‹ Qu'est-ce que le progres?: Leçon donnée à l'Institut des hautes études de lChapitre 1 sur 1 · HARVARD COLLEGE LIBRARY · texte numérisé non relu

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AMEY RICHMOND SHBLDON

EUGËNE DE ROBERTV

Leçon donnée à i'Imtiiut des Hautes Éludes de l'Universiti Nouvelle

PARIS tlUKAIRIK PAUL OLLKNDORFF

que le Progrès ?

Qu'est-ce que le progrès^ Examinons, en nous plaçant au point de vue de nos théories sociologiques, ce problème resté obscur en dépit de sa banalité, cette question tant de fois débattue, qui préoccupa les plus grands penseurs et eut le don d'intéresser les plus petits esprits.

Ce mot, le progrès, désigne une idée complexe formée par Tunion, pour le moins, de deux idées plus simples. Parmi celles-là, Tidée de changement graduel, d'évolution, c'est-à-dire, en définitive, d'expérience, vient en première ligne. Elle apparaît comme le schème fondamental ou l'ossature intime de la synthèse conceptuelle qui tend à se produire. Sur cette idée se greffe l'idée foncièrement téléologique d'amélioration, de perfectionnement, dérivée elle-même des idées de bien et de mal. Dans cet amalgame, la notion finaliste, qui est spécifique, domine. Dans le vaste genre représenté par le con-

fondement modifiée. Ils retomberont dans le domaine de la logique générale des sciences. Ils ne conserveront qu'un sens pour ainsi dire mécanique. Ils dépouilleront tout caractère spécifiquement social et même tout attribut un peu complexe, pour ne garder que la plus simple des qualités : celle de fonction du temps ou de Tespace (selon la série, arithmétique ou géométrique, à laquelle ils s'appliqueront). L'un, le progrès, signifiera un mouvement, une marche, un déplacement (de matière, de force, d'idée, il n'importe) au delà de certains points de repère dans une série spatiale ou temporelle. L'autre, la régression, signifiera un mouvement, une marche, un déplacement inverses. Un tel usage de ces termes est pratiqué par toutes les branches du savoir, y compris la sociologie qui, très souvent, nous parle des progrès de la criminalité, par exemple, ou de la régression de la sauvagerie, du militarisme, etc.

Recherchons maintenant les causes qui produisent ou déterminent l'évolution spontanée des phénomènes sociaux. Les moteurs immédiats de n'importe quel fait social, si nécessaire, si incoercible, si inconscient, si fatal qu'il puisse nous paraître, se ramènent à. des faits de l'ordre psychique, à des [sentiments, à des émotions, k des désirs, à des volontés, à des idées. Cela est si vrai et cette relation est tellement intime, que le phénomène social, dans la plupart des cas, semble se confondre avec l'acte émotionnel, volitif ou intellectuel qui, allié à certains processus de nature physiologique, lui fournit sa matière, le remplit tout entier.

Hais cette réduction du social au psychique est profondément illusoire. Elle se contente d'une pre-

gent en systèmes, qui se transmettent d'une génération à une autre, qui durent, qui traversent les siècles, qui subissent une sorte de pétrification, qui deviennent de véritables monuments psychiques connus sous le nom d'institutions ou de régimes (Fesclavage, le féodalisme, la domination du capital, le salariat, la propriété, la surproduction, l'expansion coloniale. Timpôt, la guerre, etc.). Mais en quoi ces phénomènes diffèrent-ils des faits que, prétendument, ils expliquent? Nous ne saurions trop le redire : ces phénomènes et ces faits ont une origine et une essence pareilles. On y doit voir autant de manifestations psychiques. Parmi celles-ci, les unes restent éparses et dispersées, sollicitant par là même notre effort explicatif. Les autres se réunissent, s'accouplent, s'agglomèrent, forment des synthèses de plus en plus complètes et, par suite, nous paraissent pouvoir se suffire à elles-mêmes. Ces synthèses, pourtant, ne sont que des résidus laissés par révolution sociale, des survivances d'un passé lointain, aujourd'hui fixées, cristallisées, systématisées.

Au reste, l'interprétation matérialiste ou économique n'est pas mauvaise en soi. Elle assigne pour cause aux faits du présent les faits du passé, elle explique les descendants par les ascendants, les petits-fils par les aïeux. C'est de l'atavisme sociologique. Et cet atavisme plus complexe ne diffère pas essentiellement de l'atavisme simple du physiologiste. Car il ne faut pas s'y tromper. Malgré quelques apparences contraires, dans un cas comme dans l'autre, les acteurs en chair et en os, les ancêtres réels, ont également disparu. Les faits anciens, comme les hommes du passé,' ne survivent que dans

de i'empiriBme le plus pur. Soub ce rapport, les de doctrines se valent. Le détermiDisme de l'histor remontant le cours de la causalité nous conduit p loin, en apparence, que l'explicatiOD du psychologi il son tour, cependant, cette théorie s'arrête chemin, elle n'aboutit pas au vrai terme de recherche scientifique, elle n'atteint pas la lim extrême qui sépare une science de la science vois et antécédente.

Dans un cas, — celui de la théorie psychologique le phénomène social pur ou élémentaire nous expliqué par le moyen ou à l'aide des faits bio-soci£ qui le manifestent à l'heure présente. Tentative I cément illogique! Car si les faits de la secoi espèce, qui sont concrets, contiennent les phé mènes de la première, qui sont abstraits (ce qui d nous engager à chercher ceux-ci dans ceux-là), c' précisément parce que les choses concrètes, l d'être le germe des choses abstraites, en sont le p duit. En prétendant le contraire, en présent: les faits bio-sociaux comme des causes, et les p nomènes sociaux comme des résultats, les partisi de la théorie ou de la méthode psychologique f donc fausse route et nous abusent sans le vouloir,

Dans l'autre cas, — celui du matérialisme, t économique, soit vaguement historique — le p nomène social pur nous est expliqué, derechef, | le moyen d'une coiiciélion bio-sociale. Mais cell appâtait au milieu de conditioQS nouvelles. Ap avoir revêtu, dans le passé, la forme mobile fugitive qui caractérise les faits psychiques coni sous le nom d'idées, d'émotions, de sentimen de volitions, etc., elle revêt, dans le présent,

iDte el durable qui caractérise les lidég de faits ou les systèmes psychi- DUS le Dom d'institutions sociales. Ce ans l'apparence extérieure des choses, j toutefois & leur fond qui demeure il prenne corps dans les faits étudiés Dgue proprement dit, ou dans les faits économiste, le juriste, l'historien, le acial élémentaire agît sur ces faits ■use, il les précède et les détermine, il 'ésultat ou leur conséquence (I).

les deux théories ou les deux hypopartagent aujourd'hui la faveur des itteignenl que très impEtrfaitement le I proposent. Elles n'expliquent pas, au ne du mot. le mouvement nécessaire es sociétés vers d'inconnus destins; peuvent-elles servir de canevas aux iscriptions et aux commentaires, pariclifs, très curieux, dont celte marche ibjet. La sociologie de l'école psychois fait pas sortir de l'empirisme pur.

ie des doctrinaires du matérialisme ui va plus loin, qui s'avance jusqu'aux Hr abstrait, ne réussit pourtant pas à ranchir le seuil. Ni l'une ni l'autre des n présence ne parviennent à dissiper [ui entourent ce fait étrange, mystéirie de changements inconscients et ius en totalité à des facteurs tels que aobile et l'intention fugitive de l'heure la conscience consolidée el le vouloir [ues déjà entrées dans l'histoire. Seule,

rhypothèse d'une psychicité inconsciente et inintentionnelle se dégageant du contact mutuel des psychicités physiologiques et exerçant une influence puissante sur la formation de nos idées, de nos sentiments, de nos volontés — agents directs ou causes immédiates des phénomènes sociaux, — seule, une telle hypothèse, dis-je, peut rompre le cercle, peut écarter la contradiciio in adjecto qui dépare et rend inintelligible la grande conception d'Auguste Comte, adoptée, depuis, par les déterministes de toutes les nuances. Ce dilemme se pose naturellement : ou bien révolution spontanée n'est qu'une idée illusoire, une sorte de fable servant à masquer notre profonde ignorance de la marche réelle du processus social; ou bien cette évolution se produit avec les caractères d'inéluctable nécessité que lui reconnurent tant et de si bons observateurs. Dans le premier cas, l'hypothèse du psychisme collectif perd en grande partie sa raison d'être; dans le second, elle acquiert une force et une évidence nouvelles. '

Mais si la socialité ou l'énergie psychique impersonnelle n'est pas un de ces pâles fantômes qui, aux heures difficiles du doute, surgissent dans le cerveau du savant aux abois, si cette modalité énigmalique de la force universelle s'annonce par quelques signes lointains ou se laisse deviner dans quelques symboles obscurs, on peut, on doit soulever et tâcher de résoudre les questions suivantes. La socialité manifeste-t-elle une tendance à s'accroître, à s' « intensifier » au dedans et à se répandre au dehors? Et ce processus persiste-t-il, est-il continu, durable, ou seulement accidentel, intermittent, passager? Si le psychisme social se développe, si sa quantité aug-

existences concrètes dans lesquelles elle se manifeste.

Les faits auxquels on accorde d'habitude Tépithète de « sociaux », — l'augmentation ou la diminution du savoir, la floraison ou la décadence de l'art, la puissance productrice ou la faiblesse de ribdustrie, etleursépiphénomènessi variés, l'apparition, la chute et le remplacement des croyances religieuses, philosophiques et morales, le fanatisme, la tolérance, la liberté, le despotismci les contrastes de la richesse et d0 la misère, la division des classes, la lutte des partis, les guerres, les mœurs, les institutions, les lois, les crimes, — tout cela est la suite, la conséquence de nos idées, de nos sentiments, de nos volontés, le résultat, l'aboutissement des faits psychologiques, sinon leur simple expression. Des faits psychologiques, dis-je, fruits eux-mêmes d'un persévérant concours, d'une mutuelle pénétration de la socialité et de la vitalité I C'est en vertu de cette généalogie si complexe que les faits énumérés dans les lignes précédentes peuvent revendiquer le titre de sociaux,

La sociologie procède comme toutes les autres ' branches du savoir. Elle examine les choses concrètes pour extraire de celte étude les rapports constants qui relient entre eux les attributs manifestés par de telles existences. Des qualités et des relations particulières elle s'élève, elle passe peu à peu aux qualités et aux relations générales. Et dans cette marche vers l'unité, elle aboutit à un concept ultime, auquel elle rapporte, comme à l'idée directrice et générique, toutes les idées subordonnées et spécifiques.

