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Qeuvres de George Sand

Depuis que la Morisque avait enseigné à Adamas divers secrets orientaux pour la confection des mixtures cosmétiques, le teint, la barbe et les sourcils du marquis s'étaient sensiblement améliorés. Ils étaient à l'épreuve du vent, de la pluie et des folles caresses de Mario, outre que les parfums en étaient plus suaves et l'application plus prompte.

Le vieux Céladon se faisait d'abord adoniser en grand secret, à l'heure où son enfant sortait de sa chambre poui prendre ses premiers ébats. Mais, comme celui-ci ne se montrait ni questionneur importun ni curieux incivil, on se relâcha peu à peu de ces grandes précautions, et l'on procéda au rajeunissement quotidien avec des détours fort ingénus.

Les cosmétiques furent baptisés parfums rafraîchissants, et l'enluminure s'appela entretien de la peau. II. s

Mario ne parut pas y entendre malice. Mais les enfants voient tout, et celui-ci ne fut pas la dupe d'Adamas ; seulement il n'y vit pas matière à raillerie. Son bon père ne pouvait rien faire de ridicule. 11 s'imagina que ces artifices faisaient partie de la toilette de toutes les personnes de qualité.

Comme il était assez coquet lui-même, il lui prit donc une grande envie de s'arranger aussi la figure en gentilhomme; il en fit la demande, et, comme il lui fut répondu simplement qu'à son âge on n'avait pas besoin de ces recherches, il ne crut pas à un refus positif. Si bien qu'un soir, étant un moment seul dans la chambre de son père adoptif et voyant les flacons épars sur la toilette , il se passa la fantaisie de se parfumer en blanc et en rose, comme il avait vu Adamas parfumer le marquis. Cela fait, il crut devoir foncer et élargir ses sourcils, et, se trouvant alors une mine martiale qui lui revenait fort, il ne put résister au désir de se dessiner deux jolis petits ' crocs noirs au-dessus des lèvres et une belle royale audessous.

Comme il n'était éclairé que d'une seule bougie oubliée sut la table, il usa largement de la couleur et n'en put estomper finement les contours.

Le souper sonnait ; il courut se mettre à table, fort satisfait de la mine de mauvais garçon qu'il avait, et tenant son sérieux le mieux du monde.

Le marquis n'y fit pas attention tout de suite ; mais Lauriane étant partie d'un grand éclat de rire, il leva les yeux et vit cette petite tête douce si singulièrement travestie qu'il ne put se tenir d'en rire aussi.

Cependant le bon marquis se sentit contrarié et même peiné au fond du cœur. Mario n'avait certes pas songé à le railler ; mais la manière large et voyante dont il

s'était peint accusait un peu trop, devant Lauriane, l'existence et l'emploi de cette palette de beauté qu'il croyait tenir si bien cachée dans sa toilette et sur son propre visage. 11 n'osa même pas demander à l'enfant où il avait pris cette enluminure; il eût craint une réponse trop ingénue. Il se contenta de lui dire qu'il s'était défiguré et qu'il eût à aller se débarbouiller.

Lauriane comprit l'embarras et l'inquiétude de son vieil ami, et rentra sa gaieté ; mais l'idée de Mario ne lui en parut que plus bouffonne, et, durant tout le souper, elle eut ce fou rire de jeune fille que la contrainte change en excitation nerveuse.

L'effet en fut magique sur Mario ; si bien que le marquis leur dit avec douceur :

— Allons, enfants, riez donc tout votre soûl, puisque vous en avez tant d'envie !

Mais il ne rit point lui-même, et, le soir, il gronda Mario , qui se repentit et promit de ne jamais recommencer.

Cette espièglerie avait beaucoup diverti M. Clindor, qui avait cassé une belle pièce de faïence en pouffant de rire. Grondé par le marquis, il avait perdu la tête et marché sur la patte de Fleurial. Adamas n'avait pu résister à la drôlerie de Mario , et, lui aussi, il avait ri ! La Bellinde fut la seule qui tint son sérieux, et le marquis lui en sut gré.

— Cet enfant est bien espiègle, dit-il le soir à Adamas, et tout ce qu'il fait marque un esprit badin et fort plaisant. Il ne faudrait pourtant pas le trop gâter, Adamas !

Le lendemain, autre affaire : un des flacons de carmin de la toilette se trouva cassé, et la belle toilette de guipure tachée. On accusa Fleurial; mais ces mêmes taches

furent signalées sur le pourpoint blanc de Mario, qui s'en étonna et se défendit d'avoir seulement approché de la toilette.

— Je vous crois, mon fils , dit le marquis en soupirant. Si je vous jugeais capable de mentir, je serais trop chagriné.

Mais, le jour suivant, on trouva les mixtures mélangées, le rouge avec le noir et le noir avec le blanc.

