LUI
En effet, le pauvre marquis travesti en maître-queux, était fort risible.
Il avait fait les choses en conscience. Il avait ôté sa perruque et caché son crâne dénudé sous un bonnet de toile goudronnée en forme de moule à pâtisserie.
Sa figure , ainsi privée de boucles d'ébène et barbouillée de suie, n'était guère reconnaissable, non plus
que ses grandes mains blanches, convenablement teintées à l'avenant de son visage.
Il avait trouvé moyen de bien dissimuler sa fine chemise sous un sarrau de campagne, et s'était chaussé de mauvaises pantoufles de feutre; un tablier gras, brochant sur le tout, dissimulait ses chausses de drap, qui n'étaient pas très-voyantes; car il s'était habillé fort simplement pour l'expédition nocturne projetée à Brilbault, et cette circonstance tournait à bien dans la circonstance nouvelle.
Averti par Mario que Macabre paraissait être un butor bête et vaniteux, il sentit qu'il devait lui inspirer de la confiance, et, dès les premiers mots, il reconnut qu'aucune hyperbole ne serait trop rude à lui faire avaler.
— Illustre et vaillant capitaine, lui dit-il en le saluant jusqu'à terre, je vous prie d'excuser ma pauvre sotte de femme qui ne m'a pas fait connaître à quel grand homme de guerre et d'esprit nous avions affaire. Il est bien vrai que je suis malade de la goutte; mais votre air avenant et martial ferait revenir un mort, et je me souviens trop bien d'avoir servi sous vos drapeaux pour ne point vouloir, dussé-je laisser ma vie au feu de mes fourneaux, vous servir encore selon les petits talents que le ciel m'a donnés.
— Bon ! bon ! dit Saccage au capitaine, il n'est rien de tel que de menacer ! A présent, les voilà tous qui veulent avoir servi sous vos ordres.
— Ça vaut fait, répliqua Macabre, pourvu qu'il me serve bien à cette heure. Et, après tout, monsieur le lieutenant, il n'est rien d'impossible que ce vieux homme m'ait connu au temps jadis, dans les guerres du pays. J'y ai assez donné de ma personne pour qu'un chacun
s'en souvienne. Maître-queux ! tu me raconteras tes campagnes au dessert; car je vois bien, à ton air et à ton pas, que la goutte ne t'a point ôté l'allure d'un soldat. Tu as une drôle de senteur, ajouta-t-il, frappé du parfum dont, en dépit de son déguisement, toute la personne du marquis était imprégnée; c'est comme une senteur de confitures ! N'importe ! je gage que tu as été un peu lansquenet?
— Je le fus une année durant, répondit Bois- Doré, qui savait par cœur toute l'existence aventureuse de maître Pignoux et la damnable jeunesse de Macabre. Voire! je vous vis bien harceler les huguenots de Bourges durant le massacre des prisons, en compagnie de ce terrible vigneron que l'on appelait le Grand Vinaigrier...
— Hein ! s'écria l'Italien en regardant son capitaine d'un air moqueur, quand je vous le disais que vous fûtes grand papiste, mon capitaine !
— Chaque chose a son temps, répliqua Macabre avec un calme philosophique ; mon père, qui lors était capitaine de la grosse tour de Bourges avec feu M. de Pisseloup , protégea les pauvres parpaillots du pays tant qu'il put... Moi, je tirai de côté quand il n'y eut pas moyen de mieux faire. Mais j'ai repris le droit chemin, et j'y suis plus franc du collier que vous, monsieur l'Italien, qui cachez des reliques sous votre corselet d'Allemagne.
L'Italien répondit avec aigreur, et Macabre, mécontent de lui voir élever le ton en présence de ses pages et de ses estradiots, bien qu'ils entendissent peu le français, lui imposa silence et demanda au marquis le menu du repas qu'il pouvait lui servir.
Bois-Doré, qui n'avait soulevé l'incident des massacres catholiques que pour voir dans quelles eaux naviguait
désormais le jeune Macabre devenu vieux, se sentit plus tranquille.
Ce chef de bande ne pouvait agir sous la protection du prince de Condé. Il eut la liberté d'esprit de parler cuisine en homme qui s'y entendait bien, et comme, durant son séjour de deux heures dans l'auberge, il avait, par manière de passe-temps, traité cette grave question avec madame Pignoux, il savait fort bien le contenu du garde-manger et les ressources de la cave.
— Nous aurons l'honneur de vous offrir, dit-il, un quartier de sanglier relevé d'épices, dont vous me direz des nouvelles ; un fort buisson d'écrevisses d'Issoudun, cuites dans la bière...
