vous avisez pas démontrer trop de zèle; ne parlez de moi ni en bien ni en mal. Évitez avec soin les querelles, et que je ne rencontre nulle part vos honnêtes visages. Ne paraissez devant moi que si vous découvrez un complot contre ma personne, et si vous apprenez qu'il y ait danger pour ma vie ou ma liberté. Alors seulement vous pourrez vous montrer et vous servir de vos armes, s'il en est besoin.

En passant contrat avec ces vauriens qui l'avaient voulu tuer le matin, Puylaurens ne prévoyait guère qu'ils dussent lui sauver la vie le lendemain. 11 s'apprêtait à donner à madame de Ghevreuse le divertissement de sa conférence du cabaret; mais la duchesse l'attendait avec d'autres nouvelles bien plus importantes.

— Alerte! lui dit-elle, le cardinal veut se faire prendre au piège. Son attaque de goutte est une fei-.Ue. Il s>nferme a Rud par un dépit amoureux. Sa folle passion pour la reine le tient plus fortement que jamais. Le maréchal d'EfBat, Tune de ses âmes damnées, est venu ce matin me dévoiler tous les sentiments secrets du maître. Le cardinal a ressenti une jalousie épouvantable des courses a cheval du garde des sceaux. Lorsque j ai appris à M. d'Effiat que ces galanteries s'adressaient à moi et non à la reine, il s'est écrié : « Vous nous ôtez un dard du cœur. » Notre berger soupirant veut toucher sa bergère par des raisons politiques : « La reine, » nVa dit M. d EiEat, « tombera dans l'oubli et le mépris, si le roi meurt sans postérité. Comment ne comprend-elle pas son danger? 11 lui faut un fils à tout prix. » Il est beau à M. le cardinal, » ai-je répondu, « de s'inquiélerainsi de l'avenir de laFrance, mais ces motifs ont déjà été soumis à la reine, et,puisquelle n'a pas jugé a propos de s y rendre, il faut en imaginer d autres. Je confesse qu il est étrange de voir une femme de ce rang refuser les hommages de son persécuteur, a Cessez ce badinage, » interrompit M. d"Effiat, « il y va de notre vie peut-être. Voici les volontés de M. le cardinal. Vous êtes plus avant que personne dans laconfiance de la reine. Vous lui direz les désirsel les peines de Son Éminence. Je vous en reparlerai chaque jour, et vous porterez mes paroles a cette inhumaine. Je vous ferai la cour publiquement, et, seloti que vous me traiterez bien ou mal, M. le cardinal jugera si la reine lui est ou non favorable. — C est convenu, » répondis-je, « et pour vous montrer tout de suite quels sont les sentiments de Sa Majesté pour M. le cardinal, je vous dirai, mon cher maréchal, que vous ne me

plaisez point, et que je me moque de vos raisons d'État. — Ah! friponne, » s'écria M. d'Effiat en voulant me baiser la main, plût à Dieu que madame Anne fût d aussi belle humeur que vous! » Je Tappeiai insolent, je lui donnai un soufflet, et il courut annoncer a son maître ces heureux préliminaires.

» Maintenant, poursuivit la duchesse, il dépend de la reine de perdre le cardinal. Il n'y a pas d'homme plus aveugle que lui en amour. Si son ingrate lui ordonnait de se promener à la place Royale en costume de Turc ou de rabbin, il y viendrait sur l'heure. Demain, M. d'Effiat doit se rendre a la comédie du Marais pour m'y chercher. Afin d'obéir à la reine, qui me l'a commandé, je l'accueillerai avec indifférence. Il nous fallait une personne sûre qui fût prête, lorsqu'il en sera temps, à donner avis au roi des témérités du cardinal. J'ai pensé tout de suite à l'ambassadeur d'Espagne, M. de Mirabel. Quand je lui en ai parlé ce matin, il s'est d'abord emporté, disant qu'il voulait faire assassiner ce prêtre insensé qui osait vouloir corrompre la sœur du roi d'Espagne; mais je l'ai apaisé en lui prouvant qu'un éclat perdrait tout, et nous avons pris d'autres mesures. 11 viendra demain voir les comédiens du Marais et se rencontrera dans ma loge avec d'Effiat. Je ferai en sorte que notre conversation paraisse suspecte à l'ambassadeur. M. de Mirabel devinera le sens caché de nos propos interrompus avec d'autant plus d'aisance qu'il sait tout, de sorte que je ne passerai point pour avoir trahi le secret, et, quand on verra le roi informé de l'impertinente passion du cardinal, on dira que le pauvre d'Effiat a mal joué son rôle. »

Cette cabale de madame de Chevreuse était savam-

100 PUTLAUREN?,

ment préparée, Le cardinal prêtait le flanc de luimême, et ses ennemis étaient excusés de mettre à profit sa faiblesse par Tingratitude et l'audace de ses projets. Puylaurens, autorisé par son sauf-conduit à se montrer en public, résolut d'aller au théâtre le lendemain pour y jouir d'un double spectacle, car au moyen de ce prologue arrangé par la duchesse, la comédie promettait d'être dans l'auditoire bien plutôt que sur la scène.

La troupe du Marais, étant avertie que la cour devait venir à son théâtre, s'était mise en frais pour que le spectacle fût digne de l'assemblée. Les lumières de la rampe avaient été doublées, on en comptait jusqu'à trente, et les deux bouquets de chandelles étaient fort augmentés, de sorte qu'on avait mis deux moucbeurs au lieu d'un, et encore ils suffisaient a peine à bien entretenir Téclat de toutes ces lumières. Sur les deux côtés de la scène, les banquettes réservées aux dixsept seigneurs étaient restaurées à neuf. Ces places étaient fort recherchées, parce qu'on y était autant regardé que les acteurs eux-mêmes. Les loges, cependant, avaient certains avantages; leur obscurité même favorisait l'illusion du spectateur; on y voyait d'ailleurs les dames de plus près, et les yeux, s'accoutumant bientôt au demi-jour, finissaient par distmguer sans peine tous les visages. On y jouissait donc d'une meilleure perspective, et l'on savait au moins ce qui se passait parmi l'auditoire, tandis que, pour le? gens

PUYLAUUENS. lOi

assis près des acteurs, le reste de la salle était comme dérobé par la nuit. L'ambassadeur d'Espagne avait fait le matin retenir des places et poser des fauteuils dans sa loge.

Dès trois heures après midi, le parterre était rempli; la cour arriva bientôt après, et lencombrement de chevaux et de laquais fut considérable. La duchesse de Chevreuse occupait le premier rang avec madame de Montbazon, sa belle-mère, et madame do Guémené, sa beile-sœur. C'était assurément la plus riche loge de toute la salle en appâts, car pour la santé, la fraîcheur et leclat, ces trois personnes n'avaient point de rivales. Auprès de ces dames, on voyait la princesse de Condé, sœur de M. de Montmorency, accompagnée de la marquise de Rambouillet. Plus loin, la vicomtesse d'Auchy se faisait remarquer en posture de bel esprit, tenant le crayon d'une main et de l'autre la pièce quon allait jouer, pour donner à entendre qu elle y mettrait des notes de sa façon. La tête de M. d'Effiat, sortant par une petite lucarne de Tavant-scène, cherchait du regardmadame de Chevreuse. A quatre heures on frappa les trois coups, et le spectacle commença. On jouait Métîte, comédie du jeune Corneille, poëte nouveau et de grande espérance. Le public aimait fort cet ouvrage, aussi lattention était-elle extrême. Par malheur, la pluie qui vint à tomber produisit tant de bruit, en battant sur la toiture de la salle, qu'on n'entendait plus la voix des acteurs. Des gouttes d'eau passèrent entre les planches mal jointes, et un petit ruisseau coula dans le parterre, ce qui obligea la troupe à interrompre un moment le spectacle. A part ces petits accidents, la représentation fut la plus belle du monde. Après la Mètiteôe Corneille, Jodelet, avec son visage

PllYTAU HEISS. T. I. 7

102 PUYLAUr.ENS.

enfariné, vint jouer une farce de carnaval. C'était le moment pour les spectateurs de causer entre eux et de se faire des visites. Il y avait un fauteuil vide derrière celui de madame de Chevreuse; Puylaurens s'en empara. 11 y était à peine assis, quand M, dEfFiatet Tambassaileur d'Espagne arrivèrent chacun de son côté. On envoya chercher un siège pour M. de Mirabel. D'Effiat, qui avait l'esprit occupé de sa commission, enrageaitde ces cérémonies. Comme Puylaurons était mal en cour, le maféchal voulut passer sa mauvaise humeur sur ce jeune homme, et lui demanda brusquement pourquoi il n'était pas à Orléans, à quoi Puylaurens répondit quil avait quelques gens malappris a corriger avant de partir.

— Je vois ici, dit M. de Mirabel, trois paires d'yeux dont une seule suffirait à retenir Puylaurens malgré toutes sortes de dangers.

— De ces trois paires d'yeux, s'écria d'Effiat, il y en a une pour laquelle j'irais en Chine, si elle me le commandait.

— Peut-on savoir, demanda la belle Montbazon, pour laquelle de nous trois vous êtes prêt à faire ce grand voyage.

— Ce n'est point pour moi, dit madame de Guémené. Le maréchal sait bien que je ne l'enverrais pas seulement à Bicêtre.

— Il n'y a pas de mystère, reprit d'Effiat; tout le monde voit que j'ai le cœur percé d'outre en outre par les yeux de madame de Chevreuse.

— Et jusqu'où iriez-vous pour moi? demanda niadame de Montbazon.

— Jusqu'au Japon, madame, aussitôt après mon re tour de la Chine.

PUYLAl'RENS. 103

— C'est aux mines du Pérou qu'il vous faudrait aller, dit la princesse de Guémené en riant.

Madame de iVIoiilbazon ruinait ses amants.

— Ne faites pas trop parade de votre zèle, dit madame de Chevreuse, car je pourrais vous envoyer en Chine tout de bon, et ne vous en rappeler jamais.

— Hélas! s écria d'Effiat, ne suis-je donc pas plus avancé que cela? cinq années da constance et de discrétion, le sort du monde entier; les plus vastes projets, votre bien même, la sûreté de votre avenir, rien ne peut toucher votre cœur de pierre?

— Rien, répondit la duchesse; vos vastes projets sont empêchés par des considérations non moins grandes. Vous oubliez de quel sang nous sommes, mon cher maréchal, quelle coiffure nou-; portons, et de qui nous sommes fille et sœur.

— Et vous oubliez quelle tête nous avons, reprit d'EfBat. Vous oubliez ce que peut une âme comme la nôtre, réduite au désespoir. Tenez, duchesse, soyons bons amis, et laissez-nous croire que vous vous adoucirez.

— Si famour, dans sa folie, vous donne cette espérance, j'en suis bien aise; mais un cœur royal une fois fermé ne s'ouvre plus.

— Prenez garde, interrompit M, de Mirabel, vous allez audelà de vos instructions, madame la duchesse, et vous, M. le maréchal, je souhaite, pour Thonneurde vos protecteurs, que cet amour si constant et si discret vous ait entraîné jusqu'à l'audace la plus coupable et la plus dangereuse.

— Comprenez-vous rien à ceci? demanda la belle Montbazon.

104 P.ÎYLAUREN?.

— M. l'ambassadeur est plus habile que nous, répondit madame de Guémené.

— C'est que j'ai plus d'intérêt à comprendre bien ce que dit M. dEffiat. Ne sait-on pas que les vastes projets ne lui appartiennent point, et que le sort de l'Europe n"a rien a démêler avec sa prétendue passion pour madame la duchesse?

— Votre secret est surpris, M. le maréchal, ditPuylaurens.

D EfËat parut stupéfait de tant de pénétration. Il voulut donner le change et faire croire qu'il badinait; mais M. Mirabel demeura fort sérieux. Au moment de partir, l'ambassadeur baisa la main de madame de Chevreuse.

— Je ne doute point, lui dit-il, que vos réponses ne soient toujours dignes de la personne que vous représentez et de ce sang dont vous parliez tout à l'heure. Cependant, si on poussait les choses jusqu'à la menace, n'oubliez pas que j'ai deviné l'énigme, et que le monde s'embrasera si je dis un mot.

M. de Mirabel adressa quelques galanteries aux dames, et passa devant M. d'Effiat sans le saluer.

A la sortie du théâtre, Puylaurens vil, a deux pas de lui, dans la foule, l'honnête visage de la Pistolo, accompagné de ses deux amis.

— Que faites-vous ici? lui dit-il sévèrement.

— Monseigneur, répondit le capitaine, jai cru devoir vous suivre, parce que les estafiers d'Espagne sont commandés pour une bagarre. Tous verrez tout à l'heure que je suis bien informé.

Au même instant, >J. dEfïiat, qui était venu dans un équipage du cardinal,- demanda ses gens; des laquais à la livrée de Ruel crièrent:

rUYLAUREN?. 105

— Place au carrosse de M. le cardinal!

— Place au carrosse de Tambassadeur d'Espagne! crièrent les gens de M. de Mirabel.

Les deux carrosses s'avancèrent à la fois et s'entrechoquèrent. Dans ce désordre, un laquais d'Espagne se laissa choir en criant au meurtre! quoiquon ne l'eût pas touché. Six estafiers vinrent à son secours et chargèrent avec furie les livrées de Rue). Ils blessèrent trois domestiques, et le carrosse du cardin;il fut obligé de céder la place à l'autre. M. dEffiat écumait de colère.

— Voilà, disait-il, une affaire dont il sera parlé.

