CHAPITRE VI
LE prince Eugène Petrovitch Obolensky, lieutenant au régiment finlandais de la garde Impériale, aide de camp du général Bistrom, commandant l'Infanterie de la garde, était l'un des principaux fondateurs de la Société Secrète du Nord.
A Moscou, dans la paroisse de l'Intercession de la Sainte- Vierge, la famille Obolensky vivait simplement, gaiement, sans aucun faste, dans une antique demeure, pareille aux maisons de campagne des riches domaines, flanquée d'ailes et de dépendances au milieu d'un jardin touffu et broussailleux. Le vieux prince Piètre Xicolaïevitch, veuf de bonne heure, menait une vie monacale, priant Dieu et observant les jeûnes. Il était d'apparence triste et morose, mais ce n'était pas sans raison que ses petits enfants l'adoraient et l'avaient à cause de ses cheveux blancs, légers comme du duvet, surnommé : « Fleur de neige » et, en réalité, il était vraiment léger, clair et doux, — enfant lui-même parmi les enfants.
. Le prince Piètre Nicolaïevitch Obolensky avait épousé en secondes noces Anna Evguenievna Kachkina, fdle du général en chef qui, du temps de l'Impératrice Catherine II, avait été vice-roi de Toula. Le prince Eugène était leur premier-né. Après la mort de la princesse Anna, sa sœur Alexandra Evguenievna, demoiselle d'honneur de l'Impératrice Maria Fedorovna, avait remplacé auprès des enfants leur mère défunte.
Lorsque le jeune Obolensky entra au régiment de la garde de Paul I*'' et vint habiter
Pétersbourg, sa tante Anna Gavrilovna Kachkina lui confia, comme à un frère aîné, son fils unique Sereja, un très jeune garçon, turbulent et étourdi qui servait au même régiment. Sereja avait la langue affilée comme un rasoir. Un jour il se moqua d'un de ses camarades de régiment, Swinine. Ce dernier le provoqua en duel. Obolensky Tapprit, se rendit chez Toffensé et déclara que cette rencontre n'aurait pas lieu : Serge n'était qu'un gamin cjui ne valait pas la peine que l'on se fâchât contre lui; si cependant, Swinine voulait se battre à tout prix, lui Obolensky, était à sa disposition. Swinine accepta cette provocation, se battit et fut tué.
Très bon, incapable de faire du mal à une mouche, doux comme son père, la « fieur de Neige », le prince Eugène fut tellement impressionné par ce meurtre qu'il tomba malade, mais il ne se sentait pas coupable et n'avait point de remords : il estimait que tuer un homme en duel n'était pas un crime mais un malheur : d'ailleurs il ne s'était point battu pour lui-même, mais pour son cousin, un fils unique, presqu'un enfant qu'on ne pouvait sauver autrement. Ces pensées l'avaient à tel point apaisé que dès qu'il fut guéri il revint à sa vie dissipée d'autrefois et oublia tout. Mais le souvenir lui revint, puis de nouveau ce fut l'oubli, puis il se souvint encore et ainsi plusieurs fois de suite jusqu'au jour où il comprit que jamais plus il n'oublierait et qu'avec le temps le souvenir deviendrait de plus en plus vif, poignant et pénible à supporter. Et le pis était qu'il ne comprenait pas lui-même ce qui se passait : il continuait de se considérer comme innocent et cependant il souffrait tant que, par instant, il lui semblait qu'il allait perdre la raison ou se suicider.
Dans un de ces moments il se mit à prier presque inconsciemment, en répétant les paroles des prières de son enfance, le pater, l'ave — ■ et il .se
sentit apaise. Dès lors il pria souvent et peu à peu revint à la vie comme un homme à demi étouffé qui recommence à respirer.
Enfin il comprit qu'il ne se sentait bien que lorsqu'il cessait de se pardonner, lorsqu'il acceptait tout le poids de son crime et se considérait comme un assassin ordinaire, nullement meilleur et peut-être même pire que ceux qui tuent les gens sur les grandes routes ; il comprit que le crime ne pouvait être absous mais seulement €xpié. Mais il ne savait pas encore comment. Il songea d'abord à se retirer dans un monastère, mais il sentit que ce n'était pas suffisant. Il était plus facile de quitter le monde que d'y rester. Il fallait faire quelque chose. Il entra d'abord dans une loge maçonnique et de là dans la Société Secrète du Xord. Il sentit bientôt qu'il avait trouvé là ce qu'il cherchait : une action expiatrice.
