CHAPITRE IV
LE capitaine en second de la Compagnie noble de la garde impériale Romanof III t'embrasse. » C'est ainsi que dans sa jeunesse le grand-duc Nicolas Pavlovitch signait en plaisantant les billets adressés à ses amis et ses ordres militaires. Parfois, seul dans sa chambre, il prononçait les mêmes paroles en se regardant dans la glace.
Le 13 décembre, par une sombre matinée, le grand-duc assis à sa table de toilette, entre deux bougies de cire, se regarda dans le miroir et débita sa phrase familière :
— Capitaine en second, Romanof III, je suis votre très liumble et très obéissant serviteur. — Je t'embrasse.
11 voulut ajouter : « brave garçon », mais ne le fît pas et pensa : « comme j'ai maigri, comme j'ai pâli ! Pauvre Xiks, pauvre gars, pauvre diable î Je deviens transparent. »
11 était en général très satisfait de son extérieur. « C'est un x\pollon du Belvédère », — disaient les dames en parlant de lui. Malgré ses vingt-sept ans, il était encore maigre comme un garçonnet, mince, long, svelte comme une verge d'osier. Son visage étroit était tout en profil. Ses traits extraordinairement réguliers semblaient taillés dans le marbre, mais immobiles et ligts. « Quand il entre dans une pièce, — avail-on dit de lui, — - le mercure baisse dans le thermomètre. » 11 avait des cheveux rares, d'un J)lond rougeâlre, frisottants, des favoris de même couleur sur ses joues creuses, de grands yeux onfoncés et somljrcs, un nez légèrement a(iuilin, le front très fuyant, la mâchoire inférieure proé-
minente. Il avait toujours sur la figure une expression de mauvaise humeur comme s'il était fâché ou avait mal aux dents. « Apollon au mal de dents. » Il se rappela en contemplant dans la glace son visage morose cette plaisanterie de l'Impératrice Elisabeth. Il se souvint en même temps que toute la nuit il avait souffert d'une dent et n'avait pu dormir. « Maintenant encore, elle me fait mal, — il tâtait la dent avec son doigt,.
— pourvu que je n'aie pas de fluxion. Me faudrat-il monter sur le trône avec une fluxion? » Il se sentit encore plus maussade et irrité.
— Imbécile, combien de fois t'ai-je dit de bien, faire mousser le savon? — cria-t-il au général aide de camp Vladimir Fedorovitch Adlerberg que l'on appelait tout bonnement Fedoritch et qui lui servait de valet de chambre. — L'eau est froide. Le rasoir est émoussé ! — il repoussa cuvette et rasoir. Fedoritch, sans mot dire, s'empressa d'arranger les choses. Le teint basané^ gras, mou comme de l'ouate, il avait l'air balourd mais il était en réalité agile et adroit.
— Est-ce que Sacha a bien dormi? — demanda Nicolas un peu calmé.
— Le prince héritier a excellemment dormi, —
— répondit Adlerberg. — Mais depuis ce matin son Altesse pleure après le palais d'Anitchkine et après ses chevaux.
— • Quels chevaux?
— Ses chevaux en bois. On les a oubliés à Anitchkine.
« Non, ce n'est pas sur ses chevaux, c'est sur son père malheureux qu'il pleure. Sans doute, il pressent le malheur », — pensa Nicolas.
— Où plaira-t-il à Votre Altesse de dîner aujourd'hui? — demanda Adlerberg.
— Au Palais d'Anitchkine, Fedoritch, à Anitchkine pour la dernière fois, — dit Nicolas en soupirant.
Il se souvint qu'il avait rêvé de vivre en bour-
geois et de se consacrer aux plaisirs de la vie domestique. « Si quelqu'un te demande en quel lieu du monde régne le vrai bonheur, envoie-le, je te prie, au Paradis d'Anitchkine s — disait-il à son ami Benkendorf avec cet air sentimental qu'il tenait de sa mère, T Impératrice Maria Fedorovna.
A la mort de son frère Alexandre, il avait quitté le Palais d'Anitchkine pour aller s'installer au Palais d'Hiver où il vivait dans un isolement presque absolu, comme un reclus, trouvant <; inconvenant de se montrer en public . Il avait installé sa chambre à coucher, qui lui sen-ait en même temps de cabinet de travail» dans la bibhothéque de l'appartement réservé naguère au roi de Prusse. C'était la pièce la plus proche de la salle du Conseil d'État qui communiquait avec elle par un corridor obscur.
