‹ Quand Israël est roiChapitre 2 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Un jour d'automne de l'année 1899, un jeune Français débarquait à Budapest. Personne ne l'attendait à la gare, et il se trouvait bien embarrassé pour retirer son bagage et se faire conduire à la maison où il devait se rendre, car naturellement il ne savait pas un traître mot de hongrois.

Ce sont des minutes pénibles, ces anivées dans un pays inconnu, où l'on n*est pas amené par le seul attrait du voyage, mais poussé par les circonstances, avec la perspective de longs mois à passer au milieu de choses et de gens que le hasard a choisis pour vous. Mon arrivée en Hongrie, par cet après-midi d'automne,

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c'était le couronnement d une longue suite d'années de collège, de jours sans kiniièrc, sans liberté, sans nature, d'études fastidieuses, d'examens à n'en plus finir; et tout cela avait eu pour résultat qu'un beau matin, le Ministère de rinstniction publique m'envoyait, en quaiité de lecteur de langue française, à l'Université de Budapest. Le baroque de l'existence m'apparut alors dans son plein , lorsqu'acciiblé sous le poids de deux valises, chercbant péniblement un fiacre, quelque cbose en moi songeait que tant d'heures de lycée, de Sorbonne et d'ennui, tant d'efforts ordonnés, poui^uivis dans un même sens depuis ionf'temps et longtemps, aboutissaient à me jeter ici et non ailleurs, dans cette gare, au milieu de cette ville, pour déballer devant un auditoire de quelques jeunes gens, le maigre bagage de savoir que je rassemblais depuis vingt ans, et qui représentait à peu près tout mon capital dans la vie.

Debout dans la chambre meublée où j'étais enhn amvé, ma valise à mes pieds, je considé» rais avec une amertume comique ces quekjues mètres carrés, où depuis Paris, depuis bien plus loin, depuis mon enfance, depuis tou-

jours je semblais poussé par le destin. Un lit,une table, deux chaises, un canapé recouvert d'une moleskine craquelée en maints endroits, un tuyau de ^az qui pendait au plafond, peu de lumière (car la fenêtre donnait sur une cour), voilà ce que je vis d'un coup d'œil. Et au-dessus du lit, accroché à la muraille, un portrait de Bismarck, une de ces photogravures d'après un tableau de Lembach, qu'un éditeur de Leipsig répandait alors à profusion en Allemagne et dans tous les pays soumis à l'influence germanique.

Ce n'était pas le portrait qui le représente en uniforme, la croix de fer au cou, le casque à pointe sur la tête ; ce n*était pas non plus celui où l'artiste a concentré, à la manière de Rembrandt, toute la lumière de sa toile sur un vaste crâne rocheux. Ce n'était ni le chancelier de fer, ni le soldat, ni le fonctionnaire qu'on voyait sur cette image, mais un vieil homme bourgeoisement vêtu, coiffé d'un chapeau noir à grands bords, un hobereau de l'Est prussien, un Bismarck qui aurait toujours vécu sur ses terres et usé son existence à surveiller ses domaines et à toucher ses fermages. Mais qu'il se fût passé

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OU non quelque cbo^e de considérable dans la vie de ce personnage, on se sentait en présence d'un animai de grande race, d'une volonté puissante, solidement établi sur des idées simples et anciennes.

Allais-je garder sur ce mur cette tète de vieux hobereau, à la forte mâchoire, au regard assombri par la profonde arcade sourcilière et le poil en broussaille? Allais-je vivre en tête à tête avec ce visage ennemi, l'avoir là toujours sous les yeux, le soir, le matin, toute la vie?... Lentement, autour de moi, l'obscurité du jour tombant enténébrait la pièce. Dans cette ombre, Thomme au grand chapeau s'effaçait sur la muraille. Moi-même, exténué de fatigue par je ne sais combien d'heures de voyage en troisième classe, à travers la moitié de l'Europe, pour échouer comme une épave au pied de ce portrait, je me diluais dans la même ombre. Chose étrange ! au bout d'un moment, quand j'allumai le bec de gaz qui pendait du plafond, et que l'homme au chapeau noir reparut sur le mur, je le revis avec plaisir. Dans ma chambre je n'étais plus seul. Ce visage hostile et dui' me ramenait brutalement à de vieilles

