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Quatre années d'experience de la religion catholique

Vous m'annoncez que votre intention est de publier la traduction du petit ouvrage de M. J. Moorc Capes, ex-curé deSaint-Jean-Bapliste, à Bridge-Water, Quatre années d'expérience de la Religion catholique. Je n'avais point travaillé dans ce but ; mais si, en effet, comme on vous le dit , cette publication peut être utile en France, je me soumets, comme toujours, à vos tlésiiv; et je fais des vœux sincères pour que les catholiques français qui liront ces pages y puisent une nouvelle estime du trésor inappréciable qu'ils possèdent dans leur foi. Il y en a peut-être parmi eux qui ont quelquefois senl"^ s'élever dans leurs cœurs de secrètes et confuses aspirations" "vers la réforme : l'ouvrage de M. Capes est propre, à refouler à jamais ces pensées et à faire bien comprendre ce que vaut la prétendue indépendance du protestantisme, combien est rationnelle et consolante, au contraire, la soumission des catboliques à l'Église, leur mère

Chacun comprendra, du reste, que l'ouvrage a plus de valeu^dans l'original que dans une traduction; et il faudra bien de l'indulgence au lecteur pour me pardonner les imperfections de celle que j'en ai essayée et

que vous voulez lui offrir

A. B. de S.

Compétence et valeur du témoignage rendu dans cet ouvrage à la Religion catholique.

Il est positif que, dans notre pays d'Angleterre, on nombre immense de personnes se préoccupent beaucoup de la situation d'esprit actuelle de celte phalange considérable de convertis qui, pendant ces dernières années , se sont attachés à la foi de l'Église catholique. Ce n'est pas exagérer que de compter ces personnes par milliers, et il n'y a point d'illusion à croire qu'elles seraient heureuses de pouvoir pénétrer au fond de la pensée de ceux qui connaissent

l'Église catholique par l'expérience qu'ils ont faite de son influence sur eux-mêmes.

D'autre part, on ne peut douter non plus que l'Église de Rome ne se présente à ceux qui sont hors de son sein , avec un esprit mystérieux qui les déroute et les effraie; elle produit cet effet sur ceux-là mêmes qui admettent qu'elle est une portion de la véritable Église du Christ, et qu'après tout elle pourrait bien être cette patrie spirituelle dont la pensée tourmente tant d'àmes inquiètes, et après laquelle elles soupirent avec une si vive ardeur. L'inconséquent anti-papiste, le puséisle- ultra, le simple observateur dont la sincérité et la candeur n'ont point été altérées par l'esprit de parti, tous s'accordent à regarder l'Église de Rome avec une sorte de curiosité pénible, comme quelque chose d'étrange, d'incompréhensible, de contradictoire et d'affreux, où se rencontrent ensemble les plus nobles et les plus vils instincts, qui fait en même temps, et par les mêmes moyens, ce semble, les grands hommes et les scélérats, les fourbes et les dupes. C'est, cà leurs yeux, un mélange

bizarre de droiture évangélique et de ruse profane, de zèle apostolique et d'ambition cupide, de vérité saintement inspirée et d'avilissantes illusions. Ainsi, l'Église catholique considérée, soit comme un simple phénomène psychologique, soit comme une branche, corrompue toutefois, de la véritable Église du Christ, soit comme un corps vivant qui a eu la vertu d'attirer à lui plusieurs des plus savants et des plus distingués des protestants anglais; ainsi, dis-je, l'Église catholique est, dans ce moment, l'objet d'une profonde et vive attention pour un grand nombre de nos compatriotes tout à fait honorables; et ils désirent avec ardeur connaître la nature précise, le caractère propre de l'influence qu'elle exerce sur les esprits soumis à son empire.

Dans ces circonstances , ayant fait moimême l'essai de cette influence pendant un espace de temps assez long, je me propose de communiquer les résultats de mon expérience à ceux qui prennent intérêt à savoir ce que c'est vraiment que d'être catholique.

En passant à l'exécution de ce dessein , je dois m'excuser de l'importance personnelle que je paraîtrai me donner dans les pages qui vont suivre. La nature même du sujet m'obligera à parler de moi de telle sorte et si souvent , que cette manière de faire serait absolument intolérable, si elle n'était ici absolument nécessaire. En effet, le témoignage que je vais rendre est si éminemment un témoignage personnel, qu'il me sera impossible de ne pas faire de continuels retours sur moi-même, de ne pas attester souvent mes idées, mes opinions, mes sentiments propres; or, c'est là une inconvenance qui , quoique involontaire et forcée, n'a pas moins son côté fâcheux, et dont il est trop juste que je demande d'avance pardon au lecteur.

La première question que l'on doit naturellement adresser à qui se présente pour rendre témoignage touchant l'influence que peut exercer la religion catholique sur ses disciples, à qui veut donner à cette religion sa véritable physionomie au temps où nous sommes arrivés, la première question qu'on

lui adressera aura trait à sa compétence. Qui ètes-vous? lui demandera-t-on avec raison. Quelles sont les circonstances qui vous ont mis à même de porter un jugement sain, exempt d'illusion et de préjugés? Vous assumez une mission bien délicate; quels sont vos titres? qu'étiez-vous avant d'être ce que vous êtes maintenant ? quels moyens particuliers avez-vous eus à votre disposition pour établir un parallèle juste et fondé entre les influences, les faits du catholicisme et les faits du protestantisme?

Sur ces points, je crois mon témoignage compétent; et c'est légitimement et avec toutes sortes de droits que je demande à être entendu.

Depuis mon entrée dans l'Église catholique, les circonstances m'ont mis en relation avec un très-grand nombre de catholiques anglais de tous rangs et de toutes positions, soit civiles soit ecclésiastiques. J'ai connu personnellement, et avec plus ou moins d'intimité, sept ou huit évêques, plusieurs directeurs de collèges et plu-

sieurs supérieurs de maisons religieuses ; j'ai eu des rapports, en diverses parlies de l'Angleterre , avec une portion notable du clergé régulier et séculier, avec des laïques de professions et de rangs différents, avec un nombre considérable des convertis qui , pendant les cinq ou six. dernières années , ont quitté l'anglicanisme et se sont soumis cà l'Église catholique.

Je suis, avec plusieurs de ceux que je viens d'indiquer, dans les termes de l'amitié la plus étroite, et, en même temps, le hasard et le cours des événements m'ont permis de considérer, dans des circonstances difficiles, une foule de personnages éminents et remarquables par leur influence. Ces circonstances étaient de celles où le caractère est mis à l'épreuve , qui sont de nature à faire ressortir non pas seulement la force de l'homme qui s'y trouve engagé, mais aussi ses faiblesses, à le montrer tel qu'il est, dans son jour véritable, lui, ses principes, sa foi religieuse.

Avant d'être catholique, je n'avais pas eu moins d'occasions d'étudier le caractère

véritable, le génie propre du protestantisme.

Et, en effet, il est peu de protestants qui aient à leur disposition plus de ressources pour se former un jugement impartial de leur foi que je n'en ai eu moi-même, lorsque j'étais protestant comme eux. Dès ma jeunesse , et jusqu'au jour de ma soumission à l'Église romaine, j'ai été intimement lié avec toutes sortes d'hommes dans l'église d'Angleterre , avec des hommes de toutes sortes d'opinions ; j'ai eu des relations particulières même avec des dissidents , l'honneur de leurs écoles et de leurs sectes j j'ai compté, parmi mes amis et mes proches parents, des ecclésiastiques vénérables, attachés aux vieilles traditions o)H/licanes et placés dans une position éminente, des tractariens pleins de circonspection et de prudence , d'ardents puséistes , des romaniseurs prononcés , de consciencieux latitudinairiens, des évangêliques vieux et jeunes et de toute nuance , et enfin des personnes de cette classe d'anglais qui ne se perdent point dans les théories,

qui se distinguent par leur amabilité et se bornent à remplir leurs devoirs, qui suivent le chemin battu par leurs pères, recherchant uniquement et avant tout la paix, le calme et une religion pratique, sage et modérée. De bonne heure donc, j'ai pu observer, approfondir les caractères divers, les principes différents de ceux avec lesquels je me trouvais en relation; j'ai pu apprécier leur conduite et rechercher quel rapport il y avait entre leurs idées religieuses et leurs actions, leur vie, l'état de leur esprit.

On ne peut être admis davantage à alléguer, pour infirmer ce que je vais dire, que je suis entré dans l'Église romaine sous le coup de sentiments outrés, de préjugés fixes et pris d'avance, qui ont pu altérer mon jugement sur les faits; non, l'histoire de mon expérience n'est pas un récit de vaines imaginations et d'émotions particulières, c'est le récit de faits bien réels et bien positifs. J'étais même si éloigné de me donner à l'Église de Rome, emporté par un enthousiasme ^tveugle, qu'en un certain sens , je n'ai fait cette solennelle

démarche qu'avec répugnance : ce n'est pas sans peine que je me suis surmonté moi-même , que j'ai brisé t.outes les barrières qui me retenaient; il a fallu, pour me rendre capable de cet effort, la conviction profonde et bien établie que mon changement était indispensable à mon salut.

Les avantages de la confession ne me touchaient pas; je n'étais point pénétré de l'impuissance radicale de la raison particulière ; L'exemple et les opinions d'aulrui ne m'en imposaient point ; je sais que ce sont là des dispositions qui en inclinent plusieurs à chercher le repos dans le sein du catholicisme. Longtemps avant que j'eusse la moindre idée de me faire jamais catholique , je m'étais raisonné et fait une croyance personnelle d'après laquelle je supposais vraies toutes les doctrines de Rome, et je regardais l'Écriture sainte comme un livre incompréhensible, quand on veut l'examiner sérieusement et à fond, en admettant,. son inspiration, à moins qu'on n'admît aussi le concile de Trente et

qu'on ne crût à l'infaillibilité de ses décrets. Si absurde que puisse paraître et qu'était en effet cette disposition d'esprit, longtemps aussi avant que je pensasse à quitter l'église d'Angleterre , j'étais pourtant convaincu qu'elle n'était en aucune manière une portion de l'Église du Christ ; je m'estimais être dans une situation à part , et je vivais dans la pensée que je pouvais être sauvé, quoique je fusse et que je susse bien que j'étais hors de l'Église visible. Sans doute, c'était là une opinion ridicule et monstrueuse: mais enfin c'était la mienne. Sans doute , plus tard la fausseté de ma théorie religieuse me saisit avec une force irrésistible et qui ne me permettait plus de différer le parti que j'avais à prendre ; mais il ne résulte pas moins de cette situation morale que j'étais, en fait, parfaitement au courant de tout ce qui pouvait se dire de chaque côté , que j'étais au courant de la controverse aussi bien que, si, pendant quatre ou cinq ans , je m'étais appliqué à considérer si je devais me rendre à l'appel que me faisait l'Église catholique.

Jetai? bien mieux placé surtout pour apprécier, sur tous les points, les côtés sensibles, les arguments fondamentaux et décisifs de la discussion, que si je les avais pesés sous l'empire de l'exaltation et de l'enthousiasme, sous la pression inquiète qui préoccupe 1 ame et la pousse, du moment où la pensée de devenir catholique s'est emparée d'elle et l'appelle avec puissance à réaliser et pratiquer ses convictions. Ce fut avec le sang-froid du simple raisonnement, avec un sang-froid tout spéculatif que j'examinais, une à une, toutes les doctrines de l'Église romaine, que j'en sondais la vérité, ainsi que la possibilité de toute autorité ecclésiastique qui se serait élevée ou qui voudrait s'élever contre elle.

Des considérations irrésistibles me convainquirent bientôt que la foi ou une doctrine religieuse quelconque est logiquement impossible, si on n'admet point une direction présente et infaillible; qu'une église visible, sans un chef, sans un Pape, par exemple, est une contradiction dans les termes; et je devins aussi certain de cette

vérité, elle m'apparut aussi manifeste que la rondeur de la terre, que la elarté de la lune par suite de la réflexion solaire. Je vis que, si le christianisme vient de Dieu, le protestantisme , sous toutes les formes possibles, est une absurdité intellectuelle et la violation flagrante des lois les plus élémentaires du raisonnement.

Dans ces derniers temps, et depuis que je suis catholique, je me suis souvent préoccupé et des arguments qui, à mon sens, établissent la vérité du catholicisme, et aussi des considérations qui recommandent à l'esprit humain la croyance religieuse en elle-même et dans son essence. Plus d'une fois, soit à l'occasion de certains faits que me livraient mes convictions personnelles, soit dans le cours de la controverse avec les diverses nuances du protestantisme ou même de l'incrédulité, soit dans une méditation calme et réfléchie, j'ai examiné tout ce qui peut être dit sur la question dans son ensemble , sur les points particuliers de la foi, sur les pratiques de l'Église catholique. J'ai essayé, honnêtement et avec courage, de

regarder toutes les difficultés en face, de faire droit aux faits de l'histoire; je me suis efforcé d'éviter toute atténuation, qui n'eût point été équitable, des erreurs et des torts qu'on peut rapporter à certains catholiques , de ne pas confondre mes idées particulières et mes sentiments propres avec les vérités objectives qui existent indépendamment de toute expérience individuelle.

Je suis donc dans les conditions qui font ici de moi un témoin compétent ; suis-je en même temps personnellement capable de rendre témoignage ? C'est là une question à laquelle je ne puis faire aucune réponse. Nul n'est juge acceptable de son mérite ou de son indignité, nul ne s'observe avec un complet désintéressement et ne se connaît bien. Cependant, si j'osais m'aventurera former un jugement sur moi-même, je me laisserais aller à dire qu'une crédulité hors de raison n'est point dans mon caractère, que la superstition n'a point d'attrait pour moi: l'autorité des grands noms ne m'en impose pas plus qu'il nest raisonnable, et je puis m'associer avec des hommes sans

épouser toutes leurs vues. Je suis plutôt enclin à une indépendance de jugement exagérée; les assertions qui ne s'appuient pas sur des preuves nettes et précises , excitent chez moi une répulsion excessive; le merveilleux et le surnaturel ne rencontrent d'abord en général dans mon esprit que la défiance et l'incrédulité. Mais, quoi qu'il en soit de mes dispositions intimes, je puis du moins, et sans présomption, me reconnaître cette puissance vulgaire d'observation et de critique, ce bon sens d'un esprit sain que garde un corps sain lui-même, mens sana in corpore sa/m. Or, c'est assez pour donner à tout homme le droit d'être entendu comme témoin dans une cour de justice, c'est assez pour qu'on respecte son témoignage, si même on n'y acquiesce, pourvu qu'on soit loyal et sans préventions. Quant à la pureté de mes intentions et à la vérité de mes paroles , comme tout autre, je me crois sincère et honorable. Personne n'appelle l'attention du public sur le sujet qui m'occupe, s'il ne fait profession d'être loyal et religieux; et, de fait, il est

peu d'hommes, il faut le dire, qui ne se donnent et ne s'arrogent ces qualités. Je dirai seulement que j'ai la conscience de n'avoir été guidé dans mon dessein et de ne l'être encore que par le désir d'apprendre, de faire connaître ce qui est la pure vérité, ce qui est bon et agréable aux yeux de Dieu ; je suis surtout éloigné de vouloir imposer mes idées propres à la croyance des autres.

Sans autre préambule, j'entre donc en mal 1ère et je commence à exposer les ré* sultats d'une expérience de quatre années de la religion catholique.

Effets intellectuels du Catholicisme.

Quels effets produit le catholicisme sur la liberté de l'intelligence ? Telle est la première question qu'adresseront à de nouveaux catholiques les personnes de ce pays d'Angleterre, dégagées de tout parti religieux. — Si diverses que soient les opinions des protestants touchant le symbole romain, tous s'accordent à le regarder comme quelque chose d'absolu et de despotique, qui tient, dans un cercle de fer, le jugement et l'intelligence de ceux qui l'ont une fois adopté et se sont soumis à sa doctrine, qui interdit rigoureusement et nie le droit sans limite que l'homme possède de rechercher ci tout prix la vérité, droit imprescrip-

tible, privilege inalienable, devoir sacré de toute créature raisonnable. C'est une opinion généralement reçue et sur laquelle il ne s'élève guère de doute , qu'en entrant dans l'Église catholique, le nouveau converti abandonne tout droit de penser par lui-même, renonce à tout moyen de se soustraire à un asservissement qui engourdit et tue ses facultés, à moins qu'il ne rompe bientôt les liens dans lesquels il s'est témérairement engagé, qu'il ne repousse et rejette, loin de lui, le joug de Rome qu'il avait un moment subi. Ses amis le plaignent, ses parents pleurent sur sa chute ; l'homme habile se rit de lui, et le vulgaire le regarde avec étonnement comme une espèce d'animal stupide; il est sans doute à tous les yeux plus ou moins criminel par le fait de sa conversion ; mais il est aussi , au jugement de tous, frappé dune folie plus ou moins grande; on le regarde avec ce mélange de surprise et de tristesse qui nous saisit, lorsque nous sommes témoins des délires d'une démence véritable, lorsque, dans un asile d'aliénés, nous voyons

une pauvre créature humaine se refuser à l'évidence de ses sens, et s'imaginer, par exemple, que sa misérable retraite est un palais royal. On nous suppose tombés dans une sorte de seconde enfance; dans cet état pitoyable, nous abandonnons, pense- t-on , nous abandonnons de propos délibéré le pouvoir que la nature nous a donné de raisonner, d'observer et de réfléchir, nous acquiesçons à des idées et à des pratiques aussi absurdes pour l'intelligence libre d'un homme de sens, que le seraient ces assertions : deux et deux font cinq, le tout est moins grand que ses parties.

Or, ai-je trouvé que la profession du catholicisme fût un esclavage pour moimême? ai-je remarqué qu'elle en fût un pour les autres ?

Si je pouvais dire ici toute la vérité sans craindre d'être taxé d'une ridicule exagération, je répondrais qu'on ne sait point ce qu'est la parfaite liberté de l'esprit avant d'être catholique. Comme bien d'autres, j'ai usé, dans le cours de ma vie , de la faculté de penser que j'ai reçue du ciel, j'en ai

usé avec témérité, avec excès, avec extravagance; mais je puis assurer, en toute conscience, que l'indépendance, avec laquelle je raisonnais précédemment, n'était qu'entraves en comparaison de la liberté sans limites dont j'ai joui , depuis que j'ai cessé d'être prolestant. Désormais étranger à toute perplexité de l'intelligence, il ne me reste qu'une crainte, la crainte de faire le mal, la crainte que la passion, l'orgueil, l'amour-propre, l'injustice, l'ignorance ne corrompent mon jugement, ne m'égarent en de vains systèmes, ne me fassent prendre mes désirs pour des raisons, ou ne dérobent à ma vue les lois véritables du raisonnement, lesquelles règlent toutes les connaissances humaines.

En général, on suppose, il est vrai, qu'un homme d'esprit et de bon sens ne peut croire aux dogmes du catholicisme sans violer les premières règles de la logique et sans asservir son jugement aux prêtres, au premier signe qu'ils manifestent de leurs volontés. 11 n'en est point du tout ainsi : c'est dans un sens tout contraire que je suis

obligé de diriger ma conduite ; je ne puis m'empêcher de croire à la vérité du catholicisme dans son ensemble; et prenant à part chacun de ses dogmes, je ne puis non plus y apercevoir la moindre violation des lois du raisonnement; dès que je reconnais comme divinement révélées les doctrines du catholicisme, je suis dès lors forcé par ma raison elle-même à croire qu'aucune forme de protestantisme ne saurait être vraie. Tant qu'il ne s'agit que d'argumenter, je puis voir, je puis sentir les difficultés qu'il y a à recevoir comme divine la religion catholique, ou même à croire à une religion quelconque naturelle ou révélée; mais quand une fois on a établi l'origine divine du catholicisme, quoique je puisse voir et sentir des difficultés contre l'Église de Rome, quoique j'admette que ce sont des difficultés à résoudre, je ne puis en rien conclure en faveur d'aucune doctrine protestante; je ne puis pas ne pas croire au droit exclusif de l'Église romaine à mon adhésion, comme je ne puis pas ne pas croire aux déductions delà

science astronomique ou de la science de l'électricité. Les arguments en faveur du catholicisme, de cette doctrine divine, sont exactement les mêmes que ceux qui établissent les grands faits de toute science purement humaine, qui est basée sur des preuves morales et non sur des certitudes mathématiques. C'est d'après des connaissances physiques, domestiques, sociales ou politiques, ainsi moralement établies, que se dirige chaque jour le cours entier de notre vie. Nous ne mangeons, ne buvons, ne remuons, ne parlons, ne lisons, n'achetons, ne vendons, nous ne nous affligeons, nous ne nous réjouissons, en un mot, nous n'agissons, comme des créatures raisonnables, qu'en admettant la vérité de certaines idées générales, d'après lesquelles il faut agir, quoique aucune d'elles ne puisse être prouvée à la manière d'une proposition mathématique. Or, est-il un homme, sain d'esprit, qui appelle cette manière d'être et de faire un esclavage intellectuel, ou qui s'étonne que l'on voue sa vie entière à un plan de conduite contre lequel, sans

doute, on peut élever des objections, mais qui n'en a pas moins pour lui toutes les probabilités ?

Eh bien! telle est mon expérience, par rapport aux effets, que la foi à l'infaillibilité de l'Eglise catholique a produits sur mon existence de chaque jour, morale et spiriluelle. J'avoue que l'on peut élever quelques difficultés contre le christianisme, et qu'il n'y a point de preuves mathématiques de l'infaillibilité de Rome; mais, en même temps, je suis forcé de reconnaître que la balance des probabilités et des preuves penche en faveur de la religion chrétienne et de l'Église catholique , et je ne puis pas ne pas agir en conséquence. Je ne puis pas croire ou sentir que je suis ici intellectuellement asservi, pas plus que je ne le suis en ce moment, où je me crois éveillé, quoiqu'il me soit impossible de prouver que je ne suis point endormi, que je ne rêve pas.

Beaucoup de gens s'imaginent qu'un catholique vit et agit dans une sorte de malaise intellectuel, dans l'inquiétude et le sentiment mal défini, mais réel, qu'il est

la victime d'illusions j on s'imagine encore qu'il redoute le flambeau de la critique et la force de l'argumentation, qu'il s'effraie de voir ses opinions contrôlées, épluchées avec droiture et en môme temps avec rigueur. Je puis, pour ma part, protester solennellement que, du jour de mon entrée dans l'Église romaine, je me suis trouvé comme un homme qui vient de secouer les liens qui, depuis son enfance, retenaient ses mouvements captifs. J'ai éprouvé le sentiment délicieux de l'appui qui venait soutenir mon intelligence; et c'est là, je crois, un sentiment auquel tout protestant consciencieux affirmera qu'il est absolument étranger. Bien loin d'éprouver que j'eusse abjuré les nobles prérogatives de l'humanité et que je me fusse assujéti à un joug avilissant, j'avais la conscience que, pour la première fois, mes facultés arrivaient à la plénitude de leur liberté, que je n'étais plus l'esclave d'hypothèses mensongères, de belles paroles, de fraudes pieuses, de fables hardies, de préjugés venant en remplacer d'autres, des odieu-

ses machinations d'un misérable pouvoir.

Comme l'aiglon qui s'élance pour la première fois de son nid aérien , plane d'un vol assuré dans l'immense étendue des airs, tantôt s'élevant vers le soleil, tantôt s'abaissant vers la terre , ainsi ma rai son se réjouissait des nouvelles facultés qu'elle venait d'acquérir; elle contemplait l'universalité infinie des êtres, des êtres matériels et immatériels, de ce regard ferme et assuré de l'àme, qui acquiert la certitude qu'elle est enfin mise en liberté par celui qui l'a faite. J'aurais regardé comme folie, comme indigne d'attention, le langage de quiconque m'aurait dit alors que j'asservissais ma raison par un acte qui lui permettait justement de reconnaître son excellence, ou que j'offensais la vérité et le sens commun, lorsqu'entre deux alternatives d'une importance infinie, je choisissais la plus probable. Ce que j'éprouvais alors, je n'ai cessé de l'éprouver depuis et jusqu'à ce jour : j'ai la conscience d'avoir embrassé un système religieux vaste et harmonique qui, seul, entre toutes les re-

ligions de la terre, est ce qu'il dit être, rien de plus, rien de moins. Je contemple devant moi un ensemble imposant de doctrine et de morale d'accord avec lui-même, d'accord dans toutes ses parties, où la logique la plus rigoureuse ne peut rien trouver qui ne se lie et ne se coordonne parfaitement, où tout s'enchaîne et s'explique par des règles dont l'application est aussi universelle dans la vie (pie l'application des lois physiques de la pesanteur dans l'univers entier. Quelque compliqué et varié que soit cet ensemble, ce corps de doctrine, quelle que soit la diversité des éléments qui concourent à former son tout immense, je ne puis y découvrir de défaut dans la structure, d'incompatibilité dans les parties, de tendance au déclin, de signes de défaillance dans l'accomplissement de ce qu'il professe et pratique- tout ce que je vois, charme et affermit ma raison ; et si je suis esclave, c'est par la vérité que je suis subjugué; si je suis fasciné, c'est par l'éclat d'une beauté sans tache.

Rien ne change et l'effet est le même,

lorsque j'en viens à examiner séparément, et une aune, les doctrines que l'Église enseigne. Je lis et j'entends dire que ces dogmes, ou du moins quelques-uns d'entre eux, sont absurdes, impossibles, contradictoires, immoraux même; quant à moi, je ne puis découvrir, dans toute la doctrine romaine, un point, un seul point contraire à la raison ou destructif de la morale; et ce qui m'étonne, c'est la profonde ignorance de ceux qui forment ces accusations, ou l'incroyable folie qui a entraîné l'bumanité vers ces doctrines mêmes qu'ils blâment, qu'ils incriminent avec tant d'emportement. Aussi, de quelques travers que je suppose capables les liommes en général , rien pourtant n'égale à mes yeux les folles extrémités où peuvent les conduire les controverses tbéologiques.En effet, je m'entends accuser de soutenir des doctrines dont on n'a jamais ouï parler dans l'Église ca- Ibolique; j'entends accuser cette Église de ne point accomplir des résultats qu'elle n'a jamais prétendu accomplir, et que n'a jamais prétendu donner un corps religieux

quelconque sur la terre; je la vois charger de crimes et d'absurdités qui ne sauraient, eu aucune manière possible, subsister ensemble dans une même société. Et pourtant la raison n'agit raisonnablement que dans le cercle magique où elle l'éclairé, et où elle lui découvre des forces naturelles qu'elle ne se connaissait point hors de l'Eglise ; et pourtant, c'est dans le sein de cette Église que l'esprit exerce ses facultés avec la plus grande plénitude possible , et qu'il trouve enfin le repos, appuyé sur des décisions irréfragables.

Je ne puis ignorer que ceux qui me connaissaient autrefois, moi et d'autres qui sont, comme moi, entrés dans l'Église catholique, sont étonnés, stupéfaits même de ce que nous avons pu nous décider à accepter ce qu'ils regardent comme la plus monstrueuse des absurdités, sinon la plus scandaleuse des énormités. — Je ne vois, hélas ! qu'une absurdité, c'est celle de leurs accusations; qu'une énormité, celle de leur défaut de charité, puisqu'ils condamnent des hommes sans les entendre. Citons un

exemple : on suppose que, dans la doctrine de la transsubstantiation, nous allons contre le témoignage évident de nos sens, et que nous croyons réel ce que notre vue, notre toucher, noire goût nous disent ne l'être pas. Or, l'histoire de l'humanité ne renferme point d'accusation fausse plus gratuite et par conséquent plus coupable, une allégation qui atteste plus authentiquement l'ignorance inepte de ses auteurs. Quelle est, en effet, la doctrine de l'Église catholique sur le changement qui s'opère dans les éléments eucharistiques? C'est que rien n'est changé dans le pain et dans le vin de ce qui frappe les sens; et que, ce qui subit un changement, n'a pas plus affaire avec les sens que les sens n'ont affaire avec les habitants des antipodes. Tout le monde est d'accord (à moins qu'on ne veuille tenir compte de quelques étudiants sans valeur), que, dans tout objet matériel, il y a, outre la couleur, la forme, le goût, l'odeur, il y a, dis-je, un certain quelque chose dont la couleur, le goût, la forme sont appelés généralement les qualités ou attributs, et,

dans le langage métaphysique, prennent le nom d'accidents. Maintenant, pour toute personne qui connaît le sens des mots, il est évident que nos sens : le goût, l'odorat, le toucher, etc., ne font que nous apprendre la nature de ces qualités, attributs ou accidents , et rien de plus : nous voyons qu'une chose est noire, blanche ou bleue; nous sentons qu'elle est rude, âpre ou polie, froide ou chaude, et ainsi du reste; mais, quant à ce mystérieux quelque chose, quant à cette substance, comme on dit en métaphysique, qui existe sous les qualités et à laquelle les qualités sont toutes attachées, les sens se taisent et ne nous disent absolument rien. Pour nos sens, la substance du pain est la même que celle de la chair, et la substance de l'éclair ne diffère point de la substance d'un morceau de bois.

La substance est-elle essentiellement la même dans tous les éléments de l'univers, ou bien y a-t-il autant de myriades de différences dans les subtances qu'il y en a dans les apparences extérieures des corps?

ce sont là des questions sur lesquelles nos sens du toucher, du goût, de l'odorat, de l'ouïe, de la vue nous laissent dans une ignorance qui ne saurait faire place à la lumière.

Quand donc l'on m'accuse , moi qui crois que, dans les éléments eucharistiques, c'est cette substance qui est changée (il n'est pas ici le moins du monde question des fondements de ma croyance); quand donc l'on m'accuse de soutenir ce qui contredit l'évidence des sens, je ne fais que sourire à l'erreur de mon accusateur. Il pourrait aussi bien prétendre que c'est aller contre nos sens que de croire qu'il y a un Dieu, parce que la divinité ne peut être ni touchée, ni goûtée, ni sentie, ni entendue, ni vue. Je lui demande s'il a jamais vu son âme et pourquoi il aurait droit, lui, à en croire plus que ses sens ne lui en disent sur lui-même, si, moi, je ne puis croire plus que mes sens ne m'en disent sur la présence de Jésus-Christ dans les espèces consacrées. Bien loin de me trouver plus asservi, depuis que je suis catholique, que lorsque jetais protestant,

même à l'occasion de ce dogme solennel qui esl regardé comme le point culminant de notre folie à nous , enfants de l'Église romaine , comme la pins haute imposture de notre communion, je vois que presque tous les hommes, et ici je comprends dans cette expression toutes les femmes, qui attaquent le dogme de la transsubstantiation, je vois qu'ils extravaguent à ce point qu'ils croient renverser cette doctrine par des assertions qui n'ont rien à faire ici et qui ne touchent pas même la question. Les autres doctrines catholiques, examinées à part, ont produit le même effet sur moi. Chacune en particulier et toutes ensemble se présentent à l'esprit qui examine et raisonne, avec une clarté et une force qui surpassent, je le crois vraiment, la clarté et la force de toute connaissance purement humaine, si on excepte toujours les démonstrations purement mathématiques qui sont une chose à part.

