‹ Quand la terre trembla...par Claude AnetChapitre 2 sur 6 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez lui avant minuit. Il avait passé quelques heures chez Nathalie Choupof-Karamine. La nervosité y était grande. Plusieurs fois dans la soirée, on avait téléphoné des nouvelles inquiétantes : les bolcheviques faisaient un coup de force ; leurs troupes étaient mobilisées ; déjà, ils s'étaient emparés du télégraphe central ; Lénine était arrivé à Pétrograd ; on n avait trouvé pour défendre le Palais d'Hiver qu'un bataillon de femmes !...

Ces bruits, qu'on ne pouvait vérifier, affolaient les gens, et Savinski ne s'attarda pas chez les Choupof. Il se reprochait d'y être venu. Le fait est qu'il ne pouvait plus rester seul le soir. La solitude de son appartement l'effrayait. La lecture ne suffisait pas à l'absorber ; ses pensées s'échappaient du livre et revenaient sans cesse tourner dans le même cycle monotone et triste. La situation de la Russie formait le thème principal de ses médi-

tations moroses. Il ne la contemplait pas objectivement. « Que fais-je ici ? se demandait-il sans cesse. Pourquoi rester ? L'atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable. Il faut prendre un parti et quitter la Russie. » Et, en même temps, il sentait au fond de lui qu'il ne pouvait s'en aller. Qu'est-ce qui le retenait donc encore dans cette ville funeste ? Ses affaires ? Elles étaient arrangées au mieux des circonstances déplorables. « J'aurai de quoi vivre à l'étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme j'emporterai ma tête avec moi, je pourrai encore gagner de l'argent, puisque je ne suis plus bon qu'à cela. Voilà la raison, voilà la sagesse ! Et pourtant je reste. Est-ce la curiosité qui m'attache ici où finalement je risque ma vie ? C'est payer bien cher le désir de voir de mes yeux les folies que font mes compatriotes ! » De guerre lasse, Savinski renonçait à se poser des questions. Lorsqu'il réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur du départ. Mais quelles que fussent les raisons qu'il accumulât, il sentait au fond de lui que des causes très obscures, très secrètes, l'enchaînaient à cette vie misérable de Petrograd. Après de longs débats, il avait décidé de faire rentrer sa femme et ses enfants. Les lettres de Sonia montraient une tristesse profonde qui l'avait touché. Il lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce mois. « C'est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi ? A la moindre alerte nous traverserons la frontière. Et peut-être la présence de ma femme et de mes enfants contribuera-t-elle à rétablir l'équilibre détruit de mes nerfs ? Ce vaste appartement où je suis seul m'est insupportable. »

Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis. Le plus souvent, il était chez Nathalie Choupof-Karamine. Il y rencontrait des hommes politiques, des gens d'affaires et les femmes les plus élégantes de Pétrograd. Le cercle se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on apprenait qu'un tel était parti soudainement et en secret pour l'étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant avec bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait pu supposer qu'il était à bout de nerfs et incapable de supporter ces angoisses un jour de plus ? Alors ceux qui restaient, tout en souriant et l'air détaché, se regardaient les uns les autres, chacun se demandant à part soi : « Qui fera défaut demain ? »

Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait chaque soir sa petite amie Lydia ; elle lui paraissait la seule personne sincère de l'assistance. Il s'était lié avec elle d'une singulière amitié où se mêlait beaucoup de tendresse. C'était un sentiment nouveau pour lui et plein d'un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait à l'irrésolution dans laquelle se complaisaient les autres personnes qu'elle connaissait. Elle se faisait de lui l'idée de quelqu'un de fier et de sûr qui serait toujours supérieur aux événements. « Cela est faux aussi, comme tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il, qu'une si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais si cette enfant charmante voyait les doutes qui m'assiègent, et ma faiblesse véritable, et l'incapacité où je suis de rester seul, peut-être changerait-elle vite d'idée... Elle croit

que je suis inaccessible à la peur. Quelle erreur ! En fait, j'ai peur de tout dans l'avenir, j'ai l'imagination poltronne. Si je me tiens assez bien dans le présent, c'est que j'ai une bonne santé et aussi que je ne vois pas le danger, sans doute par une infirmité de ma vue... Tiens, il faudra que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai. Elle est si intelligente et fine qu'elle me comprendra certainement. Qu'est-ce qu'elle va devenir, cette fille ravissante ? Elle se mariera. Elle épousera un imbécile, c'est inévitable, et, dans quelques années, elle mènera la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle, très séduisante, et qui méprise son mari... Qui choisirat-elle ? Son cousin Paul ? C'est un enfant. Spasski, qui lui fait la cour ? Ce serait un mariage tout à fait nouvelle Russie. Le vieux prince ne le supporterait pas. Ou un de ces jeunes secrétaires d'ambassade, si corrects, si élégants, et qui ont perdu au contact de l'étranger toute originalité ? Elle sera très riche, si tout ne sombre pas dans la tempête où nous sommes. » Ainsi soliloquait Nicolas Savinski en traversant le pont Troïtski. Il entendit dans le lointain quelques coups de feu. Depuis longtemps, il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd. Les rues n'étaient rien moins que sûres et les attaques nocturnes se multipliaient. On n'y accordait à la longue aucune attention. Cependant, il avait, dans sa poche, la main droite appuyée sur un revolver.

« Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des républiques italiennes de la Renaissance, où chacun, lorsqu'il sortait le soir, risquait sa vie et s'armait jusqu'aux dents. Stendhal prétend que c'est la présence continue

du danger qui a contribué à créer de fortes personnalités dans l'Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école utile pour mes contemporains ï Mais je ne vois pas qu'ils en aient tiré, jusqu'à présent, grand avantage. Ils me semblent être plus effrayés et plus neurasthéniques que jamais. »

A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance, une troupe d'hommes qui avançait. Lorsqu'elle fut plus près, il reconnut un peloton d'une soixantaine de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler entre eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard, Savinski croisa un second peloton, plus nombreux, qui allait silencieusement dans la nuit vers le centre de Pétrograd. Les soldats défilaient en bon ordre et leurs pas cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de la nuit. Depuis la révolution, Savinski n'avait jamais vu une troupe d'un aspect aussi militaire. « Qu'est cela ? se demanda-t-il. Le gouvernement a-t-il fait venir en secret des troupes sûres du front et va-t-il coffrer les bolcheviques cette nuit ? Cela ressemblerait bien peu à notre cher Alexandre Féodorovitch Kerenski 1 Est-ce le coup d'Etat de Lénine ? »

Cependant Savinski était rentré chez lui, l'esprit amusé par cette énigme, et, sans en chercher davantage la solution, il se coucha et s'endormit. La dernière image qui passa devant ses yeux avant de plonger dans le sommeil fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant à ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux, et le maître de la maison, qui disait des bouffonneries. La présence de Choupof-Karamine près de la jeune fille lui était fort désagréable.

Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra encore des détachements de soldats et de marins, l'arme sur l'épaule, qui déniaient avec une allure tout à fait martiale. Mais sitôt arrivé à la banque, il y apprit la surprenante nouvelle que les bolcheviques, dans la nuit, s'étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était cerné dans le Palais d'Hiver et que Kerenski, plus habile que ses collègues, avait réussi à s'enfuir. En fait, la ville appartenait aux bolcheviques.

Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet de Savinski toute la matinée et il n'eut pas une minute à lui. Les nouvelles étaient surprenantes. Les bolcheviques s'étaient emparés de Pétrograd sans tirer un coup de feu. Le néant de gouvernement n'avait pas esquissé un geste de résistance. Les régiments et les marins avaient passé aux bolcheviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et du Siméonovski boudaient et ne sortaient pas de leurs casernes. On ajoutait qu'ils n'étaient pas agités et passaient leur temps à jouer aux cartes. Lénine, rentré en secret à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le soir même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des Soviets et y proclamer le changement de régime. L'Institut Smolny, fondation de la grande Catherine qui y faisait élever des filles nobles, était le siège du nouveau gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà — comment le savait-on ? — que Kerenski avait rejoint les troupes cosaques du général Krasnof et marchait à leur tête sur la capitale. Savinski eut dix visites. Tous les gens qui vinrent le voir étaient terrifiés. Cette fois-ci, il ne s'agissait

plus de plaisanter. Chacun pensait que le règne de Lénine, si court fût-il, serait horriblement sanglant. Choupof- Karamine accourut chercher de l'argent ; la peur avait marqué son visage blême de taches noires. Il semblait que la circulation du sang s'arrêtât dans ce gros corps pourri.

— Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est fermée. Nous sommes pris comme dans une souricière. Il ne nous reste qu'à aller nous incliner respectueusement à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon affaire avec le groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur Stockholm.

Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites rues, courut de toute la vitesse de ses petites jambes s'enfermer au fond de son appartement.

Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d'un réactif sur Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la panique générale, il prit une vue plus calme de la situation. « C'était inévitable, se dit-il ; maintenant, il ne faut plus songer qu'à vivre, jusqu'au jour où l'on pourra avoir un passeport pour l'étranger. Il serait bien étonnant, que l'on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force du rouble parlera toujours dans les bureaux. » Il pensa à sa femme, avec un soulagement infini à l'idée qu'elle était en sûreté en Finlande. Mais quelles seraient son inquiétude et son angoisse lorsqu'elle apprendrait le coup d'Etat à Pétrograd ? Il fallait absolument lui faire passer des nouvelles... Et tout à coup il eut un sursaut. Que faisait sa petite amie Lydia ? Sans doute était-elle dans la ville à se promener. Il se précipita au téléphone et la

demanda. Il apprit qu'elle était sortie. A peine raccrochaitil le récepteur, qu'un garçon de bureau lui annonça qu'une jeune femme le demandait. Elle s'appelait Lydia Serguêvna Volynskaia. Savinski courut à la porte.

Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage rosé par le froid et par la confusion, Lydia entra. Ses grands yeux bleus si purs ne disaient pas la crainte, mais la perplexité, et pourtant il parut à Savinski que la lèvre inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement fendue par son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement qu'il ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche autour de la taille de Lydia et l'attira à lui. Il la grondait doucement comme un père gronde son enfant chérie.

— Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville aujourd'hui ? Quel démon de curiosité vous pousse ? Vous allez vite rentrer chez vous et vous n'en ressortirez pas avant que je vous en donne la permission.

Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait que penser. Maintenant, elle sentait que Savinski lui pardonnait, et sa sortie de chez elle, et sa venue si inattendue dans son cabinet à la banque. Fière de son succès, c'est sur un petit ton de bravade qu'elle lui dit :

— Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n'a été plus calme. Il règne un ordre parfait, pas d'attroupements, pas de meetings, des pelotons de soldats comme aux temps du tsar... Et puis, ajouta-t-elle malicieusement, je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe. A moi toute seule, je n'y comprends rien...

— Ce que je pense, répondit Savinski, c'est que pour l'instant vous devriez être chez vous. Croyez-vous que

les révolutions sont faites pour fournir un spectacle aux jeunes filles curieuses de Pétrograd ? Je vais vous ramener chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture. Quant à mon automobile, les bolcheviques l'ont prise au garage. Séméonof l'occupe, sans doute, à ma place. A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit une lettre fermée à Savinski. Il l'ouvrit et réfléchit une seconde.

— Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d'un cabinet voisin. Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve.

Lydia passa lentement dans la pièce que lui indiquait Savinski» et celui-ci, une fois la porte fermée, fit introduire son nouveau visiteur, qui n'était autre qu'André Spasski.

Savinski constata tout de suite que Spasski n'avait en rien perdu son sang-froid. Il était calme comme à l'ordinaire, et on ne voyait pas trace de nervosité sur son visage.

— J'ai été averti à temps par un coup de téléphone, dit-il, et j'ai quitté mon appartement sans attendre une minute. Les bolcheviques me font l'honneur, paraît-il, d'attacher un certain prix à ma capture. Ils sont chez moi à l'heure où je vous parle. Mais ils ne m'auront pas facilement.

— Qu'allez-vous faire ? demanda Savinski.

— D'abord, me cacher. Grâce à Dieu, j'ai plus d'une maison sûre ici, et j'ai aussi un excellent passeport.

Il sortit de sa poche un papier froissé et tendit à Savinski un passeport déjà couvert de cachets au nom de l'ingénieur Paul Pavlovitch Mouchine, âgé de trente-huit ans.

— Je vais passer chez les cosaques de Krasnof. Cela ne sera pas difficile. Krasnof aura plus de confiance en moi qu'en Kerenski qu'il méprise. Peut-être prendronsnous Pétrograd ! Ces coquins n'aiment pas se battre.

Spasski souriait tout le temps en parlant.

— Mais avez-vous de l'argent ? demanda Savinski.

— J'en ai, répondit le visiteur. Je me sauve. Je suis un personnage compromettant, ajouta -t-il. Il ne faut pas qu'on me trouve chez vous. Je vous ferai tenir de mes nouvelles par un de mes hommes. Il viendra de la part de l'ingénieur Mouchine. Pour vous, vous n'avez, je crois, rien à craindre pour le moment. Séméonof sent qu'il aura besoin de vous. Au pire, vous avez quelques semaines de répit. Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, car nous nous reverrons.

— Que Dieu soit avec vous, dit Savinski en l'accompagnant à la porte.

Resté seul, Savinski attendit quelques minutes. Il regarda par la fenêtre. Spasski, d'un pas tranquille, descendait la Perspective Nevski sans se hâter, les mains dans ses poches, une cigarette à la bouche.

Lydia fut frappée de la bonne humeur de son hôte lorsqu'il vint la rejoindre. Décidément, elle ne s'était pas trompée sur lui. Aux heures critiques, il ne gémissait pas, il ne s'arrachait pas les cheveux. Elle éprouva à nouveau le sentiment de sécurité qu'elle avait eu dans ses bras, lorsqu'il l'avait ramassée six mois plus tôt sur le trottoir devant l'hôtel de l'Europe. Cette fois-ci encore, Savinski la reconduisit chez elle. Ils prirent un izvostchik qui flânait sur la Perspective. Le temps était beau et clair ;

il y avait sur les trottoirs la foule accoutumée. Personne ne paraissait se rendre compte qu'un coup d'Etat avait eu lieu dans la nuit et que les bolcheviques apportaient au pouvoir leur redoutable programme de guerre civile et de communisme. Petrograd, pour s'émouvoir après six mois de révolution, avait besoin d'entendre des coups de feu dans la rue et de sentir l'odeur de la poudre. Or, tout était tranquille. Des pelotons de soldats patrouillaient dans un ordre parfait. Il fallait un grand effort d'imagination pour comprendre l'importance de ce qui venait de se passer en quelques heures. Et qui parmi ces gens fatigués et neurasthéniques était capable de cet effort ?

La voiture descendit Nevski. Arrivés à Morskaia, Savinski et Lydia virent qu'à gauche la rue était barrée par des troupes à la hauteur du bureau central des téléphones. L'izvostchik tourna à droite pour passer sous l'arche majestueuse qui ouvre sur la place du Palais. Mais, comme ils y parvenaient, des junkers l'arrêtèrent. « On ne passe pas. » Lorsque Lydia reconnut l'uniforme des junkers, elle eut un sursaut et pâlit.

— Heureusement, dit-elle, que mon cousin est malade depuis hier et ne peut sortir. Comment aurais- je vécu si je l'avais su ici ?

Savinski la rassura.

— On ne se battra pas, dit-il. On ne se bat jamais. Il y aura des pourparlers et tout finira pacifiquement. Vous savez bien comment cela s'arrange chez nous.

La grande place du Palais-d'Hiver était vide, Il fallut rebrousser chemin et prendre le long du canal de la

Moïka. Là, ils rencontrèrent un détachement de jeunes soldats, des gosses vraiment, fraîchement débarqués du front, le casque des tranchées sur la tête. Ils marchaient pêle-mêle. Comme la voiture était arrêtée pendant qu'ils défilaient, Savinski demanda à un sous-officier où ils allaient.

L'homme répondit avec nonchalance :

— Nous sommes commandés pour défendre le Palais d'Hiver, où le gouvernement est réfugié.

Il parlait d'une voix fatiguée et indifférente. Puis, haussant les épaules, il reprit sa marche. Savinski fut stupéfait de voir que les troupes du comité révolutionnaire qui gardaient le pont aux Chantres laissaient passer les soldats du front, qui traversèrent sans être inquiétés la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale du Palais.

Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait.

— Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu'il s'agit d'un spectacle, d'une espèce de parade de cirque ?... Je ne puis pas prendre les choses au sérieux chez nous. Ces enfants casqués et en désordre, ces marins qui les regardent passer, comme si tout était arrangé d'avance, tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vîadimirovitch... Ou bien est-ce que je suis une trop petite fille pour comprendre ? ajouta-t-elle avec cet accent de sincérité et ce naturel qui laissaient voir si profondément en elle.

— Ce n'est pas un jeu, grande fille que vous êtes, répondit-il. Il suffit d'un rien pour que la scène, qui est ridicule, devienne tragique. En tout cas, vous allez me

promettre, quoi qu'il arrive, de rester bien sagement chez vous aujourd'hui. Je passerai un instant avant dîner pour vous apporter les nouvelles. D'ici là, vous ne bougerez pas. Cherchez vos' poupées ; elles ne doivent pas être bien loin, et jouez avec elles. Cela vaut mieux aujourd'hui que de courir les rues.

Lydia devint sérieuse.

— Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous rne promettez de ne pas faire des imprudences et de ne pas vous exposer inutilement. Je suis tranquille pour Paul, qui est au lit. Je ne veux pas avoir d'inquiétudes à votre sujet. Vous ne quitterez pas votre banque et, 6 'il y a de l'agitation, vous rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et vous me téléphonerez... Ah ! mais, c'est vrai, vous avez cet affreux pont Troïtski à traverser. C'est tout ce qu'il y a de plus dangereux. Si l'on se bat, voilà, vous viendrez coucher chez nous. Vous savez que vous pouvez entrer par la Millionnaia.

Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque chose de pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement Savinski. Il se défendit de se laisser aller à l'émotion qui l'envahissait et, sur un ton plaisant, il dit :

— Vous me parlez comme une grand'maman à son petit-enfant, Lydia Serguêvna. Cela me rajeunit... Mais, soyez tranquille, je suis un grand poltron et ne veux rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer dans un de nos coffres -forts et attendrai là le calme revenu.

Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais qui était désert.

Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les Volynski fut très gai. Le prince se sentait mieux et le coup d'Etat, appris le matin même, l'avait mis dans un état de joie extrême. L'idée que les misérables qui avaient renversé l'empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir et traqués dans le Palais d'Hiver l'emplissait d'allégresse.

— Il y a donc une justice, ma chère, dit-il à sa femme en arrivant à table, Je n'ai qu'un regret, c'est de savoir Kerenski en fuite. Il faut reconnaître qu'il est malin J Toutes les fois qu'il y a du tapage, il disparaît dans une trappe comme un diable. Où était-il en juillet, je te prie ? Quant aux autres, ils sont pris au piège. On va les jeter dans la Neva et les noyer comme des rats. C'est le commencement de la fin. La prochaine fois, ce sera le tour de Lénine et de Trotski. Alors, l'expiation sera complète. En attendant, nous allons boire une bouteille de champagne pour célébrer ce grand événement.

Il fit monter du vin et insista pour que Lydia en bût un plein verre. Il trinqua avec le général Vassilief. Ses yeux creusés brillaient sous leur profonde arcade. Parfois, un accès de toux le secouait. Il ressentait alors de vives douleurs à son fémur malade et poussait quelques jurons. Mais la joie l'emportait et il recommençait à discourir.

— Vois-tu, disait-il à sa fille, il ne faut jamais désespérer de la Russie. Il y a dans l'âme russe un profond sentiment de justice. Elle ne peut supporter longtemps ce qui est immoral. Comment admettre que les coquins qui ont détruit l'Empire restent au pouvoir ? Cela criait vengeance. Kerenski couchant dans le lit du tsar ! La

foudre du ciel devait tomber sur lui. Je respecte Lénine. Il est l'instrument de la colère de Dieu.

Le général profita d'une quinte de toux du prince pour intervenir.

— Mais, Serge Borissovitch, dit-il, nous serons châtiés, nous aussi.

— Eh bien, mon cher, reprit le prince avec un curieux accent de triomphe, si nous sommes châtiés, nous l'avons bien mérité. Qu'avons-nous fait pour soutenir l'empereur ? Rien. Qui de nous a donné sa vie pour lui ? Personne. Nous serons fouettés pour nos péchés. Et la Russie sortira de l'épreuve plus grande et plus pure que jamais... Buvons à la Russie.

Il vida son verre.

