LA PHILOSOPHIE SOCIALE ET LA PÉDAGOGIE
La sociologie conquiert lentement son droit de cité dans l'enseignement. Déjà dans la partie du programme des classes de philosophie qui concerne la morale pratique, Tattention était attirée sur diverses notions — la propriété et le travail, la famille et la nation, l'Etat et la démocratie — qui permettaient au professeur d'utiliser les connaissances sociologiques qu'il avait pu acquérir. Une mesure plus hardie vient d'être prise pour l'enseignement primaire. Des notions de sociologie appliquées à la morale et à l'éducation devront dorénavant être enseignées dans les écoles normales d'instituteurs. On devra donner aux élèves-maîtres des lumières sur la sociologie domestique et politique, religieuse et économique.
Si nous comprenons bien les intentions des auteurs de la réforme il ne s'agit nullement d'essayer de transformer les futurs instituteurs en sociologues proprement dits : en leur faisant connaître quelques-uns des résultats acquis, en les mettant en face des problèmes posés par les recherches sociologiques, on espère imprimer à leur»
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esprits une orientaLion générale dont leur enseignement pourra bénéficier : il s'agit surtout de leur offrir, au départ, un modeste bagage de « philosophie sociale » qu'ils grossiront au fur et à mesure de leurs réflexion' sur leurs expériences.
Quels services particuliers la philosophie sociale peut elle donc rendre à la pédagogie ?
Il nous a semblé, en rééditant aujourd'hui ce petit livre, qu'il n'était pas inutile de résumer sur ce point les idées qu'a pu nous suggérer, il y a longtemps déjà*, notre double effort de recherche et d'enseignement.
La fonction moderne de la philosophie sociale consiste essentiellement à nous tenir au courant du progrès des diverses sciences sociales. Elle ne cherche plus à les devancer orgueilleusement, comme l'ancienne philosophie de l'histoire, elle se contente de les suivre pas à pas, pourcolliger et s'il se peut coordonner leurs résultats acquis.
La philosophie sociale du sens commun s'alimente rarement de notions proprement scientifiques. Que nous les ayons conquises par notre expérience personnelle, ou, comme il arrive plus souvent, reçues toutes faites de quelque tradition collective, les idées qui fondent nos différents jugements sociaux reposent rarement ellesmêmes sur un nombre suffisant d'observations comparées et critiquées. Le plus souvent notre champ est restreint, et nous en cueillons les fleurs sans tri, au hasard de la
I. L'essentiel des réflexions qui vont suivre est extrait d'une leçon d'ouverture d'un cours de pédagogie qui fut fait en 1902 à l'Université de Toulouse, où l'auteur était professeur de philosophie sociale.
PREFACK IX
vie. Imaginons qu'au lieu de connaître uniquement, et vaguement, telle ou telle famille, telle église, tel marché, tel gouvernement, nous possi'dions des renseignements, précis et contrôlés, sur les diflérents types de souverai neté, sur les différents systèmes de production et d'échange, sur les différentes catégories de dogmes cl de rites, sur les différentes espèces d'organisation familiale, sur les diverses formes enfin de la vie domestique ou politicjue, économique ou religieuse. Nous aurions ainsi substitué, à une expérience forcément circonscrite cl fragmentaire, une expérience méthodiquement élargie ; à un choix spontané, et par suite arbitraire, un choix raisonné ; à des « prénotions » subjectives, des notions aussi objectives que possible. C'est à préparer cette substitution que travaillent, chacune dans la galerie où elle s'enfonce, ies diverses sciences sociales.
Imaginons qu'on ouvre une sorte de magasin d'idées : au fur et à mesure qu'ils seraient élaborés, les résultats les plus généraux des recherches spéciales, — économie politique ou science des religions, morphologie sociale ou éthologie collective, — y seraient concentrés, rangés, étages; et le sens commun y pourrait déjà acquérir une utile provision de notions scientifiques.
Ces notions d'ailleurs ne sauraient rester longtemps juxtaposées. Les rapprocher, c'est les inciter à se coordonner. Les idées ne demeurant pas inertes à côté les unes des autres comme les articles d'un magasin. Sitôt mises en présence, elles s'ajustent ou s'opposent; à l'étincelle de leur contact, on aperçoit entre elles des rapports inattendus. Illuminations précieuses — l'histoire de l'économie politique, de la science du droit ou des religions en fournirait vingt preuves — pour le pro-
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grès même de la science : mais plus précieuses encore pour le progrès de l'action.
Non que l'organisation des connaissances nous paraisse la condition suffisante de la vie morale. Pour qu'un idéal jaillisse du rapprochement des idées, il y faut sans doute la présence de certains sentiments, qui cèdent de leur chaleur à la combinaison. Il n'en est pas moins vrai que notre conception de l'idéal est étroitement ordonnée à notre représentation de la réalité. Ce que l'homme sait ou croit savoir, déterminant ce qui lui paraît nécessaire et ce qui lui paraît possible, délimite aussi la carrière de son désir. La qualité des « jugements de réalité » qui remplissent l'esprit d'un homme pèsera donc, directement ou indirectement, sur les « jugements de valeur » qui commanderont à sa conscience. Substituer dans cet esprit, aux résultats invérifiés d'une expérience fragmentaire, les résultats critiqués d'une expérience universalisée, c'est élargir en même temps que c'est éclairer son champ d'action; c'est arracher quelque chose au hasard; c'est rendre possible une détermination plus consciente et plus rationnelle.
Ainsi, en concentrant dès leur apparition les rayons de vérité émis par les sciences sociales diverses, la philosophie sociale pourra projeter utilement un faisceau de lumière, non pas seulement sur les chemins de la jcience, mais encore et surtout sur les chemins de Taction.
Comment dès lors la philosophie sociale ne serait-elle pas utile, en particulier, à ceux qui doivent former la '^unesse?
rUEFAGE XX
Et d'abord — pour commencer par les services les plus palpables et comme les plus matériels — la philosophie sociale augmentera leur bagage de « fiches ». de renseignements, de documents de toutes sorleconcernant les faits sociaux. Est-il besoin de démontrer qu'il n'est peut-être pas de cours où des informations dece genre ne puissent être, à l'occasion, heureusement utilisées? Mais il en est un surtout, et peut-être le plus important, où elles pourront fournir l'appoint le plus précieux.
Je songe à l'enseignement de la morale. Beaucoup d'entre nous ont à l'enseigner, non pas seulement occasionnellement, mais ex professa, non pas seulement par une réprimande ou un éloge, une lecture ou une conversation, mais par un cours proprement dit. Presque tous les réformateurs de nos programmes ont paru fonder de grands espoirs sur la multiplication de ces sortes de cours. Mais nous savons aussi par expérience — expérience de professeurs et expérience d'élèvps — combien ces sortes de cours sont difficiles à soutenir. De l'aveu commun, l'enseignement direct de la morale est encore loin d'être la partie la plus intéressante et comme la plus vivante de l'enseignement.
Or ne serait-ce pas une bonne méthode, pour vivifier cet enseignement, que de l'imprégner de sociologie? Dans la première leçon de son cours sur la sociologie de la famille, M. Durkheim le faisait justementobserver'; « Voulez-vous que la morale n'intéresse pas moins vo!) élèves que la psychologie? Nourrissez votre enseignenienl de faits. N'e vous contentez pas d'agiter leur esprit eo