Il s'installa comme s'il campait. La chambre était ronde, sans angles. Un lit de camp étroit était placé peu commodément à côté d'une armoire vitrée, pleine de livres ; le matelas de cuir était bourré de foin. C'était sa grand'mère qui l'avait habitué à cette couche Spartiate. Un coffre ouvert rempli de linge et de vêtements était posé par terre. Le seul et unique objet de luxe était un grand trumeau d'acajou. A côté du miroir étaient disposés sur de petits rayons des peignes, des brosses et un flacon de « Parfum de la Cour et, sur un support spécial, des fusils, des pistolets, des sabres, des épées et un cornet à piston.
Quand il eut fmi de se raser, il enleva la vieille capote qui lui sentait de robe de chambre et endossa un uniforme vert foncé, doublé de rouge, brodé de feuilles de chêne d'or, — l'uniforme de général du régiment Ismaïlof.
Debout devant la glace, il s'habillait longuement, lentement, soigneusement comme une jeune beauté avant son premier bal.
Il s'examinait, ajustant chaque pli, se serrait, fermait avec l'aide d'Adlerberg chaque agrafe et chaque bouton. En uniforme il parut encore plus long, plus svelte, plus mince : avec sa poitrine bombée et sa taille de guêpe, il ressemblait à un jeune caporal prussien, prêt pour la parade de Potsdam.
La toilette achevée, Fedoritch quitta la chambre et Nicolas s'agenouilla devant l'Icône. Il faisait hâtivement de tout petits signes de croix et se prosternait en frappant de son front le plancher. Lorsqu'il eut terminé les prières habituelles, il voulut ajouter quelque chose de son cru, songeant à la redoutable journée qui l'attendait. Mais il ne put rien trouver : il n'avait point de paroles qui fussent à lui. Il croyait en Dieu, mais lorsqu'il pensait à lui, il ne se représentait qu'un trou noir, un gouffre « de sévérité et d'effroi », comme avait coutume de dire l'Empereur Paul I^'^ en parlant de la discipline de l'armée russe. Tu auras beau prier, tu auras beau appeler, — personne, du fond de ce gouffre, ne te répondra.
Il se leva et s'assit dans un fauteuil. Il se sentait malade, brisé. Il avait mal dormi la nuit. Un mauvais rêve le hantait : il lui semblait qu'il lui poussait une dent longue et recourbée. Sa grand' mère lui disait qu'il fallait l'arracher, mais il avait peur, pleurait, s'enfuyait, se cachait. Lamsdorf, son gouverneur, le poursuivait avec une très longue baguette, — encore un instant et il allait être attrapé, fouetté. Puis, comme par enchantement, Lamsdorf n'était plus Lamsdorf mais son frère Constantin. Échappant à ce dernier, le pauvre Niks s'élançait vers sa vieille bonne anglaise, miss Lyons, et la priait de le fouetter. 11 savait bien qu'il ne pourrait écliapper aux verges, mais elle, au moins, lui ferait moins mal. Et puis, tout d'un coup, la bonne n'était plus la bonne, mais qui donc ? Il
l'avait oublie. Il se rappela seulement que le songe se terminait très désagréablement.
« Ce rêve est en train de se réaliser », — pensat-il. Ce n'était pas sans motif qu'il avait toujours eu peur de son frère Constantin, comme s'il pressentait qu'il lui porterait malheur. Il était encore dans les flancs de sa mère que déjà Constantin se moquait de lui : « Jamais je n'ai vu un ventre pareil, il y a de la place pour quatre », — disait le fils en se moquant de sa mère quand elle était enceinte de Nicolas. Toute sa vie son frère s'était gaussé de lui. Prenant texte du nom de Nicolas, il l'appelait « tzarevitch de Myrlycie ». — « Pour rien au monde — disait-il — je ne voudrais régner, car j"ai peur de la Révolution. Et toi, tzarevitch de :\Iyrlycie, tu n'en as pas peur? La révolution c'est comme une tempête. » Et il lui rappelait qu'étant enfant il se cachait pendant l'orage la tête sous l'oreiller. « Je suis poltron et je sais que je le suis ; toi, tu fais le brave mais tu as plus peur que moi. » £t maintenant c'était lui en somme qui le poussait vers le trône tout en se moquant de lui : « Nous allons voir comment tu sortiras de cette histoire stupide. Empereur par\-enu ! » disait-il.