Remarquons incidemment l'analogie étroite qui

disciplines encore, vinrent grossir ce noyau. Ces connaissances, déjà plus portées à l'analyse psychologique, à la considération des aspects internes, de Tâme cachée des choses, à la recherche de leurs causes lointaines, diminuèrent d'autant Tancien mauvais renom et rehaussèrent Téclat des études sociales. Des généralisateurs plus ou moins bien doués ou habiles essayèrent même d'édifier, sur les ruines du vieil empirisme, des synthèses plus vastes, embrassant l'ensemble de la civilisation humaine. Ainsi naquirent la statique, la dynamique, l'anatomie, la physiologie et jusqu'à la pathologie sociales (cette dernière sous le nom surtout de criminologie ou d'anthropologie criminelle). L'être collectif, le « surorganisme » fut assimilé à un simple « organisme » et traité comme tel. On se mit bravement à décrire ses grands organes, l'État, la nation, la classe, la famille, et leurs fonctions principales : la justice, le gouvernement, le travail, la consommation des biens, la repopulation, l'éducation et ainsi de suite. Il ne nous manque plus aujourd'hui que l'histologie et rhistonomie des sociétés, l'étude des parties intimes du « surorganisme », des propriétés essentielles de l'être collectif, ou l'histoire, le droit, l'économie politique, etc., éclairées par la psychologie des groupes, des foules, des individus.

Revenons à notre analyse du concept de progrès. Ici, comme partout en sociologie, il faut suivre la naéthode scientifique habituelle, il faut commencer par étudier les effets, pour ensuite remonter à leurs causes. Or, dans le cas qui nous occupe, ces effets se classent d'eux-mêmes en immédiats ou fondamentaux, d'où dépendent tous les autres, et en dérivés

, de plus en plus lointains. Les premiers que nous avons appelé ailleurs ta série '.nlellecluelle, vasLe hiérarchie composée grandes classes de conceptions qui se i un ordre nécessaire et régulier ; les ifiques, les idées philosophiques (et reli-

idées esthétiques et les idées pratiques •.6. Envisagées dans leur râle actif, comme isemble complexe des phënomèoes maaiévolution d'une société, ces idées consLiitre groupes permanents et bien connus >n nomme la science, la philosophie (la rt et le travail ou l'industrie. Ce sont là, s faits dominateurs, les faits essentiels )gie; tout le reste en découle comme un source (2),

me de reconnaître, en définitive, si cette plît, grossit, augmente de volume, soit re fixe et constante, ou seulement par nais cependant de façon à ce que, pour

suffisamment longues, l'actif dépasse le lé L compense et couvre la perte avec un ;ulier. Si l'une ou l'autre de ces suppo- :ifie, le progrès devient, eo ipso, une des qui gouvernent la nature surorganique, es idées. Dans le cas contraire, nous ler tout net à celle notion les portes du

ainsi que l'eus&entsans nul doute fait, Lomaines respectifs, les sciences de la ivement, pour l'idée bizarre d'une croisie de la vitalité, de la chimicité ou des iiques de ia matière [3).

laraison et cet exemple me semblent

concluants. Le concept que j 'analyse ne saurait s'appliquer à la fréquence ou à l'intensité de la somme entière des faits psychospciaux. Il ne peut viser que la répétition et la force croissante d'un seul processus, mais capital, mais formant la base de tous les autres. Il ne peut avoir en vue que l'évolution débutant par la science et finissant par le travail, la série sociopsy chique se déroulant en quatre anneaux à la fois successifs et contemporains : la connaissance spéciale, la connaissance générale, la connaissance esthétique et la connaissance pratique; anneaux qui encerclent et contiennent cette fleur de l'existence collective qu'on appelle une civilisation.

Or, comme, théoriquement, — par la vertu des lois logiques qui règlent la double marche de l'esprit humain, du particulier au général (de la science à la philosophie) et du simple au composé (du savoir abstrait au savoir esthétique et au savoir appliqué) — les trois derniers termes de cette série se laissent réduire au premier, il s'agit, en dernière analyse, de ce qu'on nomme la connaissance scientifique. Celle-ci obéit-elle à une loi particulière, à l'action de laquelle échapperaient tous les autres faits ou processus dans la nature, la loi du progrès?

Mais poser le problème en ces termes, n'est-ce pas déjà le résoudre? Et peut-on le résoudre autrement que par l'affirmative? N'avons-nous pas devant nous un fait constant, une expérience mille fois renouvelée et répétée, une induction tout à fait pareille à celle, par exemple, qui constate Texpansibilité indéfinie de la matière à l'état gazeux, ou la loi de niveau qui régit les liquides? Oui, en vérité, les deux inductions

lient aussi bien établies l'une que 'essence du savoir, non seulemeat m cerveau individuel, mais encore lu dehors, d'envahir les cerveaux ec le premier, et cela indéfiniment, re humaine, à travers les générales successives. Il est de sa nature gue, toutes les résistances, de renbarriëres, de franchir tous les filtrer, de pénétrer (on pourrait . la façon des rayons X) les milieux s opaques.

toutefois t cet écueil, la confusion mce avec celle de fait accompli ou m scientifique ne garantit que le mé par la première de ces idées, et qui correspond k la seconde. La direction du mouvement, est consilisalion, soit le mouvement effectif, e de conditions qui peuvent se préer absentes. Le progrès du savoir 'expérience certifie, mais qui reste, js courtes, sujet k de nombreuses lis b. toutes les chances de ce qu'on rement le hasard.

1 encore s'impose : le progrès de la la seule espèce possible de progrès lOmène qui, dans n'importe quelle I l'activité collective, s'offre k nos fl progrès 11, doit pouvoir exprimer surdroit de connaissance, doit pouis à une idée théorique. Lorsqu'il e tel n'est pas le cas, la prétendue

marche en avant dans Tari, dans la politique, dans rindustrie, dans la philosophie, dans les mœurs, dans les lois, n'est qu'une illusion qui souvent recouvre un recul, une déchéance.

J'ai hâte d'ajouter qu'en resserrant la thèse du progrès social dans ces étroites frontières, je ne me dissimule pas le caractère hypothétique de ma solution. Mais je ne crois pas que la sociologie parvienne jamais à élargir les données du problème. Le contraire me semble plus probable. N'oublions pas le finalisme inhérent à tous les phénomènes de haute mentalité, et les erreurs multiples qui en dérivent. De l'effet pur et simple qui répète, sans plus, sa cause, nous sommes toujours tentés de faire un but, une cause inaugurant une nouvelle série d'effets (4).

Examinons l'idée de progrès en nous plaçant à un autre point de vue.

En dernière analyse, la socialité se réduit au contact intermittent, mais régulier, d'un centre conscientiel, d'un foyer cérébral, avec un autre centre conscientiel, un autre foyer cérébral; ou à une sorte de chimicité surorganique douée d'une puissance transformatrice au moins aussi grande que celle appartenant à la chimicité ordinaire (5).

Le phénomène « altruiste » est la cause première des événements sociaux. Passons aux effets immédiats d'une telle cause. Les reconnaîtrons-nous dans la tradition et la filiation, avec Littré et les positivistes; ou dans l'habitude, l'adaptation, le choix après la lutte, la sélection, avec les darwinistes et les évolutionnistes; ou dans l'imitation, la suggestion, la force de l'exemple, avec quelques sociologues récents? Par ces divers noms, les différents auteurs

nous semblent préférables aux habitudes ou aux mœurs mauvaises tout simplement parce qu'un plaisir immédiat doublé d'un plaisir lointain nous semble supérieur à un plaisir immédiat doublé d'une peine éloignée. Il y a donc, au fond de tout problème moral, une question de simple arithmétique ou, si Ton aime mieux, de logique; et voilà comment ou pourquoi la vertu et la raison^ d'une part, le vice et la fofie de l'autre, ne forment que deux aspects difiFérentô d'un phénomène unique. Certes, la vertu et le vice aussi bien que la raison et la folie, peuvent nous atteindre, partiellement, par la voie héréditaire et plus ou moins physiologique. Mais le psychisme social n'émane-t-il pas du psychisme vital, et la sociologie rationnelle n'a-t-elle point pour base la biologie?

De ce phénomène. éminemment social, la coutume, dérive ainsi tout un monde de produits psychiques complexes, sol mouvant où notre science, notre philosophie, notre art, notre pratique plongent leurs racines et qui forme la base de notre culture, de notre histoire, de notre existence surorganique tout entière. C'est le gland minuscule qui se développe en chêne puissant et qui, à la longue, se transforme en vaste et majestueuse forêt.

La « coutume » possède une foule de synonymes dont les principaux sont : l'exercice, l'expérience répétée, l'évolution. Tout ce qui détermine et règle la coutume détermine et règle, en définitive, l'évolution. Or, servir celle-ci, signifie servir l'explication moniste de l'univers. L'activité, le mouvement, l'expérience, le savoir et le savoir-faire, l'art, la beauté, la joie, le plaisir, se profilent d'abord, les uns derrière les autres, dans nos cerveaux, en un contraste

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des plus violents avec le repos, rinaction, Tignorance, la maladresse, la laideur, la dépression, la douleur. La similarité des termes qui composent chacune de ces deux séries antagonistes nous frappe ensuite. Enfin, cette contrariété elle-même s'efface et tombe comme un dernier bandeau qui nous empêchait de voir clair dans le jeu complexe et retors de la finalité. Nous commençons par nous douter que le contraste, l'antagonisme, la lutte existent bien moins dans les choses que dans notre évaluation des choses, dans nos jugements sur leurs usages divers et leurs mérites respectifs. Et nous finissons par nous convaincre que l'opposition n'est qu'une forme — la plus antique et la plus naïve — de la variété; que les « contraires » sont des « degrés » du même; que Tidentique seul est absolu. Nous formulons la grande loi de la relativité essentielle de toute connaissance.

Le vrai savoir, qui est le savoir expérimental, se reconnaît à l'acceptation docile de celte loi. Pour lui, les antinomies prétendues irréductibles sont de vaines et futiles amusettes avec lesquelles l'ignorance dogmatique mena quelque temps et égara le monde ; et partout dans la nature ce savoir ne voit que nuances, gradations, passage du moins au plus et vice versa» Les extrêmes, les excès en toutes choses, loin de venir troubler la sérénité de la conviction relativiste ou moniste du savant, sont pour lui d'un grand secours; car il y voit autant de liens subtils entrelaçant les phénomènes les plus disparates.