pensées familières. Déjà, entre lui et moi un colloque s'était établi; sa présence insolite donnait du ton à mon arrivée maussade, et comme l'apparence d'une romanesque aventure. Certes je ne m'étais pas attendu à me trouver devant un hôte d'une pareille importance ! Grâce à lui, dans cette pièce étrangère et banale, j'avais déjà éprouvé une émotion, c'est-à-dire commencé de vivre. L'enlever à la muraille, ce n'était pas seulement ajouter au vide du mur, c'était raréfier l'atmosphère, agrandir le désert autour de moi. Soit! pensai-je, nous vivrons ensemble : on ne perd jamais son temps dans la compagnie d'un tel seigneur.

Je le laissai donc à sa place, et je dois dire que pendant les quatre années que j'ai passées avec lui, nous avons fait un excellent ménage. Ce portrait a été pour moi un compagnon silencieux et éloquent, avec lequel de fois à autre il était bon d'échanger quelques propos. J'ai reçu maint et maint conseils de tous les plis de cette figure brutale qui, à certaines heures et sous certaines lumières, prenait une grande finesse et même de la mélancolie. Jeune Fran-

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çais formé par les idées qui avaient cours chez nous à la un du siècle dernier, j'arrivais tout rempli des plus niaises théories politiques et sociales ; mais sous ce dur re^^ard il y avait des naïvetés qui n'étaient plus permises! J'étais là en face d*un juge et d'un sévère conseiller. Quand ma pensée flottante errait va^^^uenient devant moi, tout à coup je rencontrais les yeux clairs sous le chapeau noir. Alors mon esprit vagabond, sans cesse à la poursuite de quelque chimère romantique, rentrait dans le chemin étroit de la réalité. Et même, à mon insu, dans les longues heures silencieuses et mélancohques de l'exil, ce regard agissait sur moi, me pénétrait, m'aidait à voir la vanité d'idées qui, dans une chambre d'étudiant, entre la Seine et le Luxembourg, pouvaient bien exercer un attrait irrésistible, mais n'étaient pas de mise ici, devant ce redoutable étranger. Mon sévère compagnon m'arrachait à la tyrannie que les liues exercent toujours sur une cervelle de vingt ans (surtout lorsqu'on se trouve, comme c'était mon cas, dans une assez grande solitude), et m'apprenait sans discours la suprême puissance de l'expérience et du fait. Pen-

dant quatre ans, j'ai senti ce visage, tantôt grave, tantôt ironique, considérer ce petit Français perdu dans l'Europe centrale, écrivant ou lisant à sa table de sapin verni. Pendant quatre ans, cette fij^ure immobile a fait autour de mes pensées le manège d'un chien de berger, les tenant bien groupées et les empêchant de divaguer au hasard. Et quand après tant et tant de jouraées passées en sa compagnie, je quittai Budapest et cette chambre où rien n'avait changé depuis mon arrivée, mon dernier regard fut pour ce portrait de Bismarck qui m'y avait accueilli, — un regard certes peu amical, mais, ma foi, reconnaissant.

Lorsque je songe à ce long séjour que je fis alors à Budapest, je me dis, non sans mélancolie, que pour un garçon un peu vif il y a des aventures autrement romanesques que d'expliquer en pédagogue une fable de La Fontaine, une tragédie de Racine ou bien le Neveu de Rameau! Mais cela aussi, à tout prendre, tient assez du roman comique de gagner sa subsistance à vouloir persuader des esprits étrangers que ce qu'on aime est aimable. Don Quichotte,