— Et bien poivrées, j'espère ! dit le capitaine. Mon épouse aime les mets du haut goût.
— On y mettra du piment d'Espagne !
Et, après avoir énuméré tous les plats, le marquis ajouta :
— Mais votre illustre dame ne serait-elle pas sensible à quelques mets sucrés, après le rôt ?
— Diable ! oui. J'allais oublier qu'elle m'a recommandé certaine omelette au musc...
— Votre Seigneurie veut dire peut-être aux pistaches ? C'est de mon invention.
— Ouais ! Elle m'a dit que c'était de l'invention du vieux...
— Du vieux ? Qui donc ose se vanter d'avoir découvert avant moi l'omelette au riz et aux pistaches ?
— Ma foi, le vieux Bois-Doré, puisqu'il faut nommer ce maître sot en bonne compagnie !
Bois-Doré se mordit la moustache.
— Qui donc, dit-il, fait l'honneur au marquis de ré-
péter ses forfanteries de gueule ? Madame votre épouse daigne-t-elle le connaître ?
— Il parait ! répondit Macabre, et je sais en plus, mon vieux drôle, que tu es l'humble serviteur de cette triple canaille de faux marquis, ton maître d'école en cuisinerie; mais je m'en gausse ! Tu es gardé à vue, et tes oreilles me répondent de tes fricots.
Le marquis vit qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de dire du mal de lui-même, et il ne s'y épargna pas, faisant bon marché de sa qualité et de son caractère, et même en termes assez comiques, mais sans pouvoir se décider à accoler à son nom maudit et calomnié Tépithète de vieux, dont se servait contre lui avec orgueil son contemporain Macabre.
Celui-ci insista d'une manière désagréable
— Ce cacochyme doit être fort cassé, dit-il ; car, lorsque je le vis pour la dernière fois, c'était une longue flamberge, sans barbe au menton, et je faillis le rompre en deux par mégarde.
— Vrai ? dit Bois-Doré se rappelant l'aventure de sa jeunesse racontée récemment à Adamas; vous lui fîtes l'honneur de vous mesurer avec lui ?
— Non, mon brave homme, je ne descendis point jusque-là. Il était à cheval, portant des munitions de guerre à nos ennemis. Je le pris par une jambe, et, l'étendant sous mes pieds, je le laissai pour mort et m'emparai de son chargement.
— Qui était de poudre et de balles? répondit Bois- Doré ne pouvant se défendre de rire en lui-même des hâbleries de l'homme qu'il avait renversé d'un coup de pied, et de ce fameux chargement de munitions, qui ne consistait qu'en jouets d'enfants.
— C'était de bonne prise ! répondit le caDitaine ; mais
c'est assez causer, vieux babillard ! Allez en bas tout surveiller.
Bois-Doré, renvoyé à ses fourneaux, fut forcé de quitter Mario, que le capitaine retint près de lui.
Il échangea, en sortant, un regard avec son fils, un regard plein d'angoisse, que l'enfant lui renvoya plein de confiance. Il sentait que Macabre n'était pas mal disposé en sa faveur.
— Çà, petit, dit le capitaine, avance ici à l'ordre, et dis-moi, si tu peux, qui tu es !
— Je n'en sais, ma foi, rien, mon capitaine, répondit Mario, qui n'avait pas encore eu le temps d'oublier la manière de parler de la bohème ; je suis enfant volé ou trouvé sur quelque chemin par les estradiots noirs que l'on nomme égyptiens.
— Que sais-tu faire?
— Trois grandes choses, dit Mario, qui se rappela a propos les belles maximes de La Flèche : jeûner, veiller, courir; avec ça, on va loin et l'on se tire de tout.
— Il a de l'esprit, dit Macabre en regardant son lieutenant, qui, pour lui témoigner sa mauvaise humeur, lui tourna le dos en s'asseyant à cheval sur sa chaise, la tète et les mains appuyées sur le dossier, les reins au feu.
Macabre trouva la posture indécente et lui en fit l'observation en termes cyniques. Saccage se leva sans rien dire et sortit.
Mario observait toutes choses, et la mésintelligence des deux chefs lui parut de bon augure. Il se promit d'en tirer parti, s'il était possible, et si l'occasion s'en présentait.
Macabre reprit la conversation avec lui.
— D'où vient, lui dit-il, que je ne t'ai point vu à Brilbault, la nuit dernière?
Mario ne fut pas longtemps embarrassé de cette question.
— Je n'y étais pas, dit-il ; je récoltais des poules aux alentours, seulement pour les préserver du renard et de la pépie.
— Tu sais voler les poules? Eh bien, c'est un don de nature qui peut être mis à profit. Mais dis-moi si l'Espagnol a parachevé sa crevaison.
