CHAPITRE II
qu'est-ce que le tiers état a été jusqu'à présent? rien,
Nous n'examinerons point l'état de servitude où le peuple a gémi si longtemps, non plus que celui de contrainte et d'humiliation où il est encore retenu. Sa condition civile a changé ; elle doit changer encore : il est bien impossible que la nation en corps ou même qu'aucun ordre en particulier devienne [[jj^fi si le tiers ^lat-xiej^t pas. On n'est pas libre par des privilèges, mais par les droits quiappartiennent à tous.
Que si les aristocrates entreprennent, au prix même de cette liberté, dont ils se montreraient indignes, de retenir le peuple dans l'oppression, il osera demander à quel titre . Si Ton répondTE' tjtrft de. conquête, il faut en convenir, ce sera vouloir remonter un peu haut. Mais le tiers ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés. Use reportera à Tannée qui a pj£^édé-\^ conquête; et puisqu'il est aujourd'hui assez fort.pour ne pas se laisser conquérir, sa résistance sans doute sera plus efficace. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'être issues de la race des conquérants et d'avoir succédé à leurs droits ?
La nation, alors épurée, pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne se plus croir e com posée que des descendants des Gaulois et des Romains. En vérité, si l'on tient à vouloir distinguer naissance et naissance, ne pourrait-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle qu'on tire des Gaulois et des Romains vaut au moins autant que celle qui viendrait des Sicambres, des Welches et autres sauvages sortis des bois et des étangs (i) de l'ancienne
(i) Var, : Et des marais...
qu'est-ce que le tiers ÉTATr }}
Geromnie? Oui, dira-t-on; mais la conquête a dérangé tous les rapports, et la QO.blesse de naissance a passé du côté des conquérants. Eh bien! il faut la faire repasser de l'autre côté, le tiers redeviendra noble en devenant conquérant à son tour.
Que si dans Tordre privilégié, toujours ennemi du tiers, on ne voit que ce qu'on peut y voir, les enfants de ce même tiers état, que dire de l a parricide audace avec laquelle ils haïssent, ils méprisent et ils oppriment leurs frères (i) ?
Suivons notre objet. Il faut entendre par le tiers état i!ûJi§em- ^blfi-ëes citoyens qui appartiennent à l'ordre commun. Tout ce qui est privilégié par la loi, de quelque manière qu'il le soit, sort de l'ordre commun, fait ex^eptionà la loi commune, et, paiLCo nséquent, n'appartient point au tiers état. Nous l'avons dit, une loi com- Inune et une représentation commune, , yoiliuGe- -quLJfait—tm^ nation. Il n'est que trop vrai que l'on n'est rien en France quand on n'a pour soi que la protec tion de la loi commune; si l'on ne tient pas à quelque privilège, il faut se résoudre à endurer le mépris, l'injure et les vexations de toute espèce. Pour s'empêcher d'être tout à fait écrasé, il ne reste au malheur eujL JiQn-privilég ié que la ressource de s'attache r par toutes sortes de bassesses^ à un jand/^il achète à ce seu l prix la faculté de pouvoir, dans les occa- "sîon?, se réclamer de quelquun.
Mais c'est moins dans son état civil que dans ses rapports avec la constitution, que nous avons 'à considérer ici l'ordre du tiers état. Voyons ce qu'il est aux États généraux.
Quels ont été ses prétendus représentants.^ des anoblis ou des privilégiés à terme. Ces faux députés n'ont pas même toujours été l'ouvrage libre de l 'électi on des peuple s. Quelquefois aux États généraux, et presque partout dans les états provinciaux , la repié.sentation du peuple est regardée comme un droit de certaines charges'ouôîÏÏces.
(i) Var. : Mais, si tout est mêlé dans les races, si le sang des Francs, qui n'en vaudrait pas mieux sépare, coule confondu avec celui des Gaulois, si les ancêtres du tiers état sont les pères de la nation entière, ne peut-on espérer de voir cesser un jour ce long parricid e qu'une classe s'honore de commettre journellemeni contre toutes les autres ? Pourquoi la câisûa, et la justice fortes, un jour, autant que la vanité, ne presseraientelles pas les privilégiés de solliciter eux-mêmes, parua intér êt nouve au, mais plus vrai, plus social, leur réhabilitation dans l'ordre du tiers état ?
34 QU EST-CE QUE LE TIERS ETAT r
L'ancienne noblesse ne peut pas souffrir les nouveaux nobles ; elle ne leur permet de siéger avec elle que lorsqu'ils peuvent prouver, comme l'on dit, quatre générations et cent ans. Ainsi, elle les repousse dans l'ordre du tiers état, auquel évidemment ils n'appartiennent plus. Cependant aux yeux de la loi, tous les nobles sont égaux, celui d'hier comme celui qui réussit bien ou mal à cacher son origin e ou son usurpati on. Tous ont les mômes privilèges. L'opinion seule les distingue. Mais si le tiers état est forcé de supporter un préjugé consacré par la loi, il n'y a pas de raison pour qu'il se soumette à un préjugé contre le texte 4ê-la loi.
Qu'on fasse des nouveaux nobles tout ce qu'on voudra; il est sûr que dès l'instant qu'un citoyen acquiert des privilèges contraires au droit commun, il n'est plus de l'ordre commun. Son nouvel intérêt est opposé à l'intérêt général ; il est inhabile à voter pour le peuple.
Ce principe . inco nt estable écarte pareillement de la représentation de l'ordre du tiers les simples privilégiés à terme. Leur intérêt est aussi plus ou moins ennemi de l'intérêt commun; et quoique l'opinion les range dans le tiers état, et que la loi reste muette à leur égard, la nature^des cljQSÊS, plus forte que l'opinion et la loi, les place invinciblement hors de l'ordre commun.
