Souvenirs de Jean-Nicolas Barba, P
2. Henry Burguet, Foyers et Coulisses ; Ambigu-Comique, P. 1880.
3. Cl. Courtois, Opinion du parterre, an XI; Mes Visites du jour de Van, P. 1800.
fort, il écrivit M"* Angot dans son ballon^ vaudeville en un acte, puis seul Jf '"• Angot au Malabar. Piqué au jeu, Maillot riposta par une comédiefolie en deux actes, le Repentir de Af""' Angot, que donna la Gaîté. La marchande de marée y rappelait son fameux passage au sérail où elle avait été traitée en sultane baladée.
M"** Angot. — Ah I on m'a portée en triomphe avec des tambours par devant, des hautbois et des flûtes par derrière, que c'était superbe... avec un lit comme un reposoir sous un beau dais, et que le sultan m'a même jeté le mouchoir.
M"« Bernard {nièce de M^* Angot). — Je crais bien... pour vous débarbouiller.
M"*« Angot. — En vérité, mademoiselle Chiffon, si j'avais voulu. Mais faut pas parler de çà, c'sont des sottises, et il faut de la décence.
M"® Bernard. — Ah ça ! dites donc, ma belle tante, est-ce que le Grand Turc est aveugle ?
M"*« Angot. — Quéqu'tu veux dire ?
M"« Bernard. — Ou bien si c'est qu'il aime les antiquailles... Il aurait dû vous garder pour son cabinet d'histoire naturelle.
Même ton, même genre chez Aude et chez Maillot ; les deux auteurs se prenaient sans façon leurs personnages et même leurs idées. Le public était content ; on n'arrivait pas à le rassasier des aventures de sa favorite. Le théâtre ne suffisant plus
avec ses nouvelles pièces iV'' Angol dans son gre^ nier^ il"* Angol à la courte paille, Dernières Folies de Jf"' Angot, oa vit paraître une Histoire populaire de il/"* Angot, reine des Halles, imTestamenl de M'^'Angot (an IX), on lani^a un Jeu de if"' Angot^ et sous le titre Angotiana on réunit une suite de calembours stupides abrités par le portrait de Corse. L'ouvrage pouvait se juger par son épigraphe Ça va-fà la postérité l et son avertissement: « Ceux qui n'achèteront pas ce livre ne le liront pas, à moins qu'ils ne se le fassent prêter par quelqu'un. C'est un morceau de cabinet, aisance dans le style, profondeur d'idées, on y trouve tout excepté ce qu'on n'y a pas mis. » Les volumes succédaient aux comédies et les comédies aux volumes, M"' Angot suscitait une véritable marée de productions littéraires. A la fin elle agaça les écrivains dramatiques et deux d'entre eux résolurent la mort de Taccapareuse.
Un beau jour, Favart filset V. MuUot firent jouer au théâtre des Jeunes-Artistes une bagatelle morale mêlée de chants qu'ils intitulèrent Joseph ou la Fin tragique de A/"' Angot, La pièce était franchement mauvaise, le dialogue insignifiant, l'intrigue banale, le citoyen Loreillart remplaçait le traditionnel Corse en le faisant regretter, les situations plus
OU moins sébuleuses 6e dénouaient maladroitement; tout cela n'avait pas grande importance pour le public amoureux de son idole* La faute, je devrais dire le crime des auteurs, c'était de faire mourir M"® Angot. Voici comment le fidèle Nicolas narrait le trépas à la façon du récit de Tbérâmène :
Fut-il pour un humain, fut-il sort plus funeste? Elle quittait ces lieux et courant d'un pas leste, Elle dégringolait les marches du perron.
Tout à coup sous mes yeux, glissant sur un talon, L'autre pied empêché par les plis de sa robe Et ses jupes sans fin que commande la mode Ou le diable plutôt... patatris, patatras.
Elle tombe et son crâne est mis tout en éclats. On voit sur le pavé sa cervelle bouillante, La terre de son sang se colore fumante.
Elle n'est plus! Ainsi devais-tu donc finir, mâme Angot, et moi, que vais-je devenir?