Intérieurement il changea au point de devenir méconnaissable, mais d'extérieur c'était toujours ce brillant lieutenant de la garde, au visage assez agréal)le mais i)anal, bien portant, replet, blanc et rose, un peu rond, sans barbe ni moustache. Il paraissait plus jeune qu'il ne l'était : il avait vingt-neuf ans.
Depuis que Galitzine était arrivé de Vasilkovo, Obolensky le voyait souvent, écoutant avidement ce qu'il racontait de la « Société du Sud », des « Slaves >, de Serge Mouraviev et de son catéchisme. 11 comprit immédiatement ridée fondamentale de ce dernier sur l'accord harmonieux de Dieu et de la Liberté.
Le matin du 13 décembre, en sortant de chez Ryliev, Galitzine et 01)olensky se rendirent chez Troubctzkoï.
On pouvait déboucher sur le quai des Anglais où liabitait Troubctzkoï, par le Pont Bleu, en suivant la perspective Voznesensky. Mais i\près avoir quitté la chambre étouffante de
Ryliev ils voulurent prendre un peu l'air et, décidant de faire un détour, ils se dirigèrent, le long du quai de Mojka, vers le pont des Baisers, dans l'intention de sortir dans la rue Galernaïa après avoir contourné les casernes des Marins.
Au centre de la ville il n'y avait encore que peu de neige, mais ici sur le quai de Mojka désert tout était déjà blanc, calme, somnolent et doux. Entre l'édredon blanc de la terre et le dais grisâtre du ciel les petites maisons jaunes, basses, dormaient du sommeil éternel. Et, dans cette paix intime, rustique, parmi cette grisaille, cette somnolence, la révolte du lendemain paraissait impossible autant qu'un éclair orageux dans un ciel d'hiver.
Pas une âme dans les rues : on pouvait parler comme chez soi.
— Troubetzkoï sait-il que c'est pour demain? demanda Galitzine.
— Non. Nous allons le lui dire.
— Est-il vrai, comme on le prétend, qu'il s'éloigne de la Société?
— C'est peut-être vrai.
— Est-ce que le cœur lui manque?
— Non, je ne pense pas. A la redoute de Chevardine il est resté quatorze heures sous les boulets aussi tranquille que s'il jouait aux échecs. 11 est vrai que le courage du soldat n'est pas celui du conspirateur. A la bataille de Lutzen, quand quarante canons français bombardaient notre garde, il lui passa par la tête de faire une plaisanterie au lieutenant von Book : il s'approcha de lui par derrière et lui lança une motte de terre, — le lieutenant tomba sans connaissance. Demain c'est peut-être Troubetskoï lui-même qui s'évanouira. Pour une affaire comme la nôtre on ne peut trouver d'homme qui convienne moins. Il manque de décision et il est courtois, — courtois à en perdre la tête. Pour ne pas commettre quelque impolitesse il est
prêt à risquer sa perte et celle des autres. Quant à la Révolution il désire aussi qu'elle soit courtoise — une révolution à l'eau de rose. C'est un premier point — et, en second lieu, il est trop heureux : jeune, riche, noble, marié à une femme charmante. Il est semblable au jeune homme de l'Évangile cjui s'éloigna à regret du Christ, parce qu'il avait de grands biens.
— Se retirer à un moment pareil c'est de l'infamie I — s'écria Gahtzine.
Obolensky le regarda un peu du coin de l'œil, d'un regard fixe de ses yeux intelligents et bons, un peu clignotants, comme s'ils souriaient, et qui en réalité étaient sérieux et même tristes.
— Non, ce n'est pas de l'infamie.
— Qu'est-ce donc alors?