Lydia l'écoutait distraitement. Les émotions qu'elle avait éprouvées dans la matinée, sa visite à Savinski, la promenade en traîneau, le champagne qu'elle avait bu, 1 avaient comme détachée d'elle-même. Elle vivait dans un rêve agréable. Sa mère, son père, le général Vassilief, les domestiques qui servaient lui paraissaient des personnages irréels ; elle revoyait la révolution comme elle l'avait vue quelques heures plus tôt près de la place du Palaisd Hiver, comme une parade foraine, ou mieux comme une féerie... On se levait de table ; elle se sentit tout à coup très fatiguée, monta chez elle, s'étendit sur un divan et tout aussitôt s'endormit.

Une heure plus tard, elle fut réveillée par quelques coups à sa porte. Sa vieille bonne Katia entra et lui tendit un billet. Dans l'adresse écrite au crayon elle reconnut l'écriture de son cousin. Elle eut une palpitation de

cœur. Ce billet, elle le sentait, lui apportait une terrible nouvelle. Elle l'ouvrit. Il ne contenait que deux lignes :

Je suis au Palais d'Hiver avec mes camarades. Si je ne te revois pas, je te dis adieu. Je t'aime, je t'ai toujours aimée.

Paul.

Elle devint très pâle. « C'est affreux, pensa -t-elle, il va mourir. » En hâte, elle s'habilla pour sortir. Où aller ? que faire ? elle ne le savait pas, mais il était impossible de rester là sans essayer quelque chose. Le calme de sa chambre était intolérable et la chassait de chez elle. Katia essaya de la rassurer. Puis, n'y réussissant pas, elle lui dit :

— Mais, tu ne peux pas sortir, Lydotchlou Les gens sont fous aujourd'hui.

Mais, comme Lydia refusait de l'écouter, elle fit un grand signe de croix sur elle et la baisa sur l'épaule gauche.

Dans le vestibule, Lydia rencontra une de ses amies qui venait la voir. C'était une compagne de cours, Hélène Ivanovna, qui habitait à un quart d'heure de chez elle, de l'autre côté du Champ-de-Mars, à la Mokhovaia. Hélène Ivanovna était une grande et forte fille qui passait dans la vie sans fièvre et sans hâte. Elle paraissait ne rien ressentir et être toujours en retard d'une heure. Lydia avait pour elle beaucoup d'amitié.

— C'est Dieu qui t'envoie, dit-elle à Hélène. J'ai besoin de toi. Nous sortons ensemble, tu veux bien ?

— Pourquoi pas ? dit Hélène avec placidité.

Les deux jeunes filles prirent par le quai du Palais, toujours désert.

Lydia entraînait son amie à une allure rapide. Elles gagnèrent la Millionnaia et arrivèrent jusque devant le musée de l'Ermitage. Mais le petit pont traversant le canal qui sépare le musée du Palais d'Hiver était occupé par des ouvriers armés. Devant elles, c'était la masse sombre et rouge du palais. La place était vide comme dans la matinée. Les ouvriers refusèrent absolument de laisser passer les jeunes filles, et les supplications de Lydia restèrent sans effet. Elles revinrent sur leurs pas, prirent le long du canal de la Moïka et tentèrent de franchir le barrage des troupes rangées entre le palais du gouverneur militaire et le ministère des Affaires étrangères.

Là encore, elles n'eurent aucun succès. Lydia ne se découragea pas.

— Tentons la fortune du côté de l'Amirauté, dit-elle à son amie.

Celle-ci ne posait aucune question. Elfe suivait Lydia dans cette promenade aventureuse comme elle l'aurait accompagnée dans une tournée de magasins pour acheter une robe.

Près de l'Amirauté, la foule était un peu plus compacte et le cordon des soldats révolutionnaires plus lâche. Profitant d'une discussion, du reste amicale, qui s'était engagée entre un sous-officier et des spectateurs, les deux jeunes filles passèrent les sentinelles sans qu'on les arrêtât. Elles avancèrent rapidement vers le Palais d'Hiver. Puis Lydia soudainement s'immobilisa et regarda autour d'elle.

Bien qu'elle fût toujours sous le coup de l'émotion qui l'avait fait sortir de chez elle et indifférente à tout ce qui ne la préoccupait pas, le spectacle qu'elle avait sous les yeux la frappa d'étonnement. Toutes les issues de la grande place étaient gardées par les troupes révolutionnaires. Mais, sur la place même, les junkers circulaient librement, ne se cachaient pas et s'occupaient aux yeux de leurs ennemis à préparer la défense du Palais. Par endroits, quelques pas à peine les séparaient des gardes rouges. Devant la porte centrale, il y avait de grandes bûches de bois de plus de six pieds de longueur, empilées les unes sur les autres sur une longueur d'une trentaine de pas. C'était une partie de la provision de bois amassée pour l'hiver. Les junkers travaillaient à ménager des jours entre ces bûches et à y placer des mitrailleuses. Comment les troupes bolcheviques les laissaient-elles se fortifier ainsi ? De nouveau, la pensée que tout cela était une «parade de cirque » traversa l'esprit de Lydia. A ce moment, par la porte centrale, sortit un détachement de junkers. Ils défilèrent comme à la parade ; leurs longs manteaux couleur poil de lièvre leur battaient les mollets. Ils s'alignèrent sur deux rangs devant le tas de bois et un général les passa en revue, puis leur adressa une allocution. Les jeunes filles s'étaient rapprochées. Lydia n'écouta pas un mot de la harangue. Elle cherchait, parmi ces deux cents jeunes officiers, à retrouver Paul. Soudain, elle poussa une exclamation.

— Le voilà, dit-elle à Hélène Ivanovna.

En effet, au premier rang, au tiers à peu près de la file, était Paul Volynski. Il se tenait très droit, la tête fixe,

la poitrine bombée, les yeux attachés sur le général qui parlait. Il ne voyait pas sa cousine. Elle remarqua qu'il était très pâle. « Il est malade, le pauvre petit », pensa-telle. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle n'aurait jamais cru qu'elle avait une telle tendresse pour ce grand garçon. Maintenant, elle entendait les paroles du général. Il terminait d'une voix sonore en disant : « La Russie compte sur vous, mes enfants !» — « En quoi est-ce que la Russie a besoin de Paul, se demanda Lydia, au comble de l'irritation. Où est la Russie, là-dedans ? Est-ce Kerenski, la Russie ? Paul va-t-il se faire tuer pour Kerenski qui est en fuite ? Et qui est-ce qu'il y a dans ce Palais ? Des ministres socialistes et des bourgeois que personne ne connaît ? »

Au commandement d'un officier, les junkers se remirent sur quatre rangs et, d'un pas cadencé, défilèrent pour rentrer dans le Palais.

Lydia s'approcha du détachement à le toucher. Paul allait passer près d'elle. Il la regarda et eut un sourire de joie. Sa pâle figure s'illumina. Lydia fit un pas encore, comme si elle allait l'aborder. A cet instant, Hélène, soudain consciente de ce qui se passait, la saisit par le bras. Lydia tressaillit à ce contact. Paul l'effleura presque en passant sans détacher les yeux des siens. Elle ne bougea pas. Lorsque les junkers eurent disparu sous la voûte couleur de sang, elle ne dit qu'un mot :

— Rentrons.

Elles traversèrent sans difficulté le cordon des soldats rouges qui ricanaient, et arrivèrent quelques minutes après, sans que Lydia eût ouvert la bouche, à l'hôtel du

prince Volynski. Elle monta seule chez elle et s'enferma. Vers sept heures, Nicolas Savinski la fit demander. Elle répondit qu'elle avait la migraine et était incapable de descendre. Elle ne pouvait supporter de le voir à cet instant. Elle se répétait avec colère les mots qu'elle avait prononcés le matin même. « Une parade de cirque ! une parade de cirque ! » Elle se voyait souriante à côté de son ami et se détestait.

La nuit était venue. Elle refusa de descendre dîner. Elle était révoltée contre les siens. « Voilà mon père qui applaudit Lénine. Il a perdu la tête, je pense. C'est Katia qui a raison : les gens sont devenus fous. Pourquoi se massacrer les uns les autres ? Qu'est-ce que Paul a fait à ces soldats ? Pourquoi vont-ils se tirer dessus ? Ils sont Russes les uns et les autres. Il n'y a là aucune raison. »

Cependant, les heures passaient. Elle allait à la fenêtre. Devant elle, la Neva roulait lentement ses eaux noires et gonflées. Pas un bruit ne filtrait à travers les doubles fenêtres collées. Pas une âme ne se montrait sur le quai du Palais. Il régnait un silence de tombeau. Il semblait qu'elle habitât une ville morte. La paix de la cité endormie la rassura. « On ne se bat pas, se dit-elle. Nicolas Vladimirovitch avait raison. » Un flot d'espérance l'envahit et ramena le sang à ses joues pâles. « Il a toujours raison, continua-t-elle. Mais oui, c'est évident, il y a eu des pourparlers entre les troupes du Palais et les révolutionnaires. On discute, on discute sans fin, comme toujours chez nous. Personne n'a envie de se faire tuer ; on parlera jusqu'au matin et chacun rentrera chez soi. »

Elle s'en voulait déjà de son exaltation et d'avoir vécu

une telle agonie pour rien. Elle en voulait à Paul luimême d'avoir été la cause de ces tortures inutiles, « Comme je me vengerai sur lui demain, lorsque je le verrai », pensa-t-elle. Et elle sourit pour la première fois.

A cet instant même, une effroyable fusillade toute voisine éclata. Il était dix heures. L'assaut du Palais d'Hiver commençait. Bientôt elle entendit le tic-tac prolongé des mitrailleuses. Et soudain un coup violent et sourd fit vibrer les fenêtres closes. Une lueur éclaira le ciel noir et lui fit voir, sur l'autre rive de la Neva, la forteresse Pierre -et-Paul, couchée au ras des eaux. « Le canon ! », dit-elle. Il lui parut qu'elle s'arrêtait de vivre. « Que peuvent-ils faire, les pauvres petits ? » pensa-t-elle.

La fusillade continuait ; parfois, elle entendait l'éclat plus violent des grenades à main et, de temps à autre, la détonation profonde du canon qui couvrait tout. Elle voyait le décor qu'elle avait eu sous les yeux dans l'aprèsmidi et les junkers cachés derrière les rangées de bûches. Elle ne pensait plus à rien. A de longs intervalles, tout s'arrêtait. Puis c'était de nouveau un coup de fusil, puis une pétarade désordonnée. Cela dura très longtemps. Elle avait perdu la conscience du temps. Epuisée, elle s'allongea sur son lit et se cacha la tête sous les oreillers pour ne plus entendre. Et, comme elle était couchée ainsi, la fatigue eut raison de ses nerfs et elle tomba dans un sommeil profond.

Lorsqu'elle se réveilla, on n'entendait plus rien. Elle regarda sa pendule. Il était trois heures du matin. Elle frissonna. « J'ai rêvé, se dit-elle. Quel affreux cauchemar 1 »

Elle eut encore la force d'éteindre la lumière électrique et se rendormit comme un enfant.

Au matin, Katia était près d'elle avec son déjeuner, ainsi qu'à l'ordinaire. Aussitôt, le souvenir de la nuit lui revint. Elle frissonna.

— Que s'est-il passé ? demanda-t-elle... Tu as entendu, cette nuit ?

La vieille bonne souriait.

— Il y a un message de ton cousin Paul, dit-elle. Il est en sûreté à son école.

Lydia retomba sur son oreiller.

— C'est un affreux cauchemar, murmura -t-elle, et deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.

Les trois jours qui suivirent la prise du pouvoir par les bolcheviques furent peut-être ceux qui mirent les nerfs des habitants de la capitale à la plus rude épreuve. Les nouvelles les plus contradictoires passaient de bouche en bouche et faisaient succéder aux espérances les plus vives le désespoir le plus profond. Puis une nouvelle saute de vent soufflait sur les espoirs éteints, les ranimait et, lorsqu'une petite flamme brillait, une averse soudaine l 'éteignait.

Les bolcheviques, réunis en séance solennelle à l'Institut Smolny le mercredi soir 7 novembre, avaient fait éclater la joie de leur triomphe. Jamais, depuis le premier jour de la révolution, on n'avait entendu des accents plus enivrés. Jusqu'alors les maîtres de l'heure avaient composé des chants désolés sur l'éternel thème de la ruine inéluctable de la Russie. Aujourd'hui, enfin, on voyait des hommes se féliciter de leur victoire et annoncer à grands cris une ère de bonheur universel. Ils ne doutaient pas d'eux-mêmes, et la première séance du second congrès panrusse des Soviets, présidée par Lénine lui-même,

frappa les esprits par la joie farouche et orgueilleuse qui l'emplissait, par la certitude qui animait les protagonistes du drame.

Mais il s'en fallait que la réalité répondît aux assurances des chefs du nouveau gouvernement. En fait, ils étaient seuls avec les quelques milliers de soldats, de marins et de gardes rouges qui les avaient portés au pouvoir. Toute la machine gouvernementale s'était arrêtée d'un seul coup. L'immense bureaucratie de la capitale s'était mise en grève. Pas un fonctionnaire, pas un employé de ministère n'acceptait de travailler pour les commissaires du peuple. Les bolcheviques s'étaient emparés du télégraphe central et envoyaient des messages dans toute la Russie, mais ils ne recevaient pas une réponse. La Russie refusait de causer avec eux et se renfermait dans un silence inquiétant. Les rares nouvelles que l'on avait de l'intérieur ne leur étaient pas favorables. Les voyageurs arrivés de Moscou déclaraient que la ville était à feu et à sang et que les junkers se battaient contre les troupes révolutionnaires. A Pétrograd même, les vainqueurs étaient pour l'instant si faibles et se sentaient si précaires qu'ils laissaient leurs adversaires, les social -révolutionnaires et les menchéviques, se réunir dans un palais de la Fontanka pour lutter ouvertement contre eux.

Ils n'osaient pas toucher non plus à la municipalité, qui était fort active à organiser la résistance au coup d'Etat. D'autre part, ils avaient des rapports inquiétants sur les cosaques de Krasnof, qui étaient avancés de Gatchina à Tsarskoié-Selo et presque jusqu'aux faubourgs de la ville. Et les habitants de Pétrograd voyaient, ancré

près du pont du Palais, le petit croiseur Aurora, dont l'artillerie avait contribué à la prise du Palais d'Hiver. Il était sous pression et chacun savait qu'il offrirait un asile aux chefs bolcheviques si la fortune changeante les obligeait à fuir Pétrograd dont ils venaient de s'emparer. Se réveillerait-on un matin pour apprendre que Lénine, Trotski et leurs suppôts cinglaient à toute vapeur vers une terre étrangère ? En somme, rien ne paraissait plus branlant que le pouvoir de ces hommes qui parlaient si haut.

Et, d'autre part, aucun acte de terreur, et même aucun désordre. La ville était plus calme qu'elle ne l'avait été depuis six mois. Partout des patrouilles, pas un coup de feu. On arrêtait les voleurs et les maraudeurs. Les magasins étaient ouverts. Dans chaque maison, des consignes sévères et rassurantes avaient été données. Chaque habitant de Pétrograd avait reçu, suivant son quartier, le numéro du téléphone qu'il devait appeler en cas de trouble, de vol ou de perquisition nocturne. On se sentait soudain protégé contre mille dangers réels. On respirait à l'aise... Mais tout aussitôt, lorsqu'on laissait la bride à son imagination et qu'on essayait de voir plus loin que les apparences, on était, à la lettre, paralysé par la peur à l'idée, trop certaine pour être mise en doute, que l'on appartenait dorénavant, corps et biens, à des hommes sans scrupules et sans faiblesse, dont l'évangile prêchait la guerre civile, le communisme et l'anéantissement par la violence des anciennes classes dirigeantes.

Il y avait là une contradiction si évidente, si palpable, si à la portée de tous les esprits, que l'on était comme

suffoqué. Ivan Choupof-Karamine disait en soupirant : « Rien n'est plus insupportable que l'incertitude. » Et, comme il aimait à boulonner, il ajoutait : « Seul le lièvre préfère attendre. »

Le salon de Nathalie était vide le soir, les gens ne se hasardant pas à sortir la nuit. Elle recevait maintenant à cinq heures et, par un curieux effet de la peur, elle avait plus de monde que jamais. Les gens ne pouvaient rester chez eux. Isolés, ils sentaient leur faiblesse." Ils couraient les uns chez les autres et, réunis, ils se faisaient illusion et croyaient être une force ; ils oubliaient leur solitude et cherchaient à s'étourdir dans d'interminables conversations. Ils en sortaient plus déprimés encore, car rien n'égalait dans ces premiers jours la tristesse des propos. Chacun rentrait chez soi vers huit heures, et Ivan Choupof voyait avec désespoir s'annoncer une soirée solitaire. Cet homme si bavard causait d'abondance avec tout le monde, sauf avec sa femme. Pendant ces trois jours, Nathalie avait essayé dix fois d'entrer en communication avec Séméonof. Mais, depuis le coup d'État, il avait quitté son domicile sans laisser d'adresse. Sans doute, il était à Smolny. Mais comment l'atteindre là-bas ? L'avenir ne se dessinait pas avec assez de clarté pour qu'on risquât de se montrer au quartier général des bolcheviques.

Lydia, à la suite de la nuit qu'elle avait passée, avait été un peu souffrante et obligée de garder le lit vingtquatre heures. Elle n'avait pas revu Paul, car les junkers étaient consignés dans leurs écoles et ne pouvaient, au risque de leur vie, sortir en uniforme dans la ville. Le samedi, elle apprît qu'on en avait tué deux dans la Goro-

khovaia, alors qu'ils patrouillaient la rue en automobile blindée. L'auto avait eu une panne et ses occupants avaient été massacrés sans qu'ils essayassent de se défendre. Le jour même, Katia quitta au crépuscule l'hôtel Volynski avec un gros paquet. Elle se rendit à l'ancien palais Michel, où Paul était caserne. Elle remit le paquet et une lettre au factionnaire à la porte, dont les grilles étaient fermées. Lydia essaya de téléphoner à son cousin. Le bureau central répondit qu'on ne donnait pas le numéro. Elle fit alors demander à Nicolas Savinski de venir la voir.

Il accourut aussitôt, laissant sans hésitation les affaires qui l'occupaient. Il trouva Lydia pâlie et changée. Elle avait dans le regard quelque chose de sérieux qu'il ne lui connaissait pas et parlait sur un ton où il ne retrouvait plus l'accent enfantin dont elle ne s'était jamais défait jusqu'alors. Elle le remercia d'être venu tout de suite auprès d'elle, lui dit qu'elle avait à causer avec lui et lui demanda :

— Je voudrais savoir ce que vous pensez de la situation.

Savinski regarda ce visage si jeune et déjà si douloureux. Il hésita un instant, puis haussa les épaules.

— Rien, en vérité, Lydia Serguêvna.

Et comme les yeux graves de la jeune fille continuaient à l'interroger, il poursuivit d'une voix sourde :

— Il faut attendre. On ne voit pas clair pour l'instant. Qui peut dire ce qui se passera demain ?...

Et il développa les thèmes qui agitaient la ville sur la précarité du pouvoir des bolcheviques et sur la possibi-

lité dune avance des cosaques commandés par Krasnof. Lydia l'arrêta et, posant sa main sur celle de Savinski, elle lui dit, tout en le fixant :

— Je sais tout cela, Nicolas Vladimirovitch, mais ce que je ne sais pas, c'est ce que vous pensez. Dites-lemoi, je vous prie. J'ai beaucoup réfléchi depuis trois jours ; il me semble que je ne suis plus la petite fille que vous connaissiez. Vous êtes mon ami, n'est-ce pas ? Parlez-moi franchement. Il n'y a que vous au monde avec qui je puisse causer*

Il y avait dans l'accent de Lydia quelque chose qui remua Savinski jusqu'au fond de lui-même. Il eut l'intuition qu'elle cherchait auprès de lui un réconfort à des angoisses dont la cause lui restait inconnue. Que lui dire dans l'incertitude où il était ? Il se résolut donc à lui exposer les choses telles qu'il les voyait, mais sur un ton qui enlevât à la conversation ce qu'elle avait de tendu et presque de tragique.

— Lydia Serguêvna, dit-il, je ne suis pas prophète. Si je me trompe, vous ne m'en voudrez pas. Je vous avoue que je n'ai aucune confiance dans les cosaques de Krasnof. S'ils avaient voulu prendre la ville, ils l'auraient prise hier. Nous ne savons pas leur état d'esprit, mais je parie qu'ils sont indécis, divisés, qu'on discute chez eux au lieu d'agir, et qu'on se livre à des marchandages sans fin. C'est la maladie russe. Seuls les bolcheviques paraissent en être exempts. La façon dont ils ont fait leur coup mercredi est vraiment remarquable. Quel progrès sur les journées de juillet ! Ils sont capables d'apprendre. Nous n'avons pas encore vu au cours de la révolution

des hommes qui profitent de l'expérience acquise. Et si vous voulez une conclusion...

