CHAPITRE X
LA veille de l'exécution l'Empereur partit — ou, comme disaient certains, « s'enfuit » à Tzarskoë. Tous les quarts d'heure on y envoyait des courriers, venant directement du lieu de l'exécution. Le dernier apporta de Kutusov le rapport suivant : « L'exécution s'est terminée dans le calme et l'ordre convenables, tant de la part des troupes qui faisaient la haie que de la part des spectateurs qui n'étaient pas nombreux. Par suite de l'inexpérience des bourreaux qui ne surent pas dresser les potences, trois des condamnés, à savoir : Ryliev, Kachovsky et Mouraviev, tombèrent mais furent bientôt pendus à nouveau et reçurent une mort méritée. Ce dont j'ai l'honneur de rendre compte en fidèle sujet de Votre Majesté Impériale. »
Ce même jour le chef de l'État-Major, le général Dibitch, écrivait à l'Empereur :
« Le courrier remettra à Votre Majesté un rapport du général Kutusov sur l'exécution de l'arrêt rendu contre les canailles. Les troupes se sont comportées avec dignité et les scélérats avec cette bassesse que nous avons constatée dès le début. »
« Je remercie Dieu cjuc tout se soit heureusement terminé, répondit l'Empereur à Dibitch. Je savais bien que les héros du Quatorze ne montreraient pas dans cette occasion plus de courage qu'il ne fallait. Je vous conseille, mon cher, beaucoup de prudence aujourd'hui. »
Le 11 juillet un office d'actions de grâces fut célébré sur la place du Sénat. Les troupes entourèrent la chapelle de campagne dressée près du
monument de Pierre, à cette même place où le Quatorze décembre se tenait le carré des rebelles. L'archevêque suivi de son clergé fit le tour des rangs et les aspergea d'eau bénite.
La dernière prière fut récitée solennellement et accompagnée de génuflexions :
« Et nous prions encore le Seigneur notre Sauveur, d'accepter la reconnaissance de nous, ses esclaves indignes, pour nous avoir porté secours et salut contre la révolte insensée qui tendait à la fois au renversement de la religion et du trône et à la ruine de l'Empire Russe. »
« Leur exécution est-ce l'exécution de la Russie? Non, c'est un soufflet. Mais qu'importe! ils le dévoreront. Kachovsky avait raison : Viî pays, vil peuple. La Russie périra. Ou peut-être même n'y a-t-il rien qui puisse périr : il n'y a pas de Russie et il n'y en a jamais eu. » Ainsi pensait Galitzine, assis dans la nouvelle cellule où on l'avait amené après l'exécution, le 13 juillet. II savait déjà que l'exécution avait eu lieu. — Chibaef, l'artilleur, avait eu le temps de le lui chuchoter,— mais il ne savait rien de plus. Pendant les jours qui suivirent l'exécution, les prisonniers furent soumis aux mêmes rigueurs qu'aux premiers jours de leur emprisonnement. On ne les laissait plus sortir des cellules, les conversations et les frappements cessèrent. Les gardiens redevinrent muets. A toutes les questions il n'y avait qu'une seule réponse : je ne sais pas.
Le jour même de l'exécution, Podouchkine fit passer en cachette à Galitzine un petit mot de Marinka. La fille du commandant de place Anna Egorovna était parvenue à fléchir son père. Le billet n'était pas décacheté.