— Si le roi m'interroge, répondit M. de Mirabel, je lui donnerai toutes les explications désirables.

Les dames effrayées se dispersaient comme une troupe d'oiseaux; les unes s'enfuyaient au hasard a travers les rues; d'autres étaient rentrées dansla salle. Les hommes, entendant un cliquetis d armes, tiraient leurs épées sans savoir ce qu'ils en devaient faire. ]\Ld'Effiat,qui était enfin monté dans son carrosse, aper- (;ut Puylaurens par la portière, et imagina de tourner l'orage contre lui :

— A Puylaurens! disait-il; au rebelle! au contumace. Tuez, tuez! le cardinal vous donnera l'absolution.

Un groupe se forma aussitôt, composé de ces gens affamés qui cherchaient alors l'occasion de rendre toutes sortes de services. La Pistole et ses deux hommes se mirent entre eux et le favori de Monsieur en dégainant leurs rapières d'un air si expert et si déterminé, que le zèle des chercheurs de fortune en fut rabattu de moitié. Puylaurens passa devant eux l'épée haute; son écuyer tenait une torche de résine;on trouva au milieu d'une rue fort sombre madame d:» Chevrcuso

106 PIYLIUREXS.

enfoncée dans la boue jusqu'aux chevilles et riant aux éclats. Puylaurens la reconduisit à son carrosse, où il monta auprès d'elle. Les trois estafiers s'élancèrent sur les chevaux de la duchesse, et la retraite s exécuta sans autre encombre.

L'ambassadeur d'Espagne vint à l'hôtel de Chevreuse vers huit heures du soir.

— Les choses sont en bon chemin, dit-il. Ma bagarre du théâtre est un coup de maître. DEffiat ne manquera pas de se plaindre; le bruit ira jusqu'aux oreilles du roi; on me demandera la cause de ce scandale, et j'en ferai un mystère dont l'honneur de la reine ne me permettra point de donner l'explication. Le roi insistera, et, après m 'être laissé prier longtemps, je révélerai dans une audience particulière les intrigues du ministre, son amour et ses projets insolents. Si M. le cardinal se tire de ce mauvais pas, je le tiens pour un habile homme.

Il rétait en effet, et plus encore que M. de ^lirabtl ne l'imaginait. Tandis qu'on soupait à Ihôtel de Chevreuse, en buvant à la chute prochaine du ministre, Richelieu,avertiparM.d'Effiat,étaitdéjaprèsduroi.On ne sut point par quels mensonges il avait prévenu l'esprit de Louis XIII , mais aubout de vingt-quatre heures la foudre éclata sur les têtes des cabaleurs. Le grand maître des cérémoniesvint signifier a l'ambassadeur d Espagne, dans les formes voulues par l'étiquette, la défense de paraître a la cour sans in vitation;la reine mère fut envoyée prisonnière au château de Compiègne; madame de Chevreuse reçut Tordre de se retirer chez elle k Dampierre, et Puylaurens fut averti que, s'il ne retournait auprès de Monsieur, il serait arrêté, malgré son sauf-conduit Quant à l'infortunée Anne d'Autriche,

elle s'aperçut bientôt que lo cardinal poussait l'audace et lo mépris jusqu'à poursuivre ses prétentions amoureuses.

Puylaurens sortait do Paris fort consterné; en passant à cheval dans la rue d Enfer, il rencontra un carrosse tout neuf traîné par six chevaux magnifiques. Ce carrosse s'arrêta, et maître Lopez présenta son visage maigre à la portière.

— M. le marquis, dit-il, si vous aviez voulu entendre raison, vous seriez en aussi bon équipage que moi, au lieu d'aller chercher à trente lieues un asile où l'on ne vous laissera pas de relâche. M. le cardinal ma nommé son trésorier et de plus conseiller d'État.

— Il te nommerait surintendant que tu ne serais toujours qu'un misérable.

— Encore, reprit Lopez, si vous pouviez éviter votre sort! Mais souvenez-vous de mes paroles : Vous serez un jour le surveillant et l'espion avoué de Monsieur. Le cardinal l'a mis dans sa tête, il faudra en passer par là.

— Si tu étais à pied, je donnerais de ma canne sur le dos d'un conseiller d État.

— Voilà, répondit le More, ce que l'on gagne à faire les choses de bonne grâce; on est voiture doucement et on se rit des coups de canne. Vous arriverez, à travers mille périls, au môme chemin que moi. J'ai pris tout de suite le plus court. Adieu, vous savez que vous mo devez cent écus.

— Attends un peu, que je te les paye à linstant.

— Je n'en veux point. Je vous les ferai demander la veille du jour où vous serez arrêté... Bon voyage, M. le marquis.

L'Abencerrage ayant commandé à ses gens de mar-

cher, le carrosse disparut avec la rapidité de l'éclair.

Ainsi finit la première cabale de Puylaurens. On se tromperait si on ne voyait dans ces efforts de la jeunesse active et généreuse que de chétives intrigues de cour. C'étaient de vagues aspirations vers la liberté, dont on ne savait point encore le chemin; c'étaient des préludes a d'autres révolutions plus sérieuses et d^.-s protestations prématurées contre une odieuse tyrannie, dont le remède se découvrit un siècle et demi plus tard. L'ambition avait sans doute une part dans ces intrigues, mais on l'excuse en faveur du danger et en considération de la fin malheureuse des rebelles, qui payaient de la vie leurs imprudences. La bas.-esse et les flatteries ouvraient d'ailleurs une route si facile, qu'on ne peut s'empêcher de savoir quelque gré aux jeunes gens d'en avoir voulu suivre une autre plus périlleuse.

Ce premier échec du pauvre Puylaurens avait été si rude et si complet, que son orgueil blessé ne lui permit plus d'écouter la raison. Il eût été honteux de s'en tenir à cet essai malheureux et de reculer devant une lutte inégale. Dans son dépit, il se piqua au jeu et résolut de mieux faire, en donnant plus de grandeur a ses entreprises.

Puylaurens connaissait trop bien la tête folle de madame de Chevreuse pour s'attacher à elle sérieusement, et cependant, lorsqu'une lettre de M. deMoret lui vint annoncer, le lendemain de son arrivée a Orléans, que la duchesse l'oubliait pour retourner à M. de Châteauneuf, il en eut autant de chagrin que si cette nouvelle eût eu de quoi l'étonner.

Un amant abandonné est chose si commune qu'on en parle comme du temps qu'il fait, et, pour celui qui

FUYl, AURONS. lOJ

est délaissé, la ruine d'un empire n'est rien auprès de son infortune. L'écuyer Férolas,qui tenait registre des soupirs de son maître, aurait eu delà besogne à servir notre héros dans ce moment-là. Heureusement le tourbillon des événements, le despotisme sans sommeil de Timplacable cardinal et les dangers toujours renaissants ne laissèrent point à Puylaurens le loisir de s'abîmer dansles tristes pensées et les regrets amoureux.

En peu de jours, la cour de Monsieur était devenue considérable à Orléans; mais elle ne brillait pas par la qualité. Les aventuriers y dominaient, Le prince souffrait que des inconnus prissent toutes sortes de libertés avec lui; les uns se disaient ses domestiques, les autres ses protégés ou ses amis. Il eut bientôt douze barbiers, vingt tailleurs, autant de chapeliers, et un si grand nombre de marmitons, qu il n'aurait pu les compter. Monsieur faisait bonne chère et dormait d'aussi bon cœur que si le cardinal l'eût oublié. Il raillait fort le roi sur ses fainéantises, car dans ce moment Louis Xiïl consacrait ses journées à faire des confitures et jouer du tambour, ce qui n empêcha pas Monsieur de perdre une semaine entière à s'instruire dans l'art du cordier. M. de la Valette, qui lui apporta des ordres du roi, trouva Gaston un paquet de chanvre a la main, tandis que du Boulay tournait la roue. M. do la Valette ne pouvait s'empêcher de sourire; mais le prince sut

110 PlYLALiŒNS.

profiter de la situation où il s'était laissé surprendre.

— Vous voyez, dit-il, que je ne songe point a incendier le royaume. Les usurpateurs n'ont pas coutume d'apprendre des métiers; si Jean-Louis de Fiesque avait eu le goût de faire des cordes, il n'aurait point mis le gouvernement de Gènes à deux doigts de sa perte. Permettez que je noue ensemble mes trois cordons, et je suis prêt à vous entendre.

M. de la Valette exposa en termes mesurés le sujet de sa commission. Le roi, dit-il, avait toujours pour Monsieur la tendresse d'un bon frère, et le priait de revenir à la cour, lui promettant qu'il y trouverait tous les agréments et honneurs qu'il y pourrait désirer. La seule condition que le roi fît à l'accommodement était de renvoyer deux ou trois confidents qui abusaient de l'amitié du prince et lui donnaient de mauvais conseil?.

— J'ai reçu l'ordre, ajouta M. de la Valette, de solliciter le renvoi de MM. Puylaurens et le Coigneux; mais le roi consentirait a laisser le premier a votre Altesse, en considération de la grande amitié...

— C'est-a-dire, interrompit Monsieur, on considération des petits offices qu'il peut rendre en trahissant mes secrets, car nous savons que le cardinal n'a pas renoncé a lui faire remplir cet honorable emploi. Dites donc à votre maître qu'il a perdu l'esprit de nous venir encore parler de cela. Dites-lui que je suis au désespoir de lui voir assez de crédit pour m'enlever l'amitié de mon frère, et que je méprise également ses menaces, ses avances et ses faux semblants de réconcilialion.

Après le départ de l'envoyé, les choses commencèrent à prendre une tournure fort grave. Le duc d Elbeuf, gouverneur de la province de Picardie, envoya secrè-

PliYLAUUENS. 1^^

icment promellrc a la reine mère de se prononcer pour Monsieur. Le duc de B.llegarde, gouverneur de la Bourgogne, offrit a Gaston d'Orléans de le recevoir a Dijon. L'abbé d'Elbeine, neveu de levêque d Albi, revint dans le même temps du Languedoc, ou il avait obtenu de bonnes paroles de M. de Montmorency, gouverneur de cette province. Le duc Charles de Guise ouvrait aux rebelles les portes de la Provence. Le cardinal s était fait des ennemis de ces grands personnages. Jusqu'au il mars, les promesses, lesoHrcs de service les témoignages d'affection et les encoura- L^ements arrivèrent a Orléans de toutes parts. Monsieur en mettait son chapeau encore plus sur l oreille qu a l'ordinaire, et s'exerçait à commander dans les parades miUtaires. Le capitaine la Pistole lui-même se crovait en passe de devenir conseiller d Etat

Le 12 mars, la cabale reçut le manifeste dans lequel Monsieur était déclaré destitué de son apanage Le Coigneux y était accusé de rébellion, et 1 on y qualifiait Puylaurens de traître. La nouvelle vint en même temps que six mille hommes de troupes, suivis du roi en personne, marchaient sur Orléans. La résistance étant impossible, on ne saurait blâmer Gaston d avoir pris la fuite; il eût mieux fait seulement de ne point laisser voir sa frayeur et de ne pas partir sans avoir achevé sa toilette, car il monta a cheval a demi vêtu, (>t ses chausses ne le rattrapèrent qu'a cinq lieues d'Orléans. Peu de jours après, Monsieur et ses amis arrivèrent a Nancy. ^ .

La famille régnante de Lorraine, qui était peu connue en France, se composait de cinq personnes fort différentes de figure et de caractère. Le duc CharleslV, irrésolu et souple, avec le regard en dessous et la

112 PUYLAl'RENS.

parole mielleuse, réunissait tous les défauts nécessaires pour faire un cardinal de ce temps-là, où les princes de rÉglise furent souvent voués au temporel et volontiers enclins a la galanterie. Le cardinal de Lorraine, son frère, évêque deToul, homme fier, courageux et magnifique, aurait fait un prince régnant de bonne mine. Aîadame labbesse de Remiremont, leur tante, femme dun esprit pénétrant, douée des talents superflus au couvent, eût porté remarquablement une couronne. La princesse Marguerite, sœur du duc, jeune fille douce, pieuse, naïve et d'un esprit un peu court eût fait une abbesse intéressante; cependant, avec ses dix-huit ans, sa fleur de beauté, son humeur aimable et facile, on ne pouvait, en la voyant, souhaiter d'ensevelir tant de grâce sous le voile. Ses vertus étaient de mise dans toutes les conditions, et le mariage lui convenait d'autant mieux, que ses yeux pleins de candeur étaient garants du bonheur de son époux; aussi Gaston d'Orléans devint-il amoureux de cette princesse dès le premier jour qu'il la vit.

La cinquième personne de la famille, madame de Phalsbourg, sœur aînée de la princesse Marguerite, était une femme extraordinaire. Il n'y eut jamais de cœur plus indéchiffrable. Veuve à vingt-cinq ans et lasse du mariage, elle goûtait avec passion le bonheur d'être hbre, et ne voulait s'en départir pour rien au monde. De peur que ses galants ne lui fissent perdre un temps précieux, elle leur épargnait la moitié du chemin. Lorsqu efle s'était compromise pour un de ses adorateurs, elle rachetait cela bien vile par un coup de tète en faveur dun autre. Tout en elle semblait imprévu, mais était en réalité prémédité et rempli de mystère; on trouverait peut-être l'explication de celte

PL'YLAURKNS. 113

Onij^mo vivanU^ en rai)porlanl ses actions, ses mouvements, çcssentimentset ses moindres pensées à l'exereic(i bien résolu de son indépendance, (lliercher à lui plaire av<;e trop d'eUbrls, n'élail-cepas attenter a cette indépendance jalouse, dicter insolemment à son cœur, gêner son choix, et par conséquent donner ombrage l\ sa défiance? De la vient que ceux qui s imaginèrent avoir le plus de titres a ses bonnes grâces n'en reçurent que des mépris. D autres, en lui voyant des manières libres avec les hommes, voulurent en prendre avantage sur sa personne, et demeurèrent stupéfaits d'être repoussés, car jamais femme n"a donné tant de soufflets en sa vie. L'amant favorisé qui eût tenté de la retenir, lorsqu'elle lui échappait, serait devenu son plus mortel ennemi, un ingrat abusant de ses bontés pour faire le tyran. S'il convenait a cette princesse de conserver un ancien ami, tout en rendant justice au mérite d'un nouveau, il aurait été inconcevable, selon elle, que le nouveau s avisât de vouloir chasser l'ancien, ou que le premier osûl témoigner du dépit de voir arriver le second. Par malheur, les femmes de cette sorte plaisent terriblement.

