‹ Qu'est-ce que la sociologie?Chapitre 9 sur 43 · LA SOCIOLOGIE POPULAIRE ET L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LA SOCIOLOGIE POPULAIRE ET L'HISTOIRE

La « Sociologie » est à la mode. Tout le monde en parle. Peu de gens savent ce que c'est. — Et pourtant il n'est personne qui n'use en effet, dans les explications courantes, de notions plus ou moins sociologiques.

Amenons à la lumière ces notions communes : nous prendrons ainsi un premier aperçu des réalités sociales. La conscience des idées que nous nous sommes faites, plus ou moins inconsciemment, des différentes formes de la société nous aidera à comprendre la nécessité d'une étude méthodique de ces mêmes formes. La sociologie populaire servira de vestibule à la sociologie scientifique.

Supposons que, bourgeois paisible, vous soyez englobé dans quelque foule en émoi. Vous suivez, d'abord en spectateur: si votre cœur bat, c'est de curiosité.

I. Revue inlsrnalionale de l'enseignement supérieur, 1899. boLoLii. — bociologic. 3

3A qu'est-ce que la sociologie?

Vous attendez « quelque chose ». Puis vous vous échauffez ; vous voilà qui criez comme tout le monde, comme tout le monde vous gesticulez. Devant vous on casse des vitres : vous jetez votre pierre. On poursuit, on issommc un malheureux : vous lui portez votre coup. On détèle les omnibus, on abat les kiosques, on dépaye les rues ; et vous aussi, rouge de fatigue et d'enthousiasme, vous collaborez à la barricade. — Rentré chez soi, après de pareilles équipées, on se sent quelque peu gêné, en ne se reconnaît pas : « Cet énergumène qui a hurlé, brisé, assommé, est-ce bien moi, paisible bourgeois .►• Non, j'étais sorti de moi-même. Comme mon corps, mon âm.e était soulevée et portée malgré moi par la vague humaine. Pour m'imposer des actes aussi contraires à mes habitudes et à mes idées, je ne sais quelle force supérieure m'entraînait victorieusement. »

Lorsque nous nous livrons à de pareilles réflexions, nous faisons déjà — peut-être comme M. Jourdain faisait de la prose, — de la sociologie. Cet examen de conscience, qui nous force à chercher en dehors de nous-même la raison de ce qui s'est passé en nous, ne nous met-il pas sur la voie des faits sociaux ? Cette « force supérieure », si nous n'avons pu la définir précisément, nous l'avons vivement ressentie : dans notre exaltation même, si nous n'avons pas compris encore sa nature et le mécanisme de son action, nous avons perçu du moins, incontestablement, son existence. Et c'est pourquoi nous la comparons à ces forces physiques dont la nature est mal définie, encore que leurs effets soient patents : on parlera des communications « magnétiques » qui s'établissent entre les esprits rassem-

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blés, OU de « l'électricilé » qui se dcg-age de leur rassemblement. On dira que, dans sa conscience individuelle, on a senti les vibrations de la « conscience collective », le frisson de « l'àme des foules ».

Expressions poétiques. — Elles ont seulement Fin ronvénient de rendre, dès d'abord, la sociologie suspecte aux esprits scientifiques : tant qu'ils ne nous entendront parler que d' « âme collective » se dégageant à la manière de l'électricité du contact des âmes individuelles, ils se défieront, flairant la métaphore vide, l'abstraction réalisée, la logomachie. Laissons donc les mots pour les choses, et abandonnons les substances, pourvu que nous retenions les phénomènes. Je dis qu'en commettant au milieu d'une foule des actions çue seul vous n'auriez pas commises, vous avez constate, par expérience personnelle, un phénomène social. Chacun des acteurs de la manifestation aurait pu remarquer ainsi, en lui-même, une sorte de hausse de ses passions, due au contact des passions de tous : c'est-à-dire que, par leur réunion, les sentiments individuels ne s'additionnent pas seulement, ils se multiplient. En ce sens, s'il est vrai que les hommes pensent, sentent et veulent réunis autrement qu'ils ne voudraient, sentiraient et penseraient isolés, n'est-il pas permis de dire que leur réunion même agit sur les hommes? Nous avons tous à de certains jours éprouvé celte sorte d'action : ces jours-là nous avons donc perçu, comme dans un éclair, la réalité des faits sociaux.

