GENÈVE
CHEZ GEORG, ÉDITEUR Libraire de rinstitut Genevois.
rr
HAF ^ "^ •• 'ERSITY
AI
EDA KUHM Loco ..lUSIC LIBRARY
Genève. — Imprimerie Ramboz & Schuchardt.
Par la reproduction du PygmaJion, de Jean-Jacques,
"^j'ai voulu remettre en lumière une version peu ou point
^connue , qui constitue non seulement une rareté bi-
.bliographique, mais aussi une rareté artistique. Ce qui
>. la rend surtout remarquable, c'est la disposition du
texte par rapport aux indications musicales, et ces in-
^> dicàtions si caractéristiques par elles-mêmes.
Ce libretto est un spécimen des premiers tâtonnements dans la musique descriptive, ou dans ce que les Allemands appellent Prc^ramm-Mnsih.
Quoiqu'à partir du Père André (voir son Essai sur le beaUf Paris, 1741) plusieurs auteurs aient formulé des principes de musique descriptive, ce sujet ne devait être traité plus complètement qu'en 1780 par J.-J. Eqgel, dans un petit travail spécial intitulé : Ueber die Musikaîische MaJerei (de la peinture en musique).
Malgré les nombreux antagonistes que ce natura- Ksme 2L toujours rencontré — Fétis Tappelle un système essentiellement faux — nous lui devons maint chefd'œuvre.
Toute la théorie de musique descriptive de Rousseau se trouve dans l'analyse critique du fameux monologue à'Armide (acte II) de LuUy : Enfin il est en ma puissance, et surtout dans les lignes explicites qui précédent cet examen :
c< Je pourrais vous montrer comment, surtout quand on veut donner à la passion le temps de déployer tous ses mouvements, on peut , à Taide d'une symphonie habilement ménagée, faire exprimer à Torchestre par des chants pathétiques et variés , ce que l'acteur ne doit que réciter *. »
Plus loin, il parle de réticences, d'interrupiiotis et de transitions intellectuelles que le poète peut offrir au musicien, et dont le Pygtnalion que je reproduis est l'application la plus complète qu'il lui ait été donné de faire.
Tout m'autorise à croire que les indications mînu-
^ Laugier, dans les Settttnu'uts d'un hamionophiie dit qu'un certain Bâton le jeune, soit Charles Bâton, inventa vers le milieu du XVIII** siècle un nouveau rî'viUitif qui ronsislail en une déclamation notée i/ui approchait le plus possihle de la parole. Je ne consigne ici ce fait que pour faire voir à quel point le naturalisme en musique préoccupait alors les esprits en France.
tieuses, recherchées, quintessenciées, fausses mêmes, que renferme ce libretto, aient été fournies par J.-J. Rousseau au musicien.
Il y a des minutes, des demi-minutes et des secondes, imposées à l'inspiration du compositeur ! Et ces coups d'archets comptés et mesurés ! quelle naïveté ! quelle étroitesse !
Ou, faut-il admettre que ces détails aient été donnés par le compositeur, une fois son œuvre faite? — Soit. Je n'y vois aucun inconvénient.
A ces coups d'archets secs on peut opposer ce que Grétry pensait des instruments à sons soutenus, surtout des instruments à vent. Selon lui ce sont les plus parfaits, d'autant plus qu'ils se rapprochent le plus de la nature.
Mais revenons à Pygmalion, Pygmalion, roi de Chypre, violemment épris d'une statue qu'il avait façonnée, à laquelle, à sa prière, Vénus donne la vie, c'est là réellement une situation émouvante et dramatique, qui devait tenter les poètes et les musiciens.
Les essais sont nombreux.
Le premier connu — De .Beauchamps dans ses Recherches sur les théâtres de France (Paris 1735), mentionne bien une pièce de La Grange, restée manuscrite, intitulée Pygmalion , mais toute donnée en fait^ défaut — est la cinquième entrée ou le dernier acte du
ballet du Triomphe des Arts, ballet représenté pour la première fois à rAcadémie Royale, le i6 mai 1700. Les paroles sont de La Motte j la musique est de Michel de La Barre.