Envisageons mainlenant ranlilhèse directe de la coutume, la nouveauté telle quelle, le prétendu noyau de tout progrès. L'humanité ne s'y est jpas méprise. Poussée par une intuition plus forte que les plus

beaux raisonnements de ses docteurs, elle assimila le « nouveau » en matière sociale au « pénible », elle devint ou plutôt elle demeura misonéhte. Entraînés par la passion politique et cédant aux exigences de Theure présente, les amis du progrès ont fait du misonéisme des foules un véritable épouvantail. Les choses peut-être ne sont pas si mal en point. Et sans vouloir prétendre que « Thorreur du neuf » soit le berceau même qui voit éclore et protège les jeunes et fragiles nouveautés, je ne suis pas bien loin de croire que ce sentiment si décrié aujourd'hui prête, en mainte occasion, à ce qu'on appelle le « progrès », un appui très ferme, très solide.

La coutume, la fonction, le bonheur, la liberté, ces synonymes, ces traductions sociologiques du mouvement, de l'équilibre, de l'exercice, du plaisir, sont toujours exposés à recevoir et à renvoyer, à repousser le choc de deux sortes, au moins, de nouveautés. Distinguons ces espèces. Le nouveau peut être : 1" un intrus qui, comme la maladie ou la mort, déprime, arrête l'énergie vitale, décompose et transforme la vie actuelle en vie latente et en chimicité; et 2° un intrus qui, comme la naissance, accroît la vie et lui apporte une sécurité plus grande. Dans le premier cas, le « nouveau » s'assimile au « pénible ». En sociologie, c'est souvent le « très vieux », la fatalité des survivances opposée à la liberté des germes plus récents. Dans le second cas, le « nouveau » s'assimile au « plaisant ». En sociologie, c'est la suite ininterrompue des générations dont chacune tend à renouveler les processus surorganiques en les intensifiant autant que possible; c'est le savoir accru, l'activité augmentée, l'évolution prolongée.

îes rivales représentent la distinction nnue entre la négation fausse d'une gation vraie. Objet d'un jugement omène se retrouve identique à lui- 3n aussi cotnpléle qu'immédiate. Par tion vraie d'une chose est toujours relative; elle constate, dans les conice auxquelles la chose est soumise, quelconque. Elle équivaut à l'aFTirmaple différence de degré. Objet d'un ', le phénomène s'affirme identique h manière indirecte ou médiate seule- : logique inlervient ici pour unifier

e plus près chacun de ces cas. Le li s'oppose d'une façon absolue à la lit comme le produit naturel, l'eflet Lnt légitime (par évolution) ou illégition) de la socialité. H est la chair de icclimate, comme on dit, avec facilité, tour comme une cause, il tend h. se u'on appelle le « progrès » ne saurait ir auxiliaire. Ainsi compris, le proime qu'une négation apparente de la

près comme Dieu est une négation Inivers, ou le Non-Être, une négation

La coutume nouvelle qui s'infiltre et 3lte façon, est plus forte, plus belle,

que la coutume ancienne. C'est la :harme le garçon ou la fille nubiles, rcheur, qui captive les minorités, qui jles sans violence, par la simple coaipte.

Certes, les esprits grossiers peuvent et doivent s'illusionner d'une façon grossière; à ce trait, en somme, se connaît leur grossièreté. Aussi, je suis loin de nier la tendance qui porte les foules à se montrer hostiles à toute nouveauté indistinctement. Mais cette faiblesse ou cette infériorité psychique, qui parfois atteint des degrés incroyables et creuse entre la minorité et la majorité un fossé profond, sert à expliquer un autre phénomène, plus important sans doute que la moutonnière méfiance des foules : ce fait, notamment, que les grandes masses humaines n'entrent, pour ainsi parler, dans l'histoire que d'une façon indh^ecte^ qu'elles y végètent au repos plutôt qu'elles n'y vivent dans l'action.

Considérons maintenant le cas où 1' « inaccoutumé » se dévoile ainsi qu'une variété, une espèce d'un genre plus vaste dont la « coutume » ne serait qu'une autre espèce. En dernière analyse, nous aboutissons au même résultat. Mais le « nouveau » n'apparaît plus ici comme un effet immédiat et naturel de la socialité ; et il n'est plus lui-même directement productif de coutume, de plaisir, de bonheur. Fascinées et attirées, soit par l'ancienne et authentique coutume, soit par les « nouveautés » de la première sorte, les masses populaires et les minorités qui les guident s'en désintéressent également. Seules, quelques intelligences excentriques, les unes très supérieures, et les autres très inférieures à la foule, s'en éprennent et l'adoptent. Le succès couronne rarement de telles entreprises. Et d'ordinaire, ce n'est qu'ensuite d'un lent processus de transformation", après avoir soutenu de longues luttes et vaincu de nombreuses résistances, que les nouveautés de cette classe

parvienaentà triompher... en succombant, pour ainsi dire, en devenant b, leur tour des '< coutumes ».

En somme, donc, le misonéisme n'est pas nécessairement opposé au progrès. Il y a lieu de distinguer entre ses formes grossières, qui sont d'autant moins dangereuses qu'elles sont pins inintelligentes, et ses formes plus subtiles; ou encore entre le misonéisme des grandes masses compactes mais inertes, et celui des minorités et des individus cultivés. Dans cette question, on a trop souvent oublié que nous avons affaire à. un ensemble, à un total qui (;omprend aussi bien les coutumes essentielles, produits directs du fait altruiste, que les coutumes de moindre importance, produits indirects de la socialité. Telle nouveauté qui s'accorde avec les premières, peut heurler les secondes. Mais l'obstacle est par lui-même trop insignifiant pour empêcher ta nouveauté d'obtenir, d'une façon plus ou moins rapide, les suffrages du petit nombre actif et éclairé qui saura ensuite, de mille manières diverses, imposer ses préférences aux multitudes passives.

La série psychique sociale reproduit les principaux traits de la série psychique vitale qu'elle ne fait que soumettre à des conditions nouvelles de collectivité, d'altruisalion, dinterindividualisme. Or, dans la série vitale, ou en psycliophysique, la mémoire qui se peut définir comme une sorte de conscience du passé, du latent, du vieux, n'est nullement, que je sache, une fonction antagoniste de la conscience qui se peut définir comme une sorte de mémoire du présent, de l'actuel, du nouveau. Et il en est de même dans la série sociale, on en sociologie. Le misonéisme, cette mémoire collective, celte conscience du passé.

cet attachement à. la coutume faite, n'est pas nécessairement exclusif du philonéisme, cette conscience collective, cette mémoire du présent, cette passion de la coutume in fieri. Remarquons en outre que les termes de ces deux séries réapparaissent avec une vigueur et un relief saisissants (dus sans doute à leur intime combinaison) dans les phénomènes de la série bio-sociale ou psychologique, les seuls avec lesquels on les compare d'habitude. Quoi qu'il en soit, le progrès, conçu comme une évolution nécessaire, est toujours un développement de l'altruisme, de la socialité, un passage de l'organique à l'hyperorganique, une marche vers l'idée et l'idéal. Nier, en ce large sens, le progrès, c'est nier l'ordre naturel ou la nature elle-même.

Passons au second élément constitutif de l'idée de progrès, à l'élément qui « spécifie », pour ainsi dire, la synthèse totale et qui, par suite, y prédomine, y joue un rôle important et décisif.

Je veux parler de l'idée de fin. S'ajoutant à l'idée d'évolution, se fusionnant, s'amalgamant avec elle, la pénétrant d'outre en outre, l'idée de fin transpose ce vague concept du domaine de la connaissance générale dans celui de la connaissance particulière ; elle le précise, elle le limite, elle en fait une idée éminemment sociologique ou morale.

Le lecteur connaît mes opinions sur la finalité, cette causalité renversée , cet ordre sériel où le conséquent prend la place de l'antécédent, où l'effet, sous le nom de but, remplit activement l'office, les fonctions d'une cause, où il préside aux incessantes variations des points de vue selon lesquels l'esprit considère et juge les événements.

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Rien ne saurait être plus légitime que ce transfert, de la cause à Teffet, du pouvoir reproductif qui, originellement, appartenait à la cause seule. Cette investiture est un phénomène aussi naturel, pour le moins, et aussi nécessaire, aussi inéluctable que la transmission, dans les espèces vivantes, du pouvoir procréateur, entre l'individu ou la générationcause et rindividu ou la génération-effet. La finalité est fondée en raison; elle constitue même peutêtre Texpression la plus ferme et la plus primordiale de notre intelligence.

Cette conclusion s'impose au jugement de tous ceux qui admettent avec nous Thypothèse du psychisme collectif, de la socialité venant compliquer la vitalité et transformant encore une fois la face externe ou apparente de l'existence universelle.

La mise effective en présence d'un moi avec un autrui^ le contact régulier d'un être vivant avec ses semblables, cela suffît pour jeter dans l'univers une semence, un germe qui fera éclore, à côté ou audessus de la nature organique, la nature surorganique, à côté ou au-dessus du monde grossier de la matière, le monde subtil des idées. Cette semence si grêle, ce germe si chétif au premier aspect, c'est précisément l'inversion du rapport causal entre les deux termes : moi et autrui.

Entre ce point de départ et ce point d'arrivée il s'établit une relation qui devient le prototype du raisonnement téléologique. Le premier terme s'affirme à la fois comme l'antécédent du second (le monde est ma représentation) et comme son conséquent (ma représentation est le monde). Individus isolés ou groupés ensemble, toujours nous nous sentons et

nous nous voyons simultanément producteurs et produits d'autres individus et d'autres groupes. Les liens familiaux, Téducation, la tradition et, en somme, tous les phénomènes sociaux nous montrent l'existence du « moi » comme une des causes directes et constantes de l'existence d'autrui. Mais les mêmes faits ne tardent pas à nous dévoiler celle-ci comme une des causes immédiates et persistantes de celle-là.

Par notre « moi » nous prenons conscience de la réalité d' « autrui ». Le « moi » est l'authentique substratum, le vrai support d'autrui, le principe ultime de son apparition dans le monde. Mais, d'autre part, c'est à la suite de ses multiples rapports avec « autrui », que le « moi » prend conscience de lui-même. « Autrui » devient de la sorte le substraium^ le support du « moi », la cause de son existence.

De cette bllatéralité essentielle du plus élémentaire des rapports sociaux a dû jaillir, à mon sens, dans les cerveaux humains, la première idée d'un résultat se transformant en une fin à atteindre, en un but qui, considéré comme tel, suscite, fait naître sa propre cause, envisagée dès lors comme un simple moyen.

Et cette idée grandit, se développa, s'enrichit de commentaires, se fortifia par des exemples appropriés, se propagea, fit tache d'huile, remplit différents domaines du savoir. La finalité et le subjectivisme qui en émane poussèrent de profondes racines en philosophie, dans la science, dans l'art, dans toutes les branches du savoir appliqué. Une quantité énorme de choses, de phénomènes, d'événements successifs dépouillèrent, aux regards des hommes, les attributs, qui caractérisent une concaténation fixe

et nécessaire de causes et d'effets. Et tous ces phénomènes se rangèrent en des séries, mobiles et modifiables, de buts à poursuivre et de moyens s'adaptant à ces buts.

