LIBERTÉ
Rien n'embarrasse un auteur , comme d'écrire sur une chose dont il n'a qu'une idée vague, obscure, indéterminée. C'est ce qui devait arriver à M. de Girardin, en pariant de liberté.
Cela devait être : Pour parler clairement de la liberté, socialement considérée , il faudrait avoir une idée claire de la liberté individuellement considérée. Et M. de Girardin, en
nbnile bien et le mal,le juste et Tinjuste, ledroit et le devoir, en professant le matérialisme enfin, nie également la liberté. Pour lui, la liberté, individuellement considérée, ne peut être que celle de satisfaire tout ce que ses passipns, ses préjugés lui diront être raisonnable; et jamais les passions ne manquent de raison pour tout justifier : vol, incendie ou assas* sinat. Pour H. de Girardin, la liberté, individuellement considérée, ne peut donc être : que l'esclavage sous le joug des passions.
I . Dans ce cas, la liberté, socialement considérée, sera: l'esclavage de tous et de chacun, sous le joug des passions. C'est l'enfer réalisé.
Si Ja liberté n'est pas, ne doit pas être, ne peut pas être : V esclavage sous le joug des passions; elle n'est, elle ne doit être et ne peut être : que Vesclavage volontaire sous le joug de la raison.
Mais, tant que Tignorance sociale sur la réalité du droit ne permet point de démontrer : que le matérialisme , négation du droit, négation de toute liberté , négation de toute raison plus qu'apparente, n'est lui-même qu'une apparence et non la vérité : l'esclavage volontaire, sous le joug de la raison^ est impossible : parce que le matérialisme nie la liberté, nie la raison; et que, si même liberté et raison se trouvaient bypotbétiquement admises. Userait encore impossible d'obéir à la raison : parce qu'il est alors impossible de distinguer ce qui est ordonné par la raison réelle, de ce qui est ordonné par la raison apparente. Il est enfin un dernier argument pour empêcher, alors, de se soumettre à une raison quelconque, c'est : qu'en présence de l'ignorance sociale et de l'incompressibilité d'examen, toute raison est privée de sanction aâtre que la force; et que, dès lors, rien ne s'oppose à ce que le plus fort ne satisfasse complètement toutes ses passions.
Nous allons voir que cette indétermination du mot liberté aeausé tous les embarras dans lesquels M. de Girardin s'est trouvé à cet égard. Observons surtout : que, s'il a erré, toujours chez lui les meilleures intentions ont été patentes; et
que jamais le courage ne lui a manqué pour défendre te faible contre le fort. C'est une justice que ses ennemis no peuvent lui refuser; et que ses amis ne doivent jamais cesser de lui rendre.
LIBSRTË (suite).
« — Nous définissons l'ordre, dit M. de Girardin : — Vé- € quilibre parfait entre la liberté et Tautorilé. »
{Les 52, n*i, p. 10.)
— Mous venons de voir : que, M. de Girardin n'a aucune idée claire du mot liberté. Nous avons vu, en traitant de rautorilc : qu'il n'a également aucune idée claire du mot auloriié. Comment voulez-vous que M. de Girardin ait une.. idée claire de l'ordre ?
L*ordre, c'est l'obéissance volontaire : soit à rautoritè réelle; soit à ce qui est socialement considéré comme autorité réelle.
M. de Girardin doit concevoir : qu'en époque dMgnorauce sociale et d'incompressibilité de Texamcnj époque où aucune autorité illusoire ne peut plus être socialement acceptée; et, où Tautorilé réelle ne peut Télre encore; aucun ordre social ne reste possible : jusqu'à ce que Tautorilé réelle puisse êlre socialement acceptée.
Ordre et liberté : ont toujours été la devise de M. de Gl-
fardin. Avec un peu de réflexion il verrait, qu*à Tépôque où
nous sommes : il n'y a de prétendu ordre éphémère possible,
qtre par un despotisme ; et de prétendue liberté éphémère
■possible, que par l'anarchie.
« — L'ordre qui n'est pas cet équilibre parfait, ajoute « M. de Girardin, n'existe qu'en apparence. Il porte un nom « qu'il usurpe. C'est de l'oppression déguisée. »
^^ C'est vrai. C'est du despotisme* Mais^ la liberté qui mmiQ alors, ou que l'on oroit exister, n'est également liberté qu'en apparence» Elle porte Un nom qu'elle usurpe. Son vrai iiooii à elie^ 061 : MêtÎÊkie.