Abomination ! Tuer M°* Angot ? Porter une main profane sur Tarche des boulevards ? Jamais. L'affiche à peine placée fut aussitôt lacérée, mille sifflets vengeurs exécutèrent le spectacle insolent, la police prétextant un second examen suspendit provisoirement la pièce, et la princesse du carreau, la reine des planches, Timpérissable fut rendue à Taffection de ses adorateurs.
La période impériale ne pouvait lui être favorable; les M""* Angot avaient disparu de la société, celles qui y demeuraient encore étaient maréchales ou duchesses. On les honorait, on les enviait, on n'en riait plus. Sous la Restauration, le dédain des ultras pour les gloires nouvelles autorisa Aude à reprendre sa plume un peu rouillée. Le 10 février 1817 il donna à TAmbigu-Comique un acte en vers, la Critique de 3/"** Angot au sérail ^ qui ne manquait pas d'invention. Hélas ! Texcellent Corse ne se trouvait plus là pour incarner Théroïne ; ce rôle pénible et long dans lequel il déployait tant de verve, tant de chaleur, tant de naturel, avait altéré sa santé, et il était mort l'année précédente. Un couplet de l'œuvre récemment éclose disait :
A nos cœurs sa mémoire est chère.
Il fut piquant, original, Dans la plus comique orangère Il n'eut et n'aura point d'égal.
L'acteur nouveau qu'on inquiète Ne lui succède qu'en tremblant.
Célébrez le mort qu'on regrette, Mais n'enterrez pas le vivant.
A ude n'avait pas osé ranimer M"' Angot, il présentait seulement son petit-fils Pierre Angot qui, passant devant l'Ambigu, veut arracher l'aftiche où
il lit le nom de son aïeule. Un habitué Tarrète et le questionne :
D. — Vous êtes donc parent de Tillustre orangère ? R. — Est-c'qu'on n*est point parent, morguié, de sa grand'- D. — Quoi,vous êtes. . . [mère?
R. — L'aîné de vingt-huit garçons,
Tous éduqués, placés à la halle aux poissons.
Puis, protestant contre toutes les histoires attribuées à M"** Angot, Pierre dit en montrant le théâtre :
Je sais que là dedans on a plus de cent fois Soutenu qu'elle fut au sérail d'un Chinois, Qu'avec Manon, ma tante, elle fut mise en cage. Que le Grand Turc voulut l'avoir en mariage Et que ce fut sur mer que le guet l'attrapa.
C'est faux, jamais maman n'épousa que papa.
Elle n'a jamais fait de voyage qu'en Brie Et cette pièce-là n'est qu'une menterie.
Il se calme devant l'assurance que son nom s'écrira dans l'histoire, qu'il recueillera les fruits de la célébrité et que le bruit fait autour de lui pourra servir à son avancement dans l'octroi où il est employé. « Croyez-moi, affirme un jeune amateur.
Rien n'est tel que le bruit pour sortir des ténèbres. Comme la mère Angot, que de gens inconnus A l'immortalité sont ainsi parvenus I »
iiè Quand i^aruas étaît roi
Immortelle, la célèbre commère créée parLéclazô Test certainement. Pendant plus de cinquante éH* elle a disparu du firmament théâtral et^ comme le phénix, on Ta vue renaître de ses cendres. Clairviiie, Siraudinet Koning Font brillamme&t fessascitée dans ce petit chef-d'œuvre que Gh. Lecocq para de sa musique, la Fille de Af""* Angot^ jouée pour la première fois à Bruxelles, le 4 décembre 1872, puis ài Paris^ aux Folies-Dramatiqiifes, le 2i tévrier 1873. Son triomphe est encore présent à la mémoire de tous, sa carrière est loin d'être terminée. Quelques auteur» à Taffût du genre à la mode tentèrent immédiatement, maïs sans réussite, de recommencer les belles soirées du Directoire avec M'"'' Angot et ses demm.ulle^^ leprésentée aux Folies-Marigny en 1874, et M'^Angoi à Conslantinople^ copie fidèle ef paie de la pièce d'Aude, opérette qu'on joua au H»vre la iDême année.