Presque toujours je trouve ces doctrines bien différentes de ce que communément on les croit être 3 et plus je marche, plus

je m'étonne du contraste prodigieux qu'il y a entre ce que l'Église croit et enseigne et ce que le monde lui attribue. Plus j'y réfléchis, et plus c'est pour moi un phénomène mystérieux que de voir qu'elle est sans doute, dans l'histoire du genre humain, l'institution la plus mal comprise, la plus mal représentée , la plus méchamment calomniée.

Je ne sens donc pas mon jugement obscurci et mes facultés privées de leur libre action; au contraire, j'aperçois de plus en plus que l'Église, catholique est le seul corps où la raison de l'homme ait une suffisante liberté, de poursuivre ses conclusions avec fermeté sans être délournée par l'association des idées, sans être enchaînée par les préjugés et asservie par les passions. Admettant, dans la plus large proportion, les fautes d'un grand nombre de catholiques à toutes les époques, leurs erreurs, leur ignorance, leur aveuglement et leurs superstitions, je ne puis cependant m 'empêcher de voir, qu'en comparaison de la servitude intellectuelle qui tient le. monde sous son joug, nous

sommes dans un état vraiment privilégié, nous sommes pieux, éclairés, intelligents; nous pénétrons, je dis toujours par comparaison , aussi loin qu'il est donné à l'esprit humain de pénétrer.

C'est une autre question, question difficile, que de savoir jusqu'à quel point le catholicisme arrête la marche de la civilisation moderne. Autant que j'en puis juger par ses effets el sur moi et sur les autres , je dirais volontiers que , tout en cultivant l'intelligence et en développant extraordinairement les facultés de l'esprit, il fait marcher ses disciples avec quelque hésitation dans ce qu'on appelle communément la civilisation de l'époque. Jusqu'àquel point fait-il négliger foute^cullure purement intellectuelle sans rapport à la religion , c'est là un objet dont je n'ai pas à m'occuper, puisque je parle seulement des effets que produit, sur les pensées et sur la vie de l'homme, la foi aux doctrines catholiques, la pratique des devoirs qu'elles imposent.

Donc, tout en reconnaissant qu'il n'est pas de faculté de l'âme, soit la raison, soit

l'imagination, soit le goût, soit l'amour des connaissances exactes les plus élevées, soit, enfin, ce qu'on nomme le bon sens, qu'il n'est point, dis-je, de faculté que le catholicisme ne tende positivement à stimuler autant qu'il est possible ; tout en reconnaissant que ses disciples peuvent être portés sur les ailes du plus noble enthousiasme à briller dans toutes les sciences humaines, surtout pour mettre tout progrès de ce genre au service de Dieu et du salut des âmes; tout en reconnaissant que le catholique sait travailler avec une énergie infatigable et déployer les plus hautes capacités dans le champ des mathématiques, de l'histoire, de la philosophie, de la science, de la poésie ou de l'imagination, à ce point que, dans les anciens jours, tout le cours de la civilisation européenne était dirigé et poussé en avant par les enfants dévoués de l'Église'; en même temps, il est impossible de ne pas tenir compte de ce fait que , si la civilisation consiste dans la poursuite des profits matériels , dans les efforts insatiables de l'ambition terrestre, elle doit souffrir

entre les mains de catholiques sincères.

Il existe dans la foi catholique une puissance qui détache les affections de tout ce qui se trouve sur ce côté de la tombe où nous sommes placés et qui nécessairement porte ses fidèles à prendre les affaires moins à cœur que l'on ne fait dans l'époque présente.

Jusqu à un certain point, un bon catholique ne voit d'avenir que celui qui commence après la mort. Il vit dans le moment présent pour l'éternité. Il est plus disposé à prendre les choses de la vie telles qu'elles se présentent et à se contenter de ce qu'il possède actuellement, sans se mettre autant en peine d'ajouter à son avoir. Celte disposition n'est pas celle qu'on remarque chez un grand nombre de protestants que passionnent les affaires et l'amour des biens terrestres.

En résumé, je ne crois pas que des marchands catholiques, des commerçants catholiques, des voyageurs catholiques ou des banquiers catholiques, luttent jamais contre des rivaux prolestants avec avantage et de

H manière à pouvoir amasser des fortunes aussi colossales que les leurs , ou à exercer une influence aussi puissante sur les progrès économiques du siècle.

Pris comme corps, nous ne serons jamais les premiers dans la société en tant qu'hommes d'affaires ; et je me demande même si nous poumons jamais l'être dans l'étude de certaines sciences physiques, étude à laquelle se lie si intimement le mouvement caractéristique tout industriel de notre époque. Il est incontestable que les catholiques s'inquiètent moins que d'autres de ces choses dont la préoccupation ride le front du sobre et laborieux anglican et le fait ployer sous le poids d'une vieillesse prématurée.

Lorsque d'autres résistent aux assauts de la fortune avec une force fiévreuse et se prémunissent contre toutes les chances contraires, le catholique demeure calme, résigné dans les revers, presque insouciant de tout succès terrestre, dirigé qu'il est, non-seulement par l'influence générale du système spirituel de sa religion, mais en-

core par sa croyance à l'excellence de la pauvreté, delà vie monastique, du célibat, par la pensée, qui ne le quitte pas, que ces sollicitudes excessives, que la tristesse et les chagrins sans mesure sont un danger pour lui, sont un mal aux yeux de Dieu.

Cette diminution dans les forces matérielles de notre temps amènerait-elle une diminution dans la somme du bonheur de l'humanité? Je le nie complètement.

L'ardeur dans la poursuite des biens de la terre viendrait à se ralentir, que ce serait là, à mon avis, une des plus grandes bénédictions qui pussent être accordées à notre pays, brisé par tant d'inquiétudes. Je ne conçois, -après le rétablissement de la vraie religion, je ne conçois rien qui pût être plus profitable à la race anglo-saxonne qu'un peu plus d'enjouement , de gaîté, et un peu moins d'entraînement vers les séductions de la civilisation moderne. Nonseulement cet abandon de nos habitudes tristes et fatigantes augmenterait instantanément les agréments de chaque heure du jour, mais encore il aurait jusqu'à uncertain

point la puissance d'arrêter ce mouvement terrible qui nous pou;se à un paupérisme qui grandit, qui s'universalise chaque jour. Quelque étrange et paradoxal en effet que cela puisse paraître, il n'en est pas moins vrai que l'insouciance, par rapport aux richesses, est le seul remède qu'il soit possible d'apporter aux maux tie la pauvreté excessive. En Angleterre , depuis quelques générations, le système de l'économie sociale s'est efforcé de multiplier les productions du travail avec le moins d'avantages possibles pour le producteur. Tout homme vient au monde, avec des forces de production physiques et intellectuelles, égales à celles de ses pères; mais le merveilleux perfectionnement des machines le met à même de faire produire à ces forces des résultats dix fois, vingt fois, cent fois plus considérables , en sorte que maintenant toute la population de l'État produit, en proportion des nécessités de la vie, beaucoup plus qu'aucune génération passée; et pourtant telle est la fatale distribution de et s produits excessifs, que, tousles jours, le

nombre de ceux qui devraient en jouir, devient de moins en moins considérable, et que la vie est de plus en plus dure pour la grande masse du peuple.

Maintenant l'économie politique trouvet-elle, dans la nature humaine, aucune puissance contraire qui puisse enrayer ce développement exagéré des principes qui président à la civilisation du jour? A-t-ellc une soupape de sûreté pour prévenir l'explosion effroyable de la machine sociale? Non. La loi sur laquelle les richesses, le luxe, le confortable et les raffinements de la civilisation sont basés, c'est la loi de l'égoïsme. Toutes ces choses ne pourraient exister sans une démarcation entre le riche et le pauvre, sans l'autorité que la fortune confère à ses privilégiés sur le travail des autres. Mais si tous les hommes étaient égaux en fortune, selon les rêves du socialisme et du communisme, l'extrémité où l'humanité arriverait, serait un ou deux pas au-delà du dénûment et de la misère uniforme de la vie sauvage.

Les arts, la littérature, le confortable,

les délicatesses de toute sorte seraient littéralement impossibles. Sans cette autorité , qu'en vertu de la distribution inégale des richesses, le petit nombre exerce sur le grand nombre, nous tomberions tout d'un coup dans un état à peu près semblable à celui de ces colons qui vont s'établir dans des contrées nouvellement habitées; heureux si nous pouvions nous couvrir d'un vêtement, nous abriter sous un toit et ne pas mourir de faim. Un tel état de choses n'est, à coup sûr, qu'une pure hypothèse; l'inégalité naturelle des forces physiques et intellectuelles ferait, à elle seule, quelques riches, quelques puissants, puis beaucoup de pauvres, beaucoup de faibles, et cela dans le cours des vingt-quatre premières heures qui suivraient cette égalisation universelle. L'homme ne peut être que dans trois états : l'état innocent et heureux du paradis ; l'état sauvage dans lequel tout stationne, et l'état civilisé dans lequel tout s'avance vers un même point, ou bien tout recule vers la barbarie. Aucune société civilisée ne peut, à sa volonté, arrêter l'action

du principe sur lequel elle repose. La loi de nature qui fait l'un riche, l'autre pauvre, tend à rendre tous les jours celui-là plus riche, celui-ci plus pauvre.

L'inévitable nécessité qui enlève d'abord à l'un une partie de sa propriété naturelle (appelons-la ainsi) pour la transférer à son frère plus fort, plus puissant, plus habile, va toujours transportant les résultats du travail à ceux qui sont au-dessus des autres, jusqu'à ce que, dans le cours des siècles , de gigantesques richesses se trouvent enfin accumulées au haut de l'échelle sociale, tandis que l'abîme du paupérisme envahit tous ceux qui sont condamnés à végéter en bas.

Les produits de la vie civilisée sont en réalité les produits d'un commerce entre deux parties, commerce toujours plus favorable à l'une de ces parties qu'à l'autre.

Rien , si ce n'est un bouleversement violent , ne peut empêcher ce résultat ; il est inévitable. La civilisation ne peut ni s'arrêter elle-même, ni arrêter le moteur puissant sur lequel elle s'appuie et auquel elle

doit son existence. Voilà pourquoi toute l'histoire de la race humaine n'est autre chose que le mémorial des progrès de la civilisation et de ses dernières destinées : l'affaiblissement des richesses . la pauvreté et par suite les conquêtes, les révolutions, ou la ruine totale et la mort.

Les socialistes et communistes aveugles, témoins de ces faits terribles, voudraient y remédier par l'établissement dun autre système social, système basé sur une fausse conception de la nature humaine et de l'essence d'une société civile ; mais ils ne pourront pas plus guérir notre malaise mortel qu'ils ne peuvent rendre à l'homme l'innocence, le bien-être du Paradis, et à la terre la fécondité de l'Éden. Leurs plans sont pires que les maux auxquels ils veulent remédier. Le pouvoir de la religion peut seul arrêter la rapidité de cette toute-puissante machine dont la vitesse toujours croissante menace de nous briser. Rien sur terre ne peut sauver la société, sinon ce qui contient l'égoïsme de l'homme et ce qui le porte à renoncer à la puissance que

ses talents, que les circonstances lui ont donnée sur ses semblables. Ce que les Français appellent l'exploitation de l'homme par l'homme, délie l'habileté et l'énergie purement humaines.

L'homme, avec son or, force l'homme à faire ses volontés, et cela jusqu'à ce que l'exploiteur et l'exploité périssent ensemble, à moins qu'une voix, descendue du ciel, ne vienne proclamer que cette vie n'est qu'un néant, avec un accent qui convainque les plus mondains, et avec une autorité qui adoucisse les cœurs les plus égoïstes, les plus durs et les plus rebelles. Rien, si ce n'est une volontaire et continuelle renonciation actuelle et pratique, de la part des riches, à leurs droits sur les pauvres, rien autre chose ne pourra sauver ceux-ci du paupérisme et en même temps ceux-là d'une ruine préparée de leurs propres mains.

Or, je dis que le catholicisme est la seule religion qui frappe au cœur l'amour excessif des richesses ; assurément il est peu d'observateurs sincères qui puissent le nier. Le reproche général, en effet, que l'on fait

aux nations catholiques, est de ne point nourrir, de ne point entretenir l'esprit d'entreprise, base de la civilisation moderne.

L'Anglais policé, avisé et prospère, dédaigne le catholicisme; il estime que ses fidèles ne voient que leurs offices, leurs églises, leurs prêtres, leur repos; il pense qu'une fois en possession de ces biens, ils restent volontiers dans une heureuse inactivité, insouciants de leur avenir ici-bas, et disposés à hausser les épaules à la vue des travaux infatigables de l'Anglais, qu'épuisent les inquiétudes terrestres.

Quelque exagérée que soit celte idée commune des effets du catholicisme, je suis prêt à admettre non-seulement que cela a quelque vérité, mais encore à soutenir que c'est cette influence particulière même, qui, seule, peut sauve-garder l'Europe moderne. C'est la seule machine que l'homme d'État, que le législateur puisse faire fonctionner pour arrêter ces tendances à la mort qui entraînent notre système

social , qui l'épouvantent , le désespèrent , le laissent tremblant et sans espoir. C'est la seule force qui puisse avoir une portée efficace contre cet amour de l'argent, du rang et des aises, amour qui, lorsqu'il agit sans limites, finit par être aussi fatal au tyran qui jouit qu'à celui qui se tord sous sa despotique étreinte.

Les protestants politiques, les économistes, les membres sceptiques et mondains du Parlement souriront ici avec mépris et incrédulité; mais que le penseur, libre de toute influence, examine et qu'il soit bien sûr que la religion catholique seule peut assurer à la société la stabilité, la paix et la prospérité que les anciens recherchaient en vain à l'aide des lois agraires, des confiscations, des impôts mis sur les riches, et que les socialistes et les communistes de nos jours s'acharnent à poursuivre à leur tour par les mêmes moyens avec une véritable frénésie.

Comment le catholicisme opère-t-il cette merveille ? Je vais maintenant le montrer en détail.

D'abord , d'après ma propre expérience et d'après ce que j'ai remarqué dans les autres, je vois que le catholicisme détache, d'une manière actuelle et pratique, nos affections des biens terrestres, et cela bien plus réellement et bien plus efficacement qu'aucune sorte de christianisme protestant. Il est bien entendu que je ne prends, de part et d'autre, que des personnes consciencieuses, déterminées à agir d'après leurs principes. Je ne mets point en comparaison un catholique insouciant, froid ou tiède en fait de religion, quoiqu'il ne soit pas immoral, remplissant tout juste ce qui est de commandement, rien de plus, et un protestant dévoué , courageux, énergique, adonné à la prière, à l'aumône, aux œuvres de miséricorde. Non, je prends deux individus , hommes ou femmes, jeunes ou vieux, pauvres ou riches, et (autant que l'homme peut en juger) également sincères , également zélés à accomplir pleinement les devoirs les plus importants, soit en actes de piété, soit en actes de haute moralité, de leur religion respective. Or, je

n'hésite pas un moment à avancer que, ce que l'on peut appeler détachement du monde dans le catholique , est si différent du détachement du inonde du protestant, que ce dernier, le protestant, peut à peine se faire une idée et de la nature et des effets de cette disposition de l'âme.

Je ne nie pas que le protestantisme ne puisse quelquefois, dans des moments passagers de ferveur et d'enthousiasme, comme on l'a vu dans les meilleurs jours du mouvement puséiste, par exemple, que le protestantisme ne puisse entraîner ses disciples à des actes de désintéressement, de véritable magnanimité et presque d'héroïsme; mais quant à ce sentiment pratique, habituel, irrésistible de la fragilité des biens terrestres, il ne les atteint point ou ne les atteint que d'une manière inefficace -, tandis qu'il ne se passe point de siècle, point d'année, point de jour, sans que des milliers et des milliers de catholiques, laïques et ecclésiastiques, dans le cloître, dans le monde, ne supportent la perte de leurs richesses ou ne les sacrifient d'eux-mêmes à l'avantage

des autres. Comparativement aux protestants, ce détachement est pour eux une tâche aisée et légère. La raison en est que les réalités du monde spirituel sont présentes à leur esprit comme vivantes, de la manière la plus intime, d'une manière tout à fait inconnue au protestant.

Cette perception pénétrante des réalités de l'éternité a une influence tellement frappante, que le catholique paraît quelfois insensible et presque sans cœur à ses amis, à ses alliés prolestants ; le protestant sensible, inquiet, prudent, est choqué de la froideur, de l'indifférence apparente du catholique dans des actes, au milieu de scènes déchirantes pour les âmes étrangères à ce sentiment mystérieux de l'invisible qui le soutient, là où d'autres succomberaient avec faiblesse sous leur cruelle destinée.

Voici deux amis, unis par les liens de l'amitié chrétienne la plus intime : ils passent leur vie ensemble, travaillent ensemble avec un zèle tout apostolique au salut des âmes; ils partagent ensemble leurs es-

pérances, leurs craintes, leurs joies, leurs chagrins avec toute l'expansion de l'affection la plus fraternelle; tout à coup, en une semaine, en un jour, une mort subite fait rentrer l'un des deux dans le repos, et laisse l'autre, seul, à la peine, encore pendant de longues années; mais le cœur du survivant demeure calme et paisible; les pleurs, versés par la nature, sont bientôt essuyés par la main de la foi; il continue ses travaux solitaires, et les hommes , voyant à peine un sillon de plus sur son front, s'étonnent de sa tranquillité. C'est que ses yeux sont ouverts sur le monde invisible , c'est qu'il vivait avec son plus cher ami , comme, dans un court voyage, on fait route commune ensemble; son compagnon, qu'il aime encore tendrement, a disparu, il l'a quitté avant le terme de la course, afin de hâter le pas, de prendre le devant et de venir bientôt à sa rencontre; il le retrouvera alors dans les embrassements d'un pur amour, lorsque lui aussi franchira enfin le seuil de la véritable et seule patrie. Voyez cette jeune fille, dans toute la

fleur de la jeunesse : tout brille autour d'elle, tout lui sourit, elle a sujet d'espérer que, pendant de longues années encore, son sourire gracieux réjouira le cœur de ses parents, que sa douce affection filiale les secourra dans l'affliction, dans la maladie; et, tout à coup, la voici qui leur annonce qu'elle se croit appelée de Dieu à la vie du cloître; que, soit pour soigner les malades et les pauvres, soit pour écouler ses jours dans les mortifications et la prière, elle désire les quitter, maintenant que sa présence fait leurs délices , et qu'elle va leur devenir, pour ainsi dire, étrangère jusqu'à la mort. Et tel est leur sentiment de la réalité des choses éternelles et de la vanité de cette vie , qu'une fois le premier coup porté, ayant imploré auprès de celui dont ils pensent accomplir la volonté, toute la force nécessaire , ils abandonnent leur enfant à sa nouvelle vie avec moins d'inquiétudes, moins d'angoisses peut-être, que bien des parents en confiant leurs filles aux soins et à l'amour d'un époux; quelquefois même ils s'élèvent à la joie et à la recon-

naissance envers celui qui veut cette âme pour lui seul; ce sont assurément là des choses dont on ne peut se faire d'idée, quand on ne connaît que du dehors, les pratiques et les sentiments du catholicisme. Il en est de même par rapport à la matière que je traite spécialement. Partout où pénètre la foi catholique, ne serait-ce qu'à un degré fort ordinaire de zèle et de ferveur, on voit des exemples innombrables d'une grande facilité à renoncer à la fortune, aux honneurs, facilité qui ne se rencontre que dans le sein de l'Église. Quand les catholiques n'ont point de liens de famille qui leur fassent un devoir de conserver leurs biens , ils les consacreront au service de la religion, soit pour le profit des pauvres, soit en faveur de l'éducation, soit pour la subsistance du clergé , soit pour l'entretien des édifices religieux, et cela sans hésiter, avec une promptitude, une bonne volonté qui ne peut être produite que par le sentiment que leur religion donne de la vanité des jouissances du siècle. Je ne prétends pas qu'ils aient en cela

grand mérite ; je dis seulement que comparativement aux protestants, il leur est plus facile d'agir de la sorte.

Le pouvoir que leur foi prend sur leur esprit, fait que le sacrifice est moins grand pour eux qu'il ne le serait pour le protestant, même consciencieux.

Durant les heures de la nuit, dans les ténèbres, notre lampe nous est précieuse, nous la soignons avec délicatesse et [avec précaution, de peur que, ne s'éteignant tout à coup, elle ne nous laisse dans l'obscurité ; mais, dès que les premiers rayons du soleil matinal dardent à travers les cieux, nous ne nous inquiétons plus de notre lumière artificielle; elle a fait place à la clarté du jour. Il en est exactement ainsi de l'esprit calholique. Il n'est point réellement insensible aux charmes de la lumière et de la chaleur; il sent aussi délicatement que le plus sensible des êtres humains; mais au milieu de tout l'éclat, de toute l'ardeur du midi, il n'est point troublé par la perte d'un flambeau vacillant, il n'est point glacé, parce que quelques pauvres morceaux de

bois ont cessé d'alimenter la flamme du foyer.

Les idées catholiques touchant la pauvreté, la vie monastique, tendent encore puissamment à contrecarrer l'égoïsme , l'une des principales sources de la civilisation, mais aussi, à la fin, son ennemi, son destructeur irrésistible. Les influences dont j'ai parlé rendent aisé pour le catholique sincère, le renoncement aux richesses ; ses principes sur ces autres points lui font regarder comme un glorieux privilège de pouvoir distribuer ses biens à plusieurs de ses frères, de pouvoir descendre lui-même du rang des riches parmi les pauvres. Un catholique tiède, ignorant, et qui n'a d'autre mérite que de n'être pas scandaleux, peut, il est vrai, rendre à la fortune l'hommage exagéré et coupable qu'on lui rend chez les réformés; et, partout où l'on trouve ainsi chez les enfants de l'Église, qui est par excellence l'Église des pauvres, ces sentiments anti-chrétiens du monde, ennemi de Dieu, ces chrétiens dégénérés sont doublement condamnés par ceux qui méprisent avec

raison les maximes du monde ; mais un bon catholique tend à avoir la pauvreté et la fortune en la même estime que son Seigneur et maître; et comme il tient* à honneur d'être méprisé pour l'amour du Christ et que ce lui est une joie de souffrir pour lui , de même il regarde le sacrifice de ses richesses , lorsque Dieu les lui demande, comme un gain et non comme une perte , comme un accroissement de ses trésors réels, comme une acquisition d'or et de diamants en échange de pierres viles et sans valeur.

Ce mépris des richesses est spécialement alimenté par l'esprit et par les règles de la vie monastique. D'abord le couvent tend à créer une classe d'hommes et de femmes d'une condition pécuniaire telle, qu'ils ont tout juste assez, qu'ils ne sont ni trop riches ni trop pauvres; et c'est là ce que les politiques, les économistes demandent impérieusement et ne peuvent produire. Ce n'est pas tout: il est encore défait que dans les tristes moments où ont pu se faire les plus déplorabtes invasions de la cupidité humaine

dans les doilies, l'accroissement de la propriété y a élé beaucoup moins rapide (pie dans 1rs maisons mondaines, chez des individus oe travaillant que pour eux. Toute personne, tant soit peu au courant de l'histoire des institutions monastiques , admettra, quelque violents que soient d'ailleurs ses préjugés, que les produits de l'industrie, gouvernés par les religieux, sont partagés beaucoup moins inégalement que partout ailleurs entre le propriétaire et le fermier, entre le capitaliste et celui qui travaille de la tète ou des mains.

En supposant les abus du système monastique tels qu'on les dit être, supposition bien éloignée de la vérité, il n'en reste pas moins un l'ait palpable, c'est que, si égoïstes, si avares, si luxurieux que les moines aient pu être en certains cas, ils n'ont jamais poursuivi l'argent avec celte volonté intense qui pousse l'homme du monde à profiter le plus possible de tout ce qui lui passe par les mains et à forcer le laboureur qui lui cède les fruits de son travail aux prix les plus abaissés. Un moine, qui n'a qu'un

intérêt viager dans les biens qu'acquiert la société dont il fait partie , qui ne possède durant sa vie que comme membre d'une association, sans droit individuel sur un liard, sur un pied de terre, un moine se trouve, par le fait des lois éternelles de l'humanité, par la nature même de l'égoïsme, tel qu'il se révèle à nous dans tous les temps et chez tous les hommes, se trouve moins tourmenté du besoin d'amasser des richesses illimitées que ceux qui, durant leur vie, sont maîtres absolus de chaque penny qu'ils possèdent, qui, à leur mort, peuvent en disposer en faveur de qui ils veulent. C'est ainsi que les moines ont toujours été les meilleurs maîtres, les meilleurs entrepreneurs, les meilleurs propriétaires.

A ce sujet , il ne faut pas passer sous silence la pratique du célibat dans le clergé catholique, ainsi que chez les moines. Une personne raisonnable ne peut mettre en doute qu'un homme qui n'a point à subvenir aux besoins d'une famille est moins porté à amasser qu'un homme qui a une

nombreuse progéniture à établir dans le inonde et à enrichir de ses épargnes après sa mort. Le contraste se peut voir, dans toute sa force, entre les prélats de l'église anglicane et les riches Évcques et Archevêques catholiques du moyen âge. Quelque immense que fusssent les trésors de l'Église avant la réforme, et quelque immenses aussi qu'ils aient été depuis en certaines parties de l'Europe et en Amérique, on a rarement vu les prélats catholiques laisser à leur mort beaucoup de leur propre bien. Ils dépensaient les revenus de leurs sièges a mesure qu'ils les recevaient. Dans d'innombrables circonstances, ils ont employé leurs richesses propres à toutes les œuvres profitables à la foi, à la prospérité spirituelle et temporelle de leurs semblables; et lorsqu'il n'en a pas été ainsi, du moins ils n'ont pas grossi cette classe d'hommes fatals qui entassent or sur or, argent sur argent, afin de créer pour eux et pour leurs descendants une place distinguée parmi les grands de la terre, et ennoblir une famille sortie des rangs inférieurs de la société.

Voyez, au contraire, la conduite des Évèques et des Archevêques de l'église établie en Angleterre et en Irlande. Le protestantisme enraciné de cette contrée se prend lui-même de dégoût, lorsqu'il entend parler des énormes fortunes accumulées sans cesse par ces personnages pendant les années où ils possèdent les revenus et les bénéfices de leurs sièges; c'est peu, ce n'est rien pour un Évêque que de ne laisser, après lui, qu'une fortune de 50,000 livres sterling.

Les épargnes épiscopales doivent être comptées par centaines de mille livres. La faveur ministérielle, le hasard élève le fils d'un boutiquier ou d'un pasteur de village au banc des Évêques : sur-le-champ toute l'énergie, toutes les forces du nouveau prélat sont consacrées à amasser pour sa veuve et pour ses enfants une fortune de gentilhomme. Des hommes dont les parents étaient assis derrière un comptoir, laissent ainsi à leurs fils des revenus annuels de plusieurs milliers de livres sterling, et les marient dans des familles de

grands seigneurs, les associant à ce qu'il y a de plus élevé dans le pays. Et tout cela se fait à l'aide de celte froide, de celte sèche parcimonie qui détruit toute prospérité sociale et tout bien-être pour le pauvre.

Des milliers et des milliers de livres sterling, représentant le travail des masses, sont annuellement retirés de la circulation au lieu d'être dépensés honnêtement aussitôt qu'acquis, fût-ce même en objets de luxe; et pour qui les choses se passent-elles ainsi? pour l'avantage privilégié de la classe inerte de ces nouveaux propriétaires. Un Évoque, qui entasse les revenus de son siège pour laisser à ses enfants une fortune de noble, est l'être le plus nuisible de toute l'échelle sociale; il n'en est point un seul dont la conduite tende davantage à augmenter le paupérisme et à grandir la distance qui existe entre le riche et le pauvre.

Maintenant, demandcrais-je, que -eut notre système social actuel, sinon un expédient qui assure une distribution plus égale des profits du travail entre ceux qui emploient

et ceux qui sont employés? Pouvons-nous, à moins d'être atteints d'une folie audacieuse, nier que le mal contre lequel le socialisme et le communisme dirigent leurs attaques frénétiques, est un mal réel et non imaginaire? N'est-il pas vrai que le capital a plus de pouvoir qu'il ne devrait en avoir sur le travail, et que notre système social tend à accroître toujours ce pouvoir funeste, à rendre le riche plus riche et le pauvre plus pauvre? Il faudrait qu'on pût, sans violer les lois delà propriété, sans arrêter injustement l'industrie et les entreprises humaines, augmenter de moitié le revenu du pauvre travailleur, et en même temps diminuer le nombre des fortunes criminellement gigantesques qui s'élèvent comme des montagnes au milieu des plaines désertes de notre paupérisme. Un tel arrangement serait, on ne peut en douter, le don le plus précieux que la Providence pût accorder à notre nation, toujours si tourmentée et aux abois. Cela contribuerait beaucoup à nous sauver du naufrage révolutionnaire qui menace maintenant tant de

contrées européennes, et à nous préserver de cette banqueroute, de cette ruine imminente, d'autant plus fatale, qu'elle fait moins de bruit en s'avaneant.