Mais pour un éclair qui déchire la nuit, combien d'effluves invisibles! A de rares occasions, lorsqu'elle varie brusquement, nous ressentons la pression atmosphérique ; et pourtant, c'est tous les jours de notre vie

qu'elle pèse sur nos épaules. Il en est ainsi de la pression sociale. Ce n'est pas seulement par hasard, au coin d'une rue, un jour d'émeute, qu'elle s'abat sur nos âmes : pour les mieux modeler elle nous entoure et nous étreint du berceau à la tombe, et du forum au foyer. iNous accusions tout à l'heure la société des hommes, réunis en foule, de nous avoir fait oublier nos habitudes et nos idées; mais ces idées et ces habitudes mêmes, si nous cherchions qui nous les a dictées, sans doute retrouverions-nous, sous une autre forme, la société encore. La foule n'est qu'une espèce de société toute rudimentaire, éphémère et amorphe ; si elle agit sur les individus qu'elle rassemble, ce n'est que par les contacts instantanés et déréglés qu'elle établit entre eux. Gom bien plus puissantes doivent être les sociétés constituées et par cela même durables ! Introduisant entre les éléments qu'elles organisent des rapports constants et réglés, elles les soumettent à des influences qui ne deviennent insensibles que parce qu'elles sont incessantes. Ce serait donc mutiler la sociologie que de la réduire à la psychologie des foules : des formes sociales singulièrement plus complexes et plus stables demandent qu'elle définisse leur nature et démonte le mécanisme de leur action.

Imaginez qu'au lieu d'être fils d'une nos petites fainilles modernes, monogamiques et individualistes, dont les membres, non seulement vivent à part des familles voisines, mais encore possèdent, vis-à-vis les uns des autres, des droits définis et reconnus, vous apparteniez à quelqu'une de ces zadruyas comme on en voit encore i-hez les Slaves méridionaux, grandes lamilles coninmnisîes, où les ménages ne vivent pas séparés, où les

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propriétés ne sont pas divisées, où par « fraternité, amiiié et liaison économique », comme disait Guy Coqiille, les individus ne semblent former qu'un seul corps : vos idées sur les droits des propriétaires, ou sur les devoirs des époux seraient-elles ce qu'elles sont? — De nos États occidentaux, administrés et policés, transportez-vous par la pensée au milieu d'une tribu sédentaire de l'Afrique du Nord. Là, plus de gouvernement central, plus de police publique, plus de ministère de la justice. Vos biens et votre vie sont à la merci de tous. Pour les sauver il vous faut demander Yanaïa, la protection d'un j^rand chef, vous affilier à son çof, à la société de défense mutuelle dont il est la tête. Dès lors, votre fusil damasquiné toujours en main, un poignard recourbé touiours caché sous votre burnous, surveillant tous les mouvements des çofs rivaux, vous vivrez sur un perpétuel qui-vive : une pareille existence ne transformerait-elle pas, avec toutes vos habitudes, l'idée que vous vous faites du droit, de la justice, de l'humanité? — Supposez encore que vous soyez le citoyen, non d'une grande nation de nos jours, mais d'une petite cité de l'ancienne Grèce : ponrrait-on vous demander, sans un anachronisme flagrant, de partager dès lors les manières de penser et d'agir qui sont celles de la politique moderne?

Ces brels exemples suffisent à l'indiquer : suivant pe les sociétés seront petites ou grandes, anarchiques ou organisées, émicttées ou centralisées, communistes ou individualistes, varieront les habitudes, les sentiments et les pensées des hommes qu'elles tiennent assemblés. Pour démontrer l'efficacité propre aux phénomènes sociaux, ne disons pas seulement, d'une ma-

nière générale, que les êtres associés réagissent les uns sur les autres : ajoutons que la façon dont ils réagissent est spécifiée et déterminée par la façon dont il^ sont associés. DVii mot, qu'ils s'en aperçoivent ou non, les individus reçoivent comme la marque de fabrique des différentes formes sociales.

Sans doute ces influences passent le plus souvent inaperçues. Et cependant il serait facile de prouver que déjà nous avons tous, plus ou moins vague, une notion de leur puissance.