C'est en la gentille personne des^A héritière qae ta grosse marchande de marée r^vit aujourd'hui, elle a maintenant plus d'un siècle et dem.i d'exis^ tence, et tous ceux qui l'ento^ureni plaisent au public parce que leurs sentiments sont vrais, leurs passions simples, parce qu'ils sont devenus des personnages classiques et parce qu'ils sont réellement français au milieu d'an théâtre empo^isoûiïé par
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les œuvres israélites et la littérature exotique. Le cycle est-il clos? Certes non, M"^ Angot passa glorieuse, robuste et prolifique; sa fille est de pareil sang, elle vivra longtemps heureuse et aura beaucoup d'enfants.
L'AFFAIRE PONŒLIN
L'AFFAIRE PONCELIN
Au mois de janvier 1797, on apprenait à Paris que Bonaparte venait de remporter deux nouvelles victoires sur les Autrichiens. Deux autres noms, Rivoli et la Favorite^ allaient donc s'ajouter à la liste des combats glorieux que la France gravait chaque mois sur son livre d'or. Mal secondé par un gouvernement jaloux qui ne lui envoyait pas les renforts réclamés à grands cris, ce général de vingthuit ans avait en trois jours livré deux batailles, détruit deux corps d'armée, fait plus de vingt mille prisonniers, capturé toute l'artillerie ennemie, écrasé les vieux maréchaux Wurmser et Alvinzi blanchis sous le harnois et mis l'Autriche hors d'état de tenir le campagne. De tels exploits étaient bien capables d'enthousiasmer le peuple généreux qui luttait contre les tyrans ; les journaux annoncèrent
161 OUAND BAk^hAS ETAIT t)OÏ
aussitôt le succès de la fameuse armée d'Italie, mais le public parisien s'y intéressa juste un instant. Son attention était ailleurs, il s'occupait de Taffaire Poncelin.
M. Fabbé Poncelin de la Roche-Tillac, bon gros homme portant gaillardement ses cinquante et un ans, paraissait avoir oublié complètement les sujétions de l'état ecclésiastique dans lequel il était entré jadis. Chanoine de Montreuil-Bellay en Anjou, il avait acheté une charge de conseiller à la Table de marbre et apporté au tribunal du Grand Amiral siégeant au palais de justice des lumières primitivement destinées à éclairer les obscurités théologiques ; ces titres spirituels et honorifiques ne l'empêchèrent pas de se marier, d'être un partisan convaincu de la Révolution et de prendre la plume pour défendre les idées nouvelles. Au milieu de l'extraordinaire éruption de journaux qui se produisit à cette époque, Poncelin, gagné par la fièvre générale dont souffraient les écrivains, eut aussi le sien, le Journal de T Assemblée nationale ^ transformé peu après en Courrier français^ puis en Courrier républicain; mais, en même temps que la feuille changeait de titre, son directeur changeait d'opinion. De républicain, il était devenu royaliste et, la Terreur passée, se mit à. démolir vigoureuse-
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ment les maîtres de la France. Cette attitude ne manquait pas de courage, la guillotine était à peine démontée et les anciens jacobins connaissaient la manière de s'en servir.
Le 23 fructidor an III, Tallien se plaignait èi la Convention que le journal du prêtre Poncelin était vendu par des crieurs qui trompaient le peuple, cependant il ne provoqua aucune mesure contre le rédacteur. Dix jours plus tard, les attaques ayant continué et la patience s'étant usée, Tallien remontait à la tribune, traitait Poncelin de misérable Hbelliste et jetait avec la traditionnelle emphase des bavards parlementaires : «... De tels journalistes répandent sur vous la calomnie. Terreur parmi les citoyens, aiguisent depuis quinze ans leurs poignards pour vous frapper... Il est temps de les combattre corps à corps et de sauver la patrie. Représentants du peuple, réunissons-nous contre eux. » On leur tendait un os, les chacals de la Conventionné pouvaient hésiter longtemps à se précipiter dessus. A la suite des journées des 12 et 13 vendémiaire, tous les hommes suspects au pouvoir se virent poursuivis; Tabbé fit partie de la fournée. Le conseil militaire réuni au Théâtre-Français déclara dans sa séance du 5 brumaire an IV que Poncelin et Durand, tous deuxrédacteursau Courrier républicain^ avaient
constamment provoqué à la révolte, au mépris des lois, au renversement de l'autorité légitime, à l'assassinat des membres de la représentation nationale et au rétablissement de la royauté. Le capitaine Dosset, du 21* chasseurs achevai, qui remplissait Toffice de rapporteur, après avoir lu les quatorze numéros déposés au procès, conclut en demandant la seule peine capable d'expier semblables forfaits : la mort. Le conseil se rangea de son avis ; en son âme et conscience, il rendit la terrible sentence dont l'exécution présentait une assez grosse difficulté. Les deux acteurs principaux faisaient défaut au dénouement de la pièce, ils n'avaient même pas attendu le lever du rideau. Toutes les perquisitions effectuées à leurs domiciles restèrent vaines, on confisqua leurs maigres biens, mais les oiseaux avaient quitté la cage*.