On a souvent signalé la téléologie comme une source permanente d'innombrables et graves erreurs philosophiques et scientifiques. Elle ne Test pas « en soi ». Mais elle le devient d'une façon fatale dès que, négligeant certaines précautions fort simples, on se laisse prendre à Tun ou l'autre de ces deux pièges qui sont deux fautes grossières contre la méthode. Le premier consiste à outrepasser les limites propres du concept téléologique, en lui attribuant une signification et une valeur, si minimes fussentelles, là où ce concept ne saurait en posséder d'aucune sorte : dans les sciences de la vie ou dans celles de la matière. Et le second consiste à croire que la finalité, dans les sciences du monde surorganique où elle s'épanouit et semble tenir le sceptre, se substitue à la causalité de façon à pouvoir totalement exclure celle-ci du champ de l'investigation scientifique.

La finalité est un trait, un caractère qui sépare les phénomènes sociaux du reste des phénomènes naturels, qui sert à distinguer la socialité de la vie, de la chimicilé, du mécanisme simple des forces physiques. On ne saurait donc — sans s'exposer au péril d'une confusion imminente, d'une confusion qui, d'ailleurs, s'est largement réalisée et étalée, sous le nom d'anthropomoi'phisme , dans l'histoire de la pensée humaine, — on ne saurait, dis-je, chercher à découvrir, dans toute; autre science que la science sociale, la moindre trace, le plus faible vestige de téléologie, volontaire ou involontaire, consciente ou inconsciente.

La nalure, au sens étroit de ce mot qui ne comprend que la nature inorganique et la nature vivante, §e révèle à notre conscience comme une suite ininterrompue de phénomènes, comme un floi qui jamais ne cesse de couler. Celte continuité frappe, elle impressionne au plus haut point notre esprit qui se la représente sous la forme, vaguement anthropo* morphe encore, d'un enfantement perpétuel, d'une parturilion indéfiniment renouvelée et que rien n'arrête. Mais un tel anthropomorphisme est vague, je viens de le dire; en vérité, c'est du biomorphisme, une analogie un peu trop stricte, peut-être, entre la vie et la matière; ce n'est pas du sociomorphisme, une analogie sûrement forcée entre la vie et l'esprit, ou même enlre l'esprit et la matière.

La causalité est un concept biomorphe qui tient très bien sa place dans le domaine total de la vie. Mais appliquée aux rapports chimiques, physiques ou mécaniques, celte idée tend déjà à vivifier, pour ainsi dire, les phénomènes correspondants. Elle voudrait nous rendre intelligible ou, du moins, rapprocher de nos façons mentales ordinaires le fait de la répétition, de la succession indéfinie des choses ; mais peutêtre ne parvient-elle, en définitive, qu'à obscurcir et à fausser la véritable portée du phénomène en question.

D'illustres philosophes. Hume entre autres, prirent souci d'un tel état de choses et prêtèrent quelques regards à ce problème. Mais, trouvant l'arc fortement courbé dans un sens, ils le redressèrent un peu trop dans l'autre, ils finirent par vouloir imposer aux sciences du monde organique le concept de succession pure et simple, tiré du domaine des sciences de la matière inerte.

La vérité me semble située ailleurs. Elle réside, selon moi, dans la sévère distinction entre les trois termes d'une série subjective ou conceptuelle qui, allant du simple au complexe, et du général au particulier, reflète tidèlement les trois termes de la célèbre série objective ou phénoménale établie par Comte et son école.

Succession^ causalité y finalité j cette trilogie, que j'appelle explicative du sens intime de révolution mondiale, reproduit avec exactitude les caractères les plus saillants de cette autre trilogie pour ainsi dire constitutive ou formative de Tunivers : la matière y la vicy V esprit.

La série conceptuelle coïncide dans ses moindres détails avec la série phénoménale. Car de même que la vie vient simplement s'ajouter à la matière inorganique, sans pouvoir la remplacer ni se passer d'elle en aucune façon; et de même que l'idée ou l'esprit vient s'ajouter à la vie et à la matière, sans pouvoir les remplacer ni jamais se passer de l'une ou de l'autre, — la causalité se joint à la simple succession sans l'éliminer, et la finalité complique la succession et la causalité sans porter le moindre préjudice à l'action ou à la vertu propre de ces deux grands processus explicatifs de la multiplicité concrète des choses.

La finalité ne prend pas, en sociologie, la place de la causalité. Elle se grefTe sur celle-ci, elle lui fait porter des fruits d'une nouvelle espèce; mais elle la suppose constamment comme une superstructure suppose sa propre base. Une explication finaliste doit toujours, en définitive, pouvoir être confrontée k l'explication causale qui lui donna naissance et qui

la supporte. Et la sociologie ne mériterait pas le nom de science si, se désintéressant d'une telle comparaison, elle se renfermait dans le fmalisme seul, ou si, par surcroît, elle commettait l'erreur grossière signalée plus haut, qui consiste à se figurer que dans le monde social la finalité absorbe, pour ainsi dire, la causalité et la bannit du champ de notre exploralion directe.

Le progrès, c'est révolution (l'expérience) devenue pour nous une fin. Atteint, le but se transforme encore une fois en ce qu'il était primitivement, un simple résultat; et réalisé, le progrès cesse de nous attirer comme tel. Mais ceci n'est juste que des progrès et des buts particuliers et concrets. Considéré d'une façon abstraite, le progrès est un idéal que nous poursuivons sans jamais pouvoir nous en saisir. Au sens populaire du terme, enfin, c'est un perfectionnement continu, ua triomphe, en toutes choses, du bien sur le mal (triomphe qui, dans la pratique, équivaut presque toujours h une victoire du désir sur le nondésir). Ainsi s'expliquent, soit dit en passant, les jugements opposés que les diverses époques, les diverses classes sociales et les divers esprits portent sur des phénomènes essentiellement pareils. De môme, la régression signale un recul, un éloignement du but accepté pour un bien. Dans les deux cas, la finalité nous livre sans défense à l'illusion qui dans Vinévitable (l'effet nécessaire) voit un bien (une fin à se poser). Cette imagination illumine une foule de côtés obscurs dans la psychologie et l'histoire des peuples.

Elle nous donne la clef du double mystère de la patience et de l'optimisme humains. La finalité qui

fait surgir la différenciation éthique, qui engendre les idées de bien et de mal, qui sépare Tensemble des phénomènes en choses qu'il faut savoir atteindre et en choses qu'il faut savoir éviter, suscite également le contraste de Toptimisme avec le pessimisme.

Arrêtons-nous un instant sur cette opposition. Il serait puéril de nier son importance pratique. Mais possède-t-elle une valeur égale dans la sociologie abstraite? Nous ne saurions l'admettre. Ce contraste, d'ailleurs, dépasse les bornes de la pure théorie. Il fait de la finalité un attribut universel des choses, il transporte la différenciation éthique, de la partie au tout, de l'homme à l'univers. C'est un sociomorphisme évident qui infeste la philosophie depuis des siècles.

Il occupe dans celle-ci une place considérable. Ona voulu y voir la question philosophique par excellence, le problème ultime embrassant l'avenir de l'humanité et du monde. L'univers est-il bon ou mauvais? La vie vaut-elle qu'on la vive? « De la réponse à cette question, dit, par exemple, Spencer, dépend entièrement toute décision sur le bien ou le mal dans la conduite. » L'inversion est complète; si complète, vraiment, qu'il en rejaillit quelque grandeur sur l'illogisme qui la consomme. L'embouchure du fleuve devient sa source. L'humanité dicte sa loi à l'univers. La succession et la causalité s'effacent devant la finalité.

Passons à un autre point. L'idée de progrès soulève nécessairement le grand problème de la séparation entre la théorie et la pratique, entre la science proprement dite, abstraite ou concrète, il n'importe, et sa technologie. Aujourd'hui la doctrine du progrès

subit le sort de Tenfant que deux mères se disputaient devant le tribunal de Salomon. Qui remportera? La sociologie abstraite, ou la technologie sociale et ses branches si diverses, Tart du politique, de l'économiste, de l'éducateur, du légiste, etc.? J'incline vers cette dernière solution. Car ce qui prévaut dans l'idée de progrès, c'est son contenu essentiellement finaliste, la somme de buts désirables que nous nous proposons d'atteindre. Or, plus un but est précis ou proche, et plus facilement il se réalise. Elaborer des types idéaux, exprimer en des formules exactes leurs conditions d'existence, tel fut toujours l'office du savoir appliqué. Quant à la science abstraite, allégée du poids des préoccupations utilitaires, elle pourra se tenir à l'écart des discussions oiseuses suscitées par les partisans du prétendu subjectivisme social; et elle évitera les pièges grossiers qui naissent de la confusion du point de vue théorique avec le point de vue pratique.

Ces pièges sont nombreux. Signalons celui dans lequel on tombe encore fréquemment, en dépit de son absurdité. Je veux parler de la distinction entre le progrès, intellectuel et le progrès moral et de la vieille dispute sur la prééminence qu'on doit accorder ou refuser à l'une de ces formes du « perfectionnement » collectif sur l'autre . Cette distinction ne résiste pas à l'examen le plus superficiel. Elle est fondée sur une antinomie aussi puérile que fausse, l'antique opposition de l'entité « cœur » à l'entité « esprit ». Et elle va à rencontre de certaines vérités déjà solidement établies. Ses défenseurs oublient, notamment, que la sociologie, dont la morale ne forme que la base abstraite, est une science indépen-

dante possédant la mâme valeur Ihéorique que la biologie ou la chimie et évoluant selon les mêmes règles. Ils paraissent, par suite, ne pas se douter que tout progrès moral constitue eo ip»o un progrès Intellectuel, de même que tout progrès intellectuel (dans n'importe quel ordre de connaissances) s'affirme inévitablement comme un progrès moral. Ils constatent la lenteur extrême des progrès de la moralité (c'est-à-dire de l'éthique, de la sociologie en action), et ils lui opposent la marche rapide des autres branches du savoir appliqué. C'est même \b. le point essentiel de leur argumentation. Ils ne voient pas lu cercle dans lequel ils tournent, et que la moralité, la technologie sociale dépend des découvertes de la sociologie abstraite au moins autant que les applications industrielles ou les progrès de l'hygiène dépendent des découvertes faites par les sciences physicochimiques ou parla biologie.

