‹ Quand on voyageChapitre 6 sur 6 · LA GÉANTE ANVERSOISE · texte numérisé non relu

LA GÉANTE ANVERSOISE

accompagnée de serpents instruits.

Instruits nous a paru délicat, Les* ânes et les chiens ont discrédité Tépithète de savant : instruit est beaucoup plus noble et moins usé.

La géante anversoise a six pieds et demi au-dessus du niveau de la mer, et pèse trois cents^ comme toutes les géantes possibles; les tambours-majors lui vont à la cheville; elle chante des romances comme mademoiselle Flore; mais elle n'a pas de rallonges en bois ou en liège. — La géante anversoise soumet sia jambe, jusqu'à une certaine hauteur, à l'inspection des incrédules.

Ce privilège appartient naturellement aux curieux qui occupent les places les plus] chères, et se trouvent le plus près de l'estrade. — Les titis du dernier rang supportent très-impatiemment cette préférence, et crient à tue-tête :

— Ceux des premières i z'y tâtent; quelle injustice! rendez-nous notre argent!

Cette géante est d'une force colossale et lève un homme à bras tendu.

344 OUAND ON VOYAGE

— Que le plus gros de la société slavance, et je l'enlève par la boucle de son pantalon avec aisance et facilité, dit-elle d'un air terrible en s'assurant sur les hanches.

Comme nous étions le plus gros de la société, nous nous sommes esquivé au plus vite, de peur d'être enlevé.

Quant au serpent instruit, car il n'y en avait qu'un, malgré rengageant pluriel de l'affiche, il ne savait rien faire ; seulement, il était assez doux, et se laissait enrouler de plusieurs manières.

Nous ne parlerons pas des jeux de bague, des vaisseaux suspendu^, des l'oues de fortune, des balançoires, des tirs à Tarbalète, des jeux de quilles, de palets, et autres qui servent à prouver la maladresse du peuple français, car jamais personne n'atteint le but ; — ni des veaux à deux têtes, ni du hareng voyageur, ni des hannetons duellistes, ni des insectes industrieux, ni des cabinets de cire, où l'on voit la chaste Suzanne au bain, le sacré fils d'Abraham, Androclès et son lion ; — ni des marchandes de friture, ni des marchands de glaces à un sou; tout cela est fade et commun; mais nous ne résisterons pas au plaisir de vous parler d'une danse exécutée par des saltimbanques, et qui a

éveillé en nous des souvenirs pittoresques et littéraires.

Penser à Goethe et à Ary Scheffer, un jour de fôte publique, aux Champs-Elysées, est rare et remarquable.

Une petite fille de douze ou treize ans, d'une figure charmante, exécutait cette danse des œufs, dont Mignon donne le spectacle à Wilhera Meister, dans le roman de Gœlhe. Elle était mince, svelte, un peu maigre, comme toutes les petites filles de cet àge^ et dans la plus heureuse transition de Tenfance à l'adolescence ; ses petits pieds aux chevilles sèches et fines nageaient dans de mauvais souliers de rencontre tout éculés, et maintenus par un système de ficelles assez compliqué.

Sa robe de mousseline jaunie, tout éraillée de clinquant, avait des manches trop courtes qui laissaient voir, entre le poignet et Tavant-bras, une raie de chair pure et blanche, contrastant avec la couleur plus foncée des mains gantées de hàle.

Pour s'assurer de la sincérité de son tour de force, on lui avait bandé les yeux et coifié la tôte d'une guenille noire que son souffle, rendu plus vif par l'agitation de ses pirouettes^ faisait remuer et palpiter.

Elle sautillait tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, évitant les œufs avec benucoîip d'adresse, et tourbil-

lonnant avec rapidité autour de cette probabilité d'omelette.

Assurément, elle ne se doutait guère des pensées qu'elle soulevait, elle, pauvre bohémienne errante, misérable danseuse de carrefours, gambadant en pleine poussière, sans coulisse, sans rampe, sans fard, sans claqueurs, sans rien de ce qui fait le talent et la beauté des autres; n'ayant peut-être d'autre souper en perspec-. tive que les œufs qui lui servaient à faire son expé-' rience, et ne devant pas manger si elle les cassait ; elle ne s'imaginait pas qu'elle réalisait là le rêve de trois grands poêles: qu'elle était à la fois VEsmeralda de Victor Hugo, la Mignon de Goethe, et la Fenella de Waller Scott.

Quand elle eut fini, on lui ôta son capuchon; ses beaux yeux, éblouis de la vive lumière, palpitèrent quelques instants, et, gonflant sa narine j elle aspira avec délices une large gorgée d'air; une moiteur rosée couvrait ses joues, et un vague sourire éclairait sa bouche entr'ouverte par la précipitation de son haleine;

Puis elle alla s'asseoir sur la chaise de l'équilibriste, iramenant ses pieds sous sa jupe, et resta là immobile, pendant qu'une vieille mégère faisait la quête avec un rond de bouteille en métal moiré.

' Une poésie aussi naïvement sauvage au milieu de cet affreux bacchanal de clarinettes, de grosse caisse, de fifres et de vociférations de toute 'espèce, dans cette atmosphère de friture, de vin bleu et de grosse joie, nous surprit le plus agréablement du monde; car, assurément, nous ne nous attendions guère à trouves, derrière la baraque du lapin [intrépide le modèle du tableau de Scheffer et la réalisation d'un rêve de Goethe.

Voilà ce que nous avons vu de plus remarquable dans ioute cette journée de fête.

