E. LAVISSE
Membre de l'Académie française, professeur à la Sorbonne, directeur de l'École normale supérieure, E. Lavisse, après avoir étudié la formation de la puissance prussienne, a consacré la plus grande partie de son effort à l'histoire de France.
Il a dirigé la publication d'une Histoire de France depuis les origines jusqu'à la Révolution, dont il a écrit les tomes concernant le siècle de Louis XIV.
En même temps, tenant à contribuer, non seulement à la réorganisation de l'enseignement supérieur, mais à l'élévation du niveau de l'enseignement primaire, il composait des manuels d'histoire à l'usage des écoles. Chaque année d'ailleurs, au début des vacances, il adressait aux écoliers de son pays, Nouvion-en-Thiérache, un discours familier où il mettait à la portée de tous les résultats de son expérience, et en particulier ceux de la double connaissance qu'il avait acquise de l'histoire d'Allemagne et de l'histoire de France.
L'AME FRANÇAISE d)
Nous ne naissons pas dociles, ni respectueux; notre antique hiérarchie sociale est écroulée; la hié-
(1) « L'état d'esprit qu'il faut. » Extr. de la Revue de] Paris, janvier 1915.
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rarchie politique a perdu toute autorité; aucun ordre nouveau n'apparaît clairement. Nous ne sommes pas une nation « organisée )> (1). Quelles tâches après la guerre, et comme elles seront difficiles !
Voilà bien des raisons d'infériorité; alors, comment se fait-il que nous ne soyons pas vaincus?
Sans doute parce que nous ne combattons pas seuls, parce que nous avons de bons et vaillants alliés; mais aussi, nous pouvons le dire, et personne à peu près ne nous contredira, parce que nous sommes ce que nous sommes.
L'âme française aime pieusement la terre des ancêtres, elle a le sentiment de l'honneur national; elle est passionnée de justice; elle n'est point égoïste ; elle est capable d'admirer l'étranger et de se déprécier par comparaison; elle est vive et prompte à l'émotion exagérée, mais sensée, fine; une de ses joies est de rire du ridicule.
Or, entre les nations, une s'est levée, étrange, monstrueuse, casquée, portant lunettes, myope et presbyte à la fois, qui voit mal ce qu'elle a devant les pieds, et qui embrasse le monde d'un regard d'orgueil, insolente et riant gros. Et la France s'est démandé en souriant : « Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? » Mais ces gens-là ne reconnaissent qu'à eux seuls la dignité humaine; ils s'esclaffent de leur gros rire devant l'idée de justice; ils violent toutes les lois de l'humanité civilisée; ils envahissent la terre
(1) On se souvient que le chimiste allemand Ostwald prétendait faire de Vorganisalion le monopole de la culture allemande.
de nos ancêtres; et leur barbarie évoque, du lointain passé, le souvenir d'Attila. Oh alors ! la France a suspendu son sourire. Sérieuse, elle a pris sa résolution; à l'instant se sont réveillées, brillantes et fortes, ses vieilles vertus de guerre. Et c'est bien l'âme française tout entière, de tous points opposée à l'âme allemande, et pleinement révélée par notre peuple en armes, qui arrête l'invasion, la refoule, et la vaincra.