‹ Qu'est-ce que la musique?Chapitre 2 sur 48 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L y à bien des années, dans un petit ouvrage destiné à la jeunesse, je posais, à un auditoire imaginaire d'enfants, la question qui sert de titre au livre que voici. L’un de mes naïfs interlocuteurs était censé me répondre : « La musique, c’est quand ça fait plaisir à entendre. » Et j'adoptais cette formule fantaisiste comme la plus claire, pour des esprits novices, et, en fin de compte, comme la plus juste aussi que je pusse leur donner.

Il serait sage, peut-être, de nous en tenir à cette vague définition, sans prétendre chercher une solution précise au problème le plus compliqué du monde. Depuis bien longtemps j'ai vainement tenté d’en trouver une meilleure, et c’est une graveimprudence d'ins-

dis

2 QU'EST-CE QUE LA MUSIQUE de

crire, sur la couverture d'un volume, cette interrogation. Car mille pages de texte risqueraient de ne lui fournir qu'une réponse insuffisante encore.

Si seulement les mêmes œuvres faisaient « platsir à

entendre », je ne dis pas à tout le monde, — ce serait trop beau! — maïs, du moins, à tous les individus de

bonne foi, ayant reçu à peu près la même éducation musicale, on arriverait assez vile à discerner les con-

ditions nécessaires et suffisantes de l'agrément auditif

et à en dégager l'essence de l'art sonore.

Mais nous savons tous, par l'expérience d’aigres discussions subitement éclatées, à propos de musique, entre amis de tendances artistiques généralement très voisines et de sensibilité analogue, combien le goût musical, plus encore que le goût plastique et que le goût littéraire, se montre irréductible à des principes

fixes. De telle sorte que la formule enfantine de mon

petit ivre n’est pas elle-même tout à fait juste; elle suppose chez Les dilettanti une sorte de consentement universel fort éloigné de la réalité des choses; et il conviendrait de dire un peu plus subtilement : « la musique, c'est quand cela ne fait plaisir à entendre ».

Puisqu'il en est ainsi, la seule méthode possible non point pour définir, au sens strict du mot, ce qu'est la musique — nous n'y parviendrons probablement pas, — mais pour en percevoir un peu plus nettement Ja nature et les propriétés, serait de prendre, comme point de départ d’une investigation si difficile, un certain nombre de circonstances dans lesquelles nous

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éprouvâämes nous-mêmes un plaisir particulièrement

aigu « à entendre », plaisir allant jusqu’à cet ébranlement de tout l'être, qui élève l'agrément auditif à la dignité d'une jouissance artistique.

Et je ne vois pas d'autre moyen, pour chaque individu, d'appliquer directement une telle méthode que de s'adresser à ses propres souvenirs. Ne me reprochez pas de le faire : je n’attache aucune valeur particulière

aux cas personnels d'émotion musicale que je vais

énumérer. Ils me sont « commodes » pour trouver rapidement ce qu'il peut y avoir de commun entre eux. Dès l'instant quil ne s’agit point de nous arrêter aux « espèces », mais de remonter le plus vite possible aux principes, vos émotions musicales, que je ne connais pas, ou les miennes, qui me sont familières, sont également susceptibles de nous fournir une donnée initiale pratique, pour juger de leurs causes. Peuvent-elles

d’ailleurs différer beaucoup? « O insensé, qui crois que

je ne suis pas toi! », dirai-je avec le poète des Con-

templations.

La première œuvre qui m'ait procuré vraiment un plaisir intense et profond, c'est le second acte d’Orphée, de Gluck, que J'entendis chanter dans un concert, au foyer d'un théâtre de province, quand j'avais seize ou dix-sept ans. Des amateurs bien stylés for-

maient les chœurs et l'orchestre; une contralto au

timbre admirable chantait le rôle principal. Je ne saurais oublier l’état d'exaltation, tout nouveau pour moi, que me causèrent les implorations du poète. Les ter-

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ribles non! des esprits infernaux, la longue lamentation de l'amant désolé; tout cela se grava dans ma mémoire en traits indélébiles. Pendant des jours et des mois, je me rejouai inlassablement ces pages dramatiques, ces longues phrases élégiaques. J’aimais cet enfer classique, harmonieux et dur, cette douleur symétrique, aux longs plis rigides, et, depuis, je n'ai jamais pu percevoir l’art gluckiste, dont je ne suis pas encore détaché, autrement qu’il m’apparut, ce soir-là, chargé de grandeur pathétique, dans une vision quasi surnaturelle.

