PREMIÈRE LETTRE
Comment la terre, l'eau et l'air sont disposés dans la planète humaine. Mouvements de ces deux derniers éléments è la surface libre des mers. Modifications que l'atmosphère en éprouve. Parti qu'on en peut tirer.
Messieurs,
L’homme le plus simple distingue, à la surface du globe, trois choses nettement séparées :
L’air, milieu des animaux qui volent, et réservoir de toute alimentation gazeuse ;
L’eau, source de toute nourriture liquide, et patrie des bêtes qui nagent ;
La terre, pays spécial de celles qui marchent, sautent ou courent, magasin général de tous les solides nécessaires aux êtres vivants, et support universel.
. C'est parmi les animaux qui se meuvent à sa surface qu’on rencontre les plus sociables espèces. Le pourquoi s’en devine aisément. L’eau résiste trop au poisson ; l’air pas assez à l’oiseau ; tous deux s’épuisent en efforts mécaniques, et leur sociabilité s’en ressent.
One peut-on faire, pour les autres, quand soi-même on a peine à vivre?
Mais n’allons pas si vite, et disons les pays avant les habitants.
Donc, comment sont disposés, dans la planète humaine, les trois éléments que nous en connaissons déjà ; et de plus qu’y font-ils?
Les solides forment une boule rugueuse.
L’eau en remplit les anfractuosités ; et l’air enveloppe le tout. Puis, leglobe ainsi formé, (pivotant sur un axe, qui lui -même se balance, comme une toupie près de mourir), décrit autour du soleil une immenseellip.se; pendant que cet astre, mobile aussi, entraîne, (jene sais où) , tout notre système planétaire, qu’il anime, éclaire et vivifie.
Eh bien ! parce que tous ces grands mouvements s’accomplissent ; la chaleur, la lumière, l’électricité, les attractions sidérales... bref, tous les agents et toutes les forces qui influencent notre globe varient constamment à sa surface. Parce qu’ils varient constamment, les airs, les eaux et les terres varient constamment aussi, et constamment, à leur tour, font varier leurs innombrables habitants.
Citons des faits; nous n’en serons que plus faciles à comprendre.
La croûte de notre globe, la terre proprement dite, forme deux mondes; l’ancien (Europe, Asie, Afrique), le nouveau (Amériques et Océanie).
Ces deux mondes forment trois grands bassins, respectivement remplis par l’Atlantique, la mer des Indes et l’Océan pacifique.
Enfin, chacun de ces trois bassins primitifs, à son tour, en fait deux encore; l’un sud et l’autre nord.
Donc, en tout, six théâtres immenses, où se meuvent l’air, l’eau et ce qu’ils renferment.
Comment ?
C’est ce que nous dirons, en commençant par l’Atlantique nord ; dès que nous aurons mis en place les décors de cette vaste cuvette, (moitié réelle, moitié fictive); autrement dit, aussitôt que nous aurons rappelé ses limites :
Au levant, sont les côtes d’Ecosse, d’Irlande, d’Angleterre, de France, d’Espagne, de Portugal et d’Afrique ;
Au couchant, celles d’Amérique (Guyanes, Colombie, Guatemala, Mexique, Etats-Unis, Canada, Terre-Neuve; )
Au nord, celles du Groenland et de l’Islande;
Au sud l’équateur.
La scène prête, indroduisons les acteurs et voyons comment ils se comportent.
A partir de la ligne, (comme disent les marins,) jusqu’à trois, quatre, cinq degrés de latitude nord ( quelques fois plus ) l’air et l’eau semblent très-souvent en calme plat. Au delà de ces parallèles, sur une largeur de 340,360 ou même 380 lieues, (cela dépend des saisons); ces deux éléments, animés de vitesses différentes, forment deux courants, deux fleuves superposés (l’un gazeux, l’autre liquide) et s’en vont de concert d’Afrique en Amérique.