— M. d'Alvimar? demanda Mario, qui commençait à comprendre le récit de Pilar et à ne plus le regarder comme un rêve.
— Oui, oui, dit Macabre, ce chien de papiste qui m'a fait tourner le cœur avec ses patenôtres !
— Il est mort ce matin.
— Il a bien fait, l'imbécile ! Et Sanche? Celui-là vaut mieux; quoique bigot, il entend les affaires. Où est-il, à cette heure ?
— Il se cache.
— Que n'est- il venu me trouver ici?
— Je vous l'ai dit, il y a du danger ici pour vous, et il le savait.
— Quel danger? Le vieux Pignoux nous trahira?
— Non, le pauvre homme ne sait rien de rien ; et que pourrait-il contre vous?
— Mais qui nous menace?
— Des seigneurs qui vous cherchent à Brilbault en ce moment, et qui, avec une grosse suite, vont repasser ici pour aller coucher à Briantes.
— Tu les as vus ?
— Oui.
— Combien sont-ils de monde ?
— Peut-être deux cents cavaliers ! dit Mario espérant épouvanter son homme.
— La mèche est donc éventée? reprit celui-ci un peu ébranlé.
— Il paraîtrait !
Le capitaine parut réfléchir, autant que sa figure de pierre, ou plutôt de corne, pouvait indiquer une préoccupation morale.
Le cœur de Mario battait sous sa souquenille. Un instant il espéra que sa ruse allait, aboutir et que Macabre se déciderait à rebrousser chemin. Mais le capitaine se mit à parler allemand avec ses estradiots, qui sortirent aussitôt, et Macabre reprit sa pose gracieuse, une jambe sur la tête du landier, l'autre sur la chaise que le lieutenant avait quittée.
Mario se hasarda à l'interroger.
— Eh bien, mon capitaine, lui dit-il, vous allez reprendre le chemin?...
— De Linières? Non pas, ma foi, mon petit singe! Mes chevaux sont las et mes gens aussi. Moi, j'ai si mal dormi à Brilbault, la nuit dernière, que je veux me refaire ici. Malheur à qui viendra m'y déranger!
Ces projets de sommeil firent encore renaître l'espoir chez Mario.
- Si ces gens sont bien las, pensa-t-il, il y aura un moment où nous pourrons nous échapper.
Il ne comptait pas, comme le marquis, sur l'arrivée de ses amis et de son monde. Pilar, en les avertissant de la prise de la basse-cour de Briantes, devait être cause qu'ils y courraient tous à l'instant même, comptant rencontrer le marquis dans la même direction; car la petite bohémienne, qui avait l'esprit plus net que son âge ne le comportait, ne manquerait pas de
leur dire que Mario était parti de son côté pour avertir son père.
Comme il faisait ces réflexions en lui-même, le lieutenant Saccage rentra, et, s'adressant à Macabre, qui s'assoupissait devant le feu :
— Capitaine, dit-il d'un ton moitié humble, moitié arrogant, permettez-moi de vous dire que, grâce à votre idée de nous faire marcher par petites bandes, nous perdons le temps ; votre femme et son monde n'arrivent point, et, si vous restez longtemps à table, comme de coutume, tout peut échouer. Il s'agirait de ne point banqueter, de manger vite, de dormir deux heures et d'aller de l'avant sans donner le temps aux passants de porter devant nous la nouvelle de notre arrivée.
— Supprimez les passants! répondit tranquillement Macabre. N'est-ce point chose convenue? Vous n'aurez pas grand'besogne, car nous n'avons pas rencontré un chat depuis Lihières, et ce pays est vide comme une église en 62. Mais ce sont là paroles inutiles. J'entends la voix de ma Proserpine. Elle arrive ! allons au devant d'elle ï
En parlant ainsi, Macabre se ïeva avec effort et descendit à la cuisine.
— Le capitaine vieillit ! dit en italien Saccage à un des maréchaux-ferrants qui étaient restés devant la por te, plantés comme des statues.
— Non, répondit le reître, il a pris femme, et c'est pire ! On ne songe plus qu'à faire la noce, et on ne sait plus marcher quand il faudrait.
Mario, qui apprenait l'italien avec Lucîlio, comprit à peu près ces paroles, et suivit le lieutenant et les deux reîtres à la cuisine.
Dès qu'il y fut, sans s'occuper du renfort d'arrivants
qui encombrait la porte, il se glissa auprès de Bois- Doré, qui fricassait de son mieux avec madame Pignoux, se disant que plus tôt l'ennemi serait à table, plus tôt s'offrirait quelque chance d'évasion.