Pendant quelque temps, Poncelin se tint hors des griffes qui le guettaient. Il fit bien, le calme revenant peu à peu et l'oubli étendant son voile sur le passé. Au bout d'un an, il était de nouveau en pleine lutte de presse et ses flèches lancées dans les cuirs jacobins causaient de brûlantes démangeaisons. Le citoyen Lebois, rédacteur de rAmi du
1. Arch. nat., F" 4696, AA^ Seine ; Moniteur^ 6 novembre 1795.
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peuple^ fulminait dans son numéro du 1" novembre 1796 avec une orthographe et un style éminemment démocratiques : « Ce sont trois belles choses que la pensée, la plume et un journal comme elles ont servies à démasquer les fripons. Aurions-nous jamais connus sans cela le prieur et voleur Poncelin dont Tâme s'il en a une est plus noire que la soutane et dont l'imagination n'a pu concevoir et produire encore que des calomnies... Poncelin, vous serez forcé d'avouer in petto que vos amis et vous êtes de grands coquins tandis que les républicains que vous calomniez ne cessent de donner dans Tintérieur de leur famille l'exemple des vertus publiques et privées. En vérité je suis édifié de voir avec quel zèle, avec quelle constance, avec quelle ardeur vos semblables et vous, bon prieur et voleur Poncelin,combattez pour les petits-fils de saint Louis et le Dieu de Jéricho. Amen. » L'abbé aurait pu répondre à son confrère que les républicains étaient vraiment trop jaloux de conserver « pour l'intérieur de leur famille l'exemple des vertus publiques et privées », car à l'extérieur on s'apercevait moins de ces éminentes qualités. Il se contenta détailler des croupières à la presse adverse et d'exciter l'indignation du citoyen Lebois, qui écrivait le 21 janvier 1797 : «L'égout du royalisme,
le sale et puant abbé Poncelin distribue à pleines mains les poignards qui doivent trancher les jours de quiconque aima et aime encore la liberté. » Toujours les deux clichés chers aux révolutionnaires : La patrie est en danger! et : On assassine nos frères! Ils produisaient et produiront encore longtemps leur effet dans les masses, pourtant on les avait tellement ressassés pendant trois ans que leur efficacité commençait à s'émousser. L'écrivain royaliste aurait continué impunément son duel de presse s'il n'avait cinglé trop fort le citoyen Barras.
Un beau jour on put lire dans le Courrier républicain :
« Beaucoup de personnes pensent qu'il ne serait pas inutile que le Corps législatif fixât le mode qui doit décider par le sort ou autrement la sortie d'un directeur en germinal prochain. On voudrait que les membres du Directoire ne tirassent ni avec des dés, ni avec des cartes, parce qu'on craint que Barras ne fasse filer la carte ou ne joue avec des dés pipés.
« Le père de Barras avait rêvé autrefois que son fils était fait pour occuper des maisons royales, dans quelque situation de sa vie que ce fût. Il loge aujourd'hui au Luxembourg et le Chàtelet Ta envoyé jadis loger à Bicêtre à cause de l'émission de
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quelques lettres de change qui île parurent pas de bon aloi. On m'a promis à ce sujet des détails que je m'empresserai de publier. — J. »
L'initiale terminant l'article ne laissait aucun doute sur celui qui l'avait écrit ; c'était évidemment Jardin, rédacteur au Courrier, Il n'en est pas moins vrai que Poncelin seulen supportalesconséquences d'une façon cuisante pourson amour-propre et pour sa peau.