Le jour mémo de l'arrivée de Monsieur à Nancy, l" duc de Lorraine donna le gala et la comédie. Gaston fut traité avec des homicurs mfinis, et, en sa qualité <le favori, Fuylaurens en reçut une large part. Les ntruds dépée, les cadeaux de toutes sortes et les témoignages d'estime lui firent connaître le prix qu'on attachait à son influence sur lesprit du prmce. On n'avait pas besoin de tant de frais, carlnupression que la {trincesse Marguerite pro(hli^it sur le cœur de Monsieur fut très-vive, et on lut bientôt dans les yeux du frère de Louis XIIl que le mariage était résulu.

li't PUYLAL'RF.NS.

L'abbesse de Remiremont, qui avait parachevé 1 education de la princesse Marguerite, permit à sa nièce de se divertir, vu la solennité de l'occasion, et racheta les dissipations de son élève en faisant un carême plus austère. Chaque jour était marqué par quelque plaisir, et la cour y prenait d'autant plus de goût que le but de ces amusements convenait a tout le monde. Un envoyé de France vint troubler un peu les fêtes en intimant a Monsieur la défense, de la part du roi, de s'allier à la maison de Lorraine. Gaston répondit qu'il ne se marierait point sans avoir l'approbation de la reine sa mère, et que, cette princesse étant prisonnière à Compiègne, le roi n'avait rien à craindre. Après le départ de l'envoyé, il ne fut plus parlé de mariage qu'entre les contractants, le président le Coigneux et Puylaurens. Trois mois s'écoulèrent ainsi au milieu des divertissements, et le cardinal disait que Monsieur noyait sou rourroux dans les confitures de Bar.

Gaston d'Orléans faisait l'amour un peu 'a la façon du roi son frère, en entretenant sa belle de chevaux, de fortifications, de cordons de chanvre et de l'art de dresser les faucons a voler la corneille. Ce n'était pas deleur père queces princes avaient appris ces recettes de gahinterie. Senantes et Charnizay, gentilshommes de Monsieur, employaient tous les matins une grande heure à lui rajuster sa chemise et ses habits, de sorte que le fiancé arrivait au palais ducal en assez bon état; mais on avait toutes les peines du monde à obtenir qu'il changeât de toilette pour lesoir. Avec un peu de complaisance, on trouvait que ce désordre était du bel air L enjouement de Monsieur, ses vingt-trois ans et sa qualité d altesse faisaient le reste. Aux approches de Tété, le? divertissements se ralentirent. L'abbessr

PUYLAITRKNS. 115

(le Rcmiremont el le cardinal de Lorraine pliiloso- (thaicnt avec le Coigneux. La duchesse de Lorraine recevait les dames, et Puylaurens jouait au jeu enfantin des iioncliets avec la jjrincesse de Pliaisbourg, tandis (jue Monsieur contait fleurette a sa prélendue. (À' fut alors ([ue le bruit courut d un projet de mariage entre Puylaurens et madame de Phalsbourg. Cependant un motif j)uissant obligeait notre héros à demeurer sur la réserve avec cette princesse; elle aimait un jeune margrave de l'autre rive du Rhin, personnage ridicule et honnêtement laid, qui s endormait en compagnie et obsédait sa maîtresse par une assiduité indiscrète. II ne bougeait d'auprès d'elle, fermait ses gros yeux pendant les parties de honchets et se réveillait aussitôt qu'on laissait le jeu pour la conversation. La princesse la plus brillante et la plus recherchée s'était jetée à la tète de ce grotesipie personnage, et cette dépravation du goût inspirait a Puylaurens uno froideur invincible.

Un soir que le salon de la duchesse représentait le tableau accoutumé, le margrave vint à l'ordinaire s'endormir à côté du guéridon où sa maîtresse jouait aux hunchels, Madame de Phlasbourg ayant tiré du j«H], avec dexiérilé, la pièce (|u"on nonune cavalier, voulut gager que Puylaurens ne prendrait [)ointla reine, et il la manipia en etVet.

— (Juoil dit madame de Phalsbourg, vous ne savez pas enlever la reine comme moi le cavalier? Ne voyez-vous pas que ces pions, croisés et enchevêtrés, sont les embarras d'où elle veut qu'on la dégage? Et ce lourd souverain qui dort à côté d'elle d'un air sot et débonnaire, ne voyez-vous pas qu'il est incapable de la ivienir au milieu de ces épines? Puisque vou-

116 PIYIAURENS.

n'allez point au secours de cette infortunée, ce sera donc moi qui vous apprendrai le moyen simp'e de la délivrer,

iMadamedePhalsbourg enleva brusquement le personnage de la reine et fit remuer les pions, ce qui est, comme on sait, perdre au noble jeu des honchets,

— J'ai perdu la partie, dit-elle en riant; mais les ennuis sont dissipés, la reine est hors d'affaire, et !<' lourd souverain s'éveille trop tard pour la retenir.

Le lendemain, Puylaurens se rendit au palais de Phalsbourg, et personne assurément n'y eût manqué à sa place. La princesse était seule dans ses petits appartements. Elle parut émue en voyant le confident de Monsieur, et, après lui avoir indiqué de la main une place a côté d'elle sur un sofa, elle demeura interdite.

— Je suis heureux, lui dit Puylaurens, de voir la reine des honchets débarrassée de tous ces pions incommodes qui se croisaient autour d'elle; on peut enfin savoir ce qu'elle pense et l'aborder librement.

— Que lui importe, répondit la princesse, si le cavalier est en ivoire?

— Eh! madame, dit Puylaurens en prenant la main de madame dePhalsbourg, pouvait-il èlre autrement, tant que le roi deshonchets dormait entre la princesse et lui? Ce ne sont pas les petits empêcliemenis qui font retenu, on en vient toujours a bout; mais, quand un prince occupe la place, le cavalier fait sagement d'élre d'ivoire pour ne point se brûler à la chandelle. Aujourd'hui c'est autre chose : l'étoile du margrave parait à son déclin. Soufi'rez que je saisisse l'occasion de succéder à ce lourd souverain et de prendre une couronne si belle et si enviée. Dites un mot, et le cavalier se transformera si bien, que nul monarque de la terre

PUYI.AUnENS. 117

no sera prompt, ardent et apte à régner comme ce personnage d'ivoire.

Il niHait pas besoin de dérober, comme Prométliée, le feu de Jupiter pour animer le cavalier du jeu de bonchets; un baiser de la princesse suffisait, et l'uylaurens eut bientôt sujet decroire que l'étoile du margrave était tombée fort bas au-dessous de l'horizon. Ce[)endant le premier mot que prononça madamu de Plialsbourg, en revenant de son trouble, frappa singulièrement notre héros :

— Voilà donc notre mariage manqué! dit- elle.

A force de questions, Puylaurcns ob'int l'explication de ces paroles él ranges.

— Il est juste, lui dit madame de Phalsbourg, que vous connaissiezle fond de ma pensée ; sachez que j'ai une peur effroyable dun second mariage. Vous mo plaisiez depuis longtemps, et depuis hier je vous aime. Le duc mon frère a de l'amitié pour vous; la protection de Monsieur serait d'ailleurs toute-puissante sur son esprit; si donc vous aviez procédé officiellement et demandé ma main, j'aurais eu bien de la peine ànepoinl céder, étant sollicitée de tant do côtés à la fois. Aujourd'hui tout est changé. Me voici ^ otre maîtresse par un coup do tète. Vous n'avez plus besoin des sacrement», et on y regarde à deux fois ii épouser une personne qui se conduit avec tant de légèreté. Du là vient que j'ai agi à dessein en extravagante. J'évite ainsi la chose que je redoute le plus au monde; mais, comme il faut toujours tomber d un danijer dans l'autre, j'ai maintenant une crainte plus grande : vous all( zpeut-ôtro mo mépriser et me faire repentir de ma folie et de ma franchise. J'en serais au désespoir, car ma répugnance pour le mariage ne m'empêche pas dp

5J8 PUYLAURE.NS.

souhaiter que VOUS vous attachiez a moi. Réfléchissez à tout ceci, et, si létrangeté de ma conduite et de mes idées ne vous inspire point deffroi, je compterai beaucoup sur le temps pour regagner votre estime Faites que mon incertitude ne dure pas longtemps, et dites-moi ce soir, en jouant aux honchets ce que vous pensez de moi, et quelles suites vous voulez donner a ce qm vient de se passer entre nous. Quel que soit votre arrêt, je le subirai comme une juste conséquence

de ma folie. , .

En qmttant la princesse, Puylaurens était en proie a des sentiments opposés. Cette révélation smguliere était-elle un système déjà mis en pratique plus d une fois pour déguiser le goût de la galanterie par des idées bizarres, ou bien était-ce pour Puylaurens seiil que la belle avait eu cette imagination f^^^^^^l^^j^f^^;;!;'^^ première hvpolhèse, on courait le risque de . attacher Tune créature capable de faire payer dier quelque lours de bonheur;'dans la seconde, Puy^aur^nsav^ lieu de se croire distingue par-dcbsu. lis autres anlts, et destiné à une place privilégiée la reflexion l'entraînait dun côté, lamour et la van>te de l autre. Le soir, au cercle du palais ducal lorsque le margrave se fut assoupi, madame de Phalsbourg jeta les honchetssur la table, a l'exception du cavalier, qu elle souleva en l'air dune main tremblante.

—Prenez-le, dit-elle à Puylaurens, etdecidez vousmême s'il doit ou non se retirer du jeu

Le cavalier répondit Antoine de 1 Age, est prépare à tout événement ; il sera malheureux, s'il le faut, mais

il en reculera pas.

El Puylaurens lança sur la Ubie le pet>t personnage d ivx)ire, qui alla tomberau plus fort de la mêlée.

Pl'YLAURENS. 119

Il faut admirer la prudence de ceux qui pèsent lo pour et le contre d une affaire de cœur, et savent retenir leurs sentiments s'ils prévoient des embarras ou des dangers. La plupart des jeunes gens n'ont pas tant de sagesse. Quand la passion les possède, ils calculent, dans son intérêt et non dans le leur. Elle dispose de leur fortune et les mène où il lui plaît, souvent à leur perte. Puylaurens, captivé par les charmes de madame de Phalsbourg, se livra si entièrement à sa folie, qu'il oublia les persécutions du cardinal et les motifs qui l'avaient amené en Lorraine. Quant au margrave supplanté, il avait repassé le Rhin, et se consolait à chasser dans la forêt Noire. Madame de Phalsbourg désirait la conclusion du mariage de sa jeune sœur avec Monsieur; Puylaurens donna donc tous ses soins a celte affaire.

Ce mariage fut convenu, et les accordailles se firent pendant une promenade delà cour dans les montagnes de Lorraine el les plus beaux sites qui soient en France. Antoine de l'Age, matin et soir auprès de sa maîtresse, voyait son ivresse partagée. Il répétait souvent a madame do Phalsbourg au milieu des paysages les plus charmants : « Nous ne retrouverons jamais des heun-ssi douces. Cela n'arrive qu'une fois dans la vie. » Ce momentde leurs amours s'écoulait dans un monde fait pour eux el comme étranger au reste de leur exis-

tencc. Ils y sentaient une faveur particulière du ciel, et, quand ils avaient passé de longues lieures à parcourir les sentiers, Puylaurens disait à part lui en regardant la princesse : « Tu m'abandonneras un jour; mais je te défie doublierle temps de notre séjour dans ce pays. «

Tandis que Monsieur et son confident faisaient l'amour dans les montagnes, Louis XIII avait résolu lenvahissement de la Lorraine. Le maréchal de la Force s'avançait en Champagne à la tête d'une armée. Puylaurens était gibier du roi, et la chasse allait commencer. Gaston d'Orléans ne pouvait plus rester parmi des princes qu'il exposait a une ruine complète. Il partit de Nancy, après avoir épousé secrètement la princesse Marguerite; rt fort triste de laisser derrière lui sa jeune femme. Dans les dernières heures qui précédèrent la séparation, madame de Phalsbourg témoigna sa douleur avec l'emportement d'une âme profondément touchée. 11 n'eût tenu qu'à Puylaurens de réfléchir sur la vanité des serments amoureux, en remarquant que la princesse se servait des mêmes expressions que madame de Chevreuse; mais on n'aurait plus qu'à se faire chartreux, si on pouvait douter des larmes d'une personne aimée. Le cœur d'Antoine de l'Age se brisa lorsqu'il monta en carrosse avec Monsieur. En arrivant à Bruxelles, ils y retrouvèrent la reine mère, qui s'était échappée du château de Compiègne. Marie de Médicis pltura en embrassant son fils préféré. L'infante d'Espagne reçut les illustres exilés avec tous les honneurs imaginables, et on se consola un peu en maugréant contre le cardinal et en se préparant à la guerre.