Vers la même époque, je vécus deux années au bord de la mer, dans un petit port de pèche. Les flots devinrent mon orchestre familier. Que de fois je demeurai des heures entières éveillé, les yeux clos, dans l'obscurité de ma chambre, pour écouter leurs symphonies! Sous le fracas monotone de la houle, Je percevais avec une telle netteté des fanfares précises, que, pendant quelques semaines, je crus entendre les clairons d’une forteresse voisine sonner dans la rafale. Je dus me rendre à l'évidence : ces appels, ‘ces arpèges splendides n'étaient que les harmoniques du prodigieux tumulte, la mélodie de l'ouragan, égrenant des notes de trompettes et de cors, parmi le grondement des grandes vagues roulant, sous le cielsombre, leur poursuite élernelle.

Quelques années plus tard, — j'avais pourtant, dès cette époque, lu beaucoup de chefs-d'œuvre et joué déjà pas mal de trios et de quatuors classiques, — un

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passage de la Marche à l'Étoile me causa une impression inoubliable. On organisait une représentation de cette petite pièce chatnoiresque, avec ombres chinoises, dans une cité maritime que j'habitais alors, et où je faisais souvent de la musique en compagnie d’un ingénieur, excellent artiste qui possédait une voix de ténor incomparable. Il devait chanter, le soir, l’assez médiocre partition de Fragerolles. Vers cinq heures, en rentrant de mon travail, je passai par le salon du Grand Hôtel, où l’on répétait le concert. La salle était sens dessus dessous. Des balayeurs et des frotteurs bousculaient les chaises en désordre. Au fond de la vaste pièce, sur l’estrade barrée d’une cloison de sapin, l’on clouait des tentures. Les machinistes essayaient leurs projections et, dans un coin obscur, où vacillaient les flammes de deux bougies, une pianiste accompagnait mon ténor. Comme j'entrais, il lançait à pleine voix une phrase que je n'avais jamais entendue « Pêcheurs, vous qui prenez pour guides les étoiles! » Je ne puis dire l'effet extraordinaire que me causa cette mélodie, sortant de l'ombre, pleine, sonore, se développau! avec une ampleur solennelleet passionnée. Je me garderais bien de la relire aujourd’hui; J'aurais trop peur d’une déception. Je sais que, ce jour-là, elle me toucha prodigieusement el me bouleversa tout entier. J'ai entendu bien souvent, — cela va sans dire, — et le plus souvent avec un poiguant intérêt, les simphonie: de Beethoven : je ne suis point de ceux qui traitent cette musique de rhétorique ennuveuse. Elle

ne m'a cependant procuré le grand frisson qu’une seule fois, la première où j'écoutai à l'orchestre la Pastorale, que je connaissais seulement pour lavoir Jouée à quatre mains ou à deux pianos. C'était aux Concerts du Jardin d’Acclimatation, dans la salle

du Palmarium. L'interprétation ne devait pas être

excellente; pendant la scène au bord du ruisseau, je versai des larmes et l'orage, après m'avoir, à lalettre, fait dresser les cheveux sur la tête, me laissa, plusieurs heures, frémissant, fiévreux, prêt à tout entrepreudre.

Wagner aussi m'a procuré plus d’un enchantement. Jamais Je ne relrouverai, je le crains, dans ses partitions, l'extraordinaire détachement de toutes les contingences humoines, la prodigieuse dilution « dans l'espace sans limite » queje connus pendantune repré-

senlation de Tristan et Yseull, à laquelle j'assistai à

Genève, il y a bien des années. Déjà les deux premiers actes, chantés par des artistes convaincus et visible-

ment grisés de leurs rôles, m'avaient arraché à la terre. Au second entracle, je me rendis machinalement au foyer. Une neige épaisse el soudaine venait,

de recouvrir d'un lourd manteau sans tache la Place Neuve : arbres, statues, lampadaires, trottoirs, chaussée, touts’emmitouflait d'ouate blanche et de silence. Le rêve remplaçait la réalité. Le dernier acte du chef-

d'œuvre s’écoula pour moi hors du temps et de l’espace, je ne sais où, dans des régions sacrées que peuplaient

des harmonies sans commencement ni fin. Et je mis

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DT longtemps, bien des ; jours, à revenir de ces feux inefgr fables, où le chevalier de Léonnois m'avait entraîné à par ses balbutiements sublimes. M