Or, je n'hésite pas à le dire: propagez les idées catholiques touchant la pauvreté, le célibat, la monasticilé; encouragez ce détachement des richesses, que la religion catholique nourrit dans le cœur de ses enfants, et vous trouverez là ce remède puissant et si nécessaire que l'on cherche, sans qu'il soit besoin de recourir aux lois agraires, d'établir le moindre impôt injuste sur une classe quelconque de citoyens, sans même qu'il y ait ombre des projets socialistes et communistes. Nous tenons un système de foi et de morale, qui pousse le riche à descendre volontairement de sa position supérieure pour s'abaisser, non pas au rang des pauvres, mais au rang de ceux qui ne sont pas, quoique pauvres, à charge à la société, ou qui produisent plus qu'ils ne consomment. Ce système fonderait, dans chaque ville de l'État et dans un certain nombre de villages, un établissement d'hommes et de

femmes qui seraient les plus justes des négociants, les plus doux des administrateurs, les plus généreux des propriétaires. Répandus en grand nombre par tout le pays, nous aurions en eux une classe entière de la population, consacrée h agir contre les tendances ruineuses du commerce, de l'industrie, de l'agriculture, de l'usure ; à mesure que les ambitieux, dans leur ardeur fébrile, surchargent les étages supérieurs de l'édifice social, nous aurions tout une classe se donnant pour mission de replacer plus bas les matériaux de l'édifice, et de fortifier journellement ses humbles et solides fondations, journellement affaiblies par la passion des distinctions, par le luxe et l'agitation des autres. Le catholicisme, qui implique le célibat du clergé et des moines, est la seule soupape de sûreté qui puisse ouvrir passage à la vapeur surabondante de la grande machine de la société moderne. Ceux qui ont vu, comme moi, parleur propre expérience, ce qu'est réellement le catholicisme, ceux qui l'ont étudié dans se? enfants, dans ses œuvres.

ceux-là ne sauraient être ébranlés par aucun sophisme dans la conviction où ils sont que la propagation du catholicisme seule peu! donner sécurité pour la grandeur, pour la prospérité, pour la liberté, pour la paix de l'Angleterre. Je ne pense pas que le catholicisme redevienne la religion établie du pays. Loin de là, d'après ce que l'œil humain peut voir dans l'avenir, jamais cela ne sera, et autant encore que la sagesse humaine en peut juger, il serait heureux que cela n'arrivât jamais; maisjevoisla marche de la société moderne, l'impuissance suprême où se trouveront finalement tous les plane politiques, toutes les formes du protestantisme devant les calamités horribles que l'œil imprévoyant du peuple ne voit pas s'avancer, mais qui s'avancent pourtant à pas d'autant plus terribles qu'ils sont plus sourds. J'ai observé soigneusement le catholicisme dans sa théorie, dans ses pratiques, et maintenant je ne mets tout mon espoir pour notre pays, encore grand et noble sous bien des rapports, qu'en une seule et unique chose, en la soumission à

la religion catholique d'un grand nombre de personnes de tout rang , de toute classe. Je vais maintenant rendre compte des effets que la soumission à l'Église catholique produit sur toutes les facultés mentales, non-seulement en les abandonnant au libre développement de leur force native, mais encore en les affermissant, en exerçant sur elles un pouvoir supérieur, en un mot, en soumettant l'esprit aune véritable discipline intellectuelle. Je dois ici prier le lecteur protestant d'observer que , tout en disant que le catholicisme laisse le jugement libre dans toutes les matières qui ne sont pas de foi, je suis loin, très-loin d'admettre qu'il y ait même ombre de servitude dans les matières de foi, c'est-à-dire, dans les points définis et donnés comme dogmes par l'Église elle-même.

Cette Église me commande de croire tout ce qu'elle propose à ma foi; son commandement est absolu , il ne souffre pas un moment d'hésitation ; et cependant je nie hardiment qu'elle exerce sur moi une domination le moins du monde irrationnelle.

Les décrets de l'Église sont ceux d'un juge bien plus compétent que moi , j en suis convaincu, en matière religieuse; d'un juge guidé, j'en ai des preuves certaines, par une influence divine, devant laquelle ne sont rien Lmes moyens personnels et mes raisonnements individuels; or, en me soumettant aux décrets de ce juge, j'agis avec une conformité rigoureuse aux simples lois de la raison.

Il n'y a point servitude à croire la déposition d'un témoin com pètent ; il y aurai t, au contraire, plus que de la folie à en douter. Il n'y a point servitude pour un laboureur, ignorant les mathématiques, à croire, sans en douter, que la terre tourne autour du soleil ; sans doute, d'après ce qu'il voit par lui-même, le soleil lui semble tourner autour de la terre; mais il se confie aux savants, qui lui ont dit que les apparences le trompaient. Il n'y avait pas servitude pour les Juifs et les Gentils à croire à la parole de notre divin Sauveur; car ils voyaient les miracles qu'il opérait. Et de même je ne suis pas un esclave, lorsque je ne doute

pas des doctrines catholiques; car le plus simple raisonnement me force à regarder l'Église catholique comme infaillible. Je ne puis m'empêcher de croire ce qu'elle dit, pas plus que je ne puis m'empêcher de croire que les trois angles d'un triangle équivalent à deux angles droits. Un homme qui n'est point fou , qui ne veut pas passer pour tel, me dira-t-il qu'il aimerait à pouvoir croire que deux et deux ne font pas quatre, que la terre est carrée et non sphérique? Se trouvera-t-il mal à l'aise en étudiant les démonstrations des éléments d'Euclide, et désirera-t-il qu'il lui soit permis de nier leur force"? Que dirait-il, si quelque ignorant venait lui exprimer une profonde pitié pour son état d'asservissement, et s'il lui demandait pourquoi il n'invente pas, d'après les droits inaliénables de la raison, une nouvelle algèbre ou une nouvelle astronomie pour son usage et son plaisir particulier?

Or, les catholiques intelligents et instruits ne pensent point autrement de leur obligation à accepter ce que l'Église leur

enseigne , je puis en assurer mes lecteurs protestants; ils ne désirent pas croire autrement qu'on ne leur dit de croire, pas plus qu'ils ne désirent de croire que New- York est en Chine. Assurément, s'il se trouvait quelqu'un qui demandât une telle liberté dans sa foi géographique, nous nous accorderions tous à penser qu'il tourne vers la folie. Et tel est précisément le jugement que nous portons sur l'homme éclairé qui est hors de notre Église; du moins, nous avons aussi pitié de lui qu'il a pitié de nous. Nous ne nous étonnons pas qu'un païen , qu'un protestant n'entendant rien à la question, restent hors de l'Église catholique; mais qu'un homme s'occupant de la vérité, de l'honnêteté, des lois du raisonnement, vienne à étudier Rome et ses adversaires, puis à croire finalement que toute forme de protestantisme est vraie, c'est là ce qui nous paraît une violation des règles élémentaires de la logique, du sens commun , ce qui nous paraît un acte aussi monstrueux que la négation de la loi de la pesanteur ou des faits les plus communs

de l'histoire universelle. J'affirme sans rien craindre que, si le philosophe hérétique pouvait voir la pitié incroyable que nous avons pour son état intellectuel, et le mépris avec lequel nous traitons les chicanes de ses sophismes, il serait plus embarrassé de le concilier avec ses théories de la servitude intellectuelle du catholicisme, qu'il ne l'a jamais pu être en étudiant les sublimités des métaphysiciens les plus obscurs, Hindous, Grecs, Écossais ou Allemands.

Outre ces preuves générales et préliminaires de la vérité de la religion catholique, preuves qui s'adressent à ceux qui sont dans l'Église aussi bien qu'à ceux qui sont en dehors , il faut encore que je parle d'une faculté particulière à laquelle les catholiques prétendent : c'est un discernement, un entendement tout spécial de la vérité religieuse. Cette prétention est-elle ou n'est-elle pas fondée? Je ne le discute pas maintenant; cependant, tout en examinant si les influences intellectuelles du catholicisme sont propres à produire cette faculté, il ne faut pas oublier que nous af-

firmons la posséder. Le catholique, pris individuellement, a une certitude personnelle de la vérité et de la réalité des ohjets de sa foi , une certitude qui va plus loin que les preuves simples et extérieures de la pure logique, qui prouve mieux qu'elles que le christianisme est vrai, c'est-à-dire qu'il est une religion divine, et que le catholicisme est vrai, c'est-à-dire identique au christianisme; voilà ce que tout catholique pose comme vérité élémentaire de la religion pratique doctrinale , voilà ce que tout converti dira, confirmé par sa propre expérience. Ceci peut paraître du mysticisme à celui qui ne nous observe que du dehors; il alléguera que c'est tout simplement une illusion, que nous n'avons rien qui nous prouve sensiblement que nous ne sommes pas le jouet de notre imagination, et qu'enfin ici notre intelligence ne travaille pas sainement. Et il lui semblera qu'il en est ainsi, tant qu'il sera privé lui-même de cette faculté; je ne le nie pas. Un homme aveugle ne peut concevoir les couleurs, quoiqu'il puisse , par le toucher, sentir la

différence physique de deux couleurs. Nous sommes tous saisis d'étonnement, nous nous perdons en conjectures, si nous essayons de comprendre en vertu de quelle faculté un chien, enfermé dans un sombre panier et emporté sur une voiture à deux cents milles de son habitation, y revient aussitôt qu'il est mis en liberté, quoique jamais auparavant il n'eût été à l'endroit où on l'avait transporté. De même le protestant n*a aucune conception de la nature du don mystérieux appelé par l'Église catholique don de la foi, lequel met , pour ainsi dire , les catholiques en contact avec le monde invisible, et qui les rend plus sûrs de la vérité des doctrines de leur religion que ne sauraient l'imaginer ceux qui ne possèdent pas ce pouvoir surnaturel.

Toutefois, quoi qu'on puisse penser de nous, c'est un fait que nous n'avons pas conscience de la servitude sous laquelle on s'imagine généralement que nous gémissons et que nous nous débattons. Loin de rendre hommage à l'autorité de l'Église, malgré nous et malgré ce que peut nous

suggérer un jugement sain, nous nous regardons comme les seuls èlres entièrement raisonnables. Nous regardons l'humanité en général et nos amis protestants et compatriotes en particulier, comme hors de leur sens, comme ayant, en quelque manière, perdu la raison. Nous n'avons pas plus de respect pour leurs opinions que pour les illusions d'un fou qui se croit être une tète couronnée et qui pense que sa cellule de Bedlam est un palais. Nous respectons leurs motifs , leurs intentions , leurs sentiments, leur boulé, leur amabilité; mais quant à leurs croyances religieuses et quant à ce qu'ils appellent leurs arguments et leurs preuves, nous ne pouvons que nous attrister de voir la pauvre nature humaine, infatuée au point de croire dignes du nom de raisonnements, de tels égarements du sens commun.

On fera une objection à tout ce que j'ai allégué en faveur de l'influence catholique, qui fortifie et assainit l'esprit humain; on me dira que, s'il en était ainsi que j'ai dit, le corps catholique aurait, dans ce pays,

parmi ses compatriotes, une position bien plus élevée que celle dont il jouit; les catholiques se distingueraient par leurs œuvres de littérature avec un éclat qui ne les environne pas , et qu'il serait absurde de soutenir qu'ils possèdent. Je ne parle pas de l'objection vulgaire qu'en d'autres pays, en d'autres temps, le catholicisme a plutôt nui qu'aidé au développement des facultés humaines; je ne parle pas de ce qui s'est présenté directement à ma propre observation. L'objection, assurément, ne supporte pas un moment d'examen, et la postérité la reléguera parmi les nombreuses illusions de John Bull , et admettra que le catholicisme n'opprime nullement l'intelligence, ne l'oppresse pas plus qu'il n'enseigne aux Français à manger des grenouilles, tandis que le protestantisme enseignerait aux Anglais à honorer le bœuf. Je me restreins absolument à l'état du catholicisme anglais , et je n'hésite pas à afûrmer qu'en Angleterre l'état de l'instruction et de la littérature catholique ne peut rendre témoignage de l'intelligence et des moyens de l'esprit ca-

tbolique en Angleterre. J'ai comparé avec soin, avec minutie et même scrupuleusement la moyenne de l'intelligence protestante et de l'intelligence catholique; j'ai eu tous les moyens d'établir celte comparaison, et je n'hésite pas à déclarer que non-seulement l'esprit du jeune catholique est au moins aussi capable, aussi plein d'imagination, aussi pénétrant, aussi animé, aussi énergique que celui du jeune protestant ; mais encore que notre éducation, si défectueuse encore jusqu'ici, a eu des résultats beaucoup moins malheureux sur notre coudition intellectuelle qu'ils ne l'auraient été sous toutes les formes du protestantisme. Les défauts de notre éducation ne sont pas noire fait, ils ont été la suite inévitable de circonstances auxquelles nous ne pouvions rien; ces défauts se détruisent rapidement, et il y a maintenant un progrès aussi hâtif que possible vers un état de choses entièrement satisfaisant.

l'ne personne qui aurait jugé l'état intellectuel des catholiques anglais par les ouvrages qu'ils ont produits et qu'ils produi-

sent, ou par l'estime qu'en fait le monde protestant, cette personne, je crois, serait bien étonnée, si elle se trouvait jetée pendant quelque temps au milieu de quelques catholiques choisis.

Qu'on prenne, par exemple, un certain nombre d'écoliers à Eton et à Winchester, avec un nombre égal des meilleurs élèves dans les écoles catholiques; ou bien des jeunes gens d'Oxford et de Cambridge, et leurs égaux en âge dans les séminaires catholiques ; que l'on compare leurs talents, leur vivacité, leur énergie respective; et l'on avouer^, sans hésiter un moment, que, bien loin de trouver de l'infériorité dans les jeunes intelligences catholiques, on y trouve ce qu'on ne pensait pas du tout y trouver : la vigueur, l'activité, l'imagination saine et animée, une grande disposition à recevoir les plus pures et les plus nobles impressions.

Si l'on demande maintenant comment il se fait qu'il reste aux catholiques des moyens assez puissants pour arrêter ainsi l'entière stagnation de leurs facultés natu-

relies, lorsque la persécution et les lois leur ont retiré toutes les ressources d'éducation séculière; je répondrais que, parmi toutes les branches des connaissances humaines, la religion catholique, comme simple moyen de culture pour l'intelligence, a certainement la prééminence.

Liez etgarrottez le catholique comme vous pourrez, comme vous voudrez, foulez-le aux pieds, écrasez-le, dépouillez-le de tout bien terrestre, excluez-le de toute société intelligente, brûlez ses livres, fermez ses écoles, flétrissez-le du nom d'esclave, en faisant tout ce qui est en votre pouvoir pour l'asservir réellement; tant qu'il conservera sa religion , il a en lui-même ce qui nourrit la flamme de l'intelligence, ce qui ne la laisse jamais s'éteindre, ce qui maintient à l'âme une élasticité merveilleuse avec laquelle il s'élancera dans la vie, dans l'action, dès que l'oppression se retirera et qu'il pourra marcher, avec liberté et sans persécution , l'égal de ses compatriotes.

Il est bien vrai que, jusqu'à présent, le catholicisme anglais ne peut se glorifier que

d'un petit nombre de noms éminents dans les différentes parties de la science; mais aussi combien peu considérable, parmi nous catholiques, est la classe qui produit généralement les hommes remarquables sous ce rapport ! Ceux qui nous jugent ici d'après notre nombre, nous jugent avec une fausse mesure; car nous sommes presque tous pauvres ou sur les confins de la pauvreté.

Cette immense classe moyenne et professionnelle qui , de notre temps , fournit presque tous les littérateurs, tous les philosophes et tous les hommes de science, sans compter les célébrités politiques , cette classe existe à peine parmi nous. Lorsqu'on considère notre petit nombre, on s'étonne non pas de ce que nous n'ayons pas fait plus, mais de ce que nous ayons fait autant , de ce que nous ayons autant de grands noms à présenter. D'ailleurs, plusieurs ne se doutent pas combien il est de catholiques parmi ceux qu'ils exaltent , qu'ils louent sans fin de leurs connaissances , de leur science. Je ne veux nommer personne; mais je puis répéter en général qu'en fait

d'historiens, d'antiquaires, d'artistes, de savants, les catholiques anglais ont produit plus qu'on ne devait attendre d'eux d'après leur nomhre et les difficultés accablantes avec lesquelles ils ont eu à lutter. J'ai la forte, la ferme conviction qu'avant qu'une génération soit passée, on verra en Angleterre le catholicisme dominer les affreuses difficultés de l'époque et réussir à gouverner, à guider l'intelligence, dans ces jours d'angoisses et de perturbation, avec un succès qui paraîtra fabuleux et impossible à ceux qui ignorent la force merveilleuse, renfermée dans sa foi et dans sa mora li lé.

La nature des pensées que la religion catholique imprime dans les esprits est la source de sa puissance sur les intelligences. Tout protestantisme quelconque a pour caractère le vague, la contradiction, la variation, l'abaissement; on y voit des esprits d'un ordre supérieur, des esprits libres et énergiques, prendre à tâche et à plaisir tic critiquer les prescriptions de leur religion, d'en détruire les fondements, d'en

dévoiler les absurdités; le catholicisme, lui, fait agir ks forces de l'esprit par un procédé directement opposé, Lintelligence catholique est développée par la contemplation des perfections du catholicisme , par des examens répétés de la solidité de ses fondements, par l'étude de sa merveilleuse beauté scientifique. Le protestant tressaille de joie en détruisant les folies qui ont subjugué ses frères protestants moins pénétrants que lui. Plus il cherche dans sa croyance, plus il y découvre de contradictions, et plus il est surpris des aberrations intellectuelles auxquelles l'humanité a donné sa foi. La théologie protestante est une science systématique d'incrédulité, un système de philosophie graduel qui prend le nom de christianisme, mais qui n'est virtuellement autre chose que la négation de tout ce qui est positif et distinct dans la révélation chrétienne; ... enfin ce n'est que le déisme, le panthéisme et l'athéisme sous une désignation particulière.

Avec nous, c'est tout le contraire. Tout développement de la philosophie, toute

poésie, loute explication de la science morale on dogmatique de l'Église, est une addition à la force, à la durée de son système entier. Nous ne détruisons rien; nous développons, nous ajoutons, nous exposons, nous embellissons, nous fortifions, nous adaptons; mais jamais nous ne renversons, nous ne nions ce qui a été une fois établi.

C'est en contemplant ainsi la théologie et les» pratiques du catholicisme, que l'esprit acquiert un certain degré de pénétration et de vigueur , lors même que tous les autres moyens d'éducation lui sont enlevés. L'esprit est continuellement amené à examiner un ensemble vaste et immense de vérités, se rapportant aux pensées les plus profondes, arrangées, définies, analysées et liées par des travaux séculaires exposés dans des livres de tout langage, rendues vivantes par des dévotions de tout genre, embellies et animées par des cérémonies et des usages innombrables, accompagnées enfin d'un système de morale dont la beauté est telle que, devant lui, toutes les sciences ordinaires , morales ou physiques, de la vie séculière ne

sont que des hypothèses de spéculateurs et des farces d'empiriques.

Sous l'influence de ce système extraordinaire, la faculté du raisonnement, l'imagination, le goût, tout notre être moral spéculatif et pratique suhit une sorte de discipline, que je crois complètement incompréhensible à ceux qui jugent de l'effet de la théologie d'après les effets qu'ils voient produire aux symboles du protestantisme, tels qu'ils sont.

Tels sont en résumé les résultats de mon expérience personnelle et de mes observations sur les effets intellectuels que produit la soumission à l'Église. Je réclame l'attention du lecteur pour examiner maintenant son influence morale.

Moralité catholique.

Il est inutile de décrire longuement ridée qu'on se fait vulgairement en Angleterre de la moralité catholique ; il est clair, il est évident qu'on nous croit, servons-nous des mots scientifiques, des phénomènes, des monstres. Nous passons pour une espèce de jouets de la nature, lusus naturœ: grandeur et bassesse, sévérité et licence, bienveillance et cruauté , on voit tout eu nous; c'est un mélange, une combinaison inouie dans le reste de la société humaine. Il n'est presque personne qui n'ait plus ou moins peur d'un catholique. On nous attribue un pouvoir de fascination, à peu près semblable à celui que possèdent

certaines espèces de serpents. Il est des hommes calmes, sensés, ne s'abandonnant pas facilement à leurs craintes, et qui pourtant ne peuvent pas se croire tout à fait en sûreté, lorsqu'ils se trouvent en relation avec des catholiques. Ils s'imaginent que nous ne produisons pas nos mouvements de la même manière que les autres hommes : ils pensent que tantôt nous nous contraignons comme des esclaves, que tantôt nous prenons les libertés les plus inconcevables ; qu'un jour nous nous efforçons de vivre comme des anges, qu'un autre jour nous nous contentons de ressembler à des démons. Enfin, et sur toutes autres accusations, on nous taxe de garder un secret invincible et impénétrable dans toutes nos affaires; et le clergé catholique, dit-on, pousse ce mystère très-loin dans ses relations avec les laïques et surtout avec tous les protestants.

Voilà quelles sont, en général, les idées populaires sur les catholiques parmi les anglais sincères ; à côté de ces derniers, se trouve une foule de personnes que nous

appellerons, faute d'une meilleure expression, les fanatiques du protestantisme; ceux-là nous regardent comme des démons incarnés, comme des "victimes d'illusions fatales, comme des instruments aveugles d'un système atroce de fraude, d'imposture, invention et œuvre d'un sacerdoce, d'une hiérarchie infâme. Ces fanatiques probablement ne liront pas un seul mot de ce que j'écris, ou bien ils ne le liront qu'avec la conviction que j'écris sous la dictée de quelque esprit astucieux, prêtre, moine ou jésuite; ainsi donc il est inutile de prouver que leurs idées, touchant le catholicisme, sont simplement le délire de la folie, et de leur montrer que, si la religion catholique était le moins du monde ce quils le supposent, il lui serait littéralement impossible de se répandre et de subsister, ainsi qu'elle le fait, parmi des personnes intelligentes et respectables de tout sexe, de toute tendance, de tout rang, de tout temps, de toute contrée. Je ne m'adresse qu'aux personnes de bon sens et d'intentions charitables, qui ne connaissent le catholicisme que par les ta-

bleaux qu en ont fait des écrivains ennemis, mais qui sont ébranlées dans les idées qu'on leur a inculquées dès l'enfance, à la vue de faits incontestables, diamétralement opposés à ce qu'on leur a appris, et qui, conséquentes avec elles-mêmes, voudraient savoir si le catholique est vraiment un étrange composé de bien et de mal, comme le disent des observateurs philosophes et sérieux.

Peut-être ferai-je arriver au lecteur avec plus de clarté les faits que j'ai à lui présenter, en traiiant, une à une, des pratiques catholiques que Ton prétend injurieuses à la simple morale, et en examinant chacun des sentiments contraires à la simplicité évaugélique qu'on nous accuse de professer.

En premier lieu, parlons du caractère personnel de notre clergé et des membres des ordres religieux.

Il est incontestable que les protestants, même les plus charitables, soupçonnent extrêmement le caractère moral d'une grande société d'hommes, telle que notre clergé, et qu'ils ^e défient également des

établissements cloîtrés, tels que nos monastères, nos couvents où, s'imaginent-ils, des centaines et des centaines d'individus sont appliqués à une discipline forcée, et peuvent, cachés aux yeux du monde, consommer toutes sortes d'iniquités, sans que jamais la voix de l'opinion publique les tlagelle comme ils le mentent. Il n'est peut-être pas, dans toute l'Angleterre, uu protestant qui ne soit persuadé que le clergé anglican, dissident même, forme une classe plus morale, plus pieuse, plus grave, que les huit cents prêtres papistes de la Grande- Bretagne, sans parler des moines et des jésuites.

Ils admettent bien que plusieurs membres de notre clergé mènent une vie irréprochable et sont dévoués au bien de leur troupeau; mais ils sont convaincus que, si l'on pouvait regarder derrière le rideau, on apercevrait plus d'une affreuse exception, si cela n'en venait pas à prouver que le clergé immoral l'emporte sur le clergé desintéressé et régulier.

Eli bien! quel a été le résultat de mes

observations personnelles par rapport à l'état moral du clergé?

Je puis assurer solennellement mes lecteurs de n'y avoir jamais entendu parler que d'un cas isolé d'immoralité ; et le caractère de ce fait n'était pas aussi odieux qu'on pourrait le penser. Le prêtre en question était un peu trop adonné à la boisson; et, si je ne me trompe, il s'est maintenant entièrement réformé. On pourra s'étonner de mon assertion, crier au mensonge manifeste ou à l'impossibilité; néanmoins, j'affirme qu'il en est ainsi , et qu'en dehors de ce cas, je n'ai jamais entendu parler d'exemples plus ignorés d'inconduite parmi les prêtres catholiques anglais. Sans doute il peut y en avoir d'autres, il y en a peut-être: je ne parle que de ce que j'ai pu expérimenter par moi-même ; mais sans aucun doute, jusqu'où ont pu s'étendre mes appréciations personnelles, et elles s'étendent fort loin, le fait est tel que je le présente ici.

De plus, je ne parle que des fautes qu'on appelle généralement immoralités, lorsque l'on s'occupe des individus; car

je ne prétends pas dire que chaque membre du clergé soit un saint sans tache, ne transgressant jamais, ni en œuvres, ni en paroles, le moindre précepte de la loi morale. Tous ont leurs misères, leurs infirmités, parce que tous sont encore dans la chair, encore assiégés de tracas et souvent fatigués, éprouvés plus que le commun des hommes. Je parle en ce moment de cette vie régulière, irréprochable que nous avons droit à trouver dans tout homme revêtu du sacerdoce et que le monde protestant ne veut pas y reconnaître. Comparez maintenant le clergé anglican, et décidez à qui décerner la palme. Demandez à quiconque a pu examiner, comme moi, les deux corps, si la comparaison n'est pas bien favorable à la religion catholique. Il n'est pas une personne au courant de la discipline anglicane, des affaires, des tribunaux ecclésiastiques et criminels du pays, qui ne puisse, en cinq minutes de réflexion, se rappeler une vingtaine de faits, à elle connus et dans lesquels on a vu des ministres de tout rang, depuis

des doyens jusqu'à des vicaires, violer la morale d'une manière flagrante, et commettre des crimes de toute sorte, depuis ceux qu'il n'est point permis à la plume de décrire jusqu'à ces parjures et ces roueries intéressées, qui sont taxés d'immoralités par le jugement même le plus indulgent et par l'universalité des hommes.

Rappelez-vous tout ce qui s'est passé à votre propre connaissance depuis dix ou quinze ans; et vous nous direz à qui conviennent ces peintures scandaleuses du vice, que, dès votre enfance, vous avez vues appliquées au clergé catholique; assurément, vous serez forcé d'admetlreque, si elles conviennent à un corps ecclésiastique quelconque , c'est bien à celui de l'église d'Angleterre. Je ne dis point , failesy attention, que tout le clergé anglican soit immoral, je ne dis pas même que la majorité le soit; mais je dis, que ceux qui mènent une vie scandaleuse , y sont en bien plus grande proportion par rapport à ceux qui vivent décemment, que dans toutes les parties de l'Église calholi-

que où j'ai pu constater l'état des choses.

La question est la même à l'égard désordres religieux. Les moines sont presque invariablement des hommes d'une régularité irréprochable; quant aux couvents de femmes, je suis moralement convaincu que , dans tout le royaume , il n'y a pas une seule religieuse dont le caractère moral puisse même donner lieu à des doutes sur elle.

Cependant je veux aller plus loin que je n'ai été. Je viens de dire que je crois les prêtres catholiques et les membres d'ordres monastiques en grande majorité des personnes de vie régulière; ce n'est pas tout, je suis encore sincèrement convaincu, je le déclare, que ce sont des personnes entièrement religieuses, vouées de cœur au service de Dieu et l'aimant d'un amour véritable, et qu'il récompensera par la vie éternelle. Comme je l'ai déjà dit, ils ne possèdent pas tous le même degré de sainteté, ils se trouvent à différents échelons; mais pourtant, lorsqu'on les connaît personnellement et intimement, lorsqu'on les voit dans leurs récréations aussi bien que

quand on les recontre au confessionnal, lorsqu'on les entend du haut de la chaire, lorsqu'on les voit au chevet du malade, lorsqu'on connaît leur faiblesse, leurs peines et en même temps leur force et leurs travaux, il est impossible de n'être point pénétré de la certitude morale, qu'au grand et dernier jour, il y aura peu d'ecclésiastiques catholiques d'Angleterre, auxquels le Maître n'adressera pas ces paroles : « Vous avez bien travaillé, bons et fidèles serviteurs, entrez dans la joie, dans le repos de votre Seigneur. » Je serais le dernier du monde à porter à quelqu'un un respect superstitieux ou à fermer les yeux sur ce que je puis ou sur ce que je dois voir; or, dans toute la série de mes souvenirs, je ne puis me rappeler avoir jamais rencontré un prêtre, qui n'eût la conscience vivante des droits souverains du Tout-Puissant à l'hommage de son cœur, ou qui négligeât honteusement les devoirs ordinaires de sa saillie vocation. Certainement, je ne veux pas parler durement et sans nécessité du clergé protestant; j'ai vécu avec plusieurs

de ses membres dans une affectueuse intimité, et je porte encore à quelques-uns un respect sincère, un tendre intérêt. Mais, quand je viens à comparer leur apparente piété, et celle des prêtres catholiques, autant qu'il m'est donné de juger, ces derniers me semblent habituellement dirigés par la crainte et par l'amour de Dieu, tandis que les ministres protestants sont tout bonnement des hommes convenables de la société, faisant un compromis entre le service du monde, l'attachement à ses plaisirs et les droits de la religion au dévouement complet de leurs cœurs. Lorsque j'avais affaire avec des hommes du clergé protestant ou à converser avec eux sur quelque sujet pratique, quelque sujet spirituel, il était rare que je pusse compter sur eux comme sur des hommes conduits par des motifs religieux; la prudence mondaine et l'esprit de parti sont les mobiles de la grande majorité; il n'en est pas ainsi du prêtre catholique: on le voit toujours prêt à traiter les choses et les idées qui se rapportent à la volonté de Dieu ou au bonheur des hommes.

L'idée populaire qu'on a des fraudes des prêlres romains est une pure fiction. La prétention à une sorte d'infaillibilité personnelle, si insupportable chez plusieurs membres du clergé protestant, est réellement à peine connue parmi les prêtres catholiques. Il est rare d'entendre un prêtre réclamer, pour ses propres vues et ses explications doctrinales, plus de déférence qu'on n'en doit raisonnablement accorder à ceux qui ont fait des questions religieuses leur principale étude. On s'imagine que le clergé a le droit de s'imposer en maître aux consciences des laïques ; qu'un prêtre prétend toujours décider les questions ex cathedm; que les laïques ont une crainte servile des opinions, des censures et des dénonciations du clergé ; mais tout cela est une pure création de l'imagination, contredite par toutes les missions d'Angleterre et opposée radicalement à cette grande doctrine catholique : que Y Eglise est infaillible et non pas les membres individuels du sacerdoce.

