Quand nous serons grandes! Pièce enfantine
Mesdemoiselles, vous pouvez jouer! Mais dans un quart d'heure, il faudra vous remettre au travail.
JEANNE, CÉCILE et MARTHE, elles entrent toutes trois en coup de vent.
Récréation ! Récréation !
CÉCILE
Quel bonheur !
« JEANNE
Je me sentais des fourmis dans les jambes !
MARTHE
£t moi, j'avais un mal de tête...
CÉCILE
Oh ! toi, Marthe, tu n'en es encore qu'à tes lettres
JEANNE
Quand tu en seras comme nous au Déluge dans l'histoire sainte...
CÉCILE
Et aux départements dans la géographie...
JEANNE
Ça commencera à devenir sérieux.
MARTHE
Qu'est-ce que c'est que ça les départements ?
CÉCILE
Ah ! non, par exemple, s'il faut refaire la classe maintenant. C'est la récréation, jouons et dépêchonsnous. J'ai remarqué que quand on jouait le temps passait deux fois plus vite.
JEANNE
C'est ça. A quoi pourrions-nous bien jouer ?
MARTHE
Si on recommençait le baptême de la poupée ?
JEANNE
Non, ce n'est pas amusant, on l'a déjà fait. Et puis il n'y a plus de dragées.
Et les dragées c'est ce qui fait le baptême.
JEANNE
Alors à quoi?
MARTHE
A chat perché. (Elle saute sur un fauteuil.) Dernier chat perché y est I
Marthe, veux-tu bien descendre !
JEANNE
Si Mademoiselle te voyait, elle qui a tant défendu de monter sur les meubles !
MARTHE, descendant.
C'est ennuyeux, on ne peut jouer à rien, alors.
JEANNE
Le fait er^ que ce n'est pas facile de s'amuser.
CÉCILE
Je crois bien, on nous défend tout.
JEANNE
Cache-cache, ça fait trop de bruit.
CÉCILE
La cuisine!...
• MARTHE
Qh 1 oui, la cuisine I
CÉCILE
Ça salit les mains. Et cependant c'est joliment amusant. Vous savez la petite Dutilleul...
JEANNE
Oui, eh I bien ?
L'autre jour j'étais allée chez elle. Justement on a fait la dînette. Si vous aviez vu comme elle était drôle... et ses deux frères, donc ! Groiriez-vous qu'ils avaient mis des grands tabliers blancs, comme des cuisiniers avec des bonnets de coton...
JEANNE et MARTHE, riant.
Des bonnets de coton, ah! ahl ah!
CÉCILE
Ils étaient autour d'un petit fourneau, où il y avait du feu, et ils faisaient... devinez quoi*^
JEANNE
Des crêpes?
MARTHE
Des gaufres ?
CÉCILE
Vous n'y êtes point... ils faisaient du chocoljt.
MARTHE
Du vrai chocolat ?
CÉCILE
Oui, du vrai chocolat.
JEANNE
Et il était bon?
CÉCILE
Excellent ! il sentait la fumée, mais la petite Dutilleul m'a dit qu'elle n'en avait jamais mangé de meilleur.
JEANNE
Si on demandait la permission à Mademoiselle ?
CÉCILE
Je l'ai déjà demandée, mais elle me l'a refusée.
JEANNE
Pourquoi ça ?
CÉCILE
Parce que nous étions trop petites.
MARTHE, SG redressant avec indignation.
Trop petites!
CÉCILE
Oui, trop petites ! voilà ce qu'on nous répète toute la sainte journée. Quand il y a du monde à table, on nous fait dîner dans notre chambre, parce que nous sommes trop petites; on nous couche de bonne heure, parce que nous sommes trop petites; on nous empêche de demander deux fois du dessert, parce que nous sommes trop petites!
MARTHE
Comment faire? S'il y avait quelque chose pour faire grandir tout d'un coup, même quand ça serait très mauvais, eh! bien, j'en prendrais.
10 QUAND NOUS SERONS GRANDESl
CÉCILE
Heureusement qu'un jour nous ne serons plus trop petites.
JEANNE
Oui, quand nous serons grandes I
CÉCILE
Ça, ma bonne Jeanne, c'est sûr, quand nous serons grandes nous ne serons plus petites. C'est une vérité de M. de la Palisse.
MARTHE
Et il avait raison.