— Ouais ! dit le marquis, cette diablerie continue ! En sera-t-il comme des pauvres nez de mes statues ?

Il examina Mario sans rien dire; Mario avait du noir aux manchettes de sa chemise. C'était peut-être de l'encre ; mais le marquis avait horreur des taches, et le pria d'aller changer de linge.

— Adamas, dit-il à son confident, cet enfant est espiègle, c'est fort bien fait; mais, s'il est menteur et abuse de la foi que j'ai en sa parole, voici qui me causera de grosses peines, mon ami ! Je le croyais d'une essence supérieure; mais Dieu ne veut pas que j'en sois trop fier. Il laisse le diable faire de lui un enfant comme les autres.

Adamas prit le parti de Mario, qui venait de rentrer dans le boudoir voisin.

En ce moment, on entendit Bellinde qui discutait vivement avec l'enfant. Il la tirait par sa jupe, et elle se défendait en disant qu'il prenait avec elle des privautés au-dessus de son âge.

Le marquis se leva, indigné.

— Libertin? s'écria-t-il désespéré ; déjà libertin ? Le pauvre Mario accourut tout en larmes.

— Père, dit-il en se jetant dans ses bras, cette fille est méchante. Je la voulais amener à toi pour te faire voir à toi-même ce qu'elle a aux mains. Elle touche mon

rabat en me disant qu'il est taché, et" c'est elle qui y met ces taches ; c'est elle qui veut te causer de la peine et t'empècher de m'aimer. Elle profite des sottises que je fais pour m'en mettre d'autres plus vilaines sur le dos. Père, cette îemme-là ne vaut rien ; elle me fait passer pour menteur, et, si tu la crois...

— Non, non, mon fils, je ne la crois point ! s'écria le marquis. — Adamas!...

Mais Adamas n'était plus là ; il avait couru après la Bellinde ; il la saisit sur l'escalier, voulut la ramener de force, et reçut pour sa peine un beau soufflet qui lui fit lâcher prise.

Au bruit de cette escarmouche, le marquis s'élança aussi sur l'escalier. Le soufflet avait été rude ; le pauvre Adamas, tout étourdi, se tenait la joue.

— Cette coquine a donc joué des griffes? dit-il, je me sens la figure... Eh! non, monsieur, s'écria-t-il tout à coup joyeux , ce n'est point du sang ! Voyez ! c'est du beau rouge de vos flacons ! C'est la pièce de conviction ! Oh ! oui-dà ! voici une affaire tirée au clair. A présent j'espère que vous ne douterez plus de la malice de cette fille rousse !

— Monsieur le comte, dit le marquis à son enfant avec une gravité admirable, je confesse avoir, par deux fois, douté de votre parole. Si je n'étais votre meilleur ami, vous auriez à m'en demander raison ; mais j'espère que vous voudrez bien accepter les excuses de votre père.

Mario lui sauta au cou, et, le soir même, Bellinde, payée et congédiée sans explication, quitta l'oasis de Eriantes et son beau nom de bergère pour rentrer dans les réalités de la vie sous son nom véritable de Guillette Carcat, en attendant qu'elle en prit un plus sonore et plus mythologique, comme on le verra par la suite.

Pendant que ces événements tragiques s'effaçaient de la mémoire de nos personnages, M. Poulain ne s'endormait pas dans son zèle.

On était au 18 ou 19 décembre, et l'abbé, le nez et les pieds froids, mais la tête échauffée par l'espoir d'un succès longtemps tiraillé, arrivait à Saint-Amand, jolie ville du Berry, située dans une fraîche vallée, entre deux rivières, et que dominait le gigantesque et merveilleux château de Montrond, résidence du prince de Condé.

L'abbé descendit de cheval au couvent des capucins, dont le vaste enclos, coupé en croix, s'abritait sous la protection du manoir princier. Il évita de voir le prieur, dont il redoutait l'obligeance et les bons offices ; il voulait faire sa besogne lui-même et son chemin tout seul.

Il se contenta d'accepter d'un des religieux, son parent, un frugal repas, secoua le givre dont il était couvert, et se présenta à un des guichets du château en montrant un laissez-passer eu bonne forme.

a Grâce aux travaux de Sully et surtout aux embellissements de M. le Prince, » qui avait acheté cette résidence au ministre disgracié, « le château de Montrond, qui eut plus tard tant d'importance dans les événements de la Fronde, était devenu un heu de délices, en même temps qu'une forteresse imprenable. Son enceinte avait plus d'une lieue de tour : elle comprenait de nombreuses constructions, un vaste et magnifique château à trois étages, une grosse tour ou donjon de cent vingt pieds de haut, dont les murs étaient crénelés, et qui se terminait par une plate-forme au sommet de laquelle on voyait une statue de Mercure1. »

« Quant aux fortifications, elles étoient en si grande

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