Cependant Puylaurens recevait quantité de lettres de

PUYLAUUliNS. 121

madame de Pliaisbourg; la princesse lui rendait compte fidèlement de ses moindres pensées. Elle parlait avec des regrets profonds de leur bonheur passé; les expressions de son amour devenaient plus passionnées à chuque nouveau courrier; il semblait que le temps de la séparation dût servir à ces amants à mieux connaître combien ils s'aimaient, et que ces contrariétés dussent amener plus tard un redoublement favorable dans leurs sentiments. Madame de Phalsbourg écrivit une lettre datée des montagnes de Lorraine. Elle avait voulu revoir ces lieux enchanteurs; c'était là qu'elhi sentait sa tendresse avec plus de vivacité. Puylaurens apprit de la main de la princesse elle-même qu'un neveu du comte de Guastalla se mettait sur les rangs pour l'épouser; « mais, n'ayant pas fait cette folie pour vous, disait-elle, ne craignez pas que je la fasse pour un autre.

Le jour même où il reçut cette lettre, Puylaurens rencontra le margrave quil avait supplanté. Ce jeune homme venait s'assoupir au cercle de linfante comme à la cour de Lorraine. Aussitôt qu'il aperçut M, de l'Age, il courut à lui et l'aborda de l'air d'un homme sans rancune.

— Eh bien! mon cher ami, dit-il, nous voilà tous deux au même point : vous avez pris ma place, un autre vous succède; mais aussi pourquoi vous éloignezvous de votre maîtresse? Avec une femme comme elle, c'était abdiquer.

~.Je ne vous comprends pas, répondit Puylaurens avec un saisissement mortel.

— Quoi! reprit le margrave, se peut-il que vous ignoriez une chose qui est aujourd'hui un bruit publie? Je vais vous mettre au fait en peu de mots. Vous

savez que le neveu du comte de Guastalla s'était présenté officiellement comme prétendant a la main de la princesse? 11 était appuyé du duc Charles, qui voudrait voir sa sœur se remarier. Madame de Phalsbourg, importunée par les sollicitations de sa famille, a miaginé de trancher dans le vif en prenant tout a coup pour amant celui quon voulait lui donner pour mari. Elle a enlevé ce jeune seigneur un beau soir et Ta conduit dans les montagnes, où ils ont passé une semaine en tête a tête comme deux tourtereaux. Voici une lettre de Nancy qui me raconte cette aventure.

Le margrave tira de sa poche une lettre où se trouvait cette historiette. Malgré les éblouissements qui qui troublaient la vue, Paylaiirens fit bonne contenance, et lui jusqu'au bout la relation circonstanciée de son infortune.

— Du reste, reprit le margrave en riant, cette atfaire ma surpris moins qu'un autre, car c'est, à peu de chose près, ma propre histoire. J'étais venu en Lorraine, l'an passé, avec les mêmes desseins que ce comte italien. Madame de Phalsbourg me prit a part, un soir, et me déroula tout un système fort beau qu'elle a imaginé sur laquestion du mariage et surles moyens à son usaged'évitercet écueil si redouté. Elle se donna brusquement a moi pour échapper à l'enchaînement conjugal, en soupirant da tort qu" elle se faisait dans mon esprit et en se promettant bien de regagner mon estime à force de constance. Ses craintes étaient inutiles; je ne lui avais point retiré mon estime; c'e^t aujourd'hui que je me voiscontraint à la lui refuser.

La déception était deux fois accablante. Les aventures du margrave et du comte italien étaient des copies de celle de Puylaurens. L'échafaudage des espé-

PUYLAtJRENS. i'io

rances et des illusions tombait en poussière, et l'amant trahi comprenait le véritable sens de cette phrase d'une lettre de la princesse : «Toul ce qui s'est passé dans ce séjour est gravé dans mon cœur.» Ces mots allaient à deux adressas. On pouvait les envoyer au comte de Guastalla aussi bien qu à son prédécesseur, et, pour être sincère, la princesse n'aurait eu besoin que d'y ajouter seulement cette parenthèse : (sans distinction de personnes) . L'éternelle fidélité de madame de Phalsbourg avait duré deux mois!

M, de l'Age le père, ayant beaucoup vécu dans les cours, avait souvent redit à son fils qu'il devait être préparé à toutes les déceptions et 'a tous les abandons de la part de deux sortes de personnes, les princes et les femmes. Dans son dépit, Puylaurens donna raison au précepte de son père sur le second point, mais non sur le premier, car il n'avait reçu de Monsieur que des preuves d'une amitié constante et poussée jusqu'à la grandeur d'âme. On verra plustardqu'il lui fallut prendre le rebours de ses opinions, puisque les princes l'abandonnèrent cruellement et que le dévouement d'une femme lui sauva la vie. La philosophie et les préceptes sont de belles choses dans la spéculation, mais, au moment où on les appelle à soi, ils sont d'un faible secours. Le pauvre Puylaurens fut si remué par cette triste dérouverte, qu'il en tomba malade. Après quatre jours de fièvre, il voulut accabler de reproches la perfide, et il écrivit k cet effet une demi-douzaine de lettres qu'il finit par jeter au feu en se décidant a garder le silence. Comme l'ordinaire de Lorraine continuait à lui apporter des épîtres passionnées dont chaque parole était un mensonge, ledégoûtetle mépris lui prêtèrent un secours salutaire, et la princesse contribua

124 PUYLAUUKxNS.

fort à le guérir par les expressions mêmes de sa tendresse.

Le capitaine la Pistole entra un matin dans la chambre de Puylaurens.

— iMonsieur, lui dit-il, jai déniché dans un cabaret un envoyé secret de la France qui va demander à vous parler. J'ai vu cette figure- là parmi les gens de M. le cardinal, a Rucl. Ne vous y fiez pas; ce pourrait bien être un assassin. 11 prétend avoir deux mots à vous dire de la part d'une nièce de Son Éminence.

— Une nièce! sécria Puylaurens; c'est mademoiselle de Pont-Château. Cherche-moi bien vite cet envoyé et conduis-le devant moi.

Un cœur encore saignant de sa blessure est bien plus facile à toucher que celui dont lamour s'est éloigné depuis longtemps. Le souvenir de son amie denfance se réveilla dans l'esprit de notre héros. La passion trompée ne demandait qu'un autre objet plus digne d'elle pour se ranimer. Toutes ses espérances se tournèrent a la fois vers l'image naïve de la jeune fille, qui pensait assez a un ancien ami pour envoyer un de ses domestiques le chercher si loin. Que de peines avait dû prendre la pauvre enfant, que de combats elle avait dû éprouver avant de se résoudre a une démarche si imprudente! En un moment, l'imagination du jeune homme brûla de mille feux, et il se donnait à lui-même Tabsolution de son infidéhté avec une complaisance admirable. Puylaurens tremblait que ce vaurien de la Pistole ne lui eût fait un conte. Il fut bientôt rassuré en voyant entrer chez lui le capitaine, accompagné de son agent déguisé. C'était, en effet, un domestique de Ruel.

— M. le marquis, dit cet homme, je vous suis en-

PIYLAURENS. 125

voyé par mademoiselle de Pont-Chûtcau pour vous dire ces mots seulement : Vous avez donné a la nièce de M. le cardinal une bague en signe d'amitié, et il a été convenu que cette bague vous serait rendue si vous changiez de sentiments. IMademo'selle, ayant appris par la renommée vos amours avec la princesse do Plialsbourg, vous rend votre présent et vous dégage de vos serments pour le repos de votre conscience.

La guerre civile de 4 632 a été tant de fois écrite, que nous n'avons garde de la raconter ici. Nous en dirons seulement un épisode particulier. Au printemps, la petite armée de Monsieur se trouva prête à entrer en campagne. Elle se composait de cinq mille cavaliers de bonnes troupes, tant Français que Croates. Quant aux compagnies de Napolitains, elles comptaient plus d'aventuriers, de pillards et de poltrons que de véritables soldats.

Pour no point rester en arrière avec le cardinal, Gaston d'Orléans publia un manifeste où il le déclara j)erturbateur du repos public, persécuteur des honnêtes gens et tyran insupportable à la France entière.

Au mois de juin, Monsieur passa sur le sol français par la petite ville d'Andelot, d'où le manifeste fut daté. Son armée descendit hntemont en Bourgogne, où le duc d'Elbeuf ramassa quelques troupes; elle traversa ensuite leGévaudan, une partie de la Provence, et se

126 PLYLAURENS.

dirigea sur le centre du Languedoc, où Tat tendait le duc de Montmorency. Pendant ce temps-là, le roi avait mis sur pied trois armées différentes : Tune, commandée par M. d'Effiat, surveillait la Lorraine pour s opposer aux envois de troupes; la seconde, sous les ordres du maréchal de la Force, suivit les rebelles jusqu'à Beaucaire; la troisième, commandée par M. de Schomberg, marcha au-devant deTennemi par Limoges et Albi. Le roi vint attendre l'événement à Lyon, accompagné dune petite cour de favoris ennuyés et de joueurs de guitare, tandis que M. le cardinal, menant avec lui la reine et tous les grands seigneurs, descendait vers Angoulême et Bordeaux en équipage de monarque.

M. de Montmorency avait le visage, les airs, le geste et toutes les apparences d un grand capitaine; il ne lui en manquait que le génie. Son regard fier annonçait une âme héroïque. A le voir agir, manier ses armes et son cheval, il était impossible de ne pas le prendre pour un homme appelé à commander;mais, aussitôt qu'il ouvrait la bouche, on était saisi d'étonnement en découvrant le vide de cette belle figure, qui se mettait à balbutier, parlant avec une incohérence incroyable, demeurant court à chaque phrase et suppléant au mot qui lui manquait par des mouvements de bras. On avait souvent peine à s'empêcher de rire, tant la première impression différait de la seconde. Ce noble seigneur montrait sa générosité et son courage, qui sont si nécessaire* à un conspirateur, de façon à ravir 1 imagination. Il poussa ces deux vertus jusqu'à la folie;la première lui donna un ascendant considérable sur le peuple, la seconde causa sa mort. M. de Montmorency fut un héros par son caractère.

mais par son esprit il demiiura au-dessous du commun. L'exaltation insensée do son orgueil ne lui permettant pas de reconnaître la raison, il n'y avait ni vérité ni bon sens qui pussent pénétrer jusqu'à lui. L'évidence même n'était à ses yeux qu'une contradiction qui le mettait en fureur. Il semblait qu'il n'eût besoin que de se montrer pour anéantir une armée, comme ces paladins invincibles des romans a la mode; aussi fut-il un grand homme pour les fenmies, auxquelles il tournait la léte parle seul prestige de son nom et parce qu'elles préfèrent un néant dans une enveloppe brillante à la réalité solide sous une laide écorce. Dès le premier jour de sa jonction Gvec l'armée de Monsieur, le noble duc voulut commander ii tout le monde, sans égards pour MM. d Elbeuf et de -Moret, qui étaient tout au moins aussi bons guerriers (jue lui. Quant à Puylaurens, il le prit en aversion et l'accusa d'avoir mal conseillé Monsieur en le laissant entrer en campagne plus tôt qu'il n'avait été convenu. Il ajouta que son épée seule valait dix mille hommes et qu'il réparerait les sottises de ce favori. Monsieur, qui commençait 'a trouver ce style fort impertinent, eut pourtant assez d'empire sur lui-même pour éviter une (|uerelle qui eût ruiné ses affaires. M. d'Elbeuf quitta la partie en prenant le commandement du corps darméeenvoyéà Beaucaire contre M. de la Force. Le comte de Moret lit preuve d'un bon caractère, et ne demanda ([lie l'occasion de combattre. Tuylaurensdemeuia seul pour supporter les bourrasques, mais il ne s'en troubla point- En arrivant auprès de Castelnaudary, le conseil de guerre s'assembla. .Monsieur avait pris une contenance grave à laquelle on reconnut qu'il senîait l'obligation

OÙ il sérail d'user de son aiUorilé. Il imposa silence à BloL et du Boulay au premier mot plaisant qu'ils s'avisèrent de dire. Le comte de Brion, Chaudebonne et Goulas se tenaient auprès de lui avec les capitaines étrangers, à qui Monsieur témoignait beaucoup do déférence. Le Coigneux, pour la première fois depuis son départ d'Orléans, avait quitté ses armes et ses habits de cheval pour reprendre son justaucorps do magistrat. L'assemblée perdit un moment son sérieux en voyant ce coureur d'aventures redevenu président à mortier à l'occasion d'une bataille; mais Monsieur coupa court aux rires en réclamant le silence. On sVlait réuni dans une petite grange et assis en cercle sur des bottes de paille.

— Messieurs, dit Gaston d'Orléans, vous savez comm^' moi que d'eftbrts et de peines il nous a fallu prendre pour assembler une armée, quel chemin il nous a fallu parcourir pour l'amener jusqu'ici. Vous devez comprendre facilement que la perte d'une bataille nous ruinerait, tandis que pour les gens du cardinal une déroute ne serait pas sans remède. L'ennemi a trois armées à sa disposition, et pourrait en lever unequatrième, s'il en avait besoin. Nous, aucontraire, nous ne possédons qu'une ressource, nous la devons par conséquent ménager; c'est à sa conservation que nous devons aviser, et la prudence est donc ce qu'il convient d'appeler à notre aide dans ce conseil.