JEANNE
Enfin, voulez-vous que je vous dise, moi, je ne pense qu'à celai
CÉCILE
Moi, aussi 1
MARTHE
Et moi donc 1
JEANNE
Tiens, c'est drôle, nous avons eu toutes trois la même pensée 1
CÉCILE
Ç;i n'arrive pas souvent.
JEANNE
Ecoutez, si vous voulez me promettre de me dire après ce que vous voulez faire, je vous dirai mon idée.
CÉCILE et MARTHE.
Nous le promettons.
JEANNE
Vous ne le répéterez pas à Mademoiselle ?
CÉCILE
Ohl pour ça...
MARTHE
Il n'y a pas de danger.
JEANNE} s'asseyant et gravement.
Mes enfants, j'ai hésité longtemps, d'abord j'avais fait des projets, mais maintenant ce n'est plus ça. Je suis résolue...
CÉCILE
A quoi donc ?
JEANNE
Je veux être mère de famille.
MARTHE
Mère de famille ?
JEANNE
Oui I comme on a beaucoup d'argent quand on est grande, je m'achèterai des bébés. D'abord pour commencer... cinq ou six seulement. Et puis ensuilc je verrai, s'ils sont gentils, j'en raclièterai encore d'autres jusqu'à douze — mais pas plus. Qu'est-ce que tu en penses, Cécile ?
Ohl mon Hien, ma chère, tu sais, à présent tout
i2 QUAND NOUS SERONS GRANDES !
le monde est mère de famille. Regarde I maman est mère de famille, ma tante est mère de famille, ma cousine Grenu est mère de famille.
JEANNE, se levant.
Eh I bien, vois-tu, ça n'est pas du tout si commode que ça en a l'air. Quand on a des enfants il faut savoir les soigner, les dorloter,
MARTHE
C'est vrai.
JEANNE
Et moi, c'est mon affaire.
CÉCILE
Tu crois?
JEANNE
J'en suis sûre !
MARTHE
Comment le sais-tu ?
JEANNE
Vous vous rappelez Fi fi ?
CÉCILE
Ton petit serin jaune ?
MARTHE
Qui chantait si bien.
JEANNE
Parfaitement. Eh? bien, Fîfi était malade depuis
quelque temps. Lui qui avait l'habitude de gazouiller en sautillant sans cesse, il demeurait immobile sur un barreau, tout silencieux. Je l'avais mis dans du coton...
CÉCILE
Oui, je me souviens, et tu as failli l'étouffer !
JEANNE
C'était pour le guérir. J'avais aussi essayé de lui donner du vin chaud avec une petite cuillère, et je l'avais frictionné avec de la flanelle comme grandpapa pour ses rhumatismes. Mais il se mettait en boule, — oh ! pas grand-papa, le serin, avec ses plumes hérissées, et il me regardait de son pauvre petit œil noir avec un air si triste, que je me sentais presque malade.
CÉCILE
Ça te gagnait !
JEANNE
Oh! toi, Cécile, lu ris de tout.
MARTHE
Et alors?
JEANNE
Et alors, un jour, j'arrive, et qu'est-ce que je vois .. Fifi, mon cher Fifi, étendu dans le fond de la cage, tout rnide et les pattes ratatinées... il était mort! Ça m'a porté un tel coup que j'ai fondu en larmes.
MARTHE, émue.
Pauvre Jeanne, comme je te plains!
JEANNE
Eh ! bien, c'a été pour moi une révélation. Le jour,
OÙ j'ai vu Fifi étendu ainsi dans le fond de sa cage, je me suis dit : je serai mère de famille.
MARTHE, avec conviction.
C'est très bien, Jeanne I
CÉCILE
Moi je trouve ça gentil certainement, mais ça ne me suffirait pas I
JEANNE
Qu'est-ce que tu seras donc, toi, Cécile?
CÉCILE
J'aime ce qui fait beaucoup de bruit et tout ce qui est brillant. Quand je serai devenue grande, je me ferai cantiniére.
MARTHE
Ah ! mon Dieu !
JEANNE
Mais tu n'y penses pas?
J'en ai vu souvent sur des images. J'aurai un beau costume de militaire rouge et bleu, avec des galons d'or, et puis un petit tonneau pour donner à boire aux soldats.
MARTHE
Qu'est-ce qu'il y aura dans ton petit tonneau?
CÉCILE
Du coco... les soldats adorent ça I Aux Tuileries, je los ai vus, ils en boivent tout le temps.