Voltaire a consacré à cette pièce ces lignes : « De tous nos opéras celui qui est le plus orné, ou plutôt accablé de cet esprit épigrammatique , est le ballet du Triomphe des ArtSy composé par un homme aimable (La Motte), qui pensa toujours finement, et qui s*exprima de même, mais qui, par Tabus de ce talent, contribua un peu à la décadence des lettres après les beaux jours de Louis XIV. Dans ce ballet où Pygmalion anime sa statue, il lui dit :
Vos premiers mouvements ont été de m' aimer,
« Je me souviens d'avoir entendu admirer ce vers dans ma jeunesse par quelques personnes. — Qui ne voit pas que les mouvements du corps de la statue sont ici confondus avec les mouvements du cœur, et que, dans aucun sens, la phrase n*est française, que c'est une pointe, une plaisanterie ? »
Cet opéra ne put se soutenir. Le dernier acte, avec des additions et corrections faites par Balot de Sovot, fut de nouveau représenté en 1748 sous le nom de Pygmalion. Rameau, en moins de huit jours, dit-on,
y avait adapté une musique qui ne se ressentit nullement de cette précipitation. D'aucuns prétendent même que ce fut une des plus belles œuvres de cet habile musicien.
Le Pygmalion de Rameau a été parodié en 1753, au théâtre italien, par Gaubier, sous le nom de V Origine des Marionnettes. Donirvoici le canevas : Brioché, inventeur des marionnettes, s'étant amouraché d'une de ses charmantes petites poupées, elle fut animée par la Folie. C'est depuis ce jour, conclut la pièce, que l'amour et la folie sont inséparables.
A l'époque du Triomphe des Arts peut se rapporter la cantate Pygmalion de L.-N. Clérambault (1676—
Pigmalion paya cher V avantage
Que dans son art il eut sur ses rivaux.
Pigmalion obtient par sa plainte touchante Un bonheur imprévu qui comble ses désirs.
Quel prodige I V amour exauçant ses soupirs
Anime l'objet qui Venchante Et fait à ses tourments succéder les plaisirs.
« Les cantates de Clérambault, dit un auteur du temps (yoir Bachelier), sont des morceaux du dernier beau, et Ton en trouve peu qui leur soient comparables pour le gracieux du chant, la force de Taccom pagnement et la difficulté de Texécution (sic).
Viennent ensuite, dans Tordre des dates, un opéra comique : Pygmalion, de Panard et TAffichard, paru en 1733 ; une comédie du même titre, avec un divertissement par Romagnesi, donnée au théâtre italien en 1741, une autre, de Poinsinet de Sivry, jouée au théâtre français en 1760, et enfin une petite pièce de F. Délier (1730— 1774).
Telles sont â peu près les œuvres qui, avant le monodrame de Rousseau, ont eu pour donnée le sculpteur grec et sa statue.
Voltaire, le redoutable antagoniste du « citoyen de Genève, » avait déjà eu, en partie, la même situation à traiter. Il le fit en maître. Le monologue de Théroïne de son opéra métaphysique Pandore, est une page de toute beauté.
Pandore qui vient d'être animée par la flamme pure que Prométhée avait dû chercher au ciel débute ainsi :
Où suis-je ? Et qu'est-ce que je voi ?
Je n'ai jamais été, quel pouvoir m'a fait naître ?
Jean-Jacques a-t-il craint de se rencontrer avec Voltaire? Il se contente de monosyllabes qui rappellent, sans atteindre à leur efFet, ce fameux moi, dis -je, et c*est asse:(^y de Corneille.
Les moi.... moi.... de Tillustre prosateur peuvent être admirés, voire même au point de vue philosophique. Le dirai-je ? Je leur appliquerai volontiers le desinit in piscetn du poète latin.
Un morceau de déclamation parsemé de beautés du genre le plus élevé, demandait un dénouement plus en harmonie avec l'ensemble.
Rousseau a-t-il composé aussi la musique du Pygmdlion ? Cette question n'est pas encore entièrement élucidée. Fétis cite, dans sa Biographie et Bibliographie des Musiciens, une partition de Jean-Jacques, de 1773, mais il oublie, comme toujours, de fournir les preuves, et chacun sait le peu de cas qu'on doit faire de ses assertions.