— Te voilà, mon enfant? dit le marquis à voix basse; ils ne t'ont pas maltraité ?
— Non, non, répondit Mario, nous sommes au mieux, le capitaine et moi. Laisse-moi t'aider, mon père. Nous pourrons causer pendant qu'ils ne songent pas à nous.
— Très-bien, mais ne nous regardons pas ; vois comme je fais pour parler à l'hôtesse. — Madame Pignoux, criat— il, passez-moi le beurre !
Et il ajouta tout bas :
— Qu'est-ce qui arrive encore sur la porte, ma bonne femme ?
— Une dame qui descend de cheval. Ne vous retournez pas, si par hasard elle vous connaît.
— Petit, de la muscade ! reprit le marquis en frappant sur l'épaule de Mario.
Et il lui dit dans l'oreille :
— Ne te retourne pas non plus. — Madame Pignoux, ajouta- t-il en se penchant vers l'hôtesse, tâchez de voir sa figure.
— Je ne la reconnais pas, répondit la Pignoux ; elle a un tas de cheveux et de panaches... C'est une forte femme !
Nos trois personnages étaient placés dans le fond de la cuisine, le long du fourneau, ie dos tourné à la porte et la figure vers une fenêtre du rez-de-chaussée, devant
laquelle ils voyaient passer et repasser au dehors la silhouette des reîtres montant la garde l'arme au bras.
Il y en avait deux sur chaque face de la maison, luxe inutile, car cette maison n'avait que deux portes : celle qui donnait sur la route et celle du garde-manger, qui donnait sur un petit jardin clos de haies.
Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étaient solidement grillées. Il ne fallait donc pas espérer sortir de vive force.
Et pourtant, le marquis soupirait d'impatience.
— Ah ! mon fils! disait-il à Mario, pourquoi es-tu ici? Avec ce bon grand couteau de cuisine, je saurais bien me débarrasser des deux sentinelles qui se croisent là devant la porte de l'office. Mais avec toi... je n'oserais, je suis lâche.
— Et, si mon homme était là, ajoutait madame Pignoux, tout vieux qu'il est, il ferait bien l'affaire des deux autres, avec Jacques! Mais j'ai bien peur qu'ils ne l'aient tué, mon bon valet !... Ah ! Dieu! le voilà! voyez comme ces démons l'ont arrangé ! Il est tout en sang !
Jacques le Bréchaud, ainsi nommé parce qu'il était brèche-dents, était laid, sournois et rageur, mais courageux et dévoué.
— Ne faites pas attention, dit-il, et donnez-moi un torchon pour que je m'essuie la figure.
— Mais ils t'ont fendu la tête, mon pauvre ami! dit le marquis en lui passant son mouchoir à dentelle, qui était resté dans la poche de ses chausses.
Mario s'empara du mouchoir, qui les eût fait reconnaître pour des seigneurs, et le jeta dans le fourneau ardent, où il disparut comme une allumette.
Jacques essuyait son sang et bandait sa blessure avec une serviette.
iï. s
— Ne vous inquiétez pas, dit-il à madame Pignoux ; ils m'ont laissé revenir ici pour les servir; donnez-moi le tranche-lard, et la nuit ne se passera pas sans que j'en aie étripé quelques-uns.
— Tu te feras tuer, dit l'hôtesse.
— Ça ne fait rien, répondit Jacques.
— Mais tu nous feras tuer aussi 1
— Jacques, dit le marquis, vois cet enfant et ne dis mot. Fais-le sortir si tu peux, mais sois prudent si tu nous aimes.
Jacques regarda Mario en dessous, et, sans répondre, il alla à plusieurs reprises dans le garde-manger, comme pour son service, mais en effet pour examiner les reitres qui montaient leur garde avec la régularité de deux automates.
— Ces chiens d'Allemands ! dit-il au marquis, ça ne dort pas, ça ne boit ni ne mange, tant que ça n'a pas tué tout le monde.
— Et ça connaît la discipline ! répondit le marquis avec un soupir. Ah! il ne faut pas se le dissimuler, les reitres sont de rudes soldats ! Si le bon Henri en avait eu dix mille, il eût été roi dix ans plus tôt !
— Cuisine, mon père, cuisine ! dit Mario, le lieutenant te regarde !
— Il peut me regarder, mon fils ! je sais manier la queue d'une casserole aussi bien que maître Pignoux lui-même.
— C'est la vérité, dit l'hôtesse; on jurerait que vous avez étudié !
— J'ai étudié en campagne, madame Pignoux; j'ai fricassé, l'épée au flanc et le casque en tète, pour mon Henri! Qui m'eût dit que jefricasserais pour un Macabre et pour sa moitié? Quelque gaupe, j'imagine !