De même, ce qu'on appelle dans le

protestantisme, un Don. est une rareté dans l'Église catholique; et c'est tellement une rareté, que je désespère de faire comprendre à beaucoup de mes lecteurs catholiques quelle espèce de créature les protestants désignent par ce terme. Je ne dis pas que de tels êtres n'existent jamais parmi nous ; mais je dis qu'on les y trouve en bien moindre proportion que dans l'église établie. Une exaltation creuse, une manière oratoire de donner place à des lieux communs, spéculation sur la simplicité et l'ignorance des petits et des pauvres d'esprit ; une répétition, faite à dessein, de phrases hypocrites, obliques, ronflantes, qui ne peuvent tromper que les gens peu éclairés et amuser ceux qui sont plus pénétrants; une pompeuse dignité toute feinte, tout artificielle, toutes ces choses ne sont pas les défauts coutumiers du clergé catholique; c'est, au contraire, l'habitude du corps le plus violent dans ses déclamations contre la tyrannie et la ruse des prêtres, corps qui ne peut regarder un prêtre catholique, que comme une espèce de monstre im-

posant, un composé de déception, de ruse, d'habileté, de zèle et de despotisme. Dans le fait, notre clergé pousse quelquefois jusqu'à l'extrême la franchise, la sincérité de son caractère et de ses manières. Quelquefois les ecclésiastiques sont réellement trop explicites, trop droits dans leurs paroles, ils ne se soucient point assez des apparences, ils sont trop disposés à prêter aux autres de bonnes intentions, et ils comptent trop qu'un monde sévère et censeur interprétera charitablement leurs discours et leur conduite. Quiconque les connaît, ne peut soutenir raisonnablement qu'ils soient capables de se donner un extérieur qui trompe sur leur caractère réel, qu'ils se dérobent aux yeux du monde et de leurs troupeaux, en prenant des manières pompeuses, empesées et contre nature, ou bien en affectant d'être meilleurs qu'ils ne le sont vraiment. S'ils pèchent en cette matière, c'est en commettant celte faute, si aimable et si pardonnable qu'aucun chrétien ne peut sévèrement condamner dans son cœur, celle de penser trop bien de l'hu-

manité en général, et de leurs amis et connaissances en particulier.

Ici encore, je parlerai de ce que les protestants regardent avec le plus de frayeur et le plus de défiance dans les relations du clergé avec les laïques, je veux dire la pratique du confessionnal. Parmi toutes les opinions des réformés sur ce jujet important , il est incontestable que tous les protestants regardent la confession comme une terrible et puissante machine dans les mains du clergé pour exercer sur les âmes humaines un pouvoir injuste. Ce protestant zélé lient cette pratique tout entière en une véritable horreur; un autre, vieille dame timide , ou pasteur de village , croit pieusement que, par la confession les prêtres distillent toute espèce d'abominations dans l'esprit de leurs fidèles, spécialement chez les jeunes gens; un troisième, politique philosophe ou anglican profondément sincère, admet qu'un grand bien peut souvent résulter de la confession ; mais il est aussi convaincu que très-souvent ce résultat se change en une véritable tyrannie

spirituelle; un quatrième, ultra-puséiste , romaniste ou personnage pieux inquiet et craintif, soupirant après quelque direction pratique, est convaincu que ce système est rempli de bienfaits pour ceux qui s'en servent judicieusement; mais aussi il est possédé par une crainte indéfinissable de sa puissance mystérieuse; et il ne peut croire qu'on n'en abuse pas quelquefois d'une manière odieuse. Tous s'accordent à penser que l'abus du confessionnal n'est rien moins que rare.

Je répondrai encore à ces dernières objections, en disant que, sile clergé catholique pèche ici en quelque chose, c'est en se laissant aller à l'excès contraire. Puis , si nos prêtres pèchent en dirigeant les consciences de leurs brebis, c'est plus en exerçant trop peu d'autorité sur elles qu'en en exerçant trop. Certainement, il y a une trèsgrande différence dans leurs droits respectifs à être considérés comme bons directeurs spirituels; mais il est également incontestable que, s'il est en eux des défauts, c'est une trop grande condescendance, une trop

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grande indulgence, une trop grande atlenlion pour nos désirs personnels, pour notre propre volonté.

Mais un prêtre, mettant le désordre dans une maison, s'immisçant parmi ses différents membres pour les désunir, spéculant, pour son avantage propre ou pour celui de son ordre, sur la simplicité et l'obéissance de ses pénitents ; jamais, je ne puis l'assurer solennellement, jamais je n'ai entendu parler de rien de semblable. J'ai souvent entendu des catholiques de naissance et des convertis se plaindre de ce que leurs confesseurs les abandonnaient trop à eux-mêmes ; j'ai quelquefois entendu parler, pourtant rarement, de questions faites par des prêtres, lesquelles prouvaient qu'ils n'avaient point un esprit bien clairvoyant ou qu'ils avaient de leur charge des idées étroites; mais jamais je n'ai pu voir, jamais je n'ai entendu parler de circonstances où le confessionnal était employé comme un instrument de tyrannie, comme un moyen de distiller, dans les esprits innocents, la connaissance de péchés jusque-là inconnus, comme une

source de misères et de peines pour des ménages. Mes lecteurs protestants souriront, et cependant jedois assurer que, dans le confessionnal , les laïques sont un bien plus grand fléau pour le clergé, que le clergé ne l'est pour les laïques : si, dans la confession, l'une des deux parties intéressées est un maître et l'autre un esclave, certainement c'est le prêtre qui est l'esclave et le pénitent qui est le maîlre. Je me suis cent et cent fois étonné de la patience, de l'indulgence et de la résignation avec lesquelles le prêtre catholique écoute, pendant delongues heures, dans l'atmosphère chaude, élouffante et empoisonnée d'une chapelle encombrée, des récits si propres à lasser la patience humaine, récits si confus, si inutiles, si difficiles à comprendre et à distinguer; et on conçoit à peine comment un prêtre peut y résister et en sortir aussi tranquille d'esprit qu'il est épuisé de corps. Le confessionnal est vraiment quelquefois une affliction , un châtiment, mais un châtiment dont la plus grande partie est de beaucoup pour le clergé et non pour les laïques. Les peines

du confessionnal sont peut-être égales à ses jouissances, et ces dernières sont grandes et merveilleuses ; mais les peines et les jouissances ne sont pas également partagées entre le prêtre et le pénitent ; car le prêtre, quelque abondantes que soient les consolations qu'il reçoit aussi bien que celles qu'il donne , a beaucoup plus que sa part des peines qui nécessairement accompagnent toujours la direction d'âmes immortelles.

Je -vais passer maintenant aux observations que j'ai pu faire sur les résultats que le système monastique produit sur ceux qui sont soumis à ses observances. Ici encore, il m'est dificile de préciser la nature exacte des sentiments du monde protestant à l'égard des moines et des religieuses de toute sorte. L'Église catholique est si entièrement un monde nouveau pour ceux qui s'y réfugient, que quelque temps après qu'on y est entré, il est presque impossible de pénétrer dans les esprits de ceux qui sont en dehors, de se rappeler ce que nous avons nous-mêmes pensé et senti

avec le reste des protestants, nos compatriotes. Il y a si loin d'être catholique à ce que l'on s'imagine communément ; le système entier de la foi et de la morale catholique entre tellement dans votre vie, absorbe tellement votre propre nature en moulant toutes vos idées, tous vos sentiments d'après ce modèle de tout le christianisme: qu'après quelques mois, le converti a oublié qu'il a jamais été différent de ce qu'il est maintenant devenu, et qu'il peut difficilement se convaincre qu'il a entretenu , à l'égard de l'Église et de ses enfants, des opinions dont il rit maintenant, comme de ridicules enfantillages. Toute la première partie de notre vie nous paraît un long rêve ; et il nous semble que nos yeux se sont ouverts pour la première fois à des réalités, le jour où nous avons été réconciliés ta l'Église. Nous nous étonnons de ce que jamais nous ayons pu nous abuser au point de nous figurer, que ce que nous vénérions autrefois comme bonheur, amour et vérité, était autre chose que des fantômes imaginaires,

Maintenant que nos facultés ont leur libre exercice, nous pouvons à peine nous persuader qu'il fût un temps où nous avons vécu, pendant des années entières, sous le même ciel que les enfants de la véritable Église , leurs temples ouverts autour de nous, leur clergé prêt à converser avec quiconque venait à lui, leurs livres répandus en abondance pour exposer leurs doctrines et leur système, leurs monastères et leurs couvents éparsdans le pays, disposés à donner l'hospitalité aux plus violents de leurs adversaires; et où pourtant nous pouvions passer nos vies dans une servilité abjecte à l'égard des préjugés, des théories les plus irrationnelles, sans nous meltre en peine d'examiner, en faisant usage du simple bon sens, si les faits étaient tels qu'on nous les avait présentés.

C'est pourquoi je trouve difficile de donner une réponse pleinement intelligible et satisfaisante aux idées populaires sur les moines et sur les religieuses; je puis à peine me rappeler quelles sont ces idées ; et je ne pourrais me figurer que mes

compatriotes, d'ailleurs sensés et impartiaux, puissent être aussi absurdes dans leurs jugements, si je ne savais par moimême qu'il en est ainsi, si je n'avais été moi-même tout aussi absurde. Malheureument, ils ne se fieront point à ma parole ; ils croiront que le caractère des habitants du cloître, quel qu'il soit, n'est point tel que je le leur décris; je leur livre du moins ma conviction profonde et éclairée.

Ils sont tellement pénétrés des résultats qu'ils s'imaginent produits par les détails de la vie monastique , qu'ils ne pourront guère s'empêcher de voir, dans mon récit, un roman ou bien un conte fourni par mon imagination exaltée, et que contrediraient les faits, s'ils étaient mis au jour.

Il n'en faut pas moins proclamer la vérité, la vérité telle qu'elle est; or, tandis que le monde ne regarde qu'avec horreur, indignation, mépris et pitié les habitants du cloître, moi je répète que, d'après ma conviction intime , ils sont les hommes les plus heureux de la terre. En qualité de catholique, je les regarde tout naturellement,

pris dans leur ensemble, comme les plus saints de tous les chrétiens; et en effet, s'il est vrai que le Tout-Puissant opère de grands miracles de sainteté dans les rangs du clergé séculier de l'Église, et même, chez les chrétiens de tout rang, de toute condition qui ne sortent pas de la vie domestique et privée; d'autre part pourtant, et il n'est presque aucun catholique qui le mette en doute, les plus hauts degrés de la sainteté et de l'amour divin sont si souvent accompagnés de la vocation à la vie monastique, qu'il en résulte tout naturellement, qu'une partie considérable des saints du christianisme se voient dans les cloîtres; soit que les religieux s'y livrent à la contemplation, soit qu'ils s'y occupent, comme membres de quelque ordre actif, à soigner les pauvres et les malades, à enseigner les ignorants. Et voilà pourquoi , c'est tout simplement exposer un point de la pensée catholique que de dire : que les monastères et les couvents, quelles que puissent être les exceptions à cette règle, abondent en hommes et en femmes d'une

loi

piété fervente et d'un amour tout dévoué à leurs semblables.

Le monde sera encore bien moins disposé à m'entendre, moi observateur, témoigner de la gaieté, du bonheur, remarquable et habituel, de ces personnes séparées de toutes les sources ordinaires des plaisirs et jouissances humaines, soumises quelquelois aux plus dures austérités corporelles et toujours à la discipline d'une obéissance militaire.

Je ne puis me figurer de contraste plus grand que celui qui existe entre l'intérieur de beaucoup de couvents et les idées étranges et sombres que les protestants s'en font.

Le grossier habit , noir, blanc ou brun , dans lequel la figure du moine ou de la religieuse est généralement enveloppé ; la substitution de ces vilains habits (comme on le croit) à tout ce qui rend les formes et l'attitude féminines, si charmantes aux yeux des hommes et même des femmes; la monotonie invariable d'une vie qui s'écoule, durant 20. :jo, 40 ou b<) longuet

années, entre les murailles d'une seule et même maison et dans l'enclos d'un petit jardin; la pensée que, durant ces années successives, chaque jour, chacun des moments de chaque heure, est fixé rigoureusement par une règle écrite, puis soumis à la direction d'un supérieur qui n'est qu'un mortel faillible et peccable ; la pensée que le père, la mère, le frère, la sœur ne viennent voir la religieuse que comme des visiteurs, comme une sorte d'amis et d'étrangers, comme des alliés, mais n'ayant pourtant aucun pouvoir, aucun droit sur elle ; la pensée que le vœu le plus solennel l'a liée irrévocablement à cette mort volontaire jusqu'au moment où, la dernière heure de sa vie mortelle arrivant, elle passera dans l'éternité, sans que quelqu'un qui lui soit lié par les liens du sang ou par ceux du mariage, vienne lui fermer les yeux: tout cela fait sur l'esprit populaire une impression sombre et triste, et lui persuade que ces victimes d'une croyance superstitieuse sont les plus malheureux, les plus infortunés des habitants de la terre.

Et cependant je puis affirmer, en toute conscience, que les couvents et les monastères, sans une seule exception, sont les endroits du monde les plus heureux , les plus agréables. Comme en toutes choses , il y a des différences entre les diverses maisons religieuses, non-seulement dans leur rigueur et dans leur ferveur spirituelle, mais encore dans le genre d'esprit répandu parmi la communauté. Quelques-unes sont plus graves et plus silencieuses, d'autres sont plus animées et plus faciles à la conversation. Dans les unes, les œuvres de miséricorde en faveur des pauvres sont si fatigantes, si épuisantes, qu'elles laissent à peine assez de liberté d'esprit et de force pour qu'on puisse beaucoup se livrer à la gaieté et à d'innocents amusements. Dans d'autres, on supporte de dures austérités avec une énergie de patience admirable, et cependant une récréation quotidienne des plus animées y entretient une liberté d'esprit perpétuelle. Et néanmoins on verra qu'universellement, que yénêralement il est toujours vrai de dire que , de

tous les endroits du monde, le cloître est le plus agréable.

Les habitants du cloître ont leurs cœurs remplis des rayons dun soleil vivifiant. Cette lumière , qui paraîtra étrange , inconcevable à ceux qui ne connaissent le catholicisme que par de faux rapports, cette lumière, dis-je, est à la fois l'effet des exercices de la vie conventuelle, la force et la consolation de cette même vie.

En voyant que l'esprit monastique coupe, tranche, partage les liens d'affection qui unissent la société, qui la font subsister et qui sont les plus doux charmes laissés au monde depuis la perte du Paradis qu'on ne s'imagine pas que les cœurs des moines et des religieuses sont froids et durs, insensibles les uns pour les autres, et sans sympathie, sans affection pour ceux que retiennent encore les affaires du siècle.

Rien ne serait plus faux qu'une telle supposition. Tous les catholiques qui se sod trouvés beaucoup en relation avec eux, soit en Angleterre, soit à l'étranger, rendent d'accord ce témoignage, que non-seule-

mont on peut les compter parmi les personnes les plus agréables, les plus hospitalières, les plus intelligentes, les plus polies, mais qu'encore leur bon cœur, leur bienveillance pratique, leur disposition à aimer tout le monde, forment un de leurs traits caractéristiques.

Et assurément , c'est bien une preuve incontestable de l'esprit gai, heureux, attrayant qui règne dans le cloître, que la force irrésistible avec laquelle, dans toutes leurs écoles, leurs maisons d'éducation, ils se gagnent les affections de la jeunesse et s'attachent, pour tout le reste de la vie, presque tous ceux qui ont été confiés à leurs soins.

Outre cela, il est encore une chose fort remarquable, qui prouve en faveur du caractère aimable et sincèrement cordial des religieux, c'est que la plupart de leurs membres se recrutent de sujets élevés d'abord dans leurs maisons, et qui ont désiré ne jamais les quitter, ou qui y sont revenus, dans la suite de leur carrière, dès que les circonstances l'ont permis, comme un oi-

seau revient au nid qui l'a vu naître. Ils sont revenus s'abriter à l'ombre de ce toit sous lequel règne la paix, le bonheur, que, dans leur enfance , ils ont bien senti être un refuge au milieu des chagrins, des défaillances de ce temps d'épreuves. Ainsi, tandis que l'état monastique est l'énigme la plus incompréhensible pour le protestant spéculatif et libre penseur, qui en juge d'après les sentiments qu'il produit sur son esprit et par les principes et les habitudes de la vie du siècle; ceux qui le connaissent parleur propre expérience, dans cette saison delà vie où le cœur est le moins disposé à se laisser diriger par des théories, où il n'est point désabusé par l'expérience am ère de longues années, ceux-là donnent la meilleure preuve possible des joies de cette existence, en s'y précipitant et en l'embrassant comme un parti bienheureux à cet âge où le plaisir enivre leplus, où l'avenir apparaît sous les couleurs les plus séduisantes, où les inquiétudes et les angoisses n'ont point encore gravé un sillon sur le front. Nous savons combien , dan? les collèges prolestants et même dans

no

les écoles catholiques, combien les sentiments, envers les professeurs et les directeurs de la jeunesse, diffèrent souvent de ceux que nous venons de dépeindre. Sept ans, huit ans, passés dans une grande école de filles ou de garçons, n'amènent point les élèves à soupirer après l'existence et la société de ceux qui les ont enseignés et dirigés, à désirer de partager avec eux, pendant toute la vie, leurs occupations quotidiennes. Loin de là; car, pour l'ordinaire, c'est tout le contraire. Les hommes et les femmes ne deviennent jamais instituteurs ou maîtres, institutrices ou gouvernantes par choix. On rit même à cette seule idée. Et cependant, il est un fait dans l'Eglise catholique : c'est que, si nous voulons voir nos jeunes gens se faire Bénédictins ou Jésuites, nos jeunes filles s'ensevelir pour toujours dans le cloître , le meilleur moyen à prendre, pour obtenir l'accomplissement de nos désirs, est dé les envoyer faire leur éducation dans les maisons de l'ordre religieux où nous souhaitons les voir entrer , ne leur disant rien du tout de nos vœux, mais laissant les choses

aller d'elles-mêmes et produire leur effet naturel sur ces jeunes cœurs !

Et voilà comment rien n'est plus commun pour des parents, que d'apprendre de leurs fils et de leurs filles, précisément lorsque d'autres se marient et s'établissent dans le monde, que, quant à eux, ils sont fermement résolus à retourner à tel ou tel monastère ou couvent, et qu'ils comptent bien sur la permission et l'approbation de leur père et de leur mère. Sans doute, le cœur de plus d'un Breton, né libre, se gonflera d'indignation, en entendant qu'on choque ainsi les affections naturelles; et ils n'en haïront le cloître que d'une haine plus forte, le considérant comme l'ennemi fatal de tous ces plans mondains que le cœur ambitieux des parents aime à former et à nourrir pour leurs enfants.

Certainement, il est des gens, qui remettraient avec bonheur leur fille entre les bras d'un riche mari, vivant à des milliers de lieues, au fond des Indes, ou bien qui rechercheraient pour leur fils une commission dans l'armée, de façon qu'il fût banni

réellement pour toujours de chez eux; et ces gens mêmes, en lisant ces lignes, déclameront, crieront avec une rage furieuse contre la cruauté tyrannique et la perversité, l'inhumanité de ceux qui conseillent à un jeuhe homme ou à une jeune personne de prononcer des vœux de religion et de déchirer ainsi l'unité et les joies d'une belle famille! Pour réponse, je ne constate qu'une chose, c'est que les moines et les religieuses forment une classe de la société tellement heureuse, qu'ils attirent, en grand nombre, ceux dont ils ont eu la charge, etque le jeune garçon, la jeune fille joyeuse, au cœur léger, les regarde comme les personnes de la terre les plus favorisées, les plus agréables.

0 merveille de grâce et de miséricorde! A cette heure même, tandis que presque tous ceux qui, dans le monde protestant d'Angleterre, ont quelque opinion sur ce sujet , regardent la vie du couvent catholique ou comme une vie sombre, morose, malheureuse, ou comme une vie profane, odieuse par ses dérèglements ; à cette heure même, il est maint et maint jeune-

cœur dans l'Eglise qui se réjouit, et pourquoi? C'est qu'il va laisser de côté l'habit de noces , il va quitter la scène de la joie et des plaisirs, il va se séparer de tout ce qu'il aime le plus sur la terre , refuser de donner son amour à tout nouvel objet d'une tendresse purement terrestre; il se prépare à passer par ces portes qui ne s'ouvrent qu'à ceux qui entrent, et qui sont fermées pour quiconque voudrait revenir sur ses pas; et cela, le fait-il par contrainte, a-t-il épuisé les plaisirs du monde, et les trouve-t-il insuffisants, en est-il blasé, a-t-il cessé d'aimer ses alliés naturels, est-il malheureux, est-il superstitieux et la dupe des prêtres, n'a-t-il aucun appui dans le inonde? Non, rien de tout cela; d'autres motifs le poussent. S'il se détermine, c'est avec une volonté libre, volonté que rien n'a prévenue; c'est après des semaines, des mois, des années de réflexions et de prières; et simplement, parce que la vie religieuse a pour lui plus d'attraits que tout au monde, parce qu'il aime cette vie et qu'il espère servir Dieu plus parfaite-

ment, et faire plus de bien à ses semblables en se retirant ainsi des habitudes et des coutumes des hommes, et en se dévouant à Jésus-Christ seul. Il est aussi bien merveilleux et pourtant non moins vrai qua cette mêmeheure, il est, dans ce royaume, maint et maint parent, qui ne souhaitent point d'autres destinées pour leurs descendants; depuis leur plus tendre enfance, ils espèrent, ils désirent les voir quitter et fuir la vie du siècle au moment où elle tente, où elle promet le plus. La mère et le père mondains regardent d'avance avec joie la renommée , la richesse , le bonheur domestique qui seront le partage de leur enfant quand il sera arrivé à l'âge d'homme ; ou bien ils comptent avec confiance sur les soins affectionnés et sur la sollicitude d'une fille pour alléger les infirmités de leurs vieux ans ; et pendant ce temps-là, les parents étranges et incompréhensibles dont je parlais tout à l'heure, prient même Dieu de leur retirer leur postérité, de rompre les liens que la nature a formés entre eux et leurs enfants, et d'engager ceux-ci,

par Un vœu irrévocable , à un état dans lequel le monde sera pour eux comme n'existant pas ; et même la croyance catholique sur le bonheur de la vie conventuelle est tellement établie dans les esprits que, plus les catholiques aiment purement et avec désintéressement leurs enfants , plus ils désirent sérieusement les voir à l'abri des tempêtes qui causent le naufrage de tant d âmes.

Mais il nous faut passer à deux ou trois autres points, dans lesquels la morale catholique est spécialement mal comprise par ceux qui ne sont point catholiques euxmêmes. Parmi ces malentendus, il n'en est peut-être pas de plus complet que celui qui a rapport à nos opinions et à notre pratique sur la vérité et le mensonge : pendant plusieurs générations, cette contrée protestante s'est rendue coupable de l'absurdité la plus manifeste, en imputant aux catholiques le mépris pour la sainteté des promesses et des serments; et cela, en même temps qu'elle se refusait à changer les serments qui fer-

niaient aux catholiques l'entrée du Parlement !

Les illusions que les hommes peuvent se faire à eux-mêmes sont si monstrueuses, que, pendant des siècles, on a cru généralement que les catholiques ne se croyaient point tenus à garder leur foi envers les hérétiques, et qu'ils vivaient dans l'habitude criminelle du parjure; et cela, lorsqu'on ne pouvait trouver un seul catholique à qui sa conscience permît de prêter un serment dont l'abstention le rendait esclave au milieu d'un peuple libre. Et, quoique la nation anglaise commence maintenant à penser que tous les catholiques ne sont pas nécessairement des misérables, cependant nous nous apercevons, à bien des signes, qu'on a peine à prendre confiance en nous ; on nous croit équivoques, trompeurs, rusés plus que tous les autres hommes, et on tient en suspicion toutes les doctrines actuelles que notre clergé professe sur le devoir de dire la vérité.

Or, je puis déclarer que , dans le cercle de mon expérience et de mes observations,

cette idée, clans le fait, n'a pas le moindre fondement.

Je n'ai jamais rencontré un prêtre catholique ni un laïque catholique, qui ne fût absolument aussi sévère à l'égard de la vérité, dans ses paroles et ses actes, que le plus intègre, le plus honorable des protestants. Que les catholiques gardent leur foi envers les hérétiques autrement qu'ils ne le font entre eux, c'est là une opinion que je n'ai jamais vu percer parmi eux ; et je n'en ai jamais entendu faire mention que comme d'un exemple des malentendus qui égarent les protestants sur les sentiments des catholiques.

J'ai dit que les catholiques sont absolument aussi probes , aussi véridiques que les protestants; je pourrais dire qu'ils le sont beaucoup plus : non-seulement ils savent mieux ce qui constitue la fausseté que ne le peuvent savoir les protestants, si ignorants en fait de science morale; mais encore, je puis ajouter, en toute justice, qu'ils exercent sur leurs paroles une vigilance rigoureuse, inconnue à ceux qui ne prali-

quent pas, comme nous, la confession. Il est mille petits actes de tricherie, de tromperie, coutumiers aux gens du monde, que le catholique sait être défendus par la loi morale, et qu'il évite comme des péchés. Depuis les exagérations et les embellissements de la simple conversation,' jusqu'aux plaisanteries astucieuses et innombrables, qui sont regardées comme des riens par les hommes du monde, on nous enseigne à poser une ligne de démarcation, entre ce qui est droit et honnête et ce qui est ruse et mensonge, avec une sévérité inflexible à laquelle la facilité , le laissez-aller des protestants riches et pauvres, hommes et femmes, est souverainement étranger. Quiconque voudra, de bonne foi, connaître nos allures sous ce rapport, n'a qu'à interroger tout catholique respectable , engagé dans les affaires, qu'il soit solliciteur, négociant ou simple commerçant ; s'il est vraiment bon catholique, s'il remplit ses devoirs religieux , on verra si sa religion ne lui est pas un véritable obstacle dans ses relations commerciales avec les protestants, qui ne se

tourmentent point de moyens et de pratiques, lesquels lui donnent, à lui, des scrupules de conscience, et qui agissent d'après des idées fort élastiques sur la vérité et le mensonge, idées devant lesquelles il recule. Je suis très-sincèrement convaincu que la grande majorité des hommes qu'on appelle hommes d'honneur dans le monde, sont habituellement coupables de dires et de faires qui, au jugement du clergé catholique et des laïques catholiques fervents» ne seraient rien autre que des mensonges et des parjures.

On peut encore observer une différence à peu près semblable , et plus remarquable même à cause de sa nature et de son étendue, entre les protestants et les catholiques dans leurs conversations particulières , lorsqu'il s'agit des fautes ou des péchés de leurs semblables. Je n'hésite pas un moment à affirmer que le principe, universellement reconnu, d'après lequel tout catholique sincère gouverne sa langue, est tout à fait étranger, qu'il est même inconnu aux meilleurs protestants. Je n'ai guère

besoin de rappeler à mes lecteurs que, dans les conversations familières de la vie privée , c'est une habitude chez les gens de toute classe, de toute dignité , de mentionner les fautes d'autres personnes sans le plus léger scrupule, quand on s'y sent incliné, quand le tour de la conversation y porte. Je ne dis point que l'on croit permis de dire des autres ce qui est faux, ou de dire ce qui est vrai par esprit de malice, par absence de charité; mais on ne me contestera pas que sur mille protestants, il n'en est pas un qui considère comme un mal de raconter bonnement que telle ou telle personne est coupable de telle ou telle faute, ou , sous le coup de telle ou telle habitude, de tel sentiment criminel; une dame n'hésite pas plus à dire à une amie qu'elle vient de renvoyer un domestique pourvoi, qu'elle n'hésiterait à dire qu'il fait beau; des hommes, exaltés par levin, n'ont pas plus de scrupule de répéter toutes les histoires qu'ils savent sur la conduite légère de leurs connaissances , qu'ils n'en auraient à discuter les débats du Parlement

de la nuit précédente. Au contraire, chaque enfant catholique sait, on le lui a appris , qu'il n'est jamais permis de révéler les fautes morales d'autrui , même à nos parents, à nos amis les plus chers, les plus proches, à moins cependant que ces fautes ne soient de notoriété puhlique , ou bien que la loi de charité non -seulement permette qu'on en parle , mais encore l'exige. Si je vois mon ami se livrer, sans le savoir, à un homme que je sais être un fripon , je suis obligé, par les devoirs que j'ai à remplir envers mon ami, à l'avertir en confidence de prendre garde à lui. Si j'ai eu des preuves que tel homme, de telle profession, tel boutiquier commerçant est un voleur, il peut se trouver des cas où je sois impérieusement obligé de détourner les autrès d'entrer en rapport avec lui. Mais jusqu'à ce que je sois ainsi forcé par la charité à détruire la bonne réputation de mon prochain , je n'ai pas plus droit de faire des péchés de mes semblables un sujet de conversation privée, que je n'ai droit de les publier dans les colonnes d'un journal.

Qu'il en soit ainsi ou non, dira-t-on peutêtre, il importe peu; mais les catholiques n'agissent point d'après cette règle sévère. Je répliquerai ici, au contraire, qu'indubitablement ils agissent d'après cette règle. Sans doute, je ne prétends pas dire qu'ils n'agissent jamais "autrement. Ils sont sujets au péché, même les plus saints d'entre eux; les tentations du démon, les mauvaises inclinations naturelles, le mauvais exemple peuvent les surprendre et les précipiter dans le péché de médisance qu'ils condamnent. Mais j'affirme comme une règle, sans crainte d'être contredit, qu'il y a la différence la plus frappante entre les conversations catholiques et les conversations protestantes. Vous pouvez aller à un dîner catholique, à une soirée catholique, où peut-être il n'est point une personne que l'on puisse dire éminemment sainte , et cependant en sortir sans avoir entendu prononcer une syllabe qui puisse affaiblir la bonne réputation d'un seul individu. Vous pouvez entendre parler énormément d'autrui, et dire beaucoup de choses, trop peut-être, qui vous

paraîtront, au premier abord, fort libres, et traitant sans gène de sa vie et de son caractère; mais quand vous repasserez dans le silence ce que vous avez entendu, vous verrez que toutes ces discussions, toutes ces plaisanteries, toutes ces jovialités se sont bornées à de frivoles particularités, à des personnalités sans importance , parfaitement innocentes , et que vous n'avez pas appris plus de mal de votre prochain que vous n'en apprenez, quand on vous dit que le nez d'un homme est laid ou que ses cheveux grisonnent. Eton traite avec la même indulgence et les protestants et les catholiques; la règle profite à tous. La réputation de tout être humain, depuis l'enfant jusqu'au sage aux cheveux blancs, depuis le domestique jusqu'au prince, est, suivant notre pensée, une possession sacrée qui leur appartient, et que nous n'avons pas plus droit de leur enlever que nous n'avons droit de nous servir des cuillers d'argent ci'autrui ou d'apposer son nom à une obligation.

Je suis convaincu qu'aucun protestant

pénétrant et observateur ne pourrait se mêler familièrement dans la société catholique et diriger son attention sur le point qui nous occupe, sans remarquer une grande différence avec ce qui domine dans les sociétés protestantes, même les mieux disposées et les plus religieuses ; différence qu'on ne peut expliquer sans admettre que la crainte de Dieu et l'amour du prochain gouvernent la vie du catholique à un point tout à fait inconnu en dehors du catholicisme.