Il s'arrêta un instant, prit les mains de la jeune fille dans les siennes et, avec un sourire :

— Voulez-vous vraiment une conclusion, Lydia Serguêvna ? Vous savez qu'il n'y a rien qui soit plus difficile pour un Russe que de conclure. Nos compatriotes aiment à accumuler mille arguments ingénieux en faveur de la thèse et de l'antithèse. Puis, quand ils vous ont ébloui par la fertilité de leur esprit et les ressources inépuisables de leur dialectique, ils vous tirent leur révérence.

La jeune fille resta sérieuse et dit simplement :

— Eh bien ?

— Eh bien, reprit Nicolas Savinski, je crois au succès de Lénine. Mais si vous me demandez ce qu'il fera de sa victoire, je vous dirai que je n'en sais rien et probablement, à l'heure actuelle, n'en sait-il pas plus que nous... J'imagine que c'est un homme politique tout autant qu'un fanatique. La politique est faite de ruse, d'ingéniosité, de concessions aux événements. On ne crée pas un régime social tout nouveau en un jour. Il sera amené à manœuvrer, à biaiser... Mais, chère petite amie, conclutil, voilà une conversation bien sérieuse et assez vaine. Avant que le communisme règne en Russie, Lénine peut être renversé, nous pouvons être, vous et moi, en Angleterre, les Allemands peuvent avoir pris Pétrograd et remis un beau tsar tout neuf sur le trône.

Lydia se leva et se mit à marcher de long en large dans la chambre, les mains croisées derrière le dos. Elle allait d'un pas lent et décidé, son visage restait se-

et fc

Soudi

;lle vint à Savinski et lui dit

neux et terme, ooudam, elle vint a oavmski et lui

— Ce n'est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Cela, je l'ai compris. Je pense que tout va s'écrouler ; je pense qu'il y aura beaucoup de sang.

Elle s'arrêta, tant elle était émue, et à très basse voix, tout près de Savinski, elle murmura :

— C'est une horreur !

Il y avait dans l'accent de Lydia quelque chose qui fit tressaillir Savinski. Il voulut parler, il ne trouvait pas les mots qu'il fallait.

Il y eut un long silence. Lydia se domina la première. Elle fit encore quelques pas dans la chambre, puis, d'une voix posée, elle dit :

— Je voulais vous demander, Nicolas Vladimirovitch, si vous pourriez me procurer un passeport pour un jeune homme.

Au changement de ton, Savinski se sentit soulagé de l'oppression inexplicable qui l'accablait.

— Un passeport, fit-il, pour un jeune homme ?... Ce n'est pas très facile, mais, tout de même, Lydia Serguêvna, je crois qu'en quelques jours je pourrai vous arranger cela... J'ai des relations, heureusement.

La figure de la jeune fille pour la première fois se détendit.

— Je vous dirai tout. C'est pour mon cousin Paul. Je l'aime comme un frère. C'est un enfant, vous comprenez, un véritable enfant. Il était l'autre nuit au Palais d'Hiver. Je vous demande un peu, Paul, ce petit, risquer de se faire tuer par des Russes 1 Pour qui ? Cela n'a pas de sens... Il est enfermé dans son école. Là aussi, on le

tuera, c'est certain... Ce n'est pas une parade de cirque, Nicolas Vladimirovitch. Je suis heureuse de voir que vous sentez sur ce point comme moi... Alors, j'ai combiné tout un plan pour qu'il puisse s'échapper, je crois qu'on appelle cela déserter, ça m'est bien égal. Si ce sont les bolcheviques qui sont les maîtres, Paul a le droit de déserter. Je lui ai envoyé par Katia des vêtements civils. Il saura trouver le moyen d'aller chez mon amie Hélène Ivanovna, vous la connaissez, elle habite à Mokhovaia, 27. Elle est très sûre, elle le cachera quelques jours. Personne n'ira le chercher là... Mais il faut que vous ayez un passeport. Je ne serai tranquille que lorsqu'il sera en Finlande.

— Mais voudra-t-il partir ? demanda Savinski.

— Il n'osera pas me désobéir, dit Lydia avec assurance.

— Eh bien, j'aurai un passeport, mardi ou mercredi, continua Savinski. Et puis, ajouta-t-il en souriant, je pense qu'il faudra bientôt m'occuper d'en avoir un pour vous...

— Oh ! pour moi, n'y pensez pas, Nicolas Vladimirovitch. Qu'est-ce que je risque ? jeta la jeune fille d'une voix qui, cette fois-ci, était joyeuse. Une fois Paul en sûreté, je serai tranquille... Je resterai encore un peu ici, car je suis curieuse, vous savez...

Nicolas Savinski retrouvait enfin la Lydia enfantine et joyeuse qu'il aimait. Maintenant, elle parlait sans contrainte et sa bouche était à chaque instant sur le bord d'un sourire.

— Je ne sais ce qui s'est passé en moi l'autre jour,

les

continua-t-elle, quand j ai su que Paul était avec junkers au Palais d'Hiver. Paul a été à la guerre. Cela me paraissait tout naturel. Peut-être cela ne représentaitil rien à mes yeux. C'était trop loin... C'est absurde, sans doute, ce que je dis, mais je crois que vous me comprenez... Depuis la révolution, je sais bien qu'on a tué des gens dans la ville même. Je ne les connaissais pas ; cela m'était indifférent. Je disais comme les autres ces phrases que tout le monde répète sans y attacher d'importance : « Les révolutions ne se font pas sans victimes. » Ou bien on parle « du sang répandu pour une grande cause ». Qu'était pour moi « du sang répandu » ? Des mots, et rien de plus. J'ai passé cent fois sur le Champde-Mars près des tombes des « victimes de la révolution ». Je n'en ai jamais été émue, — pas plus que vous n'êtes ému lorsque vous entrez dans un cimetière. Et voilà qu'il y a trois jours, j'ai compris tout à coup ce qu'était « du sang répandu ». Est-ce parce que j'avais vu de mes yeux cette barricade que les junkers préparaient ? Estce parce que Paul était tout près de moi ? Est-ce parce qu'il allait se battre avec ces soldats à qui j'ai si souvent parlé et qui, eux aussi, m'ont toujours semblé près de moi ? Est-ce parce que cela se passait à deux pas d'ici, et que j'entendais la fusillade, et que je voyais le ciel sombre s'éclairer à chaque coup de canon ?... Je ne sais pas, Nicolas Vladimirovitch, mais je n'ai pu le supporter... Sans doute, vous me trouvez ridicule de me laisser aller ainsi à mes impressions... Enfin, voilà, il faut que Paul s'en aille, tout simplement, et alors vous verrez que je deviendrai une grande personne tout à fait raisonnable,

que je parlerai comme les autres et que je dirai d'une voix très posée : « les victimes de la révolution » et « le sang répandu ».

Savinski resta longtemps auprès de la jeune fille. Comme il regagnait à pied son logis, un vers de Pouchkine chanta dans sa tête :

Quand elle parle, on dirait un ruisseau qui murmure.

Le lendemain, dimanche, Savinski fut obligé de partir pour la Finlande, Il prit le train. Il n'avait pas de visa sur son laissez-passer ancien. Mais on ne le lui réclama pas et il put franchir la frontière. Il trouva sa femme fort inquiète. Ensemble, ils décidèrent de l'avenir prochain. Il n'était pas question pour Sonia et les enfants de revenir à Pétrograd. Nicolas expliqua à sa femme qu'il lui fallait environ un mois pour régler ses affaires et passer ses pouvoirs à son remplaçant ; que, d'ici là, il ne courait aucun danger, car il fallait que les bolcheviques fussent assurés de leur puissance avant de mettre à exécution leur programme, qu'il avait du reste des relations dans la place et qu'enfin jamais Pétrograd n'avait été aussi calme que ces jours derniers. Il reviendrait donc définitivement vers la fin de l'année et ils partiraient pour l'Angleterre. En attendant, il ne doutait pas d'obtenir un visa pour aller et venir de Pétrograd en Finlande.

Pendant qu'il faisait tous ces arrangements très raisonnables, Savinski avait l'impression curieuse qu'il était hors de la réalité, qu'il prononçait les paroles qu'il devait prononcer, étant donné les circonstances, mais que la

vie, comme il se le disait à ce moment même, « était sur un autre plan ».

Il cacha ses pensées à sa femme.

Le mardi matin, comme il rentrait à Pétrograd, son domestique lui dit qu'il était prié d assister à la messe funèbre qui serait dite ce jour-là en l'honneur de l'enseigne Paul Volynski, tué le dimanche 1 1 novembre, à l'âge de vingt et un ans.

Savinski n'eut que le temps de courir à l'église. Il y apprit les détails affreux de la mort du jeune homme. Le dimanche, pendant qu'il était en Finlande, les bolcheviques avaient décidé d'en finir avec les junkers et avaient envoyé des troupes et de l'artillerie contre leurs casernes. On ne savait pas exactement ce qui s'était passé à l'ancien palais Michel, où Paul était enfermé. Le fait est que, le lundi matin de bonne heure, on avait retiré de la Moïka deux ou trois cadavres d'enseignes qui y avaient été précipités. Le hasard voulut qu'un domestique du prince Volynski, passant là et attiré par la foule qui s'était rassemblée, s'arrêtât et reconnût dans un des cadavres le jeune prince Paul. Il avait reçu une balle dans la tête et une autre dans la poitrine. La balle dans la tête ayant été tirée à bout portant, il était horriblement défiguré.

Les jours passèrent.

Lydia s'était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski n'arrivait pas à la voir. Il lui avait téléphoné pour s'informer de sa santé. Elle lui avait répondu une fois ellemême. Elle était très bien, mais fatiguée et, pour l'instant, avait besoin de solitude. Lorsqu'elle serait rétablie, elle l'en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu différent.

— Ne m'en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai bientôt. En attendant, pour l'amour de moi, soyez prudent. Que Dieu soit avec vous !

Savinski, tout préoccupé qu'il était du sort malheureux de sa petite amie, avait renoué des relations avec le prince Serge Volynski. Maintenant, il était souvent à l'hôtel du quai du Palais et s'était lié d'amitié avec le pathétique vieillard. Mais jamais il ne rencontra Lydia, ni chez son père, ni dans l'escalier, ni dans le vestibule. Le prince Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa chambre que pour les repas. Deux domestiques le portaient alors jusqu'à la salle à manger et, pendant le trajet,

leur maître les accablait de recommandations et d'injures, car le moindre mouvement réveillait les douleurs de son fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un masseur s'efforçait, la matinée durant, d'entretenir la vie dans ses jambes qui s'engourdissaient. Il avait maigri encore et ses yeux, plus profondément enfoncés, brillaient toujours d'un feu vif au fond des arcades sourcilières. Il passait par des alternatives de confiance extrême et de découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l'Europe ; il passerait l'hiver en Egypte.

— Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil, mon cher, du soleil tout simplement, le soleil d'Assouan, et le sable chaud du désert, vous savez, ce sable dont on sent qu'il est tiède jusqu'à trois pieds de profondeur. Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville sombre ?

Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui flottaient sur les eaux grises de la Neva, le ciel triste de novembre, les gouttelettes accrochées aux fenêtres, les parapets et les pavés luisants, l'humidité visible de l'atmosphère.

— Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n'ai aucune fracture du fémur, — à peine quelques tendons froissés. La vérité est que je suis perclus de douleurs parce que j'ai fait la folie d'habiter cette ville fantastique créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez des conseils au sujet d'argent à faire passer à l'étranger.

Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements

financiers de son voyage. Savinski l 'écoutait avec patience. Il put s'arranger pour lui sortir de la banque, avec mille difficultés, une somme assez considérable et pour envoyer en Suède, par une valise diplomatique, une partie des bijoux de la princesse Hélène.

A d'autres fois, il trouvait le prince dans un comble de misère. Comme il essayait un jour de le réconforter, le prince lui dit, en se soulevant dans son fauteuil :

— Mon cher, je suis fini, je ne sortirai plus d'ici vivant. Mon seul regret est de n'être pas mort, il y a six mois, sous l'empereur. La vue des horreurs de la révolution m'aurait été épargnée... Est-ce une vie que d'assister à la ruine de la Russie ? Il y a des ruines grandioses devant lesquelles on se signe. Mais nous finissons dans la pourriture, mon cher. Elle s'étale à plein. Cela pue... Nous étions pourris depuis longtemps ; cela ne se voyait pas, car la surface était brillante et cachait les plaies profondes. Savez-vous ce qu'était la Russie sur laquelle nos grands hommes ont dit tant de bêtises sonores ? Un pot rempli de m... La révolution a brisé le pot.

Il brandissait le long tisonnier en l'air, puis sa main débile le laissa retomber.

— Ne croyez pas que j'aie peur pour ma carcasse. Qu'est-ce que les bolcheviques peuvent me faire ? Je suis à moitié mort. Ils ne m'obligeront pas à balayer la neige dans les rues. Us me laisseront crever dans mon coin, comme un chien... Je suis le seul homme de Pétrograd qui leur échappe... Vous, qui êtes jeune et solide, prenez garde à vous. Filez. Vous avez quelque chose à défendre. Quant à moi, je suis résolu à ne pas bouger.

Mais, quelques jours plus tard, Savinski revoyait prince penché sur des cartes ou feuilletant des livres de voyage. Il essayait de faire dévier la conversation sur Lydia Serguêvna et demandait de ses nouvelles. C'était un sujet qui paraissait ne pas plaire au prince. Il répondait brièvement :

— Ma fille va bien, elle va très bien.

Puis il s'empressait de passer à autre chose. Savinski, qui, au fond de lui-même, se rongeait d'inquiétude, y revenait par des détours. Une fois, enfin, le prince se décida à parler. Il était dans une crise d'humeur noire.

— Lydia, dit-il, hum !... C'est mon seul souci, Nicolas Vladimirovitch. Qu'est-ce qu'elle va devenir ici, cette enfant ?... J'y pense constamment. Cela m'agite. Il faudrait qu'elle s'en allât. J'avais arrangé son départ avec les Saltykof, la semaine dernière. (Savinski ne put retenir un mouvement en apprenant cette nouvelle.) Tout était prêt ; elle était sur le passeport de Mme Saltykof... Mais, au dernier moment, elle a refusé de partir. Elle prétend qu'elle ne quittera la ville qu'avec moi. C'est une folie... Je me suis fâché ; nous nous sommes disputés très âprement ; j'étais en colère, elle aussi, puis tout à coup j'ai pleuré de joie en la prenant dans mes bras. Elle a un cœur grand et pur, ma fille...

Des larmes emplissaient les yeux du vieillard.

— Je vous dirai une chose, Nicolas Vladimirovitch. Ne croyez pas que ce soit par pitié que Lydia reste avec moi, parce que je suis malade et près de ma fin... C'est quelque chose de bien plus profond que cela. C'est parce qu'elle m'aime, tout simplement. Je serais valide comme

vous, elle ne me quitterait pas davantage... Elle paraît à tous une enfant rieuse et légère. Oui, c'est une enfant rieuse et légère, mais ce n'est qu'une partie d'elle, celle que chacun voit. Moi seul, je sais combien elle peut aimer. Vous comprenez, ce n'est pas dans des mots que cela se dit... Ce sont des choses que l'on sent tout à coup au fond de soi, à propos de rien, d'un regard qui vous pénètre, d'un geste presque insignifiant. Et cela vous remplit l'âme d'une lumière magnifique... Pour le moment, nous ne nous parlons presque pas. Depuis la mort de son cousin, elle traverse une crise, la pauvre petite. Elle vient deux ou trois fois par jour chez moi. Jamais nous n'avons dit un mot de Paul. Elle est très fière ; elle ne veut pas qu'on la plaigne. Et puis, je ne sais pas ce qu'il y avait entre elle et son cousin au moment où il a été tué... Les cœurs de femmes nous sont impénétrables, et Lydia est une femme déjà... Elle n'est pas sortie ; elle n'a vu personne. Il y a là un mystère, mon ami... Je ne sais pas...

Il s'arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski : — Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch. Peut-être vous en dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous dira-t-elle rien du tout... Elle me fait l'effet de quelqu'un qui lutte avec soi-même. Le jour viendra où la bataille sera terminée. Alors, nous verrons plus clair... Mais comment vivra-t-elle dans cette ville maudite ? Si je ne suis plus là, je vous demande de veiller sur elle. Ma femme, qui est excellente, n'a pas deux idées claires dans la tête. Elle ne saura que décider, hésitera entre mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes ici

encore, je vous la confie. Vous t'emmènerez avec votre femme et vos enfants à l'étranger.

Il commençait à s'émouvoir et sa voix tremblait. Il fit un effort pour se reprendre.

— Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons... Voulez-vous être assez bon pour jeter une bûche dans le feu ? Je crève de froid.

Un quart d'heure plus tard, son humeur avait changé. Il avait bu un petit verre d'une bouteille de cognac qu'il avait fait apporter pour Savinski. Les bûches, rudement tisonnées, éclairaient la pièce de leurs flammes vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui dit:

— Vous connaissez, je crois, le chargé d'affaires d'Espagne. Il faudra me l'amener un jour... Oui, j'aurai à causer avec lui de certains plans que je forme... J'ai voyagé en Espagne autrefois, avant mon mariage. Il y a en Andalousie des femmes admirables... Ah ! ma jeunesse, et les rues étroites de Séville, et l'odeur qui monte du pavé brûlant quand on l'arrose !... Vous ne savez pas combien souvent j'y pense... Amenez-moi l'Espagnol, n'est-ce pas ?

Les quelques mots du prince avaient excité la curiosité passionnée de Savinski. Quel drame intérieur y avait-il eu entre ces deux êtres charmants avant la fin tragique du jeune homme ? Dans l'obscurité où il était, il se déclarait incapable de résoudre cette énigme. Et pourtant il essaya d'en percer les ténèbres. Le seul résultat fut que l'image de Lydia, à ce moment où il ne la voyait pas,

remplissait de plus en plus ses pensées. A un moment de retour sur lui-même, il s'en étonna :

« Quoi ! se dit-il, je suis là au milieu du chaos le plus extraordinaire, dans le bouillonnement d une révolution qui veut faire table rase du monde ancien. Je cours des risques quotidiens ; je puis être emprisonné comme tant d autres ou recevoir une balle au coin dune rue. Les banques vont être saisies par le gouvernement soviétique un beau matin. Je suis séparé de ma femme et de mes enfants ; nous sommes environnés de dangers visibles ; chaque jour, un des nôtres est arrêté ; j'ai mille soucis d affaires et mille préoccupations personnelles. Il semblerait que je dusse être tout entier absorbé dans des pensées sombres et utilitaires. Et voilà que je perds plus de la moitié de mon temps à m occuper d une jeune fille qui pourrait être ma fille et à chercher à comprendre l'état de son cœur... Je perds mon temps ?... Quelle erreur ! Je gagne du temps. C'est un sort providentiel qui a mis Lydia Serguêvna devant moi à ce moment terrible. Je pense à elle, je vois son frais visage devant moi, ses beaux cheveux blonds qui ondulent comme des vagues, ses yeux purs, sa bouche enfantine... Délicieuses images qui me reposent, m'entraînent dans un monde idéal loin des horreurs présentes... Sans elle, je ne serais occupé qu'à peser les conjectures de l'heure politique ; je m'alarmerais comme mes amis du club ; je nourrirais de noires humeurs ; mes nerfs ne résisteraient pas à la tension et, comme les autres, je deviendrais neurasthénique. Lydia, même absente, me sauve. »

Aussi Savinski, bien loin de chasser de son esprit le sou-

venir de la jeune fille, lui faisait-il une place toujours plus grande. C'était un homme d'action ; mais c'était aussi un rêveur. Et peut-être est-ce toujours le poète qui anime l'homme d'action. C'était, du reste, une des théories de Savinski, et il disait volontiers : « Un grand homme d'affaires est toujours un poète. Sans imagination à large envergure, vous restez collé au sol. On ne s'envole que sur des ailes. Napoléon, le plus grand génie pratique de son temps, en était le plus grand rêveur. Et qui sait s'il ne doit pas sa prodigieuse fortune à ce qu'il y avait de chimérique en lui ? Aujourd'hui même, ne voyonsnous pas le parti des chimères l'emporter ? Pour un Séméonof, qui n'a que l'esprit politique, il y a cent songecreux qui vivent d'éblouissantes visions dans les nuées. » Revenant à Lydia, il se demandait sans cesse si elle avait aimé son cousin. Il ne le croyait pas. Mais alors, pourquoi cette longue retraite ? Il y avait quelque chose d'obscur dans cette tragique histoire. Le temps, sans doute, le lui éclercirait. Mais il lui tardait de revoir sa petite amie et de tâcher de lire au fond de ses yeux le secret que le prince son père y avait entrevu sans pouvoir le deviner.