— C'est plutôt cette même chose dont Ryliev parlait tout à l'heure : nous ne sommes pas des hommes d'action mais des théoriciens « faiseurs de plans », rêveurs, somnambules. Xous nous promenons au bord du toit, mais si l'on interpelle l'un de nous, il ira se briser sur le sol. Toute notre insurrection c'est Marie sans Marthe, l'âme sans le corps. Et nous ne sommes pas les seuls ; tous les Russes sont ainsi : des gens magnifiques en pensée, mais en action des chiffes. Nous sommes mous comme si nous n'avions pas d'os. C'est probablement la conséquence de l'esclavage : nous avons été esclaves pendant trop longtemps.
— Écoutez, Obolensky, tout cela va très mal. Demain c'est l'insurrection et notre dictateur ne songe qu'à nous trahir aussi courtoisement que possible. Pourquoi avoir choisi un pareil homme? A quoi Ryhev a-t-il donc pensé?
— Que peut faire Ryhev? 11 ne connaît pas du tout les hommes. Il ne se connaît pas luimême. Vous avez vu combien il souffre et pourquoi? lui-même ne le sait pas.
— Et vous, vous le savez?
— Il me semble que oui.
■ — Et pourquoi donc?
— C'est à cause du sang, — répondit doucement Obolensky d'une voix légèrement changée.
— Quel sang?
— Il faut verser le sang, il faut tuer, — continua-t-il encore plus bas. Il a pensé à tout, tout résolu, tout calculé comme sur ses doigts. Vous vous rappelez les calculs de Pestel : combien y aura-t-il de victimes? Autrefois Ryliev n'en voulait pas. Maintenant il calcule à son tour. Il ne suffira pas de tuer l'Empereur seul, — il faut tuer tous les membres de la famille impériale. Le meurtre d'un seul non seulement ne Sîrait pas utile mais nuirait même au but de la Société. Il diviserait les esprits, engendrerait de nouveaux partis, soulèverait les partisans de la famille impériale et enfanterait la guerre civile. Tandis que si on les extermine tous, tout le monde sera bon gré mal gré obligé de se réconcilier et l'ordre nouveau sera établi. Oui, il a réfléchi, résolu, calculé comme sur ses doigts, mais il y a un obstacle. Et il ne sait pas ce que c'est : c'est pour cela qu'il souffre.
— ■ Et vous, savez-vous ce que c'est?
— Oui, je le sais, — répondit Obolensky et il se tut. Galitzine, à son tour se tut et ils se sentirent gênés tous deux comme s'ils avaient honte de se regarder en face. Quelque chose de lourd pesait sur eux et, plus ils se taisaient, plus le fardeau devenait pesant.
Laissant le quai de Mojka ils tournèrent du côté du canal Krukow. Ici la sohtude était plus grande encore et plus profond encore le silence : seule la neige criait sous leurs pas. Ils savaient qu'il n'y avait personne autour d'eux, mais il leur semblait que quelqu'un les suivait, les épiait.
— Je sais que l'on ne peut pas tuer, — dit enfin Obolensky d'une manière si inattendue que Galitzine le regarda tout étonné.
— Pourquoi ne peut-on pas? Est-ce un péché?
— Non, ce n'est pas un péché. On ne le peut pas, tout simplement : c'est impossible.
— Comment, impossible? Mais les gens s'entre-tuent.
— On tue dans un moment de folie, dans un instant d'oubli, par hasard, mais exprés, en toute conscience, — impossible î Décider: Je veux tuer — et tuer, — l'homme ne le peut pas.
— Ohl si, il le peut.
— Donnez-moi un exemple.
— Mais, par exemple, la peine de mort, la guerre.
— C'est tout différent. C'est la loi qui exécute, mais la loi est aveugle : elle ne voit pas le visage humain, — la loi est unique pour tous. A la guerre aussi tout le monde tue tout le monde, mais qui a-t-on tué? On ne le sait pas , on ne voit pas un visage. Or ici c'est le visage : le visage est Tessentiel. Voir le visage d'un homme et tuer cet homme, voilà ce qui est impossible. Ne le comprenez-vous pas?