Voici d'ailleurs une anecdote tirée de la préface du Recueil de romances de Rousseau, intitulé les Consolations des misères de ma vie (Paris 1781), qui ne s'accorde nullement avec le dire du célèbre musicographe :
« M. Rousseau n'ayant pas chez lui un seul exemplaire de la Nouvelle Hélotse, on la lui prêta, tirée de la Collection d'Amsterdam, 1772; il trouva cette édition prétendue originale, mutilée et falsifiée, et la corrigea
toute de sa main. La personne à qui était le livre Ten ayant remercié, et paraissant désirer qu'il lui rendît le même service pour la scène de Pygmalion, il eut la complaisance de la lui lire et de la coUationner sur son propre manuscrit. Quel dommage, dit quelqu'un présent à cette lecture, que le Petit Faiseur n'ait pas mis une telle scène en musique ! Vraiment, répondit- ■ ri, s'il ne Va pas fait c'est qu'il n'en était pas capable. Mon petit Faiseur ne peut enfler que les pipeaux, il y fan- S'ait' im grand Faiseur. Je ne connais, ajouta-t-îl, que M, Gluck en état d'entreprendre ut ouvrage, et je voudrais bien*qu'il daignât s'en charger, »
L'éditeur «du recueil ajoute:
« Tous ceux qui ont eu le bonheur de coilnaître particulièrement M. Rousseau, savent combien pareils traits de franchise et d'équité lui étaient familiers. »
Dans un autre ordre d'idées, le jugement que porta Grétry sur le Devin de village *, vient à l'appui de cette anecdote.
« Si Rousseau eût choisi, » dit-il dans Ses Essais, « un sujet plus compliqué avec des caractères passionnés et moraux, ce qu'il n'avait garde de faire, il n'aurait pu la mettre çn musique ; car, en ce cas, toutes
* $ait-on que le Det'in a été parodié par M"" Favart et M. Harny sous le tltfe de Ites amours de Bastien ei de Basiiefuie ?
les ressources de l'art sufHsent à peine pour rendre ce qu'on sent. »
Je ne puis m'empêcher de citer ici un mot de Gluck sur le même Devin : Après l'avoir écouté en compagnie de Salieri, son élève de prédilection, Gluck lui disait : Mon ami, nous eussions fait autrement, et nous aurions eu tort.
Les premières représentations du Pygmaîion de Rousseau, ont eu lieu au théâtre impérial à Vienne, en 1772, et cela avec la musique du sieur Fr. Aspelmeyer (f en 1786). C'est pour elles que Kurzbœck a réédité la pièce qu'il avait publiée en 1771. La musique est. restée manuscrite, elle est introuvable. , •
Paris vit Pygmaîion pour la première fois en 177.5, au théâtre français, avec la musique de H. Coignet. Il eut un succès de vogue qui se prolongea pendant plusieurs années.
Mon ami Vander Straeten, qui le premier a décrit cette partition, estime qu'il est difficile de comprendre comment une composition aussi faible sous tous les rapports, ait pu se soutenir si longtemps à l'un des premiers théâtres de Paris ^.
' Nouvelle Plume de BingeSt n° 24, novembre 187a,
Je partage complètement son opinion.
Rousseau fut accusé— fait entièrement controuvé — d'avoir voulu s'approprier la musique de Coignet.
Castil Blaze, entre autres, soutient cette allégation en ajoutant que Coignet qui faisait le cottimerce des draps à Lyon, ayant perdu toute sa fortune dans des spéculations hasardées, alla se fixer à Paris pour se créer des ressources par ses talents musicaux.
A peine arrivé dans la capitale, H. Coignet se hâta de revendiquer son bien en publiant sous son nom, en parties séparées, la musique du Pygmaîion, Pour restituer à Jean-Jacquej ce qui appartenait à Jean-Jacques, il eut soin d'écrire en tête du no 2 et du no 10, cet andante est de M. Rousseau *.
Le premier morceau en question est intercalé dans l'ouverture, l'autre fait partie de l'introduction, et doit représenter les coups de ciseaux que Pygmaîion donne sur SQS ébauches avant de commencer son monologue.
