‹ Quand j'étais photographeChapitre 2 sur 17 · L’AVEUGLE PRINCESSE · texte numérisé non relu

L’AVEUGLE PRINCESSE

— Madame Ratazzi est venue? dis-je en regardant la liste des séances inscrites pour ce jour-là.

— Non, monsieur.

— Je vois là : Princesse de Solms ?

— Oui, monsieur, mais ce n’est pas madame Ratazzi : c’est la princesse de Solms, sœur du roi de Hanovre. Son fils et sa fille sont venus eux-mêmes la recommander : leur mère est aveugle. Les deux jeunes gens sont charmants ; ils regrettaient bien de ne pas vous rencontrer. Ils ont dit que leur famille vous connaissait et qu’eux-mêmes s’étaient autrefois trouvés bien près de vous connaître aussi.

Autrefois, en effet...

Dans ces souvenirs personnels, il serait impossible d’exclure le « moi » détestable. Il est même mal commode de le réduire.

Encore ai-je à m’excuser d’abord s’il me faut prendre ici par le plus long et rappeler une vieille histoire ignorée de la génération présente et qui a eu d’ailleurs, depuis 1863, tout le temps de se faire oublier de tous, malgré son fracas d’alors.

Dans mes premières ascensions en quête de la photographie aérostatique, si difficile alors et dont ils savent tous jouer comme ils veulent aujourd’hui que la voie est déblayée, — je n’avais pu manquer, comme chacun en l’air et même à terre, d’être traversé de l’éternel rêve humain : — la navigation aérienne.

Quelques descentes un peii vives où, par tout petit vent frais, ma nacelle d’osier brisait arbres et murs, m’avaient bien vite donné là à réfléchir.

« — Si je ne puis seulement arrêter mon ballon sous cette brise insignifiante, où la moindre vitesse acquise tord mes ancres, rompt mes câbles, et me traîne à travers tout, — ma prétention de le diriger contre les courants serait donc plus qu’impertinente. »

De ce premier constat si simple, tout un enchaînement logique d’autres observations non moins décisives avait déterminé ma conclusion :

« — L’aérostat (— et ce nom qu’il reçut à son baptême semblait lui limiter son unique destinée — ),

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l’aérostat à jamais ne saurait être nef. Né bouée, il crèvera bouée. — La direction des ballons est une chimère. »

D’autre part pourtant je me disais que l’homme a le droit d’aller à sa volonté dans l’air, — puisque l’animal y va?

Je considérai alors que l’oiseau et l’insecte qui vole ne se dirigent dans l’air qu’à la première, absolue condition d’être précisément tout le contraire du ballon : — en effet, ils ne s’enlèvent pas, comme le ballon, par une simple différence de pesanteur spécifique et, tout au contraire du ballon, tandis que l’air presse sur le ballon, eux s’appuient sur l’air. Sans quoi ils ne voleraient.

Ces excellents professeurs, dès que je leur eus prêté attention, m’apprirent bientôt que le vol proprement dit, l'automotion aérienne ne peut être que dynamique, mécanique, avec concordance d’autres composantes, statique, etc.

Place nette étant faite enfin de la fauss3 piste sur laquelle, malgré la lamentable et dérisoire série de ses déconvenues sans fin *, l’homme ne se lassait

* Il est vraiment impossible de ne pas exprimer ici une question :

— Combien d’années se sont écoulées depuis le Jour où le ballon de l’École de Meudon alla, sans dire gare un beau matin, chez son voisin, Chaville, je crois, et en revint aussi

de toujours revenir depuis la sublime et décevante découverte des Montgolfîer; il fallait donc, comme l’homoeopathie vis-à-vis des allopathes, renverser la proposition pour dégager le problème et le poser enfin dans son véritable terme, absolu, exclusif :

Être plus dense — plus lourd que l'air — pour commander a l’air — c'est-à-dire comme partout, en toutes choses : — Etre le plus fort pour ne pas être battu.

vite, profitant en toute hâte de l’embellie d’une accalmie de quelques minutes, c’est-à-dire remportant la victoire sur l’ennemi absent ?

Ce fut alors que, pour la confusion de notre pays et de l’intellect humain, un Ministre de l’Instruction ou plutôt de l’Ignorance publique osa proférer en plein Institut — (Babinet étant mort, Barrai hors mis et Marey pas encore) — ces paroles qui demeurent, scandaleuses, en péroraison de son rapport :

«< Gloire à l'armée française qui vient de découvrir la direction des ballons!... »

Assurément, — et qui y contredirait? — assurément sur cette découverte la plus extraordinaire comme la plus féconde des trouvailles humaines, jamais le prédestiné, l’admirable inventeur ne se fût lassé d’affirmer et réaffirmer encore la gloire de sa conquête, de réduire à néant toute incrédulité, tout doute, par une succession continue de voyages aériens, quotidiennement accomplis, avec jours, heures et itinéraires d'aller et retour annoncés, proclamés à l’avance.

Or combien de fois, depuis l’affirmation si solennelle du ministre H. M., l’École de Meudon a-t-elle renouvelé seulement son saut de puce sur Chaville et retour?

— Et combien depuis tant d’années successives a coûté, combien coûte encore chaque année à notre budget déjà si lourd l’élève stérile de ces « poissons volants » — qui ne volent pas et qui ne sauraient voler jamais?

