Amault, Mémoires d'un sexagénaire^ t. II
3. Le château de Bossey appartient aujourd'hui à M. Edmond Cheneviére, qui m'a obligeamment aidé dans mes recherches.
4. M. Arthur Agassiz était l'arrière-petit-fiis d'un pasteur suisse dont les descendants furent nombreux. La principale branche de
LA JOLIE m'^'' lange 123
Ce maxiage fut prospère, mais M""* Simons-Lange n'eut pas la joie de voir ses petits-enfants. Frappée d'un mal incurable, elle se réfugia à Florence, ville hospitalière aux femmes légères qui sont ou ont été belles, et c'est là qu'elle mourut le 2 décembre 1825. Le pauvre Simons s'affecta profondément de cette perte cruelle, il avait adoré sa compagne, elle l'avait rendu heureux ; ses traits divins allaient-ils donc fondre à jamais? Non. Il fit embaumer le corps de la défunte, le ramena à Bossey et, dans un cercueil à couvercle de glace, parée, comme aux jours de sa beauté. M"'' Lange fut placée au milieu du salon transformé en chapelle ardente. Plusieurs fois par semaine un prêtre venait y réciter des prières et célébrer la messe ^
En outre des inconvénients que présentait certainement pour les visites une telle installation, cette douleur touchante pouvait embarrasser celui qui l'éprouvait si elle était devenue un jour moins vive. M. Simons ne portait-il pas au temps un imprudent, défi?
cette famille se fixa en Angleterre. C'est F.-J.-F. Edlmann, petitneveu de M. Arthur Agassiz, qui a eu l'amabilité de me donner des renseignements sur M""* Simons-Lange et de me communiquer son portrait par Robert Le Febvre.
1. Journal inédit de Michel Bouchet^ 1826. — Ce manuscrit appartient à M. Lucien Gauthier, de Coiogny (Suisse), qui a bien Y oulu en autoriser la consultation.
Je le pense, car il m'a été impossible de savoir où repose aujourd'hui le corps de M"' Lange; quant à son âme, j'ai confiance en la miséricorde divine. Le Seigneur reste indulgent aux péchés des jolies femmes. Lorsque saint Pierre gêné vint le trouver et lui dit: « Très Haut, voici Lange! j), sa réponse dut être sûrement celle de l'ambassadeur turc : « Qu'il entre ! »
La misère étreint Paris encore pantelant, on fait queue chez les boulangers, on voit de pauvres diables tomber d'épuisement le long des rues, la faim terrasse des familles entières dans leurs galetas, le bois devient rare, le sucre manque aux malades, un froid violent s'abat sur la ville en cette fin de rannéel795, on tremble, on gèle, on souffre, on meurt, et les nouveaux enrichis tourbillonnent, saoulés de luxe. Au milieu des salons qu'elles frottaient autrefois, leurs dames se pavanent, minaudent, coquettent avec la grâce d'une otarie effeuillant des primevères. Princesses d'encaustique, patriciennes à l'eau de javelle, nymphes d^évier, houris d'échoppe, Vénus au kilo bien pesé, elles étalent là comme sur un comptoir leurs formes grasses et colorées que des robes de 25.000 livres
arrivent difficilement à soutenir. Pour leurs poitrines tétonnantes il faudrait des cuirasses d'acier, pour dissimuler leurs doigts rouges saucissonneux des gants en double peau de crocrodile; Jeanneton, qui dernièrement lavait les assiettes chez Méot, ne mange maintenant que dans de la vaisselle de vermeil; Margot, qui vidait les cuvettes, possède une baignoire d'argent dont elle ne sait que faire; Toinette, qui grattait chaque matin cinquante paires de souliers sous les combles d'une auberge, a dix chevaux et cinq voitures dans les communs de son hôtel; la rue, l'antichambre et la boutique, voilà où la nouvelle France prend ses déesses.