En ce moment, la voix de madame Proserpine s'éleva
au-dessus des autres, qui l'avaient couverte jusque-là.
— Pouah ! comme ça sentie graillon brûlé ! criait-elle; c'est une infection ici! Montons, montons vite! Allons donc, lieutenant, donnez-moi la main, sacrebleu !
M. de Bois-Doré et son fils se regardèrent et baissèrent aussitôt le nez sur leurs casseroles.
Cette amazone, qui, après avoir causé et discuté confidentiellement avec le capitaine et le lieutenant sur le seuil de l'auberge , traversait maintenant la cuisine en se carrant dans son riche costume de guerrière, et en agitant, sous son feutre à plumes bariolées , sa volumineuse crinière d'un blond ardent, cette madame Proserpine, épouse plus ou moins légitime du capitaine Macabre, c'était l'ancienne gouvernante du marquis , c'était l'ennemie personnelle de Mario , c'était la Guillette Carcat de La Châtre, c'était la Bellinde de Briantes.
— Nous sommes perdus , pensa le marquis ; elle va nous reconnaître !
— Nous sommes sauvés, pensa Mario ; elle ne nous reconnaît pas !
Et, pour mieux se déguiser, il s'enveloppa aussi d'un tablier à pièce qui lui montait jusqu'au menton, et passa , sur ses joues roses, ses petites mains frottées de charbon.
Bellinde passa sans se retourner. Mais il n'y avait pas moyen de songer à la fuite. Madame voulait être servie à l'instant.
L'ex-gouvernante, prude et sucrée, avait subi une rapide métamorphose. En devenant la compagne d'un vieux routier , elle avait pris les manières soldatesques et le ton impérieux et violent, qui, en somme, était l'expression de sa véritable nature, comprimée et fardée
13G LES BEAUX iMESSIEURS
depuis longtemps à Briantes. Sa personne s'était développée avec la même exubérance. N'étant plus forcée de savourer en secret les liqueurs et les friandises dérobées , elle s'était livrée avidement à sa gourmandise. Abondamment pourvue d'argent , de vivres et de boissons par les soins de Macabre, qui prenait la part du lion dans le pillage , elle noyait chaque jour, dans la fumée des festins , le remords et le dégoût d'appartenir à une espèce de monstre.
Le plaisir de ne rien faire que chevaucher et commander était aussi pour elle une compensation. Les intempéries et les intempérances de sa nouvelle vie d'aventurière avaient donc altéré ses traits et presque subitement doublé son embonpoint. Sa figure, naturellement colorée , avait déjà pris les tons marbrés de la débauche et le violacé de la pléthore. Fière de sa riche crinière rousse , elle l'étalait sur ses épaules avec une affectation ridicule, et se couvrait sans discernement de tous les objets conquis par maître Macabre, en trahison bien plus souvent qu'en franche guerre.
Madame .était donc fort pressée de manger et de boire après une assez longue chevauchée, et se faisait fête de connaître, enfin, la bonne cuisine de M. Pignoux, qu'elle avait entendu vanter si souvent à Briantes.
Peu lui importait que vingt-cinq bons soldats (trèsméchants drôles, d'ailleurs, il ne faudrait pas s'y tromper ) attendissent à la porte, le ventre creux. Le mécontentement que ses façons d'agir leur causaient ne la préoccupait nullement; elle ne doutait de rien, son amant imbécile lui ayant donné le grade de lieutenant et le commandement d'une partie de sa bande , qu'elle associait à ses profits quand elle était de bonne humeur, et qui, en somme, lui était dévouée par intérêt.
Les quinze nouveaux bandits qu'elle avait amenés, et qui prirent possession de la cuisine, tandis que les autres étaient relégués à l'écurie ou commandés pour le guet et la garde montante, se montrèrent tout d'abord trèspressés de la faire servir; ils comptaient sur ses restes, et, tandis que les uns dressaient la table en bousculant et injuriant les valets, les autres talonnaient le chef Bois- Doré, sa prétendue femme et Mario, le marmiton improvisé, pour qu'ils eussent à satisfaire la lieutenante au plus vite.
Voilà pourquoi il ne fallut plus songer à échanger des observations, ni à regarder la porte. Il fallait cuisiner, et l'on cuisinait à tour de bras.
Ce fut une des aventures de la vie du marquis où il se montra à la hauteur des événements.
Il fit des ragoûts dignes d'un meilleur sort, saupoudra et dressa les mets, graissa la poêle et fit sauter l'omelette avec des allures d'une maestria qui finit par imposer le respect à ces mécréants, en dépit de leur impatience.
