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L'Education morale dans l'Université, p. a

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morale ne sauraient suffire. La théorie pure ne s'adresse qu'à la raison de reniant, et souvent la dépasse, la pure homélie ne s'adresse qu'à so^ cœur, et souvent ne l'atleint pas. Dans tous les cas l'enseignement gagnerait à être « pratique » et « positif », c'est-à-dire à manier les exemples concrets, pour déployer devant l'enfant la réalité sociale oij il doit agir, et d'où il verrait surgir, en quelque sorte, ses devoirs précis et pressants.

Veut on par exemple ouvrir les esprits des jeunes gens à la pitié, à la fraternité, au souci de la justice sociale? On ne se contentera pas de leur dire, d'une manière générale, qu'il y a des malheureux ; on essaiera de leur mettre sous les yeux les différentes formes, les causes et les conséquences de la misère : on leur parlera du chômage et du sweating-system ; on leur fera toucher du doigt les dures arêtes de notre organisation économique. Veut-on leur inculquer le sentiment du devoir professionnel? Qu'on leur prouve, et non pas seulement par la vieille fable des membres et de l'estomac, mais par quelques indications précises et concrètes sur l'accroissement du nombre des professions spécialisées, l'importance chaque jour croissante de la division du travail. On leur fera alors mieux comprendre comment, dans une société dont la prospérité repose sur le travail ainsi divisé, celui qui ne s'acquitte pas consciencieusement de sa fonction sociale commet une sorte d'abus de confiance, et contribue pour sa part à détraquer toute la machine. Qu'on ne néglige en un mot aucune occasion de renseigner les enfants sur les caractères propres de de la civilisation qui les a pour ainsi dire engendrés et qu'ils doivent à leur tour faire vivre et progresser. Mais pour les élever aisément jusqu'à ce point de

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vue, il ne sera pas inutile de pouvoir sortir de cette civilisation même, d'être capable de confronter le présent avec le passé, le prochaio avec le lointain. Pour leur faire mesurer le prix de la liberté de conscience, par exemple, expliquons-leur qu'il a existé, qu'il existe encore nombre de sociétés dans lesquelles, en vertu même de l'imion intime qu'elles maintiennent entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, l'intolérance apparaît comme un droit, bien plus, comme un devoir : ils comprendront mieux pourquoi, dans des sociétés constituées comme les nôtres, elle ne saurait apparaître que comme un accident, ou une survivance. Pour leur faire apprécier à leur valeur ces idées égalitaires qui commandent à notre évolution sociale, traçons -leur le tableau d'une société reposant tout entière sur l'idée de l'inégalité des hommes; opposons la société hindoue pétrifiée dans ses castes à nos nations en marche vers la démocratie. D'une manière plus générale opposons à l'immobilité sacrée de l'Orient l'activité audacieuse de l'Occident. On est mieux préparé, par ces perspectives lointaines ellesmêmes, à être de son temps et de son pays, à servir consciemment la civilisation moderne.

Nourri d'observations de ce genre, un cours de morale ne deviendrait-il pas plus substantiel, et plus efficace en même temps que plus intéressant? Ne serait-il pas plus vivant par cela qu'il s'alimenterait d'exemples empruntés, non pas seulement à notre vie personnelle, mais à la vie même des sociétés? N'aurait il pas plus de chances, en satisfaisant avec des faits sociaux l'imagination de nos élèves, de les mieux diriger et de les mieux lancer, pour ainsi dire, vers une réalité mieux connue et mieux appréciée?

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Ainsi, n'aurait-elle d'autre résultat, en nous mettant au courant des progrès de la sociologie économique, ou politique, ou religieuse, que de nous faire connaître avec plus de précision un certain nombre de faits sociaux, la philosophie sociale nous préparerait déjà, par là même, à mieux remplir une de nos plus importantes fonctions d'éducateur.

Mais elle ne fournira pas seulement de nouveaux matériaux à notre enseignement, elle est capable d'atteindre ses idées directrices, ses tendances profondes, son âme même. Car elle contribuera à l'orientation de notre vie spirituelle, en nous aidant à prendre une conscience plus nette de notre fonction sociale.

Rien n'est plus important pour les destinées de l'enseignement national que cette orientation intime de l'esprit des éducateurs. Auprès de cette question vitiile, les réformes extérieures apparaissent comme secondaires. Toutes les transformations de programmes, toutes les multiplications de recettes pédagogiques ne produisent que du papier inutilement noirci tant qu'elles ne correspondent pas, chez ceux qui sont chargés de les appliqner, à un progrès intérieur. Au contraire, que ceux-ci sachent nettement ce qu'ils veulent, ce qu'ils peuvent et ce qu'ils doivent, qu'ils aient défini leur place et mesuré leur rôle dans la société, et l'on pourra se reposer sur leur esprit, plutôt que sur la lettre des réformes : tout ce qu'ils enseignent sera utilement enseigné. C'est pourquoi la tâche la plus urgente de la pédagogie est de former des éducateurs non pas seulement