célébrant les mérites de sa Dulcinée, ne devait guère sembler, j'imagine, beaucoup plus extravagant à Sancho, que je ne devais le paraître à mes étudiants hongrois, quand je déballais devant eux ma pacotille intellectuelle; et je me suis dit bien souvent qu'ils devaient penser, en secret, que seule ma vanité de Français" me faisait découvrir dans des textes admirables ce que je prétendais y trouver. Que de fois, avec nostalgie, je rêvais, sous leurs regards, à cette Europe cultivée du dix-huitième siècle, dont le français était le parler naturel, et à ces aristocrates qui, dans leurs châteaux perdus, prenaient à lire nos encyclopédistes ou bien nos grands classiques le même plaisir que nousmêmes! Mais voilà! ils n'avaient pas attendu d'être presque des hommes pour s'initier à notre langue. Dès leur enfance elle avait résonné autour d'eux ; et aucun docteur en Sorbonne ne saurait remplacer un vieux soldat, épave de la guerre de Sept ans, qui après mille avatars, disant adieu pour toujours à sa Bourpogne ou à sa Normandie, avait échoué, un beau matin, en qualité de précepteur dans quelque maison noble des Garpathes ou de la

Puszta. Mais surtout, en ces temps bénis, la sinistre culture allemande ne sévissait pas encore et n'avait pas jeté ses faux poids dans les plateaux légers de l'esprit.

Chez quelques-uns de mes jeunes Hongrois, je sentais bien la tentation de s'évader vers Paris et de s'initier à une vie qu'ils devinaient, d'instinct, plus libre, plus allègre, plus humaine que l'allemande. Seulement ils étaient pauvres, et les bourses qu'on leur octroyait pour compléter leurs études stipulaient invariablement qu'ils devaient aller à Leipsig, à Munich ou à Berlin. Car les fonds de ces bourses étaient fournis par l'Allemagne, qui appliquait au domaine intellectuel les procédés dont elle tirait de si grands avantages dans son commerce mondial. Elle ouvrait au crédit de l'intelligence hongroise une sorte de compte courant, avec la certitude de retrouver un jour, au centuple, l'intérêt de son argent.

Dans cette Université aux trois quarts germanisée, j'aurais été en somme assez mal à mon aise, s'il n'y avait eu chez ces Magyars mie spontanéité et un charme de jeunesse qui les faisaient se dérober, par le sourire ou la

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paresse, à la morne discipline allemande. Le pédanlisme teutonicfue, dont toute l'Europe centrale est aujourd'hui abêtie, ne parvenait pas à étouffer ce qu'il y a dans leur esprit de prime-sautier, d'idyllique, toute cette poésie mrale, qui a trouvé sa plus belle expression dans les poèmes de Petôfi et surtout chez ce Jean Arany, disciple de Virgile et petit-cousin de Mistral. Ce qu'ils aiment, ce qu'ils comprennent avec force et ingénuité, c'est la vie de leur grande plaine où mûrissent le blé, la vigne et le maïs, et où vaguent d'immenses troupes de bœufs, de cbevaux et de moutons. Ils possèdent là-dessus une littérature charmante de fantaisie, de réalisme et de grâce, dans laquelle on voit le berger partager avec ses bétes des sentiments fraternels. Cela ne dépasse jamais les modestes limites du conte, mais dans ces bornes c'est parfait. Ah! pourquoi donc ces Hongrois veulent-ils penser à l'allemande, quand ils seraient si agréables en demeurant tout bonnement ce que la nature les a faits! Combien ont perdu à ce jeu les belles qualités d'une race demeurée tout près de la terre, sans acquérir pour cela les soucieuses vertus de

l'Allemand — si l'on peut appeler vertus une intinité de défauts et une bien triste déforma* tion de la mentalité humaine !

Aujourd'hui, après vingt années, je reviens à Budapest, et sur le bateau qui m'emmène au courant du large Danube entre des rives plantées de saides, ces impressions déjà lointaines se mêlent à un autre souvenir qui, celuilà, date d'hier. C'était en juin 1920, au palais de Trianon, dans une salle longue et magnifique, décorée de hautes glaces et de panneaux où sont peints les jets d'eau, les grottes et les bassins de Versailles. Par les fenêtres ouvertes on voyait sous un ciel un peu voilé les pelouses et les arbres du jardin, tandis que dans la salle s'agitait et bavardait une compagnie assez nombreuse d'hommes et de femmes, réunis là comme pour un thé élégant. Tout à coup, un huissier jeta sur rassemblée ces mots retentissants : « Messieurs les Plénipotentiaires hongrois! » Alors, dans un émouvant silence, vers une table en fer à cheval autour de laquelle avaient pris place une cinquantaine de diplomates, un petit groupe d'hommes s'avança,

