Mémoires de M. Lenel
de toutes sortes sur le petit monde : argent sous tous les noms, sous toutes les formes, sous tous les prétextes, tel était le seul mobile, le seul but, la seule grandeur, la seule joie et le seul génie de Henri, petit-fils du grand Condé de la Réforme et père du grand Condé de la Fronde.
Deux grands Condés bien ambitieux et biqn coupables aussi envers la France, on le sait ! mais capables aussi de lui rendre de grands services contre l'étranger, quand leur intérêt personnel ne les en détournait pas. Hélas ! c'est là Yaffreux xvne siècle. Mais ils avaient de la bravoure, de la grandeur, de l'héroïsme quand même ; et celui qui joue un rôle dans notre récit n'était qu'avare, rusé, prudent, et l'on dit même quelque chose de pis.
Sa naissance avait été tragique, et sa jeunesse malheureuse.
Il avait reçu le jour en prison, d'une veuve accusée d'avoir empoisonné son mari ' . Marié lui-même fort jeune à la belle Charlotte de Montmorency, fille du connétable, il avait eu pour rival le trop vert et trop vieux galant Henri IV. La jeune princesse avait été coquette. Le prince avait enlevé sa femme. On accusa le roi de vouloir faire la guerre à la Belgique pour lui avoir donné asile. Le fait était à la fois vrai et faux : le roi était follement amoureux ; mais Condé, en feignant une jalousie dont il était incapable, exploitait la passion du roi au profit de son ambition, et forçait le roi à sévir contre un rebelle.
Malheureux en famille, en guerre et en politique, M. le Prince se consola de tout par l'amour des richesses, et,
1. Charlotte de la Trémouille, femme de Henri de Condé, premier du nom, captive pendant huit ans, acquittée, mais non justifiée.
quand vint le terrible ministère de Richelieu, il vécut fort tranquille, riche et sans honneur, dans sa bonne ville de Bourges et dans son beau château de Saint-Amand- Montrond.
Mais, à l'époque où notre recteur Poulain, après six semaines de démarches et d'intrigues vint à bout d'être introduit en sa présence, M. le Prince n'avait pas renoncé à toute ambition politique, et il devait encore jouer son rôle de vautour dans l'agonie du parti calviniste et dans celle du pouvoir royal, erpérant s'élever sur les ruines de l'un et l'autre.
Le recteur croyait bien savoir à quel homme il avait affaire. Il le jugeait sur la réputation de bon prince qu'il s'était faite a Bourges : familier, vulgaire, parlant à toutes gens sans morgue, jouant avec les écoliers de la ville et les trichant volontiers, aimant bien les cadeaux, commère, très-serré, assez fantasque, excessivement dévot.
Le prince était bien tout cela ; mais il était tout cela beaucoup plus qu'on ne le savait encore. L'histoire prétend qu'il aimait beaucoup trop la société des écoliers. 11 trichait par avarice et non par simple amusement; il ne faisait pas comme Henri IV, qui rendait l'argent. Il aimait les cadeaux avec passion ; il était commère par envie et méchanceté ; il était avare jusqu'à la fureur, fantasque jusqu'à 'a superstition , dévot jusqu'à l'athéisme.
Lenet, dans son panégyrique, dit de lui très-ingénument, ou plutôt très-malicieusement .
« Il entendoit la religion et sçavoit en tirer avantage, connoissoit les replis du cœur humain autant qu'homme que j'aie connu, et jugeoit en un moment par quel intérêt on agissoit en toutes sortes de rencontres. Il sça-
voit se précautionner contre l'artifice des hommes sans le faire connoître. // aimoit à profiter. Il a peu entrepris d'affaires qu'il n'ait fait réussir, en temporisant, quand il ne pouvoit en venir à bout d'autre sorte. Il scavait éviter les occasions de rien perdre de ce qui lui étoit dû et profiter de celles qui pouvoient l'augmenter en quelque chose... Enfin, — dit plaisamment pour conclure le bon Lenet, — il m'a semblé un grand homme et fort extraordinaire. »
Soit!
Quant au portrait physique du prince, voici comment une plus illustre plume que celle de Lenet le définit dans une lettre particulière :
« Une figure agréable au premier abord ; tête allongée, assez régulière ; rien de la puissance ni de la bizarrerie des traits de son fils, le grand Condé ; les yeux riants ; assez de grâce dans ce visage bien encadré par la longue chevelure ; les moustaches relevées, l'épaisse et longue royale. De l'incertitude dans les plans du front, qui est moyen, avec les régions supérieures assez développées ; de la mollesse dans les joues. Ce regard souriant est de ceux sous lesquels on sent, avec quelque attention, le manque de dignité et de sérieuse croyance, une petite personnalité égoïste et beaucoup d'indifférence.
» Mais c'est là la seconde impression; la première est assez agréable.
» Le meilleur de ses portraits gravés porte la devise: Semper prudentia *. »
La statue de Mercure, le dieu des filous, plantée sur le haut de son donjon, en dit encore davantage.