Le duc de Montmorency employa un gros quart d'heure à dire qu il n'avait point encore songé à ce qui arriverait s'il était battu, par la raison que son dessein était, en pareille rencontre, de mourir sur le champ de bataille. Cette noble résolution l'échauffant

par degrés, ses idées se brouillèrent dans sa têtelorsqiril ajouta :

— Pour moi, j'ai fait comme ce grand général espagnol qui incendia magnifiquement toute uneflotteet n en laissa pas échapper un seul navire, portant luimôme la torche à la main et mettant le feu aux voiles et cordages.

— Je n'avais pas ouï dire, s'écria M. de Moret, que vous eussiez incendié une flotte.

— C'est que vous ne comprenez pas le beau de ma citation, reprit le duc. Cet homme qui détruisit tous ses navires avait, autant qu'il m'en souvient, une âme si magnanime, que le poëte Théophile, l'un de nos plus beaux esprits, rappelle ce trait dans ses vers a l'occasion dun autre héros doué d'une âme non moins grande.

— Que n'ai-je lu ces vers de Théophile! dit M. de Rîoret, je pourrais vous comprendre.

— M. le duc, dit Gaston d'Orléans, cite l'exemple de Fernand Cortez qui, arrivé en Amérique, brûla ses vaisseaux, pour ne laisser à ses soldats d'autre salut que la conquête du nouveau monde.

— Le voila trouvé! s'écria M. de Montmorency ; c'est de Fernand Cortez que je voulais parler. En disant que j'ai incendié une (lotte, je n'entendais pas avancer que j'eusse véritablement détruit des vaisseaux. Mes exploits sont connus, etje ne me vante point de ce que je n ai pas fait, bien que je fusse aussi capable qu'un autre de mettre le feu a des navires. 11 fallait chercher dans mes paroles un sens...

iVl. de Montmorency, ne trouvant pas le mot, remua les bras avec tant d'éloquence, que tout le monde devina sa pensée.

— Un sens figuré, ajouta Monsieur.

1^0 PlYLAUlŒiVS.

— Votre Altesse m'a parfaitement compris, reprit le duc, et non pas M. de Moret.

— Pour moi, dit le comte de Moret ,piqué de cette marque,je ne vois point ce que vient faire ici Théophile avec ses poëmes. Si vous avez incendié les flottes du roi en imagination, j'ai aussi, dans mes pensées, mis le feu aux quatre coins du monde, conquis cent royaumes, défait trente armées et étranglé M. le cardinal. Nous sommes-nous assemblés ici pour conter nos rêveries? Attendez un peu, je vous vais dire mes songes de la nuit passée.

Les capitaines allemands se regardaient avec stupéfaction et secouaient leurs têtes grises en écoutant cette discussion. Le commandant de lartillerie, vieux soldat espagnol fort aguerri, demanda heureusement la parole, à l'instant où M. de iMontmorency devenait rouge de colère, et s'apprêtait à répliquer.

— Messieurs, dit le commandant, la question quil me semble nécessaire de résoudre avant tout, c'est de savoir s'il faut ou non livrer bataille. Il m'importe fort d'avoir des ordres 'a ce sujet, car j'ai des dispositions à prendre cette nuit, si nous devons nous attendre à un engagement pour demain.

— Eh! répondit le duc, pourquoi sont faites les armées, si ce n'est pour se battre? Que vient-on chercher en face de l'ennemi, si ce n'est l'occasion de l'attaquer.

— Bien dit! s'écria M. de Moret; cette fois nous sommes d'accord. Puisque nous voici en face de l'ennemi, montrons quel sang nous avons dans les veines. Je veux pénétrer si loin au miUeu de ces valets, que l'on me reconnaisse pour le fils du feu roi et de Jacqueline de Bueil.

PUYLAURENS. l3l

— Madame votre môre, reprit le duc,, a les plus belles mains que je connaisse.

— Et le cœur bien placé, monsieur.

— Je n'en doute pas.

— Et vous verrez bientôt si je suis son digne lils.

— Messieurs, dit le président de Coigncux, vous avez ri de moi parce que j e suis en habit de magistrat; mais on ne vous prendrait pas a cette heure pour des capitaines réunis en conseil de guerre.

— Pour qui donc nous prendrait-on, s'il vous plaît? reprit M. de Montmorency; pour des robins comme vous? Attendez à demain, et vous reconnaîtrez la distance de votre profession a la nôtre.

— Mais, dit Monsieur, il n est pas décidé que nous combattrons demain, c'est précisément la-dessus que nous délibérons. Sommes-nous en mesure de livrer bataille? le pouvons-nous avec avantage? Convient-il mieux d'attendre M. de Schomberg que de l'attaquer? Telles sont les questions auxquelles il faut répondre.

— Il convient de se battre quand on est a une demilieue de l'ennemi, dit M. de ûlontmorency. J'ai livré bataille rangée à Veillane. Laissez-moi le soin de conduire les opérations.

— Volontiers, M. le duc; faites-nous part seulement de vos plans, afin que nous en connaissions l'esprit et que nous vous puissions prêter notre concours.

M. de Montmorency répéta dix fois :

— Voici ce que je ferai... voici comment jem'y prendrai... je sais cela sur le bout du doigt.

Et il ne put rien imaginer de raisonnable. M. de Moret voulut Taider de ses lumière*, et répéta comme lui :

132 rCYLAURENS.

— Si nous disposions nos troupes de la façon que je vais vous dire?...

Et il ne lui vint rien à l'esprit. Puylaurens fit signe au commandant de l'artillerie de faire le souffleur de cette comédie.

— Nous avons derrière nous un bois, c'est le point désigné par l'expérience pour y placer...

— L'infanterie, interrompit le maréchal.

— L'artillerie, dit le commandant.

— L'artillerie appuyée par linfanterie , reprit le duc.

— Nous appuierons en effet ce centre avec l'infanterie divisée en deux corps; la cavalerie masquera les canons et fera l'escarmouche pour attirer l'ennemi en plaine. Si elle y réussit, elle s'écartera pour nous permettre de tirer; si elle n'y réussit point, il n'y aura pas de bataille générale, et nous demeurerons dans nos retranchements.

— Vous avez dit mon pian, s'écria M. de Montmorency; vous êtes un habile homme.

— Votre projet me paraît sagement conçu , M . le duc, dit Gaston d'Orléans. A présent distribuons les rôles. Il faudrait une personne prudente et de sang-froid pour conduire la cavalerie et commencer l'escarmouche.

— Je m'en charge, dit le maréchal.

— Par grâce, s'écria M. de Moret, laissez-moi ce soin.

— A mon sens, reprit Monsieur, ce ne devrait être ni l'un ni l'autre; vous avez tous deux trop d'emporter ment. Vous êtes d'ailleurs les chefs de 1 armée, et, s'il vous arrivait quelque malheur, ce serait fait de la confiance (le nos troupes. Il ne faut {)as compromettre ainsi le succès.

— Mordicu! s ecriaM.de Montmorency, on ne m empochera point (Je f.iire le coup de pistolet avec !es avcinLpostes, (juand j'y devrais aller ycompagné seulement de mon écuyer.

— Ni moi, (lit M. de Moret, quand j'y devrais aller sans (^Tuyer.

— ruis(iue vous le voulez absolument, reprit Monsieur, vous irez donc tous deux reconnaître les positions de l'ennemi avec les cinq cents cavaliers polaques de ma garde particulière; mais n'oubliez point nos conventions : si M. de Scliomberg ne quitte pas ses retranchements, vous vous bornerez à l'escarmouche et ne chercherez point à provoquer un engagement général sans que nous ayons de nouveau tenu conseil de guerre.

— .!(! le sais de reste, puisque c'est un plan (Je mon invention.

— Ne vous fâchez pas, dit le prince, si je redoute un peu votre impétuosité. Quoique ce plan soit imaginé par vous-même, soulTrez que mon aide de camp. M. de Hieux, vous accompagne et demeure au{)rèsile vous [)endant Paction, pour vous rappeler ce que vous m'avez promis, si l'ardeur du combat vous emporte.

— Clomme il vous plaira; la compagnie de M. de Rieux ne me généra point.

Le maréchal et M. de Moret dirent cent rodomontades (lui ne donnaient pas grande confiance dans leur modération, après quoi le conseil fut terminé par un petit souper qu'on mangea gaiement en raillant le cardinal et ses fidèles.

Le lendemain, au ponit du jour, Gaston d'Orléans avait les mains tremblantes en attachant les agrafes de son justaucorps, et son visage paiaissail un peu pAle; mais PI Ti Al iiiws. r.i y

cette émotion ne lui dura qu'un moment. On sonna bientôt après le boute-selle.

Yi}]. (le Moret et de Montmorency, qui venaient d'enfuurclier leurs chevaux, étaient déjà si animés par 1 idée du combat, qu ils entendirent a peine les remontrances du prince, et il faut dire qu ils avaient tous deux les mines les plus belles et les plus guerrières du inonde. Comme ils s'apprêtaient à partir, on amena dans le camp M. de Cavoie, capitaine des gardes du cardinal, qui venait faire des propositions d'accommodement. Au premier mot qu'il prononça, Monsieur Tinterrompit avec une véritable majesté.

— Cavoie, il est trop tard. Je m'abaisserais devant toute mon armée, si je t'écoutais dans ce moment où mes cavaliers ont le cheval entre les jambes et l'épée au poing. Tu ne saurais venir de la part du roi, qui est 'a Lyon, et mes oreilles sont fermées pour toujours, comme mon cœur, à ce prélat insolent qui ta envoyé vers moi. Dis-lui en quelle disposition tu nous as trouvés. Retourne d'où tu viens. Mon avant-garde te servira d'escorte, et ses pistolets annonceront 'a M. de Schomberg la réponse de ton ambassade.

M. de Montmorency, étonné de ce langage, se jeta 'a bas de son cheval et vint presser la main de Monsieur.

— Quelle injustice, dit-il, ne vous ai-je pas faite au fond de mon âme en ne tenant pas assez compte de votre sagesse, et en regardant votre prudence comme l'ennemie de ma gloire! A présent que je connais votre cœur, je me sens pénétré d'un respect infini pour vos volontés, et dune admiration extrême pour votre personne. Si nous ne réussissons pas dans notre entreprise, ce sera une consolation pleine de douceur pour inoi que de mourir 'a votre service.

PUYLAl'RENS. 13.3

— Embrassons-nous, mon cousin, répondit Monsieur, et que Dieu vous accompagne!

^ En voyant ces deux personnages se donner ainsi l'accolade, à mille pas de l'innemi, comme deux frères^ d'armes, qui donc eût osé soupçonner l'un d'eux denavoir pas autant de courage que 1 autre? Puylaurcns lui-même, qui tenait la clé du caractère de Monsieur, n'aurait pas su dire, dans cet instant, SI la solennité deThcure el du lieu n'avait pas élevé ce prince au niveau du héros qu'il pressait entre ses bras. A force d'intelligence. Monsieur savait suppléer aux vertus qu'il n'avait pas, et, dans celte rencontre, il se donna de si bonne foi l'apparence du couragc'qu'il croyait lui-n,éme en éprouver les élans et l'émotion

Aussitôt que les cavaliers furent partis, Gaston rentra dans le bois où le gros de l'armée avait établi ses retranchemenls, et se i)laça derrière rartillerie.

Lesayant-postes de lennemi étaient si proches qu'en

moinsdunquarld'heureractions'engagea.Onenlendait les Jeux de mousqueterie sur l'aile droite. Monsieur fut averti que M. de Moret s'était jelécomme un fou dans un delachemenl de mousquetaires du cardinal, etqu il avait reçu trois ou quatre blessures, dont une paraissait mortelle. On le rapportait sur une litière de branches d arbres Pendant ce temps M. de Montmorency entendant le feu a l'aile droite, tourna du côté où était ic bruit ,et donna dcins un large fossé «pi'il réussit à fran^

135 PLYLAURENS.

chir, suivi de cinq officiers seulement. Il tomba au milieu des ennemis, en tua un grand nombre, fit des prodiges, et finalement fut obfigé de se rendre. Il était couvert de blessures. Ces nouvelles arrivèrent une à une. Le commandant de Tartillerie aborda Monsieur.

— Je pense, lui dit-il, que Votre Altesse va changer les ordres. Le plan adopté au conseil d'hier n'est plus de saison, à moins qu'on n'abandonne M. de Montmorency. Nos canons sont bien montés; les chevaux sont tous frais; en un moment, nous pouvons être au bord du fossé, et balayer le champ où se retranchent les mousquetaires. L'infanterie peut tourner lennemi sur les deux ailes et engager Taction avec avantage. Voyez s il convient à Votre Altesse de livrer bataille générale, ou de laisser périr le duc de Montmorency.

— Attendez, répondit le prince, je vais y réfléchir. Monsieur se mit à courir éperdu à travers le bois, et vint s'appuyer haletant contre un arbre.

— Au nom de votre honneur, lui dit Puylaurens, ne courez pas ainsi avec cet air troublé! Vous allez donner des doutes sur votre courage.

— Les malheureux! sécriait le prince au désespoir; ils ont tout perdu! Que faire à présent?

— Vous avez entendu ce que vous propose ce vieux sergent de bataille qui connaît le métier. Donnez un ordre, et nous pouvons encore sauver M. de Montmorency en gagnant la victoire.

— Et si nous sommes battus?

— Eh bien! ce sera le moment de mourir avec nos amis.