Nicolas lui écrivait des lettres aimables, l'appelait son bienfaiteur, l'implorait, s'humiliait devant lui. « En tombant à tes pieds, cher Constantin, je te supplie de prendre pitié d'un malheureux... » écrivait-il et, en même temps, il pensait en grinçant des dents : « Oh! le bouffon misérable, le maudit sans-culotte ! que fait-il de moi? Il mérite pire que la mort ! »
Chafiue matin après sa prière il avait l'iiabitudc de sonner la retraite sur un cornet à piston. 11 se considérait comme un grand musicien et aimait à composer des marches militaires. Il jouait magistralement de la trompette tandis que la Compagnie de Son Altesse le Prince héritier de Prusse faisait l'exercice aux revues de Potsdam.
Il prit le cornet à piston, l'approcha de ses lèvres, gonfla les joues, mais, n'ayant pu en tirer qu'un son faible et plaintif, il le laissa de côté. « Non, laissons cela. C'en est fini maintenant de la musique. » Il soupira profondément, se prenant lui-même en pitié : « Pauvre diable ! Pauvre gars, pauvre Niks. »
— - Fedoritch, du thé I
— Tout de suite, Votre Altesse.
Le matin, il prenait du thé avec de la crème et des petits pains sucrés. Mais aujourd'hui il n'avait pas d'appétit.
Benkendorf annonça le prince Galitzine.
— Apporte- t-il le manifeste?
— Précisément, Votre Altesse.
— Fais-le entrer.
Galitzine entra, accompagné de Lopoukhine et de Speransky.
— Est-ce prêt?
— Oui, Sire.
Galitzine lui tendit le manifeste mis au net.
— Prenez place, messieurs, — dit Nicolas, et il commença à lire à haute voix.
« En nous soumettant d'un cœur humble aux décrets impénétrables du Très-Haut, nous déclarons à tous nos fidèles sujets que... »
Bien qu'il ne tournât point les yeux vers Speransky, il sentait sur lui son regard. Il était toujours mal à l'aise sous ce regard trop clair et trop perspicace.
Il tenait Speransky pour un jacobin avéré. Ce n'était pas sans motif que le défunt Empereur l'avait exilé. Peu s'en était fallu qu'il ne fût exécuté comme traître à l'État. « Il ne faut pas lui mettre le doigt dans la bouche », pensait Nicolas et, malgré la respectueuse déférence que lui témoignait Speransky, il lui semblait toujours qu'il se moquait de lui comme d'un petit garçon. Une fois, quelqu'un en sa présence qualifia Speransky de « grand philosophe ». Nicolas
sans répondre eut un sourire sardonique. Il haïssait plus que tout au monde la philosophie. Mais tout de même il sentait qu'on ne pouvait apostropher Speransky comme il apostrophait au manège ses officiers. « Messieurs les officiers, occupez-vous de votre service, laissez de côté la philosophie. Je hais les philosophes. Je les ferai tous mourir de consomption. »
« La mort de notre bien-aimé frère, l'Empereur Alexandre Pavlovitch, dont Dieu ait l'âme, nous a privés du père et du souverain qui pendant vingt-cinq années fit le bonheur de la Russie et le nôtre. Lorsque, le vingt-septième jour du mois de novembre, nous parvint la nouvelle de ce douloureux événement, affligé, écrasé de tristesse, rassemblant toutes nos forces pour accomplir un devoir sacré et n'écoutant que notre cœur, nous avons aussitôt prêté serment de fidélité à notre frère aîné, le Prince héritier, le grand-duc Constantin Pavlovitch, que le droit d'aînesse désignait comme héritier du trône de toutes les Russies... »
Plus loin « on expliquait l'inexplicable » : le testament secret du défunt Empereur, l'abdication de Constantin au profit de Nicolas, l'abdication de Nicolas au profit de Constantin, — tous ces « arrangements de famille », ce « jeu avec l'héritage légitime du trône comme avec un bien privé ».
« Nous avons connu l'abdication de Son Altesse qui eut lieu du vivant de l'Empereur et fut ratifiée par lui, mais cette abdication n'ayant pas été déclarée au peuple et n'ayant pas reçu en temps voulu la sanction de la loi, nous n'avions ni la volonté ni k' droit de la tenir pour irrévocable. Nous entendions manifester ainsi notre respect pour la loi fondamentale de notre pays sur le caractère intangible de la succession au trône. En conséquence, restant fidèle à notre serment, nous avons insisté pour que toute la nation sui-
vît notre exemple. Et en agissant de la sorte, notre intention n'était pas de contredire à la volonté de Son Altesse et moins encore de désobéir à la volonté sacrée du défunt Empereur,, notre père et bienfaiteur à tous, mais nous voulions préserver de toute atteinte la loi sur l'héritage du trône et écarter jusqu'à l'ombre d'un doute sur la pureté de nos intentions... »
— Ce n'est pas clair. Tout ce qui est dit à propos de l'ordre de la succession au trône est inintelligible et embrouillé, dit Nicolas, sentant bien où le bât le blessait.