« Mon ami, il y a longtemps que je ne t'ai pas écrit, n'ayant ni le courage ni la volonté de t'annoncer par des étrangers l'aflreuse nouvelle : le 29 du mois de juin passé maman est morte. Bien qu'elle fût malade depuis le mois de janvier je
ne m'attendais pas à une fin si proche. Je ne peux me débarrasser de cette pensée déchirante que je suis, bien qu'involontairement, la cause de ce malheur. Il n'est pas de tourment plus amer que le repentir tardif de n'avoir pas aimé assez ceux qui ne sont plus. Mais à quoi bon te parler de cela? Tu le comprends toi-même : je suis absolument seule au monde. Il est vrai c|ue Thomas Thomitch m'aime comme si j'étais sa propre fille et qu'il est prêt à donner sa vie pour moi, mais en raison de sa vieillesse (il a beaucoup vieilli depuis la mort de la grand'mère, le pauvre, et maintenant il est comme un tout petit enfant), il est pour moi d'un faible secours. Mais ne crains pas pour moi, mon doux ami. Je sais maintenant que l'être humain trouve en lui cjuand il le faut des ressources qu'il ne soupçonnait pas. Je ne me suis jamais départie et ne me départirai jamais de ma ferme confiance en la miséricorde divine et en l'intercession de la Sainte Vierge, Mur inaltérable, Mère de tous les affligés. C'est maintenant seulement que je comprends combien son intervention est puissante. Chaque jour en pleurant je l'implore pour toi, pour vous tous, malheureux. J'aurais voulu t'écrire longuement à ce sujet, mais je ne sais pas. Pardonne-moi d'écrire si mal. J'ai vécu des journées atroces, ayant appris que la deuxième série dont tu faisais partie était condamnée à mort. Du reste je savais que je ne te survivrais pas et cela seulement me donnait de la force. Imaginetoi alors quelle fut ma joie en apprenant que la peine de mort était remplacée par les travaux forcés et ma joie plus grande encore en apprenant que nous, les femmes, serions autorisées à suivre nos maris. Tous ces jours-ci moi et la princesse Ekaterina Ivanovna Troubetzkoï, — (juclle femme charmante I — nous avons fait des démarches à ce sujet et maintenant nous sommes presque certaines d'obtenir l'autorisation. Je
lie (It'sirc rien d'aulrc (jik' d'êlrc avec loi cl j^artaffcr Ion malheur. Voici que de nouveau je ne sais plus coninient ni'exi)rinier. Tu le souviens que malade, dans le délire, lu répétais lou jours : « Marinka, ])eLilc maman... »
Il ne i)uL aller plus loin. La lettre tond)a de ses mains. « Pourcjuoi une, lelle lettre en un tel jour? » — peiisa-l-il. 11 ne savait lui-même (piel senlimenl prédominait en lui : la joie ou le dégoût de sa |)roi)re joie. 11 se souvint de la plus terrifianle de toules ses i)ensées, de celle (jul avait failli le rendre lou au Havelin d'Alexis : l'amour l)our les vivanls, la joie des vivants est une trahison envers les morts. Il n'y a plus d'amour, plus de joie, plus rien mais seulement la lâcheté et la morl : la mort des honnêles gens et la lâcheté des vivanls.
Le lendemain, 1 1 juillet, au soir, le Père Pierre vint le voir comme il élail venu l'autre fois le dimanche des Hameaux, alors que Galitzine avait refusé de communier. 11 ])ortait le wSaint Ciboire mais â la façon dont il le tenait on devinait (|u'il était vide.
Il essayait d'éviter les yeux de Galitzine; il était conlus et i)iteux. Mais (jalitzinc n'eut pas pitié de lui comme l^yliev. 11 le regarda i)ardessus ses lunettes, longuement, méchanunent et sourit :
— I^h bien, Père Pierre?
Le Père Pierre voulut sourire aussi, mais son visage se plissa. Il s'assit sur une chaise, approcha le ciboire de ses lèvres, en saisit le bord entre ses dents, |)leura doucement, i)uis de |)lus en |)lus Jiaut, posa le ciboire sur la table, se cacha la figure dans les mains et sanglota.
— Quelle femmelette, — pensa (ialitzine (|ui continuait à le regarder silencieusemenl, méchamment.
- l*lh bien, veuillez me raconter, — prononyat-il lorsque le prêtre se fut un peu calmé.
— Je ne peux pas, mon anii, plus lard... un Jour... mais maintenant je ne peux i)as.
— - Vous pouviez les conduire à la mort, mais vous ne pouvez pas raconter 1 Racontez tout de suite î — cria Galitzine menaçant.
Le Père Pierre le regarda craintivement, essuya les larmes de ses yeux avec un mouchoir et commença à raconter d'abord à contre-cœur puis avec animation : manifestement il trouvait dans ce récit une amère douceur.
I>orsr|u'il en arriva à l'instant où les condanmés après être tombés furent pendus de nouveau, il pâlit, se cacha encore la figure dans les mains et pleura. Quant à Galitzine il rit :
— Ah 1 La terre russe I On ne sait même pas pendre 1 Vile I Vile 1 Vile I
Le Pèr(; Pierre s'arrêta subitement de pleurer, retira les mains de sa figure et regarda craintivement Galitzine.
— Qui ça, vile?
— La Russie.
— Quelle parole effroyable, prince I
— Quoi donc? Vous vous offensez pour la Patrie? N'importe, vous le digérerez 1
Tous fieux se turent.
La fenêtre de la cellule donnait sur la Neva ù l'oucsl. L(^ soleil se couchait aussi rouge, mais moins terne que les jours précéden^^. Au loin le brouillard fumeux se dissipa un peu derrière la Neva. Les vitres du Palais d'Hiver s'illuminaient d'une Hamme rouge, comme incendiées à l'intérieur. La flamme rouge inondait aussi la cellule. Pendant son récit le Père Pierre avait I)ris le ciboire sur la table et le tenait encore dans ses mains. La coupe d'or dans le rayon rouge flandioyait éblouissante comme un second soleil.