Vous connaissez un enfant peu appliqué, peu sociable, inerte, timide, renfermé. « Il faudrait l'envoyer au Ivcée », conseillez-vous à ses parents. Parler ainsi, n"est-ce pas prévoir des phénomènes proprement sociologiques? Et en effet, lorsque vous avez prédit que les manières et l'esprit de l'enfant se transformeraient fatalement au lycée, vous avez escompté, non l'influence personnelle de tel maître ou de tel élève que vous no connaissez pas, mais l'influence générale du groupement même, de l'ordre suivant lequel, dans nos lycées, maîtres et élèves sont organisés. La vie en commun, avec des camarades d'origines et de facultés diverses, assujettis aux mêmes tâches et aux mêmes concours, sous la m.ême discipline, voilà, avez- vous pensé, l'éducatrice plus active que tous les précepteurs. Spontanément vous rendiez donc à la société ce qui appartient à la société. Vous pesiez rapidement, à la balance de jugements familiers, l'efficacité propre à ce complexus de formes sociales qu'on appelle un lycée.

A'^oulons-nous une preuve nouvelle que les jugements de cette sorte sont comme en suspension dans les idéei communes? Feuilletons au hasard quelques romans.

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La philosophie des Déracinés, de M. Barrés, est un pen simple, précisément parce qu'il fait trop d'honneur aux professeurs de philosophie. A la morale de Kant enseignée dans les classes il semble attribuer la capacité de produire un mouvement de centralisation et d'individualisme dont, à bien compter, il faudrait rendre responsable l'histoire de France tout entière, et le progrès même de la civilisation. Mais plus d'une observalion exacte vient heureusement, dans le livre même, en corriger la tlîèse maîtresse. C'est ainsi que vous y trouveriez, entre cent remarques sur l'atmosphère surchauffante et brûlante des grandes villes, opposée à l'air calmant et purifiant des petites cités provinciales, une analyse méthodique des effets auxquels nous faisions plus haut allusion, et qui sont propres à la constitution de nos 'tablissements d'enseignement secondaire. De même, ians la Force, de M. P. Adam, vous rencontreriez, au milieu des tableaux militaires, mille détails accumulés ;)0ur prouver le surcroît d'énergie qu'apporte à chacun des cavaliers l'unité physique et morale de l'escadron, à chacun des soldats de la République, la force de la nation même. Dépouillez les chroniques, les articles de critique d'art ou de critique dramatique, et vous y glanerez presque sûrement quelque remarque analogue. En vérité, pour qui sait la reconnaître sous ses déguisements divers, il est évident que de nos jours la socioiOgie court les rues.

Mais serait-ce là un privilège de nos jours ? On ne parlait pas tant aulrelois des choses sociales ; sans doute on ne les observait pas moins. Les dictons en font foi, où l'expérience des peuples s'est condensée, et comme cristallisée. La populace romaine ne répétait-elle

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pas déjà : « Senatores boni viri, senatus aiitem mala beslia »? C'est-à-dire à peu près : « Les sénateurs, chacun pris à part, sont de braves gens ; mais le sénat, en corps, n'est qu'une méchante bête. » N'était-ce pas signifier que par leur réunion seule l'état d'esprit des hommes est modifié, et que si certaines de leurs facultés en sont parfois exaltées, d'autres aussi s'en trouvent souvent éteintes et comme neutralisées ? — Et ce n'est pas seulement l'action instantanée du rassemblement que le peuple a su noter, c'est l'action plus durable des situations sociales. On tirerait, de nos proverbes du moyen âge, toute une psychologie des professions. Ils nous indiqueraient encore comment varient, suivant les formes de l'autorité, les qualités du maître, ou les libertés du sujet : « Il n'est pire tyran que les tyranneaux.

— Il ne fait pas bon servir deux maîtres. — Honneurs changent les mœurs. — Vilain enrichi ne connaît parent ni ami. — Tel seigneur, tel page et serviteur. »

— Les adages de ce genre n'expriment-ils pas autant d'efibrts de la conscience populaire pour définir ceux des phénomènes sociaux qui la touchent du plus près ?

Et sans doute, d'une manière générale, elle est moins frappée des faits sociaux que des laits physiques, matériels et palpables. Les vertus des herbes, les influences des astres, les commandements des saisons tiendront plus de place dans ses almanachs que la nature, les propriétés et les conséquences des difTérenles espèces d'as.-ociations. Les formes sociales ne crèvent pas les yeux. Elles ne s'en imposent pas moins, par leur action ininterrompue, à l'attention commune. Un regard jeté en l'assnnt sur les aphorismes de la sagesse des nations, sur if'î formules de nos littérateurs, sur les maximes

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