Il passa un jour de fin novembre chez Nathalie Choupof- Karamine. Le désordre s'était soudainement développé dans la ville et, au sentiment de sécurité extérieure que l'on avait eu au début du règne des bolcheviques, avait succédé la panique. Un arrêté du commandant militaire de la ville enjoignait aux habitants de fermer les portes

principales des maisons dès six heures du soir. A la porte cochère, dont le portillon seul restait ouvert, les locataires et les portiers devaient monter la garde à deux jusqu'au matin. Un gong, placé dans la cour, avertissait les habitants en cas de danger. La consigne était de descendre armé pour repousser l'agresseur. Ainsi, chaque maison paisible de Pétrograd était transformée, la nuit venue, en un château fort prêt à subir un assaut. La publication de cet édit répandit la terreur, car elle prouvait que les bolcheviques se sentaient incapables d'assurer l'ordre public et qu'une fois le soleil caché, la ville appartenait aux soldats en maraude, aux redoutables marins de Cronstadt et aux bandits sans uniforme. Et, en effet, les agressions nocturnes se multipliaient. Les gens audacieux ou insouciants qui se risquaient hors de chez eux après le dîner entendaient des coups de fusil, éloignés ou voisins, qui éclataient dans le silence. Ou bien c'étaient les cris affreux d'un passant attaqué. On s'attendait au coin des grandes places désertes pour les traverser à cinq ou six. Faire un long trajet à pied le soir dans les sombres rues de Pétrograd était fort hasardeux.

C'est à ce moment-là que Savinski sentit l'inconvénient d'habiter de l'autre côté de l'eau et d'avoir à traverser l'immense pont Troïtski à pied ou en traîneau pour regagner son logis. Son automobile lui avait été prise ; il faisait faire des démarches à Smolny pour la ravoir, mais jusqu'à présent sans succès. Son appartement de Kamenno Ostrovski Prospect était à une demi-heure du centre de la ville, et il ne se résignait pas à passer chez lui des soirées solitaires. Aussi se résolut-il à le quitter et à prendre un

logement meublé laissé vacant par le départ subit d'un ami qui avait réussi à fuir à l'étranger. Ce nouvel appartement, plus petit, était amplement suffisant pour lui. Il était situé à deux pas des Choupof-Karamine et des Volynski, au numéro 4 de l'Aptiékarski Péréoulok, qui relie la Millionnaia à la Moïka. C'était un rez-de-chaussée, assez élégamment meublé, dans lequel on entrait directement du passage qui menait à la cour. Savinski n'en occupa que deux pièces qui donnaient sur le Péréoulok et la salle à manger qui avait vue sur la grande cour commune à la maison de la rue et à un vaste immeuble en façade sur le Champ-de-Mars. Cette double entrée parut à Savinski avoir son utilité dans les temps troublés où l'on vivait.

Il annonça à Nathalie Choupof-Karamine qu'il devenait son voisin. Elle s'en félicita. On ne voyait plus que les gens qui habitaient à cinq cents pas de chez soi. Il fallait se grouper, former une petite société très unie pour les jours dangereux que l'on traversait. Peut-être ainsi pourrait-on se réunir pour passer la soirée ensemble. Rester isolé paraissait à Nathalie la plus terrible des calamités déchaînées par la révolution bolchevique.

— Vous avez raison, répondit Savinski, comme nos jours en Russie sont comptés, il s'agit de les vivre bien. J'ai ouvert un crédit illimité à mon cuisinier. J'ai du bois pour me chauffer et j'en achète encore pour plusieurs milliers de roubles. Enfin, je vais faire déménager petit à petit quelques paniers de champagne qui me restent, des vins du Rhin que je gardais pour le mariage de ma fille et du Château-Latour comme il n'y en a plus à Pétro-

grad. Je donnerai des dîners à six heures du soir et vous n'aurez qu'un bond à faire pour rentrer chez vous. Au besoin, nous soudoierons quelques soldats du Préobrajenski pour nous garder. Car vous savez, ajouta-t-il, à moitié sérieusement et avec un air mystérieux, le Préobrajenski qui est là, à deux pas de vous dans la rue, est l'espoir de la contre -révolution. Ces gaillards ont refusé de prendre part au coup d'Etat du 7 novembre. Ils empêchent Smolny de dormir. Ils restent chez eux dignement et regardent avec mépris leurs voisins les soldats du régiment Paul qui, eux, sont les suppôts des bolcheviques... Heureusement pour moi, le nombre des Pavlovtzi diminue chaque jour. Il n'y a déjà plus personne dans la petite caserne de la place des Écuries. J'en vois chaque jour qui filent pour la gare, plies sous le poids des objets qui gonflent leur sac. Ils ont de l'argent, car souvent ils frètent un izvostchik. Pour peu que cela continue, il n'en restera plus. Bon débarras !

Une longue conversation s'engagea sur la situation. Nathalie était optimiste. Les bolcheviques s'useraient vite. Ils étaient trop faibles pour appliquer leur programme. Les ambassades avec lesquelles elle restait en contact étroit étaient pleines de confiance. En fait, il n'y avait pas de terreur, et seuls quelques douzaines d anciens hauts fonctionnaires tenaient compagnie dans leur prison aux ministres cadets du gouvernement provisoire. On pouvait donc s'arranger pour vivre les quelques semaines du règne de Lénine et de Trotski. Du reste, les Allemands ne laisseraient pas les bolcheviques se fortifier au pouvoir. Dans l'état de déliquescence où étaient tombés et l'armée

et le gouvernement, ils arriveraient à Pétrograd et à Moscou sans tirer un coup de feu. En attendant, jouant sur les deux tableaux, elle avait offert l'hospitalité à un attaché libre à l'ambassade anglaise, lord Douglas, dont la présence dans leur appartement était une garantie contre les perquisitions nocturnes et les vexations diurnes des tyrans maximalistes.

Savinski retint un sourire. Lord Douglas était un jeune homme d'une extrême et classique beauté qui avait eu un succès prodigieux à Pétrograd depuis un an qu'il y était arrivé et qui passait pour être l'amant de la séduisante Nathalie. « Voilà un coup de partie heureusement joué, pensa-t-il. Si celle-là ne se tire pas toujours d'affaire... »

Il avait plus d'une raison de penser ainsi, car il avait appris de source sûre que Nathalie Choupof-Karamine avait repris contact avec Séméonof. Elle le voyait secrètement, Séméonof ne jugeant pas politique de se montrer dans le salon Choupof. Que tramait-elle avec l'ancien officier de la Garde qui était maintenant attaché à Trotski lui-même aux Affaires étrangères ? Le fait est qu'Ivan Choupof-Karamine, pourtant si compromis par sa collaboration avec Protopopof , ne manifestait aucune inquiétude et se montrait même d'humeur fort joyeuse.

Comme Savinski prenait congé de la maîtresse de la maison, elle l'invita à dîner pour le surlendemain.

— J'aurai quelques personnes le soir, dit-elle, de proches voisins. Ma petite amie Lydia m'a promis de venir. L'avez-vous revue ? C'est sa première sortie depuis la mort de son cousin.

Au jour fixé, il se rendit chez Nathalie Choupof-

Karamine avec un plaisir qu'il n avait jamais éprouvé à l'idée de dîner dans cette maison. Le repas était à sept heures, de façon à permettre aux invités de rentrer tôt chez eux. Il y avait une douzaine de personnes, toutes, du reste, habitant le voisinage immédiat. Lydia était là lorsqu'il arriva. Il la regarda avec anxiété et fut surpris de la trouver gaie, éclatante de beauté et de jeunesse. Il crut voir dans ses yeux le reflet des jours cruels qu'elle avait vécu ; leur azur lui parut plus profond. « Mais peut-être, se dit-il, est-ce moi qui lui prête des émotions qu'elle n'a pas ressenties ? » Elle portait pour la première fois un rang de perles et une robe noire assez largement décolletée. Elle était assise dans le cercle et il ne put causer seul avec elle. A table, elle se trouva à côté de l'admirable lord Douglas, qui avait la droite de la maîtresse de la maison, tandis que lui, Savinski, était à gauche de Nathalie. Il remarqua que lord Douglas prêtait beaucoup plus d'attention à sa jeune voisine qu'à Mme Choupof-Karamine. Lydia acceptait avec plaisir les compliments de l'Antinous britannique. Après le dîner, Ivan Choupof rejoignit les deux jeunes gens. Vers les dix heures seulement, alors qu'on se retirait, Lydia quitta brusquement ses interlocuteurs et vint à Savinski.

— Etes-vous très occupé ces jours-ci, Nicolas Vladimirovitch ? demanda -t-elle. Vous ne savez pas combien j'ai envie de vous voir.

Nicolas la regarda avec un demi-sourire. Il hésita un instant avant de répondre, puis gaiement il dit :

— Je fais, comme tout le monde, mille choses pressantes et inutiles. Mais je vous les sacrifierais volontiers.

Il y a longtemps que j'ai été privé de ma petite amie.

— Peut-être voudriez-vous sortir avec moi demain après-midi ? fit-elle. J'ai envie de marcher un peu. Si cela ne vous dérange pas, vous me prendrez après déjeuner et je vous rendrai votre liberté vers quatre heures.

Savinski pensa à l'instant même qu'il avait un rendezvous important avec un directeur de banque à deux heures. C'était un vieux monsieur fort ennuyeux et disert. En un clin d'oeil, il renonça à cet entretien et accepta l'offre de Lydia Serguêvna. Elle le quitta aussitôt pour rentrer chez elle par la cour qui était commune à l'hôtel Volynski et à la maison des Choupof-Karamine. Toujours empressé, lord Douglas accompagna la jeune fille à travers la vaste cour où quelques dvorniks montaient la garde dans la nuit froide de novembre.

Comme Savinski regagnait son logis, distant à -peine de deux cents pas, et qu'il entrait dans la rue déserte et sombre où il habitait, un coup de feu grêle déchira le silence de la nuit ; une balle siffla dans l'air non loin de lui et alla s'écraser avec un bruit étouffé sur un mur distant. Il eut un sursaut. Puis il haussa les épaules.

« Il faut s'habituer à cela aussi », pensa-t-il.

Chez lui, il resta à fumer quelques cigarettes dans son cabinet de travail où la température était douce. Maintenant, on n'entendait plus un bruit. Il semblait qu'il habitat, seul vivant, une ville morte. Sur la table, le portrait de sa femme et de ses enfants le regardait. Ils étaient dans la paix de leur villa finlandaise toute voisine. « J'irai les voir la semaine prochaine, pensa-t-il. Et il

faudra s'occuper d'avoir des visas pour l'Angleterre. Quelle chance que Sonia ait ce petit bébé près d'elle ! Voilà qui l'empêche de s'énerver en pensant à moi. » Vers minuit, comme il se décidait à se coucher, la sonnerie du téléphone retentit. Il prit le récepteur et fut surpris d'entendre une voix sèche et martelée qui disait à l'autre bout du fil :

« Ici, Séméonof, de l'Institut Smolny. C'est vous, Nicolas Vladimirovitch ? »

Une longue conversation s'engagea. Séméonof parlait sur le ton qui lui était naturel, comme s'il avait vu son interlocuteur la veille, comme si rien n'était survenu depuis qu'ils s'étaient quittés. De politique, pas un mot. Un courant d'ironie sous-jacent était sensible dans les phrases banales qu'il prononçait. Il finit par dire à Savinski qu'il avait à causer avec lui, qu'une entrevue leur serait utile à tous deux et que peut-être Savinski voudrait bien lui réserver un peu de son temps, vers sept heures, le lendemain. Il lui ferait porter un billet dans la journée, fixant l'endroit du rendez-vous. Malgré l'air détaché avec lequel cette invitation était faite, elle avait quelque chose d'assez pressant. Savinski, qui avait eu le temps de réfléchir pendant que la conversation se déroulait, l'accepta comme la chose la plus naturelle du monde.

« Que peut-il avoir à me proposer ? se dit-il. Me voilà en coquetterie avec le gouvernement bolchevique comme un vulgaire Choupof. Mais, au fond, qu'est-ce que je risque ? Je prends une contre-assurance, et voilà tout. »

Et il pensa que Sonia serait enchantée de savoir que, pendant les jours qu'il lui restait à vivre à Pétrograd,

il était couvert par la protection occulte des Soviets. Et, derrière cette pensée, il y avait aussi l'idée qu'il pourrait prolonger un peu, sans trop de danger, son séjour dans cette ville fantastique. Cela, il ne savait exactement pour quelle raison, lui souriait.

Ils remontaient tous deux les quais de la Neva. Devant le Jardin d'Eté, un cheval mort était étendu sur la neige, les jambes raidies par le gel. Il y avait plusieurs jours qu'il était là, sans que personne s'occupât de l'enlever. Savinski remarqua que la partie supérieure de la croupe manquait. Sans doute des gens mourant de faim avaient découpé dans ce cadavre un peu de viande pour en faire un médiocre pot-au-feu. Ils traversèrent le beau jardin, dont les allées droites entre les arbres aux branches noires étaient désertes. La neige gelée crissait sous leurs pas. Puis ils descendirent la rive gauche de la Fontanka sur laquelle brillait un pâle soleil de décembre. Malgré l'hiver, il faisait doux ici et ils marchaient avec lenteur le long du canal où de grandes barges chargées de bois, étaient emprisonnées jusqu'au printemps par les glaces. Ils causaient peu. Mais aux rares paroles qu'ils avaient échangées — des nouvelles demandées et reçues du prince Serge — Savinski avait senti qu'entre Lydia et lui l'intimité était plus grande qu'au jour déjà éloigné où il l'avait accompagnée de la banque jusque chez elle. La jeune fille lui par-

lait sur un ton qui donnait un prix nouveau aux phrases banales qu'elle prononçait. Sans doute, dans la longue réclusion qui avait suivi la mort tragique de son cousin, les sentiments d'amitié et de confiance qu'elle avait pour lui, Savinski, s'étaient développés et avaient atteint une couche plus profonde de son être. A la seule façon qu'elle avait de le regarder, Savinski savait qu'ils étaient parvenus tous deux dans une région plus pure et plus haute où rien ne subsistait de la convention des relations mondaines. Il la taquina sur les attentions que lui prodiguait le beau lord Douglas.

— Il est charmant, dit-elle. Mais, Nicolas Vladimirovitch, comme je le sens loin de nous... Etes -vous bien sûr que l'Angleterre soit partie du monde que nous habitons, nous les Russes ? La vie est si simple pour eux, si unie, si en surface ! Comme tout semble réglé là-bas ! Il y a des réponses prêtes à chaque question. On n'est jamais obligé de les chercher, de se creuser pour trouver une solution. Elle est là, déjà écrite, dans le dictionnaire des convenances... Ici, on ne comprend rien à rien. Chez eux, on sait à l'avance tout sur tout... C'est reposant, mais comme cela me paraît vide !... Je pense que je mourrais d'ennui si je devais habiter l'Angleterre.

— Ne dites pas cela, interrompit Savinski. Qui sait s'il n'est pas dans votre destinée et dans la mienne de vivre d'ici peu de mois dans les brouillards de la Tamise ?

La jeune fille devint sérieuse.

— Je ne sortirai pas de Russie, et vous non plus, ditelle, sans regarder son interlocuteur et comme si elle se parlait à elle-même.

— Où vous serez, je serai, jeta Savinski. Vous comprenez bien que quand on a une fois la chance d'avoir une amie comme vous, on ne la quitte pas. Alors, vous ne voulez pas vous en aller ?

Lydia hocha la tête.

— Je ne sais comment vous expliquer ce que je sens... Je déteste les gens affreux qui sont au pouvoir ; nous vivons une époque horrible. Et pourtant je veux rester ici... La Russie souffre mille morts. Est-ce le temps de la laisser ? Il me semble que je l'aime davantage chaque jour. L'idée de vivre sans souci à l'étranger m'est odieuse. Je ne me savais pas si Russe que cela. Je viens de l'apprendre. C'est un sentiment très fort, qui fait mal, mais dont on ne voudrait pas se débarrasser.

— Je l'ai senti comme vous, Lydia Serguêvna, dit Savinski, d'une voix grave, mais je ne l'avais pas compris aussi bien avant que vous ayez parlé. Il faut que ce soit vous qui me l'appreniez.

Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées. Ils avaient atteint la Perspective NeVski qu'ils traversèrent et continuaient à descendre la Fontanka. Ils causaient de choses indifférentes ou gardaient le silence. Par moment, quand la neige mal balayée sur les trottoirs était glissante, Lydia s'appuyait sur le bras de Savinski. Il y avait dans l'atmosphère de ce clair jour d'hiver une grande paix qui descendait en eux. Mais, comme ils arrivaient au pont de fer, ils entendirent soudain des cris qui montaient d'une foule amassée sur l'autre rive du canal, un peu plus loin, devant les bureaux du ministère de l'Intérieur. Ils virent des gens qui couraient sur le quai et une douzaine d'hom-

mes descendus sur la glace qui formaient un groupe et s'agitaient avec des gestes violents.

Le premier mouvement de Savinski fut de s'arrêter. A ce moment-là de la vie de Pétrograd, toutes les fois qu'il y avait du désordre, on pouvait être assuré que l'affaire finirait mal et que la foule laissée à ses instincts irait au pire.

— Retournons sur nos pas, dit-il à Lydia Serguêvna.

— Non, non, fit-elle, à quoi bon ?

Elle hâta le pas pour se rapprocher de la scène. Des cris partaient de la foule sur le quai. On entendait, parfois, dans un silence, quelques mots : « Tue-le ! », « Faislui boire un coup ! »

Le groupe d'hommes sur la glace oscillait de droite, de gauche et Lydia et Savinski ne pouvaient voir distinctement ce qui se passait. Il se dirigeait lentement vers un trou qui avait été creusé dans la glace le long d'un bateau. Ils aperçurent un instant, au centre du groupe, un homme qui se débattait de toutes ses forces, donnait des coups de pieds et de poings au hasard. Mais de solides gaillards qui le tenaient au collet et à la taille l'entraînaient vers le trou noir dans la glace blanche... Saisis d'horreur, Lydia et Savinski restaient cloués sur place. Des cris aigus, désespérés, montaient dans l'air glacé et dominaient le tumulte... C'était un appel qui n'avait plus rien d'humain, quelque chose qui déchirait l'âme. Et, soudain, le groupe sombre fut le long du bateau... En un clin d'œil, on vit une forme gesticulante s'effondrer ; à grands coups de bottes dans les reins et sur la tête, des hommes la poussaient vers le trou. Elle disparut et fut entraînée sous la glace.

Savinski se tourna alors vers la jeune fille. Il la vit si pâle qu'il eut peur qu'elle s'évanouît. Elle fit un pas et chancela. Il passa un bras autour de la taille de Lydia et la pressa contre lui. Il sentit le poids de son corps contre le sien. Elle avait presque perdu connaissance.

— Lydia Serguêvna, dit-il, revenez à vous !... Je vous en prie... Faites un effort !... Pauvre enfant, comme je vous plains ! Que je suis désolé, Lydia Serguêvna !... Je vous le disais bien, nous ne pouvons rester ici- Déjà la jeune fille se redressait.

— Je vous demande pardon, dit-elle. Quelle faiblesse !... Allons ! Mais donnez-moi votre bras.

Ils rebroussèrent chemin. Un izvostchik était là. Savinski fit asseoir Lydia et garda un bras autour d'elle.

Lydia interrogea le vieux cocher.

— Que s'est-il passé ? demanda-t-elle.

Le vieux haussa les épaules et cligna des yeux.

— C'est un voleur qu'on a pris. Il volait de la farine dans un magasin... Alors le peuple l'a noyé...

Il se tut un instant et ajouta :

— Les gens sont comme ça, maintenant.

Et il fouetta son cheval qui partit au petit trot.

— Les gens sont comme ça, répéta Lydia. Qu'est-ce que la vie d'un homme aujourd'hui, Nicolas Vladimirovitch ?... J'y ai beaucoup réfléchi et je croyais l'avoir bien compris... Oui, je pensais que rien maintenant ne pouvait m'émouvoir, je pensais être prête à tout... Et voilà que cette scène banale m'a bouleversée... C'était horrible I...