— Non, je ne comprends pas, — dit Galitzine qui soudain se fâcha sans savoir pourquoi. Il se rappela la détermination cpi'il avait prise d'accord avec Pestel : « exterminer tout jusqu'à la racine » et cette décision lui avait paru légère en regard du fardeau qui actuellement pesait sur eux. Vous parlez d'une façon étrange, Obolensky, comme si vous connaissiez quelque chose, — • dit Galitzine. Il regarda Obolensky en plein visage et le \àt rougir profondément jusqu'aux oreilles jusqu'à la racine des cheveux ; ainsi rougissent les petits enfants quand ils sont tout prés de pleurer.
— Oui, je sais, — répondit Obolensky avec effort et il devint tout à coup pâle, presque aussi blanc que du linge. — Peut-être l'ignorez-vous, Galitzine r j'ai tué un homme, — murmura-t-il dune voix sourde, et ses lèvres blanches eurent
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un tel sourire que Galitzine sentit le cœur lui manquer.
— Excusez-moi, Eugène Petrovitch, de grâce. Vous m'avez mal compris. Le duel est-il un meurtre ?
• — C'est la même chose. J'ai tué et je le sais.
De nouveau ils se turent tous deux et le fardeau qui pesait sur eux se fit sentir plus lourdement encore.
— La pensée de Troubetskoï ne me quitte pas. C'est peut-être pire que Rostovtsev, — dit Galitzine essayant de se débarrasser du fardeau qui pesait sur eux. Mais ce changement de conversation n'était pas naturel et lui-même le sentit bien. De nouveau il s'irrita. Il plaignait Obolensky, mais, plus il le plaignait, plus son irritation grandissait.
— Savez- vous, Obolensky, — dit-il sèchement, presque grossièrement, — lorsqu'on a peur du loup, on ne va pas au bois; si l'on ne peut pas tuer, il ne faut pas se révolter.
— Si, il le faut, — répliqua Obolensky aussi doucement qu'auparavant. A mesure que l'un s'emportait, l'autre s'apaisait.
— ■ Peut-il y avoir une révolte sans du sang? Une révolte à l'eau de roses, à la manière de Troubetskoï, quoi?
— Ne craignez rien, Galitzine, le sang coulera. On ne peut pas tuer exprès, mais quant aux meurtres involontaires, il y en a eu autant qu'on en a voulu et nous en aurons aussi.
— Ahl voilà donc de quoi il s'agit I Je crois que je commence à comprendre. Les imbéciles tueront et les sages se mettront de côté pour ne point se salir.
— Pourquoi parlez-vous ainsi? — dit Obolensky en le regardant d'un air de reproche. — Vous savez que nous allons ensemble au Golgotha, — tous ensemble. Il n'est pas sur terre de plus grand supplice.
— Quel supplice? Quel supplice? Parlez plus clairement, faut-il tuer ou non?
— Il le faut.
— Et on le peut?
— Non, on ne le peut pas.
— C'est à la fois nécessaire et impossible?
— Oui, à la fois.
— Mais c'est à perdre la raison, — s'écria Galitzine en s'arrêtant et en tapant furieusement du pied, — que le diable nous emporte tous ! Qu'allons-nous faire? Qu'allons-nous faire? — Rylicv souffre, Troubetskoï trahit, Rostovtzev dénonce, et nous, nous perdons la raison, des chiffes, des gens mous comme s'ils n'avaient pas d'os, des Russes infâmes, infâmes ! L'œu\Te sainte est entre des mains infâmes !
— Eh l)ien, Galitzine, nous sommes ce que nous sommes, — dit Obolensky avec un sourire qui éclaira et changea sa physionomie au point delà rendre méconnaissable. — Et tout de même il faut, il faut commencer. Peu importe notre mollesse : nous nous endurcirons, — peu importe notre infamie : nous nous purifierons. Et si nous ne faisons rien, d'autres feront quelque chose. « Il n'y aura qu'un seul maître sur la terre comme au Giel, — • Jésus-Christ. » Le jour viendra où toute la Russie le dira et elle l'accomplira. Dieu n'abandonnera pas la Russie. Restons avec Lui et l'on fera une Révolution comme jamais encore le monde n'en a vu I