Dira-t-on que vouloir distraire du tiers état, non seulement les privilégiés héréditaires, mais encore ceux qui ne jouissent que des privilèges à terme, c'est vouloir, de gaieté de cœur, affaiblir cet ordre en le privant de ses membres les plus éclairés, les plus courageux et les plus estimés?
Il s'en faut bien que je veuille diminuer la force ou la dignité du tiers état, puisqu'il se confond toujours dans mon esprit avec l'idée d'une nation. Mais quel que soit le motif qui nous dirige, pouvons-nous faire que la vérité ne soit pas la vérité ? Parce qu'une armée a eu le malheur de voir déserter ses meilleures troupes, faut-il encore qu'elle leur confie son camp à défendre? Tout privilège, on ne saurait trop le répéter, est opposé au droit commun ; donc tous les privilégiés, sans distinction, forment une classe différente et opposée au tiers état. En même temps, j'observe que cette vérité ne doit rien avoir d^larmant pour les amis du peuple. Au contraire, elle ramène au ^ rand intérêt natio nal» en faisant sentir avec force la nécessité de supprimer à l'instant tous les pri-
vilèges à terme (i) qui divisent le tiers état et sembleraient condamner cet ordre à mettre ses destinées entre les mains de ses ennemis. Au reste, il ne faut point séparer cette observation de celle qui suit : l'abolition des privilèges dans le tiers état n'est pas la perte des"'êxêniptSïï3nJohT"quelques--uns d e ses m embres jouissent. Ces exemptions ne sont autre chose que le droit commun. Il a été souverainement injuste d'en priver la généralité du peuple. Ainsi je réclame, non la perte d'un droit, mais s a restitution ; et si Fo n m'oppo se qu'en rendant communs quelques-uns de ces privilèges, comme par exemple celui de ne point tirer à la milice (2), on s'interdirait le moyen de remplir un besoin social, je j;épûnds que tout besoin public doit être à la charge de tout le monde, et non d'une classe particulière de citoyens, et qu'il faut ^tre aussi ^.anger à toute r éflexio n qu'à toute équité pour ne pas trouver un moyen plus national de compléter et de maintenir tel état militaire qu'on veuille avoir (3).
On paraît quelquefois étonné d'entendre se plaindre d'une triple aristocratie d'Église, d'Épée et de Robe. On veut que ce ne soit là qu'une manière de parler, mais cette expression doit être prise à la rigueur. Si les États généraux sont Ijnterprète de la volon té générale et ont, à ce titre, le pouvoir législatif, n'est-il pas certain que là est une véritable aristocratie, où les États généraux ne sont qu'une assemblée clérico-nobili-judicielle )
Ajoutez à cette effrayante vérité, que, d'une manière ou d'autre, toutes les branches du pouvoir exécutif sont tombées aussi dans la caste qui fournit l'Église, la Robe et l'Épée. Une sorte d'esprit de
(i) Quelques officiers municipaux, les procureurs au présidial de Rennes, etc., ont déjà donné le bel exemple de renoncer à toutes exemptions ou privilèges qui les distingueraient du peuple.
(2) Je ne puis m'empêcher de marquer mon étonnement de voir les gentilshommes exempts de ilrer à la milice I C'est mépriser bien haut le seul prétexte auquel on cherche à rallier tant de prétentions surannées ! De quoi demanderont-ils le prix, si ce n'est du san£ i^ersé tour le Roi? M. C. a frappé d'un ridicule ineffaçable cet éternel refrain par sa citation : « Le sang du peuple était-il donc de l'eau ^'Ja) »
(j) Var. et add, : Ainsi, soit à défaut total d'élection, soit pour n'avoir pas été élus par la généralité des membres du tiers des villes et des campagnes, qui avaient droit à se faire représenter, soit parce qu'à titre de privilégiés ils n'étaient pas éligibles, les prétendus députés du tiers qui ont paru jusqu'à présent aux États généraux n'avaient point la véritable procuration du peuple.
[a) Cette citation est extraite du Mémoire pour le peuple français (par Cerutti), s. /., 1788, in-8, p. 26. (Note de l'écfiteur.)
confraternité fait que les nobles se préfèrent entre eux, et pour tout, au reste de la nation. L'usurpation est complète; ils régnent véritablement.
Qu'on lise l'histoire avec l'intention d'examiner si les faits sont conformes ou contraires à cette assertion, et l'on s'assurera, j'en ai fait l'expérience, que c'est une grande erreur de croire que la France soit soumise à un régime monarchique.
Otezde nos annales quelques années de Louis XI, de Richelieu, et quelques moments de Louis XIV, où l'on ne voit que despotisme tout pur, vous croirez lire l'histoire d'une aristocratie g^Z/gf^ c. C'est la cour qui a régné et non le monarque. C'est la cour qui fait et défait, qui appelle et renvoie les ministres, qui crée et distribue les places, etc. Et qu'est-ce que la cour, sinon la tête de cette immense aristocratie qui couvre toutes les parties delà France, qui, par ses membres, atteint à tout et exerce partout ce qu'il y a d'essentiel dans toutes les parties de la chose publique? Aussi le peuple s'est-il accoutumé à se parer dans ses nmrniures le monarque des moteurs du pouvoir. Il a toujours regardé le roi comme un homme si sûrement trompé et tellement sans défense au milieu d'une cour active et toute-puissante, qu'il n'a jamais pensé à s'en prendre à lui de tout le mal qui s'est fait sous son nom.
Résumons : le tiers état n'a pas eu jusqu'à présent de vrais représentants aux États généraux. Ainsi ses droits politiques sont nuls.