L'éthique est le chapitre ultime de la science universelle, et le progrès moral — la forme la plus achevée, la plus difficile b. atteindre, du progrès intellectuel. Entre ces deux concepts il n'existe aucune contrariété essentielle. Dans la même série, les termes consécutifs no s'opposent pas, d'une façon irréductible, aux termes antécédents. La conclusion n'est pas l'antipode des prémisses qui la préparent et la contiennent en germe. Mais c'est précisément à ce jeu futile de contrastes connus bous le nom d'antinomies, que se complaît l'intelligence du métaphysicien. Son esprit ne vit que d'énigmes et d'obscurité. Il n'a de cesse qu'il n'ait jeté sur les sujets les plus clairs un voile mystérieux.

11 faut lire & ce propos ce que des philosophes

fameux et des moralistes renommés ont écrit sur le progrès moral et les redoutables contradictions que ce concept recèle dans ses flancs. A mesure qu'ils se civilisent et que leur idéal monte, les hommes ne se voient-ils pas voués à un écart grandissant entre leur rêve et la réalité? Et le destin de Thomme inculte, le sort du sauvage ne semble-t-il pas préférable? D'autre part, nos besoins, surtout nos besoins moraux, ne croissent-ils pas plus vite que nos moyens de les satisfaire? Et cet état de choses faisant aboutir tout progrès à une augmentation de souff'rance , ne mène-t-il point à l'hypertrophie de la sensibilité, contre quoi protesta d'instinct et avec tant de vigueur Nietzsche? Enfin la conscience que le progrès moral développe et fortifie, n'est-elle pas un sûr dissolvant de la moralité impérative, automatique, organique?

Ces problèmes n'ont de terrible que les masques qui les décorent. Ces antinomies prétendues essentielles se réduisent, pour la plupart, à une simple inintelligence, soit des faits observés, soit des mots, des termes employés. Pourquoi envier le bonheur du sauvage, si ce sauvage lui-même existe et fleurit dans nos sociétés où il représente la force et la souveraineté du nombre? Pourquoi se répandre en vaines lamentations sur l'écart entre notre idéal et la réalité, et sur la somme de souffrance par là accrue, et sur les blessures infligées à notre sensibilité, si ces choses s'expliquent en dernier lieu par le voisinage immédiat de la barbarie contemporaine? La monopolisation de cette source suprême de richesse et de puissance, le savoir, est un fait aussi certain et sans doute aussi passager que l'accaparement des

terres et des capitaux. Et les accès de mélancolie qui envahissent Tintellectuel ne sont pas plus intéressants, en vérité, que les coups d'humeur noire qui viennent de temps à autre troubler la joie ou le repos du millionnaire. |

Au reste, le jeu des antinomies aussi bien que celui des antilogies et des antiphrases, n'est pas un mal en soi. C'est déjà une manière de percevoir entre les objets certaines différences extérieures et d'y réfléchir. Un peu de science, disait-on jadis, au tempe des symboles vagues, nous éloigne de Dieu, et beaucoup de savoir nous y ramène. On pourrait, de nos jours, soutenir avec infiniment plus de raison qu'un savoir arrêté au seuil de la sociologie et de la psychologie nous éloigne de la science universelle (il multiplie les antinomies), et qu'une connaissance qui dépasse ces bornes nous en rapproche (elle dissipe ce brouillard). Malheureusement, le savoir de la première sorte nous est presque toujours offert pour le type de la science complète; et c'est ainsi que nos philosophes sont conduits à constater, avec une indicible tristesse, que la scienjce, « à mesure qu'elle s'élargit et s'éclaire, voit augmenter ses points de Contact avec l'inconnu, avec la sphère de la nuit » (Spencer). Ce cauchemar toutefois ne saurait avoir une durée éternelle. Il cessera avec l'avènement définitif, avec la constitution des sciences du monde moral.

Abordons, dans cette étude sur l'idée de progrès, un dernier point qui présente, sinon une importance capitale, du moins un intérêt exceptionnel.

On a versé des flots d'encre à propos de ce pontaux-ânes (dans plus d'un sens) de la sociologie mo-

derne, qui consiste h demander si l'individu social, si la personnalité humaine joue, oui ou non, un rôle dans révolution historique. Des deux côtés, on ne s'est jamais bien entendu. La palme, cependant, paraît revenir de droit aux partisans de Faffirmative. Ceux-là ne cessèrent de se battre contre des moulins à vent. Ils ne s'apercevaient pas que leurs adversaires s'en prenaient surtout à l'action sociale de la personnalité omnipotente, de l'individu richement doué de libre arbitre. Par contre, les partisans de la négative perdaient volontiers de vue les traits communs qui assimilent le phénomène social, l'action simultanée de plusieurs individus, au phénomène mécanique de la composition de plusieurs forces agissant sur le même point avec des directions différentes ou semblables.

Le processus historique se peut à bon droit considérer comme une évolution impersonnelle. Non pas dans ce sens absurde du mot « impersonnel » qui élimine, qui chasse de l'histoire l'individu, la personne, mais dans cette autre signification très précise, à savoir, que toutes les personnes formant le groupe social (une patrie, par exemple) prennent directement part au processus évolutif; et, par surcroît, toutes les personnes entrant dans la composition de tous les groupes sociaux (les autres patries, par exemple) en contact avec le premier. De même tous les éléments biologiques prennent part au processus vital. Dans les deux cas, la participation est universelle et constante; mais dans les deux cas aussi, ses degrés sont divers et variables.

Prise à la lettre, la théorie qui porte aux nues Faction de la phalange réduite des « héros », pour

parler le langage de Carlyle, nous semble complètement fausse. Comme tous les jugements excessifs, elle corrompt et déforme la parcelle de vérité qui lui sert de point de départ. Elle dénature l'évolution qu'elle cherche à expliquer. Accueillie avec faveur par les esprits rares dont elle flattait l'orgueil légitime, elle conquit assez vite de nos jours la vogue. On aperçoit distinctement les traces de son influence dans la religion de l'humanité et le culte des grands hommes, institués par Comte; dans le culte des héros prôné par Carlyle et Emerson ; dans les conceptions et les idées de Fichte, de Feuerbach, de Max Stirner; dans le mépris des foules enseigné par Flaubert, Renan et tant d'autres; dans les modernes théories sur a l'élite » sociale; dans les superbes divagations de Nietzsche sur le « surhomme », etc., etc. Mais précisément cette faveur et cette vogue auraient dû entacher de suspicion la théorie « héroïque » aux yeux de ses adeptes.

Le rôle social joué par l'élite doit, à première vue, nous paraître prépondérant. L'est-il en effet et jusqu'à quel point, c'est ce qu'une sociologie future et mieux documentée que la nôtre nous apprendra sans nul doute. A coup sûr, cependant, ce rôle n'exclut pas la participation directe au processus historique, soit de la non-élite en général, de l'énorme pecus squamosum qui, si volontiers, se laisse tondre par le groupe sans cesse grandissant des médiocrités habiles; soit de ce qu'on pourrait appeler l'élite à rebours, l'élite renversée, l'élite du crime dont les rangs s'ouvrent avec une facilité étonnante à toutes les catégories de conducteurs de peuples et de foules. La politique, disait déjà Montesquieu, possède, comme

la mécanique, ses frollements qui changent ou arrêtent les efTets prévus. Or, qu'est-ce que le frottement ou la résistance, sinon une direction mécanique contraire qui toujours arrive à se tailler une large part dans le résultat final (6)?

Les partisans de la théorie « héroïque » se confondent, sur beaucoup de points, avec Técole des sociologues-subjectivistes dont ils ne forment, à la vérité, qu'une sorte d'avant-garde. Nous avons dit, plus d'une fois, ce que nous pensions de la méthode suivie par cette école. Naïvement, les subjiectivistes se glorifient d'avoir épuré ou perfectionné la doctrine reçue par eux des mains du maître : ils croient avoir corrigé une erreur grave du positivisme initial. Ils se flattent de nous avoir ouvert les yeux sur une vérité importante et jusque-là ignorée, ce fait, notamment, que les efforts individuels entrent en ligne de compte dans la somme complète des résultats sociaux I Quelques-uns poussent l'ironie assez loin : « Croyezvous, nous demandent-ils, que l'intervention de l'individu ne soit pas un processus naturel soumis à des lois pour le moins aussi invariables que celles gouvernant l'action des masses, l'influence des milieux, etc.? » Cette attitude est significative. Une défectueuse préparation philosophique et sociologique peut seule expliquer de pareilles attaques contre un adversaire inexistant, une lutte si chaude en l'honneur d'une pure équivoque.

Les sociologues-subjectivistes, du reste, manquent absolument d'originalité. Ce n'est pas un reproche que je leur adresse, c'est un fait que je constate. Dans sa « Politique », œuvre qui détacha de lui ses meilleurs, ses plus fidèles disciples, Comte inaugure

déjà la méthode que les néo-subjectivisles revendiquent comme leur apport propre à l'histoire des idées sociales. Il y recommande d'édifier et il y construit un « idéal de vie collective ». Il y est hautement pratique, franchement utilitaire. Il y met au monde cet avorton : une technologie sociale précédant la théorie des sociétés. Je comprends les socialistes et les anarchistes qui font de la politique active, qui tracent des programmes-, qui dressent des plans de bonheur. Ils possèdent mes sympathies. Ils font leur devoir, notre devoir à tous. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés en face de l'injustice qui triomphe, nous ne pouvons pas nous laisser stupidement exploiter par les brutes ignorantes qui nous gouvernent. Les socialistes et les anarchistes sont, à ce point de vue, de précieux auxiliaires du savant dont ils raniment la confiance, dont ils exaltent le courage. Mais je refuse ma pleine estime au sociologue qui, au-dessus du souci de la pure vérité, mettrait une ambition, une soif quelconque, fût-ce celle d'une félicité immédiate et générale I Des sophismes pareils asservirent la philosophie au mensonge. Ne leur permettons pas de venir polluer les ondes claires du savoir exact.

Les subjectivistes manifestent une incompréhension profonde du véritable esprit scientifique. Au lieu de tendre à combler le fossé qui sépare la sociologie du reste des sciences, ils s'ingénient, dirait-on, à le creuser, k l'élargir davantage. Ils épousent à cette fin les plus sots préjugés de la foule. Ne s'avisèrent-ils pas, entre autres choses, de vouloir nous persuader que la liberté de conscience, la faculté de posséder une opinion personnelle, ne pouvait

exister, à la rigueur, que dans la sphère des recherches sociologiques; ou qu'une telle liberté était un pur non-sens dans les mathématiques (où deux et deux font incontestablement quatre), dans la physique, dans la chimie, dans le domaine entier du savoir positif? Selon nous, la véritable absurdité consisterait à accorder la moindre valeur à cette distinction futile qui repose sur une évidente confusion d'idées et de termes. En physique, en chimie, en biologie, Tesprit du savant jouit de nos jours d'une liberté sans bornes; mais un tel caractère précisément explique qu on ne remarque pas cette liberté, comme on ne se rend pas compte de lair qu'on respire. Dans les questions sociales (et surtout dans les questions religieuses qui autrefois relevaient entièrementdes problèmes moraux), la liberté de croyance, c'est-à-dire, en somme, le pouvoir de choisir entre telle ou telle hypothèse explicative, vient au contraire se heurter contre toutes sortes de préventions courantes et d'idées reçues; et ces chocs répétés contribuent sans cesse au réveil de notre conscience assoupie (7).