Au moment de servir la soupe, le marquis vit Jacques Bréchaud allonger le bras comme pour saler sur nouveaux frais. Il repoussa machinalement cet inutile concours; mais l'insistance du brèche- dents l'étonna, et, lui saisissant la main, il trouva à son sel un aspect singulier.
—Laissez donc faire, dit Jacques, ils aiment ça, la soupe salée !
Et il avait un sourire étrange qui frappa tout à fait le marquis.
— Jacques ! lui dit-il tout bas, pas de poison : c'est lâche, et la lâcheté porte malheur ! Dieu seul peut nous sauver. Ne fâchons pas Dieu !
Jacques laissa tomber la mort-aux-rats dont il s'était promis d'assaisonner la soupe des aimables hôtes du Geault-Rouge. L'élan généreux et romanesque du marquis lui parut inexplicable; mais il en subit l'ascendant avec une sorte de terreur superstitieuse.
Bois-Doré venait de remettre le potage et tout le premier service aux pages barbus de madame Proserpine ; il respirait un pau ; on semblait disposé à lui laisser un peu plus de liberté.
Mario même allait de temps en temps jusqu'au seuil, et il eût pu fuir en cet instant, en ayant l'air d'aller chercher du bois sous le hangar; mais il se garda bien de dire le fait à son père. Celui-ci eût exigé qu'il en profitât, et, pour rien au monde, l'enfant n'eût voulu se séparer de lui.
— Si l'on doit tuer mon père, pensait-il, je veux mourir avec lui ; mais, jusqu'à la fin, je garderai l'espoir de le sauver.
Madame Pignoux commençait aussi à espérer. Les hommes de la lieutenante paraissaient encore plus effrontés, mais un peu moins sinistres que ceux qui les avaient précédés dans la cuisine.
Ils étaient presque tous Français et jeunes. Ils commandaient avec autant de cynisme que les autres ; mais il y avait dans leurs manières une sorte de gaieté qui pouvait faire croire à un fonds de bonhomie, ou, tout au moins, à un moment d'oubli.
Mais un ordre venu du haut de l'escalier tomba comme la foudre sur les captifs : madame Proserpine mandait maître Pignoux et sa femme en sa présence.
— J'irai, j'y vais, j'y cours ! s'écria l'hôtesse en montant l'escalier.
Et, se présentant à la lieutenante, elle lui demanda respectueusement ses ordres, en ayant soin de ne pas avoir l'air de la reconnaître, ou de l'accepter d'emblée pour une personne autrement importante que l'expromeneuse des petits chiens du marquis.
— Mes ordres sont que votre mari comparaisse aussi, répondit la Bellinde flattée de la soumission de madame Pignoux. Allez le chercher, ma bonne femme.
— Excusez-moi, dit la Pignoux, mon homme est dans son coup de feu, et trop enfumé pour se montrer en tablier et en bonnet sales devant une dame comme vous.
— Te crois-tu donc plus ragoûtante, vieille pendarde? cria le capitaine. Va, on ne m'en donne point à garder. Je veux voir la figure de ton bélître de mari, et il n'y a point d'excuse qui serve. Et vous autres, mes drôles, dit-il aux servants de la Proserpine, d'où vient que, quand votre lieutenante commande quelque chose, vous vous le faites dire deux fois ? Mort de ma vie ! faudra-t-il que j'aille quérir moi-même ce double traître ?
Au même instant, Bois-Doré, à qui déjà l'on avait fait monter de force l'escalier, fut poussé dans la salle, et si rudement, qu'il faillit aller tomber aux genoux de la Proserpine.
Le pauvre Mario le suivait, tremblant de crainte pour lui et de colère contre les méchants reitres. Si son vieux père fût tombé, l'enfant eût perdu patience et se fût fait mettre en pièces pour le défendre.
Heureusement pour tous deux, le marquis ne perdit pas la tête et se résolut à tout braver, remettant son destin au succès de son déguisement.
Le hasard voulut que Proserpine ne fit nulle attention à ses traits. Elle connaissait fort bien le véritable Pi-
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gnoux ; elle ne daigna pas lever les yeux sur lui tout de suite, distraite qu'elle était par les hommages archifamiliers que lui adressait le lieutenant Saccage, lequel, placé à côté d'elle, profitait de tous les instants où Macabre ne les observait pas de trop près.
Le marquis put donc se placer derrière la Proserpine, dans l'attitude d'un respectueux serviteur qui attend des ordres, et, d'un mouvement adroit, il fit passer Mario derrière lui.
— Ah ! te voilà enfin, gibier d'estrapade ! s'écria le capitaine en frappant du poing sur la table. Ta crainte me vend ta traîtrise, et je vois clair dans tes mauvais desseins !