Le 25 janvier 1797 au soir, deux individus se présentèrent devant le numéro 17 de la rue du Hurepoix où logeait l'abbé et demandèrent à lui parler. Apprenant son absence, ils témoignèrent des regrets très vifs parce qu'ils avaient à lui communiquer des nouvelles démentant celles données par le Directoire sur les victoires de l'armée d'Italie. Comme le Courrier républicain était la seule feuille ayant le courage d'insérer leur récit, ils exprimèrent le désir d'entretenir le rédacteur, supplièrent, insistèrent et finirent par obtenir l'adresse de sa maison de campagne où il se trouvait. Le lendemain matin à huit heures ils y arrivaient, étaient reçus par M"* Poncelin, qui prévenait son mari, et, lorsque l'écrivain un peu étonné de cette visite matinale apparut, les deux hommes lui déclarèrent qu ils venaient l'appréhender et le sommèrent, au
nom de la loi, de les suivre aussitôt. Se sentant la conscience pure du journaliste, Poncelin obéit sans même insister pour voir le mandat d'arrêt.
Durant la route, ses gardiens lui reprochèrent vivement l'article cité plus haut, ce à quoi il répondit ne pas le connaître. « Je ne suis que propriétairedu journal, ajouta-t-il, j'y mets mon nom pour contenir la fougue de mon collaborateur Jardin; d'ailleurs, attiré par la douceur prématurée de la saison, je n'ai pas quitté ma villégiature depuis trois jours et je n'ai lu aucune feuille publique. » Tout en causant, on le fit passer par le boulevard Neuf, traverser le Luxembourg, gravir un escalier dans la partie du palais réservée à Barras, côté de la cour des Fontaines, puis on referma à clef sur lui la porte d'une chambre du premier étage.
Quelques instants après un quidam apporta une écuelle d'argent contenant du bouillon. L'aventure n'avait jusque-là rien de particulièrement pénible ; l'après-midi, quoique longue, se passa de façon normale et, le soir arrivé, un dîner copieux fut servi dans de la vaisselle plate. Poncelin pouvait se croire à la Bastille, cette geôle de luxe dont les vainqueurs de 1789 ont fait un épouvantai 1. Par malheur, la digestion devait être troublée par un incident.
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Vers sept heures, une quinzaine d'hommes, parmi lesquels se remarquait un des inconnus qui Tavaient arrêté, envahirent la chambre de Tabbé, se saisirentde lui, lièrent ses mains derrière le dos, tentèrent de lui bander les yeux et lui ordonnèrent de les suivre. Devant son refus formel, on voulut l'emmener de force. L'idée de la mort lui donna le courage du désespoir, il pousssa des cris d'autant plus perçants qu'il avait entendu l'ordre de le conduire dans une cave. On le bâillonna, il rompit son bâillon en se débattant. Un petit chien noir qui l'avait accompagné et aboyait pour le défendre fut assommé net d'un coup de bâton par un des malandrins. Comme le prisonnier hurlait de plus belle dans l'espérance que ses clameurs attireraient plusieurs personnes dont il avait perçu les pas durant la journée, ses bourreaux lui arrachèrent ses vêtements et le suspendirent par les pieds la tête en bas. Le jugeant sur le point de suffoquer, ils le laissèrent retomber et l'un d'eux lui dit:« Scélérat, nous devrions te tuer, mais nous voulons bien te relâcher, à condition que tu rétractes l'article que tu as écrit. » L'autre assura qu'il ignorait ce dont on lui parlait et que Jardin seul était Fauteur de Tentrefilet. Aussitôt on le ressaisit puis on lui administra une correction magistrale qui déclancha
de nouveaux gémissements mêlés d'appels, la situation de conseiller à la Table de marbre ne donnant pas au corps la résistance ou l'inertie du porphyre. « Pas tant de façons, s'écria une voix, il faut le jeter dans un sac et le f... à l'eau! » Voyant poindre sa dernière heure, le pauvre abbé ne songea pas à élever son âme à Dieu, il redoubla son vacarme avec une telle puissance de gosier que les exécuteurs prirent peur et s'enfuirent, k l'exception d'un seul qui l'aida à se rhabiller, lui rendit sa montre, ses boucles d'argent et disparut après lui avoir recommandé le secret.