— Votre Altesse ordonne-t-elle que l'on change?
Changer ! c'était vite dit, mais il fallait savoir comment et c'était précisément ce qu'il ne savait pas.
— Non, laissez-le comme il est, — répondit Nicolas qui fit un geste de la main et prit un air maussade,
« C'est d'un cœur pieux et soumis qu'obéissant aux décrets insondables de la Providence qui nous guide, nous vous ordonnons, en montant sur le trône de nos aïeux de prêter serment de fidélité à nous et à notre héritier, notre bien-aimé fils, son Altesse Impériale, le grandduc Alexandre Nicolaïevitch. Notre règne prendra date du 19 novembre 1825. Enfin, nous invitons tous nos fidèles sujets à joindre aux nôtres leurs ferventes prières et à suppher le Très-Haut de nous donner les forces nécessaires pour supporter le fardeau qu'il entra dans les vues de la Providence de nous imposer.. ►
— Pas : « de la Providence », mais : « à la Providence », — corrigea Nicolas.
Speransky prit silencieusement le crayon.
— Attendez, quel est le plus correct?
— (^'est le génitif, votre Altesse.
— Ah! oui, le génitif... Alors il n'y a rien à corriger, — dit Nicolas en rougissant. Il
n'avait jamais été fort en grammaire. Et de nouveau il lui sembla que Speransky se moquait de lui comme d'un petit garçon.
— « Que la Providence nous soutienne dans nos desseins de vivre uniquement pour notre patrie bien-aimée et de suivre l'exemple du souverain que nous pleurons, que notre régne continue l'œuvre de celui dont le souvenir sacré soutiendra en nous le zélé et l'espoir d'acquérir la bénédiction de Dieu et l'amour de nos peuples et que tout ce qu'il souhaita pour le bien de la Russie soit accompli. »
Le manifeste lui plaisait, mais il ne le montra pas et, lorsqu'il en eut achevé la lecture, il resta plus maussade encore.
Il prit la plume pour le signer, mais la reposa. Il pensa qu'il convenait peut-être de songer à Dieu dans une pareille minute. Il ferma les yeux et fit un signe de croix, mais, comme toujours lorsqu'il pensait à Dieu, il n'aperçut cette fois encore qu'un trou noir où « tout était sévérité et effroi » ; « tu auras beau prier, tu auras beau appeler, — personne ne te répondra. » Il signa sans penser à rien en demandant seulement :
— Est-ce le 13 aujourd'hui?
— Oui, Sire, — répondit Speransky.
« Et demain c'est lundi, jour néfaste », — se souvint Nicolas. Il fit la grimace et data le manifeste du 12.
— Je suis heureux de féliciter Votre Majesté de son accession au trône ou plutôt de sa descente sur le trône, — dit Lopoukhine en baisant l'épaule de l'empereur.
— Pourquoi la descente? — demanda Nicolas étonné.
— Parce que la famille 'de Votre Majesté s'est élevée si haut dans l'opinion du peuple que ses membres ne semblent plus monter, mais plutôt descendre juscju'au trône, — dit
avec un sourire aimable Lopoukhine, en montrant ses fausses dents, blanches et bien rangées et en exhalant une odeur de cadavre.
— Et notre Ange, notre Ange gardien qui nous contemple du haut des cieux, — dit en pleurnichant Galitzine qui à son tour baisa Nicolas à l'épaule.
■ — Il n'y a pas de quoi me féliciter, messieurs^ il faut me plaindre, — dit Nicolas d'un ton morne et, se tournant brusquement d'un air de défi mal dissimulé vers Speransky, assis taciturne et les yeux baissés, il demanda : Et vous, Mikhaïl Mikhaïlovitch, que ditesvous?
— « Que notre règne continue le sien. » Cette phrase, Votre Majesté, je ne me la pardonnerai jamais, — dit Speransky en levant sur lui son lent regard.
— Cette phrase n'est pas de vous, mais de moi. Qu'y trouvez-vous de mal?
— Gé n'est pas là ce que la Russie attend de Votre Majesté.
— Et quoi donc?
— Elle attend un second Pierre le Grand. La flatterie était grossière et, en même temps,
très subtile. « Il y a en lui beaucoup de l'adjudant et un peu de Pierre le Grand », — avait dit une fois Speransky lorsque Nicolas était encore grand-duc. Il pouvait répéter la même cliose maintenant qu'il était devenu empereur. Tout d'un coup il prit la main de Nicolas et voulut la baiser, mais l'autre la retira vivement et prenant Speransky dans ses bras l'embrassa au front.