— Non, dit Monsieur avec une angoisse effroyable, je n'y suis point préparé. Je ne comptais pas me battre aujourd'hui. Vous ne me proposez que des partis im-

PlYLAIJRÎiNS. 137

prévus. C'est impossible; je ne puis marcher k Tennemi dans ce moment. Écoute-moi, Puylaurens : crois-tu qu'on ait remarqué mes craintes? crois- tu que je sois déshonoré? Si tu le crois, donnons Tordre d'attaquer, et comme je sens que j'achèverais de me perdre pendant l'action, jure de m.e tuer d'un coup de pistolet par derrière au moment où je n'y songerai point, car je veux sauver ma réputation.

— Ne parlez pas ainsi, Monsieur, dit PuyUiurens avec force; vous ne vous connaissez pas vous-même. Vous êtes un homme de courage, et personne ici n'oserait penser le contraire.

Le prince saisit son confident parla main, et lui dit à l'oreille avec un accent que rien ne saurait décrire :

— C'est toi qui ne me connais point.

Il n'y avait plus rien de bon à espérer. Puylaurens se retourna vers le groupe des officiers.

— Messieurs, leur dit-il, Son Altesse, au désespoir dumalheurde MM. de Moret et de Montmorency, voulait risquer toute son armée pour essayer de les secourir; mais je lui ai représenté que la folie de ces deux vaillantes personnes ne devait pas entraîner la perte de tant de monde et la ruine de tout un parti. Nous ne quitterons pas nos retranchements.

Le cœur d'un homme faible est un problème. Si on eût exécuté ce qui était convenu, et que la bataille se fût engagée selon le plan concerté d'avance, il est certain que Monsieur aurait gardé sa contenance noble et belliqueuse au milieu du danger. La petite provision de courage qu'il avait amassée le matin en se levant l'aurait conduit jusqu'à la fin de l'action; mais, des circonstances nouvelles et précipitées ayant jeté le désor-

138 PI3YL\UREN<5.

drc dons ses f-sprits, les rouages qu'il avait montés k grand'peine se relâchèrent tout à coup, et il retomba au-dessous de lui-même.

La bataille de Castelnaudary ne méritant que le nom d'escarmouche, M. de Montmorency une fois prisonnier, le maréchal de Schomberg se garda bien démarcher contre les rebelles. Son intérêt n'était plus de combattre. On apprit dans la nuit qu'il s'éloignait. Monsieur voulut se retirer àBéziers, et, pendant ce court trajet, la désertion se mit parmi ses troupes. De fausses alarmes circulaient dans les rangs. Pendant la retraite, cinq mille hommes d'infanterie se trouvèrent réduits à quinze cents. Monsieur, se sentant perdu, tombait dans un état qui eût fait honte à une femme. Il ne se montrait plus, ne tenait plus de conseils, et ne disait plus que des mots incohérents, comme dans le délire de la fièvre. Le dixième jour, M. d'Aiguebonne vint k Bézierspour parler à Monsieur de la part du roi; le onzième, M. de Bullion arriva portant les propositions de M. le cardinal. Les négociations commencèrent, et par conséquent ce fut le tour des favoris de Gaston à trembler.

Monsieur n'eut pas assez d'empire sur lui-même pour dissimuler sa joie en comprenant que sa vie, sa fortune et sa liberté étaient à l'abri de tout danger, et que son honneur et ses amis seulement seraient sacrifiés. Lorsque d'Aiguebonne l'eut assuré que le roi le tenait toujours pour son bon frère, et lui rendrait volontiers sa tendresse a la condition de ne plus sortir du royaume et de ne plus écouter de mauvais conseils, le prince laissa échapper cette parole de sinistre présage :

— Je m'en tire à bon marché.

Il demanda ensuite si son frère composait toujours

PUYLA.IIRENS. 139

d(; la musique de chapelle, et s'il aimait encore U faire des confitures.

Le roi, ayant le champ libre, avait quitté Lyon avec sa petite cour, et s'approchait de Béziers en recevant les clés de toutes les villes insurgées. Il fuisait le voyage le plus plaisant du monde. A son entrée dans îo pays'rebelle, on commençait par pendre ou décapiter le commandant de la place, et puis le roi s'informait s'il y avait du raism, du fruit mûr ou quelque production particulière du sol en herbages et légumes, il en commandait un plat pour son dîner, jouait de la guitare en attendant le repas, et se couchait k huit heures du soir, pour recommencer le lendemain. 11 assaisonna ses matinées de pendaisons à Pont-Saint-Esprit, à Beaucaire, Uzès, etc. Le chevalier de Gavestan, le vicomte de TLstange et d autres gentilshommes de province furent ainsi viMulangés dans ces délassements royaux. Monsieur ouvrait fort les yeux en écoulant l«s récits de ces exécutions. 11 se rappelait que le roi avait accablé de caresses MM. de Vendôme, qui étaient ses frères, au momeni de les envoyer au donjon de Yincennes; il rélléchissait au dépit secret de Louis XIII de n'avoir pas su donner un dauphin a la France; il connaissait bien la jalousie du roi, i^ui ne pouvait sup- ()orter l idée de considérer son frère comme liiéritier du trône. Sans oser avouer ses craintes, Monsieur .songeait que sa mère était une Médicis. Les douces paroles apportées par d'Aiguebonne n étaient-elles pas un piège? et n'usait -on pas envers le frère du roi de la même dissimulation qu'envers MM. de Vendôme? Une contradiction que le prince remarqua dans le langage de l'envové redoubla ses frayeurs. D'Aiguebonne n'avait point encore parlé du mariage de Monsieur avec

1[\Q PLYLAURENS.

la princesse Marguerite. Il lui échappa un matin de dire que cette alliance serait pour saiMajesté la chose la plus déplaisante du monde, et que Monsieur serait bien plus assuré d'obtenir son pardon, si le mariage n'était pas conclu. La conséquence qui ressortait naturellement de cette parole était que Gaston ne devait point espérer de pardon, si au contraire le mariage avait été célébré. Les amis de Monsieur reconnurent l'effet que ces sombres aperçus produisaient sur l'esprit de ce prince en le voyant demander des bottes de cheval et s'informer s'il avait dans son écurie quelque bête excellente pour la course et le voyage.

Cependant, le 19 septembre 1632, une estafette arriva et remit à M. de Bullion de nouvelles instructions du cardinal. On promettait à Monsieur sa grâce entière, s'il pouvait jurer que son mariage avec la princesse Marguerite n'était pas célébré. Gaston d'Orléans leva la main et jura qu'il n'était pas marié.

— Puisqu'il en est ainsi, dit M. de Bullion, Votre Altesse n'a rien à craindre; le passé est oublié en ce qui la concerne. Occupons-nous maintenant de ses amis : le duc d'Elbeuf aura son pardon, M. le cardinal s'y engage; quant à M. de Montmorency, on ne veut pas même que vous parliez en faveur d'une personne prise les armes à la main.

— J'en parlerai pourtant, dit Monsieur; mais que deviendra Puylaurens?

— Les nouveaux ordres de M. le cardinal lui sont favorables. On ne le retire point de la maison de Votre Altesse. On lui accorde sa grâce, à de petites conditions dont un autre courrier l'instruira. Voici une lettre pour lui que j'ai trouvée parmi mes dépêches. Je ne sais de qui elle est. Peut-être y verra-t-il à quelle cir-

PUYLAURENS. IZjl

constance il doit cet adoucissement dans la colère de M. le cardinal. Lisez cette lettre, Puylaurens, et préparez-vous à jouer votre personnage.

—De quel personnage entendez-vous parler?— Vous saurez cela demain. Commencez par manger le miel et lambroisie; plus tard il faudra boire le plus amer.

Puylaurens rompit le cachet de la lettre et regarda bien vite à la dernière page. II y trouva cette signature ; « Marguerite de Pont-Château. »

« Mon pauvre chevalier, écrivait la nièce du cardinal, j ai la tête perdue. Je ne sais où je suis; mais je crois que je viens de vous sauver la vie. Tâchons de procéder avec ordre et méthode, comme disent ces prudes femmes dont vous m'avez vue llanquée. Je no vous gronderai point de vous être brouillé avec mon oncle et d'avoir rejeté mon amitié bien au-dessous do vos ressentiments. Ce sont des choses politiques et vous savez que je n'y entends rien. Ce qui est abominable -d vous, c'est de m'avoir manqué de fidélité. Vous n'étiez hé à moi que par des badinages; mais j'avais pris ces badinages au sérieux. Quand j'ai su vos amours avec une étrangère, je n'ai^point dormi de quatre nuits, et je vous ai renvoyé votre bague en maudissant le temps si doux de notre enfance. Voyez de quelles horreurs vous êtes la cause! Le mal que vous m'avez fait vous a été rendu, car je sais à présent que votre maîtresse vous abandoime. Vous pouvez juger de mes peines par les vôtres.

» Depuis la bataille de Castelnaudary, toutes les dames accourent en procession se jeter aux pieds de mon oncle pour lui demander la grâce de M. de Montmorency. Ce héros a aimé bien du monde, à ce qu'il me paraît. Madame de Guémené est venue de Paris

llll PrYLAUl\E.NS.

en poste, tout échevelée. Hier, trois antres bell»'ont empêché M. le cardinal de manger sa collation, tant (lies avaient hâte de pleurer devant lui. La reine et madame de Chevreuse étaient les seules qui eussent parlé de vous. Votre perte était assurée, car mon oncle est jaloux de la reine, je ne sais pourquoi, et il déteste madame de Chevreuse. J'ai élé plus fine que les autres, qui ne réussiront point à sauver le héros malheureux, t^ulis que je sauverai celui que j'aime. A force d'épier le moment favorable, j'ai trouvé ce matin M. le cardinal en bonne disposition. En me voyant travailler bien sagement à une tapisserie, mon oncle nVa donné un baiser et m'a dit que j'étais une brave fille de ne point l'ennuyer au sujet do M. de Montmorency. Alors j'ai jeté la mon aiguille, et, le saisissant par la manche de sa robe, je lui ai dit de ne pas trop me complimenter, que je voulais être la dernière a lennuyer, mais que je crierais et pleurerais plus haut que toutes les belles ensemble, et non pas pour M. de Montmorency, mais pour un autre. 11 se mit à rire et me demanda qui était celui-là. Je vous nommai en déclarant que jamais il n'aurait de repos s il ne m'accordait votre grâce. Monseigneur mon oncle fit une certaine grimace que je lui connais et qui n'annonce rien de bon. Dans ces occasions où il ne veut point céder, il relève et rabaisse ses sourcils dun air qui me fait peur.

h — Puylaurens, me dit-il, est un ingrat. Je l'aimais et il m'a trompé. Il mérite que je Toublie dans son malheur.

» — Oui, m'écriai-je, c'est un ingrat; cependant me voici à vos genoux. Vengeons-nous de lui tous deux en le sauvant.

PUYLAURENS. ik)

» — C'est une vengeance de femme, répondit cet homme terrible, et moi je suis un homme d'État.

» — Que dites-vous donc, mon oncle? repris-je, le pardon est une vengeance de chrétien et de ministre de Dieu.

» Comme je vis bien que mes paroles lavaient touché, je n insistai pas, et le laissai partir. Le soir, il y avait beaucoup de monde dans le salon. J'allais me retirer sans oser souhaiter le bonsoir à mon oncle, lorsqu'il m'appela d'un air si sévère, que j'en fus glacée,

» — Mademoiselle, me dit-il en prônant sa grosse voix, apprenez que je suis un bon chrétien et un honnête ministre de Dieu . Nous sommes vengés tous deux.

» Je lui sautai au rou et l'embrassai de tout mon cœur.

» — Ma fille, reprit-il, je te dois un sentiment dont le ciel me tiendra compte. Ne me demande plus rien, car il faut maintenant penser au service du roi.

» Je n'avais plus rien à demander; je me sauvai bien vite dans ma chambre pour vous annoncer cette heureuse nouvelle. Le courrier part demain, et je lui ferai donner cette lettre par M. de Cavoie qui est de vos amis. Mon cher chevalier, dans nos jeux d'enfants vous m'avez sauvée des griffes des dragons et des mains des enchanteurs; je vous sauve de la mort : c'était mon devoir. J'en suis folle de joie. Adieu, ingrat. Si vous êtes content de moi, et si vous m'aimez encore, renvoyez-moi ma bague.

» P. S. J'oubliais de vous dire que mon oncle vous accorde votre grâce a de petites conditions qu'il ne dit point, mais qui seront expliquées dans 1 ■ traité par écrit entre le roi et Monsieur, o

IhU PLYLALRENS.

Puyiaurens était partagé entre la honte, le remords et rattendrissemenl. Marguerite avait raison de se dire vengée, car il n'est point de vengeance plus accablante pour un cœur ingrat que le pardon. Cette aimable fille faisait plu? que de pardonner a son ami, elle lui sauvait la vie. Il n'en fallait pas tant pour consoler Puyiaurens de 1 abandon de madame de Phalsbourg. Le bandeau qui ne tenait guère sur ses yeux acheva de tomber, et il se demanda comment il avait pu regretter cette princesse fantasque et corrompue; il se serait plutôt arraché le cœur que d'y laisser le moindre vestige de sa faiblesse pour elle, et il sentit avec une joie infinie son premier amour renaître plus frais et plus vif que jamais. Cette révolution dans les sentiments de notre héros lui prêta beaucoup de philosophie à supporter ses revers politiques. Tandis que Monsieur perdait le sommeil par inquiétude, Puyiaurens ne songeait qu'à renvoyer sa bague a mademoiselle de Pont-Château. Son écuyer, déguisé en paysan, réussit à remettre cette bague entre les mains de Marguerite au moment où la cour arrivait à Montpellier.