Galitzine la regarda, se leva, s'approcha du Père Pierre, lui mit la main sur l'épaule et prononça toujours aussi menaçant :
— Vous comprenez maintenant pourquoi je n'ai pas voulu communier, vous comprenez?
— Je comprends, — murmura le Père Pierre et en le regardant il vit que même dans la lumière rouge son visage était mortellement pâle.
De nouveau ils se turent.
— Où les a-t-on enterrés ? — demanda Galitzine.
— Je ne sais pas, — répondit le Père Pierre. — Personne ne le sait. Les uns disent ici même, près de la potence dans une fosse sous la chaux vive, les autres à l'île Golodoï, au cimetière des chiens, d'autres encore qu'on les a cousus dans des nattes, attachés à des pierres, placés dans une barque, portés jusqu'à la mer et jetés à l'eau.
— Mais, j'ai tout de même dit une messe pour le repos de leur âme, — ajouta-t-il après un moment de silence, avec son sourire simple et rusé. — Aujourd'hui, il y a eu une parade sur la place du Sénat, un office d'actions de grâces pour la répression de la révolte. On a aspergé d'eau bénite les troupes et la place pour la purifier du sang. Ils ont toujours peur du sang, mais même avec de l'eau bénite on n'arrivera pas à le laver. Monseigneur l'Archevêque a officié avec tout son clergé. Moi, je n'y suis pas allé. Madame l'Archiprêtresse m'a dit : « c'est bien osé, Père Pierre, prends garde 1 » J'ai laissé partir la Vierge de Kazan avec les autres prêtres et je n'y suis pas allé, mais j'ai passé une chasuble noire et j'ai dit un office funèbre pour le repos de l'âme des esclaves qui se présentent devant Dieu. « Accueille dans le repos de tes saints. Christ, les âmes de Michel, Pierre, Paul et Kondrati, là où reposent les Justes. Reçois-les, Seigneur, dans ton sein... » Mais à quoi bon en parler? Il les recevra, ne craignez rien, il les acceptera.
Soudain, il se dressa de toute sa taille et s'écria solennel :
— Je prends à témoin le Dieu vivant ; ils sont morts comme des saints. Telles des grappes mûres ils sont tombés à terre. Mais ce n'est pas la terre qui les a reçus, c'est le Céleste Père. Ils ont eu l'honneur, la couronne des martyrs et cette couronne ne leur sera jamais ravie jusqu'à la fin des siècles. Gloire au Seigneur Dieu I Ainsi soit-il.
De nouveau comme l'autre fois, le dimanche des Rameaux, Galitzine s'agenouilla et dit :
— Bénissez-moi, mon Père.
Celui-ci leva les mains.
— Non, avec le ciboire.
— Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit. — Le Père Pierre le bénit en touchant du ciboire le front, les épaules et la poitrine de Galitzine. Il lui donna ensuite le ciboire à baiser. Lorsque Galitzine y posa ses lèvres, le rayon pourpre du soleil tomba jusqu'au fond d'or et il sembla que le ciboire se remplissait de sang.
Le Père Pierre étreignit silencieusement GaHtzine et voulut sortir.
— Attendez, — dit Galitzine. Il ouvrit le col de sa chemise, chercha sur sa poitrine, tira un paquet de feuillets et les lui tendit.
— Qu'est-ce que c'est? — demanda le Père Pierre.
— Les notes de Mouraviev « Testament à la Russie ». 11 a demandé qu'on vous le remette. Vous le conserverez?
— Oui.
Il embrassa encore une fois Galitzine et sortit. Galitzine resta longtemps assis sans bouger, sans sentir les larmes couler sur son visage, regardant se coucher le soleil, ciboire céleste rempli de sang. Puis, il baissa les yeux et vit la lettre de Marinka. Il comprenait maintenant
pourquoi une telle lettre était venue en un tel jour.
Il se souvint des paroles de Mouraviev : « Embrassez ]\Iarinka de ma part. » Il prit la lettre et l'embrassa en murmurant : Marinka... ma mère...
Il se souvint qu'après son entrevue avec elle, il avait baisé la terre : « Terre, Terre, Sainte Mère. » Et Mouraviev aussi avant d'être pendu avait baisé la terre. Il se rappela son murmure, avant la mort, à travers la fente du mur : « La Russie ne périra pas. Elle sera sauvée par le Christ et par un autre. » Alors, il ne savait pas qui était cet autre et maintenant il le savait.
Une joie pareille à la terreur traversa son cœur comme un éclair.
(( La Russie sera sauvée par la Mère. »
PARIS. SOCIÉTÉ GÉNÉRALE d'iMPRIMERIE ET d'ÉDITION^
ANC. mB«i-tEVÉ,-71» RUE DE RENNES.
Éditions Bossard. 43, rue Madame, Paris-VI«.