— Voyons, voyons. Excellence, vous me flattez, — dit Nicolas avec un sourire méfiant, mais son cœur tressaillit agréablement. « Un second Pierre le Grand », c'était son rêve familier.
11 se tut et ajouta :
— Je n'avais jamais pensé à monter sur le
trône. On m'a élevé pour être brigadier. Mais j'espère être digne de ma situation. Puisque j'ai accompli mon devoir, je compte que tous les autres feront de même envers moi. Lorsque j'aurai acquis les connaissances nécessaires j'assignerai à chacun la place qui lui convient. La philosophie n'est pas mon fait. Que messieurs les philosophes s'arrangent comme il leur plaît. Pour moi, vivre signifie : servir et si chacun servait de son mieux l'ordre et la paix régneraient partout. Voilà, messieurs, toute ma philosophie. — • Il regarda Speransky. Celui-ci se taisait les yeux mi-clos, la tête baissée comme s'il écoutait de la musique.
— Et ensuite, — reprit Nicolas en élevant la voix, — je ne suppose même pas qu'en tout ce qui concerne les affaires de l'Empire qui m'est confié par Dieu, quelqu'un de mes sujets ose dévier du chemin que j'ai tracé.
Il parlait d'un ton bref, haché, comme s'il discutait ou était irrité : il y prenait goût, criant comme un jeune coq qui se dresse sur ses ergots, mais ne sait pas encore très bien crier.
— Et si je suis empereur, ne fût-ce qu'une heure, je montrerai que j'étais digne de l'être, • — termina-t-il et il se leva.
■ — Votre Excellence, — dit-il à Lopoukhine,
— convoquera le Conseil d'État ce soir à huit heures pour la lecture du manifeste et la prestation de serment. Et, je vous en prie, messieurs, que personne n'en sache rien. Aujourd'hui encore je vous prie, demain j'ordonnerai,
— cria-t-il ne pouvant se contenir.
Lopoukhine, Galitzine et Speransky sortirent de la chambre par une porte au moment où Henkendorf entrait par l'autre.
Pauvre gentilhomme des provinces l)alliques, le futur grand policier, chef de la gendarmerie et de rOkhrana, l'aide de camp général Benkendorf avait un air agréable et même distingué;
QUATORZE DÉCEMUHE 3
son visage était seulement un peu fripé: on voyait qu'il avait bien vécu. Il avait un perpétuel sourire et le regard faussement bienveillant des gens indifférents et souples. Il n'était ni bête ni méchant, mais distrait et léger à l'excès. « Glissez, mortels, n'appuyez pas », répétait-il souvent.
Dès qu'il fut entré dans la chambre, la figure de Nicolas changea immédiatement d'expression, — de morne et chagrine elle devint attendrie et sentimentale. En général l'expression de sa figure changeait étrangement vite, en un clin d'œil, comme s'il enlevait un masque pour en remettre un autre. « Force masques et pas de visage )), avait-on dit de lui. Il prit dans ses mains les deux mains de Benkendorf et fixa silencieusement son regard sur lui.
— Votre Majesté a signé?
— Oui, j'ai signé, — dit Nicolas avec un profond soupir et il leva les yeux au ciel. — J'ai fait mon devoir, notre bon ange doit être content de moi. Je mènerai tout à bien ou cesserai de vivre. La volonté de Dieu et la décision de mon frère s'accomplissent. Peutêtre vais-je à ma perte, mais il m'est impossible d'agir autrement. Je me sacrifie pour mon frère, heureux d'accomplir sa volonté comme un de ses sujets. Mais qu' adviendra- t-il de la Russie?
Il parla longtemps. Cette habitude de bavardage larmoyant lui venait aussi de sa mère.
Benkendorf attendait avec un patient ennui qu'il eût fini.
— Et que se passe-t-il en ville? — demanda Nicolas d'une voix grave et déjà tout autre en essuyant de son mouchoir ses yeux secs. Et, de nouveau, aussi vite que tout à l'heure, un masque tomba qu'un autre remplaça.
— Tout est tranquille, Votre Majesté. Mais ce n'est peut-être que le calme avant la tempête.
— Tu t'attends tout de même à une tempête?
— Oui, Sire. Le nombre des mécontents est par trop grand. La révolution est déjà faite dans les esprits.