Puis, après un instant, elle reprit d'une voix très douce et se tournant vers son compagnon :

— Vous ne voudrez plus sortir avec moi, Nicolas Vladimirovitch, avec une fille qui manque de s'évanouir dans la rue... Et, pourtant, si vous saviez comme j'ai besoin de vous I II me semble que vous êtes le seul homme vraiment vivant et noble à Pétrograd. Ne m'abandonnez pas...

Savinski, bouleversé jusqu'au fond de l'âme, resserra son étreinte.

— Je vous l'ai dit déjà, petite fille, je ne vous abandonnerai jamais. Vous pouvez compter sur moi...

Puis, changeant de ton, il ajouta :

— Mais ne croyez pas que je sois fort. Je ne suis qu'un homme comme les autres, traversé par toutes les émotions, un jour bon, le lendemain mauvais. C'est moi qui aurai besoin de vous, chère petite fille... C'est vous qui me donnerez des forces... En attendant, ayons au moins les bénéfices de la révolution, voyons-nous chaque jour.

Le crépuscule était déjà sur eux, le crépuscule hâtif des jours de décembre qui, dès avant quatre heures, étend l'obscurité sur la ville. Le traîneau plongeait dans les trous, remontait sur les dos d'âne de la neige inégalement tassée qu'aucun service public n'enlevait plus. Les cahots de l'attelage faisaient vaciller le couple et, par moments, lorsque Lydia était re jetée sur Savinski, il croyait sentir battre près de son vieux cœur d'homme désabusé le cœur vierge et fort de la jeune fille.

Lorsqu'il rentra chez lui, Savinski avait oublié tout ce qui n'était pas Lydia. Ni la révolution, ni ses affaires, ni sa famille n'existaient à ce moment pour lui. Elles avaient disparu comme un brouillard du matin que le vent frais dissipe. Il vivait sous un ciel d'un bleu profond comme les yeux de la jeune fille ; une lumière fraîche qui semblait être pour la première fois au monde enveloppait toutes choses et leur donnait un charme nouveau. C'était l'aube éclatante qui serait suivie d'un jour plus beau qu'ils passeraient ensemble. Il cherchait à se rappeler les moindres paroles qu'il avait entendues au cours de leur lente promenade. Il avait fallu qu'elle fût bouleversée par l'émotion de la scène tragique dont ils avaient été les témoins pour qu'elle lui dît d'une voix dont il sentait encore vibrer en lui l'accent pathétique : « Ne m'abandonnez pas ! » Certes non, il ne la quitterait pas. Il serait son ami de chaque jour, celui sur lequel on peut s appuyer. Un homme de cœur pourrait-il laisser seul dans la tempête un être aussi charmant et aussi vulnérable ? Qui avait-elle près d'elle ? Un père infirme qui

ne quitterait plus son fauteuil de malade ; une mère qui vivait dans un cercle étroit de pensées futiles et de projets sans cesse changeants, incapable, du reste, comme son éternel ami le général Vassilief, de comprendre quoi que ce fût à la situation bouleversée dans laquelle elle se trouvait et qui, faute de pouvoir agir, entraînerait les siens d'un cœur léger aux pires catastrophes. « Grâce à moi, se dit-il, Lydia passera sans danger les quelques mois de la folie bolchevique. Il ne s'agit que de gagner du temps. Du reste, à la première menace sérieuse, nous franchirons la frontière... »

Il en était là de ses réflexions lorsqu'il arriva chez lui. Tout de suite, il reprit contact avec la réalité. Son valet de chambre, Vania, qui était depuis dix ans à son service, vint à lui une lettre à la main. Mais, avant de la lui remettre, il lui dit avec embarras qu'il avait reçu de mauvaises nouvelles des siens dans le gouvernement de Nijni Novgorod et qu'il était obligé d'aller auprès d'eux. Il avait, du reste, trouvé pour le remplacer auprès de monsieur, qui, sans doute, ne serait plus longtemps à Pétrograd, une femme de chambre très sûre dont les maîtres avaient quitté la Russie.

— Et quand pars-tu ? dit Savinski, qui avait compris tout de suite que rien ne retiendrait Vania à la ville.

— Demain matin, barine, murmura le domestique.

— C'est bien, fit Savinski, tu as raison de quitter Pétrograd... Et le cuisinier, me reste-t-il ?

— Il reste, dit Vania, il n'a où aller, celui-là. Il est d'ici.

Savinski prit la lettre. « Il a peur, se dit-il, il a peur comme tout le monde, comme moi, du reste. Et il se sauve... Mais moi, je ne partirai pas encore. »

Et la Fontanka ensoleillée, ses vieilles maisons peintes, les barges sur le canal glacé, les arbres morts du Jardin d'Eté passèrent sous ses yeux.

La lettre ne contenait qu'une ligne :

« A sept heures, au restaurant Donon, demander le cabinet retenu par Rodionof. »

Elle était signée : « S. »

Savinski trouva Séméonof très brillant. Le sous-commissaire aux Affaires étrangères avait commandé un repas digne des anciens jours de Pétersbourg par son élégance et par le choix des mets. En l'honneur de son hôte, et malgré l'interdiction formelle de boire de l'alcool, de la vodka fut servie et une bouteille de bordeaux. Savinski pensa à part lui que la possession du pouvoir agissait sur les bolcheviques comme sur les gens du régime disparu ; cette première impression le mit de bonne humeur et lui donna le sentiment qu'il y avait au moins un côté par où on pouvait avoir prise sur l'adamantin Séméonof. Mais, au cours du repas, il remarqua que Séméonof n'avait pas touché à la vodka et qu'il se bornait à tremper ses lèvres dans un verre d'eau à peine rougie. C'était pour lui, Savinski, qu'alcool et vin avaient été commandés. Il y vit un calcul de Séméonof et se tint sur ses gardes. La conversation débuta par des questions personnelles. L'officier s'informa de la santé de leurs amis communs. Savinski, dont l'attention était tendue, nota

qu'il ne demandait pas des nouvelles des Choupof-Karamine et ce fait confirma l'exactitude des renseignements qu'on lui avait fournis sur les rapports secrets qui s'étaient établis entre le militant bolchevique et la belle Nathalie. Il fut surpris, par contre, de voir Séméonof s'intéresser à Lydia Serguêvna.

Il lui dit qu'elle avait été souffrante à la suite de la mort de son cousin, « tué dans des circonstances tragiques », ajouta-t-il textuellement, tout en dévisageant son interlocuteur. Celui-ci eut un geste de la main, comme pour écarter une chose fâcheuse, mais insignifiante, et dit de sa voix martelée qui portait sur les nerfs de Savinski :

— Faites-lui savoir que, le jour où elle voudra servir l'Etat, je lui trouverai un emploi digne d'elle et de ses rares facultés auprès de moi aux Affaires étrangères. Nous sommes accablés de travail. Du reste, dans la Russie nouvelle, personne ne pourra vivre dans l'oisiveté.

Il s'interrompit un instant et reprit :

— Et vous aussi, mon cher Nicolas Vladimirovitch, et c'est à ce sujet que je vous ai demandé de venir ici.

Il se renversa sur le divan où il était assis, croisa ses bras sur sa poitrine d'un geste qui lui était familier et, regardant Savinski bien en face, il lui exposa la situation telle qu'elle se dessinait devant lui.

Savinski remarqua avec plaisir que Séméonof évitait toute déclamation démagogique et lui parlait comme a un homme intelligent et non comme à un auditoire populaire. Il ne fut pas question de « l'abjecte tyrannie du tsar », ni de « l'autocratie corrompue », ni des « longues

souffrances du peuple », ni de la « guerre abominable », ni inversement du triomphe du prolétariat, dont Séméonof semblait se soucier fort peu en tant que prolétariat. Il était évident que celui-ci ne l'intéressait que parce qu'il y trouvait un point d'appui, le levier nécessaire pour gouverner la Russie, mais que la possession du pouvoir était, pour Lénine et Trotski, comme pour lui, la chose essentielle. Il parut à Savinski, dans ce premier entretien, que c'était une autocratie nouvelle qui montait sur le trône ancien des tsars et il en eut un sentiment agréable, car s'il est impossible de discuter avec une foule grossière, enflammée et envieuse, il reste qu'on peut causer avec quelques hommes intelligents et tout-puissants, si éloignés soient-ils de vos idées. Pour Séméonof, il était évident que les bolcheviques garderaient le pouvoir. Ils allaient faire la paix avec l'Allemagne.

— Ne vous y trompez pas, dit-il, la paix sera conclue ; elle sera mauvaise, c'est entendu... Mais une mauvaise paix vaut mieux que la meilleure des guerres. Et, dans la paix, nous prendrons notre revanche... Mais, Nicolas Vladimirovitch, nous sommes jeunes et inexpérimentés dans les affaires. Sur les questions de principes, il n'y a pas d'hésitation dans le gouvernement. Le système est fait et parfait., Mais dans la mécanique des affaires, nous manquons de spécialistes... Nous allons avoir à discuter avec les experts allemands des questions économiques et financières, le gouvernement compte que vous accepterez la charge de conseiller technique à Brest-Litovsk, ce qui n'implique nullement, du reste, que vous partagiez nos idées politiques et sociales.

Si résolu que fût Savinski à ne s'étonner de rîen, il ne put s'empêcher de sursauter. La poignée d'hommes qui s'était emparée du pouvoir par la force, cette petite bande d'exilés et de Juifs, lui semblait avoir perdu dans son long séjour à l'étranger au moins le sentiment des nuances. Quoi ! ils avaient la prétention de détruire de fond en comble la société ancienne, d'en ruiner les principes mêmes, et voilà qu'à la première difficulté ils venaient s'adresser à lui, qui était précisément un des soutiens essentiels de l'ordre contre lequel ils s'acharnaient... Mais il fallait garder le contact avec Séméonof et le gouvernement de Smolny, et Savinski s'amusa à faire à cette proposition si nette la plus longue, la plus enveloppée, la plus ambiguë des réponses. Il en ressortait avec mille réserves que si Savinski ne se croyait pas qualifié pour parler au nom du gouvernement du peuple et de la dictature du prolétariat aux réunions de Brest-Litovsk, il ne pensait pas, en tant que citoyen russe, avoir le droit de refuser un conseil technique aux hommes qui seraient chargés de mener les difficiles négociations économiques avec les Allemands. Il était donc à leur disposition s'ils le voulaient venir voir. Il serait préférable que cela se passât à la Banque du Nord. Des visites de Savinski à Smolny ne manqueraient pas d'éveiller la curiosité, de provoquer des commentaires qui ne seraient agréables, ni aux chefs du gouvernement, ni à lui-même, et Séméonof l'avait compris puisqu'il lui avait donné un rendez-vous clandestin entre les quatre murs sans oreilles d'un cabinet particulier.

Séméonof parut ne pas se satisfaire de cette réponse,

mais, (levant la fermeté de Savinski, il n'insista plus et la conversation prit un tour plus technique.

Mais, au moment de se quitter, Savinski ne put s empêcher de lui dire à brûle -pourpoint :

— Quelles sont vos chances de durée, Léon Borissovitch ?

Séméonof répondit :

— Dans ce calcul des probabilités, soyez sûr, Nicolas Vladimirovitch, que nous mettrons toutes les chances pour nous. Vous avez entendu ce qu a dit Lénine dans un de ses derniers discours : « Camarades, travaillons pour les principes, mais n'oublions pas les baïonnettes. » Souvenez-vous, dit-il d'une voix où il y avait une menace, que la terreur est sur notre programme. Nous ne l'avons pas encore appliquée. Mais donnez-nous du temps et chacun comprendra bientôt en Russie qu'il n'a pas le choix et qu'il faut se soumettre...

tes yeux d'acier de Séméonof brillèrent plus vivement. Savinski eut la sensation nette que si l'ancien officier était chargé des fonctions de commissaire à la contre révolution, personne ne trouverait le chemin de son cœur et qu'un appel à la pitié le laisserait insensible. Une volonté sereine et implacable serait au service de l'intelligence la plus froide, la plus claire, la plus bornée d'œillères qui fût au monde.

— Et vous serez Robespierre l'incorruptible, répondit Savinski avec un sourire.

Séméonof haussa les épaules.

— S'il le faut, dit-il froidement.

Comme ils allaient se séparer, Séméonof tendit la main à Nicolas Vladimirovitch.

— Vous allez être un financier en disponibilité, fit-il. Je crois que c'est demain matin que nous occupons les banques.

Il s'arrêta pour laisser à son interlocuteur le temps de saisir le sens plein de la communication qu'il venait de lui faire de sa voix la plus froide. Puis il ajouta, comme avec négligence :

— Personnellement, vous n'avez rien à redouter. Nous avons besoin de vos talents.

— Eh bien, dit Savinski, qui Jugea toute protestation inutile, vous seriez sage, Léon Borissovitch, de me garantir, en attendant, la sécurité de mon retour jusqu'à l'Aptiékarski Péréoulok. Sans reproche, vous nous laissez dans la nuit, et la Moïka est un coupe -gorge.

— J'ai une automobile, répondit Séméonof, de bonne humeur maintenant, je vous déposerai. Je cours les mêmes risques que vous ; mais je n'ai pas le loisir d'y penser... Dans les temps où nous sommes, mon cher, ma vie et la vôtre sont hasardées... Qu'importe ! En tout cas, il n'y aura pour l'instant aucune perquisition chez vous. Si l'on veut entrer la nuit, n'ouvrez pas et téléphonez au numéro 4-15. On enverra immédiatement une patrouille.

L'automobile de Séméonof était conduite par un soldat en uniforme. Il suivit la Millionnaia. Arrivé devant la maison des Choupof-Karamine, Savinski vit de la lumière et se fit arrêter.

— Vous présenterez mes hommages respectueux à la belle Nathalie, dit Séméonof en s'inclinant.

La nouvelle que Savinski venait d'apprendre ne l'émut pas. Il était très exactement renseigné sur ce qui se passait à Smolny et, depuis plusieurs jours déjà, avait été averti que la saisie des banques était imminente. Aussi avait-il pris ses précautions. Lorsqu'il avait aperçu de la lumière chez les Choupof-Karamine, il avait aussitôt pensé que Lydia était peut-être là, qu'il la verrait et lui demanderait de le conduire à son père, à qui il voulait épargner l'émotion d'une fâcheuse nouvelle le lendemain matin.

Lydia était, en effet, dans le salon de Nathalie. Elle se leva à l'arrivée de Savinski et courut à lui, disant :

— Je ne savais pas avoir le plaisir de vous voir encore, mon ami.

— C'est pour vous seule que je suis venu ici, dit doucement Savinski en gardant sa main dans les deux siennes. Vous me mènerez tout à l'heure à votre père. J'ai à lui parler.

Nathalie et lord Douglas les regardaient.

Savinski entra dans le cercle. Les émotions de la journée, la promenade le long de la Fontanka, l'inattendu et curieux dîner chez Donon, la partie d'escrime avec Séméonof où, par moment, il semblait que l'on tirât avec des fleurets démouchetés, l'accueil enfin que venait de lui faire Lydia l'avaient mis dans un état de surexcitation fort agréable ; la vie lui apparaissait comme une féerie à décors changeants, les uns sombres et tragiques, les autres présentant au contraire des vues charmantes sur des campagnes où les ombres du soir commençaient à tomber, et une flûte invisible, au fond des vergers, modulait un énervant appel à l'amour.

— Qu'avez-vous ce soir, Nicolas Vladimirovitch ? dit Nathalie à haute voix. Vous semblez rajeuni de dix ans. Nous apportez-vous une bonne nouvelle ?

— Une grande nouvelle, en tout cas, répondit Savinski. Bonne ? cela dépend comment vous l'entendez. La nouvelle d un fait qui peut hâter la chute des Soviets, est-ce que vous l'appelez une bonne nouvelle ?

— Mais, sans doute, dit Nathalie, qui menait le dialogue pour le chœur muet et attentif.

— Eh bien, réjouissez-vous. Toutes les banques de Pétrograd seront demain occupées par les bolcheviques.

— Mais qu'est-ce que cela veut dire ? fit une dame un peu forte. Quel changement cela apportera-t-il dans les affaires ?

— Oh ! insignifiant, fit Savinski, pour peu qu'on le regarde du point de vue de l'éternité, comme disent les philosophes. Vous ne pourrez plus tirer d'argent sur vos comptes-courants et vos coffres-forts seront séquestrés.

A ce moment, Choupof-Karamine roula sur ses petites jambes jusqu'à Savinski.

— Cessez de plaisanter, très cher, cria-t-il d'une voix aigre. Est-ce que la nouvelle est exacte ? Mais savezvous que c'est la ruine pour nous tous ? L'argent de nos comptes -courants !... C'est un vol manifeste.

— C'est une mesure politique exactement conforme aux déclarations du gouvernement soviétique, dit Savinski. Il est certain que nous sommes ruinés... Mais j'estime que notre ruine entraînera celle de l'État et qu'ainsi la saisie des banques précipitera la chute des bolcheviques.

— Mais quand ? intervint Nathalie, qui semblait avoir

perdu tout son sang-froid, quand ?... Les coffres-forts aussi ! Ne nous torturez pas ! Pensez-y... Vous êtes odieux avec votre ironie.

Elle n'ajouta pas un mot, mais, au ton qu elle avait pris, on devina qu elle portait plus d'intérêt à ce que recelait son coffre qu'aux sommes portées à son comptecourant. Une extrême agitation régnait dans le salon. Chacun comprenait maintenant qu'avec la saisie des banques la société ancienne qui, jusqu'ici, malgré des ruines partielles, subsistait dans ses lignes essentielles, s'écroulait d'un seul coup.

Lord Douglas restait impassible. Dans le feu des interjections et des questions qui se croisaient, il se pencha vers Lydia, auprès de qui il était assis.

— Alors, vous êtes ruinée, dear little thingy dit-il. C'est très intéressant !

Lydia haussa les épaules. Son visage s'éclaira.

— Cela n'a aucune importance, fit-elle.

Profitant du brouhaha soulevé par la nouvelle qu'il avait jetée dans le cercle, Savinski se tourna vers son amie et lui demanda de le conduire chez son père. Elle se leva aussitôt et prit congé de Nathalie. Savinski la suivit. Bientôt, ils étaient dans la vaste cour qui séparait les deux hôtels. Des dvorniks s'y chauffaient à un feu de bois qu'ils avaient allumé près d'une des portes, et les flammes mouvantes éclairaient dans la nuit les tas de neige, les piles régulières des bûches entassées pour l'hiver, les murs nus des maisons et les formes incertaines des dvorniks qui, enveloppés dans des touloupes, battaient lentement la semelle sur la neige gelée.

Au sortir des salons de Nathalie Choupof-Karamine, de leur luxe ancien, c'était de nouveau un décor de la révolution que Savinski avait sous les yeux. Cette veillée nocturne contre les dangers pressentis, mais réels, lui rappela que cette grande ville, qui semblait morte sous le froid de l'hiver, était pleine d'ennemis contre lesquels il fallait se défendre. Cette constatation n'eut d'autre effet que de lui donner un goût plus vif de la vie et de lui faire sentir plus fortement les liens d'affection qui l'unissaient à la jeune fille qui marchait, légère, devant lui. Ils entrèrent par une porte de service, traversèrent quelques corridors et arrivèrent dans une vaste pièce assez mal chauffée qui était la galerie de tableaux du prince Serge. Lydia alluma une lampe électrique et dit :

— Voulez-vous m'attendre chez maman ou ici ? Il faut que je prévienne papa.

Savinski n'avait aucune envie de voir la princesse Hélène et son vieil ami Vassilief, dont les puérils bavardages l'irritaient. Il resta dans la galerie de tableaux faiblement éclairée par la lampe qui brûlait sur la table. En face de lui, un grand paysage de Poussin étalait ses masses de verdures sombres, cernées d'un cadre doré. Il y distingua une Eurydice fuyante au bord d'une rivière. Plus loin, la sveltè stature d'un Apollon Sauroctone se dressait, blanche dans l'ombre qui emplissait l'extrémité de la pièce. Dans le calme de cette vaste salle où des chefs-d'œuvre évoquaient des civilisations dès longtemps disparues et la noblesse de vies menées sous des cieux plus beaux, près des mers retentissantes sur des rochers brûlés de soleil, l'esprit de Savinski fut

emporté loin de Pétrograd, vers une Arcadie où Lydia Taccompagnait.

A ce moment, la jeune fille apparut.

— Papa vous attend, dit-elle. Il n'est pas bien ce soir, mais il tient à vous voir.

Savinski suivit son amie. Comme ils arrivaient devant la porte donnant sur le vestibule, il lui prit le bras et l'arrêta.