Le soir, nous l'avouons à notre honte, imitant les portiers dont on a plaisanté si agréablement, nous avons monté sur le toit de notre maison pour voir un feu d'artîflce*

11 est vrai que le toit de notre maison est une très-» belle terrasse à Titalienne, avec un belvédère vitré de carreaux de couleur bleus et rouges, qui vous font passer du clair de lune au coucher du soleil, selon que Vous regardez à droite ou à gauche.

Mais, le toit n'eùt-il été praticable que pour les chats éii amour, nous ^ aurions grimpé avec le même stoïcisme ; car il n'y â rien de plus beau au monde que Paris illuminé et vu de haut.

A nos pieds s'ouvrait le gouffre énorme comme une gueule de monstre apocalytique.

De larges traînées d'omtre estompaient les premiers plans, et noyaient ce qu'ils auraient eu de misérable et de mesquin; une espèce de pénombre rougeâtre indiquait le cours de la rivière et la grande allée des Champs-Elysées.

A gauche, le Panthéon flamboyait sur sa montagne comme la tiare de feu d'un pape invisible ; un double cordon de points lumineux, scintillant à une grande hauteur, trahissait la vieille Notre-Dame, dont la sombre chape de granit se confondait avec la robe noire de la nuit sans étoiles.

En face, le glorieux stylite de bronze se détachait fermement sur la fauve auréole de ses lampions, et plus loin, à droite, l'attique de l'arc de l'Étoile, dessinée avec des lignes de feu, se faisait remarquer à la blancheur intermittente de son éclairage au gaz tourmenté par le vent. ^ .

L'étoile de la Légion d'honneur, cet astre allumé par Napoléon, rayonnait vivement au-dessus de son palais, et de toutes parts papillotaient des points brillants piqués comme des paillettes sur le velours de l'obscurité.

Martinn seul pourrait rêver quelque chose de plus gigantesque et de plus babylonien.

La nuit complaisante prête à Paris la beauté qu'il n'a pas : ce sont des perspectives inDnies, des entassements -énormes; c'est grand comme la mer, et la sourde rumeur du vent ajoute encore à Tillusion.

Ce feu d'artifice, un des plus longs que l'on ait vus, était très-beau et très-brillant. — 11 n'y a rien de plus joli que ces boules bleues, blanches et rouges, qui montent et descendent comme des boules de jongleur ou des globes de savon.

Après plusieurs faux bouquets, le véritable bouquet a ouvert dans le ciel son immense queue de paon étoilée d'argent et d'or, et tout s'est éteint dans un nuage couleur d'agate.

Pour continuer notre vagabondage, sauvons-nous au plus vite à Versailles par le chemin de fer, dussionsnous être envoyé dans la lune à cheval sur un morceau de chaudière éclatée, dût le convoi qui nous emporte devenir un convoi funèbre; au reste, comme l'expérience en a été faite déjà par beaucoup d'autres, nous pouvons nous y risquer.

Aussi bien le cheval de fer est attelé, la roue a mordu l'inflexible rainure; Paris est déjà loin; ce ne sont que

tranchées à ciel ouvert, viaducs et tunnels, remblais, ponts suspendus, des ouvrages fabuleux. — Vous cou-r pez tous les chemins, et vous passez sur les charrettes; le dessus ou le dessous des ponts, tout vous est égal. Le chemin de fer n'entend pas raison ; il ne pense qu'à une chose : arriver. S'il rencontre une montagne, il la coupe en deux ou la perce à jour; il enjambe les rivières et va toujours son train. — Il y a une ballade de Burger qui a pour refrain :

Les morts vont vite, vont vite par le frais!

Les vivants vont aujourd'hui plus vite que les morts de la ballade allemande.

La traversée du parc de Saint-Cloud est une promenade des plus pittoresques.

Avant d'y arriver, un panorama délicieux passe devant vous, -^ comme une décoration d'opéra; — ce sont des collines bleuâtres, des vallées où miroite la gaze d'ar&ent du fleuve, des plaines zébrées et plaquées de cultures, des bouquets d'arbres, des maisonhottes aux couleurs vives et tranchantes, qui ressemblent à ces villages de bois que Ton donne pour étrennes aux enfants.

QuiBl plaisir de parcourir ainsi Tespace avec la rapi-* dite fluide de Toiseau!

Regardez bien vite à votre droite avant que le tourbillon vous ait emporté, ce petit pavillon rose à contre* vents verts, avec sa tente rayée de rouge et son corps de logis gris de souris effrayée : c'est de là que sont partis tous ces beaux livres qui vous amusèrent tant, tous ces feuilletons que vous dévoriez.

Honoré de Balzac a demeuré là ; vous êtes aux Jardies.

Sans le chemin de fer, èussiez-vous jamais connu les Jardies autrement que de nom?

Remerciez donc le chemin de fer; peut-être, grâce à lui, avez-vous vu, un jour, l'introuvable cénobite accoudé à la fenêtre et rêvant dans son froc de moine.

Mais nous voici arrivés ; car le wagon va plus vite que notre plume.

Quelle admirable salle que la galerie du débarcadère avec ses jours pris d'en haut, comme dans TAlhambra, ses colonnes renaissance et ses boiseries de chêne et ses portes à coulisse!

Il n'y a rien là d'inutile, et cependant l'aspect est

riche, élégant; de belles proportions valent tous les ornements possibles.

Le chemin de fer est Je trait d'union de Paris à Versailles, et réciproquement.

Page 1