Ici encore, je ne puis me dispenser de parler d'un sujet qui, bien loin d'être favorable aux catholiques anglais , pris comme corps, est pourtant accompagné de circonstances atténuantes qui révèlent d'une manière très-remarquable la présence d'une foi sincère et fermement établie : je parle de l'excessive liberté et du manque de procédés, pour ne point me servir du terme propre, avec lesquels un trop grand nombre d'entre nous se sont , dans certaines occasions, accoutumés à traiter les paroles et les actes publics les

uns des autres, soit dans la conversation privée, soit par la presse. Comparés aux autres classes et aux autres communions religieuses, les catholiques s'attaquent les uns les autres avec une virulence, une absence de charité, une étourderie dans les allégations , une grossièreté qui exclut toute dignité de langage, et dont on ne peut trouver d'exemple dans aucune autre société qui professe qu'elle est guidée par des principes religieux et qu'elle respecte les règles des plus vulgaires convenances. Voici, en effet, comment nous apparaissons à celui qui nous observe, qui nous juge par ce qu'il voit et par ce qu'il entend en public, et qui naturellement ignore que la plupart des catholiques déplorent ces manifestations lamentables, ces agressions insensées, ce mauvais goût, et qu'ils font tous leurs efforts pour conjurer et prévenir ces écarts. Nous devons confesser, à notre honte, qu'il n'est peut-être pas, parmi nous, une classe d'hommes qui, durant les dix ou quinze dernières années, n'ait fourni un ou même plusieurs exemples de cet ou-

bli des lois de la décence, des lois de la charité, qui n'ait ainsi montré devant ses frères catholiques et devant tous ses compatriotes un caractère qui doit faire rougir tout homme sérieux. Mais, au milieu de toute cette violence de paroles et d'actions, voici le trait caractéristique sur lequel je voudrais appeler spécialement l'attention : ces ebullitions dun tempérament fougueux et d'un esprit d'interprétation si peu charitable, ne sont point chez nous ce que de pareils mouvements seraient dans toute autre classe d'hommes du Royaume-Uni. Ces paroles ont bien moins de portée qu'elles n'en auraient dans la bouche et sous la plume des protestants et des hommes du monde; la chaleur, qui les a produites, une fois passée, il n'y a point, chez nous, de ces sentiments permanents de rancune et d'hostilité, qui résulteraient inévitablement des querelles d'autres hommes. Ce feu et cette fureur s'apaisent vite ; la fumée se dissipe, et l'observateur étonné voit bientôt ces combattants, si pleins de rage, s'étreindre dans un embrassement fraternel. Nos querelles

ne sont qu'un des résultats des lois pénales, qui nous ont retenus en arrière de la civilisation générale du siècle.

Des hommes faits sont souvent, parmi nous, catholiques, plutôt comme des jeunes gens arrivés à leur croissance, que comme des personnes d'âge mûr. Nous sommes âpres, sincères, emportés, honnêtes, ouverts, libres dans nos paroles, prompts à interpréter, ne nous souciant point des apparences ; mais si nous avons les défauts de la jeunesse, nous avons certainement ses vertus, et nous oublions, nous pardonnons avec autant de facilité que nous nous offensons et que nous nous blâmons. Et ainsi il est certain que, si nous ne sommes pas toujours des hommes polis , des hommes comme il faut, nous sommes toujours des gens honnêtes, des chrétiens.

Et puis, il est encore une autre circonstance atténuante de nos torts sous ce point de vue, circonstance qu'il ne faut pas oublier : la partie des catholiques bien élevée et d'une position respectable est très-limitée, tandis que, comparativement, celle

des pauvres est énorme ; or, dans les rangs de ces catholiques à part, qui seuls se produisent sur la scène , presque tous se connaissent les uns les autres , de sorte que non-seulement une demi-douzaine de mauvaises tètes peuvent nous jeter tous dans la confusion , mais encore il nous est impossible de nous classer selon nos idées, nos goûls personnels; il nous est impossible d'agir ensemble sans entrer en relation avec ceux de qui nous différons sur des points qui ne sont pas essentiels. Mais parmi les prolestants il n'en est point ainsi. Dans le vaste tourbillon de la société anglaise, chaque forme de caractère, chaque combinaison d'idées peut se faire sa part et sa société ; et , quand un homme n'aime point les vues et les sentiments de ses associés, ii les quitte et s'unit d'action avec d'autres qui lui vont mieux. Ainsi, chaque parli dans Y établissement , dans le monde littéraire, scientifique et politique, forme une république séparée qui a son esprit qui la gouverne, ses journaux, ses livres, ses réunions, ses discours, ses coutumes. Et

ces partis entrent rarement en rapport l'un avec l'autre, de manière à mettre sous les yeux du public, leurs animosités réelles. Le pays oublie l'aigreur mortelle , la haine irréconciliable qui séparent les uns des autres le puséiste, l'anglican, le socinien, le méthodiste, l'évangélique et le dissident calviniste, le proteciioniste , le libre échangiste, le whig et l'homme du peuple. Les protestants paraissent s'accorder, tandis qu'en réalité ils sont les ennemis les plus acharnés les uns des autres. Les catholiques semblent, au contraire, se plaire à s'attaquer et à se perdre mutuellement, tandis qu'au fond ils sont de vrais amis ; ce sont les enfants entêtés d'une seule et même famille; ils ont des querelles, mais elles sont déjà terminées, qu'ils souffrent encore des contusions qu'ils se sont faites.

Sans doute, je ne défends point un tel état de choses comme ce qu'on peut pratiquer, ce qu'on peut concevoir de mieux chez des chrétiens; je dis, au contraire, que c'est à déplorer profondément, et assurément il est urgent de donner autour de

nous une opinion meilleure et plus vraie des catholiques; mais cependant j'ose affirmer que ces fautes sont les fautes de vrais, de sincères, de généreux, mais imparfaits chrétiens; et ces mêmes fautes sont, à elles seules, une preuve suffisante de la fausseté des idées , vulgairement répandues en Angleterre, sur la ruse habile et savamment disciplinée des catholiques, à l'aide de laquelle on prétend que le papisme voudrait subjuguer le monde.

Il est encore, dans le caractère moral du catholicisme, un point auquel nous devons toucher légèrement avant de terminer cette partie de notre sujet. C'est une question qui demande à être maniée avec une délicatesse particulière, et qu'une fausse susceptibilité de sentiment pourrait me porter à mettre entièrement de côté; mais ce point est d'une importance si grande pour faire apprécier avec équité notre religion, que je dois, quoique brièvement pourtant , en faire mention.

Je veux parler ici de la pureté de pensées , de paroles et de vie que l'on trouve

parmi les catholiques, lorsqu'on les compare à leurs compatriotes protestants. Je n'ai pas besoin de m'expliquer sur les opinions accréditées en Angleterre touchant le dérèglement que l'on suppose exister dans les contrées catholiques étrangères; je ne lais que témoigner de ce que j'ai vu et entendu ; et si j'articule un mot touchant la question de la moralité sur le continent, ce ne sera que pour énoncer la certitude où je suis que, généralement, le lecteur anglais ne peut avoir aucun moyen de connaître la véritable somme de moralité et d'immoralité qui existe à l'étranger. Je crois qu'il ne fut jamais au loin une contrée catholique , plongée plus avant dans les jouissances criminelles des sens, que ne le fut l'Angleterre , il y a un siècle ; et , quelle qu'ait pu être, dans certains royaumes catholiques, les désordres temporaires des classes supérieures et des habitants des villes , toujours est-il que leur population agricole resta constamment à un bien plus haut degré dans l'échelle de la moralité que l'Angleterre protestante ne fut jamais ; ton-

jours est-il que jamais il ne fut une contrée catholique, digne du nom de catholique, qui soit descendue, même à l'heure qu'il est, dans un abîme d'abominations aussi profond que celui où sont tombées les contrées protestantes du continent.

Quant au présent état du catholicisme et du protestantisme, comparés ensemble au sujet de cet important élément de la moralité chrétienne, j'ai été profondément impressionné, depuis que je suis catholique, de la supériorité immense du premier sur le second. On comprend certainement que, des deux côtés, je parle de personnes des deux communions qui observent les préceptes de leur foi respective, qui s'identifient publiquement à l'Église à laquelle elles appartiennent. Il ne serait pas juste de comparer la vie des catholiques les plus fervents avec celle des protestants notoirement les plus déréglés ; par conséquent, je prends de chaque côté la classe ordinaire de personnes qui vont à l'Église le dimanche , qui se conduisent généralement avec convenance et honnêteté dans leur vie pri-

vée, qui croient consciencieusement que le christianisme est vrai, et qui sont ce qu'on appelle partout des gens respectables. Comparant donc, dans les deux communions, les individus de celle classe, j'aperçois dans leur pureté de pensées, de paroles et d'oeuvres, une différence vraiment étonnante et qui semblerait incroyable à ceux qui ne connaissent la nature humaine que sous l'influence de la foi protestante. Sans aucun doute, ou trouve des exceptions à ce que je dis, dans la société catholique; on peut découvrir, çà et là, parmi les laïques (jamais je n'en ai vu dans le clergé la moindre trace), on peut découvrir, dis-je, des personnes qui, sous le masque de la décence et de la religion, sont plus ou moins esclaves de leurs vils penchants, et ignorent cette sévère pureté que le christianisme demande de tous les hommes; mais, malgré ces exceptions , je serais aveugle si , dans le point qui m'occupe, je ne regardais pas l'Église catholique comme un autre monde, quand on la compare avec l'Église protestante. La société des catholiques an-

glais, soit d'hommes faits, soit déjeunes gens, peut être rude et inculte, violente, mal policée, elle peut manquer de ce raffinement qui ne tient en rien à la moralité réelle, et qui est le simple résultat d'une haute culture de l'intelligence; mais elle ne se souille pas par celte grossièreté de langage et de sentiment qui existe incontestablement, à quelques exceptions individuelles près , dans toutes les autres classes du royaume , quelque polies et raffinées qu'elles puissent être extérieurement.

Je sais, et par une longue expérience, quelles sont les pensées habituelles et les principes avoués de protestants recommandâmes et respectables de tout rang ; je sais ce que sont les adolescents, les jeunes gens, les hommes faits et les personnes vénérables par l'âge , dans les écoles publiques , dans les universités, au barreau , dans le clergé protestant et dans les plus hauts rangs de la société ; je sais quel est le ton de pensées et de sentiments, adopté par tous comme naturel, inévitable et légitime, en présence de la force entraînante des passions hu-

inaines ; et je ne puis qu'admirer la discipline de l'Église catholique, que la déclarer un abîme de sagesse et de prévoyance, que lui reconnaître une vertu surnaturelle qui met ses enfants, lorsqu'ils sont fidèles à ses commandements, si fort au-dessus du niveau du monde grossier et sensuel dans lequel ils vivent, que je serais traité d'imposteur et de visionnaire par la plupart des protestants, si j'essayais de leur persuader que nous pratiquons ce qu'ils croient être impossible de pratiquer.

Personne ne peut se mettre en rapport particulier avec un collège catholique ou avec des enfants catholiques vivant sous le toit paternel , sans remarquer ce contraste extraordinaire. Quelque défectueuses que puissent être les écoles catholiques sur plusieurs points, quant à la culture intellectuelle, de quelque manière qu'elles puissent manquer quelquefois de cette perfection de discipli'ne que 1 Église catholique demande d'elles ; on ne peut comparer leur personnel avec celui des collèges protestants et avec la masse générale des jeunes gens

bien élevés ; on ne le peut, dis-je, sans être étonné de ce que l'on découvre. Mes lecteurs peuvent être sûrs qu'un adolescent catholique , par le fait seul de sa foi , est généralement une autre espèce d'être qu'un adolescent protestant. Souvent il conserve son innocence, sa simplicité, sa candeur et sa pureté, jusqu'à un point que je crois absolument sans exemple parmi les meilleurs des protestants ; et, dans ce moment même, je suis convaincu qu'il est, dans ce pays,^un grand nombre de catholiques arrivés à toute leur croissance, surtout dans le clergé, qui ont conservé leur pureté baptismale dans toute sa fraîcheur, et qui ne savent ce qu'est le péché que par une connaissance acquise et non par expérience. Le protestant sincère et bien intentionné, de la crédulité duquel on a abusé par des contes horribles sur la perversité romaine, el qui voit avec terreur l'existence et les progrès du catholicisme parmi les familles de l'Angleterre morale et décente, peut être sûr que, s'il connaissait, telle qu'elle est, cette religion qui le fait

trembler; que, s'il pouvait constater par luimême les résultats pratiques de ce système d'examen personnel et de cette confession auriculaire, qu'il croit capable d'enfanter les maux les plus effrayants et les plus criants abus, il rejetterait avec indignation ses anciens préjugés contre l'Église catholique, comme l'une des illusions les plus maudites, par lesquelles l'ennemi des hommes traverse les desseins de la miséricorde divine sur l'humanité. Mais je ne puis m'étendre davantage sur ce sujet , et je dois procéder enfin à montrer quelle est, sur les esprits qui les embrassent, l'influence réelle des dogmes religieux, propres à la religion catholique , et combien notre caractère spirituel est loin d'être ce qu'on le suppose.

Doctrine catholique.

D'après l'expérience personnelle que j'ai de l'influence des doctrines catholiques, d'après les remarques que j'ai pu faire de celte influence sur d'autres catholiques, il me semble bon de constater d'abord quel est le caractère général de ce sens intime du monde invisible que la religion catholique fait profession de produire dans l'esprit avec une efficacité qui lui est tout à fait propre, de cette union de famille qu'elle prétend créer entre nous et lui. Je dois rappeler au lecteur protestant que l'Église catolique s'attribue le pouvoir de communiquer à ses enfants le don spirituel et positif de la foi; don par lequel un catholique

sincère, non-seulement se tient moralement certain de la vérité de toutes les doctrines catholiques, mais encore voit actuellement les réalités spirituelles qui sont l'objet de ces doctrines, comme des réalités en effet, et non pas comme de simples opinions, comme des observations de l'esprit humain , comme des déductions logiques n'ayant point d'existence propre en dehors des raisonnements qui en établissent la vérité. Cette foi , l'Église catholique fait donc profession de la communiquer, d'abord au baptême, et puis de la rendre, quand elle a été perdue, après le baptême, par la participation au sacrement de pénitence.

Elle est le résultat de la demeure que le Saint-Esprit fait dans 1 ame du jour où le baptême est conféré , soit aux enfants, soit aux adultes bien disposés. Dans les enfants, cette présence du Saint-Esprit commence son œuvre au moment où l'intelligence endormie s'éveille à la vie et à la pensée; de sorte qu'aussitôt que les différents dogmes du christianisme sont communiqués à l'âme par l'enseignement extérieur, immédiate-

ment le jeuiie chrétien s'y attache avec l'assurance d'une foi vive, et ne les regarde pas seulement comme les opinions particulières de ses maîtres, mais comme la parole de Dieu et comme des réalités positives toujours présentes, quoique invisibles.

Mais voici une personne qui , quoique bien baptisée (probablement) dans son enfance, et faite ainsi membre de l'Église catholique', a grandi jusqu'à l'âge d'homme

1 Le lecteur protestant se souviendra que, d'après renseignement de l'Eglise romaine, un enfant baptisé régulièrement, soit par un catholique, soit par un membre de l'église auglicane, soit par un dissident quelconque , même un socinien , ou soit encore par un païen, homme, femme ou enfaut, n'importe, cet enfant est par là même régénéré et fait membre de l'Église catholique romaine; et le baptême est régulièrement conféré, quand la personne qui baptiseversc de l'eau sur la personne baptisée ou le plonge dans l'eau en prononçant en même temps ces paroles : Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ayant lui-même l'intention de faire ce que J.-C. a dit et commandé en instituant le baptême. Les opinions privées de la personne qui baptise ne peuvent rien sur L'efficacité du baptême, qui dépend simplement de l'intention de faire ce que N . 5. a commandé de faire.

dans le schisme, peut-être dans le péché mortel , et certainement sans participer à ces moyens ordinaires de grâce que Jésus- Christ a établis pour vivifier et mûrir ce grand don de la foi que nous recevons au baptême; or, dans ce cas, quelles sont les conséquences que nous devons naturellement attendre d'une réconciliation à l'Église catholique? Dans un tel individu, n'eût-il même pas perdu sa grâce baptismale par le péché mortel et la désobéissance volontaire à la véritable Église , la force de la foi est cependant déplorablement amoindrie, les vérités religieuses ne le soutiendront que faiblement; et il sera, sinon comme un homme aveugle , du moins comme celui dont les yeux sont 'roubles ou qui itâlonne le long de son chemin h la lueur pâle et vacillante d'une lampe demiéteinte , au lieu de marcher librement et noblement aux rayons du grand jour. C'est pourquoi, si les prétentions de l'Église catholique sont bien fondées, et si une telle personne est réellement admise de nouveau à la possession du don mystérieux qui

nous occupe, elle comprendrait nécessairement (s'il était donné à tous d'observer les phénomènes de son propre esprit), qu'elle a acquis littéralement une nouvelle faculté, que le monde invisible lui est toute autre chose qu'auparavant, et que sa vue intellectuelle ne s'étend pas seulement plus loin, mais est encore plus pénétrante et plus sûre que, lorsqu'elle était membre d'une communion protestante.

Or, je n'ai pas de difficulté à déclarer que c'est là ma position , que c'est celle aussi de toutes les personnes avec lesquelles j'ai conversé sur ce sujet et qui étaient capables de faire les investigations nécessaires sur les opérations de leur esprit. Et je ne parle pas , qu'on l'observe bien, de ces cas où le converti était incontestablement , avant sa conversion , un homme voué aux vanités de ce monde ; il serait naturel qu'à celui-là, les choses invisibles produisissent une impression totalement nouvelle , uniquement parce que maintenant il est plus sérieux, tandis qu'auparavant il était insouciant de son âme, de son éternité, de Dieu.

J'examine l'état de ceux qui, bien des années avant leur conversion, ont travaillé tant qu'ils pouvaient, et, selon les apparences, en toute sincérité, à sauver leurs âmes et à faire la volonté de Dieu; qui, par des prières, des méditations, des mortifications, des éludes constantes, ont tâché de réaliser les mystères de l'Évangile autant qu'ils les connaissaient, et à conserver, dans leurs pensées, un souvenir continuel et vivant delà grande et terrible existence du monde invisible, existence dont ils n'étaient toutefois convaincus que par les démonstrations irréfragables du raisonnement.

J'ose ici présumer, quoiqu'en toute humilité, que j'étais dans ces dispositions, lorsque je faisais encore parti de l'église anglicane ; eh bien ! je ne puis que reconnaître qu'en me soumettant à l'Église de Rome et en entrant dans son sein, la force de ma foi aux vérités chrétiennes et catholiques s'est accrue d'une manière qui lui a donné toute la fraîcheur de la jeunesse et a rendu cette force toute nouvelle; il en est de même de la perception habituelle de ce qui fait l'ob-

jet d<> La fui, comme réalités vivantes, éternelles et toujours présentes.

Je crois que, jusqu'à un certain point, cet accroissement de foi m'arriva tout d'un coup, au moment où je me réconciliai à l'Église catholique; mais comme les sentiments^ une pareille époque de- la vie sont très-excités , il est presque impossible d'analyser exactement les opérations de sa propre intelligence, soit à l'heure même où le changement s'accomplit, soit quelque temps après ; car alors la nouveauté de tout ce qui est autour de soi et en soi, agit sur la raison et l'imagination, et produit des effets que l'on pourrait facilement prendre pour des résultats purement spirituels, tandis qu'ils ne seraient que l'effet naturel d'une position nouvelle.

Or, je juge, d'après les effets permanents du christianisme sur lesprit, et je n'hésite pas à déclarer que l'Église catholique remplit strictement ses promesses , et qu'en recevant quelqu'un dans son sein, elle confère à l'intelligence une force par laquelle celte intelligence s'en remet aux décisions

de l'Église, avec une certitude qui ne souffre pas d'hésitation, et par laquelle elle se réalise à elle-même le monde invisible et ses attributs, jusqu'à un point auquel j'étais auparavant tout à fait étranger. Ce qu'auparavant je croyais d'une difficulté invincible, disparaît maintenant pour moi devant un effort biendirigé de la volonté. Ces devoirs, qui se présentaient autrefois avec un aspect affreux et repoussant, s'imposent désormais à mes inclinations avec une douceur, un attrait qui entraînent tout mon être, quelque violente que puisse être quelquefois la révolte des mauvais penchants de la nature. Les doctrines catholiques, telles que la transsubstantiation, l'invocation des Saints, l'efficacité de l'intercession de Marie, le Purgatoire, le prix des souffrances , les indulgences accordées par l'Église et d'autres dogmes, étaient pour moi des convictions, avant même que je pensasse à devenir catholique ; mais il m'était impossible, malgré tous les efforts imaginables, de me les rendre palpables, comme ma raison me les montrait ; ces mêmes doctrines,

ces mêmes dogmes sont devenus tout naturellement pour moi une partie des réalités éternelles de l'univers, aussi bien que le globe que nous habitons, que les étoiles qui brillent au-dessus de nos tètes, que les corps dans lesquels nos âmes résident. Je n'examine point si ceci est ou n'est point enthousiasme, mysticisme, illusion ou tout autre effet désordonné d'une imagination exaltée; mais seulement je déclare un fait, qu'après avoir sondé mon intérieur dans le plus grand calme, qu'après avoir mis en présence mes sensations passées et mes sensations actuelles, après avoir comparé les opérations de mon esprit sur le monde invisible et ses opérations sur le monde visible, j'en suis venu à une conviction expérimentale que la promesse que fait l'Église catholique de conférer à l'âme une nouvelle faculté spirituelle, n'est pas une illusion, et que nous sommes actuellement en possession d'un pouvoir extraordinaire et mystérieux. Appelez ce pouvoir instinct, appelez-le vue particulière, rapport intime, conscience intérieure, appelez-le comme

vous voudrez ; toujours est-il qu'il existe et nous rend capables de vivre continuellement sous l'impression habituelle de la réalité de l'existence et des attributs de Dieu, de l'éternité, du ciel, de l'enfer, du purgatoire et de tous les différents objets de la foi catholique ; toujours est-il que ce pouvoir mystérieux, j'ensuis également convaincu, n'est point possédé par les protestants sincères, en leur qualité de protestants, à quelque croyance qu'ils appartiennent, quelques efforts qu'ils fassent.

Les enfants baptisés, qui sont protestants de nom, mais catholiques en réalité, sont tout naturellement en possession de ce don; et, les résultats qu'il opère en eux, sont si merveilleux, que les protestants observateurs trouvent toujours un contraste frappant entre la facilité avec laquelle leurs enfants se réalisent à eux-mêmes les vérités religieuses, et les difficultés qu'ils trouvent eux-mêmes à percer le voile qui dérobe Dieu et l'éternité à leur vue. Je n'ai point ici la témérité d'avancer que Dieu tout-puissant, dans sa miséricorde inépui-

sable et dans certaines occasions, ne puisse répandre sur des dissidents religieux d'une ignorance invincible, une effusion extraordinaire de sa grâce, qui leur ouvre les yeux avec toute la clarté de la foi catholique aux mystères que la vue naturelle, ne peut pénétrer. L'Église catholique ne se prononce pas sur les individus qui sont hors de son sein, et elle n'enseigne rien touchant ce qui n'est point révélé. Mais, si l'on dit que la faculté spirituelle de vivre dans un sentiment habituel de la présence divine et de la réalité des vérités révélées, faculté telle que les protestants ordinaires , même les plus orthodoxes et les plus dévots, pensent la posséder; si l'on dit que cette faculté peut être le moins du monde comparée avec ce qui est le privilège de tout catholique sincère, je crois que c'est une assertion purement gratuite, que niera toute personne connaissant, comme moi, le protestantisme et le catholicisme, par sa propre expérience et à l'épreuve.

Et plus il m'est donné d'observer la con* dition morale d'autres catholiques de tout

âge, de tout rang, de toute intelligence, plus je trouve de preuves à l'appui de ce que j'ai dit. Partout où je rencontre un homme ou une femme, un ecclésiastique, un laïque , lors même qu'ils ne remplissent que passablement leurs devoirs de catholiques, partout j'aperçois la même facilité à croire tout ce que l'Église enseigne , la même facilité à reconnaître les doctrines catholiques comme des faits, et non comme la simple expression d'opinions bien établies. Il est clair que, dans chacun de ces esprits, aussi bien que dans tous , le grand mystère de l'existence n'a plus de voiles, et que l'aveuglement naturel des yeux de l'homme a disparu. Les trois personnes de la sainte Trinité, la divinité et l'humanité de Jésus- Christ, les cieux où la mère de Dieu et les autres saints intercèdent pour les hommes, l'enfer où les réprouvés sont punis pour toujours, le purgatoire où les âmes imparfaites de ceux qui aiment Dieu, sont purifiées avant d'être admises dans le ciel ; la présence réelle du corps glorieux de Jésus- Christ dans les espèces consacrées de l'Eu-

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eharistie; le pardon donné actuellement aux pénitents dans le sacrement de pénitence; les pouvoirs miraculeux que possède l'Eglise, telle qu'elle est maintenant; le soulagement qu'apportent aux fidèles trépassés les prières des vivants; la réalité de ce secours spirituel que la prière sincère fait tomber infailliblement de Dieu dans nos âmes; toutes ces choses sont évidentes pour les catholiques au milieu desquels nous sommes chaque jour; ce ne sont point pour eux de simples doctrines, de simples opinions, mais ce sont des choses qu'ils n'oublient pas plus dans la pratique, qu'ils n'oublient qu'il y a 24 heures dans un jour, et qu'un homme doit manger et boire pour vivre. Ceci, je le répète, peut être observé, non-seulement dans nos plus grands saints, dans des hommes et des femmes qui consacrent leur vie à la prière et à la méditation, ou à servir le Christ dans la personne de ses pauvres, mais encore dans tout catholique ordinaire , qui a quelque prétention à être sérieux et à pratiquer de fait cette religion quil professe de croyance. Les ca-

tholiques ont manifestement reçu une lumière particulière de Dieu ; les cieux leur ont été ouverts, et ils sont comme des hommes qui voient au milieu d'une race d'aveugles.

Cependant, il ne faut pas s'y tromper : je ne prétends pas dire que le catholique n'éprouve pas, comme tout être humain, de la difficulté à fixer son attention sur les choses invisibles ; car c'est là une des tristes conditions de notre nature. Aujourd'hui, il lui est aisé d'arracher sa pensée aux choses du siècle, de concentrer, dans une méditation individuelle, toutes les forces de son esprit sur les affaires de son âme; demain, malgré tous ses efforts, malgré l'énergie de fer d'une volonté indomptable, il se trouvera dans un dénûment de pensées presque complet, lorsqu'il voudra méditer, prier ou adorer dans le silence son souverain Seigneur. Dans ces alternatives, le catholique ne diffère pas du protestant; mais la différence entre l'un et l'autre, la voici : c'est que le protestant , lorsqu'il a fixé son attention , trouve encore son âme enchaînée à la terre

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faute de pouvoir croire sans hésitation , de pouvoir contempler les choses invisibles, de pouvoir adhérer à certains points de doctrine; mais le catholique, lors même que son attention se refuse le plus obstinément à se fixer, n'éprouve aucune difficulté à reconnaître la vérité infaillible de son symbole et à se diriger vers les objets de sa foi; il le fait aussi aisément, aussi énergiquement qu'il se conduit au milieu des objets que voient ses yeux matériels. A peine le protestant zélé a-t-il pu se dégager du chaos de ses pensées, de ses sentiments, de ses émotions, de ses convictions, sortir de lui-même et fixer uniquement son attention sur des réalités objectives, hors de ses propres idées, qu'aussitôt il a la conscience d'un dénûment intellectuel vraiment horrible, effrayant et douloureux; ce sentiment glace sa ferveur , intimide son énergie et le rejette, toujours et toujours, sur les choses du siècle comme étant les seules qui soient réellement sûres, les seules sur lesquelles il sait qu'il ne peut être trompé. S'il s'agit d'un homme tant soit peu sérieux,

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sincère, et qui cherche à se rendre raison de ce qu'on lui a enseigné, alors la conscience de la pauvreté déplorable des preuves sur lesquelles il peut s'appuyer, le met à une torture incessante, l'agite, et il voudrait donner le monde entier pour être certain, et cela sur des fondements irréfragables, qu'il n'est pas le jouet d'une illusion de son propre cerveau. Et , lorsqu'il est moins troublé par celte vue intime du sable sur lequel il est établi, lorsqu'il dirige tous ses efforts vers la prière, la méditation, la contemplation des cboses divines, il éprouve la même sensation que quelqu'un qui tirerait des flèches dans l'obscurité et qui viserait sans but. 11 est comme sur le bord escarpé d'un précipice : l'espace s'étend devant lui dans une vaste immensité, mais partout régnent des ténèbres épaisses et impénétrables: il voudrait regarder, il voudrait voir le magnifique paysage qui est, il le sait, à ses pieds; il voudrait savoir quels sont les habitants de cette terre à qui il doit demander secours , où il sera reçu quand il descendra dans cette région in-

finie; mais c'est en vain qu'il ouvre ses yeux pour voir, ses oreilles pour saisir quelque réponse à ses cris; une lumière brille çà et là quelques instants , il croit que le jour va se faire ; mais la lumière passe, et l'obscurité devient plus profonde que jamais; des. sons d'une musique sauvage, et qui n'a rien d'humain, s'élèvent sur la brise, et tout rentre dans son repos; quant à lui, il reste là, froid, tremblant, dans l'espérance et la crainte ; et il revient à ses propres pensées, à ses connaissances arides et insuffisantes, à sa raison, aux arguments, à l'examen personnel, comme aux seuls moyens qu'il ait pour apprendre les mystères qui refusent de se découvrir à sa vue. 11 n'en est pas ainsi pour nous ; c'est tout différent. Nous éprouvons de la difficulté à fixer notre attention, et voilà tout. Les soucis et les plaisirs , les chagrins et les joies , les tourments et les occupations de la vie séculière nous distraient, nous fatiguent; puis, notre faiblesse physique rend quelquefois tout exercice de l'àme presque impossible à notre cerveau affaibli, de sorte

que, de temps en temps, nous ne pouvons qu'avec grande difficulté enchaîner notre esprit, forcer nos pensées à obéir à notre volonté, prier et méditer avec un esprit parfaitement recueilli. Mais quand nous pouvons faire cela , fût-ce de la manière la plus imparfaite, dès lorsque nous avons délivré, pour quelques moments, nos pensées de tout ce qui les contraignait, dès lors aussi tout se présente clairement et sans nuage à nos regards intellectuels. Nous ne sommes pas agités par des doutes, nous savons que nous sommes dans le droit chemin ; plus nous réfléchissons, plus les arguments sur lesquels notre religion est basée, se complètent, et plus nous les mettons en pratique, plus notre esprit s'y complaît, plus est puissante cette faculté de la foi que nous avons reçue. Si l'univers visible tout entier, la terre et les cieux , disparaissaient en un moment à nos yeux, et que Dieu, ses saints et ses anges nous apparussent au milieu de notre consternation , de notre effroi et de notre affaissement, nos âmes reconnaîtraient, à l'instant, dans ce spectacle

ineffable la manifestation glorieuse de ce que nous contemplons par la foi; ce serait cet univers de beauté, de majesté et de sainteté dans la présence duquel nous vivons, quoiqu'il soit caché à notre vue charnelle1.