IL devait m'être donné, pourtant, de ressentir une impression musicale plus délicieuse et plus véhémente encore. C était le 12 février 1913; j'ai ai retenu cette date, et pour cause. J'avais subi la veille une opéra- 218 tion grave et passé vingt-quatre heures dans le coma je à peu près absolu. Cette journée-là venait également 10 de s’écouler dans l'inconscient. Je ne crois pas que je RU. souffrisse, mais je vivais pour ainsi dire à peine, et il D était assez douteux que je vécusse plus avant, Pour 4 changer l’air de ma chambre, vers huit heures du soir, ‘40 on ouvrit ma fenêtre. Elle donnait sur une cour toute Je proche d’une rue tranquille. Je somnolais péniblement. Tout à coup, doux, lumineux et suave, quelque chose cT'ECRS envahit ma conscience. [lme sembla que le ciel rayon- 14 nait devant mes yeux. C'élaient des sons, des sons D exquis, un miroitement d'harmonies, qui pénétrait en Eu ; moi, s’insinuait jusque dans mes os, m'allégeait, me : 14 2 transfigurait rapidement. Entrais-je dans un autre | 1. monde, tout mélodie et tout accords, ou bien était-ce qu la musique qui fluait dans mes artères avec la vie? Mais vie et musique ne se différenciaient pas l’une de l’autre. Comme un grand fleuve sauveur, qui rendrait soudain à quelque région désolée toute sa fraîcheur, 8 toutes ses fleurs, toutes ses herbes, toutes ses plantes, OR tous ses arbres, cette splendide coulée de sons vivifiait mon être entier. Sur les battements d’un méchant A

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piano mécanique, broyant dans quelque auberge voisine la plus banale des valses, renaissait en moi, formidable et divin, le goût de l'être, de l'amour, de la beauté. A la fois ivre de musique et rafraîchi par les belles harmonies de cet instrument merveilleux, je pleurai doucement de joie. Je n’eus plus de crainte désormais et me rendormis pour guérir...

Je crois que j'ai bien aimé la musique.

Mais qu'y a-t-1l de commun entre toutes ces émotions causées par des sonorités si différentes, quelquesunes évidemment belles aux yeux de presque tous les humains de bonne foi, quelques-unes demeurées à l’état obscur de phénomènes naturels, quelques-unes si médiocres enfin qu'on ne peut leur attribuer le caractère d'œuvre d'art? La seule chose dont je sois sûr, c'est que, chaque fois que J'ai ressenti l'étrange tressaillir, les sons entendus déterminaient une variation prompte et irrésistible entre l’état physique ou moral où je me trouvais avant de l'entendre, et celui où me transportait leur audition. C'est bien là, n’en doutons point, notre unique certitude en ce qui concerne l’action de la musique sur nos âmes. Les conditions de milieu et d'antécédent dans lesquelles nous nous trouvons, pour écouter une sonate, un lied, une symphonie, règlent d'une façon toujours imprévue l'intensité du plaisir que nous prenons à les entendre. Si cet état de réceptivité joue un sigrand rôle dans la jouissance de l'auditeur, c'est évidemment — ne craignons pas d'y insister — parce que la musique agit sur lui en vertu

LE 6 à

« Au commencement était le rythme... »

Mais pas plus spécialement au commencement de la musique qu’à celui de l'architec- COLONNES DU TEMPLE DE ture, de la danse ou de la poésie. (Chap. 111. I TOUTMÈS III. KARNAK

La Nature offre aux musiciens une série sons sans aucune gradation fixe. La cascade, cette reine de la modulation, lui emprunte

ses puissantes mélodies. (Chap. 11.)

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