JEANNE
Mais, quand on se battra, Cécile I
CÉCILE
Je soignerai les blessés. Et puis, tu sais, je n'ai pas peur... si on m'attaque, pifl paflpouflje tue vout le monde.
JEANNE
Oh ! non, c'est trop terrible, maman ne te permetra jamais.
CÉCILE
Si, si! Du reste, mon oncle le colonel me prendra avec lui. Je lui en ai déjà parlé.
MARTHE
Et qu'est-ce qu'il t'a répondu?
Il a ri, et il m'a pincé la joue en disant : En voilà une luronne I Tu comprends, c'est comme si c'était fait.
JEANNE
Alors puisque c'est décidé, tu nous écriras le plus souvent que tu pourras.
CÉCILE
Et puis je viendrai vous voir... quand je serai décorée. Jeanne, tu seras mère de famille, et toi Marthe... Au fait, qu'est-ce que tu feras, toi?
MARTHE
Oh ! moi, je sais bien...
CÉCILE
Quoi donc, ma chérie ?
MARTHE
Mais je ne veux pas le dire, parce que vous allez vous moquer de moi.
JEANNE
Non, non, je t'assure.
CÉCILE
Marthe! ma petite Marthe, je t'en prie, je suis si curieuse.
MARTHE
Ehl bien, je veux être...
JEANNE et CÉCILE.
Quoi donc?
MARTHE
Une fée I
JEANNE et CÉCILE, riant aux éclats.
Ah! ahl ahl
MARTHE
Vous voyez, je vous le disais bien que vous vous moqueriez de moi !
JEANNE
C'est qu'aussi...
CÉCILE
C'est trop drôle I
MARTHE, vexée.
Ce n'est pas si bête que ça. J'aurai de jolies ailes comme les papillons, je pourrai voler dans l'air. Et
puis avec ma baguette magiqac je ferai tout ce que jevoudrai.Etsi vous vous moquez de moi, toi, Jeanne, je te changerai en puco, et toi, Cécile, en éléphant.
CÉCILE, lui faisaDl les cornaSi
Hou ! la vilaine fée Garabosse.
Mais non, je dis ça pour rire, je serai une bonne fée I C'est moi qui enverrai des enfants à Jeanne et qui empêcherai Cécile d'être tuée à la guerre.
CÉCILE
Tu es un amour d'enfant, viens que je t'embrasse.
JEANNE
Ma chère petite Marthe, tu es bien gentille, seulement vois -tu, une fée, c'est impossible.
MARTHE
Mais quand je serai grande, grande... (Levant la main.) comme ça.
JEANNE
Quand tu serais grande comme une montagne, ça n'y ferait rien, ce n'est pas possible 1
MARTHE
C'est bien ennuyeux.
CÉCILE
Il faudra trouver autre chose. Veux-tu être cantinière avec moi ?
JEANNE
Ou mère de famille comme moi?
MARTHE
Non, puisque je ne peux pas être une fée, je me ferai... pâtissière.
JEANNE, riant.
C'est encore une idée.
Toi qui fais justement des pâtés sur tes pages d'écriture.
MARTHE
Moque-toi encore de moi ! Quand j'aurai de bons éclairs au chocolat, tu sauras joliment venir me dire : Ma petite Marthe chérie, je voudrais bien un éclair I
CÉCILE
Oh 1 des éclairs à une cantinière !
MARTHE
Oui, oui, on dit ça, et puis on les mange tout de même.
JEANNE
Sayez-vous que ce sera charmant ?
MARTHE
Nous n'aurons plus besoin d'apprendre.
CÉCILE
Et nous ferons tout ce qui nous plaira.
MARTHE, se haussant sur la pointe des pieds.
Il me semble que je grandis déjà !
VOIX dans la coulisse accompagnée d'un tintement de sonnettei
Allons, mes enfants, vite la classe I
JEANNE
Ah! mon Dieu, Mademoiselle.
MARTHE
La classe 1
QUAND NOUS SERONS GRANDES! il
CÉCILE
Je n'y pensais pas.
JEANNE et MARTHE,
Ni nous, non plus.
CÉCILE
Tant ces beaux projets nous ont fait perdre la tête.
JEANNE
Mon Dieu, quel malheur !
CÉCILE
Que c'est donc ennuyeux...
MARTHE
D'être petites !
JEANNE
Mais plus tard, nous verrons...
TOUTES TROIS, levant les bras au ciel.
Elles se sauvent en courant.