« — Le poiiToir sans la liberté, dit M. de Girardin, c'est « le despotisme.
€ La liberté sans le pouvoir, c'est Tanarchie. »
— Si M. de Girardin avait eu des idées claires, il aurait dit :
« Le pouvoir, sans la liberté de l'examiner, c'est du des- « potisme.
« La liberté, qui n'est point l'obéissance au pouvoir réel, « c'est l'anarchie. »
« — Le pouvoir avec la liberté, continue M. de Girardin, « c'est la justesse de l'équilibre, la souyer^ineté de la « RAISON le droit à l'état de fait. )»
— Très-bien ! Monsieur, excepté le mot équilibre qui est m^vais : car la soumission n'est pas un équilibre. Mais comment l'ignorance : qui nie la raison, qui nie le droit, qui ne saurait même distinguer la raison de l'erreur, le droit du despotisme ou de l'anarchie, pourrait-elle réconnaître la souve" raineté d'une raison absolument dépourvue de sanction?
Maintenant, écoutez M. de Girardin, il mérite toute attention.
« — La liberté, dit-il, qui ne doit qu'à la défaite du pou- « voir les triomphes, quels qu'ils soient, qu'elle a rempor- « tés, la liberté qui n'est pas l'accord sincère du droit et du « /atï marquant le progrès du temps, la maturité de la raison, « l'âge de majorité politique accompli pour une nation, est^ « une liberté fugitive, suspecte et ombrageuse, menaçante et « menacée; ce n'est pas la liberté, c'est une bataille perdue, « c'est une revanche à prendre, c'est une réaction ; ce n'est « pas un germe. Malheur au pouvoir qui se souvient quMI a « été vaincu, et qui n'a accepté la liberté que comme une ca- (c pitulation. i»
— Si M. de Girardin avait eu des idées nettes de l'ordre, du pouvoir et de la liberté, il aurait reconnu : que la liberté ne peut être l'accord sincère du droit et du fait, à une époque où M. de Girardin lui-même nie le droit ; à une époque où, même entre ceux qui admettent un droit, il n'y a pas deux
hommes d'accord sur l'idée qu'ils se font du droit ; à une époque où toute sanction du droit , autre que la force, se trouve niée, même par une prétendue science. Quant à la maturité de la raison, le matérialisme en est un singulier indice; et l'état demajorité politique où le droit ne formule son expression que par la force brutale ou le nombre, se nommerait bien mieux l'état de démence politique.
Écoutez ! ce n'est pas moi qui vais parler, c'est M. de Girardin :
c — La liberté, dit-il, est fidèlement représentée par l'arbre < qui porte son nom. Ni racineç qui poussent ; ni feuilles « qui verdissent. » {Les 52, n* i, p. 128.)
— Consolez-vous, monsieur de Girardin, l'arbre dont vous parlez, n'est point l'arbre de la liberté, mais celui de Tanarcbie. Et, ce poteau de l'anarchie surgit alternativement avec l'épée du despotisme : tant que l'arbre réel de la liberté, ayant ses racines dans la science, ne porte point pour fruits : la distinction parfaite entre le bien et le mal tant individuel que social; et la certitude, que le bien et le mal ont une sanction éternelle, inévitable.
« — La liberté contestée, dit M. de Girardin, c'est l'agita- « tion permanente, i {Idem, n® ii, p. 29.)
— Très-bien ! Monsieur. Mais, comment voulez-vous que la liberté ne soit pas contestée : quand, pas deux hommes ne sont d'accord sur la valeur de cette expression ; et que la liberté se trouve elle-même niée par une prétendue science matérialiste, ne trouvant de contradicteurs que parmi les hommes à préjugés?
« — La liberté illimitée, dit M. de Girardin, est le terme « auquel il faut, par le temps des révolutions périodiques, « se presser d'arriver.
« Mais la liberté illimitée, c'est Tanarchie I
« Erreur profonde I Erreur fatale I
« L'anarchie n'existe en bas que lorsqu'elle existe en haut;
« l'anarâbio D'«it 4êu la rue que lorsqu'elle est dans le pott> « voir. » {les 33, n* iv, p. 37.)