L'œuvre ne contient que huit parties d'orchestre:
* Dans un livre intitulé Lyon vit d' y<uirviert:s (Lyon, 1833), on trouve (pages 539 — 552) un morceau intitulé J.-J. HoHsseau à Lyoïu tlans lequel on dit qu'Horace Coignet avait composé la musique de Pygmaîion à la demande de Rousseau, pendant le séjour du grand écrivain dans cette ville (1770)' PfgnmUifn a-t-il, à cette époque, été joué à Lyon ? Une édition des paroles, malheureusement sans date, pourrait le faire croire. Voici le titre : Pyynialiou, scène Ij-rit/iie en un acte cl en prose^ptii' J.-J. Huus^ scaii^ rcprèseulce en société à Ljon. Lyon,
un hautbois, deux cors, un basson, deux violons, un alto et une basse.
Je connais deux éditions de la musique de Coignet.
La première appartient à M. Vander Straeten : Pigmalion de M, Rousseau, monologue mis en musique par Coignet, gravé par Afme Ogier; prix 6 livres, — Se vend à Lyon, c/jg^ Castan, libraire, et à Paris, che^i M, Danvin, receveur des diligences, PortSaini-Paul, aux adresses ordinaires de musique (In-40, sans date).
La seconde édition se trouve à la bibliothèque de Berlin : Pygmalion de Af. Rousseau, monologue mis en musique par Coignet, A Paris, chez M. Lobry (In-fol. oblong, sans date).
Baudron, chef d'orchestre de la Comédie française, fut chargé par Larive de faire la musique de Pygmalion, en conservant les deux fragments de Rousseau ; mais le parterre, lors de la première reprise de ce monodrame- ainsi remanié, cria en chœur : La musique de Coignet, la musique de Coignet, L'orchestre fut obligé de la jouer. On peut juger de la satisfaction de Coignet, qui était là.
La parti«fBtion de George Benda (1721 — 1795), auteur d'une série de monodrames très-goûtés, eut pendant longtemps un très-grand succès en Allemagne.
Je trouve la musique de son Pygmalion, techniquement irréprochable, froide et compassée. Aux passages
les plus mouvementés et les plus sentimentaux se fait pourtant sentir l'empreinte de Mozart.
Une partition manuscrite est à la Bibliothèque ducale à Darmstadt. Un arrangement pour le piano a paru sous ce titre : Pygmalion. Ein Monodrania von ],'], Rousseau. Nach einer neuen Ueberset:(ung * mit musikaUschen Zwischensaet'^n hegleitet und fur dos Clavier ausge:((^en von Georg Benda, Leip:(ig itn Scbwickertscben Verlage, 1780 (fol. obi. de 15 pages). —Je possède un exemplaire.
Benda va encore plus loin que ses prédécesseurs dans ses interruptions. J*ai indiqué aux deux prethîères pages de la réédition par ce signe // les endroits où cet auteur a intercalé de la musique, en général c'est une mesure !
Le Pygmalion de Rousseau a encore été mis en musique par Pierre Gavaux (1761— 1825), et par Chrétien Kalkbrenner (171 5—1806), qui le fit jouer, en 1799, à la Société Philotechnique, à Paris.
Il suffira, pour terminer, de citer sommairement les autres œuvres dramatiques ou musicales qui se sont modelées partiellement ou totalement sur Pygmalion^ et qui portent ce titre. Ce sont : un opéra-comique, joué à Lyon, de Chr. Rheineck (1748—1796); un
* Une traduction hollandaise a été faite par M. de Walré.
drame lyrique de C. Wagner (1772 — 1822) ; une pièce en un acte de Bonesi, jouée en 1780; les intermèdes d'Aug.-Ferd. Haeser (1779— 1844), et de Fr. Volkert (joués à Vienne en 1827); les ballets de Ch. Hanke (1754— 1835), et de Fr.-Ch. Lefebure (1775—1859); une pièce de Félix Hanssens (1798 — 1823), et enfin une cantate de Zingarelli (1752— 1837).
En 1852, Pygmalion a été métamorphosé de nouveau par MM. Jules Barbier et Michel Carré, et musique par M. Victor Massé. La partition de Galaihée contient de jolies choses, quant au livret il laisse beaucoup J désirer.
Ici s'arrêtent mes notes, mais le champ des recherches reste ouvert : Je dis avec Jean-Jacques : On n*a rien fait quand il reste quelque chose à faire.
Lancy, près Genève.
En juin 1878.