Monteil, Histoire des Français des divers états
bâtir la nouvelle et en faire don à maître Pignoux comme un témoignage de leur estime pour sa probité et ses talents culinaires.
Mario entra sans obstacle, il n'y avait pas de porte.
Il alla toucher Rosidor, qu'il reconnut à son harnais, à sa robe fine, aussi bien qu'à sa voix caressante ; et cette circonstance du cheval de son père, caché dans cette ruine, lui donna à réfléchir.
Le marquis se cachait peut-être lui-même. Peut-être était-il là aussi.
Mario chercha, appela avec précaution, et, s'étant assuré qu'il était seul, il crut devoir imiter l'exemple qui lui semblait être donné, en attachant Coquet par la bride à côté de Rosidor, et en se dirigeant à pied, et sans bruit, vers la nouvelle auberge.
Il longea les buissons et arriva sans être vu, au beau milieu d'une troupe de cavaliers qui s'installaient dans ce lieu, les uns occupés de leurs montures, qu'ils faisaient entrer dans la grande écurie en face ; les autres, déjà débarrés de ce coin, restaient en travers du chemin, échangeant à demi-voix et d'un air de mystère des paroles que Mario ne comprenait pas.
U se glissa entre eux sans être aperçu ; mais, quand il fut sur le seuil de la vaste cuisine de l'auberge, éclairé par la lueur du foyer qui se projetait au dehors, il se sentit prendre au collet par une main rude, et une grosse voix lui dit en français, mais avec ua accent allemand bien prononcé :
— On ne passe pas !
En même temps, il vit de chaque côté de la porte deux grands hommes noirs armés jusqu'aux dents, et qui montaient la garde.
Alors lui revinrent en mémoire les paroles de Sanche, et ce que Pilar lui avait dit du renfort attendu par les bandits.
— Je suis tombé dans le guêpier, se dit-il ; mais je suis déguisé, et ils me prendront pour un petit mendiant. Il faut absolument que je sache si mon père est là.
il se mit donc à tendre la main et à quémander, du ton piteux qu'il avait entendu affecter aux bohémiens, et qu'il avait quelquefois pris lui-même, en riant sous cape, durant son voyage avec cette honorable compagnie.
On le lâcha aussitôt, mais en lui ordonnant de s'en aller, et, comme il ne comprenait pas, on le menaça en faisant mine de le coucher en joue.
Il allait s'éloigner, bien décidé à revenir, lorsqu'une autre voix, partant de l'auberge, donna un ordre en allemand, et sur-le-champ, au lieu de le repousser de la porte, on le reprit au collet et on le poussa dans la cuisine :
Là, sans avoir le temps de se rendre compte de rien, il se trouva en présence d'un personnage long, sec et brun, en habit militaire, qui lui dit avec un accent italien :
— Approche, petit, et, si tu as une lettre, donne-la.
— Je n'ai pas de lettre, répondit Mario en regardant l'étranger avec assurance.
— Alors, une commission verbale ? Parle !
— Avant de parler, dit l'enfant avec beaucoup de présence d'esprit, il faut que je sache à qui je parle.
— Diable ! dit l'étranger avec un sourire dédaigneux, nous sommes un garçon avisé; c'est bien, cela ! Voilà le mot de passe : Saccage et Macabre! Et toi, quel nom t'a-t-on donné?
— La Flèche, répondit Mario à tout hasard.
— Hein ! qu'est-ce que cela ? dit l'Italien en fronçant le sourcil. Ça ne rime à rien !
— Attendez ! s'écria Mario inspiré par cette réponse, ce n'est pas tout. N'y a-t-il pas du pillage dans votre mot d'ordre?
— Ça rime mieux, fit l'autre en souriant toujours d'un air lugubre; ce n'est pas encore tout, petit singe! La mémoire vous fait défaut !
— Peut-être, reprit l'enfant; il y a un second mot, je le sais bien ! N'est-ce pas Sanche ?
— Nous y voilà ! Or donc tiens-toi là dans un coin et n'en bouge. C'est moi qui suis le lieutenant Saccage ; le capitaine Macabre sera ici dans un quart d'heure. C'est à lui que tu dois rendre compte de ton message, dont, quant à moi, je me soucie fort peu. Hé, là-bas, taisons-nous ! cria-t-il aux cavaliers qui allaient et venaient autour de la maison en causant un peu plus haut qu'il ne fallait apparemment.
Il se fit un grand silence, et celui qui s'intitulait lieutenant Saccage, s'adressant à Mario, qui avisait au moyen de s'introduire dans une autre pièce pour chercher son père ou quelqu'un qui pût lui en donner des nouvelles :
— Mon bel ami, lui dit-il, il est bon que tu saches la consigne, pour ta gouverne. On renvoie ou l'on arrête quiconque veut entrer céans ; on fait feu sur quiconque veut en sortir. Tu entends ça ?
— Mais je n'ai pas de raisons pour vouloir sortir, ré-
pondit prudemment Mario ; je cherche s'il y a ici quelque chose à manger; j'ai faim.
— Ça m'est fort égal, mon petit. Nous aussi, nous avons faim, et nous attendons que le capitaine nous donne l'ordre de manger.
Mario n'avait pas faim. 11 était fort inquiet. Il apercevait dans la pièce du fond, qui était une sorte d'office et de garde-manger, maîtresse Pignoux et sa servante allant et venant d'un air affairé. Il lui sembla que madame Pignoux le voyait et qu'elle le reconnaissait, et même qu'elle parlait à la servante, comme pour l'avertir de se taire sur cette découverte.
Mais tout cela pouvait bien être une illusion, et Mario guettait le moment où Saccage aurait le dos tourné pour tâcher d'échanger un mot ou un regard avec l'hôtesse. Il savait que son père et lui étaient adorés dans la maison.
Il prit le parti de faire semblant de s'endormir, et bientôt Saccage sortit pour donner des ordres.
Alors l'enfant s'élança vers madame Pignoux en lui disant :
— C'est moi ! ne dites rien ! Où est mon père ?
— Là-haut ! répondit à la hâte madame Pignoux, qui, bien que vieille, était encore maîtresse femme, ayant bon pied, bon œil.
Elle montrait à Mario l'escalier de bois qui conduisait à la salle à manger, dite salle d'honneur de l'auberge du Geault-Rouge.
Mais, comme l'enfant y grimpait déjà :
— Point ! dit-elle en le retenant ; ils ne savent pas qu'il est ici ! Ne bougez, mon jeune maître ! Ils le tueraient !
— Qui sont donc ces gens-îà ?