Elle n'eut aucune surprise et tourna vers lui le sourire de ses yeux et de sa bouche entr 'ouverte.

Ils restèrent quelques secondes sans parler.

Savinski se pencha vers elle.

— Je voulais simplement vous dire, fit-il, que je suis très heureux.

Elle lui serra la main sans répondre et le conduisit chez le prince Serge.

Savinski était exaspéré contre Séméonof . Plus encore que le cynisme des propositions qu'il lui avait faites, le ton sur lequel il lui avait demandé sa collaboration l'irritait. Avait-il eu raison d'accepter de donner des conseils techniques aux maîtres de l'heure ? Ne prenaitil pas une part de responsabilité, si petite fût-elle, dans l'entreprise bolchevique qui menait la Russie aux abîmes ?

Que dirait-on de lui si l'on savait qu'il était en relations secrètes avec les dictateurs terroristes ? Leur règne serait de courte durée. Il n'aurait que la honte d'avoir cédé à leurs injonctions. Et pourquoi l 'avait-il fait, du reste ? Pourquoi cette obstination à ne pas quitter Petrograd ? Rien ne lui était plus facile que de passer en Finlande. Et là, il saurait bien s'arranger pour gagner avec les siens la Suède et l'Angleterre. Il ne trouvait pas de réponse à ces questions, auxquelles il revenait sans cesse. « Oserai-je le dire à Lydia Serguêvna ? », pensa-t-il un jour. Comment le jugerait-elle, elle qui était toute pureté ? Cacher quelque chose à son amie lui était déjà désagréable. Elle s'était formé de lui une idée si élevée, qu'elle l'obligeait à se hausser au-dessus de lui-même. Chose curieuse,

elle parlait rarement des bolcheviques. Jamais il ne surprit d'elle un mot violent contre Lénine ou contre Trotski. Elle semblait vivre dans une ville que dévaste une horrible épidémie, dont on cherche à se garer, mais dont on n'accuse pas les hommes.

La Banque du Nord, comme les autres banques de Petrograd, était nationalisée. Des gardes rouges l'occupaient et un commissaire siégeait dans le cabinet du directeur. Chaque jour, Savinski voyait une foule de gens qui attendaient devant la porte pour avoir eux-mêmes la confirmation de leur ruine. La Banque ne donnait que 150 roubles par mois sur les sommes en dépôt. Les possesseurs de cofTres-forts étaient appelés en série. On confisquait les bijoux et l'or qui y étaient enfermés. Un désordre incroyable régnait dans cette maison où, la veille encore, tout se faisait avec méthode et raison. Ce spectacle irritait Savinski. Aussi ne passait-il qu'une heure le matin à la banque, heure perdue en de prodigieuses et vaines discussions avec le commissaire du gouvernement. Une fois, il vit arriver un Juif enlunetté qui débarquait tout droit de l'Institut Smolny avec un mot d'introduction de Séméonof . Le représentant du gouvernement lui posa plusieurs questions au sujet des négociations économiques et financières avec l'Allemagne. Savinski le jugea complètement ignorant des affaires, mais intelligent et désireux d'apprendre. L'idée qu'un homme tout neuf, pas décrassé, jamais mêlé à la vie financière, allait discuter des plus grands problèmes avec les chefs allemands avait quelque chose de risible... Mais l'entretien qu'il eut avec Savinski se passa sur un ton convenable.

Ce fut dans le courant de cette semaine-là, alors que ses nerfs étaient tendus et qu'il se cherchait querelle à lui-même, que Savinski reçut dans son appartement la visite d'un soldat à la figure assez fine. Le soldat insista pour lui parler seul, s'assura que la porte derrière lui était bien fermée, et dit enfin à mi-voix :

— Je suis envoyé par l'ingénieur Mouchine. Il désire vous voir. Il est au numéro 58 de la Moïka, au deuxième étage. Venez après le coucher du soleil et demandez l'appartement Kartachef. C'est moi qui vous ouvrirai la porte.

Le premier mouvement de Savinski fut de plaisir. « Après tant de coquins des deux partis, je vais enfin revoir la figure d'un honnête homme, se dit-il. Celui-là est un Russe qui ne connaît pas les compromissions. » Et il pensa à la vie errante de Spasski depuis plus d'un mois qu'il l'avait quitté. Il n'en avait rien su. Où avait-il disparu dans la tourmente ? La seule chose qu'il avait apprise était qu'il était encore en vie, car les bolcheviques, qui redoutaient son énergie et voyaient en lui un de leurs ennemis les plus redoutables, venaient de faire passer dans les journaux une note annonçant que cent mille roubles seraient payés à celui qui livrerait Spasski, mort ou vif.

Il regarda le soldat qui attendait sa réponse. « Et voilà un brave homme encore, se dit-il. Il en reste donc. Cent mille roubles, ce serait une fortune pour lui. »

Il lui serra la main et fit dire à « l'ingénieur Mouchine » qu'il serait à six heures chez lui. Lorsqu'il fut seul, une pensée lui traversa l'esprit : « Me voilà lancé dans une entreprise un peu hasardeuse. Est-ce que par hasard

l'ingénieux Séméonof me ferait suivre ? Qu est-ce qu'il y a au bout de cela ? La prison ou une exécution sommaire. » L'idée que Séméonof le surveillait l'amusa. « S'il s'occupe de moi, pensa-t-il, il doit savoir que je vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il s'intéresse tant. » Mais bientôt il ne songea qu'au plaisir de retrouver Spasski.

La nuit venue, il raccompagna chez elle Lydia, avec laquelle il s'était promené pendant une heure le long de la Neva. Il brûlait de lui dire qu'il allait chez son ami Spasski, mais il jugea plus sage de se taire. Il ne vit personne qui semblât s'occuper d'eux. Pour plus de sûreté, il entra avec elle dans l'hôtel du prince Serge sur le quai, s'attarda un moment à prendre le thé, et, pour sortir, traversa la cour et gagna, par la maison des Choupof- Karamine, la Millionnaia. En quelques minutes, il arriva à la maison désignée, sur la Moïka.

Le vestibule sur le canal était mal éclairé. Il ne rencontra pas le portier et monta sans être interrogé au deuxième étage. Une minute plus tard, il était en face de Spasski, dans une petite pièce où un lit était préparé sur le divan.

Spasski portait un uniforme de simple soldat.

— C'est le meilleur déguisement en Russie aujourd'hui, dit-il avec un sourire, en voyant la mine étonnée de son visiteur. Je suis un des trois ou quatre millions de soldats qui errent à l'heure présente à travers le pays. Et voici mon livret.

Il tendit à Savinski un livret graisseux au nom de Karpof, Ivan Fomitch, du gouvernement d'Orel.

— Vous comprenez bien, cher ami, que je ne fais pas aux bolcheviques l'honneur de m'inquiéter de leur police... J'ai échappé à l'Okhrana du tsar. Les gens d'aujourd'hui ne sont que de petits enfants auprès des policiers de naguère.

L'ordonnance de Spasski apporta du thé.

Comme avec Séméonof, la conversation débuta par des questions personnelles, et Savinski nota que le nom de Lydia Serguêvna fut le premier cité. Spasski voulut savoir tout de suite si elle était restée à Petrograd et en parla en termes qui touchèrent Savinski.

— J'aimerais bien la voir, dit-il, car c'est une fille charmante, et, sous sa timidité, se cache un caractère droit et fier. J'ai confiance en elle. Les femmes valent mieux que les hommes dans notre pays, Nicolas Vladimirovitch. Mais j'ai peur de lui faire courir un risque inutile... Pour cette fois, il faut y renoncer. Je ne la verrai que si cela est nécessaire. Peut-être voudrez-vous lui dire que je ne l'ai pas oubliée, que je pense à elle ?...

— Je le lui dirai certainement, répondit Savinski. Je l'aime aussi, comme ma fille. Nous parlons souvent de vous. Malgré les horreurs présentes, elle reste pleine de foi en la Russie. Son enthousiasme juvénile m'est précieux ; il me réchauffe aux heures nombreuses où j'ai envie de tout abandonner et de m'enfuir. Nous vivons dans une mauvaise époque, mon cher André Ivanovitch, on y devient lâche...

Il s'arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il réfléchit un instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le quittait pas des yeux, et soudain il se décida à raconter

à son ami son entrevue avec Séméonof et l'engrenage dans lequel il se trouvait pris.

A sa grande surprise, Spasski, au lieu d'élever des objections, l'approuva d'être entré en contact avec le gouvernement. Sans doute, ne fallait-il pas se compromettre publiquement et apporter ainsi aux dictateurs terroristes le prestige moral d'un ralliement si éclatant. Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu'avantages à établir des relations officieuses avec les chefs de Smolny.

— Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l'heure présente est de quitter la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes soient ici, que des hommes comme moi mènent une guerre ouverte contre les bolcheviques, que des hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre la direction des affaires... Vous ne pouvez pas vous cacher sous un uniforme de soldat ; vous devez rester à Pétrograd, et si, pour y vivre, vous êtes obligé de causer une heure ou deux par semaine avec les bolcheviques, je n'y vois aucun inconvénient... Nous aurons besoin de vous. Je pars dans le Don retrouver les généraux Alexeief, Kornilof et Kaledine. Là est le salut... Mais il nous faut des gens sûrs à Pétrograd. C'est à vous que je ferai passer une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront apportées par des hommes de toute confiance et, le plus souvent, verbalement. On a la manie d'écrire en Russie. Rien n'est plus dangereux... Vous n'aurez de lettres de moi que quand cela sera absolument nécessaire ; il faudra les lire avec les yeux de l'esprit et comprendre à demimot ; elles ne seront jamais signées, ne porteront pas

votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces coquins connaissent. Vous les distinguerez à ceci que, dans la seconde phrase, il y aura le mot « encore ». Maintenant, voici nos projets, mais je vous avertis à l'avance qu'il nous faut de l'argent, car on n'a pas le sou dans le Don, et sans argent, pas d'armée. Il faudra voir les alliés et leur faire comprendre que la seule façon d'ébranler les bolcheviques est d'aider à constituer une armée de volontaires sur les terres cosaques...

La figure de Spasski s'éclairait ; il était en pleine action. La vie pour lui était simple ; il avait un but vers lequel il tendait toutes ses facultés. Et ce but était magnifique : la libération de la Russie tombée dans l'esclavage le plus avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à l'activité d'un homme jeune et plein de confiance en ses forces ?

Il entra dans mille détails sur la façon d'organiser des relations sûres et rapides entre le Don et Pétrograd. Il prévoyait tout, et que Savinski pouvait être arrêté ou simplement surveillé. Il lui fit les recommandations les plus méticuleuses sur les précautions qu'il avait à prendre pour dérouter les fileurs, s'il en apercevait autour de sa maison.

Lorsqu'il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait à son tour plein de vie et de courage. Et comme la figure de Spasski revenait devant ses yeux, il se dit : « J'ai vu un homme heureux... Oui, dans l'horreur de ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi de ses facultés. Il ne le sait pas ; il ne s'en rend pas compte ; il parle, comme moi, comme nous tous, de la

honte d'être Russe aujourd'hui, et pourtant il n'a jamais vécu des heures plus pleines et plus belles... »

Et Savinski, s 'abandonnant à sa manie de philosopher, se mit à suivre avec fièvre une piste si riche en pensées nouvelles et qui lui paraissaient singulièrement attirantes.

Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon des événements qui l'entraînaient, Savinski n'avait pas été voir les siens en Finlande. Il remettait de jour en jour. Mais un remords tenace occupait son âme, dont il ne pouvait se défaire. Sa femme l'attendait. Elle ne se plaignait pas. Cela n'était pas dans ses habitudes. Elle ne parlait pas d'elle, mais de ses enfants qui s'impatientaient, et surtout Boris. Elle s'inquiétait aussi de savoir son mari exposé à mille dangers que son imagination, à distance, grossissait. Mais elle avait en lui une confiance entière, le savait retenu par des affaires importantes et ne doutait pas qu'à la minute où il le jugerait possible, il viendrait les rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour passer en Angleterre. Finalement, Savinski, profitant d'un moment de calme dans la tempête qui secouait la ville, décida d'aller pour deux jours de l'autre côté de la frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette nouvelle à Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et l'intimité qui était née entre eux était telle qu'il lui semblait n'avoir pas le droit de l'abandonner même pour un

temps si bref. Il le lui dit, comme ils se promenaient dans le jardin près de la Neva, où s'élève la statue de bronze de Pierre le Grand.

— Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai beaucoup de soucis à votre sujet. « Que se passe-t-il dans la ville ? me demanderai-je à chaque heure. Tout est-il tranquille ? Tire-t-on sur Nevski ? » Il faudra que vous me promettiez d'être très prudente, de ne faire aucune folie. Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir ? Je suis arrivé à croire que vous ne pouvez mettre le pied hors de chez vous sans moi.

Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion.

— Suis-je une petite fille ? dit-elle. La ville est tranquille. Je ne vous promets rien du tout. Je sortirai probablement avec mon amie Hélène. Quant à des folies, j'aimerais bien en faire, mais cela n'est pas si facile que vous l'imaginez.

Elle s'arrêta un instant.

— Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez des folies... Si je vais voir Séméonof aux Affaires étrangères, est-ce une folie ? Non, je suis sûre qu'il me recevra très bien et sera d'une parfaite courtoisie... Irai-je prendre le thé chez l'admirable lord Douglas qui m'invite depuis longtemps ? Oh ! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch, non, toujours avec mon amie ? Folies à vos yeux, aux miens choses bien raisonnables et ennuyeuses... Je vais vous dire une chose à laquelle j'ai beaucoup réfléchi, Nicolas Vladimirovitch... Nous sommes cette fois -ci en pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des

doutes. Vous étiez encore président de la Banque du Nord. Maintenant, vous n'êtes rien du tout et les bolcheviques vous ont pris votre auto. Nous sommes tous ruinés On ne s'en aperçoit pas encore, mais ça viendra... Petit à petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit mal ; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves de bois ; la lumière électrique manque souvent au moment où on en a le plus besoin... On ne peut plus sortir la nuit, car on est dépouillé à tous les coins de rues. Nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain... Et voilà, nous menons tous la même petite vie plate, sans imagination, rétrécie seulement, car on se voit à peine... Cela manque de grandeur, vraiment... Nous sommes très médiocres, mon cher ami. Et le pire est que je ne vois pas ce que nous pouvons inventer de grand. C'est désolant ! Le soir, quand je suis couchée et près de m'endormir, je m'examine et je me dis : « Voilà encore un jour de ma jeunesse qui s'est envolé. Qu'en ai-je fait ? »

Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques accents de sa voix dont elle n'était pas complètement maîtresse, Savinski comprit qu'en elle une corde secrète vibrait douloureusement. L'impuissance où il était de la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et l'accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient en lui. Ils étaient seuls dans le jardin que domine le cavalier de bronze qui caracolait hardiment au-dessus d'eux. Un ciel gris de plomb, et bas, couvrait la ville. D'un côté de la place, les grands palais du Saint-Synode et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres blancs sur le fond jaune des murs ; de l'autre côté, le

palais de l'Amirauté étalait la pompe impériale de son architecture jusque sur le quai de la Neva. Un petit drapeau rouge flottait au faîte du toit et semblait insulter tout un passé de grandeur, d'ordre et de magnificence. Savinski eut l'impression que Lydia et lui étaient perdus dans un pays inconnu et hostile. Une catastrophe les menaçait. Il fallait fuir... Mais il était trop tard... Il frissonna...

Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées. Il se sentit plein de force, et près de lui était Lydia. N'était-ce pas assez pour défier les destins ?

Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut frappé de son changement d'humeur. Elle était nerveuse, irritable. Pour la première fois, elle lui dit des mots assez piquants. En vain, il essaya de la ramener. Elle restait fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas la revoir avant deux jours, il était au désespoir.

Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure, il arriva vers midi auprès des siens. Le temps était brumeux et froid ; la campagne finlandaise triste, sans horizon, d'une couleur morte. Il retrouva l'atmosphère familiale qu il connaissait, cette quiétude, ce sentiment de sérénité que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si sensible au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès d'elle tout semblait appartenir à un ordre de choses dont l'existence était réglée suivant des lois secrètes qui, par leur essence même, étaient au-dessus de toute discussion. Rien ne pouvait étonner ni surprendre dans les rapports qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le

rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était semblable à la chaleur douce, toujours égale, sans àcoups, bienfaisante, pénétrant partout, qui se dégage des grands poêles russes en faïence. Savinski y fut sensible une fois de plus ; ses nerfs, soumis à une rude épreuve par l'existence difficile de Pétrograd, se détendirent. Un flot de sensations douces l'envahit. Après le thé, Sonia se mit au piano et chanta d'une belle voix grave des airs populaires anciens. Savinski avait sur ses genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée contre la sienne. Il ne se défendait pas contre l'émotion qui montait en lui et peu à peu grandissait, le bouleversait. Un bonheur calme, riche et tranquille, était là à portée de sa main. Soudain, il se demanda passionnément : « Pourquoi suis-je ému à ce point ? » Et tout aussitôt, involontairement, la réponse monta à ses lèvres : « Peut-être ne suis-je plus fait pour ce bonheur-là ! » Il lui sembla que quelqu'un avait parlé en lui qu'il ne connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres sur son front pur. L'enfant resserra son étreinte et embrassa son père. Il respirait fortement, comme s'il avait gravi une côte escarpée.

Le dîner fut plein de gaieté. Boris l'anima de ses saillies et Savinski, dans une détente irrésistible, s'amusa avec son fils et se laissa emporter par le mouvement juvénile que Boris imprimait à la conversation. Pourtant, au cours du repas, il surprit à quelques reprises le regard de sa

femme attaché sur lui. Un instant, il crut y lire une nuance d'étonnement un peu inquiet. Mais cette impression passagère se dissipa vite.

Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte audessus du lit où Savinski était couché à côté de sa femme. Il la prit dans ses bras et attira sa tête à lui pour lui donner un baiser avant de s'endormir. Il sentit sur ses joues des larmes chaudes.

— Tu pleures ? dit-il avec tendresse.

— Pardonne-moi, ce n'est rien, répondit-elle. J'ai été un peu énervée ces jours derniers. Les temps sont durs pour moi aussi... Mais je suis heureuse et je t aime.

Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore. Le sommeil la prit dans les bras de son mari qui la caressait doucement et ne parlait pas.

Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l'heure du dîner. Sonia n'avait plus montré aucune faiblesse dans la journée. Elle l'accompagna jusqu'à la gare avec les enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait attendre un peu ; la Finlande était calme, bien que des bandes de matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais ils ne s'écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l'agitation du parti socialiste, la situation du gouvernement bourgeois semblait encore solide. Il surveillerait le développement de la crise à Pétrograd. Si les bolcheviques étaient chassés de Smolny, il devait être là. Si, au contraire, ils s'installaient au pouvoir, eh bien ! il serait toujours possible de franchir la frontière et de passer à l'étranger. Cependant, il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et

leur ferait, en tout cas, tenir des nouvelles par une voie sûre.

En wagon, dans l'attente à Bieloostrof, et jusqu'à ce qu'un traîneau le ramenât de la gare de Finlande chez lui, il resta sous l'influence des heures passées auprès de sa femme. Mais, à peine dans son appartement, il se précipita vers le téléphone et demanda l'hôtel Volynski. Il apprit avec stupeur que Lydia Serguêvna n'était pas chez elle. Il téléphona chez Nathalie Choupof-Karamine. Elle avait la grippe, était seule à la maison et ne recevait pas. Où avait disparu Lydia ? Il faisait nuit depuis plus de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors de chez elle ? Peut-être avait-elle été chez son amie Hélène à la Mokhovaia ? Celle-ci n'avait pas le téléphone. Pour revenir de chez elle, il fallait traverser la solitude dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux Lydia s 'avançant seule le long de la route que bordent d'un côté le canal, de l'autre les tas de bois faisant partie de la réserve de la ville. Elle marchait légèrement à son habitude, insouciante, préoccupée seulement de ne pas tomber dans les trous du chemin. Et, près du petit pont, trois soldats silencieux attendaient... L'image fut si nette devant ses yeux qu'il courut à l'antichambre, prit sa pelisse, et, en un instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place était nue et désolée. Le vent du nord s'était levé et une flamme insuffisante dansait entre les vitres de l'unique réverbère qui était allumé. Il faisait très froid. De l'autre côté de la place, de lourds tramways couplés passaient en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route ; il attendit un instant, alluma une cigarette, revint sur ses

ne

pas, et se décida à rentrer. « Cette vie est impossible », se surprit-il à dire, quand il fut de nouveau dans la tiédeur de son petit appartement. Il prit le téléphone. Cette foisci, Lydia était à l'appareil.