Bois-Doré, se croyant dévoilé, faillit envoyer le déguisement au diable et jouer du couteau de cuisine pour mourir au moins sans insulte ; mais Mario était là, qui glaçait son courage. Incertain du sens des paroles qui lui étaient adressées, il se garda de répondre et de faire entendre sa voix aux oreilles de la Proserpine.
Il se contenta de regarder fixement le Macabre d'un air assuré. C'était, à son insu, la meilleure attitude qu'il put prendre.
— Voyons, parleras-tu ? hurla de nouveau le capitaine, qui paraissait inquiet et qui se sentait rassuré par son air de candeur. Tu fais le simple, mauvais drôle ! cependant, tu n'ignores point qu'en ne te présentant pas ici toi-même, et en te faisant tirer l'oreille pour te rendre à ton devoir, tu as manqué à toutes les règles et à toutes les bienséances de ton chien de métier.
Bois-Doré, décidé àne point parler, fit une pantomime équivalant à un point d'interrogation, avec un mouvement de tète qui signifiait : « De quoi s'agit-il? ;>
DE BOIS-DORÉ l&l
— As-tu perdu la parole, toi qui bavardais si bien tantôt? reprit le Macabre ; ou ignores-tu, triple sot, que l'hôtelier doit, le premier, goûter largement aux plats et aux boissons qu'il présente? Penses-tu quejesois si sûr de toi que je veuille m'exposerau poison ?... Allons, vite, détestable bête, avale-moi ce que tu vois sur cette assiette et dans ce gobelet, ou, mordieuîje te fais avaler ma rapière.
En même temps, il montrait au marquis une assiette sur laquelle on avait placé un échantillon de tous les mets servis sur la table, et un gobelet rempli de vin pris dans tous les pots.
Le marquis fut grandement soulagé de voir de quoi il s'agissait, d'autant plus que la Proserpine ne le regardait pas au moment où il fut obligé de se pencher sur la table pour prendre l'assiette et le verre.
La coutume de faire goûter les mets par l'aubergiste était tombée en désuétude depuis la fin des grandes guerres civiles, du moins dans les provinces du centre; les voyageurs n'exerçaient plus ce droit, non plus que les aubergistes ne revendiquaient celui de les désarmer à leur entrée dans la maison.
Mais Macabre agissait comme en pays conquis, et il n'y avait pas à discuter avec le droit du plus fort. Le marquis s'exécuta bravement, avec un sourire de dédain pour l'outrage infligé à sa loyauté. Il avala en silence le contenu de l'assiette et du verre, tout en lançant à Jacques Bréchaud un regard qui lui disait éloquemment : « Jacques, tu vois que la générosité porte bonheur ! »
Et Jacques, qui adorait le marquis, se signa en retournant à la cuisine.
lZl2 LES BEAUX MESSIEURS
Tout allait bien.
Macabre et ses acolytes, vaincus par le fier regard et le fier silence du majestueux cuisinier, étaient charmés, d'ailleurs, de pouvoir faire honneur à ses plats, et peutêtre n'eût-il pas été forcé de se montrer de nouveau ; mais une malheureuse distraction de sa part vint tout gâter.
La Proserpine laissa tomber l'éventail de plumes qu'elle portait à sa ceinture en compagnie d'une daguette et de deux pistolets ; et, par une fatale habitude de galanterie dont il ne s'était jamais départi, même envers sa gouvernante, le marquis se baissa pour ramasser l'objet, qu'il présenta avec émotion, s'apercevant trop tard de sa bévue.
Il y eut un moment de surprise et d'incertitude dans les yeux de la Proserpine, un moment long comme un siècle; enfin, la dame s'écria en portant la main à ses pistolets :
— Je veux mourir de la grand'mort, si c'est là maître Pignoux !
— Quoi? qu'est-ce à dire? s'écria à son tour le Macabre. Arrive ici, vieux fricotier, et montre ton sale museau à la compagnie. Par la mort-diable ! s'il y a ici quelque supercherie et qu'un vil gâte-sauce ait usurpé les fonctions de maitre-queux, je prétends faire de son cuir une écumoire.
Le marquis n'écouta pas les menaces du brigand ; il sentit que le moment de la crise était venu, et poussa Mario hors de la salle, en lui disant :
— Va donc en bas, toi! ma femme t'appelle!
Puis il se présenta résolument en face de la Proserpine et la regarda avec cette suprême dignité que l'homme de cœur est seul capable d'invoquer contre de lâches adversaires.
