E. MONTÉGUT
Traducteur d'Emcrson, de Shakespeare et de Macaulay, critique littéraire à la Revue des Deux-Mondes de 1857 à 1862, aimant à voir du pays aussi bien qu'à fouiller dans les livres, Montégut est un des « essayistes » les plus informés et les plus pénétrants du xix^ siècle.
Ses principaux ouvrages sont : les Libres opinions morales el historiques (1858), Tableau de la France, Souvenirs de Bourgogne (1876 , Essais sur la lilléralure anglaise (1883).
LES CONTRADICTIONS FRANÇAISES d)
La France est le pays le plus facile à juger en apparence, le plus difficile à juger en réalité, et tous les jugements qu'on a portés sur elle peuvent se ranger sous deux chefs principaux : la France est un pays monarchique, la France est un pays révolutionnaire. Peuple révolutionnaire ! dit cet historien, qui fait dater la France de 1789, et qui oublie qu'elle a été
(1) Extr. des Libres opinions morales el hisloriques (Essais sur Vépoque acluelle), 1858, pp. 2-3.
la plus monarchique des nations; peuple anti-religieux ! dit un autre qui oublie que l'Église a été soutenue, la Papauté fondée par l'épopée de la France, la Réforme arrêtée dans son développement par l'obstination de fidélité de la France aux vieilles institutions ecclésiastiques. Peuple traditionnel, monarchique, et que les querelles malheureuses de soixante années pleines d'orages ont fait faussement juger! se croient alors en droit de répondre certains publicistes. Hélas ! ce jugement n'est pas mieux fondé que les autres. La vérité est que la France, pays des contradictions (1), est à la fois novatrice avec audace et conservatrice avec entêtement, révolutionnaire et traditionnelle, utopiste et routinière. Il n'est pas de pays où les choses meurent plus vite; il n'en est pas où leur souvenir vive plus longtemps. Oui, c'est un peuple révolutionnaire et traditionnel pour qui sait bien voir : révolutionnaire, parce que les métamorphoses y ont été plus nombreuses qu'ailleurs; traditionnel, parce que sous toutes ces métamorphoses brille le même esprit méconnaissable en apparence... Ce n'est pas en France que le génie français a été le mieux compris; nous nous moquons très souvent des jugements des étrangers sur notre compte, mais ils en savent sur nous plus long que nous-mêmes. Nous nous accordons des qualités et jusqu'à des défauts qui ne sont pas les nôtres. Ainsi il est géné-
(1) La Civilisalion française, qui signale ce texte (dans son numéro de février 1920), dit que « c'est le pttrlrait le plus équitable, nuancé, pénétrant, qui ait été fait, à notre connaissance, de l'esprit du Français ».