Ce fut le 23 de septembre au soir que M. de Bullion apporta 'a Jlonsieur le traité de paix dont le dernier article, ainsi conçu, était écrit de la main du cardinal :

» 6° Puyiaurens, principal auteur de tous les mauvais conseils donnés k !\lonsieur depuis deux ans, in-

PUYLAUKEN». 165

sligateur de toutes les fautes qui ont éloigné ce prince du roi son frère, s'engagera par serment à avertir SaMajesléet M. le cardinal des intrigues qui seront tramées à C avenir contre le service du roi et l'intérêt des ministres. S'il existe h sa connaissance des circonstances qu il importe au roi de savoir et dont Sa Majesté ne soit pas encore informée, concernant les affaires de Monsieur, il les dévoilera dès à présent sans aucun déguisement. 11 déclarera vouloir être tenu pour coupi\ble, comme il Test, avant que le roi lui accorde sa grâce aux conditions ci-dessus, et se tiendra pour responsable, sur sa tête, de la fidèle exécution de de tous les articles signés *. »

Après avoir lu ce morceau, où 1 esprit du cardinal se retrouvait encore plus visiblement (pie sa main, Gaston d Orléans le passa en rougissant à son favori et se mit à siftler entre ses dents.

— Quelle réponse vas-tu faire? dit-il au bout d'un long silence.

— Une réponse fort simple : je n'accepte point ma gnlce a ce prix.

— Te laisseras-tu couper la tête pour ne point faiio un faux serment? Jure toujours do dévoiler, jure d'avertir, et sauve ta vie.

— Je ne puis me déshonorer publiquement.

— Mon pauvre» ann, tu vasmourir, \\ n'en faut plus douter.

— Eh bien! je mourrai.

Monsieur regarda l'heure, bAilla deux ou trois fois en so plaignant de la fatigue, et se retira dans son appartement. Puylaurens comprit que le prince l'abandon-

Ih) PlYLAUr.ENS.

liait. Sa tête s'cchauffant par degrés, il monta à cheval sans avertir personne de son dessein et partit pour Montpellier. Il y arriva au point du jour et se fit conduire chez M. de Cavoie, qui était encore au l;t.

— Imprudent! s'écria Cavoie, vous allez être arrêté, et c'est à moi-même qu'on en donnera Tordre.

— Vous ferez votre de\oir, ré ondit Puylaurens; mais d'abord commencez par avertir M. le cardinal de ma présence, et dites-lui que je viens exécuter l'article sixième, en lui dévoilant les secrètes pensées que nous avons au fond du cœur, Monsieur et moi.

Cavoie sortit du lit en grondant de celte commission embarrassante, et finalement il accompagna Puylaurens jusqu'à la maison où logeait M. le cardinal. Les gentilshommes qui attendaient le lever de l'Émineatissime furent saisis d'horreur en voyant le favori de Monsieur. Les uns se changèrent en statues, les autres prirent la fuite, et en un moment la nouvelle de son arrivée passa des maîtres aux laquais, des laquais aux femmes de chambre, et des femmes a leurs maitrtsses. Les dames s'en levèrent une heure plus tôt qu'à l'ordmaire. Cependant M. le cardinal venait de faire répondre par Cavoie qu'il ne voulait point recevoir Puylaurens, lorsque mademoiselle Marguerite accourut tuut émue et dans un désordre charmant.

— Je connais le sixième article des conditions, dit-elle, et je m'attendaisà votre arrivée. Vous verrez mon oncle, je vous le promets. Voici le talisman qui vous ouvrira la porte.

En parlant ainsi, elle montra la bague qui lui avait été renvoyée, puis elle s'enfuit en courant. Peu d'instants après, les huissiers appelèrent Puylaurens. M. le cardinal était à sa toilette, entre Bois-Robert

PLYLAURKNS. ik"/

et son barbier. Mademoiselle de Pont-Château, blottie dans un large fauteuil, tenait ses regards fixés sur le visage de son oncle avec un air de défiance et de sévérité.

— Puylaurcns, dit Son Éminence, permettez-moi de vous donner sans colère un petit avertissement : vous portez la tête un peu bien haute pour un vaincu. Des personnes que j'aime et qui me touchent de fort près ont sollicité votre grâce. Je me suis rendu à leurs prières, et je ne retirerai point ma parole donnée; mais il faut, de votre côté, montrer quelque envie de nous satisfaire.

— Monseigneur, répondit le jeune homme, si je I)orte la tète trop haute, faites-la couper tandis que jo suis encore homme de bien; car, si je vous obéissais, il serait trop lard demain pour mourir avec honneur.

Le cardinal échangea un coup d'œil avec Bois- Robert.

— A ce compte-là, reprit- il, vous auriez été rebelle au roi, vous auriez poussé Monsieur à la guerre civile, et il faudrait encore prendre garde de ne point blesser cet honneur chatouilleux! Vous n'y songez pas : humiliez-vous, j(3une homme.

— Uue puis-je faire de plus que de m'avouer coupable?

—Il y a une petite querelle particulière entre vous et moisurlaquelleje veux avoir gain de cause, au moins pour un temps. Vous céderez a mes volontés, et nous redeviendrons bons amis.

— Je ne serai jamais l'ami de Voire Éminence tant qu'elle voudra me réduire au métier d'espion.

A ces mots la nièce du cardinal se leva impi'lurufcmenf de son fauteuil.

lus PIYLAURE.NS.

— Voila donc, s'écria-t-elle, le sujet de la querelle? Quoi! raon oncle, vous voulez avilir une personne que j*aime, un compagnon de mon enfance dont vous m'avez accordé la grâce! Fi! cela est indigne duii prélat. Ne parlez pas de ces vilaines choses, si vous ne voulez être grondé sévèrement malgré votre puissance et votre âge.

— Je serai grondé, répondit le cardinal; mais je n'en démordrai point. Il faut céder.

— Puylaurens, reprit la jeune fille avec une fierté inexprimable, vous ne céderez pas. Votre honneur m\ st aussi cher que le mien. Il y a mille abîmes entre nous deux; n" ajoutez pas celui de la honte.

Un sourire de malice releva les moustaches du cardinal.

— J'apprends du nouveau, dit-il. Des abîmes sont entre Puylaurens et ma nièce! Que t'en semble, Bois- Robert? "

— Il me semble, répondit Bois-Robert, que Votre Éminence a contre elle plus qu elle n'avait imaginé : si l'amour s'en mêle, tenez-vous pour battu, et n'allez pas donner du chagrin a ces pauvres enfants.

— Eh bien! qu'ons'explique, dit le cardinal.

— Monseigneur, reprit Puylaurens avec émotion, j'aime passionnément votre nièce chérie. Pour obtenir devons une lueur d'espérance, je donnerais tout au monde, excepté mon honneur. Jugez de ce que j'ai dû souffrir en rompant avec vous. Jugez de l'horreur de ma situation lorsque vous m'avez contraint a faire la guerre à celui de qui dépendait mon bonheur; maiS' jugez aussi de la force de ma conscience. J'avais assez de motifs de vous aimer et de vous témoigner moa respect, cependant vous avez tant fait, que je suis

PUYLATJRENS. l/i9

devenu votre ennemi, et aujourd'hui même je suis encore obligé de repousser une grâce qui me rapprocherait de celle que j'aime.

— Et vous, ma mie, demanda le cardinal, n'avezvous rien a confesser?

— Si fait, mon oncle, dit la jeune fille en rougissant, puisque vous me pressez et que roccasion Texige, je vous confesserai des sentiments que Puylaurensnesait point, à moins qu'il ne les ait devinés. Dans mon enfance, j'ai conçu^our lui une amitié tendre; maisdepuis ma petite jeuensse, je crois que j'éprouve...

— Achève, ma fille; c'est de l'amour, n'est-il pas vrai?

— Ah! mon oncle, ne vous fâchez pas. C'est votre faute plus que la mienne. Pendant longtemps je l'aimais sans le savoir, et, quand je l'ai vu malheureux, persécuté, j'ai connu ce que j'avais au fond du cœur.

— M. le cardinal, dit Bois-Robert, auriez-vous de la peine si votre aimable nièce venait à mourir?

— La belle question!

— Et si elle tombait malade?

— Que tu es sol, l'abbé!

— Or, pour qu'elle ne meure pas, il ne faut pas qu elle tombe malade, et, pour ne point tomber malade, il est nécessaire quelle mange et dorme bien; maison ne saurait manger et dormir si l'on a du chagrin, et les filles ont du chagrin quand on les sépare de leur amant : d'où je conclus que votre nièce mourra si vous ne la mariez à Puylaurens.

Le cardinal se tourna vers Antoine de l'Age.

— Vous voyez, lui dit-il, que vous n'entendez rien à vos intérêts. Accordons-nous ensemble; vos affaires s'en trouveront bien, et les miennes en iront mieux. Lu

150 PTJyLAURE>S.

prince que vous servez ne mérite pas tant de scrupules délicats. J'y mets peut-être de Tenlêtement; mais cest une satisfaction que je veux avoir. Si vous voulez me servir, je vous autoriserai à faire votre cour a ma nièce.

— Et moi, s'écria la jeune fille, je refuserais un amant assez lâche pour m'achètera ce prix. Adieu, Puylaurens; mon estime pour vous est augmentée de toute la force de ma douleur. Soyez malheureux, et mourez, s il le faut; M. le cardinal fera deux victimes à la fois.

Mademoiselle de Pont-Château sortit en pleurant.

— On voit bien, dit Bois-Robert, que Votre Éniinence a grande envie de faire ce mariage.

— Oh! répondit le ministre, les choses iraient trop vite, si je n élevais quelques petites difficultés. Puvlaurens ne voudrait pas devenir ainsi mon neveu tout a coup.

— Monseigneur, reprit le pauvre Puylaurens, jouissez de votre triomphe. Je suis le plus misérable des hommes.

Le cardinal se frotta les joues avec du savon d un air satisfait.

— Monsieur, dit-il, les conditions dulraitésont fixées. Cela ne me regarde plus. C'est désormais une affaire entre le roi et sou frère.

— Et bien! conduisez-moi donc aux pieds du roi. Je trouverai peut-être la justice et la pitié dans son âme.

— Vous voulez lui parler? s'écria le ministre en repoussant la main de son barbier pour tourner vers Puylaurens ses yeux flamboyants. Eh! que lui direzvuus? Avez-vous dessein de m'accuser devant lui?

— Je me défends, monseigneur; il ne fdutpascliaiiger les rôles.

— Non, non, vous ne parlerez point au roi.

— Permettez au moins que je lui écrive pour le supplier de m'exempter du serment qu'on me demande dans Tarticle sixième du traité.

— Écrivez sur cette table. Je remettrai moi- mémo votre lettre,

Puylaurens écrivit à la hâte ce qui suit.

« Sire,

» Je veux être tenu pour coupable, comme je le suis; mais en m'engageant par serment à dévoiler les pensées et les desseins de iMonsieur, je manquerais à lamitiédont ce prince m'honore, et je me couvriraisd'infamie. Sidonc Votre Majesté ne me dispense pointd'un serment que je ne puis faire, je n'ai plus qu'à me recommander a sa clémence. »

Le cardinal lut cette pétition et la mit dans sa poche.

— Jeune homme, dit-il en souriant, allez en paix. Votre épître sera tout à l'heure entre les mains du roi. Vous recevrez la réponse kBéziers. Que dans une heure on ne vous voie plus ici.

Puyiaurens partit pour Béziers; il y reçut le lendemain ce billet du cardinal :

a Vous ôtes plus heureux, monsieur, que vous ne méritez de l'être. Le roi vous dis[)ense du serment dont il est question en l'article sixième. Ne vous imaginez point pour cela être en grande faveur. Uetirezvous avec Mon>ieur a Tours ou à Blois, qui sont It'S deux vdles où Sou Altesse a la permission de demeurer. Je saurai comment vous vous montrerez ligne du pardon qu'on vous accorde si bonnement. »

152 puYLArr.ENS.

Un outre exprès, qui suivait le premier, apporta une petite botte dans laquelle Puylaurens trouva une bague surmontée d une turquoise, plus une lettre qui n'avait pas besoin de signature.

« Ou a donc mon oncle? disait cette lettre.ll parait tout cil anîéî il prononce sont bas votre nom d un air consterné. On assure ici que cela tient a une révolution qu il redoute dans lesprit du roi. Si le momentoù il doit s'avouer vaincu est proche, cherchez dans votre cœur ce que vous avez à demander a M. le cardinal. » Enfin, un troisième exprès vint a Béziers dans la nuit, avec une lettre de madame de Chevreuse.

« Mon cher Puylaurens, disait la duchesse, M. le cardinal, en remettant hier votre pétition au roi, a fait tout au monde pour vous attirer le refus le plus dur; mais M. de Saint-Simon avait commis une indiscrétion dont Sa Majesté se plaignait amèrement, lorsque votre supplique arriva. Le roi poussa un soupir en sécriant: « Ah! mon frère est plus aimé que moi. Ses confidents veulent mourir piutôt que de le tromper, tandis que mes amis me vendraient s'ils pouvaient. » Et, se tournant d un air irrité vers le ministre, il lui ordonna de vous dispenser du serment et de ne plus vous tourmenter comme il a fait jusqu'à ce jour. Ce premier symptôme de la lassitude du roi et cette révolte contre fa tyrannie du cardinal étonnent et réjouissent toute la cour. Faites votre profit de cet avertissement; mais tenez-vous en garde. Vous touchez au bonheur ou a votre perte. »

Gaston d Orléanssautaitd'un pied sur Taulrepar excès de joie en écoutant la lecture de ce billet. Passant tout a coup delà crainte à la jactance, il sécriait que le règne du cardinal despote était passé; mais Puyiau-

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rens fît observera Monsieur que le roi pourrait offrir encore d'autres indices de lassitude et de dégoût avant de se résoudre a renvoyer son ministre, que la paresse était une passion, et que, Louis XIII étant paresseux, cette passion le gouvernait, appuyée encore par l'habitude. Il engagea Monsieur a se rendre docilement h Blois, et ils y allèrent en effet tous deux, accompagnés seulement d'un petit nombre d'amis fidèles.