— Je crois qu'hier avec Rostovtsev, j'ai encore fait une sottise, — se souvint tout d'un coup Nicolas. — Je n'ai pas pu savoir les noms. Je ne me le pardonnerai jamais. Il aurait fallu connaître les noms et faire faire ensuite des arrestations.
— Pour rien au monde, Votre Majesté, pas d'arrestations! Sinon toute la bande se sauvera. Et puis il ne faut pas obscurcir la première journée de votre règne.
— Mais s'ils commencent à agir?
— Qu'ils le fassent. Alors les arrestations n'étonneront plus personne. Agissons lentement, doucement, avec prudence. Il ne faut pas aigrir les esprits. Vous avez assez d'ennemis sans cela.
■ — Mais en revanche j'ai un ami ! — s'écria Nicolas en lui serrant fortement la main.
Il s'approcha de la table, ouvrit le tiroir et prit un paquet qui portait la suscription « très important. A sa Majesté Impériale. A remettre en mains propres ». C'était la dénonciation du général Dibitchque Frederichs avait apportée la veille de Taganrog.
— Tiens. Lis. Encore une conspiration.
— Dans la deuxième armée? La Société Secrète du lieutenant-colonel Pestel? — demanda Benkcndorf sans ouvrir le paquet.
— Ahl tu la connais déjà? — demanda Nicolas avec surprise, presque avec crainte. « Voilà comment il est. Il voit à six pieds sous terre. >
— Je la connais. Votre Majesté. Déjà en 1821, j'eus l'honneur de remettre au défunt empereur un rapport à ce sujet.
— Et quel en fut le résultat?
— Sa Majesté ne daigna point y faire attention. Le rapport est resté quatre ans dans le tiroir.
— C'est un bel héritage que nous a légué le défunt, — dit Nicolas avec un mauvais sourire.
— Votre Majesté n'a parlé à personne de cette affaire? — demanda Benkendorf avec un regard aigu.
— A personne, — mentit Nicolas. Il avait honte d'avouer que cette fois encore il avait eu la sottise de faire part de cette dénonciation à Miloradovitch.
— Ah ! Dieu soit loué. L'essentiel c'est que Miloradovitch n'en sache rien, — dit Benkendorf comme s'il avait deviné la pensée de Nicolas. Je m'étais permis à cette époque de dire à Sa Majesté qu'il ne fallait point charger Miloradovitch de cette affaire.
— Pourquoi?
— Parce qu'il est lui-même entouré de traitres.
— Miloradovitch? Lui aussi est avec eux? — demanda Nicolas en pâlissant.
— Avec eux ou non, il peut être plus dangereux que tous les conspirateurs. On frémit à penser que le sort de la patrie se trouve entre les mains de ce bouffon sans cœur. L'autre jour, j'ai entendu dire de lui de telles choses que mes oreilles se refusaient à les croire.
— Qu'est-ce que c'est?
— Dispensez-moi de les dire, Votre Majesté. C'est une infamie même de les répéter.
— Non, parle.
— Lorsque le 27 novembre, après l'ouverture du testament de l'empereur, Miloradovitcli s'opposa avec une insolence inouïe à l'avènement au trône de Votre Majesté, quelqu'un lui dit : « Vous agissez avec beaucoup d'audace, comte I » — « Quand on a soixante
mille baïonnettes dans sa îX)che on peut se permettre d'être audacieux », répondit-il en riant et en tapant sur ses poches.
— Canaille ! — murmura Nicolas en pâlissant encore davantage.
— Et tantôt il m'a dit à moi-même, — continua Benkendorf ; — « Je doute que votre serment ait du succès. La garde ne l'aime pas. » C'est-à-dire n'aime pas votre Majesté. « De quel succès parlez-vous? » lui demandai-J€. « Qu'est-ce que la garde a à voir là dedans? Quelle voix peut-elle avoir? » « Vous avez parfaitement rai son », — répondit-il, «ilsne devraient pas avoir de voix, mais ils ont pris l'iiabitude d'en avoir une et c'est devenu chez eux une seconde nature. »
— Canaille ! — murmura de nouveau Nicolas.
— « La volonté du défunt empereur, déclarée par lui-même aurait été sacrée pour la garde, mais la découverte du testament après sa mort sera évidemment considérée comme frauduleuse. »
— Comme frauduleuse I — s'écria Nicolas en tressaillant et sa figure s'empourpra comme s'il avait reçu une gifle. — Qu'est-ce que cela veut dire? Suis-je un imposteur?
■ — Le comte Miloradovitch, Votre ^lajesté, — annonça Adlerberg en passant la tète par la porte légèrement entr'ouverte.