Il est un autre point dans la pratique catholique qui se lie intimement à celui que je viens de traiter ; je vais donc en parler : c'est la place qu'occupent réellement, dans les dévotions catholiques, les formes et les cérémonies du culte. On croit communément que les catholiques attachent beau-

1 Ou comprendra bien que je n'affirme pas ici que le catholique n'éprouve jamais» de tentation contre la foi, touchant soit la vérité du catholicisme , soit la divinité du christianisme, soit même l'existence et la bonté de Dieu ; ces tentations sont le résultat naturel de l'infirmité humaine et des embûches du démon. Mais ce ne sont que des tentations, et rien de plus; et, à moins que nous ne les entretenions ou que nous n'y cédions de propos délibéré, elles n'affectent que la partie inférieure et ne touchent point à la volonté régénérée, et n'empêchent pas le catholique d'offrir à Dieu l'hommage de foi et d'obéissance qu'il offre, lorsqu'il est le plus dégagé de tels assauts et de ces illusions.

coup plus d'importance que les protestants aux dehors de la religion, et qu'en pratique ils comptent énormément pour la ferveur des sentiments, sur les détails des exercices publics.

On croit vulgairement que la musique , la peinture, l'architecture, la sculpture, l'encens, les vêtements, les postures du corps, les cérémonies symboliques sont presque essentielles aux prières d'un catholique , ou au moins que nous leur donnons une valeur incompatible avec le caractère spirituel de tout culte réel.

Or, les estimons-nous plus que beaucoup de protestants? Oui certainement; ceci je l'admets aisément et je le soutiens. Nous pensons que toute absence volontaire de convenance, de décence dans le culte divin, révèle qu'il y a dans le cœur absence d'amour et de dévouement à ce service. Nous disons que, d'après la loi même de notre lîature, nous ne pouvons avoir notre cœur vraiment épris de quelque chose sans le montrer par notre maintien extérieur, par nos gestes, notre langage. Un homme qui

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veut faire une demande à un autre, commence-t-il par lui tourner le dos ?

De plus, nous soutenons que le christianisme porte l'homme à consacrer ce qu'il possède de mieux au service visible et à l'honneur de son Dieu Sauveur. En vertu de notre nature, nous offrons des présents à ceux que nous aimons sur la terre, non pas tant pour l'avantage personnel qui leur en revient, que comme un signe, comme une expression de notre affection ; de même , en vertu de la grâce , l'homme racheté et régénéré fait des offrandes au Tout-Puissant de tout ce qu'il regarde comme le plus magnifique, le plus rare, de tout ce qui lui coûte le plus de travail, le plus de réflexion, de tout ce que le génie le plus sublime peut créer de plus parfait, de plus beau.

Ainsi donc, nous disons qu'une belle solennité publique où tout l'art, toute la science possibles concourent à sa magnificence , concourent à captiver les plus insensibles et à satisfaire les plus difficiles , est tout simplement l'expression de l'amour

d'un cœur chrétien pour celui qui lui a donné tout ce qu'il possède.

De plus, c'est une maxime catholique que les circonstances extérieures, soit cérémonies, musique, formes de prières, soit postures corporelles de l'adorateur luimême, agissent intérieurement sur l'esprit, l'aident dans les efforts qu'il fait pour se réaliser les vérités de la religion, et forment d'une manière subordonnée des canaux par lesquels l'esprit de Dieu anime et fortifie nos dévotions purement spirituelles. J'ai vu par moi-même que ces principes sont reconnus par les catholiques de toute classe comme des faits élémentaires de la nature humaine, qui ne peuvent être rejetés sans offenser aussi bien le sens commun et la philosophie que les règlements ecclésiastiques et les sentiments de piété.

Jusqu'ici, donc, il est éminemment vrai que les catholiques tiennent plus aux dehors de la religion que la plupart des protestants.

Mais, en même temps, jugeant par moimême et par les autres catholiques que j'ai

connus, je vois que la dévotion catholique a beaucoup moins besoin de ces secours que la dévotion protestante; et quand les circonstances nous y contraignent, nous pouvons nous passer de tout ce qui est extérieur et visible dans le service divin; nous le faisons avec facilité et même avec une aisance qui paraîtrait extraordinaire à ceux qui ne nous connaissent pas. Ce n'est même pas tout ; mais lorsque nous avons à notre portée tous les moyens extérieurs qui peuvent aider merveilleusement notre piété, nous y pensons si peu , nous y comptons si peu , nous nous dérangeons si peu pour en jouir, si incroyablement peu, que quelquefois les catholiques paraissent pleins d'insouciance et presque de dédain pour la convenance commune des apparences extérieures.

Il me semble, autant que j'en ai l'expérience, que les personnes qui ont été élevées dans le culte catholique, peuvent difficilement comprendre l'importance attachée par quelques protestants aux formes extérieures de dévotion; ils s'en passent aussi naturellement , quand il le faut, qu'ils les

emploient volontiers, lorsque l'occasion s'en présente. Ils ne réfutent point l'accusation de formalisme que les protestants leur font communément, et cela pour la meilleure des raisons : c'est qu'ils connaissent à peine cette accusation. Dire que la religion consiste dans des formes extérieures, dans des mots, des postures, des rubriques, des cérémonies , ou même dans le jeûne ou dans les mortifications corporelles, c'est pour un catholique une absurdité palpable, une telle absurdité, qu'il ne peut concevoir qu'on en accuse sa foi, qu'il ne s'imagine jamais combien le monde protestant est profondément convaincu que le catholicisme est une religion de cérémonies et d'actes extérieurs.

Questionnez quelque catholique ordinaire, demandez-lui s'il lui est impossible de prier sans une image ou un tableau devant lui , sans se signer, sans prendre de l'eau bénite, sans être dans une posture particulière, sans se servir d'une forme spéciale de paroles, sans être dans une place déterminée ; demandez-lui si , selon

lui, la prière consiste dans des mots au lieu detre une élévation des pensées et du cœur vers Dieu; pour réponse, il sourira à la personne qui le croit susceptible d'une folie tellement ignorante et aussi anti-chrétienne, et il croira difficilement qu'un homme, ayant la plus légère idée de la religion, ail pu le croire coupable de travestir ainsi les premiers éléments du christianisme. Pour ma part, je puis déclarer tout à fait en conscience que le système catholique m'a influencé de telle sorte que, pendant qu'il m'apprenait à spiritualiser chaque forme extérieure de la religion, et à rendre vivante, par l'interprétation, lapins simple comme la plus haute des cérémonies, en même temps il me donnait la faculté d'être indépendant de tous les auxiliaires extérieurs de la dévotion, quand les circonstances les rendent virtuellement impossibles. La splendeur, le bon goût, la délicatesse , l'architecture , la peinture , la musique , ne me sont pas plus nécessaires qu'elles ne me l'étaient autrefois pour vivifier l'esprit de dévotion et pour me servir

d'ailes sur lesquelles mon âme puisse s'élever de la terre aux cieux; bien loin de là, je les trouve beaucoup moins nécessaires, ou plutôt elles ne le sont pas le moins du monde.

Et ce dont j'ai lait personnellement l'expérience, je le vois se répéter tout autour de moi dans chaque individu. Je vois les membres de la communion anglicane qui insistaient le plus sur l'immense importance de la splendeur et du cérémonial dans le service public, et qui étaient distraits et tourmentés dans leurs prières par toute violation accidentelle de la stricte convenance extérieure : ils deviennent catholiques, et dès lors, de cet esprit d'assujettissement, ils passent à la force spirituelle et à la liberté de l'âme; ils dominent les circonstances extérieures au lieu de s'en laisser dominer.

Les observateurs étrangers à ce qu'est la vie intérieure de la dévotion catholique, seraient saisis d'élonnement, s'ils voyaient avec quelle extrême facilité le catholique peut prier en tout temps, en tous lieux, au

milieu du bruit, du tumulte, du mouvement, qui semble'devoir être fatal à tout recueillement intérieur. Je voudrais que ceux qui nous croient esclaves des formes et misérablement asservis à cette splendeur dont nous aimons à entourer nos grandes solennités religieuses, visitassent nos églises et nos chapelles catholiques à différentes heures du jour, et qu'ils se liassent avec des catholiques pour les suivre dans la vie domestique et privée. Ils s'apercevraient bientôt, je puis les en assurer, que l 'âme du pieux catholique s'élève souvent vers son Seigneur qui est dans les cieux, et cela avec une droiture, une énergie, une ferveur de sentiment qui la rend indépendante de toutes les choses sensibles, de tout ce qui l'environne, et frappe la vue ou l'ouïe , qu'elle peut prier et qu'elle prie au milieu de scènes où, selon les protestants, la prière serait d'une impossibilité absolue.

S'il y a un contraste quelconque entre une église catholique et une église protestante, c'est surtout celui qui frappe, quand

on considère que l'église catholique est un lieu où l'on voit des personnes prier naturellement, à toutes heures, en toutes circonstances, durant le service public et régulier, avant qu'il commence, lorsqu'il est fini, en union avec le prêtre officiant ou sans lui, dans la foule, dans la solitude, tandis que le vacarme des ouvriers remplit l'air, tandis qu'un chœur ou qu'un organiste étudient leur musique, tandis que les étrangers catholiques se promènent respectueusement dans l'édifice, ou que les protestants y rôdent curieusement , le dimanche ou dans la semaine, pendant quelques minutes, au milieu d'une promenade, ou bien à quelques intervalles pressés, lorsque les nécessités des affaires causent d'incessantes interruptions, avec livre ou sans livre, debout, assis, à genoux, comme les forces corporelles et les commodités du lieu le permettent; enfin, dans toutes les circonstances possibles, avec tous les désavantages concevables, une église catholique offre le spectacle d'hommes, de femmes, d'enfants en prières,

absorbés dans leurs pensées, insensibles à tout ce qui se passe autour d'eux et pleins de la conscience qu'ils sont en la présence de leur Dieu.

Et si l'on veut mieux observer quelle est cette faculté d'approcher du Tout-Puissant en tout temps par une prière de cœur, il faut aller aux églises, où le Saint-Sacrement est conservé dans le tabernacle, sur l'autel. L'âme de chaque catholique y rend à la présence de son Seigneur, dans les espèces consacrées, un hommage perpétuel et spontané dont il faut avoir fait soi-même l'expérience pour le comprendre suffisamment. C'est quelque chose que des paroles ne peuvent exprimer. Quelle union de respect et d'amour, de crainte et de tendresse, de révérence et de joie, d'obéissance et de liberté enfantine ! Comme sa voix s'abaisse naturellement au simple murmure ! comme le pied est obligé de s'avancer doucement sur le sol ! comme le genou se plie pour adorer ! comme l'âme entière est remplie de la grandeur de son Dieu, du bonheur de la Rédemption, de la haine du péché!

Il faut sentir tout cela pour le comprendre. Aucune langue ne peut le décrire, de même que rien ne peut en faire part, sinon la grâce habituelle de l'Esprit saint. Tout ce qu'on peut faire pour un observateur qui n'est pas catholique, c'est de lui rappeler que, selon l'enseignement de notre doctrine, Jésus-Christ, le fils incarné de Dieu, réside jour et nuit sur nos autels, comme s'il y était enchaîné par l'excès de son amour, prêt à chaque instant à répandre ses infinies bénédictions sur le cœur pénitent et aimant qui vient le visiter ; c'est de l'assurer que ceci n'est point un dogme vide, impraticable, mais une croyance chère à nos âmes au-delà de toute expression, et qui exerce incessamment une influence pratique dans ces lieux où Dieu réside ainsi, influence à laquelle tout cœur sincèrement catholique se plaît à correspondre.

Ici, aussi, je dois ajouter un mot sur cette idée singulière des protestants que, d'après une règle catholique , nous devons toujours prier avec une forme déterminée

de paroles, apprises par cœur ou lues dans un livre.

Que les catholiques désapprouvent, dans une assemblée publique, la prière commune improvisée, si ce n'est dans des circonstances spéciales, cela est très- vrai; les raisons qui les font agir ainsi, se recommandent d'elles-mêmes à toute personne de bon sens; mais que le catholique soit appris à prier dans une seule et unique forme de paroles , dans son oratoire, ou même pendant qu'il se joint aux services publics de l'Église ; c'est là la fausseté la plus complète qui soit jamais sortie des préjugés anti-catholiques ; tout ce que j'ai jamais lu dans un livre catholique , tout ce que j'ai jamais entendu dire depuis que je suis catholique, concourt à enseigner le contraire. Je n'ai jamais rencontré un traité spirituel qui ne déclarât expressément que, dans nos secrètes dévotions, il est de la plus grande importance de ne jamais arrêter les libres aspirations de l'âme vers Dieu, par une conformité rigoureuse aux formes dont nous nous servons ordinairement, que les

meilleures prières sont celles que nous pouvons espérer nous être inspirées par l'Esprit saint, au moment où nous prions, et que nous ne devons avoir habituellement recours à ces formes établies, que parce que l'esprit humain est faible et ignorant, qu'il ne peut pas toujours s'exprimer convenablement lui-même , ni se rappeler tous les détails avec lesquels il doit prier, louer, adorer ou intercéder. Les prières écrites sont, pour ainsi dire, le squelette des dévolions d'un catholique; c'est à lui, et on le lui enseigne, h l'habiller selon ses dispositions personnelles, selon les nécessités où il se trouve, avec ces demandes, ces paroles, ces méditations prolongées, ou ces oraisons jaculatoires, semblables à des flèches qui sont lancées subitement et par intervalles vers Dieu ; et tout cela est le fruit de ses propres sentiments, de ses propres pensées. Les plus grands maîtres de la vie spirituelle, en même temps qu'ils indiquent pour la journée une quantité de prières et de méditations, qui paraîtraient excessives à la plupart des

no

protestants , fournissent aussi des prières écrites aussi courtes qu'il soit possible, et qui sont plutôt des sujets de prières que des prières proprement dites, et elles sont composées d'après le principe suivant lequel nous pouvons présumer humblement que nôtre divin Sauveur a composé la prière qu'il nous a enseignée , en nous disant : « C'est ainsi que vous prierez. »

Après avoir constaté ce pouvoir de la foi sur les réalités de l'univers invisible, il est naturel d'examiner quelle influence le catholicisme produit sur les sentiments du cœur envers notre Dieu, notre Sauveur. Si, dans tous les autres points que j'ai mentionnés, j'ai trouvé les idées populaires erronées, complètement erronées, je dois dire que je les ai trouvées encore plus radicalement fausses dans tout ce qui touche aux sentimentsdel'homme envers son Créateur.

Selon l'opinion commune, le catholicisme produit naturellement un mélange d'asservissement et de présomption, il obscurcit les rapports de piété filiale qui lient l'homme racheté envers son Seigneur et son Dieu ,

il fait consister la religion en une sorte de commerce entre Dieu et l'homme, commerce dans lequel le premier vend le ciel, et le second l'achète par les bonnes œuvres; il substitue une frayeur superstitieuse à la crainte révérencieuse, et la confiance en soi-même à l'esprit de sacrifice et d'humilité ; il détruit presque le caractère si gratuit du don de la rédemption ; enfin, selon les idées populaires, la dernière chose qui puisse entrer dans l'esprit d'un catholique, c'est d'enseigner et de croire que l'amour de Dieu est tout entier dans tous.

En réfutant celte erreur, je commence par la nier positivement dans chacune de ses parties : selon mon opinion et selon l'opinion des catholiques dont les opinions sont parvenues à ma connaissance; jamais, je le puis assurer, une pensée d'asservissement , d'esclavage ne trouve place dans notre esprit. Les idées que nous avons du devoir, de la nécessité de la pénitence, de la valeur des souffrances, quelque absolues, quelque strictes qu'elles soient, n'ont rien à faire avec les liens de piété filiale

qui nous unissent au Dieu puissant et trois fois saint, ne blessent point ces liens de fils qui forment la base de notre vie spirituelle, que l'on retrouve dans toutes nos pensées, nos paroles et nos actes. Si le retour à l'Église produit dans le converti des effets plus frappants les uns que les autres, assurément le plus frappant de tous est le sentiment qu'il a de sa réconciliation avec Dieu par les mérites de Jésus-Christ et par la grandeur infinie de son amour et de sa miséricorde envers nous.

Nous ne savons point ce que c'est que d'être effrayé du Seigneur tout-puissant; nous ne voyons rien en lui qui ne soit doux, attrayant, qui ne touche, qui n'invite les pécheurs les plus abominables même. Nous le craignons comme toute créature doit craindre son Créateur ; mais nous n'avons la conscience d'aucun sentiment qui nous éloigne de lui, d'aucuns devoirs obligés qu'il nous soit impossible de remplir. Notre confiance en lui est infinie ; quels que soient nos péchés, quelle que soit l'obstination continuelle de notre

mauvaise nature, nous savons que nous ne faisons qu'ajouter à notre culpabilité en restant loin de lui et en doutant de sa miséricorde. Une seule chose nous cause de la frayeur, c'est l'illusion que nous savons propre à nos esprits, c'est qu'il se peut qu'après toutes nos prières , après tous nos efforts, nous nous trompions nous-mêmes, et nous nous imaginions que nous aimons Dieu, tandis qu'en réalité nos cœurs lui sont étrangers. La paix est si réellement en notre possession, si réellement notre bien, que, si je viens à considérer la condition des protestants consciencieux, je n'hésite pas à dire qu'on ne sait point ce qu'est la paix réelle avec Dieu avant d'entrer dans le giron de l'Église catholique.

La Bible nous parle de la joie intime, du bonheur profond que le chrétien recueille de sa réconciliation avec Dieu ; et l'on suppose cette joie , ce bonheur, incompatibles avec cette doctrine qui enseigne l'absolue nécessité de faire pénitence pour nos péchés, bien qu'ils aient été pardonnes; qui enseigue l'absolue nécessité de rendre sain.

tisfaction soit par les souffrances de cette vie, soit par celles du purgatoire, bien que le châtiment éternel nous ait été épargné par l'expiation de Jésus-Christ. Il est tout simple que l'on croie à cette incompatibilité, lorsqu'on n'a point, comme nous, l'esprit impressionné de la nature affreuse du péché, de la rigueur des lois divines. Mais, quoi qu'il en soit, faites des théories tant que bon vous semble, ce que je dis n'en est pas moins vrai ; la croyance que tout péché, quoique pardonné, exige des souffrances en satisfaction de sa coulpe, maintenant ou plus lard, ne trouble nullement la plénitude de contentement et de paix du catholique et n'assombrit point un seul instant la lumière éclatante que fournit à l'âme l'espérance de voir Dieu dans les cieux. Pour ma part, plus j'en fais l'expérience, plus j'examine avec calme et profondément les effets de la doctrine de la satisfaction sur la paisible sérénité du cœur chrétien, et plus je perçois clairement, plus j'accorde avec reconnaissance que cette doctrine est en harmonie par-

faite avec l'étendue infinie du pardon que la mort du Christ a procuré à tous les hommes. Et tous les catholiques sont du même avis. Doutez-Yous de mes paroles?

demandez-leur si, sachant que le purgatoire les attend, dès qu'ils meurent avec un reste de souillure sur leurs âmes, cette pensée empoisonne une seule heure de leur vie, les fait murmurer une seule fois contre le Dieu dont la justice leur demande cette satisfaction.

Encore un mot sur celte même doctrine de la valeur et de la nécessité des souffrances comme expiation de péchés pourtant pardonnes. Elle tend, dit-on, à nourrir l'idée qu'un homme peut par lui-même expier ses fautes envers Dieu ; et ainsi on la croit dérogatoire à la perfection du sacrifice que notre divin Sauveur a offert pour nous sur la croix.

Je n'ai pas entrepris l'exposé des doctrines catholiques dans tout leur jour, je ne fais que relater leur influence pratique sur l'esprit; aussi ne m'arrêterai-je pas à montrer que ceux qui portent cette accusation,

17fi

ignorent entièrement la vraie nature des doctrines qu'ils condamnent; je préfère attirer l'attention du lecteur sur des faits dont il peut s'assurer lui-même, en observant tout catholique, fidèle à ses devoirs religieux. Pour moi, je puis le déclarer, quelles qu'aient été mes inquiétudes touchant cette doctrine, lorsque j'étais encore protestant, je puis maintenant le déclarer en toute vérité, jamais , depuis que je suis catholique, il ne m'est venu à l'esprit une seule pensée qui tendît à déprécier la valeur infinie de l'expiation du Fils éternel de Dieu ; jamais je n'ai pensé à donner le moindre prix aux souffrances de quelque créature que ce soit, si ce n'est ce prix que leur communiquaient les souffrances et les mérites de Jésus-Christ. Les protestants sincères croient que le catholique intelligent et pieux évite de faire de faux pas, de tomber dans toutes sortes d'erreurs déplorables, en balançant perpétuellement une doctrine par une autre, en sursreillant les effets que chaque dogme séparé produit sur son esprit, en empêchant ce dogme d'effectuer le résultât

pernicieux, qu'il est de sa nature d'effectuer, laissé à lui-même ; et parce qu'ils jugent de la sorte, les deux doctrines de la satisfaction humaine et de la perfection du sacrifice de notre Seigneur leur semblent contraires et opposées entre elles; les catholiques leur paraissent dans le péril perpétuel de glisser dans une opinion qui déshonore la médiation du Christ et fait de l'homme son propre rédempteur. Le résultat pratique prouve que cette crainte est une pure illusion. Tout catholique, qui sait ce que sont réellement les doctrines de son Église, n'a pas la conscience d'un tel antagonisme. Je puis en prostester solennellement : loin que mes sentiments, touchant l'infinie valeur du sacrifice de Jésus-Cbrist, trouvassent obstacle dans ma foi à la satisfaction, à la pénitence; bien loin de là, j'ai expérimenté justement le contraire.

Depuis que je suis devenu catholique, mes idées sur l'infinité des mérites de notre Seigneur, sur le néant extrême des mérites de l'homme, à moins quils ne soient vivifiés par les mérites du sacrifice de la

croix, mes idées sur ces sujets, dis-je, se sont merveilleusement agrandies, approfondies, et me sont devenues surtout habituelles; elles ont pénétré toutes mes pensées, toutes mes œuvres, tous mes sentiments; enfin l'honneur que je rendais autrefois au sacrifice du Fils de Dieu, n'était, comparativement à celui que je lui rends maintenant, qu'un hommage partagé et une foi ignorante. Et sans vouloir faire de la rhétorique, sans me laisser aller à des exagérations de controverse, j'ajouterai, d'après ce que j'ai appris et obsené depuis que je suis catholique, j'ajouterai encore que, selon ma conviction, les enfants de l'Église catholique sont les seules personnes de ce pays qui comprennent vraiment la valeur infinie du sacrifice du Calvaire et qui appuient sur ce sacrifice tout leur bonheur et toutes leurs espérances. Que l'anglican, que l'évangélique soient incrédules à nos paroles, qu'ils sourient de pitié, qu'ils prennent ce que je dis comme l'explosion d'un dépit déclamatoire, je les assure, foi d'honnête homme, que, s'ils pouvaient voir

un seul jour ce que sont les pensées, les sentiments, les prières, les actes habituels d'un catholique consciencieux, ils admettraient que je dis vrai, quand je répète que les perfections et les mérites ineffables de la mort de Jésus-Christ, que le néant absolu et l'indignité naturelle des œuvres humaines ne sont compris et vraiment admis que dans l'Église catholique romaine.

Les doctrines du libre arbitre et du mérite des bonnes œuvres produisent aussi la même influence pratique sur l'esprit, on ne peut en faire aucun doute. C'est la doctrine de 1 Église que , encore que nous ne puissions rien faire de bien, pas même produire une bonne pensée sans l'aide de l'Esprit saint; pourtant nous devons, pour opérer notre salut, nous devons faire coopérer notre volonté, aidée delà grâce, avec l'influence divine, ou nous resterons dans notre péché. De plus, elle enseigne qu'il plaît au souverain Seigneur, dans sa condescendance infinie, de traiter nos bonnes œuvres comme méritoires et de les récompenser de la vie éternelle, quoiqu'elles soient, du commcn-

cement jusqu'à la fin, le travail de l'Esprit saisi en nous, et quoique nous devions être toujours, quand bien même nous deviendrions exempts de tout péché, des serviteurs inutiles.

Et toutefois l'on prétend communément chez nos adversaires que la tendance de ces doctrines, en ceux qui les admettent, est de méconnaître le néant des œuvres humaines, d'obscurcir la gloire du sacrifice offert pour nos péchés, de nous faire oublier notre misère morale, les infirmités réelles qui s'attachent à nos pensées et à nos actions les plus saintes ; on les croit propres à favoriser un esprit de présomption et d'orgueil, qui nous fait penser que nous acquérons le ciel par nos propres forces et que , du commencement jusqu'à la fin, nous ne devons pas tout à la miséricorde et à la bonté de Dieu. Les protestants les plus sincères se défient de l'insistance que les prédicateurs et les écrhains catholiques mettent à inculquer ces points ; c'est que sans doute ils ont la conscience de ce qui se passe en

leurs propres esprits; ils voient qu'il est en eux une tendance incessante à la confiance en soi-même, à l'oubli du néant et de la misère humaine, qu'il va absence de confiance aux promesses illimitées de secours que Dieu fait à ceux qui croient.

Le caractère purement gratuit de notre rédemption est une vérité qu'ils reconnaissent, mais qu'ils ont la plus grande peine à se représenter. Un chrétien, s'imaginent-ils, ne peut se préserver de cette idolâtrie de soi-même qu'en balançant une doctrine par une autre ; qu'en opposant la doctrine de la rédemption à la doctrine des mérites humains et la toute-puissance de Dieu à la faiblesse de l'homme. Or, quand ils voient les catholiques ne jamais s'inquiéter de cette perpétuelle évaluation de vérités, mais insister sur chaque doctrine séparée comme si, seule, elle était toute la vérité de l'Évangile, ils sont surpris et confondus, ils ne peuvent concevoir comment de telles choses se font sans des conséquences fatales pour la piété ; sans favoriser les sentiments les plus anti-chrétiens dans ceux qui sont

guidés par un enseignement aussi téméraire et aussi peu attentif.

On attribue des conséquences tout aussi pernicieuses à notre foi dans l'efficacité de l'intercession des saints. Je parle ici, bien entendu, de l'opinion des protestants sensés et charitables qui savent que nous n'honorons point la sainte Vierge comme Dieu et que nous comptons sur ses prières et sur celles des autres saints comme sur des prières faites pour nous par des êtres qui jouissent maintenant de la gloire. Quant à ceux qui croient les catholiques nécessairement idolâtres, ou toute autre chose semblable, je n'ai rien à leur dire ici. Leur aveuglement fanatique doit être guéri , s'il est guérissable, par d'autres moyens que par des arguments calmes et rationnels. Mais il c?t notoire, manifeste que tout le monde, depuis l'anglican le plus romanisé jusqu'à l'observateur le plus malin parmi les indifférents, regarde comme un axiome indubitable, que la doctrine et les pratiques romaines qui ont trait à la sainte Vierge et aux saints sont naturellement destructives de

cotte doctrine qui dit qu'il n'existe entre Dieu et l'homme qu'un seul médiateur dont l'intervention soit essentiellement efficace. Nos meilleurs amis même sont persuadés que, pour éviter 1 idolâtrie, nous sommes toujours forcés de tenir à l'écart quelque article de notre foi ; que la dévotion catholique se halance de côté et d'autre; que tantôt elle tend à négliger les saints et à douter des avantages qui résultent de leur invocation; que tantôt elle se trouve dans le danger imminent de déshonorer le tout puissant et de faire dépendre le salut de simples créatures. On croit qu'il nous est impossible de soutenir un dogme quelconque de notre foi dans sa parfaite plénitude; d'en poursuivre jusqu'au bout la démonstration sans compromettre ses conséquences légitimes, sans violer quelque autre article de notre foi. En un mot, la pratique catholique bonne et religieuse est, croit-on, un système de chocs et de contre-balancements, tel que celui de la constitution britannique dans laquelle le roi, les lords et les communes ont chacun désintérêts, des tendan-

ces séparées, et pourtant agissent d'accord (selon une locution mathématique) par la juste opposition de forces contraires , exactement comme la terre est retenue à sa place dans le système solaire. Or, depuis que je suis catholique, il s'est présentée moi un fait frappant et universellement vrai ; ce fait, le voici : toutes les autres religions balancent leurs éléments de la manière que j'ai dite, afin de prévenir une chute dans le chaos de l'infidélité ou d'un fanatisme insensé; pour les vérités catholiques , c'est justement le contraire.

De mon expérience et de ce que je vois autour de moi, il est résulté pour mon esprit une conviction qui, chaque jour, acquiert de nouvelles forces : c'est que le système de la doctrine catholique est le seul plan de foi subsistant par lui-même qui existe en ce monde.