Tandis que Gaston d'Orléans et son favori attendaient au château de Blois les effets de la clémence du roi ou de la rancune du cardinal, on menait avec célérité lo procès du duc de Montmorency. En moins de deux mois, le héros, encore saignant de ses dixsept blessures, passa du champ de bataille à lechafaud : il fut décapité a Toulouse, le 30 octobre 1632. Aussitôt après la cour se divisa en trois bandes. M. le cardinal, suivi d'un cortège digne d'un satrape, s'enfonça dans la Guienne. en charmant la longueur du chemin par de patites exécutions à mort, afin d'éblouir et d'intimider les provinces rebelles. La reine se rendit par une autre route à Bordeaux, accompagnée seulement des personnes dont les services lui étaient rigoureusement nécessaires, et, dès le 31 octobre, le roi partit pour Paris, à petites journées.

Un matin, une chaise de poste entra dans la cour du château de Blois. Puylaurens mit la tête à la fenêtre, et, voyant descendre la laide figure de Bullion, ce

1 bU PUYLAURENS.

porteur acharné de mauvaises nouvelles, il en conçut de 1 inquiétude. Au bout d'un quart d'heure, on vint appeler Puylaurens; il courut au cabinet du prince, et il trouva Monsieur tenant à sa main une lettre du cardinal datée de Bordeaux. Cette lettre était adressée au roi eji forme de rapport et en style de testament.

a Votre Majesté, disait le ministre, ne saurait, sans être accusée de faiblesse, permettre que les conditions du traité de Montpellier se passent en discours et demeurent sans exécution. Comme les mariages des princes ont toujours été affaires d'État, d où il peut ressortir de grands biens ou des dangers de conséquence, il importe de tirer au clair si Monsieur s'est ou non alhé à la maison de Lorraine par un mariage clandestin. Quoique Son Altesse Royale ait affirmé n'avoir point conclu avec la princesse Marguerite, des révélations nouvelles et de plus amples informations ont fait naître des doutes qu'il faut éclaircir. S'il se découvrait que Monsieur eût trompé Votre Majesté sur cette grave matière, il y aurait lieu à revenir sur les grâces et les actes de clémence dont on a comblé Son Altesse ainsi que ses conseillers. Puylaurens surtout aurait à rendre un compte sévère. La dispense du serment n'empêche point qu'il ne soit tenu d'obéir aux commandements de Votre Majesté mentionnés en l'article sixième. C'est le devoir d'un sujet fidèle d'avertir sans déguisement le roi de tout ce qui a été pratiqué au préjudice de l'Éla t. Les grâces et l oubli du passé ne portent point sur des fautes qu'on n'aurait point avouées. 11 faut donc exiger de Puylaurens une confession nouvelle et entière. Avant d'être Tami et le confident de Monsieur, il est sujet de Votre Majesté. Il doit parler. C'est à lui de révéler le mariage do Monsieur, si ce mariage a été

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conclu, et j)Our qu'il no puisse prétendre ignorer les peines auxquelles il s'exposerait par un mensonge, on le peut avertir que, s il no dit lentière vénté,il y va de sa vie. »

En marge, le roi avait écrit ces mots : «Approuvé. M. deBuUion portera ces dépêches a Monsieur et interrogera ledit l'uyhiurens, » et avait signé « Lotis.»

Puyiaurens {)rit lecture de ce faclum, et, pendant ce tem[)s-la, Monsieur, se promenant h grandspas, renversait un siège d un coup de pied à chaque tour de chambre.

— Tu le vois, dit-il, ce ministre m'a voué une haine viagère; il me poursuivra juscjue dans le tombeau. Jamais il n'y eut d'obstination pareille à la sienne. Il faut que l'un de nous deux périsse.

La coIèr(^ de Monsieur se montant par degrés, Tincontinence de langue croissait avec elle. Enfin lo prince s'arrêta devant Bullion, et, le prenant par son rabat :

— Petit démon! lui dit-il, je ne sais à quoi tient que je ne t'étrangle. .le le ferai jeter dans la Loire et je regarderai du haut il'un |)oiit ipirlle ligure fait un commissaire du roi qui se noie. Retourne h Bordeaux,silu ne veux être mangé par les poissons.

Hullion avait tant de fois reçu des coups du cardinal, quil ne s'intimida point.

— Monsieur, dit-il, je suis ici |)ar ordre du roi, et si je ne m en retourne pas comme vous le souhaitez, c'est pour votre bii'u, car vous êtes perdu si je ne rap- |)orle pas une réponse. Il y va peut-être de votre vie, .^ussi bien que de celle de Tuylaurens.

— l'^h bien! reprit Monsieur, voici ma réponse : Le cardinal m'a pous>é h bout. I) veut que l'un de nous

156 PUYI.AUUENli.

deux succombe. Ce sera lui. Je le ferai assommer par mes domestiques.

— Votre Altesse s'égare, dit Bullion. Je reviendrai dans une heure et j'espère vous retrouver plus crdme.

Aussitôt le commissaire du roi sorti, Puylaurens entraîna Monsieur hors du château, car le prince avait besoin de se rafraîchir les sens et de rappeler à lui sa raison. Tous deux raisonnèrent sur le nouveau piège que leur tendait l'ennemi. M. le cardinal disait dans son factum que de plus amples informations avaient fait naître des soupçons sur le mariage de ^lonsieur. Selon toute apparence, il avait des certitudes, et le mot de soupçons était là pour inviter Monsieur et Puylaurens à se perdre par des mensonges. D'un autre côté, si Gaston d'Orléans faisait l'aveu de son mariage secret, c'était confesser quil avait trompé le roi par un faux serment pendant la discussion du traité de paix. Ce prince avait compris lalternative où le jetait le cardinal, et sa fureur contre Bullion n'était qu'un moyen d'écolier pour éluder la difficulté d'une position insoutenable. La malice du ministre mettait Monsieur sur le chevalet, et l'honneur d'un fils de France subissait la torture extraordinaire. Tout en raisonnant, Gaston et son favori descendirent jusqu'au bord de la rivière où passait la route de Paris. Le prince, accablé par la honte et le désespoir, prit sa tête entre ses mains, et s'écria tout haut :

— Ne trouverai-je pas une bonne âme qui me débarrasse de cet homme par un coup de poignard?

— Voilà le poignard, le bras qui le porte et la bonne âme, dit une voix.

Le capitaine la Pistole avait suivi par derrière. Monsieur se retourna, comme pris sur le fait, et, voyant ce

bandit lo chapeau a la main, les pieds en dehors et le visage épanoui, il se mit à sourire :

— Cet eslafior, dil-il, a une mine plaisante. Je connais celle grimace-la.

— La lerre, répondit Puylaurens, na jamais j)Orlé de coquin plus corrompu ni plus déterminé.

— Quelle gloire pour moil s'écria le bandit d'un ton de théâtre. Je suis connu du plus grand prince du monde, et j'ai Teslime de son confident. Ma fortune est assurée. N'en doutez point, monseigneur, vous emploierez mon ministère, si vous ne voulez périr. Il y a lon.ulemps que je l'ai dit à M. de l'Age : je liens de la bouche du père Joseph que le cardiiit»! vous déleste tous deux, et ne vous fera jamais de quartier. J'admire comment Monsieur pousse la patience si loin que de sortir du royaume, de se donner mille in(|uiétudes, se laisser accuser, entreprendre la guerre civile, capituler et subir les volontés du vainqueur, lorsque la vie d'un homme est si peu de chose, qu'une fluxion ou un mauvais ragoût peut la détruire. Et a quoi sert d'avoir tant de monde à ses ordres, mille bras prêts à frapper, les litres de fils et frère de roi? Pour moi, qui ne suis qu'un pauvre diable, si j'ai un ennemi, je le querelle dans un cabaret, je le lue galamment sur un pré ou subtilenu>nt dans un chemin, et tout est dit.

— Parce (jue lu n'as point de réputation à garder, répondit Monsieur.

— Line réputation est donc chose bien incommode? Mais il me semble ([ue celle de >olre Altesse est justement ce qu'on veut endommager; elle se noie en ce moment, et demande du secours. Si vous n'y pourvoyez, elle va périr. Suj)primez un seul homme à rube

158 PUYLAURF.NS.

rouge, et la voila qui renaît et sort de Teau toute fraîche.

— Le drôle fait des sophismes, dit Monsieur.

— Une bonne langue doit être aiguisée à deux tranchants comme une épée.

— Capitaine, dit Puylaurens, Monsieur s est amusé de vous comme d'un bouffon, n'allez pas vous croire pour cela un personnage, ni vous mêler d'exécuter ce qu'on ne vous commande point.

— Ne craignez rien, répondit le brigand; je sais mon métier. Je demande a Son Altesse la préférence sur mes confrères, car elle en viendra tôt ou tard à l'emploi des grands moyens. Je ferai en sorte que ce couplà soit mon chef-d'œuvre et ma dernière affaire.

— Penses-tu vraiment, dit Monsieur après le départ du bandit, que nous en serons réduits à ordonner un meurtre?

— Comment! répondit Puylaurens, vous pouvez admettre une pareille supposition?

— Je ne sais; mais ma réputation est perdue de toutes façons, et je reste aux prises avec mille embarras et mille dangers.

— Nous en sortirons autrement que par un crime. Un carrosse à six chevaux s'arrêta sur la route en

ce moment; une voix que xMonsieur connaissait ordonna qu'on ouvrît la portière, et l'on vit descendre le président le Coigneux. Il avait remis ses bottes de courrier, son manteau long et sa rapière.

— Jevous trouve à propos, dit-il. M. de Montmorency, le jour de son exécution, a révélé le secret de votre mariage. Le traité devient nul par cette découverte. Il n'y a plus de sûreté pour vous en France. Monsieur sera respecté comme frère du roi, mais on fera des

PUïLAUREiNS. 159

procès a Puylaurens ot à moi; or, n'ayant point envie de manger des cliampignons du bois de Vincennes, je gagne le large a l'instant mùme. Vous piait-il démonter dans ce carrosse?

— Il n'y a riencjui presse, répondit Puylaurens.

— Comme il vous i)!aira. Pour moi, je ne croirai avoir ma lôte sur les éi)aules qu à la frontière de Lorraine.

M. le Goigneux remonta dans son carrosse et partit sans dire adieu. La nouvelle qu'il venait d'upporler mettait fin aux incertitudes. Monsieur savait toute la gravité du danger. Le roi jMjuvait retirer ses grâces, et la haine du ministre avait carte blanche. Gaston d'Orléans rentra au château, oùBullion l'attendait avec impatience.

— Monsieur, dit le commissaire du roi, il faut, sM vous plaît, que je retourne auprèsde M. le cardinal.

— Oui vous empoche de partir? répondit le prince.

— Navez-vous point de réponse à me donner?

— Aucune. Je n'ai rien a dire à votre cardinal. Quant au roi, dites-lui que je suis pénétré d'amour et de respect pour mon frère, et (pie je lui enverrai ma réponse par l'un de mes serviteurs.

— Tout ceci, dit lîullion en haussant la voix, sera fidèlement rap|)orlé a Son Kminence et au roi, mais, connue je (lois remplir mon ministère, il faut (jue j'interroge le confident de Votre Altesse. IHiylaurens, vous avez vu par la lettre de M. le cardinal et l'ordredu roi l'obligation où vous ôtes de révéler ce qui a été fait contre le bien de l'État. Je vous somme do répondre à ma (jueslion : « Son Altt^sse Uoyale est-etle, oui ou non, mariée avec la princesse Marguerite de Lorraine? »

— Monsieur le conimissaire, répondit Puylaurens,

Monsieur vient de vous dire qu'il enverrait sa réponse au roi.

— Vous n'avez plus rien à ajouter? demanda Bullion. Vous avez bien songé aux suites que peuvent avoir vos refus de vous expliquer?

Monsieur se leva de son siège, et montrant la porte par un geste impérieux :

— Assez de discours! s'écria- t-il. Sortez à l'instant. Bullion salua et sortit.

Devant l'appartement qu'avait occupé jadis la reine mère, au château de Blois, était une terrasse appelée le Perche-aux-Bretons, d'où l'on voyait l'un des plus beaux sites de la Touraine. Puylaurens se promenait avec Monsieur sur cette terrasse, et ils avisaient ensemble aux moyens de pourvoir a leur sûreté. Comme toutes les personnes faibles, Monsieur passait avec une facilité déplorable de la colère a TabailenK^nt le plus profond. Son esprit fléchissait sous le poids des difficultés. 11 confessa ingénument à son favori que ce mot de le Coigneux l'avait frappé : « Monsieur sera respecté, comme frère du roi. »

— En effet, dit le prince, pourquoi me donner tant de soucis? Je n ai rien a craindre.

Et en parlant ainsi, Monsieur regardait son favori d'un air si expressif, qu'il n'avait pas besoin, pour être compris, d'ajouterces mots : « Mes amis, et toi-même, vous périrez; mais moi je me tirerai d'affaire. »

FIN DU PRiMIF.R VOLUMF.

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