XII PREFACE
et seulement occupé à démêler le beau d'avec le laid, le sincère et le faux, l'art et le mercantilisme.
Beaucoup plus descriptif que symphoniste, il aimait la couleur, le pittoresque et la clarté. Reyer était un Latin, il n'était même qu'un Latin.
Il s'attachait, comme ceux de sa race, davantage à l'expression extérieure des sentiments et à la beauté des formes qu'à des traductions, des transpositions symphoniques d'états d'àme plus ou moins complexes. Sa critique est, comme sa musique, très littéraire — plus littéraire que musicale, plus poétique que technique. C'est là peut-être qu'est la source de son génie. Il était encore plus poète que musicien, peut-être même plus peintre que poète. Sa vie, son esprit, ses goûts étaient d'un poète et, si l'expression n'était ridicule, il faudrait dire qu'il avait une àme poétique.
Il ne faut pas croire toutefois qu'il fut hostile aux manifestations d'un art différent du sien. Ce qui l'inquiétait dans la « musique de l'avenir », c'était beaucoup plus le mépris des anciennes formules que le goût d'innover, et il aimait à répéter aux jeunes musiciens qu'à travers Wagner il fallait voir Bach, "Weber et Gluck. Ce qu'il préférait surtout c'était les maîtres à la fréquentation desquels il avait appris son art : Gluck, Weber, Spontini. Félicien David, Berlioz;... je me souviens l'avoir
PREFACE. Mil
vu pleurer d'émotion, comme Berlioz, en écoutant cette romance de Nina, de Dalayrac, qui commence ainsi :
C'est donc ici que chaque jour...
et dont l'air est si touchant....
On a beaucoup parlé de Wagner à propos de Rêver. On a attribué au colosse allemand une influence qu'il n'a certes pas eue aussi grande qu'on veut le croire sur l'auteur de Salammbô.
Ce n'est pas à moi de rechercher ce que Reyer doit à Wagner. Je ne pourrais le faire que d'une façon toute littéraire et Reyer n'aimait pas que l'on fît de la littérature en parlant de musique1, surtout quand il s'agissait de la sienne. Je n'insiste donc point. On trouvera d'ailleurs dans ce volume un grand nombre d'articles sur l'œuvre wagnérienne.
Cela permettra sans doute à la critique contemporaine de connaître plus nettement le jugement que Reyer portait sur elle. Les uns disent qu'il n'aimait pas Wagner, d'autres affirment qu'il l'aimait trop
1. Il y a là une apparence de contradiction. Reyer écrivait des feuilletons très littéraires, mais il n'aimait pas que l'on apportât de la littérature dans l'amour de la musique. C'est une nuance.