Son harmonie nous paraît plus divine, plus merveilleuse, à chaque jour, à chaque heure où nous pratiquons ses commandements, où nous agissons d'après ses enseignements. Dans tout son ensemble nous

ne saurions découvrir un seul point, un seul usage qui ne puisse êlre conduit à ses dernières conséquences sans crainte, avec énergie, et sans laisser nulle trace d'injure à la perfection de la vie spirituelle. Il faut seulement bien comprendre ; et dès lors il n'y a pas ombre de danger que nous nous égarions. Loin de se contredire , de se balancer les unes les autres, les doctrines catholiques sont plutôt chacune une partie de l'ensemble, une conséquence, une déduction éternellement logique du tout. Vous ne pouvez toucher à l'une d'elles d'une main audacieuse sans offenser la susceptibilité de toules les autres. Vous ne pouvez douter de la vérité d'un point sans devenir incrédule sur le reste. Elles agissent ensemble sur L'âme comme amies et non comme rivales ; leurs intérêts , pour ainsi dire, sont un et non divers: non-seuleînent elles ne sont point de nature à lutter les unes contre les autres, mais il y a pour elles impossibilité à le faire. Plus l'âme se rend vivante l'image de l'une d'elles , plus est radieuse la lumière qui rayonne

sur toutes; plus elle médite avec ferveur et attention sur chaque doctrine séparée, plus elle perçoit profondément la vérité et la gloire du système entier, plus elle voit avec clarté qu'il descend du trône éternel de Dieu. Personne, je le répète, n'est un catholique éclairé cUV accord avec lui-même, s'il ne sourit pas à la simplicité de ceux qui regardent comme dérogatoire à la majesté de Dieu, l'honneur que nous payons aux saints. Personne ne peut aimer et honorer Marie , mère de Jésus, comme nous l'honorons et nous l'aimons, sans sentir que plus on Ton aime, plus on aime son Fils et son Seigneur; que plus on l'honore, plus on sent profondément quelle distance la sépare de celui qu'elle mit au monde. Toute celte niasse d'objections, de critique, de pitié, de crainte, que le protestant étale à l'égard du catholique, s'évanouit comme la brume matinale, dès que l'âme se trouve une fois dans cette communion dont le symbole présente tant d'énigmes à ceux qui sont hors de son sein. Elle s'aperçoit enfin qu'elle est arrivée à un état où les paroles de l'apô-

tre s'accomplissent d'une manière dont elle ne se doutait point auparavant : « Où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté. » Telle est, je puis le déclarer littéralement , telle est l'influence du système catholique sur ceux qui l'adoptent. Je ne sais plus maintenant ce que sont ces chaînes qui autrefois liaient, embarrassaient mon intelligence et mon sens moral. Je suis au milieu d'un système dans lequel je trouve, à un degré eminent, ce que je dois m'attendre à trouver dans une révélation émanée de Dieu. C'est la liberté et non la servitude : je ne suis point obligé d'opposer, les uns aux autres, lesarticlesde ma foi, de me ronger d'inquiétude, de peur, supposition monstrueuse, que la vérité ne me conduise à l'erreur; je n'ai pas besoin non plus de me travailler la tête pour examiner quel esprit a dirigé, depuis sa fondation, la communion à laquelle j'appartiens et pour .voir si, plus sage que mes pères, je ne pourrai point découvrir de nouvelles doctrines , comme les savants découvrent des faits d'électricité et de géologie. Tout ce que j'ai à faire, c'est de m'abandonner tout

entier avec tout ce qui est en moi à la foi, au système religieux qui m'environne, sans hésitation, sans précaution mondaine, sans crainte d'être trompé ou égaré; et plus mon abandon est complet, humble et volontaire, plus la beauté de ce système, son excellence, son unité parfaite au milieu de sa variété infinie, son action harmonique, la raison logique de son ensemble ; frappe mon esprit et satisfait toutes les aspirations possibles de mon àme.

Le lecteur peut en être sûr: en disant ces choses, je ne fais qu'exprimer les sentiments de milliers de mes compatriotes. Je l'invite, je le conjure d'en appeler à toute personne un peu intelligente qui a quitté le protestantisme pour le catholicisme, à un converti capable de se rendre compte des phénomènes de son esprit : qu'on demande àce catholique si j'ai tantsoit peu exagéré, en disant que les diverses doctrines du catholicisme s'accordent entre elles par un lien mutuel et non par l'antagonisme; qu'elles sont une, comme les démonstrations géométriques et algébriques sont une, l'existence de

chacune dépendant de l'existence des autres; et qu'elles ne sont point comme un système de règles inventées pour une institution, une société purement humaine, règles qui se balancent, se corrigent les unes les autres , surveillées par quelque autorité extérieure qui a droit et mission de forcer à leur observance, de veiller à ce que, dans aucun règlement subséquent, on ne viole l'intention des fondateurs. L'unité intrinsèque de la doctrine catholique est aussi complète que l'unité ecclésiastique et visible que cette doctrine impose à tous ses adeptes.

Je terminerai bientôt, mais après avoir cependant touché encore un ou deux points de la foi et des idées catholiques, points qui demandent quelque explication. D'abord , je parlerai de cette excessive crédulité, de ce goût superstitieux pour le merveilleux, que l'observateur incrédule ou philosophe impute aux membres de l'Église romaine.

Il existe, dit-on, généralement par toute l'Église catholique, une disposition absurde à regarder comme miraculeux tout

événement qui s'écarte tant soit peu du cours ordinaire des choses quotidiennes ; dans les classes élevées , quelque pieuses qu'elles puissent être, il y a une incrédulité réelle pour beaucoup de choses que l'autorité favorise et soutient dans le vulgaire. On suppose que les masses populaires catholiques ont des sentiments vils, rampants, qu'elles sont superstitieuses jusqu'à l'excès, jusqu'à faire peur. Or, quel est ici le fait , autant que j'ai pu en juger?

D'abord, on ne le peut nier, chez les catholiques comme dans tout le reste de l'humanité , il existe une immense variété de caractères différents; dans une matière telle que la crédulité ou l'incrédulité , cette variété se fait sentir tout spécialement. Par conséquent, nous rencontrons des catholiques qui, à l'instant où ils entendent rapporter un fait comme miraculeux, le croient miraculeux; et nous rencontrons d'autres catholiques qui redoutent mortellement le danger d'une fausse croyance, et qui refusent leur adhésion à toute manifestation surnaturelle , même sur les témoi-

gnages les plus incontestables. Mais que la première classe se compose uniquement de pauvres et d'ignorants; que la dernière soit formée de riches et de savants, je le nie absolument, comme je nie que le scepticisme universel des catholiques instruits, touchant les choses surnaturelles, ait en fait le moindre fondement; ceux qui ne sont catholiques que de nom, qui ont été élevés catholiques, mais dont la vie prouve qu'ils n'ont aucune religion; ceux-là, sans aucun doute, prennent plaisir à étaler leur supériorité prétendue sur ce qu'ils appellent les folies vulgaires de prêtres et de pieux insensés. Nous avons des catholiques de tout rang, depuis le plus élevé jusqu'au plus bas, qui ne sont jamais aussi heureux que quand ils peuvent se moquer delà simplicité dun pieux fidèle croyant à la puissance des reliques, aux guérisons miraculeuses, à la réalité de la possession du démon. Dans la chambre des pairs , comme dans la maison des pauvres, on trouve de ces tristes rieurs ; ils se distinguent constamment, non par la pénétration supérieure de

leur intelligence , jamais ils ne s'élèvent au-dessus d'un talent de second ou troisième ordre, mais par le relâchement de leur vie, la rareté de leurs prières, la mauvaise grâce avec laquelle ils accordent aux lois de l'Église ce dernier degré de soumission sans lequel ils seraient moralement retranchés de son sein. D'après ce que j'ai vu, il n'existe parmi les bons catholiques , de quelque rang qu'ils soient , qu'un seul sentiment touchant les choses regardées comme surnaturelles : tous ont un même principe, tous croient que , de nos jours, il s'opère des miracles, tantôt rarement, tantôt plus fréquemment; tous croient que des grâces spéciales sont quelquefois attachées à diverses dévolions et à des objets matériels, tels que tableaux, images, reliques. J'ai vu des opinions divergentes,mais ce n'était pas sur la chose en elle-même; les dissentiments provenaient de ce qu'on diffère quelquefois d'idée sur ce qui constitue une preuve suffisante d'une intervention surnaturelle. Ceux oui savent comment les hommes sont aisément troni-

pés en toutes choses, combien doit être sévère un examen pour distinguer ce qui est miraculeux de ce qui est simplement extraordinaire, ceux-là sont naturellement plus réservés pour accorder foi aux récits des événements miraculeux, qui leur arment de temps en temps; mais pourtant ils se gardent bien de nier sans examen toute manifestation surnaturelle.

D'autres , profondément convaincus que Dieu est réellement présent au milieu de son Eglise, vivement impressionnés de cette vérité, qu'à chaque instant, le Tout- Puissant peut renverser les lois ordinaires de la nature, peu.instruits par expérience des erreurs où peuvent jeter l'ignorance et la précipitation des hommes , sont prêts à donner avec une bonne foi parfaite leur assentiment à toute histoire extraordinaire qu'ils entendent raconter; et, par crainte de faire mal en niant un miracle qui existerait réellement, ils se précipitent à corps perdu dans une autre extrémité également déraisonnable; ils croient qu'un miracle est certainement arrivé, quand il

est simplement possible qu'il soit arrivé. Mais, toujours est-il, qu'en tous le principe est le même : tous repoussent avec horreur le sentiment attribué par les protestants aux catholiques instruits. La seule différence qui existe entre eux, consiste dans le degré d'évidence qu'il leur faut pour qu'ils donnent leur assentiment absolu.

D'après mon expérience entière, il est extrêmement faux que le clergé , et spécialement les hautes autorités de l'Église, aient l'habitude d'encourager une foi légère et superstitieuse au surnaturel. Je n'hésite point à dire que l'esprit de l'autorité ecclésiastique catholique est de faire planer des doutes sur tout prodige, sur toute merveille, de refuser toute approbation à des récits miraculeux avant qu'une enquête et des examens aient été faits. Et on agit ainsi non par un sentiment d'incrédulité, mais par un sentiment de circonspection et de prudence, parce qu'on sait qu'il est plus sûr de laisser ici beaucoup aux opinions particulières , et de n'accorder la sanction de l'autorité compétente qu'à des faits par-

faitement et incontestablement prouvés.

J'ai vu aussi que l'importance accordée aux miracles, chez les catholiques, est bien différente de ce qu'on le croit populairement. Ils sont aussi loin que possible de ressentir pour toute histoire miraculeuse un intérêt exagéré et fiévreux, trait caractéristique de dispositions superstitieuses. Lors même qu'un miracle est prouvé de manière à ne permettre aucun doute, ils le reçoivent avec un calme incroyable, ils n'y voient rien d'extraordinaire, rien de surprenant. Ils trouvent tout à fait naturel que de telles choses arrivent de temps en temps , et ils ne peuvent trouver étonnant que notre divin Sauveur remplisse ses promesses. Ils y prennent un grand intérêt, de même que les astronomes prennent un vif intérêt , lorsqu'ils découvrent le retour d'une comète; ils sont édifiés, et leur dévotion est puissamment ranimée. Ils n'ont point une envie mortelle d'en parler, d'en faire parade, de raconter ces choses aux protestants, de voir les personnes qui en ont été les objets. Ils les regardent comme une

partie naturelle du phénomène vivant de l'Église , comme des consolations pour les fidèles plutôt que comme des arguments pour les incrédules; consolations que l'on doit plutôt recevoir avec reconnaissance que rechercher avec empressement. Je n'ai jamais été moi-même témoin dun miracle, mais j'ai entendu raconter des miracles par des personnes que je connais intimement et qui ont été ou témoins oculaires ou favorisées elles-mêmes de l'influence surnaturelle.

Je puis rappeler à ma pensée trois exemples de ce genre. Je ne parle pas de ces manifestations de la puissance et de l'amour divin dans l'Addolorata et l'Extatique du Tyrol, manifestations souvent publiées dans des comptes-rendus dont la rigide exactitude m'a été certifiée par plusieurs amis; je parle de choses plus particulières et moins solennelles. Voici ces trois faits :

L'un d'eux est la guérison instantanée des tendons coupés du poignet d'une femme, par l'application d'une relique ; et de telle manière que le miracle continua durant le

reste de* sa vie, car la division des tendons ne se guérit point , et elle recouvra le parfait usage de sa main et de son bras, bien qu'on pût voir à l'œil nu l'entaille jusqu'à l'os. Ceci m'a été rapporté par deux hommes bien élevés qui ont vu fréquemment la personne et ont examiné son poignet. Le médecin qui la soignait, quoique infidèle, a admis que la guérison était surnaturelle.

Une autre guérison miraculeuse m'a été racontée par la personne qui a elle-même été guérie : c'est maintenant un officier de l'armée royale, et je n'ai point l'ombre d'un doute sur sa parfaite sincérité. Une plaie au pied, envenimée par le traitement même, l'avait retenu au lit pendant dix semaines, avait provoqué des spasmes et un épuisement qui l'avait amené aux portes du tombeau. Ses médecins l'avaient abandonné, et son pied était tellement enflé, qu'il ne pouvait pas voir lui-même, m'a-t-il dit, ses doigts de pied. Une certaine relique fut appliquée après les prières d'usage à la partie blessée, l'enflure disparut instantanément, et en un quart d'heure il était habillé ,

hors de sa maison, jouissant d'une force, d'une santé parfaite. Il me fit part lui-même de tous ces détails, me les racontant aussi simplement et aussi naturellement qu'il m'eût raconté une guérison opérée par l'art médical.

Le troisième cas miraculeux arrivé à ma connaissance , est l'apparition d'une femme défunte à son mari; elle lui annonçait qu'elle était dans le purgatoire, et lui demandait de faire certaines choses que je n'ai pas besoin de détailler. Entre autres , il devait communiquer ce qu'elle lui avait dit à un de mes amis , celui qui m'a raconté le fait, et dans cette communication il y avait le compte-rendu de ce que mon ami avait fait depuis la mort de celte femme, chose qui ne pouvait être connue sur terre par aucun être humain.

Je mentionne brièvement ces trois cas, non pas dans l'intention de les prouver, quoique je puisse le faire à quiconque le désirerait, mais seulement comme des faits appartenant à mon expérience du catholicisme, et pour donner une idée de la

croyance au surnaturel qui prévaut parmi les catholiques instruits, ecclésiastiques et laïques.

Enfin , on doit s'attendre à ce que je parle de l'influence que produit la doctrine catholique en enseignant que, hors de l'Église de Rome, il n'est point de salut. Cette doctrine, comme le savent toutes les personnes assez hien instruites, n'implique en aucune manière que les catholiques seuls sont actuellement sauvés; mais elle enseigne qu'aucun n'est sauvé de ceux qui ont eu le moyen de comprendre les droits divins de l'Égtise catholique à leur soumission , et qui ne lui ont pas obéi.

Toutefois, bien ou mal compris, il est certain qu'il n'est point un dogme du catholicisme plus abhorré des protestants que celui-ci ; il les vexe , il les blesse, et quelquefois il allume en eux une haine presque frénétique contre l'Église catholique, comme si notre opinion changeait le moins du moude leur état réel devant Dieu. Et même les plus raisonnables sont dans une anxiété pénible de savoir ce que nous ressentons à

l'égard de nos frères protestants, et quel changement d'esprit s'opère dans le converti à l'égard de ceux dont il partageait autrefois les idées.

Or, on ne peut le cacher, le résultat instantané de la soumission à l'Église , est un changement complet de pensée à l'égard de toute dénomination possible de protestantisme, et un changement de sentiment spirituel pour ceux avec lesquels autrefois nous sympathisions avec le pins d'ardeur. Au moment où j'entrai dans l'Église, l'établissement anglican ne m'apparut rien moins que comme un songe apparaît à un homme qui s'éveille. Un abîme vaste, profond, impénétrable, séparait mon présent de mes intérêts passés.

Ce qu'ils estimaient le plus, je le regardai maintenant comme des illusions; les principes de mes anciens coreligionnaires devinrent pour moi des absurdités logiques , leurs espérances des espérances sans fondement, leur force de la faiblesse, et leur foi de la simple imagination. Quoique je pusse penser que telles et telles

personnes étaient innocentes devant Dieu, puisqu'elles ne pouvaient pas voir la vérité, je cessai cependant de prendre le moindre intérêt à leurs opinions, à leur système, à leur conduite; excepté lorsqu'elles indiquaient des tendances au catholicisme et faisaient espérer qu'elles feraient comme moi.

D'un autre côté, le christianisme (puisqu'on l'appelle ainsi) de l'Europe protestante n'occupe désormais de place dans mon esprit qu'à cause de ses systèmes politiques , de ses institutions humaines. C'est un objet d'étude, de curiosité, de connaissance, d'histoire, de controverse, de pitié, d'indignation, rien de plus; quant à mes intérêts spirituels, sérieux et véritables, ils sont aussi rigoureusement renfermés dans les limites de l'Église catholique que l'île de la Grande-Bretagne est ceinte par les flots des mers qui l'entourent.

Mais cet état n'engendre aucun sentiment hostile à l'égard des particuliers protestants, n'engendre point du tout d'indifférence pour leurs vœux ou pour leur bonheur.

En toute chose où il n'entre ni principes, ni craintes, ni espérances religieuse! y ils me sont ce qu'ils mêlaient auparavant; mais tous les jours je prends un plus grand intérêt à leur salut éternel, tous les jours j'éprouve un plus profond chagrin en voyant leur situation. Quant à leur état individuel devant Dieu, je ne sais rien et je ne me hasarde point dans des hypothèses, si ce n'est pour me livrer aux espérances les plus douces. Et tel est, d'après ce que j'ai vu, le sentiment ordinaire des catholiques envers les protestants. Jamais les catholiques ne songent à regarder le protestantisme avec respect , à traiter les théories des anglicans romanises comme autre chose que comme les fantômes d'une imagination malade; mais ils s'abstiennent invariablement de toute conclusion, quand ils viennent cà penser, à parler de la probabilité qu'une personne est dans un état d'invincible ignorance, et, par conséquent, regardée peut-être de Dieu comme un vrai chrétien. Ils savent que Dieu seul sonde les cœurs humains , seul connaît leurs difficul-

tés , et seul peut les juger avec une stricte justice. Tel m'a paru le sentiment universel des catholiques; appelez-le tolérance, appelez-le intolérance, les choses sont ainsi. Sans aucun doute, nous différons beaucoup d'opinion sur la piété réelle qui peut exister parmi les protestants. Quelques catholiques, ecclésiastiques et laïques, croient que beaucoup de protestants, qui n'ont point eu les moyens de connaître la vérité, sont sincèrement dévoués à Dieu et l'aiment d'un amour si pur qu'ils seront sauvés. D'autres croient que tous les signes de piété que nous voyons dans le monde protestant sont de simples apparences extérieures, et que le cœur entier du protestant est rarement, n'est jamais peut-être, adonné au service de Dieu. Sur un tel sujet, chaque homme a naturellement sa propre opinion, et chaque homme juge beaucoup d'après la manière d'être des personnes avec lesquelles il s'est trouvé en rapport dans la société protestante.

Quant à moi, je sais à peine si je dois espérer ou craindre pour quelqu'un, même

pour ceux que je connais le mieux. Je vois tant de choses incontestablement bonnes mêlées avec les symptômes d'un cœur radicalement malade; malgré mon désir extrême de croire qu'un grand nombre de protestants seront reçus à la fin, je ne découvre que de si rares indices de l'amour de Dieu (sans lequel nul ne peut être sauvé), que mes pensées à l'égard des protestants qui paraissent religieux, oscillent entre l'espérance et la crainte, entre la pensée qu'ils ne peuvent point connaître la vérité et le soupçon qu'ils ne veulent point la connaître. L'habitude de la véritable piété catholique rend, il est vrai, l'œil bien plus perçant, bien plus capable de distinguer entre la religion véritable et ses contrefaçons ; l'esprit qui vient à connaître le vrai caractère chrétien tel qu'il se manifeste dans l'Église , trouve un vide complet des éléments même de la vie spirituelle dans ceux qu'il était autrefois accoutumé à regarder avec respect et admiralion. Non pas que nous en venions à regarder nos amis protestants comme des

hypocrites et des trompeurs. Loin de là. Nous les estimons comme avant pour ce qu'ils paraissent être. Mais nous voyons qu'ils se trompent eux-mêmes, que l'atmosphère spirituelle qui les entoure, les aveugle sur leurs devoirs, et les amène à prendre la moralité, l'amabilité, le demisacrifice du cœur à Dieu , pour cette consécration entière de l'homme entier sans laquelle tout est vanité. Nous reconnaissons l'esprit du jugement privé le plus présomptueux là où autrefois nous ne voyions qu'une déférence à l'autorité purement humaine ; nous découvrons la confiance en soi-même dans des mortifications corporelles, dans des formes et des paroles; nous découvrons l'oubli que tout est sans mérite en dehors du pur amour, là où auparavant nous pensions que cette piété extérieure était le signe d'une vraie et sincère piété.

Ces esprits, ces hommes, qu'autrefois nous estimions sincèrement appliqués à la recherche de la vérité et presque des saints, nous les voyons maintenant disposés à traiter avec le monde, à adopter

ses maximes, à reculer devant les conséquences, à fermer les yeux À la vérilé, ;i s'opposer à la véritable Église à tout risque et par des moyens peu scrupuleux, à mépriser les faits , a. vicier les raisonnements et à se tenir attachés aux avantages temporels dn protestantisme. Et voilà pourquoi, quelque soit notre désir ardent de croire tout ce qu'on peut croire de bon et de charitable de ceux que nous avons laissés derrière nous , nous ne pouvons nous faire illusion sur les signes manifestes que leur esprit, en général, n'est point l'esprit du Christ, et que, quelles que soient les exceptions inconnues , celui qui veut trouver la véritable vie spirituelle du disciple de Jésus-Christ, la doit chercher dans l'Église catholique seule.

Telle est donc mou expérience touchant les effets de cette foi mystérieuse et redoutée, et tels sont les faits qui se présentent à la vue de tout observateur attentif. Forcé par mes convictions, presque malgré ma volonté, j'entrai dans cette puissante communion dont l'adoption m'avait semblé

toute ma vie quelque chose de paralysant , d'asservissanl , m'avait paru la torture et la mort.

Mais je n'eus pas plus tôt regardé ce qui m'entourait , et remarqué ce qui se présentait à mes yeux, que je me vis dans un inonde où tout m'était aussi satisfaisant que nouveau. Pour la première fois, je rencontrai un corps d'hommes et de femmes qui avaient droit de parler et d'agir en chrétiens sans détour, sans contrainte, sans vaines formes , sans hypocrisie. Il s'était écoulé pour moi des années, et des années de désappointement, durant lesquelles plus j'approfondissais les cœurs et la vie des protestants de toute classe, plus je voyais clairement que leur religion n'était point devenue leur seconde nature, mais que c'était une chose dont ils s'étaient revêtus et qui ne leur allait pas, qui gênait leurs mouvements, qui leur donnait quelque dehors de religion, mais qui n'était point imprimé dans le fond de leur être; durant ces années répétées de désappointement, j'étais frappé chaque jour plus amèrement

du contraste qui existait entre la Bible, objet de leurs louanges, et l'esprit de leurs pensées, les doctrines qu'ils prêchaient; mais, enfin, je venais faire partie d'une société pour laquelle le christianisme n'était pas une règle, mais un principe; une forme, mais une seconde nature; un esclavage, mais la liberté; dans laquelle le christianisme produisait précisément les effets qu'il prétend produire; dans laquelle on ne consacrait pas seulement à la religion quelques heures, un jour par hasard, mais dans laquelle la vie était religieuse, dans laquelle les hommes parlaient à toute heure, dans toutes leurs occupations, des choses religieuses, naturellement, de même que l'on parle des objets du siècle auxquels on s'intéresse vivement ; pour lesquels les pensées religieuses, les courtes prières, n'étaient pas incompatibles avec les devoirs et les plaisirs qui remplissent nécessairement l'existence, et dans lesquels plus je pouvais pénétrer au-dessous delà surface, plus je trouvais une bonté sincère, plus étaient inépuisables les tré-

sors de grâce que la divine miséricorde met, pour ainsi dire , à la disposition des âmes qui les recherchent dans cette communion privilégiée.

Et maintenant qu'un long temps s'est écoulé depuis ma première soumission à l'Église, tout ce qui sentait la nouveauté a passé depuis longtemps pour moi ; j'ai constaté par mon expérience la valeur de tout ce que cette Église nous offre ; je puis faire usage de ses moyens de grâce et prendre une part dans son système actif avec toute la facilité , toute l'aisance qu'une longue pratique seule peut conférer; je ne fais que sentir plus profondément sa divine origine, le divin pouvoir qui réside en elle , la variété, la perfection infinie des bénédictions qu'elle a à distribuer. Plus je la connais, plus elle me paraît correspondre complètement à ce qu'elle se dit être.

Elle est exactement telle que l'Église, l'unique bien-aimée du Christ, est dépeinte dans la sainte Écriture , rien de plus , rien de moins. Elle forme ses enfants comme elle a promis de les former; elle* remplit

littéralement sa parole , ne compose pas avec les rêves du fanatisme ou avec les théories de ceux qui veulent façonner l'Église du Christ d'après leurs idées et non d'après le modèle du Christ même. Pour ceux qui veulent accepter ses doctrines, il n'est rien de plus aisé à comprendre, rien qui puisse suffire plus abondamment aux études de tout une vie. Son système moral f si parfait, répond à toutes les exigences de l'imagination la plus téméraire, et il est pourtant, dans la pratique, aussi simple 7 aussi droit que les lois élémentaires de la physique. Partout où on la pratique, la grâce coule avec abondance; partout où elle s'étend, elle avance un bras pour supporter ceux qui se confient en elle ; partout où on la soumet à l'épreuve de la discussion, elle s'élève glorieusement invincible , elle s'établit avec plus de fermeté ; plus on développe ses preuves, plus sa réalité se révèle; et , partout aussi où on fait l'expérience de sa pratique, on la voit s' adaptant à tous les besoii js, à toutes les aspirations, à toutes les faiblesses, à toutes les infirmités,

à toutes les facultés de lame humaine.

Je puis dire en toute vérité avec le patriarche : « Le Seigneur est ici, et je ne le savais point; ce lieu n'est autre que la maison de Dieu et la porte du ciel. » L'Église catholique ne peut être que le corps spirituel de Jésus-Christ ; rien ne peut la faire ce qu'elle est pour ceux qui entrent dans son sein, sinon cette présence adorable elle-même, devant laquelle les anges se voilent la face. Il n'est pas besoin pour eux de raisonner davantage : les railleries de l'infidèle, les objections du protestant, les ricaneries de l'homme du monde passent audessus de leurs têtes comme des nuages audessus de la cime des montagnes; ces choses les laissent, avec leur calme imperturbable , assis sur le roc des siècles.

« Ils savent en qui ils ont mis leur foi; » ils ont passé de la spéculation à la pratique, et ils trouvent une sainte réalité, ils trouvent la force, la vie; ils sont frappés, comme je le suis moi-même, du mystère effrayant du monde invisible, de la vanité des connaissances humaines et des arguments que la

controverse produira toujours contre les titres de l'Église catholique.

Tel est le résultat de mon expérience sur la manière dont cette Église se présente a ceux qui se reposent dans son sein, afin qu'ils puissent contempler les traits de sa physionomie. Comme un enfant qui se repose sur le sein de sa mère, se presse contre son cœur avec une affeciion qu'on ne peut avoir que pour une mère ; et de là, dans la paix et la sécurité , regarde dans ses yeux et y lit l'amour qui est sa plus douce joie; ainsi j'examine l'aspect de celle qui m'a entrelacé dans ses bras, qui me soutient pour que je ne tombe pas , et je vois qu'elle est vraiment la mère de mon âme. Je ne connais qu'une seule crainte, la crainte que mon cœur ne soit infidèle à celui qui m'a béni de cette bénédiction indicible ; je ne connais qu'un seul mystère, et plus j'y pense, plus il me paraît incompréhensible; ce mystère, c'est que j'ai été appelé, moi, à cette béatitude du repos, tandis que des milliers et des milliers d amcs sont encore errantes ça et là dans

l'océan agité du monde, sans gouvernail, sans boussole , sans ancre , sans timonier, s'efforçant d'atteindre la côte avant la tempête.

L'esclavage du Protestantisme.

Quand les chapitres précédents furent publiés pour la première fois, il me vint, de la part de gens qui n'étaient pas catholiques, cette observation : que la liberté de l'esprit soit unie ou non à la profession de la foi catholique , comme vous l'avez dit, toujours est-il , me fit-on remarquer, que les protestants , surtout ceux qui n'appartiennent point à l'église anglicane, n'ont pas du tout la conscience de cet esclavage moral et intellectuel dans lequel , selon vos insinuations, ils seraient enveloppés. Les lecteurs des pages précédentes ne verront donc peut-être pas sans intérêt un chapitre de plus où je m'efforcerai d'exposer plus clai-

rement mes idées sur l'esclavage auquel , selon moi, l'influence protestante, dans toutes ses modifications, soumet l'esprit humain.

Or, je crois que l'esclavage du protestantisme peut être comparé à cette servitude politique, sociale et personnelle , qui est le fait malheureux de ces contrées où la licence gouverne au lieu de la loi; c'est exactement cet asservissement réel qui existe souvent dans les nations où le principe ultra-démocratique règne et triomphe, où, en théorie, tout homme est si libre qu'il ne peut être le serviteur de personne ; tandis qu'en pratique il est le vil esclave d'une majorité despotique ou d'une minorité insouciante. De même, le protestant est libéré de toute contrainte spirituelle, soit morale, soit intellectuelle, libéré autant qu'une théorie peut libérer; mais dès qu'on observe impartialement son état pratique, on aperçoit les mêmes anomalies monstrueuses qui nous frappent de pitié et d'indignation , dans ces contrées où l'anarchie règne sous le nom sacré de la liberté. Le

catholique est sous le régime d'une loi qui accorde au jugement individuel le plus de liberté qu'il soit possible d'accorder avec les fins suprêmes de l'existence humaine; le protestant , se flattant , dans sa vaine imagination, que son intelligence n'est soumise à aucune contrainte , flotte continuellement entre un état d'anarchie et un état de despotisme. Cherchant à ne servir personne, il est l'eslave de tous; cherchant cà discerner librement la vérité partout où elle peut se trouver, il erre toujours et ne la trouve jamais. Le seul privilège dont il jouisse, c'est le privilège du suicide intellectuel ; le seul pouvoir dans lequel il ne soit pas contrôlé, c'est le pouvoir de se tromper lui-même et de faire le mal.

Je vais maintenant tâcher de prouver en détail que tel est son état pratique.

Voyons donc d'abord ce que c'est que la liberté, cette liberté, je veux dire, que doit convoiter, vers laquelle doit tendre tout homme raisonnable, jouissant de ses facultés, conséquent dans ses idées. Est-ce la liberté absolue, ou bien, est-ce la liberté relative? Celte

liberté consiste-t-clle à régler, d'après notre volonté personnelle et notre bon plaisir, non-seulement les lois de la société, mais aussi les lois de la raison et l'ensemble même des êtres existants? Consiste-t-elle à pouvoir croire que le tout n'est pas plus grand que sa partie? que 2 et 2 font 5? que la terre est carrée? que l'homme vit 500 ans et que le monde est plein d'êtres parfaitement heureux, et innocents?