— Qu'avez-vous fait ? demanda-t-il. Je suis mort d'inquiétude.

— Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia. Pourquoi vous créer des soucis ?... Et puis, j'ai quelque chose à vous apprendre.

— Quoi donc ? fit Savinski qui, à peine rendu au calme, était en proie à une nouvelle émotion indéfinissable.

— Je vous le dirai demain, si vous voulez me voir... Mais je ne puis pas sortir avec vous... Je ne suis pas libre. Venez vers cinq heures prendre une tasse de thé... Ce soir ?... Non, je suis fatiguée, je tiendrai compagnie à papa, qui n'est pas bien... A demain.

Savinski passa une soirée misérable chez lui à lire les journaux auxquels il ne parvint pas à s'intéresser, bien qu'ils fussent pleins des télégrammes où étaient relatées les premières conversations de Brest-Litovsk. Quand il se coucha enfin, il avait résolu de repartir pour la Finlande et de quitter définitivement la Russie. Il était impossible à un honnête homme de s'associer d'une façon indirecte à un gouvernement de bandits et de participer à la honte dont ils souillaient le pays.

Savinski eut une journée difficile. Au matin, Séméonof lui téléphona sur un ton qui lui déplut... Il semblait qu'il y eût une complicité entre eux et cette idée, surtout à ce moment-là, était odieuse à Savinski. Séméonof avait annoncé sa visite à la Banque du Nord le lendemain pour midi, de telle façon qu il avait été impossible de refuser le rendez-vous. Puis, comme Savinski allait se mettre à table, un officier arriva de Moscou en tenue de simple soldat. Il venait de la part de Spasski. Spasski était plein d espoir et croyait au succès du mouvement dans le sud. « Nous allons refaire un noyau vraiment russe sur les terres cosaques et c'est là qu'est le salut du pays. » Mais, aux questions posées à l'émissaire, Savinski comprit qu'une fois de plus les rivalités de personnes jouaient un grand rôle dans le Don, que l'accord était difficile entre les généraux, que Spasski lui-même, à cause de son passé révolutionnaire, n'était pas accepté sans peine, et qu'enfin dans les villes les bolcheviques avaient des partisans. Il eut le sentiment très net de la vanité de l'œuvre entreprise par son ami. Mais que faire ? Il fallait jouer les

cartes que Ton avait et, toute l'après-midi, Savinski courut à la recherche de quelques personnages financiers et politiques avec lesquels il avait à se concerter avant de répondre à Spasski. Et, pendant qu'il parlait interminablement politique et affaires, il pensait au plaisir qu'il aurait à retrouver Lydia à cinq heures.

Il arriva en retard au rendez-vous, de mauvaise humeui. et son mécontentement s'accrut lorsqu'il vit auprès de Lydia son amie Hélène.

Lydia l'accueillit de la façon la plus amicale. Elle était gaie et riante. Dans le petit salon où elle le reçut, la température était douce. Les deux jeunes filles parlaient de leurs amies, des jeunes gens qu'elles avaient vus ou dont elles avaient des nouvelles. Des événements récents, de politique, pas un mot. On était à cent lieues de la révolution. L'humeur de Savinski se dissipa dans cette atmosphère enchantée ; il se mêla à la conversation. Il regardait le visage animé de Lydia ; elle était redevenue enfant et il la retrouva telle qu'il l'avait connue avant la mort de son cousin. Il hésitait à lui demander ce qu'elle avait à lui apprendre. Mais Lydia y vint d'elle-même. Elle avait pris le thé la veille chez lord Douglas qui avait conservé un petit appartement près de l'ambassade d'Angleterre. Il n'y passait que les après-midi, car il logeait maintenant, comme Savinski le savait, chez les Choupof-Karamine. C'était une partie carrée ; il avait invité son amie et un collègue de l'ambassade. Hélène et elle échangèrent leurs impressions sur cette réception intime et confrontèrent leurs souvenirs récents.

Savinski eut soudainement l'impression d'être hors de

la conversation, d'appartenir à une autre espèce de gens, de n'avoir plus aucun lien avec Lydia. Son bref voyage de Finlande avait-il suffi pour créer entre eux un abîme si profond ? Voilà que Lydia avait dans le Petrograd même où ils vivaient des intérêts et des souvenirs en dehors de lui. Il se perdait ainsi dans de moroses pensées, tandis que les jeunes filles continuaient à bavarder avec animation. Par moment, il regardait Lydia. Jamais elle ne lui avait paru plus jolie. Elle semblait faite d'une essence plus rare que les autres femmes. Auprès d'elle son amie Hélène, pourtant agréable, semblait destinée par la nature à être sa servante. Lydia avait une façon à elle d'ouvrir ses grands yeux et de les fixer sur vous de telle manière que vous aviez l'impression de lire jusqu'au fond de son âme. Pouvait-on imaginer en un corps aussi parfait une pureté plus complète ?

Savinski attendait le départ d'Hélène pour avoir enfin Lydia seule à lui. Mais, comme Hélène se levait pour partir, Lydia la retint, lui proposant de dîner avec elle. Et, sur une objection de la jeune fille qui craignait de regagner seule la rue Mokhovaia dans la nuit, Lydia ajouta qu'elle pourrait coucher à l'hôtel Volynski, comme elle l'avait fait souvent déjà.

N en pouvant plus, Savinski prit congé des deux amies. Lydia l'accompagna jusque dans l'antichambre. Elle ne paraissait pas s'apercevoir de l'humeur sombre dans laquelle était plongé son ami. Comme il allait la quitter, elle lui dit :

— Vous savez la véritable nouvelle, Nicolas Vladimirovitch. Lord Douglas m'a demandé de l'épouser. Il

prétend que cela arrangera tout, qu'auprès de lui je serai enfin en sécurité et qu'il m'emmènera en Angleterre dès janvier avec l'ambassadeur qui va regagner Londres. C'est sur ce ton-là qu'il a pris les choses. N'est-ce pas très anglais ?

Savinski se sentit pâlir. Il fit un effort pour rester maître de lui. Il regarda bien en face Lydia. Elle souriait; mais il crut voir que sa lèvre inférieure un peu gonflée était légèrement contractée. Il y eut un instant de silence.

Puis, d'une voix très naturelle, il dit :

— Ce serait, en effet, une solution, Lydia Serguêvna. Adieu.

Et il sortit.

A la lumière de cette scène, Savinski vit tout à coup clair en lui. « Je me suis trompé, dit-il, sur mes sentiments pour Lydia. Je croyais avoir pour elle une amitié profonde, je croyais voir en elle une enfant. Erreur, illusion ! Ce n'est pas de l'amitié que j'ai pour elle, c'est de l'amour. Ce n'est pas une enfant que je vois en elle, mais une jeune fille qui peut devenir demain une femme. » Quatre vers d'une chanson populaire lui traversèrent la mémoire :

L'herbe a étéfoulée% Pas par toi.

J'ai été faite femme, Pas par toi.

« C'est l'évidence même. Pourquoi suis-je restée à Pétrograd que toiat me commandait de fuir ? A cause

d'elle. Pourquoi ne vais-je presque plus en Finlande ? Pourquoi cette angoisse qui m'a étreint l'autre jour au milieu des miens ? Parce que je m'en suis senti séparé, à cause d'elle. Je lui suis attaché, c'est ici le mot propre. Elle m'est plus chère que tout. Voilà. Elle remplit ma vie, c'est magnifique, c'est inimaginable. Me serais-je cru capable d'un sentiment si profond ? J'étais devenu une espèce de bon ours familial ; j'allais finir mes jours ainsi dans une douce somnolence. Et puis je la rencontre ! Et puis ces temps troublés où l'on ne sait plus comment on vit !... Et tout est remis en question ! Je ne suis pas mort, grâce à Dieu ! Comme j'ai envie de vivre ! »

Tout à l'enthousiasme de cette découverte, Savinski arpentait son cabinet de travail. Il n'avait pas dîné seul et son esprit avait été diverti des pensées qui lui étaient chères par une longue et ennuyeuse conversation d'affaires avec ses deux hôtes. Mais son cerveau avait travaillé obscurément et, maintenant qu'il retrouvait la solitude, il arriva du coup à une vue claire de ses sentiments. La découverte qu'il en fit l 'étonna et le ravit si fort qu'il ne songea pour l'instant à rien de plus. Lui, Nicolas Vladimirovitch Savinski, qui depuis quinze ans et plus s'était caché dans le cercle étroit de sa famille, y avait trouvé tous ses plaisirs et tout ce que le bonheur représentait sur la terre, voilà, il était, à quarante -cinq ans, amoureux d'une jeune fille qui en avait dix-huit. Il se regarda dans la glace. L'âge, il est vrai, n'avait pas trop marqué sur lui. Quelques rides plus creusées, quelques cheveux blancs, mais le visage restait net et fort, le regard vif. Au demeurant, une espèce de colosse dont les deux

pieds s'appuyaient fortement sur la terre. C'est alors seulement qu'il se dit : « J'aime Lydia, mais elle, elle ne m'aime pas. Elle a pour moi de l'amitié, beaucoup d'amitié, un grand attachement, — cela et rien de plus. C'est l'évidence même. »

Chose curieuse, cette pensée ne lui fit à ce moment aucune peine. C'était un fait qui se plaçait au-dessus de toute discussion. Ce qui restait magnifique et surprenant était le sentiment né en lui, Savinski... Oui, mais le lord Douglas ? Allait-il lui enlever Lydia ? Cette idée, tout de suite, lui parut insupportable. Il voulait bien aimer Lydia, sans espoir de retour, mais il ne pouvait admettre ni qu'elle en aimât un autre, ni qu'elle quittât Pétrograd. Il avait besoin de sa présence continue auprès de lui. Sans elle maintenant, il n'était rien ; sans elle, la vie était vide ; un ennui insupportable l'accablerait.

La figure du jeune lord passa devant ses yeux. Il était beau comme un dieu ; aucune femme ne pouvait lui résister. Mais Lydia ? Elle n'était pas pareille aux autres. Elle avait une âme russe ; elle ne s'éprendrait pas de l 'Antinous britannique... Et puis quitter son père ? Impossible... Et si le prince Volynski mourait ? L'instinct de sécurité ne serait-il pas alors plus puissant ? N'accepterait-elle pas de vivre d'une existence large et sûre en Angleterre ?...

Savinski passa une soirée agitée à tourner et retourner ces idées contraires en son esprit.

Mais, tout au fond de lui-même, rien ne prévalait contre la joie de la découverte qu'il avait faite : il aimait Lydia Serguêvna. C'était un don du ciel. Sa vie en était illuminée.

L'entrevue qu'il eut avec Séméonof, le lendemain à midi à la Banque du Nord, se ressentit du trouble de ses nerfs. Elle fut tumultueuse. Le sang-froid caustique du jeune chef bolchevique l'exaspéra. Il se laissa aller à lui répondre sur un ton plus vif qu'il ne voulait. Séméonof affectait de placer la révolution au-dessus de toute discussion. « C'est un fait, disait-il. Un esprit raisonnable n'a qu'à s'incliner devant un fait et à prendre ses mesures en conséquence. Il ne dépend pas de vous que nous soyons ou que nous ne soyons pas en pleine révolution. Cela étant admis, que ferez-vous ?

— Mais votre fait, répondit Savinski, quelle durée aura-t-il ? Vous avez été au pouvoir deux mois. Combien y resterez-vous ? Les événements vont vite chez nous. Kerenski, qui a été l'homme le plus populaire de Russie, n'a pas tenu six mois dans la tempête. Qui me dit que, dans quelques semaines peut-être, Lénine et Trotski ne seront pas en fuite... ou pendus.

A peine eut-il lancé ce dernier mot qu'il eût voulu le rattraper.

Séméonof sourit de ses lèvres sèches, ouvrit les deux mains d'un geste qui lui était familier et, fixant son interlocuteur, dit avec dureté :

— Vous avez raison sur un point. Nicolas Vladimirovitch, la vie d'un homme ne vaut pas cher aujourd'hui en Russie. Qu'on ne l'oublie pas.

Et, ayant lancé cette pensée ailée, il s'arrêta pour lui donner le temps d'atteindre son but.

Il revint à un ton de conversation plus plaisant.

— Si vous connaissez notre pays, dit-il, vous devez

comprendre qu'il est avec nous et qu'il y sera longtemps, car nous apportons à cet homme étonnant qu'est le Russe, et qui reste complètement incompréhensible aux étrangers, les deux choses qu'il aime le plus au monde. Le Russe a le goût de l'absolu ; je m'exprime mal : il en a la passion... Et il adore le changement ; encore ici suis-je au-dessous de la vérité ; c'est le bouleversement qu'il aime, le renversement de toutes les valeurs. Nous lui offrons ces deux idoles. Rien de la société ancienne ne subsistera et nous lui présenterons un système nouveau, un absolu qui n'a jamais servi, dont il sera le premier à jouir : le communisme. Quelle fierté pour un grand peuple que de penser qu'il impose une vérité neuve au monde ! Avec cela vous ferez aller loin notre Russe. Pour cela, vous lui ferez supporter mille privations... Et Dieu sait si nous mettrons sa patience à l'épreuve, ajouta -t-il avec un sourire glacé. Le Russe étonnera l'univers en montrant qu'il peut vivre de rien, mais pour une idée. Nous sommes un peuple religieux, Nicolas Vladimirovitch. Mais les formes anciennes de la religion sont vidées de tout contenu. Elles s'écroulent et retournent à la poussière. Avec nous, c'est un Evangile nouveau qui s'impose à l'humanité.

Il continua à discourir ainsi. Savinski l 'écoutait avec impatience. Il avait le goût qu'ont tous les Russes pour les discussions idéologiques. Mais le discours deSéméonof l'avait irrité et lui avait paru hors de propos. Se perdre dans une métaphysique politique et sociale est occupation agréable pour gens oisifs après dîner ; mais, dans ce cabinet de travail d'une banque d'où il avait dirigé de

vastes affaires, il était habitué à un langage plus proche de la réalité. Par un brusque détour, Séméonof revint à des questions pratiques. Il s'agissait d'organiser la Banque du Peuple qui absorberait toutes les banques privées dont l'Etat avait pris possession et il voulait avoir les conseils d'un financier aussi éminent que Savinski.

Celui-ci ne put s'empêcher de hausser les épaules.

— Que me racontez-vous là ? dit-il. Savez-vous de quoi vivent les banques ? Vous croyez qu'elles vivent d'argent... Pas du tout, elles vivent de crédit. Sans crédit, pas une banque au monde ne peut garder ses guichets ouverts une journée. Or, quel est le crédit du gouvernement dont vous faites partie ? Nul. Vous avez saisi les dépôts. Après cela, qui vous apportera de l'argent ? Personne. Vous aurez beau multiplier les appels et donner les assurances les plus formelles, pas un client — et vousmême, mon cher Léon Borissovitch — ne vous confiera ses fonds. Vous tirez à toute allure deux cents millions de roubles par jour. Eh bien, vous ne re verrez jamais un seul des billets que vous mettez en circulation. Vous êtes condamnés à la banqueroute... Vous avez voulu mon avis, le voilà clair et net. Vous ne trouverez pas un homme connaissant les affaires qui vous parle un autre langage. Si vous tenez à ce que nous travaillions avec vous, abandonnez le communisme dont personne au monde ne peut établir les finances.

Séméonof réfléchit un instant.

— Vous appartenez aux écoles anciennes, Nicolas Vladimirovitch. Vous êtes prisonnier des formules dans lesquelles vous avez été élevé. Est-il possible que vous

ne puissiez pas vous adapter aux formes nouvelles de la société ? Ce serait désirable, croyez-moi... Cela sera nécessaire. Je ne renonce pas à l'espoir de vous voir travailler avec nous.

Savinski avait horreur des banalités de Séméonof. Il les eût tolérées chez d'autres ; elles étaient inadmissibles dans la bouche d'un homme de ce caractère et de cette intelligence. Enfin, dans chaque entretien qu'il avait avec le commissaire bolchevique, ce dernier s'arrangeait pour lui faire sentir avec plus ou moins de discrétion qu'ils étaient les maîtres, qu'ils ne reculeraient devant rien et que, finalement, si l'on voulait sauver sa peau, il serait sage d'être en bons termes avec eux.

Si voilées que fussent ces allusions à leur tyrannique pouvoir, elles étaient, à la lettre, insupportables. C'était une des épreuves des temps troublés, et non la moindre, d'être obligé de plier sous la menace d'un dictateur terroriste. Jamais Savinski ne désirait plus ardemment le succès de Spasski que lorsqu'il se trouvait en face de Séméonof.

Celui-ci se leva, fit claquer ses doigts sur le dos de sa main, arpenta le cabinet, regarda par la fenêtre sur Nevski et, tout en marchant, dit comme négligemment :

— Nous allons arrêter l'ambassadeur d'Angleterre. Savinski sursauta.

— Vous êtes fous ! lança -t-il, sans prendre le temps de réfléchir.

Séméonof eut un regard froid et répondit de la façon la plus formelle :

— Le gouvernement des Soviets ne peut admettre

d'être insulté par le gouvernement britannique qui garde sous les verrous des hommes comme Tchitcherine et Petrof .

Cette fois-ci Savinski en avait assez, et, à son tour, de la façon la plus sèchement polie, il dit :

— Si nous n'avons pas ici des rapports d'homme à homme, je ne vois pas le but de nos entrevues.

Il y eut encore quelques phrases insignifiantes, puis Séméonof prit congé.

— Nous nous reverrons, dit-il énigmatiquement. Si vous avez besoin de moi, n'hésitez pas à me téléphoner.

Une fois Séméonof sorti, la colère de Savinski tomba. Il réfléchit un instant sur la communication du souscommissaire aux Affaires étrangères. Soudain sa figure s'éclaira et il sourit :

« C'est un chantage, se dit-il. Si Trotski avait décidé d'arrêter l'ambassadeur d'Angleterre, il ne chargerait pas Séméonof de me l'apprendre. Mais comme ce sont de rusés compères, ils ont trouvé ce moyen ingénieux d'agir sur l'ambassadeur de Sa Majesté britannique, car ils sont persuadés que je m'empresserai de lui raconter notre conversation.» Il s'arrêta un peu, puis il continua :

« Et, ma foi, il est bien évident qu'il faut aller le lui dire et qu'ils ont calculé assez juste. Mais le chantage n'en est pas moins évident et ils ne songent pas une minute à arrêter mon honorable ami. »

Il fit demander à l'ambassadeur d'être reçu vers cinq heures, de façon à avoir son après-midi libre. Il arriva très en retard chez lui pour déjeuner. Il trouva un mot

de Lydia lui disant que son père était plus malade et quelle ne pouvait sortir. Elle avait téléphoné plusieurs fois en vain. Il se rendit à cinq heures à l'ambassade où il rencontra le lord Douglas. Il s'entretint amicalement avec lui pendant quelques minutes. « Est-ce qu'il aime Lydia ? se demanda-t-il, tout en causant avec l'admirable jeune homme. Mais non, il ne l'aime pas. Elle est belle, elle est jeune, il lui plaît ; il veut prendre son plaisir avec elle, mais c'est tout. Il ne l'aime pas, il ne l'aimera jamais. Peut-il même imaginer ce qiie c'est que d'aimer Lydia ? » Il souriait de joie, tant cette certitude l'emplissait. Elle resta en lui pendant la demi-heure qu'il passa avec l'ambassadeur.

Au soir, il téléphona à son amie. Le prince Volynski avait passé une mauvaise journée ; il était agité et demandait à le voir le plus tôt possible. Est-ce que le lendemain quatre heures lui convenait ?

Il accepta le rendez-vous et s'informa auprès de Lydia s'il pourrait causer avec elle un peu en sortant de chez son père.

— Certainement, dit Lydia. J'ai beaucoup de soucis et je serai contente de vous voir.

On était aux jours les plus courts de l'année et la uuit

était déjà venue quand Savinski tut introduit dans le

petit salon que le prince Serge ne quittait plus. Il était à sou ordinaire dans son fauteuil, un chàlc sur les épaules, un autre sur les jambes. Savmski lut trappe de son extrême maigreur : ses yeux brillants de tièvre étaient enfoncés sous les arcades sourcilières ; sa main droite, qui reposait sur le bras du fauteuil, était paie et décharnée ; les ongles allongés semblaient appartenir déjà à un cadavre. « * la fin, pensa Savinski. en le voyant. Lydia n'aura plus que moi. » Déjà il avait oublié le lord Douglas.

Le prince se tourna avec difficulté vers l'arrivant.

— Je suis heureux de vous voir, dit-il d'une voix

basse.*.