La théorie des grands hommes chère à l'école subjective a récemment trouvé, dans M. Tarde, un champion moins banal que la plupart de ses défenseurs habituels. Les arguments de ce sociologue ont de la valeur, de la consistance, et l'on éprouve quelque plaisir à les rétorquer contre lui* M. Tarde ne se paie pas de mots dont le sens lui échappe, il va directement aux idées. Selon lui, « l'évolution progressive, qui n'est ni réversible ni semblable d'une civilisation à. une autre, s'opère par une suite d'anomalies individuelles dont les contraires ne jouent aucun rôle

social et ne parviennent jamais à les neutraliser. Et, quand ces anomalies heureuses ont émis des initiatives fécondes, le rayonnement imitatif de celles-ci se répand parmi les individualités dites ordinaires, c'est-à-dire présentant des caractères moins tranchés, — non moins précieux ni moins personnels pour cela — et se conserve grâce» en partie, au balancement symétrique des variétés faibles incarnées dans ces individus. Par la variation dissymétrique se créent les nouveautés, par l'opposition elles se conservent. Le progrès est dû à la rupture intermittente d'un équilibre conservateur » (8).

Voilà qui est fort bien. La doctrine « héroïque » atteint ici une précision de vues dont elle n'est pas coutumière. Mais la controverse n'y pourra que gagner en intérêt. A mon sens, la thèse du progrès par les grands hommes est un truisme dont la véritable portée ne fut jamais clairement établie. Cette thèse ne souffre pas l'interprétation exclusive qu'on lui donne d'habitude et qui s'accorde si mal avec la complexité réelle des phénomènes sociaux. Nous en dirons quelques mots plus loin. Mais en admettant même que Vélite soit, sinon l'unique, du moins le principal instrument du progrès , s'ensuit-il qu'il faille y voir aussi la véritable cause des changements sociaux ? Car tel est le nœud intime du débat, et l'erreur grave que nous nous permettons de reprocher à tous les adeptes de la théorie subjective. Ils confondent le concept de « moyen » (dû à l'inversion finaliste) avec le concept de « cause ».

Cette méprise possède une longue histoire. Vénérés à l'égal des dieux, les hommes puissants furent tout d'abord tenus pour la cause vraie des mutations ou

révolutions historiques qui, plus lard, à tort ou à raison, se certifièrent, dans l'opinion commune, ainsi qu'une « marche vers le mieux ». Ce point acquis, le raisonnement téléologique se déploya avec force et dans toute son ampleur. Le progrès se transforma en un but désirable et désiré entre tous; et sa cause hypothétique^ Tapparition des hommes providentiels, s'affirma comme l'unique moyen d'atteindre ce but, comme l'instrument merveilleux du progrès. Cet enthymème finaliste s'ancra dans les esprits, où il s'étala bientôt ainsi qu'une vérité évidente. On perdit en même temps complètement de vue le caractère incertain et problématique de la prémisse qui lui servait de base. On s'enlisa dans le sophisme le plus vulgaire, la pétition de principe. On s'appuya de la conclusion finaliste (les grands hommes sont Vinstrument du progrès) pour prouver la prémisse dépouillée de tout caractère téléologique, mais singulièrement douteuse (les grands hommes sont la cause du progrès). On aurait pu tout aussi bien retourner l'enthymème et affirmer que le progrès suscite les grands hommes. Ceux-ci seraient devenus alors un but, et le progrès — un moyen sôr de le réaliser. Et il eût été facile de conclure que le progrès est l'antécédent inéluctable, la cause qui produit les puissantes individualités.

Selon nous, la genèse ou les origines du progrès sont tout autres. L'apparition de certains hommes plus heureusement doués que le reste de leurs semblables est un phénomène bio-social dû à l'union de causes multiples et complexes, les unes biologiques, les autres relevant de la sociologie, mais qui, prises dans leur ensemble, ne s'identifient pas avec les

causes, également multiples et complexes, de ce qu'on nomme le progrès. II y a là deux séries de fails entre lesquels aucun rapport causal direct ou immédiat ne se laisse nécessairement apercevoir. J'ajoute, pour plus de clarté, qu'il faut aller chercher les causes intimes de ces faits dans deux domaines distincts de la connaissance, dans le savoir abstrait pour les uns, dans le savoir concret pour les autres. Ces phénomènes d'origine diverse sont sans doute quelque peu concomitants; ils s'accouplent souvent entre eux, ils se servent mutuellement de signes ou de symptômes. Mais cette concomitance est si peu essentielle, si peu nécessaire, qu'on ne saurait, par exemple, sans tomber dans l'illogisme grotesque, affirmer que la force ou l'intensité de l'un de ces phénomènes croît ou décroît en raison directe de la force ou de l'intensité de l'autre. La grandeur de l'individu, le caractère exceptionnel de l'éUte — ai-je besoin de le dire? — sont choses tout à fait relatives. Un homme n'est grand que parce que ses voisins sont petits (et quelquefois seulement, comme on Ta dit, agenouillés), et une élite n'existe que par son contraste avec la vulgarité environnante. On ne m'objectera pas, je l'espère, qu'il s'agit, dans l'espèce, plutôt du nombre relatif ou proportionnel des hommes rares que des qualités auxquelles ils doivent d'être rares, c'est-à-dire relativement ou proportionnellement peu nombreux; car j'estime d'une façon médiocre le plaisir d'acculer mes contradicteurs. En somme, la théorie « héroïque » ou « aristocratique », même sous la forme plus parfaite qu'elle reçut en ces derniers temps, soit des mains de l'auteur des Lois de rirnitation, M. Tarde, soit encore de

celles de Tauteur de la Cité moderne, M. Izoulet, me semble contenir, à côté de quelques idées justes, mais qui demandent à être éclaircies, une foule d'idées inexactes et de données contraires à l'expérience. Cette conception se rattache visiblement à des préjugés qui datent de loin et auxquels ne put jamais complètement se soustraire Auguste Comte, le grand inspirateur de nos sociologues modernes, inspiré lui-même par les encyclopédistes. A beaucoup d'égards, cette théorie n'est qu'une survivance du passé (9).

D'ailleurs, pourquoi ne chercherions-nous pas la cause du progrès dans le progrès lui-môme, dans le progrès de nos connaissances d'abord, et ensuite dans le progrès, qui lui est subordonné, des trois autres termes de la série psychosociale : la philosophie, l'art et le travail ou l'industrie? Venir objecter que toutes ces choses sont une œuvre strictement individuelle ou personnelle, c'est commettre, une seconde fois, l'inconsciente pétition de principe que nous relevâmes plus haut. Car rien n'est moins prouvé, ni plus douteux que cette vaniteuse affirmation. Le « moi » n'est-il pas le produit d' « autrui », et toute la force d' « autrui » ne passe-t-elle pas dans les grands faits sociaux que je viens d'énumérer et qui seuls, finalement, nous dévoilent cette forme sublime de l'universelle énergie? Pourquoi l'individu — bien entendu, l'individu social et non l'unité biologique — ne serait-il pas le produit de la science, de la philosophie, de l'art de son temps (ou plutôt de l'époque immédiatement antécédente) et de leurs diverses applications?

Dans cette vue, le progrès se ramènerait à Tévo-

— solution du psychisme impersonnel, ayant pour substratum le groupe coUeclif total, et non Tune quelconque de ses parties (minorité ou majorité). Les individus, très éminents ou vaguement ordinaires, ne sont-ils pas, en ce sens, les produits du groupe entier? On Tadmet déjà avec facilité pour Tune des deux élites qui fonctionnent régulièrement dans toute société tant soit peu développée ainsi que deux pôles contraires d'une seule et même chaîne : pour Télite de l'ignorance et du crime. Volontiers — et ce n'est d'ailleurs que stricte justice — on fait retomber sur la société entière la responsabilité des lacunes ou des « infirmités intellectuelles et morales » des ignorants, des fous, des scélérats. Pourquoi hésitet-on à traiter par la même méthode la couche sociale supérieure, Télite du savoir et de la vertu? Pourquoi craindre d'attribuer à la société prise dans son ensemble le mérite des « aptitudes éminentes, des dons exceptionnels » de ses plus nobles enfants, de ses grands altruistes, de ses hommes de génie? L'ignorance et le vice (ou la faiblesse) seraient-ils, par hasard, choses superlativement sociales, et le savoir et la vertu (ou la force) — choses profondément antisociales?

« La question du rôle des grands hommes, dit encore M. Tarde, est d'ordinaire fort mal posée : on demande si c'est par des causes générales ou par des causes individuelles que les faits sociaux sont produits. Mais, je vous prie, qu'est-ce que les causes générales elles-mêmes, si ce n'est des groupes et des amas de causes individuelles? Qu'est-ce que « l'esprit d'une époque » ou le « génie d'un peuple », si ce n'est l'ensemble des idées ou des tendances iphé-

rentes à chacun des individus qui vivent à cette époque, qui composent ce peuple? On doit donc opposer non pas les causes générales aux causes individuelles, mais les causes individuelles isolées, ut singulae, aux causes individuelles rassemblées, groupées, agissant en masse. Seulement, en postulant ce groupement, on ne s'aperçoit pas qu on élude la question majeure et préalable, qui est de savoir comment il s'est formé, comment cette similitude de tant d'individus divers, sous des rapports si particuliers d'idées et de besoins, s'est produite en tel siècle et en telle nation, non ailleurs ni en d'autres temps. Or, ma réponse à cette question montre la part prépondérante et nécessaire qui appartient aux inventeurs^ aux initiateurs, aux novateurs, — lesquels M sont pas toujours de grands hommes, il est vrai, mais le sont assez souvent — dans la production de ces similitudes précises, caractéristiques, vraiment sociales, dues à l'imitation... Les grands hommes seraient quelque chose, ils seraient même tout ce qu'ils sont individuellement, sans l'appui et l'écho de la société, quoique, dans ce cas, ils fussent réduits à l'impuissance d'agir (10). »

Laissons M. Tarde dirç que les causes générales sont des groupes ou des ama& de causes individuelles.. Il ne s'agit pas, dans cette controverse, de la définition du général et du particulier, ni de mettre en doute l'identité essentielle de la cause et de TefFet. Il s'agit de déterminer l'ordre de succession de l'identique; et dès lors, c'est la question de genèse qui, seule, reste en litige. Est-ce l'individu qui produit la société ou la société qui produit l'individu?