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consciencieux mais « conscients », c'est-à-dire capables de déterminer eux-mêmes le rapport de leur fonclion à la vie des sociétés, et familiers avec celte pensée de l'ensemble sans laquelle, disait Mirabeau, on peut être fort honnête homme, mais aussi le pire ennemi de tout progrès. C'est dire que la pédagogie ne saurait se passer du secours de la philosophie sociale. En nous élevant, grâce aux marches taillées par les sciences sociales diverses, jusqu'à ces hauteurs d'oi!x l'on voit se déployer la constitution et se dérouler l'évolution des différents groupements humains, celle-ci nous aidera à situer, pour ainsi dire, notre fonction dans notre société, et celte société parmi les sociétés, et les sociétés dans la nature : ainsi saurons-nous mieux d'où nous venons, 011 nous allons, où nous en sommes ; et cette sorte de sentiment sociologique vivi liera tous nos enseignements.

Mais peut-être craindra-t-on, au premier abord, qu'à mesurer ainsi la place de l'école dans la vie, et à confronter le système pédagogique avec l'ensemble du système social, nous ne soyons découragés par l'étroitesse relative de notre cercle d'action ?

A en croire l'opinion publique, tout au moins l'opinion contemporaine, ce cercle serait immense. L'école n'a-t-elle pas été présentée, là comme la grande organisatrice de la victoire, et ici comme la grande pourvoyeuse du crime ? Tous les partis ne répétent-ils pas que celui qui tient l'école tient la société tout entière? On croirait, à lire certains articles ou certains discours, que la question sociale n'est en son fond qu'une question d'enseignement.

Il est vraisemblable que la philosophie sociale commencera par limiter en effet cette conception trop large

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de notre rôle. Superposer une nature sociale aux natures individuelles, façonner méthodiquement les ame

encore jeunes suivant un idéal -^^^'^^^; 't'''^ but que la société poursuit dans les écoles. Et po r réaliser ce but, de quels moyens permet-elle aux maire de se ser;ir? De quelques sanctions sans doute et de l'exemple, de la crainte ou de l'anKvar mais enlia et surtout de l'enseignement proprement di. L in ru ment normal du maître, c'est la parole ^^c"^^^ à travers l'intelligence qu'il doit attemdre la sensib l e et la volonté. Nous pouvons donc dire quun syslen . pédagogique est l'ensemble des institutions a 1 aido desquelles une société essaie consciemment, et principalement par la parole, de former les idées, les sentiments et les habitudes de ses membres encore jeunes

Mais, pour agir sur ses membres, la société n a-t-e e donc à s'a disposition que ce système ? Toute société possède au contraire divers réseaux d institutions domestiques, politiques, économiques re igieuses, dans lesquelles, du berceau à la tombe l'individu es envek ppé. Ce n'est pas seulement dans l école, c est au foyer, dansle temple, dans l'atelier, sur le /orum que la socié! ■ marque l'individu de ses empreintes. Et comme les p- sages où elle le saisit sont nombreux et varies, ainsi nombreux et variés sont les procèdes qu el e emploie à son égard. Ce n'est pas seulemen par la parole qu'elle le façonne; c'est souvent par la force des Ls, c'est plus souvent encore par la force même des choses, par cet ensemble puissant e obscur d obl^ations, de pressions, d'attractions, de tentations qui, parfois, sans que nous nous en doutions, et sans que personne l'ait voulu, orientent pourtant notre conduite.

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En analysant ainsi la puissance de telle tradition religieuse, de telle situation économique, de telle forme sociale, la philosophie sociale nous habituerait à l'idée que nous sommes comme environnés de forces invisibles qui pèsent sur nous à chaque moment de notre vie. Et sans doute il ne faut pas dire qu'elles modifient nos< actes mécaniquement. C'est sur les âmes que la société presse. Mais du moins va-t-elle plus souvent des habitudes aux idées que des idées aux habitudes ; son action est plus souvent spontanée et inconsciente que réfléchie et consciente.

Comparons à ces poussées ou à ces pesées involontaires la parole du maître dans sa classe ; aux rares leçons de l'école opposons les leçons incessantes de la vie ; aux professeurs proprement dits, les précepteurs dont parle Helvétius, qui sont les amis, et les lectures, et la forme du gouvernement sous lequel on vit, et la condition sociale oii l'on est placé, et tous les hasards de l'existence. On comprendra alors que la zone lumineuse est singulièrement plus étroite que la zone d'ombre : les petits foyers d'action consciente qui sont les écoles ne sont que des points dans la nuit, et la nuit qui les entoure n'est pas vide, mais pleine et d'autant plus inquiétante ; ce n'est pas le silence et l'immobilité du désert, mais le frémissement d'une forêt peuplée.

Mais, dira-t-on, à nous savoir ainsi entourés, ne risquons-nous pas de perdre, avec l'idée de notre puissance, le goût même de l'action ? Si je sais de science certaine à combien de forces insconscientes mon effort conscient va se heurter, et que je vais trouver tant de lois debout sur le chemin de mon énergie, ne serai-je pas porté à la tenir moi-même et d'avance à l'attache ?