Une quinte de toux le secoua. Quand elle fut passée, il sourit douloureusement.

— Je suis fichu, tit-il. Me voilà revenu d'Andalousie. C'est dommage... Quel beau pays ! On y sent l'Arabie encore, l'odeur des épices vous remplit les narines quand le vent du sud tait monter la poussière des chemins... Je

visa, et nui. 191

mis très sensible aux parfums, Nicolas Vladimirovitch. C'est peut-être à cause de mon grand nez... Vous avez remarqué, mon cher, que je n'ai pas un nez russe.. de mes grand mères doit avoir aimé quelque Circassien, là-bas, au bord de la rr* il fait chaud... A

certains moments, il me semble que je sens encore dans mes veines la chaleur de l'Orient... Croyez-vous qu'on ait vécu déjà sur cette terre > Si oui, j ai été un Maure de Boabdil à Cordoue, près du Guadalquivir que l'été met presque à sec entre set rives brûlées. Je me souviens, je me souviens... Et notre Pouchkine descendait d'un Abyssin...

Il parlait avec pein*:, s 'arrêtant parfois pour avaler sa salive. Il divaguait un m monologuant. Il

avait oublié la présence de Sevinski. Il renifla.

— Ici, ça sent le moisi ; nous vivons dans la pourriture. eva, elle, n'est jamais à sec Elle est toujours gonflée d'eau, cette mâtine... C'est un fleuve impérial ; il n'y a rien de pareil au monde... Mais c'est un fleuve russe, énorme et stérile ; il coule dans un marais. Il a fallu la folie de Pierre le Grand pour entasser des montagnes de pierre dans ces solitudes humides !... Quelle aberra-

L. Mais pour moi, il n'y a plus qu'un err l'empire des morts... Vous vous souvenez du vers de La Fontaine : Et dont les pieds touchaient à Tempirt des morts. Ah ! ah !... mes pieds y sont déjà entrés ; ils n'en ressortiront plus... Et je les suis lentement...

Il rit, et son rire amena une crise de toux prolongée. Un domestique apportait du thé. Le prince revint à lui, tendit une cigarette à Savinsld, en prit une et dit :

— Je vous demande pardon de mes radotages. C'est l'air de Pétersbourg qui m'a empoisonné. Racontezmoi les nouvelles, Nicolas Vladimirovitch. J'ai quelque chose à vous dire, oui, quelque chose de très important, mais tout à l'heure... tout à l'heure, quand nous aurons pris le thé...

Savinski le mit au courant de la situation telle qu'il la voyait. Il ne fallait pas douter que les bolcheviques ne s'affermissent au pouvoir. Les négociations de paix allaient grand train depuis que Trotski lui-même était parti pour Brest-Litovsk. A l'intérieur, le désordre le plus complet ; la ruine dépassait l'imagination. Et voilà que déjà les Allemands avaient envoyé une mission financière et commerciale avec le comte Mirbach. Le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank, était là. Il ne l'avait pas vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au premier jour.

— Qu'est-ce que les Allemands feront ? conclut Savinski, nous n'en savons rien. S'ils veulent faire avancer un corps d'armée ici, qui les en empêchera ? Ils seront acclamés et votre charmante voisine donnera de grandes réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste. Nous aimons à être du côté du manche, comme disent les Français. C'est un défaut national. Mais pourront-ils entreprendre de nourrir cette ville affamée ? Faut-il le souhaiter ? Je vous avoue que je ne sais plus ce qu'il faut désirer.

— Je les déteste plus encore que les bolcheviques, répondit le prince. Dieu m'évitera cette honte ; je ne les verrai pas... Mais laissons cela. Mettez une bûche au feu,

tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec impatience... Ah ! elle va flamber, la gaillarde, tout à l'heure. Elle était, il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses sœurs. Et maintenant, elle va réchauffer les vieux os du prince Volynski... Voilà, mon cher, une destinée bien remplie : un peu de fumée dans l'air, un peu de chaleur dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe, et puis rien, voilà, voilà !... A présent, il faut parler sérieusement, mon ami, dit-il en hochant la tête, très sérieusement, voyez-vous.

Il s'arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible vieillard allait, par une saute brusque d'idées, le prier de combiner le passage difficile de la frontière et de faire les plans d'un voyage en Egypte, ou en Sicile.

Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute.

— C'est de Lydia qu'il s'agit, fit-il, de ma petite Lydia... Vous comprenez bien, mon cher, que c'est mon seul souci... Une petite fleur comme elle dans cette ville de folie ! Les soldats et les bandits dans la rue, et ce Lénine, ce Trotski à Smolny !... Qu'est-ce qui lui arrivera, Nicolas Vladimirovitch ? Elle est si jolie, cette enfant... Vous avez remarqué, où qu'elle passe, les gens s'arrêtent et la regardent... C'est une beauté, mon cher, je suis fier d'elle, je vous assure, très fier... Mais tout cela n'est rien au prix de son âme. Là il n'est rien que de pur, pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sousentendu ; tout est clair, ouvert, bon et généreux ; je lis en elle, je sais tout ce qu'elle pense et ce qu'elle Sent. Eh bien, je vous le dis, c'est un cœur incomparable, ma Lydotchka... Alors, voyez-vous, je tremble pour elle,

elle va être seule... Seulement, voilà, il y a un fait nouveau, oui, je sais bien, vous le connaissez. Lydia vous Ta dit, elle vous dit tout. Ce lord Douglas veut l'épouser...

Ici le prince soupira et s'arrêta pour reprendre haleine. Il avait l'air très triste. Savinski, qui s'intéressait prodigieusement à la conversation depuis qu'elle avait comme thème Lydia, commençait à se demander avec un peu d'inquiétude où visait le prince Serge.

— Pour dire le vrai, continua le vieillard, j'admire les Anglais, mais je ne les aime pas... Ce sont des gens sans méchanceté, mais ils sont durs. Pas de cœur, mon cher, pas d'ouverture d'âme... Naturellement, je n'aurais jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement, voilà, Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a la révolution, et Lydia est là dans cette ville qu'elle ne veut pas quitter... Naturellement, elle nie le danger, vous la connaissez, mais elle ne me prend pas à ces ruses enfantines. C'est à cause de moi qu'elle ne veut pas partir...

— Mais, qu'est-ce qu'elle a répondu à lord Douglas ? interrompit Savinski, soudainement anxieux de savoir avec précision ce qui s'était passé.

— Hé I mon cher, fit le vieux prince en riant, elle n'a rien répondu, comme font toujours les filles. Elle s'en est tirée en plaisantant, et voilà tout... Seulement, lord Douglas est revenu la voir, hier avant dîner, et, cette fois-ci, a insisté... Il paraît qu'il est superbe, ce garçon. Comment le trouvez-vous ?

— Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité. 11 a un titre, il est beau comme on ne l'est pas,

il est jeune, il est riche. C est un Adonis avec un carnet de chèques. Et cela dit, il n'y a rien de plus à ajouter. La seule idée qu'il puisse être un mari pour Lydia Serguêvna est risible.

— Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison- Mais, dans les circonstances où nous sommes, je suis obligé de penser autrement... Vous comprenez, Nicolas Vladimirovitch, c'est un homme honorable, et c'est la sécurité... S'il épouse Lydia, il l'emmène en Angleterre... Moi, je crève ici, c'est entendu, mais je n'ai plus de soucis, mon cher, vous voyez la chose ; je m'endors un beau jour dans la paix de l'âme parce que je saurai que ma fille est à l'abri du danger... C'est capital, mon ami.. Il n'y a pas de repos sans cela.

Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme, comme s'il n'y avait plus le moindre doute dans son esprit sur le parti à prendre.

— Seulement, reprit-il, ce n'est ni moi ni vous qui décidons. C'est Lydia. Lydia, on n'en fait pas ce que l'on veut. Pourtant, elle est pleine de raison, ma fille. Mais, dans une question comme celle-là, je n'ai aucune influence sur elle, parce qu'elle pense que je me sacrifie... Alors, nous avons des dialogues incroyables, Nicolas Vladimirovitch, et qui m'agitent... Nous nous sommes disputés sur ce sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle m'a dit très sérieusement : « Est-ce que tu ne m'aimes plus, papa, que tu veux te débarrasser de moi ? Si c'est vrai, alors dis-le, et je m'en irai d'ici. » Eh bien, moi, mon cher, je suis vieux et faible, et quand j'ai entendu ma fille parler ainsi, je l'ai prise dans mes bras ; j'ai

pleuré» comme un enfant, et je lai suppliée de rester... Que voulez-vous, c'est déplorable, mais qu'y faire ? Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle a pleuré avec moi, je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les nerfs malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur ce sujet. Et c'est pour cela que je vous ai demandé de venir... Vous êtes la seule personne que Lydia aime... Oui, elle vous aime, mon ami... Tout ce que vous dites est pour elle parole d'évangile. Vous êtes un homme fort, Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé dans cette affaire... Parlez-lui. Suppliez-la d'accepter ce lord Douglas (que le diable emporte, du reste !), et diteslui la vérité, que je vais mourir, qu'elle sera seule, que j'aurai trop de chagrin à la laisser dans cette ville maudite... Je vous en prie, faites tout ce qu'il faut. Moi, je ne peux plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous deux. Vous comprenez que c'est stupide... Aussi, je vous demande de m 'aider. Vous la déciderez à accepter, puisqu'il le faut... Vous êtes son ami.

Le prince se tut ; il était terrassé par l'émotion et respirait avec peine... Ecroulé dans son fauteuil, il ne semblait plus avoir que quelques étincelles de vie en lui.

Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s'était durcie ; il avait vieilli. Il se passa la main sur le front et, sans plus réfléchir, se leva.

— Allons, je vois qu'il faut le faire. Vous avez raison. Il ne faut penser qu'à elle aujourd'hui. Ni vous ni moi ne pouvons la protéger... Savez-vous où je la trouverai ?

— Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant

la main. Attendez, un domestique va vous conduire chez elle. Ma femme est en bas et, vous savez, on ne peut plus chauffer que le devant de la maison... Elle vous recevra dans sa chambre... Cela n'a aucune importance entre nous... Vous êtes notre ami, notre seul ami... Merci.

Quelques minutes plus tard, Savinski entrait dans la chambre de Lydia qu'il ne connaissait pas. C'était une grande pièce dont les deux fenêtres regardaient le quai de la Neva. Elle était assez sombre. Une lampe électrique dans un plafonnier répandait une faible lueur, car l'usine électrique manquant de charbon ne fournissait qu'un courant insuffisant. Une lampe à pétrole, sous un grand abat-jour, posée sur une table, éclairait Lydia étendue sur un divan recouvert d'un châle ancien. Elle avait dénoué ses cheveux et, lorsqu'elle se leva pour aller à la rencontre de son ami, ils flottèrent autour d'elle. Ils descendaient jusqu'aux hanches en nappes légères, ondées et dorées, qui semblaient absorber toute la lumière qui était dans la chambre. A la trouver ainsi, le cœur de Savinski lui défaillit. Jamais il ne l'avait vue décoiffée, dans ce déshabillé qui suppose une intimité plus grande, et, pour la première fois, il sentit un obscur et passionné désir monter en lui de la prendre dans ses bras et de la garder pour lui seul. C'était à cette femme qu'il fallait renoncer I Ah ! le sacrifice que lui demandait le prince Serge était au-dessus des forces humaines. Sous le coup de l'émotion qui le poignait, il s'arrêta un instant.

Mais déjà Lydia était près de lui.

— Vous m'excuserez, Nicolas Vladimirovitch, de vous

recevoir ainsi. J'avais mal à la tête et j'ai défait mes cheveux dont je ne pouvais supporter le poids.

Elle leva les yeux sur lui.

— Mais vous êtes pâle, mon ami. Qu'avez-vous ? Etes-vous fatigué ?... Vous n'avez pas d'ennuis, j'espère. On va nous donner du thé. Asseyez-vous là, près de moi, sur le divan.

Elle le prit par le bras et l'entraîna. Mais Savinski refusa de se mettre près d'elle sur le divan et choisit un fauteuil de l'autre côté de la table. On entendait dans la pièce voisine, dont la porte était ouverte, les pas de la nourrice Katia qui allait et venait rangeant le linge de sa maîtresse. Parfois, elle entrait dans la chambre pour dire à Lydia quelques mots.

Une femme de chambre apporta du thé. Lydia demandait à Savinski des nouvelles des siens. Avait-il été satisfait de son séjour en Finlande ? Ses enfants se portaient-ils bien ?

Savinski, tout troublé qu'il fût, remarqua avec surprise qu'il y avait un rien de changé dans le ton sur lequel elle s'exprimait. Elle parlait avec une grande amitié, mais il y avait pourtant quelque chose d'un peu distant, d'un peu conventionnel qui ne lui échappait pas et qui était nouveau entre eux.

Il donna des détails sur la vie que menaient là-bas sa femme et ses enfants. Il dit l'impatience de Boris à l'idée de rentrer à Petrograd et combien il était difficile pour Sonia de passer ses journées si loin de lui, se rongeant de soucis à son sujet. Il parla assez longtemps sans regarder Lydia et, comme il finissait, il leva les yeux. Elle était à

moitié renversée sur le divan ; ses cheveux lui faisaient une couche dorée. Mais il fut frappé de voir qu elle avait la bouche crispée comme si elle souffrait.

Décidément l'atmosphère de cette chambre était lourde. II y avait quelque chose d'inexplicable entre eux dont ils sentaient le poids mystérieux. C'était, sans doute, la grande question soulevée par la demande de lord Douglas. Il fallait y arriver et Savinski s'y jeta, sans plus attendre, comme un homme qui a décidé d'en finir avec ses jours se précipite dans l'abîme, les yeux fermés.

— Où en êtes-vous avec le lord Douglas, Lydia Serguêvna ? demanda -t-il. J'ai beaucoup pensé à ce que vous m'avez dit.

Lydia se redressa, fixa son regard sur lui comme si elle voulait lire au fond de ses pensées et lui dit brusquement :

— Et vous-même, Nicolas Vladimirovitch, où en êtesvous avec le lord Douglas ?

L'inattendu de cette question, ce qu'elle avait de direct et de surprenant par le lien qu'elle établissait soudainement entre Lydia, lord Douglas et Savinski lui-même, le laissa stupéfait.

Il y eut un bref silence, puis Savinski, prenant son parti, mais sans oser regarder la jeune fille qui, elle, ne le quittait pas des yeux, dit :

— Je pense, Lydia Serguêvna, que, dans les circonstances où nous sommes, vous n'avez pas le droit de le repousser.

— Êtes-vous sûr que ce soit votre opinion à vous ? dit-elle d'une voix claire. Il ne faut pas me tromper, Nicolas Vladimirovitch. Faites-y attention. Vous >ave?

que j'attache beaucoup de prix à ce que vous me dites... Je vous en prie, pesez vos paroles. Elles auront un grand poids aujourd'hui. Réfléchissez sérieusement... Mon père m'a dit la même chose que vous. Sans doute, il vous l'a répété tout à l'heure, et peut-être vous a-t-il influencé ?... C'est vous que je veux entendre et non lui à travers vous.

Elle s'était animée singulièrement tandis qu'elle parlait. Pourtant elle avait perdu ses couleurs et ses yeux brillaient presque sombres dans son visage pâli.

Savinski, qu'on admirait pour son imperturbable sangfroid et sa bonne humeur souriante dans les discussions d'affaires les plus chaudes, se troubla devant une mise en demeure si véhémente. Il ne savait que répondre. Allait-il trahir le vieux et pathétique prince ? Allait-il se trahir lui-même ? Il hésita, balbutia, crut s'en tirer par quelques généralités sur ce que les circonstances avaient d'exceptionnel, sur le souci naturel qu'on pouvait se faire en des temps si troublés pour des personnes qui vous étaient chères. Il avait honte de lui-même et des propos vagues qu'il tenait dans un moment si grave. Il termina, enfin, par cette phrase sans signification :

— Nous ne voulons que votre bonheur, ma chère amie.

Il fut étonné de voir que Lydia paraissait se satisfaire de cette équivoque réponse et ne le ramenait pas à la question précise qu'elle lui avait posée. Elle semblait maintenant plus calme, plus heureuse, et changea de sujet, lui demandant ce qu'il avait fait depuis qu'il était rentré à Pétrograd.

Dans un soudain besoin d'expansion, Savinski lui dit qu'il avait eu, la veille, à la Banque, la visite de Séméonof, que cet homme l'avait exaspéré, l'avait fait sortir du sang-froid qu'il aurait dû garder et qu'il craignait de s'en être fait un ennemi. Il lui cita la phrase de Séméonof sur le prix de la vie d'un homme.

Lydia, qui l 'écoutait avec beaucoup d'intérêt, l'interrompit et lui dit avec vivacité :

— Cet homme peut être très méchant, Nicolas Vladimirovitch... Je ne l'aime pas ; il me fait peur. Prenez garde qu'il songe à se venger. Il est tout-puissant, paraît-il.

Savinski haussa les épaules.

— Les choses sont ainsi, dit-il avec fatalisme. Nous sommes dans les mains de Dieu, Lydia Serguêvna.

Il parut à Lydia qu'il avait l'air très fatigué. Elle réfléchit un instant. De nouveau son visage prit une expression sérieuse, sa lèvre se crispa.

— Je veux encore vous poser une question. Ne vous moquez pas de moi, Nicolas Vladimirovitch, si aujourd'hui je vous interroge ainsi. A la suite de votre entretien avec Séméonof, n'avez-vous pas pensé à vous sauver en Finlande ?

Savinski la regarda d'un air étonné, comme s'il ne comprenait pas ce que la jeune fille lui demandait.

— Me sauver en Finlande, moi, pourquoi ?... Je n'y ai même pas songé, Lydia Serguêvna.

Lydia comprit qu'il disait la vérité. Et, de nouveau, il y eut un long silence. Un domestique entrant pour annoncer que le dîner était servi l'interrompit. Savinski se leva et allait prendre congé. Lydia le retint.

— Attendez un instant, dit-elle. Je descends avec vous. Donnez-moi une minute pour que je me coiffe.

Elle s'assit à la table de toilette et souleva les lourds cheveux qui couvraient ses épaules et son dos. Elle les peigna, les roula en deux torsades et les ramena sur le derrière de la tête où elle les assujettit avec un grand peigne. Savinski, sans mot dire, la regardait. A assister ainsi à sa toilette, il semblait qu'une intimité nouvelle était née entre eux et il sentait de grandes ondes de bonheur couler en lui. Il ne pensait à rien. La voir près de soi était suffisant.

Lorsqu'elle eut fini, elle se leva et, comme ils descendaient, elle lui dit du ton d'une petite fille qui a été méchante et qui tient à savoir si on lui en veut toujours :

— Voudrez-vous encore vous promener avec moi, Nicolas Vladimirovitch ?... Je vous expliquerai une grande chose que vous n'avez pas comprise : c'est que la solution de papa et la vôtre n'est précisément pas une solution de révolution... Vous comprenez ce que je veux dire, c'est la solution qu'on ne doit pas prendre précisément parce que nous sommes en pleine tempête.

Savinski s'arrêta stupéfait.

— Non, je ne comprends pas, je l'avoue, Lydia Serguêvna. Que voulez-vous dire, pour l'amour du ciel ?

— Naturellement vous ne comprenez pas, fit-elle enchantée, comment pourriez-vous comprendre ? C'est un peu trop compliqué pour un homme comme vous... Je vous raconterai ça un jour, je vous le promets.

Elle riait de bonne humeur et se moquait de lui si gentiment que Savinski se mit à rire avec elle,

Savinski se réveilla tard le lendemain matin après une nuit où le sommeil l'avait longtemps fui. Comme il s'habillait lentement, un coup de sonnette retentit. Un instant après, sa femme de chambre lui remit la carte d'une personne qui désirait le voir. Il lut sur la carte : « Bogdanof, sous-commissaire du quartier de Kazan. » Savinski fronça les sourcils. Que diable lui voulait la police du quartier ? C'était la première fois qu'elle venait chez lui. Jusqu'alors il n'avait eu affaire à elle que par l'entremise du comité de maison.

Le commissaire entra. C'était un petit Juif, sec et pâle, et nerveux, qui portait des lunettes. Il s'exprimait avec beaucoup de politesse. En quelques mots, il mit Savinski au courant de l'objet de sa visite. On faisait une revision des passeports et il venait demander à Savinski de lui confier le sien pour peu de temps.

Savinski se récria. Il ne pouvait se dessaisir de son passeport. Que deviendrait-il sans pièce d'identité dans une ville où l'on était exposé chaque jour à être arrêté dans la rue ? En outre, il avait un visa de transit pour la

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