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C’était quelque chose; ce n’était rien.

Rien qu’une formule : — qui la réaliserait?

Pas moi, certes, qui ne tiens aucune des vertus de l’ingénieur, qui ne pus jamais me décider à brouter les logarithmes, nativement rétif à l’A — B, et à qui de tous temps on reprocha surtout de ne savoir seulement compter.

Mais quinous donnera raison de ce grand inconnu, lequel de nous dégagera cette révolution gigantesque qui bouleversera de fond en comble ( — réfléchissez-y un instant — ) toutes les conditions de nos existences présentes, — devant laquelle vont s’effacer toutes les découvertes dont l’humanité s’enorgueillit?

D’autre part, cette gloire de demi-dieu ne serat-elle pas trop lourde pour un seul?

Devant une thèse aussi complexe, où tant de nos connaissances sont participantes, ne fallait-il pas faire appel à tous les chercheurs, à tous les croyants?

Alors, avec un ami cher que j’ai depuis perdu, l’excellent de La Landelle, et Ponton d’Amecourt, féru de la folie parallèle ( — sapientem stultitiam — ), je créai une Société d' Encouragement pour la navigation aérienne par les appareils exclusivement plus lourds que l’air, — et du même coup, sans plus compter, je fondai notre journal spécial VAéronaute.

Il nous en vint de tous côtés, inventeurs, mécaniciens, algébristes, physiciens, chimistes et autres, — des corps d’officiers du génie et dè la marine, des mines, des écoles spéciales supérieures, etc. — Nous nous comptions presque immédiatement six cents, et chaque vendredi soir ces fidèles se réunissaient, discutant théories et plans présentés.

Mais là encore, discuter n’était rien : il fallait des essais, des essais à l’infini, en cette science de synthèse, tout entière à créer. — Il fallait de l’argent, beaucoup d’argent.

Où le prendre?...

Je n’ai jamais eu d’autre fortune que mon travail, et du gouvernement d’alors, je ne voulais absolument rien accepter, — malgré un bon vouloir que je dois aujourd’hui reconnaître, bon vouloir remarquablement persistant devant mon recul.

En résumé, je me trouvais seul à encourager ma Société d’encouragement.* — C’était insuffisant.

J’eus alors l’idée de demander le trésor qu’il nous fallait, précisément à cette aérostation que je voulais exclure : — je construisis à grands frais un aérostat de dimmensions inconnues jusque-là, cubant ses 6,000 mètres de gaz, et enlevant avec le poids de son énorme matériel jusqu’à 45 soldats d’artillerie (ce qu’il fit) sur la plate-forme de sa nacelle à deux étages.

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Les ascensions de ce ballon monstre par l’univers entier devaient emplir la caisse de notre Association et chaque capitale, chaque grande ville payeraient leur part delà rançon de la future navigationaérienne.

Et en effet, Paris d’abord par deux fois, puis Bruxelles, Lyon, Amsterdam bondèrent à l’envi les enceintes du Géant.

Je ne m’étais donc pas trompé — que sur le point essentiel où fourcha le singe de Florian : j’avais oublié d’allumer ma lanterne, c’est-à-dire que je n’a.vais pas su organiser mes contrôles, où des centaines de mille francs n’affluèrent que pour s’évanouir...

Et de ce grand effort il ne résulta rien — qu’une rude lutte de dix années d’angoisses et d’efforts pour honorablement tout payer, — ce qui fut fait enfin!

— Mais ceci n’intéresse que moi.

Il doit sembler que je m’éloigne de plus en plus de la princesse de Hanovre en ce moment même où je vais à elle à toutes voiles.

Mais que puis-je contre tant de souvenirs, et surtout quand je me retrouve devant la Grande Cause — là où je ne m’arrêterais plus !...

Donc à la seconde ascension du Géant , partis du

Champs-de-Mars àsept heures du soir, nous tombions, par une fausse manœuvre d’équipiers, le lendemain matin à huit heures dans le Hanovre, où nous étions traînés pendant sept lieues en trente minutes, — à peu près la vitesse réglementaire des trains rapides.

Imaginez que vous faites ainsi vos sept lieues en une demi-heure, remorqué derrière l’express, dans un panier au bout d'une corde, — et voyez la danse...

Il n’y eut pourtant pas de morts : — seu'emcnt un bras cassé pour l’un, une jambe fracturée avec quelques autres luxations pour moi, — et la bien chère compagne qui avait trop bravement voulu « suivre son mari partout », selon la parole des Codes, fut meurtrie cruellement. — Les autres passagers en furent quittes pour des contusions ou injures insignifiantes.

On nous transporta assez péniblement sur la ville de Hanovre dont nous n’étions pas loin et on nous installa, un peu trop somptueusement, au premier étage du Grand-Hôtel, retenu pour notre petit monde — par l’ordre du Roi *.

* Ces dépenses, comme toutes autres et celle du train spécial chauffé pour nous sans que nous l’eussions demandé, furent soldées par nous jusqu’au dernier silbergroschen, — ce que le Roi certainement ignora. — Par nous fut également payé le service médical, sauf vis-à-vis de l’excellent docteur Muller qui déclina tous honoraires et reçut quelques jours après, de notre gouvernement d’alors, le ruban de la Légion d’honneur.

J'ai conservé tous mes reçus, montant ensemble à quelque

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