En apercevant le champ libre et la porte ouverte, Poncelin ne fut pas long à filer. Sans s'occuper des rencontres, il descendit l'escalier avec toute la célérité que lui permettaient ses membres endoloris, gagna le plein air et rentra chez lui, rue du Hurepoix, oîi il arriva à sept heures et demie, mais dans quel état! Le sang sortant par la bouche et par le nez, la figure pilée, un œil hors de la tête, les habits déchirés. En l'apercevant, sa femme et ses enfants poussèrent des cris d'effroi, quelques voisins accoururent très émus, seule la victime fit preuve d'un calme admirable; au lieu de gémir, au lieu de songer à laver l'injure reçue, Poncelin raconta la scène, puis supplia ses parents et ses
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amis d'éloigner tout ressentiment, de couvrir du plus profond mystère cette honte des Français.
Lorsque le 28 janvier Paris connut la nouvelle par les journaux du matin, ce fut un tollé presque général. Jardin, le collaborateur de Tabbé, s'écriait dans le Courrier républicain : « Si on ne fait pas de recherches contre les auteurs de cet événement horrible, cela mettra les citoyens dans la nécessité de n'avoir pour sauvegarde qu'un poignard ou des pistolets et de brûler la cervelle à ceux qui viendraient les arrêter au nom de la loi... Je suis seul responsable des articles insérés dans cette feuille, elle sera dorénavant signée de moi seul, et c'est à moi seul que doivent s'adresser les assassins qui font leurs exécutions dans la partie du Luxembourg occupée par Barras. Au reste, je tâcherai de leur faire sauter le crâne, je les attends ; je leur prouverai que je ne crains ni eux ni l'assassin vêtu de pourpre qui les met en œuvre. »
Fiévée, rédacteur de la Gazette française^ était encore plus exalté : « Qui que vous soyez, jacobins, royalistes, républicains, députés, ministres, directeurs, criez avec moi : Vengeance ! Oui, vengeance au nom des lois, de l'humanité, de la pudeur violées d'une manière efifroyablement atroce, violées comme elles ne le furent jamais sous Robespierre.
Malgré moi, mon cœur se serre, mes doigts tremblent convulsivement. Lisez, Français, c'est votre cause que je défends, je me dévoue .au poignard des assassins, mais je trouverai des appuis, des vengeurs, j'en trouverai devant les tribunaux, dans le Corps législatif et sans doute au Directoire. «> Il promettait vingt-cinq louis aux témoins de la scène qui se feraient connaître, il citait des articles de la Constitution, en appelait aux conseils des hommes de loi, à l'aide des journalistes, quêtait des renseignements, bref dénonçait en son propre nom Vassassinat du citoyen Poncelin qui s'obstinait dans un désir doux de pardonner.
En lisant le récit effrayant du forfait et les virulentes protestations de Fievée que soutenaient un peu le Miroir et le Grondeur^ les Parisiens s'émurent. Dans les endroits fréquentés, on ne parlait que de ce coup d'éclat, la majorité du public voyait là une violation des lois garantissant la sûreté individuelle et faisait rejaillir l'odieux de cette impudeur sur le Directoire, particulièrement sur Barras; on jugeait avec la plus grande indignation les voies de fait exercées, tandis que le vœu général se prononçait fermement pour que les auteurs de ces mauvais traitements fussent pour-
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suivis sans relâche ^ Les journaux de Topposition redoublaient leurs traits, ceux du régime restaient cois, Barras lui-même ne savait quelle attitude prendre devant Thostilité collective. Le représentant Isnard répétait solennellement qu'il préférait la perte d'une bataille au malheur d'un acte arbitraire aussi répugnant. Dumollard, député de Flsère, accourait chez Carnot pour le consulter sur l'événement : « Personne, assurait-il, n'est en sûreté désormais » et, en s'exprimant ainsi, il avait l'air de porter ses mains aux boutons de sa culotte afin de se préserver d'un attentat pareil^. Rewbel vint de même prendre langue avec son collègue du Directoire à ce sujet. Décidément, Taffaire se présentait mal pour le gouvernement et son membre le plus en vue.
Poussé par ses amis, ses coreligionnaires, et surtout par Fiévée qui ne cessait de réclamer justice à tous les échos, Poncelin, jugeant que l'opinion lui était favorable, se décida à déposer une plainte devant le juge de paix de la section' du Luxembourg, le citoyen Guérin. Il fallait du courage et de l'indépendance pour entreprendre une procédure dans laquelle un des chefs de l'Etat