Opposer les causes individuelles ut singulae aux

causes iadividuelles groupées et agissant en masse, vaut mieux peut-être que d'opposer les singulae aux itjigulae. Mais cela empèche-t-îi le moins du monde d'opposer en outre le psychisme collcctir tel quel à ce même psychisme compliqué par, ou fusionné avec, le psychisme vital'? Ce sera l'opposition très légitime de l'abstrait au concret. Et confondre ces deux aspects ultimes de la réalité constitue, je l'ai dit maintes fois, une faute méthodologique des plus graves.

Enfin la • question majeure et préalable », la question de savoir comment le groupe social s'est formé, comment la similitude de tant d'individus s'est produite en tel siècle et en telle nation, reçoit de M. Tarde une réponse qui ne me satisfait guère. Les initiateurs, les novateurs, les inventeurs, tout comme leurs compléments sociaux, les infirmes intellectuels et moraux, demeurent à mes yeux le produit du groupement social, son elTet (comme tel, sans doute, ils sont identiques à. leur cause, mais ils lui succèdent, ils la suivent, ils ne la précèdent pas). Ils ne sont pas la source ou l'origine de ce groupement. Quelle est donc cette origine? Pour moi, c'est le contact social, les milliers et encore les milliers d'actions et de réactions psychiques qui en résultent, — contact universel, où les éléments moyens, les cerveaux ordinaires ont, vu leur nombre ^eul, une part peut-être plus grande que les éléments extrêmes, les cerveaux de l'élite supérieure ou inférieure. Prétendre le contraire, c'est sous-évaluer le rôle infîniment grand, partout dans la nature, de l'infiniment petit. C'est supposer que, parce que l'Océan est composé d'eau, les grandsQeuvesont une

part prépondérante dans sa formation. C'est encore tomber dans Terreur du chimiste qui attribuerait un rôle excessif aux gaz détonants, aux combinaisons rares et précieuses, et qui négligerait Tazote, le carbone, Toxygène vulgaires; ou du physicien attachant le plus grand prix, dans Tétude de Télectricité, au phénomène de la foudre. La « similitude de tant d'individus divers » est peut-être l'effet de la contagion par l'exemple, de l'imitation (n'en serait-elle pas cependant quelquefois la cause?); mais l'imitation n'est-elle pas une expression immédiate des phénomènes multiples qui se produisent au contact des cerveaux, des individus biologiques? Comment croire que les grands hommes seraient tout ce qu'ils sont, comme individus, sans l'appui et l'écho de la société? Le seul fait, loyalement admis par M. Tarde, qu'ils seraient réduits à Timpuissance d'agir, en ferait de tout petits hommes et des cerveaux au-dessous de l'ordinaire. La société produit les grandes intelligences à côté des moyennes et des petits, comme l'arbre produit des fruits exceptionnellement beaux à côté des exemplaires moins remarquables ou tout à fait manques. Dirons-nous donc que les beaux fruits ont produit l'arbre et la similitude merveilleuse de toutes ses parties, des fibres, de l'écorce, des feuilles, etc.?

D'ailleurs, l'efficacité éminente des grands hommes, le rôle prépondérant joué par l'élite sont hors de cause en ce débat . Le rôle, dans l'organisme, de ce qu'on appelle aujourd'hui ses « éléments », est aussi, certes, très considérable : la santé et la maladie de l'organisme entier dépendent de leur état. Mais leur élat ne dépend pas d'eux-mêmes. Il

est le produit des processus dassimilalion et de désassimilation, ou de la vie, et non sa cause. Supposer le contraire serait une grosse erreur qui, du reste, comme toutes les erreurs, fut commise; elle fut un progrès sur des erreurs plus grandes attribuant ce rôle générateur aux cellules, aux tissus et même aux organes.

Reconnaissons dans les grands hommes nos chefs naturels, efforçons-nous à les suivre et à les imiter : nous resterons dans les limites de la vérité pratique; mais nous ne conquerrons pas pour cela la moindre parcelle de vérité théorique. La biologie ne se fait pas avec de Thygiène; ce ne sont pas les exercices ni les soins du corps qui amènent la découverte des vérités enseignées par cette science* Pareillement, la plus haute moralité et la meilleure des politiques ne feront point avancer d'un pas la sociologie. Par contre, les progrès de cette dernière amenderont la moralité et la politique, de même que les progrès de la biologie ont déjà amélioré l'hygiène.

Je suis moins affirmatif par rapport à la thèse qui fait dépendre des conquêtes scientifiques déjà réalisées, l'importance du rôle échu à l'élite. J'incline à penser qu'une civilisation florissante ne diminue pas le nombre et n'abaisse pas la qualité des exceptions géniales. Toute haute culture me semble plutôt apte à multiplier ces exceptions sans préjudice de leurs qualités intimes, mais néanmoins au détriment de leur éclat extérieur; car le moins rare est toujours aussi le moins brillant. Cette opinion de Stuart Mill, que la part de l'action personnelle dans la direction du mouvement social s'amoindrit à mesure

que la civilisation progresse, repose sur des apparences peut-être fallacieuses. Il s'agit d'un grand processus naturel soumis à des lois qui ne sauraient facilement varier d*une époque à l'autre. Pourquoi le rôle de l'individu, dans la direction du progrès, ne resterait-il pas sensiblement pareil dans les civilisations commençantes et dans les civilisations avancées? Faire « dévier le courant de l'impulsion collective des idées et des desseins » me semble une tâche au-dessus des forces, non seulement de l'individu isolé, mais encore du groupe total, de la collectivité elle-même. Ce n'est pas un paradoxe. Car dans toute civilisation, la collectivité contemporaine est peu de chose, assurément, en comparaison des collectivités passées.

Sans doute, les conditions de la vie des peuples se modifient et se transforment; mais dans l'ignorance sociologique où nous végétons, nous sommes sans cesse exposés à cruellement nous tromper sur le sens ou la direction de semblables changements. Il peut nous paraître certain, par exemple, que nous marchons vers le règne des masses, des majorités compactes, des foules démocratiques. Mais s'agit-il d'une force nouvelle, d'une direction devenue tout à coup indépendante et libre, ou seulement de l'ombre, de l'apparence, du fantôme d'une telle force? Sous l'enveloppe extérieure qui a varié, le noyau intime ne reste-t-il pas intact? Pour ma part, je le croirais volontiers. Le peuple a conservé à travers les âges, sans l'augmenter d'une façon sensible, le pouvoir redoutable et mystérieux qui lui appartenait déjà aux époques où l'influence du nombre passait, aux yeux de tous, pour égale à zéro. Le plus grand abso-

lutisme, les plus puissantes aristocraties s'inclinaient devant ce maître anonyme. Les despotes à une et à mille têtes flattaient & qui mieux mieux les instincts bas et les goûts de la multitude. Cet accord, cette harmonie secrète formaient leur principal insirumentutn regni. Et maintenant que la masse est enfln parvenue à s'investir des signes extérieurs de l'autorité souveraine, son pouvoir, rapporté à celui des minorités ou des individus, semble, je le répète, être resté stationnaire. Comment et pourquoi aurait-il grandi, si tout ce que les majorités gagnaient en savoir et en puissance était virtuellement perdu par là qu'elles se laissaient devancer, sous le même rapport, par les minorités? Aujourd'hui, comme autrefois, la foule, quand elle secoue sa torpeur, ne le fait que pour suivre docilement les médiocrités qui lui plaisent et la charment parce qu'elles lui fournissent l'occasion de manifester ses propres qualités inférieures.

Onasouventsoutenucette thèse : qu'avec beaucoup d'argent, de l'habileté, en achetant les journaux, -en empoisonnant les sources de l'opinion, quelques rares individus pouvaient devenir, de nos jours, les maîtres absolus, les conducteurs irresponsables des troupeaux démocratiques. Les exemples à l'appui n'ont pas manqué : on cite la presse « jaune » en Amérique, dont les exploits ont permis de dire (si ingustemenl) que l'âme des dollars dépensés pour certaines « campagnes » est devenue Tâme du peuple américain; les hauts fails de la presse militariste et antisémite en France (oii l'àme des instigateurs de l'odieuse besogne aurait peine, je pense, à se substituer h l'âme loyale de la nation), etc., etc. Hais

il n'cQ est rien. Le peuple a tout juste gardé son antique pouvoir où le philosophe-ironiste apercevra deux impuissances maîtresses : celle de distinguer ses plus pressants et plus durables intérêts, et celle de. choisir, pour atteindre le bien-être rêvé, le chemin le plus .uni, la route la plus courte. La multitude a conservé son ignorance sociologique, elle continue à donner un libre cours à ses instincts. Or, en comparaison des tendances de Télite dont le savoir est plus grand (sauf, hélas! peut-être, le savoir sociologique proprement dit), les penchants de la foule sont vils et misérables.

La foule aime à élever les médiocres sur le pavois (il). Mais il serait injuste de prétendre que ce jeu soit nouveau, ou que le règne des médiocrités ne fasse que commencer.

Les changements subis par la mentalité des masses sont parfois plus apparents que réels. Des croyances s'ébranlent, des prestiges s'évanouissent, des. préjugés disparaissent; mais d'autres croyances aussi peu fondées en raison, d'autres prestiges aussi vains, d'autres préjugés aussi absurdes les ont vite remplacés. Et on ne dirige véritablement les foules que par le moyen des idées et des sentiments, des admirations et des répugnances que les foules portent en elles-mêmes.

Dans ce sens, le peuple a toujours été son propre maître, et une nouvelle définition des lois promulguées par le législateur s'impose au juriste moderne. Ces lois sont les rapports nécessaires qui dérivent, non pas de la nature des choses, ainsi que l'écrivait Montesquieu, mais des idées, tantôt approximativement justes et tantôt honteusement fausses, que les

masses profondes du peuple entretiennent $ur la nature des choses.

Le recul du temps entoure les siècles écoulés d'un nimbe de poésie, et le joug de fer des rois, des prêtres, des guerriers, des nobles, ces médiocres du passé, semble aujourd'hui aux oublieux de Thistoire plus léger, plus supportable que la domination des banquiers, des accapareurs, des exploiteurs de toute sorte et de leurs zélés sous-ordres dans la presse et le gouvernement. Le peuple, assure-ton, pouvait, jadis, renverser ses rois et blasphémer les dieux; mais il ne peut rien depuis qu'il est la proie de l'argent et de la presse, « pouvoirs collectifs, anonymes, irresponsables, inattaquables, créés par la force des choses ».

