‹ Qu'est-ce que l'esprit françaisChapitre 29 sur 30 · L'ENSEIGNEMENT FRANÇAIS · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT FRANÇAIS

Au commencement de 1913, je professais à l'Université de Colombie à New- York, et j'étais en rapport avec d'autres universités américaines. On me disait : « Nous nous sommes tournés vers les Universités allemandes à une époque où l'Amérique n'avait

(1) Extr. d'une allocution prononcée par M. Bergson, le 2 mars 1919, lors d'une réception organisée en l'honneur des professeurs et étudiants américains par le « Rapprochement universitaire ».

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pas d'Universités et où les vôtres n'étaient pas encore réorganisées. Puis nous avons continué, par habitude. Mais maintenant, c'est de votre côté que nous regardons. » Voilà comment parlaient des Américains, avant que la guerre leur eût pleinement révélé l'infériorité morale de l'âme allemande. .J'ai réfléchi depuis, à ce qu'ils me disaient alors, aux qualités qu'ils découvraient à notre enseignement, et il m'a semblé que ce qu'ils appréciaient déjà dans nos méthodes, c'était, par rapport aux méthodes allemandes, une supériorité morale.

Car après avoir loué la science de nos maîtres, après avoir constaté que nous étions les héritiers des Grecs et les dépositaires de la tradition classique, que sur les textes anciens nous nous entendions fort bien, nous aussi, à faire de l'érudition et de la critique verbale, mais que nous savions, en outre, faire goûter ce qu'il y a d'artistique dans ces œuvres d'art, que là est d'ailleurs le but et que, s'il est utile de bien racler la pelure, le principal est de savourer le fruit, ils ajoutaient : « Il y a deux choses que nous prisons par-dessus tout dans l'enseignement français, les qualités de clarté et de composition qu'on trouve dans la leçon du maître, et l'habitude de faire sans cesse appel, chez l'étudiant et même chez l'écolier, à l'esprit d'invention. »

Mais ces habitudes de clarté et de composition, que représentent-elles sinon la sincérité vis-à-vis de soi-même et aussi le désir de rendre la science accessible au plus grand nombre?

Ce n'est pas chez nous qu'un savant se vanterait

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d'avoir écrit des livres qui ne peuvent être compris que d'une douzaine d'autres savants, ses collègues et ses pairs. Nous n'avons pas de caste scientifique. Nous nous en voudrions de réserver le festin de la science à ceux qui en ont fait les frais. Il y a des qualités intellectuelles qui tiennent à des dispositions morales, et en approfondissant la clarté on y trouverait peut-être de la générosité, comme on sent de la chaleur quand on s'approche d'une source de lumière. On pourrait dire en donnant au mot démocratie son sens le plus élevé, que la clarté est d'essence démocratique. Pour ne parler que de la philosophie, ce n'est pas chez nous qu'on l'a hérissée de mots techniques, barbares, qui s'interposent entre elle et le public. Nos plus grands penseurs, à commencer par Descartes, ont jugé qu'il n'y a pas d'idée philosophique, si profonde ou si subtile soit-elle, qui ne. puisse et ne doive être exprimée dans la langue de tout le monde. La philosophie a pu se répandre ainsi dans la nation entière. La nation y a gagné. La philosophie aussi, car au lieu de s'amuser, seule avec elle-même, à construire des systèmes fragiles, où il y a toujours du vide et parfois de l'absurde, elle s'est soumise ainsi au contrôle du sens commun en même temps qu'elle s'est fécondée au contact de la science, de la littérature et de l'art. Elle a pu rester constamment génératrice d'idées.

Quant à l'appel que nous lançons, dès le collège et même dès l'école, aux facultés d'invention, d'où vientil sinon de notre respect de la personne humaine et de notre désir de donner à l'individualité, dans les

limites compatibles avec la discipline sociale, sa plus haute expansion? Ce n'est pas chez nous cfu'on dresse l'écolier à une attitude passive et à un travail automatique: ce n'est pas chez nous que l'étudiant est occupé à collectionner plus ou moins machinalement des matériaux qui ne serviront, — s'ils doivent jamais servir, — qu'aux publications du maître. Le principe de notre système d'éducation est qu'il faut traiter tout étudiant, et même tout écolier, comme s'il y avait en lui l'étoffe d'un maître.

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