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Ainsi, ('largir en moi la connaissance scientifique des « nécessités » historiques, ce serait rétrécir en moi le sentiment de ma liberté. Ainsi le progrès des sciences, et en particulier des sciences sociales, pourrait détendre le ressort intime de la conscience.

Demandons-nous donc, en restant sur le terrain de la pratique, quelles conditions sont nécessaires pour que je sois incité à tendre mon activité réfléchie. Il faut, nous semble-t-il, et aussi il suffit que je reste persuadé que cette activité produira un résultat, si modeste qu'il doive être, et, si peu que ce soit, changera quelque chose au mouvement spontané du monde. Mais, pour qu'on pût m'enlever cette persuasion, et me prouver péremptoirement que le cri que je vais pousser n'éveillera pas d'écho, que le grain que je vais lancer séchera sur le roc stérile, quelles conditions seraient nécessaires à leur tour ? Il y faudrait une science capable de prévoir, dans leur dernier détail, les résultantes des forces innombrables qui concourent au mouvement universel. L'inefficacité de mon effort ne pourrait en un mot être calculée que par une science totale.

Or avons-nous besoin d'ajouter que notre science »'est pas totale ? que sans doute elle ne le sera jamais, s'il est vrai que l'univers est infini ? qu'en tous cas les sciences sociales sont à mille lieues de cet état idéal ? Les lois que l'économie politique, la science du droit, la morphologie sociale ont pu établir jusqu'ici, à force d'abstractions isolantes, ne se présentent comme vraies que sous toutes réserves, et toutes choses égales d'ailleurs. Elles prétendent exprimer des tendances bien plutôt que des nécessités. Et elle aura beau relever toutes ces tendances, la philosophie sociale n'est nulle-

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ment de taille à dire aujourd'hui à l'action sociale : « Tu n'iras pas plus loin. » C'est pourquoi allons sans crainte et enseignons le monde. Nul ne peut prédire aujourd'hui ce qui germera demain dans notre sillon.

S'il est d'ailleurs un sentiment auquel la philosophie sociale nous habituera, précisément parce qu'elle rassemble et confronte les résultats des sciences sociales particulières, c'est celui de la pluralité et de la diversité des forces qui concourent au mouvement des sociétés. Ce mouvement ne nous apparaîtra nullement comme le produit d'une force unique et mécanique. Une philosophie sociale vraiment critique et synthétique n'a rien de commun avec cette espèce de matérialisme fataliste qu'on nous présente quelquefois comme le dernier mot de la science sociale. En mettant le système pédagogique à sa place dans l'ensemble, au milieu des systèmes domestique ou politique, économique ou religieux, elle nous rappelle qu'il n'est pas « tout ». Mais elle n'insinue aucunement qu'il n'est « rien ». Et il s'ensuit que nous pouvons assurément faire « quelque chose ».

Dira-t-on que ce sentiment ne suffira pas pour dresser et soutenir notre énergie méthodique? Certes l'aveuglement de l'enthousiasme est un excitant précieux. Mais combien dangereux aussi, surtout lorsqu'il s'agit de produire non pas seulement un sursaut, un élan momentané, mais l'application réfléchie de toute une vie ! Celui qui part en guerre en croyant qu'il va tout abattre et tout conquérir risque de se trouver, au premier obstacle, désarçonné, désemparé, désenchanté. J'ai plus de confiance en celui qui, ayant mesuré les difficultés' sait qu'on ne prend pas le monde en un jour. Ma liberté ne demande pas à bondir jusqu'à la lune, mais à faire

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un pas sur la terre. 11 me suilit, pour 'donner mon îme à l'œuvre d'enseignement, de savoir que cette œuvre peut produire dans la société, non certes un changement à vue, instantané et absolu, mais des progrès graduels.

11 est donc faux que la philosophie sociale, en nous replongeant en quelque sorte dans le courant de l'hisloiie, doive fatalement éleindre en nous le sentiment de notre puissance: et l'on peut soutenir au contraire qu'elle avivera heureusement le sentiment de notre responsabilité. Ces efforts conscients et méthodiques que les sociétés nous chargent de faire pour préparer leurs membres à la vie, elle nous rappelle que ce sont, dans la réalité sociale, choses relativement rares ; nous devons en conclure que ce sont choses infiniment précieuses. Beaucoup de forces, nous dit-elle, sont capables de contrecarrer celles dont on nous a remis le maniement : manions donc celles-ci avec d'autant plus de scrupule; tâchons, en cherchant leur meilleur point d'application, d'en obtenir le rendement maximum. La société marche le plus souvent dans la nuit : élevons donc le plus haut, afin qu'elle rayonne le plus loin possible, la lumière qu'elle nous a confiée.

Ainsi la philosophie sociale nous invite à nous souvenir sans cesse que nous ne sommes pas seulement, dans nos écoles, des individus formant des individus •. nous représentons, nous sommes vraiment la société, la société d'aujourd'hui préparant la société de de-nain. C'est dire que nous ne devons pas tenir uniquement

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