L'erreur est grande. Le pouvoir des dieux, des rois et des prêtres était tout aussi collectif, anonyme (jusqu'à l'hérédité inconnue et future), irresponsable, inattaquable, et dû à cette force des choses qui, hier, comme de nos jours, n'était que la force des idées et des sentiments de la masse. L'âme instinctive des foules ne se laisse pas facilement entamer ; l'opinion des masses ne se crée pas de toutes pièces; le peuple se complaît aux mensonges qui conviennent à son inertie cérébrale, qui agréent à sa paresse d'apprendre. Aussi le plus bel éloge qu'on puisse faire des doctrines socialistes et anarchiques consiste à constater la lenteur, les mille difficultés qu'elles éprouvent à largement se diffuser dans les milieux populaires.

D'autre part, l'élite a également conservé son ancienne puissance. Elle ne l'a pas accrue d'une façon notable, mais elle ne l'a pas vue diminuer.

Ce qu'an appelle lélitc, d'ailleurs, se compose de plusieurs couches. Les talents médiocres forment sa large base. Ils prennent immédiatement contact avec Tâme nonchalante des foules qu'ils défendent et protègent de leur mieux contre les entreprises de plus en plus hardies des minorités de moins en moins importantes qui constituent le reste du groupe social. Ils sont le bouclier, le tampon sauveur entre la vieille coutume et la nouveauté qui cherche à se frayer une route. Il leur arrivera de proposer la France aux Français, la Russie aux Russes, TAUemagne aux Allemands, et Tempire du monde à celui qui osera en entreprendre la conquête; mais jamais il ne leur viendra àTespritde proposer aux hommes — la pure raison ou la science.

Les multitudes, reconnaissantes de tant d'égards pour leur paresse et leur repos, les sacreront maîtres, chefs, rois, conseils et guides. Elles n'auront pas tort, à un certain point de vue. Car jamais leurs passions et leurs opinions n'auront été mieux exprimées et mises en valeur que par les talents médiocres. Ceux-là furent et resteront toujours la servilité faite homme.

Pour ce qui est des talents exceptionnels et des génies, soit dans le bien, soit dans le mal, loin de constituer la véritable armée du progrès ou de la régression, ils n'en sont pas même les chefs. Tout au plus les éclaireurs et souvent, hélas! les sentinelles perdues ou lâchement sacrifiées.

Le psychisme collectif qui se dégage de l'ensemble du groupe social agit sur eux avec une force particulière : ils font des découvertes scientifiques, ils tirent du savoir les belles synthèses religieuses et les

sublimes philosophies, ils revêtent des formes splendides de l'art les vérités péniblement acquises, ils sacrifient sans hésiter, dans Faction, à Tidée qui s'empare d'eux et les tourmente, les biens que le vulgaire estime et chérit par-dessus tout. Mais, en définitive, ils ne sont rien et ils ne peuvent rien, — pas même transmettre aux générations futures le vacillant flambeau qu'ils détiennent, — sans l'appui, sans l'aveu, sans Técho, si passif, si tacite, si réduit fût-il, de la société tout entière. Ils sont les bons semeurs, soit; mais le grain qu'ils font voler aux quatre coins de l'horizon, ils l'ont pris à la terre féconde et, seule, la terre féconde pourra le faire germer, pourra le faire croître, pourra en tirer le nouveau grain qui servira à leurs successeurs.

En somme, et pour conclure ces pages sans doute trop longues, il n'y a encore rien de tel que savoir. Car savoir, c'est pouvoir. Et pouvoir (synonyme strict de devoir), c'est tenir le droit, simple mesure sociale, pure expression de la force. Et tenir le rfroiY, c'est être libj^e. La liberté, rêve constant de l'individu, reste une chimère cruelle tant qu*on l'envisage comme quelque chose de séparé, de distinct de la science. C'est la plante, délicate entre toutes, qui ne supporte pas qu'on blesse, si peu que ce fût, sa racine.

Allons vers la liberté, mes frères; c'est-à-dire, avançons en savoir. La liberté est la raison sociale, le plus beau nom de la science.

Et apprenons tout d'abord que, seule, la sociologie, l'éthique, — la morale que les religions et les philosophies les plus anciennes pressentirent d'une façon vague et incomplète, comme elles pressentirent tant

de choses, — que seul, le savoir social, dis-je, nous enseignera tbien nous aimer les uns les autres. Qu'on l'appelle psychisme colleclif ou allruisme, l'amour du prochain, mais c'est le véritable objet de la sociologie.

({] Nos inEtitulions, nos • régîmes sociaux • manirestent ou expriment la quantité et le degré (l'intensité ilcï énerves altruistes répandues ilnns le groupe social dont nous Taisons partie. Les faits île cette classe peuvent réagir sur les causes qui les produisent et réveiller des forces sociales engourdies, les tirer d'un état de paresse, les sollicilcr à l'action. Mais à cela se borne la capacité du phénomène concret.

(2) Nous ne pouvons revenir ici sur les arguments qui appuient la doctrine sociologique exposée dans La Philosophie du siècle (chap. xvni, p. 205-334) et résumée plus lard dans une note du Psychisme social (note 31 , p. 197-200). Nous renvoyons le lecteur à. l'un ou b, l'autre de ces deux livres.

(3) Mais nullement du sivoir biologique, chimique sique, car la science est un fait éminemment social, que la biologie dont je parle n'a rien de commun avec métapliysique d'une cerlainc écolR qui tenta d'érif^er i sion de la vie - en principe explicatif du progrès bi aussi bien que du progrés social.

(i) Je ne touche ici qu'aux généralités du prob n'entre pas dans ses détails. Lès • lois du progrès >, d ont toujours été un thème favori chC7. les sociologues viius considérables furent consacrés à cette queslii

avec itne rare compétence, par exemple, que M. De Greef traita ce sujet et ea élucida des parties importantes, dans plusieurs (le ses ouvrages si imiversellement connus et appréciés. Un autre savant, M. Tarde, s'en est occupé à son tour. Quelquesunes de ses formules semblent indirectement appuyer notre thèse. Ainsi, selon lui, les sérieii sociales qui constituent le progrès sont aussi essentiellement irréversibles qu'essentiellement pittoresques et variables. Mais à quoi tient cette irréversibilité fondamentale? N'est-elle pas simple fonction, pour parler le langage mathématique, de la loi du progfè& qui régit le savoir?

Nous ne sortons pas du cercle. J'aime déjà mieux la dîstioetion que M. Tarde établit, dans ce qu'il appelle la série 4ei^ découvertes et des inventions, entre V accumulation des résolu tats et leur simple substitution les uns aux autres. La première domine dans la science pure, la seconde dans la science appliquée. Une véritable irréversibilité, une impuissance absolue de retourner en arrière n'appartiendrait donc qu'au savoir théorique ou abstrait. M. Tarde, d'ailleurs, me semble admettre cette conclusion aussi complètement qqe je puis le faire moi-mômc. Ne dit-il pas en propres termes; « Le progrès en tout genre est le fruit non de la lutte, non de la concurrence, non de la discussion même, mais de la série des bonnes idées apparues dans d'ingénieux cerveaux »...? Citons encore celte remarque fort juste : « On est convenu d'appeler « hommes d'action • les hommes qui, s'agitant beaucoup les uns contre les autres, aboutissent d'ordinaire à se neutraliser réciproquement, pendant que les hommes dits de pensée, par l'accumulation de leurs elforts, par l'enchaînement de leurs découvertes, mènent le monde » {U Opposition universelle, p. 372).

(5) Par certains de ses caractères, ce processus complexe rappelle le procédé plus simple qui dans la récente théorie des neurones explique le concours, l'action simultanée des cellules psychogénétiques et les merveilleux résultats qui en dérivent. La nature mérite bien le nom de « grande parcimonieuse » qui lui fut donné par plus d'un philosophe. Elle ne varie guère SOS méthodes d'agir. La collaboration, le consensus surorganique ressemble à s'y méprendre à la collaboration, au consensus organique et, plus particulièrement peut-être, au contact nerveux. Dans un cas, les fibrilles, les pseudopodes nerveux, les cylindre-axes se rejoignent et se louchent; dans l'autre, les consciences individuelles, après s'être heurtées» s'entrelacent et se pénètrent mutuellement.

(6) La part du iion, d'habitude, comme s'en plaignent les promoteurs aussi bien des progrès moraux et des grandes découvertes sociales que des progrès mécAniques etdes grandes découvertes ioduslrielles.

Un publiciste qui s'est lionoré par son courage et sa franchise dans les récentes polémiques sur la déplorable alTaire Dreyfus, dit très sensément à ce propos ; ■ Il est bon pour une cause d'avoir pour elle l'élite de la France. Ce n'est point touterois cette élite qui décidera de la victoire. C'est cette pauvre lllle de ferme qui m'écrivait hier, i, moi, juif, qu'elle avait fait brûler un cierge pour le malheureux capitaine. •

Ç!) Auguste Comte fit sans le vouloir le jeu des pires réactionnaires, quand il fulmina contre ce qu'il appelait • l'anarchie mentale », quand il stigmatisa, comme une chose profondément irrationnelle, la liberté absolue de conscience et d'opinion en matière sociale. 11 se trompa de bonne foi. Il ne vit pas que cette liberté, devenue, à la longue, presque illimitée dans les sciences delà nature extérieure, était encore entourée de mille entraves dans les sciences du monde surorganique.

Un dernier mot sur les abus de la méthode subjeclive. Le savant et très distingué aliéniste Ritli définit la folie d'une manière générale: la prédominance du subjeclivisme sur l'objectivisme; j'eusse volontiers ajouté : et de la linalilé sur la causalité. Plus cette prédominance est grossière ou exclusive, el plus manifeste est la rupture d'équilibre qui entraine à sa suite les multiples accidents vésaniques. Je crois d'ailleurs que la folie ainsi que le suicide (v. à ce sujet ta remarquable monographie de M. Durkheim) sont des désordres biologiques ayant une origine et une nature profondément soi anomalies • humaines • (l'animalité ne vit-elle pa^ d'unaussi triste tribut?) sont essentiellement deseicè; organiques, de subjectivisme et de téléologie. Comn prends la terreur sacrée que ces <■ maladies de la : inspiraient aux âmes primitives!

(9) Interprétée d'une façon littérale, la doctrine peut facilement conduire les classes dirigeantes à pareils à ceux qui suivirent et signalèrent l'applieatic à la politique, des principes du darwinisme. En effet.

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