Toeil fixe, le visage pâle et la démarche un peu raide. C'étaient les personnages délégués par la Hongrie pour signer, dans ce salon rayonnant de grâce et d'été, l'acte qui enlevait à leur patrie les deux tiers du territoire qu'elle occupait depuis mille ans. Un trait de plume allait détacher de la Couronne de Saint Etienne le vaste cercle de montagnes qui entoure la plaine hongroise, et les milhons d'habitants de races diverses, Slovaques, Ruthènes, Roumains, Serbes, Saxons, Tziganes, Juifs et purs Magyars, qui vivent inextricablement mêlés dans les Marches de Hongrie. Sous leurs redingotes correctes, ces plénipotentiaires m'apparaiss aient à ce moment pareils aux bourgeois de Calais dans leurs longues chemises flottantes, et je sentais combien devaient peser à leurs mains les invisibles clefs qu'ils portaient. Je connaissais l'étendue de leur perte et quel fort sentiment attachait le cœur hongrois à ce domaine millénaire. Des images d'un romanesque charmant se levaient dans ma mémoire : hautes vallées silencieuses, fuites de chamois dans la neige, sapins déchiquetés sur le bord des torrents, vieux châteaux à moitié ruinés couron-

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nant le roc et la forêt, où avaient vécu des héros dont on me racontait la légende, villages où étaient nés des poètes dont on me récitait les vers, vieilles demeures patriarcales où l'on m'avait accueilli. Je revoyais la grande plaine herbue, avec ses petits bois d'acacias et la brume qui tremble en été sur l'horizon. J'entendais dans mon esprit quelque chose de tout pareil à cet adieu d'une familière tendresse, que îa province de Sépusie, détachée de la terre hongroise par ce traité de Trianon, adresse à la vieille patrie, et dont en écrivant ces lignes j'ai le texte sous les yeux : « Nous n'avons point l'intention, disent ces gens de Sépusie, de faire un compte ou une balance. Nous prenons congé simplement. Simplement nous vous remercions de cette bonne farine blanche, dont nous nous sommes nourris pendant mille ans, et dont nos enfants ont mangé des gâteaux si délicieux. Nous vous remercions pour le vin de Tokay, qui n'a ruisselé dans les verres nulle part si abondamment que chez nous. Nous vous remercions pour les cerises noires et les abricots juteux et les raisins perlés et les pastèques rouges que les femme? d'Eger

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vendaienl; aux marchés de nos villes. Nous vous remercions pour le tabac excellent crErdôtélek que vous nous apportiez en même temps que le muguet. Et vous, vieilles montagnes, voua, pics " étineelants au-dessus des nuées, vous, lacs alpestres charmants dans vos splendeurs d'éraeraude, et toi, puissante Magura qui renferme le tombeau d'Arpad, prince conquérant de la patrie, vous tous, ô monts de Sépusie, bleuâtres dans le lointain, rangez-vous! Que le chant du rossignol se taise, que le murmure des forêts bruisse seulement, qu'il bruisse à travers monts et vallées, qu'il emporte nos soupirs vers ceux à qui nous disons adieu î . . . »

Cependant, l'un après l'autre, les Plénipotentiaires avaient posé leur signature au bas de la feuille de papier. Les délégués magyars se retiraient au milieu des assistants qui, cette fois, se levaient sur leur passage. Dehors on entendit un commandement bref, aussitôt suivi d'un bruit d'armes : c'était le piquet de service qui rendait les honneurs. Autour de nous l'agitation mondaine avait repris son train. On se pressait vers le buffet. Et dans le brouhaha des voix et des chaises remuées, je revoyais en

pensée, sur la muraille, le lointain artisan de cette immense infortune : Thomme au chapeau à larges bords, qui m'avait accueilli là-bas, un triste soir d'automne, et dont le regard, pendant quatre ans, avait veillé sur mes jours et sur mes nuits.

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