Consiste-t-elle à pouvoir , durant toute sa vie , mépriser totalement les vœux et les S2nlimenls des autres, en faisant sa propre volonté en toutes choses? Tout homme, jouissant de son bon sens, désifc-t-il une liberté pareille? Tout être humain, qui n'est ni un habitant des petites maisons , ni un républicain rouge aux passions les plus sanguinaires, peut-il concevoir qu'un tel état de choses soit digne du nom de liberté? n'y voit-il pas un horrible tléau que l'on doit chasser et combattre avec zèle et énergie? Je n'ai pas besoin de perdre mon temps à montrer qu'un tel état n'est pas la liberté, mais un composé de

licence, d'anarchie, et le plu? effrayant des despotisme». Un moment de réflexion convaincra lout homme raisonnable que, pour un être fini, à plus forte raison pour un être faible, la liberté absolue est une impossibilité.La seuleliberté possible pour lui ne peut se trouver que dans un état de choses qui le met à même d'apprendre ce qui est vrai, et de faire, pour le bien et le plaisir d'autrui , ce qu'il ferait pour lui-même. Ceuxlà sont les plus libres intellectuellement , qui ont, non pas le plus de liberté dans la recherche de la vérité par leurs propres moyens, mais qui ont les moyens les plus faciles pour trouver la vérité. Et ceux-là sont les plus libres moralement, qui sont placés dans un milieu qui n'enlève à leur liberté personnelle que tout juste ce qu'il faut pour assurer leur propre bien-être et celui du corps social dont ils sont membres individuels.

Ici donc se trouve une distinction essentielle entre la liberté intellectuelle du catbolique et celle du protestant. Le seul droit positif que ce dernier possède, est celui uY douter et de ne croire pas. Le principe élé-

méritoire du protestantisme, le voici, quand on l'oppose au catholicisme : le protestantisme nie qu'il ait été donné à l'homme aucun moyen satisfaisant et convainquant d'arriver, à l'égard des choses invisibles, à cette connaissance sûre et claire qu'il peut atteindre, à l'égard des choses visibles, par le moyen de ses sens et par le secours de l'expérience de ses semblables. En général, les protestants, je le sais, ne voient pas que c'est là leur véritable état, et cependant il en est ainsi. Ils se flattent que le droit de choisir entre deux idées opposées , entre deux règles de conduite, est la même chose que le pouvoir de décider quelle est l'idée vraie et quelleestla meilleure règle. Les hommes et les femmes, assemblés autour d'un escamoteur, regardent ses tours de passe-passe et admirent la rapidité merveilleuse avec laquelle il change un objet pour un autre ; tel est l'esprit entier du protestantisme. Tant qu'il tient à la croyance que le christianisme est une vraie révélation, il est ébloui par les tours de passe-passe que l'on fait subir aux idées de droit et de pou-

voir. Tantôt on fait un éloge enthousiaste de l'excellence éternelle de la vérité, et du droit inhérent à tout homme de travailler pour l'acquérir ; et puis, en un instant, avec toute la dextérité étonnante d'un jongleur hindou , l'idée de pouvoir est substituée à celle de droit; et l'auditoire dérouté s'en va avec cette impression que, parce que l'homme a par nature le droit de chercher la vérité sans contrôle, par cela môme chaque homme a individuellement le pouvoir de la trouver sans se mettre en peine de l'autorité que Dieu a pu établir pour la proclamer.

Or, si le droit de rechercher la vérité est un plus grand don que le pouvoir d'apprendre ce qui est vrai, parce qu'une telle connaissance doit nous venir par le canal d'hommes faillibles, alors le protestantisme est meilleur que le catholicisme. Mais , si l'homme a fait davantage pour la fin de son être, quand il a atteint la vérité, que quand il la recherche seulement, alors le catholicisme, c'est la liberté, et le protestantisme, c'est l'esclavage. Si tout ce dont 1 ame

a besoin, si tout ce qu'elle désire, est de rejeter certains documents comme faux, si la science astronomique consiste h savoir que l'ancienne aslronomie était fausse, et à ne pas substituer des vérités certaines aux erreurs démontrées; si découvrir qu'un mal n'est pas contagieux, est la même chose que découvrir son remède infaillible ; si la certitude que les dieux païens n'étaient point des dieux, équivaut à la connaissance de la volonté et de la nature du vrai Dieu; en un mot, si le grand usage de la raison consiste à nier, à désapprouver, à douter, à condamner, à chercher sans trouver; alors, et alors seulement, le protestantisme peut se prétendre une religion de liberté rationnelle, et non un piège, une illusion de l'esprit.

Voici donc le terrain sur lequel je conçois le protestantisme comme un système d'esclavage intellectuel. On est saisi en voyant combien il juge mal la position de l'intelligence humaine dans le monde. Il oublie que la sagesse consiste à connaître les choses telles qu'elles sont , et non pas simplement à choisir entre deux idées en

lulle , entre deux exigences en conflit. Il se fonde sur la confusion des idées de droit et de pouvoir, et il équivaut a une théorie qui nous dirait que nous avons droit de nier les déductions des sciences mathématiques et de faire des lois de logique pour notre usage personnel. Partant, se croyant la liberté, il est même dans le plus triste des esclavages; en proclamant d'une voix d'airain qu'il refuse d'être asservi, il ne fait que prouver qu'il est enchaîné par l'ignorance; en faisant profession de rejeter l'erreur, il rejette avec elle toute connaissance , et , en ne voulant point apprendre la vérité par les moyens qui sont au pouvoir des créatures finies, il se fait gloire d'un scepticisme universel. Pour être d'accord avec lui-même, le prolestant devrait avouer qu'il ne croirait quelque chose, que, s'il était le grand Dieu qui fit d'abord toutes choses selon sa volonté , et les connaît par une conception directe et divine de leurs essences. Je ne puis regarder un tel état intellectuel que comme une servitude de la plus déplorable espèce.

C'est l'adhésion à la plus effrayante des assertions , qui ne sont pas immorales et impies de propos délibéré, savoir : que Dieu n'a point mis au pouvoir de l'homme les moyens de connaître sa propre destinée.

C'est l'asservissement à l'une des jongleries intellectuelles les plus manifestes qui aient jamais égaré ce triste monde; c'est un tour de passe-passe, entre le droit de nier et le pouvoir de connaître. Si jamais il fut une illusion populaire qui violât les lois de la saine raison et qui mystifiât des générations d'hommes, c'est celle théorie insensée : que le grand privilège de l'humanité consiste dans le droit inaliénable du jugement privé; en d'autres termes, dans le droit de ne pas croire, s'il se présente une autorité d'après laquelle nous puissions croire avec sécurité. De plus , je ne puis m'empêcher de regarder comme esclave intellectuel cet homme pour l'esprit duquel le grand mystère de la vie , de l'éternité et du monde invisible est toujours un problème sans solution.

Voici un protestant sincère : il a interprété

personnellement une traduction anglaise d'un livre obscur et difficile, dont les dernières parties ont été écrites en grec, il y a quelques 1800 ans, et les anciennes, presque toutes en hébreu, il y a plus de 30C0 ans; et c'est sur cette interprétation personnelle que se fonde, il ne l'ignore pas, tout ce qu'il sait sur Dieu, son créateur, sur les habitants invisibles du monde spirituel , sur les destinées de son âme; or, je lui pose la question hardiment : Peut-il affirmer, en honnête homme , qu'il sait quelque chose de cette science, autant au-dessus de toute science humaine, que l'éternité est au-dessus du temps? Je demande à toute personne sensée de comparer les connaissances qu'il peut recueillir d'une bible anglaise, touchant son àme, avec les connaissances que les sciences et l'histoire lui confèrent touchant notre vie présente? Est-il un protestant de quelque pudeur, qui ose affirmer qu'il sait ce qui advient à l'heure delà mort de lame humaine, aussi distinctement, aussi certainement qu'il connaît les faits les plus trivials, les plus fu-

paces de la vie quotidienne? Peut-il m'en dire autant de Dieu qui l'a fait et dans les mains de qui il est, qu'il peut m'en dire des planètes , des comètes ou de la lune ? Qu'il examine raisonnablement à quel degré de certitude logique il est réellement arrivé , touchant ces points qu'il sait être d'une importance extrême, qui sont la gloire, la grandeur et la sainteté même; et puis, qu'il compare, à cet égard, avec l'étendue, la clarté, l'infaillibilité pratique de ses connaissances touchant des milliers de choses a peine dignes d'une heure d'attention sérieuse! D<; Dieu, de l'àme, de l'éternité, littéralement il ne sait rien; du corps de l'homme, de la terre, de l'histoire passée de sa race , il sait beaucoup plus qu'il n'a besoin du savoir; sa connaissance des choses est exactement en raison inverse de leur importance.

Or, que devons-nous penser de la position intellectuelle d'une âme ainsi placée vis-à-vis d'elle-même et de Dieu? Puis-je admettre un instant qu'une telle àme est libre? Puis-je lui accorder qu'elle n'est pas

aveugle , impuissante et asservie à toutes les illusions d'une imagination désordonnée? Que puis-je penser sur l'état d'un esprit immortel, se hâtant avec une effrayante rapidité vers cette heure où il se plongera dans l'éternité, ignorant de tout ce qui lui est réservé éternellement en partage? Vraiment, on ne peut voir qu'avec horreur et compassion les ténèbres asservissantes qui circonviennent l'âme du protestant, dès qu'elle veut percer au-delà des choses visibles , et pénétrer dans ce qu'il importe le plus à l'homme de connaître. Qu'il est terrible d'entendre un homme avouer que l'avenir est pour lui un mystère absolu; de voir cet œil si pénétrant pour tout ce qui nous arrive ici-bas, de le voir aveugle pour tout ce qui doit arriver dans quelques demi-douzaines de jours , de mois , d'années ! Qu'il est vain d'appeler liberté intellectuelle , un état dans lequel la vue de l'àme est bornée et abaissée à la contemplation d'une création matérielle qui, nous le savons, n'est que le voile qui cache l'auteur de cette créa-

tion avec des myriades de nos semblables, maintenant séparés de nous, et que nousdevons aller rejoindre sous peu et pour toujours! Appeler cela de la connaissance, de la science, de la philosophie, c'est impossible; nous pourrions aussi bien appeler connaissance de tout l'univers visible la connaissance qu'un enfant de trois ans a de ses jouets.

Posant donc comme un axiome ce que tout protestant sérieux m'accordera après réflexion , — posant comme axiome que la véritable liberté de l'intelligence humaine consiste à pouvoir connaître la vérité plutôt qu'avoir droit à la chercher, nous ne devons pas hésiter à déclarer que cet état, dans lequel l'âme ignore tout ce qu'il lui importe de savoir, est une servitude et un esclavage véritable. Semblable aux citoyens d'une démocratie tyrannique , libres , en théorie, de faire tout ce qui leur plaît, et en pratique , ne pouvant trouver l'accomplissement de leurs moindres désirs, l'intelligence protestante reste nue et impuissante au milieu de la création. Entourée

d'un monde visible et invisible, dont elle désire ardemment connaître et comprendre les lois et les habitants, elle est paralysée dans ses recherches par son ignorance des réalités spirituelles qui existent au cœur de l'univers entier, et dont tout ce qui est visible n'est que le vêtement et la manifestation. Tout ce qu'elle peut faire, c'est de ramasser quelques fragments épars de connaissance, de former des conclusions générales d'après quelques faits éparpillés, de mesurer ce qui est spirituel par ce qui est matériel, et ce qui est infini cl éternel par les lois de l'espace et du temps. Quand donc le protestant peut un instant briser les liens qui l'enchaînent et jeter les yeux, hardiment et librement, sur cet univers qu'il se vante de comprendre seul, il doit être frappé de terreur en découvrant qu'il est dans la plus profonde ignorance sur tout ce qui est source de la vie, origine, principe, force de la vaste création qu'il contemple. Qu'il se débatte, qu'il raisonne, qu'il fasse autant d'hypothèses qu'il lui est possible, jamais ses connaissances ne peu-

vent aller au-delà de certaines limites fort étroites. Le grand problème de sa propre existence reste fans solution. Il est à lui-même un mystère impénétrable.

La seule liberté qui lui soit accordée, c'est de se remuer assez pour sentir la pression des chaînes qui le garrottent; le seul bénéfice qui lui provienne de son droit de choisir, c'est la puissance de connaître sa propre impuissance.

Par conséquent, quand nous examinons le système de la croyance prolestante, nous apercevons une multitude innombrable de personnes de la plus haute intelligence, de la plus grande pénétration, qui donnent leur assentiment à des théories et à des opinions dont l'absurdité est palpable à "toute personne libre de se servir des facultés que Dieu lui a données. Des hommes et des femmes, qui tiennent le premier rang parle génie et la sagacité, semblent fermer volontairement leurs yeux à une classe entière de faits et d'arguments des plus simples. Nous sommes presque stupéfaits en entendant un ami , dont la conversation et

les manières de penser commandent noire plus profond respect , tant qu'il traite des choses ordinaires du temps; nous sommes stupéfaits, dis-je, en le voyant, par une espèce de fatalité , oublier toute sa pénétration habituelle, dès que des questions religieuses sont mises sur le tapis. On reconnaît à des signes incontestables que, sur de tels sujets, son intelligence n'est réellement pas libre. Posez devant lui des vérités et des faits si graves, que c'est , ce semble, une insulte de se figurer qu'il n'en tient pas compte ; et voilà qu'il est comme un aveugle. Il a perdu sa faculté ordinaire de raisonnement; il ne peut pas amener ses prémisses à une conclusion ; il est inabordable aux démonstrations les plus sévères de l'incompatibilité de ses diverses opinions. On perd son temps à lui faire des arguments ; pour une cause ou pour une autre, plus ou moins mystérieuse, son intelligence est paralysée , et on ne sait que penser de son état; on n'oserait dire s'il faut le rapporter à une perversité extrême ou à une extrême incapacité.

Prenez , par exemple , la théorie protestante la plnsvulgairc louchantla Bible: les protestants croient que, d'après les desseins de Dieu, la Bible est un des grands moyens par lesquels l'homme peut arriver à la science du salut , et que c'est le devoir de chacun d'étudier la Bible par lui-même et d'éprouver chaque doctrine par ce qu'il trouve dans ce livre divin. Or, je n'examine point si ceci est ou n'est pas une idée raisonnable en alléguant que la Bible est un livre ou clair ou obscur. Je le tiens certainement pour un livre très-obscur, et, pour celte seule considération, je n'hésiterais pas à rejeter la théorie protestante. Mais à part toute considération de ce genre, il est presque incroyable que des hommes puissent s'imaginer que Dieu veuille que la Bible apporte la science du salut à une classe d'êtres qui ne savent pas lire. Je ne veux rien exagérer ; mais à la lettre , je ne puis me rappeler , dans toute l'histoire des illusions populaires, d'exemples plus étonnants d'aveuglement intellectuel. Le fait est que la théorie pro-

testante est si absurde , que son absurdité échappe tout à fait à ceux qui la soutiennent ; ils n'y pensent pas plus qu'un homme ne pense à mettre en question s'il est éveillé ou endormi. Que la Bible soit inspirée ou non, c'est là, à coup sûr, une chose qui doit être prouvée ou niée par des arguments; mais que la lecture de la Bible soit le moyen fixé par le Tout-Puissant pour qu'une classe d'êtres qui ne peuvent pas lire, apprennent à sauver leurs âmes, c'est là un exemple d'illusion volontaire qui, je pense, n'a point d'antécédent dans toutes les annales des erreurs humaines. Plus je réfléchis à celte prétention surprenante, plus je suis frappé de sa singularité tout à fait exceptionnelle; c'est unique, en effet, dans l'histoire du genre humain. Si la religion chrétienne était une insigne moquerie desmaux de l'humanité; si Dieu était un tyran cruel, injuste et capricieux, je pourrais bien comprendre qu'il sanctionnât cette théorie de la lecture de la Bible; mais que des hommes de piété , de bon sens , de réflexion et de science soutiennent jamais

qu'une telle doctrine a la sanction d'un Dieu lout juste et tout miséricordieux, c'est un dus phénomènes les plus incompréhensibles que les annales des travers humains présentent à notre élude et à notre humiliation.

La théorie caractéristique du pur anglicanisme est cependant encore plus extraordinaire. La Bible, en tout cas, quoiqu'elle soit un gros volume,n'est qu'un seul volume après tout; mais que les hommes doivent interpréter cet unique volume de la Bible au moyen de tout une bibliothèque des Pères, cela surpasse tout ce que l'ultraprotestaniisme pense de la lecture de la Bible et demande de notre crédulité. Je voudrais porter un défi à l'anglican : ce serait de me faire voir, dans toute la suite des siècles et dans les opinions de nos jours, un seul exemple d'erreur, évidente par ellemême, qui puisse se comparera l'extravagance de cette invention inouïe.

Que l'anglicanisme soit vraiment un esclavage intellectuel qui surpasse tout autre esclavage , c'est chose claire pour tout le

monde , excepte pour ceux qui sont sous son influence. Liés par des canons, des articles, des liturgies inconciliables; prétendant à une descendance sacerdotale à travers et par le moyen d'une église que leurs propres formulaires dénoncent comme anii-chrétienne; attachés indissolublement à l'état civil, tandis qu'ils font profession d'être conduits par l'Esprit-Saint ; unissant dans leur clergé des hommes de presque toutes les opinions religieuses concevables, et pourtant les membres du clergé exerçant les uns sur les autres la plus rigide surveillance, de sorte qu'aucun n'ose exprimer ouvertement ses pensées, de peur qu'il ne soit dénoncé d'un côté ou d'un autre, les adhérents de l'anglicanisme sont peut-être moins libres de penser par eux-mêmes qu'aucune classe d'hommes dans le monde connu. Ils vivent et se meuvent clans des entraves de fer; leurs sentiments sont glacés: leur jugement est terrifié; leurs forces logiques n'ont d'action que pour leur propre malaise et leur propre tourment. Tous ceux de leurs semblables, avec lesquels ils se trouvent en

rapport, s'accordent à les regarder comme les personnes les plus inconsistantes, qui soient dans le sein du christianisme, ou même en dehor?.;

Et encore , peut-on signaler une preuve plus palpable de l'esclavage du protestantisme que le nouveau christianisme philosophique qui supplante l'ancien protestantisme orthodoxe de l'église d'Angleterre et des dissidents? Quelle intelligence réellement libre pourrait sérieusement confesser qu'elle croit que le christianisme est une révélation réelle de Dieu ; et que cependant la Bible et le christianisme ne contiennent pas de dogmes ! Ce sont ces sortes d'exemples que je donnerai pour preuve que les protestants les plus hardis sont dans un état d'asservissement servile qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes. Je ne m'appuie pas sur le défaut d'intelligence dont ils l'ont preuve .en adoptant un symbole détaillé, différent du symbole catholique. Ceci serait, sous un autre nom, un simple argument entre le catholicisme et le protestantisme. J'appelle seulement l'attention

sur des points spéciaux qui, parmi les protestants, ne sont pas seulement des inexactitudes ou des erreurs, mais des contradictions évidentes en elles-mêmes, des impossibilités.

Telle est la théorie de la lecture de la Bible , telle est la théorie des purs anglicans, et telle est cette dernière religion philosophique qui doit enfin émanciper l'esprit humain, et tenir, dans les progrès de la théologie, la place que la découverte de la gravitation tient dans la physique. Mes lecteurs protestants me pardonneront , j'espère, et, s'ils veulent seulement se faire justice à eux-mêmes, ils ne penseront pas que je leur manque de respect, lorsque je dis que celle prétendue philosophie n'est pour moi qu'un non-sens, rien de plus, rien de moins. Que peut donc être une révélation, dès qu'elle ne révèle rien? Je ne peux deviner ce qu'on veut dire, quand on dit que la Bible vient de Dieu, et que , cependant, on la traite comme si elle venait de l'homme. Pourquoi le chrétien philosophique moderne s'appelle- 1- il chrétien

plutôt que platonicien ou shakspeariste ou miltonien? je ne puis le découvrir.

Si la Bible est vraie dans le sens que les éléments d'Euclide sont vrais , alors un homme peut s'appeler chrétien en religion, à peu près comme il s'appelle disciple d'Euclide en géométrie. Mais pourquoi condescend-il à se nommer du nom de chrétien, quand il ne regarde Jésus-Christ que comme un homme très-bon, et la Bible comme une révélation du beau, du bon, du vrai, de la même manière que les pièces de Shakspeare ou les inarbres d'Elginton sont des révélations de la même beauté, de la même bonté, de la même vérité? C'est ici une question à laquelle je ne puis concevoir de réponse raisonnable. Ceux qui adoptent ce système peuvent triompher dans leur liberté autant qu'ils veulent. Si cela est la liberté, alors je remercie Dieu de ce que je suis esclave ; car je ne pourrais l'adopter sans faire violence aux lois élémentaires de la pensée, de la vérité et de l'honnêteté morale. Si telle est la raison, alors vraiment toute raison est folie et l'intelligence humaine

n'est qu'un feu follet qui entraîne à une ruine inévitable le voyageur errant dans les bas lieux de l'humanité.

Ce système tout entier indique, par sa nature, une impuissance toute particulière à prendre les faits tels qu'ils sont, à raisonner courageusement d'après ces faits, impuissance qui est la conséquence de l'esclavage de la raison. Il traliit cette timidité morbide qui résulte de ce que les facultés intellectuelles ne s'exercent pas sainement. 11 montre que ceux qui l'acceptent sont préparés à croire toute chose quelconque, à passer par-dessus les inconsistances les plus étonnantes , pourvu seulement qu'ils puissent s'appuyer sur quelque chose qui ressemble à de la philosophie , et qui leur épargne la peine d'un examen historique plus soigneux et plus laborieux.

Continuons , et nous verrons que l'inhabilité reconnue du protestantisme trahit la même faiblesse et la môme impuissance, du moins, lorsqu'il se pose en face du fait gigantesque de l'existence et de la durée de l'Église catholique. D'après le système du

protestantisme, l'Église catholique est un phénomène inexpliqué; c'est pour l'œil de l'homme, philosophe et observateur, un mystère caché et inexplicable. Stable à travers les siècles , tandis que tout tombe et périt; réunissant en son sein des esprits de tout caractère, de tout talent, les modelant par une influence secrète , d'après un type convenu auquel elle les identifie absolument; déployant sa vitalité indestructible et son énergie vigoureuse, lorsque fout appui humain lui est retiré, elle est dans l'histoire de l'humanité, le grand fait qui fait pâlir le protestant attentif, et qui lui arrache, dans ses moments de sincérité , l'aveu qu'il n'a point de théorie qui puisse expliquer ce prodige. A cette heure, le même mouvement extraordinaire ébranle le genre humain: partout l'Église catholique vit avec sa vie mystérieuse et son pouvoir souverain; foulée aux pieds en un endroit, elle s'élève avec une force nouvelle sur un autre point; privée de tout aide temporel, sa force spirituelle produit des effets d'autant plus considérables.

La monarchie, l'aristocratie, la démocratie luttent à mort entre elles, et elles ne s'accordent qu'en ce point, à se prosterner devant son autorité. Et, pendant ce temps, le protestantisme demeure tremblant devant elle, et il confesse son impuissance à arrêter sa marche victorieuse. Ceux qui lui portent les coups les plus vigoureux, qui se vantent de lui avoir fait les plus profondes blessures, ont la conscience qu'ils n'ont troublé qu'un instant l'action dans une de ses parties, tandis que le cœur du catholicisme est plus intact que jamais.

J'invite donc tout protestant réfléchi à se demander intérieurement si celle inhabileté totale à dompter et même à balancer le plus grand fait de l'histoire humaine, n'est pas une preuve que son intelligence est enchaînée par quelque terrible illusion qui l'empêche d'arriver à la véritable philosophie sur la nature eï sur les destinées de l'homme. Il sait bien que c'est depuisquelquessièclessculement que l'esprit humain a conquis une véritable liberté dans l'étude des siences physiques. Il ne s'est pas encore écoulé 300

ans depuis que l'homme le plus capable a appris à secouer ces entraves, qui l'embarrassaient dans ses in vesligations philosophiques etqui faisaient presque delascience un monceau d'absurdités impossibles et de contes de vieilles femmes. Le génie le plus accompli était entravé par une conception radicalement fausse des lois élémentaires qui devaient présider aux recherches physiques. Il luttait, il pensait, argumentait, observait comme il pouvait; mais on ne devait point se fier à ses conclusions, et les grandes vérités de l'univers étaient toujours autant de phénomènes inexpliqués; car son examen se basait sur des principes trompeurs , ses éludes sur des absurdités et des faussetés. Et c'est tout à fait ainsi qu'est encore la science morale et religieuse des protestants. Dans leurs recherches, ils travaillent sur un faux terrain. Ils admettent que les impossibilités sont des axiomes incontestables. Ils n'ont point l'idée de conduire à fin une véritable induction, à la mode de Bacon, en classant les phénomènes de l'esprit et en déduisant les lois

qui gouvernent l'humanité. Ils acceptent comme faits les rapports qui ont le moins de fondement. Ils nient tout une classe d'assertions qui sont d'une évidence incontestable , et ils croient de confiance une autre classe d'assertions qui n'ont point d'évidence du tout. L'esprit humain, d'après leurs vues, est un composé d'éléments destructifs les uns des autres, aussi hétérogène et impossible que l'univers matériel l'a été pour les anciens philosophes jusqu'au seizième siècle.

Et ce fait gigantesque, l'Église catholique, est lui-même une preuve qu'ils n'ont encore atteint aucun vrai principe d'examen philosophique. Ils pâlissent de frayeur devant sa grandeur ; ils sont confondus par ses mouvements qu'ils croient excentriques , et ils ne semblent convaincus que d'une seule vérité , de la vérité que l'Église catholique est irrésistible. Semblable aux races ignorantes d'autrefois qui restaient frappées de terreur à l'apparition d'une comète ou bien semblables a ces hordes barbares de sauvages qui voulaient éloigner les éclipses

par leurs acclamations et le cliquetis de leurs armes martiales, le protestantisme a l'esprit entièrement tourné vers cet horrible prodige qui frappe ses yeux de quelque côté qu'il les tourne ; et, avec des cris, des bruits de trompettes et toutes les clameurs d'une controverse enflammée , il s'efforce de faire disparaître de la terre, en l'épouvantant, ce pouvoir terrible dont il ne peut comprendre la marche et la puissance.

Ajoutons encore quelque chose. Je ne puis regarder l'ignorance singulière des protestants par rapport aux doctrines réelles et aux pratiques du catholicisme que comme un signe frappant qu'il y a absence dans leurs esprits de toute liberté de pensée réelle. Cette inhabileté des protestants à comprendre ce que les catholiques sont actuellement est journellement un sujet d'étonnement, pour leurs semblables qui connaissent l'Église en obéissant à ses commandements ou bien en se rangeant parmi les catholiques. Connaissant l'état véritable des choses comme je le connais , et avec toute mon expérience passée de l'aveugle-

ment protestant touchant la vraie nature de l'Église qu'ils attaquent et condamnent sans cesse, je trouve encore presque impossible de les croire à notre sujet aussi ignorants que je les sais. Parmi les variétés innombrables d'esprits .. de rangs, de circonstances, d'opinions, de croyances religieuses que l'on voit chez le peuple anglais, je remarque un fonds sur lequel ils s'accordent tous; ils sont à peu près, sans exception, sous le coup d'un malentendu total des dogmes et des pratiques de leurs compatriotes catholiques.

Ils semblent possédés d'une espèce d'infatualion au sujet de l'Église de Rome. Littéralement, ils ne veulent pas faire un pas pour s'assurer de son vrai caractère; et quand le hasard jette sur le chemin quelque explication à ce sujet, ils évitent la lumière qui pourrait se faire, ils la fuient comme un mal contagieux. Ils ont des milliers de catholiques autour d'eux ; des églises, des chapelles, des couvents, un clergé catholique dans chaque grande ville du royaume ; des masses de livres sur la

foi catholique écrits en toutes les langues qui existent sous le soleil; et malgré tout ce qu'ils savent de la force redoutable du catholicisme , par un travers incompréhensible, ils refusent fermement de prendre les moyens les plus simples pour s'assurer de la vérité ou de la fausseté des notions qu'on leur donne de tous côtés sur cet important sujet. Si ce n'était à déplorer, on rirait en observant avec quelle terreur la plupart évitent de toucher un livre catholique, fuient une conversation sur les doctrines catholiques, comme si on avait à craindre une espèce de peste morale en s'approchant même le moins du monde du fatal piège. Ils ne pensent pas plus à entrer dans une église catholique (à moins qu'ils ne soient sur le continent) qu'à fréquenter les repaires abominables du vice. Ils ferment volontairement leurs yeux à toute connaissance personnelle et certaine des côtés de la question la plus importante qui puisse occuper leurs pensées, tandis qu'en même temps ils tremblent à son aspect et ils confessent sa force surhumaine.

2 iff

Or, jcie demande: cette conduite est-elle celle d'intelligences raisonnables, agissant librement et se confiant à leurs propres forces et à leur bonne foi ? Que dirait le monde savant d'un homme sérieux qui persisterait à refuser de s'instruire sur les faits de la vie quotidienne les plus importants et en même temps les plus faciles à constater? Quel ne serait pas notre mépris pour une personne qui écrirait une véhémente attaque contre la chimie de Liebig pans lire un mol des écrits de Liebig? ou bien pour quelqu'un qui accuserait tout le système de la médecine et de la chirurgie saus s'instruire de ce que font les médecins et les chirurgiens actuels?

L'ignorance volontaire des protestants touchant le véritable état et les doctrines des catholiques, combinée avec leur horreur de s'associer aux catholiques, avec l'influence qu'ils leur prêtent et qu'ils semblent avoir, semblable à la fascination du serpent, est en vérité une chose sans exemple dans les faits de ce monde. C'est à ceux qui ont des yeux pour le discerner, un signe aussi

éclatant que le soleil , qu'il est quelque force subtile, incompréhensible, qui attache à la terre l'intelligence qui n'est pas catholique et qui l'empêche d'employer ses capacités naturelles avec cette vigueur et cette indépendance qu'elle prétend posséder.

Comme tous les autres points sur lesquels j'ai appelé l'attention, celui-ci prouve que le protestantisme n'est pas libre, que sa liberté si vantée n'est qu'une servitude dont il n'a pas la conscience; et que, s'il voulait être vraiment libre, il devrait adopter ce système de foi et de morale qui seul donne la liberté à l'homme, parce qu'il met la loi au lieu de la licence, et qu'au lieu du droit de douter, il confère la puissance de croire. En religion comme en politique, il ne peut être de liberté sans limites, de liberté personnelle sans auîori'é suprême.

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