Malgré le grotesque accoutrement de son maître, la servante Bellinde ne put se défendre d'un sentiment de respect et de remords. Elle tenait dans ses mains la vis de celui qu'elle voulait humilier et piller, mais non pas faire tourmenter et égorger. Elle hésita encore un instant, et dit :
— Ma foi, maître Pignoux, je vous reconnais à cette heure ! mais par la mordi! vous êtes bien changé ! Vous avez donc fait une grosse maladie ?
— Oui, madame, répondit Bois-Doré touché de ce bon mouvement : j'ai eu beaucoup de fatigue dans ma maison depuis que j'ai été forcé de me séparer d'une personne qui me servait fort bien.
— Je sais de qui vous parlez, reprit la Bellinde. C'était un trésor que vous avez méconnu et jeté à la porte comme un chien. Oui, oui, je sais comment la chose s'est passée. Tout le tort est de votre côté, et, à présent, vous en êtes aux regrets ! Mais il est trop tard, ma foi ! elle ne vous servira plus !
— Elle fera bien de ne plus servir personne, si elle peut s'en dispenser; mais je me flatte que, en quelque situation qu'elle soit, elle n'a point oublié ma générosité envers elle. Je la quittai sans reproche et sans lésinerie, elle pourra vous le dire.
— Il suffit ; nous parlerons de ça plus tard. Serveznous bien, et, pour ce, retournez à votre ouvrage, mon vieux. Allez!
\hk LES BEAUX MESSIEURS
Fn sortant, Bois-Doré la vit parler bas à un de ses hommes.
— xNous sommes sauvés! dit-il a Mîrio dans l'escalier Elle ne m'a pas trahi, et elle vient de donner Tordre de nous laisser sortir !
Et, dans sa candeur, le marquis se dirigeait avec Mario vers la porte de la cuisine ; mais il s'était bien trompé : la Proserpine avait, au contraire, renouvelé l'ordre du blocus.
Il fallait donc feindre encore et s'occuper de la confection de la fameuse omelette aux pistaches.
Une heure environ s'écoula sans apporter de changement à cette burlesque et tragique situation.
On faisait grand bruit dans la salle. Macabre criait, jurait et chantait. C'était tantôt de la gaieté brutale et tantôt de la colère.
Voici ce qui se passait :
Le lieutenant Saccage était un homme positif et net comme son nom. Il trouvait absurde que l'on se préparât à un coup de main qui exigeait une marche rapide et silencieuse, par un souper qu'il savait bien devoir dégénérer en orgie.
Macabre était un bandit adonné à tous les excès qui étaient le véritable but de ses courses. Il n'avait pas, comme son lieutenant, les qualités du spéculateur, et, si je ne craignais de profaner les mots, je dirais que, dans sa vie d'aventures, il portait une sorte d'ivresse qui en était la poésie sombre et brutale. Il était aussi bohémien que larron, mangeant tout et n'étant riche que par crises.
L'autre amassait froidement et plaçait à mesure. Il entendait les affaires, ne donnait rien au plaisir et s'amassait une fortune. De nos jours, il eût été un fripon
mieux posé : il eût filouté en habit noir et vécu dans le monde, au lieu de courir les routes et de détrousser les passants.
Chaque siècle a son trafic, et, dans les guerres civiles du xvie et du xvne siècle, le brigandage s'était organisé en industrie régulière et en calculs positifs.
Saccage aspirait à se débarrasser du Macabre. Il n'eût osé l'attaquer de front; mais il faisait comme M. le Prince avec le roi de France. Il poussait son maître dans le danger, comptant qu'une arquebusade l'emporterait et lui ferait la place nette.
Dans cette prévision, il tâchait de plaire à la Proserpine, gardienne de la caisse et des bijoux, et la dame, tout en ménageant l'époux de rencontre, ne décourageait pas l'époux en herbe que les hasards de la guerre pouvaient lui rendre utile à un moment donné.
Ce système de coquetterie commençait à être visible pour Macabre, et il se sentait partagé entre le besoin de se laisser mener par le nez et celui d'administrer une solide correction à sa déesse.
Il eût voulu aussi, à chaque instant, casser les brocs sur la tète de son rival, et cependant il sentait combien l'activité et la constante lucidité de ce lieutenant lui étaient nécessaires, à lui qui ne pouvait se résigner à être sobre et à vivre sur le qui-vive.
Si bien que, fatigué de cette alternative de colères et de réconciliations qui se renouvelait à chaque repue, le capitaine prit le parti de noyer ses soucis dans le vin clairet des coteaux de La Châtre, et commença, après avoir beaucoup déraisonné, à éprouver l'invincible besoin de faire un somme, le nez sur son assiette, dans un reste de pâté.