■^ Parfiiiil Monsieur. Là liberté ilUniltéeou non limitée pfti^ les passions, c'est Tobélssance complète à ce que h raison ordonne, c'est la nbertè limitée par la raison. Mais, estelle possible quand ranarchie est en haut? Et, Tanarchle n*est-elle pas en haut, au sein de la prétendue science, quand des hommes comme vous nient le droit, et prétendent que la liberté n'est que le droit à Tétat de fait? L'anarchie eii en haui| Moosieur ; dàa que l'ignorance sociale sur la réalité du droit se trouve on présence de l'incompressibilité de l'examen } et l'anarchie, comme la foudre, part d'en haut et pénètre jusque dans la profondeur des abimes.
« -— Quand l'ordre est en périls ditM« de Girardin, nous « sommes avec l'ordre; quand la liberté est en danger, noua « sommes avec la liberté. ^ {Idem, u^ Y, p. 70.)
-^ Nous rendons toute Justice aux Intentions et au courage de M. de Girardin. Seulement, si M. de Girardin avait eu des idées nettes sur l'ordre et la liberté. Il aurait m î que Tordre, qui n'est pas le despotisme, n'est jamais en péril en présence de la liberté réelle ; et que \k liberté| qui n'est point l'anarchie, n'est jamais en danger en présence de l'ordre non basé sur le despotisme. Mais, l'ordre et la liberté sont absolument impossibles : on présence de ^ignorance sociale et de Tincompressibilité de l'examen.
« *^ Pendant combien de temps encore, dit ailleurs H., de « Girardin, la fausse distinction établie entre ces deux motst « licence et /t6er/^/ condamnera- t-elle la France aux révolu- « tiens et à la décadence? » {Idem, n^ xxi, p. 46.)
•— Je vais répondre à cette question de M. de Girardin :
Aussi longtemps que ce qui appartient à la raison réelle no sera point scientifiquement et socialement distingué 4a ce qui n'appartient qu'à la raison iliusoirC) à l'ignorancei aux
présjufl^*
« — La premiôre cooditico de la liberté^ dit encore M* de t GirardiD, c'est de n'être pas le privilège de quelques-uns. »
{Les 52, p. 61 .)
-^ Et comment voulei-vous que la liberté, ou ee que l'i*^ gnorant nomme liberté, ne soit pas le privilège des forts : quand il n'existe aucune communauté d'idées sur le droit; aucune sanction du droit autre que la force ; et que la pré* tendue science n'est autre que la négation du droit?
« — Croyez-le bien , dit encore M. de Girardin : par la « liberté seule on éteindra les révolutions. • {Idm, p. t%.)
— Éteindre les révolutions ! tant que la société se trouve sans communauté d'idées sur le droit! tant qu'elle n'a de sanction que la force! tant que votre prétendue Instruction, niant le droit, rend tout honnête homme un imbécile ! C'est vouloir éteindre le feu avec de Thuile et de la poix.
« — Qu*gn laisse pendant une année, dit encore 'M. de « Girardin^ toutes les libertés s'exercer dans leur plénitude, « et Ton n'entendra jamais plus parler d'elles. »
— Excepté pour les avoir en horreur. Le gouvernement, assez sot pour tenter cette expérience, ne vivrait pas un6^ année; et l'histoire du monde entier est là pour le prouver. ^ Quand on veut contredire l'histoire tout entière, il faudrait au moins s'appuyer sur la raison s'imposant à tous par son incontestabilité. Et vous, vous ne vous appuyés^ quê sur votre autorité personnelle.
« -^ Les hommes, dit plus loin M. de Girardin^ se disc putent la terre qu'ils partagent; ils ne se disputent pad l'air « qu'ils respirent. Respirons la liberté et ne nous la part a- « geons pas. Toute discussion cessera. » (Idem, p. 98.)
•-> Essayez donc de respirer le vide t Et, en époque d'i gnorance sur la réalité du droit, la liberté c'est le vide.
« -^ Entre la liberté, comme aux États-'Unis et la liberté « c<Mnime en Russie, noué n'avons rion épargné , dit M. do « eifarAii, étaidds, mèditittoiu^ pour trouver iiu fMê fti«
€ lieu; ce juste milieu, avouons-le à la honte de notre es* « prit, nous a toujours échappé. »
— Vous trouvez donc que la liberté existe aux États- Unis? Eh bien ! écoutez! Je ne parlerai que des constitutions particulières. J'aurais trop à faire si je devais mentionner les lois. •