« Ne le recevez pas ! » allait crier Nicolas, mais il n'en eut pas le temps. La porte s'ouvrit et, d'une allure fière, faisant sonner ses éperons, le gouverneur général de Pétersbourg, comte Miloradovitch, entra dans la chambre.
A la porte il se rencontra avec Benkendorf qui, le saluant profondément, lui céda le pas avec une ajuabilité toute particuhère.
Le compagnon d'armes de Souvarof, le héros de l'an 12, Miloradovitch, conservait encore, en dépit de ses soixante années, cette superbe
prestance, cet air victorieux avec lequel, au plus chaud des batailles et sous les boulets, il allumait sa pipe et arrangeait les plis de sa cape amarante. Les uns le qualifiaient de « chevalier Bayard », les autres de hâbleur et de fanfaron. Il avait des cheveux teints, un grand nez crochu, des lèvres épaisses et les petits yeux langoureux d'un vieux galantin.
En jetant un coup d'œil sur Miloradovitch, Nicolas se rappela soudain la fm de son mauvais rêve : lorsque fuyant devant Lamsdorf- Constantin, il s'était élancé vers sa vieille bonne, Miss Lyons, — qui le fouetterait moins fort, — il se trouva que la bonne n'était plus la bonne, mais Miloradovitch qui, armé d'une très longue baguette, avait châtié le pauvre Niks plus sévèrement encore que Lamsdorf- Constantin.
Miloradovitch entra, salua et voulut parler, mais ayant jeté un regard sur Nicolas, il resta muet, — la figure contractée et les yeux brillants de l'empereur exprimaient une haine féroce. Mais ce ne fut qu'un éclair ; le masque changea, les yeux s'éteignirent et la figure prit l'immobilité de la pierre : seul sur la joue un muscle tremblait continuellement.
— Je vous attendais depuis longtemps.
Excellence. Prenez place, s'il vous plaît, — dit-il d'un ton calme et courtois.
Le changement était si brusque que Miloradovitch pensa n'avoir vu qu'en rêve cette figure altérée de tout à l'heure.
— Eh bien, comment cela va-t-il? Avez-vous arrêté quelqu'un? demanda Nicolas.
— Non, Votre Altesse. Parmi les personnes désignées dans le rapport du général Dibitch il n'y en a aucune en ville, toutes sont en congé. Quant au colonel Pestel, l'ordre de l'arrêter a été lancé.
— Et ici, à Pétersbourg, tout est tranquille?
— Oui, tout est tranquille. Un ordre exemplaire règne dans tous les quartiers. On peut dire que jamais on n'a vu un ordre pareil. Je suis presque sûr qu'on ne trouvera ici aucun complice d'un tel crime.
— Presque sûr ?
• — Votre Altesse, connaît mon opinion. Pour que la certitude fût absolue il aurait fallu que le Prince héritier arrivât le plus vite possible à Pétersbourg, qu il lût le testament de feu l'Empereur à la séance pléniére du Sénat et qu'après avoir proclarné Empereur votre Altesse il prêtât, le premier, serment de fidélité.
— Et si tout cela n'a pas lieu, qu'arrivera-t-il? Doutez-vous du succès du serment? La garde ne m'aime pas? Et quoiqu'ils n'aient pas à avoir de voix, c'est devenu chez eux une habitude, une seconde nature ? Est-ce ainsi? — demanda Nicolas en le fixant des yeux; le muscle de sa joue trembla davantage.
« Cette canaille de Benkendorf m'a probablement dénoncé », pensa Miloradovitch, mais il ne baissa pas les yeux, — la colère commençait à s'emparer de lui.
— Excusez-moi, Votre Altesse...
— Pas Votre Altesse, Votre Majesté, — interrompit sévèrement Nicolas, — le manifeste est signé.
— Je suis heureux de féliciter Votre Majesté, — dit en s'inclinant Miloradovitch, — mais je dois cependant accomplir mon devoir. Je n'ai jamais caché la vérité à Votre Altesse.... Votre Majesté, et maintenant je ne la cacherai pas davantage, (.erles il n'est pas facile de faire prêter serment en vertu d'un manifeste promulgué par la personne mèilie ciui désire monter sur le trône...
— Ah ! Ah ! nous y voilà ! On considérera le manifeste comme une fourberie et moi comme un imposteur? Est-ce cela? — dit Nicolas avec
ÔQ QUATORZE DÉCEMBRE
un rire sardonique. Une sorte d'éclair passa sur son visage.
— Je ne comprends pas Votre Majesté...
— Vous ne comprenez pas, comte! Vous ne comprenez pas vos propres paroles !