Elles parlent, ce sont des apostrophes saugrenues, des expressions marinées dans la mélasse ou la friture, des ripostes de faubourgs qui surgissent d'un gosier que le rogomme a rouillé tel un vieux fer-blanc ; elles se lèvent, on croit qu'elles vont servir une botte de navets ou deux sous de brie; elles s'éventent, c'est moins facile que de vider un poulet ; elles rient, tous les tympans vibrent au creux des oreilles ; la Halle est leur hôtel de Rambouillet. Chez ces marchandes de marée, viragos gargantuesques qui font le commerce comme on fait la guerre, les ci-devant gens de bonne société s'amusent à étudier un monde nouveau et à fré-
quenter leurs réceptions de même qu'on fréquente la criée. C est tout l'ancien Paris évoqué là. Les baraques bruyantes où les exhalaisons salines de rOcéan semblent entretenir une éternelle tempête de paroles ; les commères drapées dans un torchon, coiffées d'un mouchoir, le sourcil froncé, le poing sur la hanche, la main pleine de giroflées à cinq feuilles, soufflant leur colère parmi la mêlée ; les poissardes hurlant de leur voix de cuivre, gesticulant à la tribune aux harangues — aux harengs, aurait dit Vadé — lançant leurs improvisations rageuses dont le flux roulait l'écume et l'amertume de la mer, brandissant une langue sonore, mordante, faite de métaphores qui beuglent et d'assonances qui se battent. La fortune n*a pas édulcoré leur bacchanal; toujours l'imagination de l'injure, le lyrisme du quolibet, la poésie de l'invective; on dirait un revolver chargé de gros sel*. L'une d'elles recevait la visite d'un vieux galantin qui, malgré son âge, prétendait remporter encore de nombreux succès. A peine introduit, il s'exclama : « Dieu ! que le temps est frais aujourd'hui », à quoi la matrone répondit en trombe : « Corblèu ! Tout le monde peut pas en dire autant ! »
1. Moniteur universel^ 24 février 1873, feuilleton de Paul de
SaiDt-Victor.
Uae autre, sensible au reproche que lui avait fait certaine dame d'oublier ses amis depuis sa richesse, envoyait ces mots d'explication : «... Je reçois touours ceux qui me fréquentaient avant que mon bien fût aggrandi^ jamais l'entrée chez moi n'a été interceptée, et d'ailleurs mes suisses ouvrent à chaque personne. » Malheureusement elle écrivait suisses avec un c !
Une autre enfin, voyant arriver chez elle à l'heure du repas un aristocrate dont la présence flattait sa vanité, se précipita du côté de la cuisine et cria : « Marton ! Marton, v'ià Tchevalier, pare la dinde, mets son couvert et f... z'y des truffes dans l'c... ! »
Quels plastrons pour la malignité publique que de pareils types féminins ! Quelles mines riches à exploiter pour un observateur que de tels caractères ! Il eût été regrettable de ne pas les exhiber en pleine lumière. Ce furent les feux de la rampe qu'on employa pour adoniser l'apothéose de M"' Angot.
La digne commère, résumé complet des parvenues du Directoire, n'avait rien d'une inconnue. Elle était née sous Louis XV d'un écrivain nornmé Lécluze dont la vocation littéraire ne semblait guère suivre une ligne de conduite exactement
tracée. D'abord acteur à TOpéra-Comique, il était devenu chirurgien-dentiste et avait été attaché avec ce grade au roi de Pologne Stanislas juste le jour où celui-ci perdit sa dernière dent. Pour oublier le prince, il se mit à manier la plume. Le produit de cet exercice fut un opuscule,/^ Déjeuné de la Râpée ou Discours de la halle et des ports paru à la Grenouillère en 1748, titre qui seul en indique assez l'importance *, Voici le sujet. La fille de M"' Ango, fruitière des halles, a épousé un agent de change. Un mois après son mariage, elle passe devant son territoire natal et fait arrêter son carrosse pour jaboter avec seîj anciennes amies : « Eh ! c'est la fille à maneselle Ango, la grosse friquière orangère! » L'interpellée sourit, donne des poignées de main et parle de son mari : « Notre homme est habilié Dieu sait comme! Qùien, mon enfant, il a des vestes de franchi pane et de moelle d'or, des bas de laine de Sigrovie à ses jambes. Dame! Il a le moyen de soutenir tout ça par rapport que monsieur son père a eu le vent en croupe, c'est ce qui fait qu'il a acheté de belles et bonnes rentes voyagères. Il a une terre qui a des droits de dos et ventre; il est propriétaire d'une bonne farme
1. Le Déjeuné de la Hâpée parut en 1796 dans les Œuvres poissardes de Vadé et L*Ecluze.
dont son neveu en est Tusurier-fruitier par un bail amphibologique. » Ces dames écoutent avec intérêt et offrent de prendre un petit verre : « Voulez vous boire une goutte de paf? — JVoulons ben, dit maneselle Ango en appelant son laquais. Saint- Jean! Va nous chercher d'mi sequier d'rogome, j'burons dans le carosse. » On trinque, on rit ; Marie- Louise, une des amies, boit, plaisante, chante, mais un hoquet Tempèche de continuer « et lui fait rincer la bouche avec son dîner sur la robe de M"' Angot qui s'en va fort courroucée de son indiscrétion. »
Telle est la première incarnation de la maritorne dont Lécluze fut Tauteur. Ses confrères en poissarderie, Vadé et Taconet, maniaient la langue libre avec autant de maestria, mais aucun d'eux ne cita jamais M"*' Angot comme une de ses héroïnes ; ils butinaient au milieu des viragos anonymes sans créer sous le nom illustre ce type classique de reine des halles.
Taconet, excellentacteurchezNicolet et médiocre écrivain, faisait ainsi glapir ses écosseuses^: