‹ Quatorze décembre (roman)Chapitre 14 sur 43 · QUATORZE D É C E M B R E · texte numérisé non relu

QUATORZE D É C E M B R E

il courut en contournant Newsky jusqu'à la rue Gorokhovaya, par la place de l'Amirauté.

— Quel malheur ! Quel malheur !

— Mais qu'est-ce qu'il y a donc?

— La garde s'est révoltée. Elle ne veut pas prêter serment à Nicolas Pavlovitch.

— Ils tuent, ils sabrent tous ceux qui sont pour Nicolas et ils entraînent avec eux tous ceux qui sont pour Constantin !

— Mais dites, de grâce, qui est-ce qui est Empereur?

— Nicolas Pavlovitch !

— Constantin Pavlovitch !

— Il n'y a pas d'empereur !

— Quel malheur I quel malheur !

Arrivé à la Gorokhovaya, Galitzine entendit de loin le roulement du tambour et le bruit sourd des voix semblables au grondement de l'ouragan qui s'approche. Plus près, plus près, toujours plus près et tout à coup la terre retentit du bruit de milliers de pieds, l'air se remplit de cris assourdissants.

— Hourrah, hourrah, Constantin !

Penchés très bas, presque à terre, baïonnettes

croisées, drapeau déployé, les Moscovites de la garde impériale couraient à toutes jambes comme s'ils allaient à l'attaque ou comme s'ils montaient à l'assaut d'une forteresse invisible.

— Hourrah ! Hourrah ! Hourrah ! — les soldats criaient à tout rompre, leurs bouches étaient grandes ouvertes, leurs yeux écarquillés, leurs cous tendus, leurs veines gonflées en un tel effort qu'ils semblaient par leurs cris soulever un immense fardeau. Et les petites maisons basses et jaunâtres de la rue Gorokhavaya regardaient ce spectacle inconnu comme les vieux fonctionnaires de Pétersbourg auraient regardé la fin du monde.

La foule courait à côté des soldats. Les gamins de la rue hurlaient, sifflaient, gambadaient

comme de petits diables. Et trois grands diables, trois capitaines en second, galopaient devant le bataillon : les frères Alexandre et Michel Bestoujev portaient au bout de leurs épées nues leurs tricornes ornés de plumes d'autruche et le prince Chtchepine-Rostovsky brandissait son sabre^^ensanglanté. Il venait de tuer trois hommes. Trébuchant, s'empêtrant dans les pans de sa pehsse, tenant à la main ses lunettes qui venaient de lui tomber du nez, Galitzine courait avec les autres'et criait, extasié et frénétique : — Hourrah, Constantin I

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