— • Je ne sais quel infâme vous a rapporté mes paroles en les déformant pareillement. .Quel plaisir trouve Votre Altesse à écouter les dénonciateurs?— dit en pâlissant Miloradovitch et tout d'un coup dans ce vieux « bouffon «, ce vieux « fanfaron » se réveilla le vieux soldat, ile compagnon d'armes de Souvarof. Il regardait Nicolas droit dans les yeux de ce même air victorieux qu'il avait jadis au plus chaud des batailles, sous, les boulets, en rallumant sa pipe et arrangeant les plis de sa cape amarante.
Sans mot dire, Nicolas se leva et, ayant ouvert le même tiroir où il avait un instant auparavant pris le rapport de Dibiteh, il en sortit un papier — • c'était une lettre de dénonciation de Rostovtsev — et il revînt vers Miloradovitch.
— Votre Excellence est-elle au courant de ce fait qu'une conspiration existe, ici même, à Pétersbourg?
— Quelle conspiration? Il n'y a pas de conspiration. Il ne peut même pas en exister, dit Miloradovitch en haussant lesjépaules.
— Et qu'est cela? — dit Nicolas qui, lui tendant la lettre et désignant du doigt quelques lignes soulignées, lut : « l'insurrection se prépare contre vous. Elle éclatera au moment de ia prestation du serment et son flamboiement éclairera peut-être la perte finale de la Russie ».
Miloradovitch prit la lettre, la tourna entre ses doigts, jeta un coup d'œil sur la signature et la rendît sans la lire.
— Le sous-lieutenant Rostovtsev. Je connais. Les réunions de !'« Étoile Polaire » chez Ryliev...
La pohce secrète lui avait fait un rapport au
sujet de ces réunions. « Bagatelle que tout cela ! Laissez ces marmots lire en paix leurs mauvais vers », disait-il avec insouciance.
Et de nouveau il répéta :
— Ce ne sont que des bagatelles. Des marmots, des gribouilleurs, des faiseurs 1 d'almanach,
— Comment osez-vous, monsieur î cria Nicolas et, furieux, il bondit ; tout son corps mince, long et svelte se redressa comme une verge d'osier,— vous ne savez rien, vous ne surveillez rien. Vous m'en répondrez sur votre tête !
A son tour Miloradovitch se leva, tout tremblant de colère, mais, se maîtrisant, il prononça avec dignité :
— Si je n'ai pas eu le bonheur de mériter la confiance de Votre Altesse, ordonnez-moi de me démettre de ma charge...
— Taisez- vous !
— Permettez-moi de demander à Votre Altesse...
— Taisez-vous !
Malgré sa colère, Nicolas avait nettement conscience de ce qu'il faisait et, s'il l'avait voulu, il aurait pu se contenir, rnais il ne le voulait pas. La volupté de la fureur se répandait dans ses veines comme un liquide enflammé et il s'y abandonnait avec enivrement.
— Sortez, sortez, sortez ! — criait-il en serrant les poings, en tapant du pied et en marchant sur Miloradovitch.
« Il va se jeter sur moi et, au lieu de me frapper, il me mordra comme un fou », — pensa celui-ci avec dégoût et il recula vers la porte comme un grand et bon chien qui, le poil hérissé et grognant sourdement, recule devant un insecte méchant, — une araignée ou un millepattes.
Près de la porte il se retourna brusquement et voulut s'cchapper de la pièce, mais, de nouveau, coninie tout à l'heure, il se rencontra avec Ben-
kendorf. Ils se séparèrent cette fois sans aucune amabilité.
Benkendorf courut à Nicolas et le prit dans ses bras comme pour le soutenir.
— Canaille ! Canaille ! Que font-ils de moi, lui, et mon frère Constantin et tous, tous? — dit Nicolas en pleurnichant et en se jetant sur la poitrine de Benkendorf.
— Courage, Sire, courage ! — répétait Benkendorf. — Dieu ne vous abandonnera pas.
— Oui, Dieu... et l'autre, celui que nous pleurerons toute notre vie, notre bon ange qui nous regarde du haut des cieux, — Nicolas leva les yeux au ciel, — c'est par lui que je respire, que j'agis. Puisse- t-il être mon guide ! Que la volonté de Dieu soit bénie. Je suis prêt à tout. Mourons ensemble, mon ami. Si je dois périr j'ai au moins à mon épée la dragonne, insigne des hommes nobles. Je mourrai en la gardant au poing et je me présenterai devant Dieu avec la conscience pure. Demain, quatorze décembre, je serai empereur ou je serai mort.