Arrivés là, ils glissent contre le nouveau continent, contournent le golfe du Mexique, et remontent les rivages des Etats-Unis jusqu’à Terre-Neuve. Puis, piquant dans l’Est, ils regagnent l’Europe, et se coudent, une dernière fois, pour courir Sud en baignant successivement les côtes britanniques, françaises, espagnoles, portiigai.ses et africaines.
Leur point de partance une fois atteint, ils recommencent leur cercle immense et perpétuel.
Dans le vaste espace maritime, qu’entoure ce double fleuve péri-atlantique, l’air et l'eau sont- ils tranquilles ?
Non ! Les vente elles flots s’y agitent violemment, sans vitesse ni direction constantes. On ne rencontre de calme, en plein Atlantique sep tenlrional, qu’au sud ou au nord du tourbillon dont nous venons de parler ; c’est-à-dire, le long de l’écpiateur ou près du pôle.
Je passe aux mouvements de l’air et de l’eau, dans les cinq autres bassins océaniques. Ne vous effrayez pas; leur description sera des plus courtes.
Sauf une exception de quelques mois, pour la mer des Indes, ces deux éléments s’agitent dans les deux autres cuvettes septentrionales de notre globe, juste comme dans l’Atlantique; et dans les trois méridionales restantes, tout se répète symétriquement par rapporté l’équateur. De sorte que, pour en finir, tout en généralisant, nous dirons :
L’air et l’eau, paralysés aux régions polaires, se démènent d’une façon désordonnée au beau milieu des océans ; dorment sous la ligne et circulent toujours entre ces trois espaces, en allant du levant au couchant (sous les tropiques) ; de l’équateur aux pôles (le long des côtes occidentales) ; de l’ouest à l’est (sur les confins des régions glaciales); et finale-
ment, le long des rivages orientaux, des pôles à l’équateur.
Messieurs, ne croyez pas que ces grands tourbillons superposés régnent (les atmosphériques ) dans toute l’épaisseur de l’air ( et les marins) dans toute celle de l’eau ; ne le croyez pasl car à une très-faible distance de la surface de l’Océan, le froid (en haut) et la pression (en bas) immobilisent tout. Chacun de ces courants n’a donc qu’une très-faible épaisseur; quelques milles, pas plus.
Au point oii nous en sommes arrivés, vouloir mener de front l’étude des variations qu’éprouvent, dans leur épaisseur, ces douze nappes fluides, glissant deux à deux l’une sur l’autre, serait chercher la confusion. Examinons donc séparément leurs modifications intimes ; et, pour éviter toute cause d’erreur, bornons-nous momentanément à ne décrire que les aptitudes contractées successivement par notre tourbillon aérien péri-atlanlique nord aux divers parages qu’il visite.
A sa source africaine et sous-tropicale, l’air, qui va couler vers l’Amérique, est embrasé, torride, insupportable aux yeux comme aux
poumons. A mesure qu’il gagne au large, il devient plus respirable et plus doux à la vue. Eu plein atlantique, il est parfait sous tous les rapports, et vous donne la sensation d’une fraîcheur vraiment délicieuse. Dès qu’il arrive sur les hauts fonds du golfe du Mexique, sa température excessive reparaît, son éblouissante vivacité revient, et trop souvent des miasmes horriblement perfides le pénétrent ; pendant qu’il languit et semble trop malade luiméme, pour avoir la force de quitter les côtes de Tampico, du Texas, de la Nouvelle-Orléans et des Florides. Toutefois, il parvient à franchir le canal de Bahama.
Alors, tout change en lui. Rendu à l’Atlantique, il recouvre sa rapidité ; se refroidit ; condense les poisons , qui Ténervdientj; et redevient parfaitement sain. Sain, au point de vue respiratoire s’entend. Car, en longeant les Etals de l’Union, il se fait bourru, brumeux, pluvieux même et, par son peu de transparence, cause de nombreux sinistres maritimes. Le froid de Terre-Neuve l’éclaircit un peu, mais ne le calme pas. De sorte qu’il abandonne les rivages de l'Amérique, tout en grondant, soufflant, sifflant et tempêtant. Ses bourasques et ses grains diminuent à mesure qu’il retrouve les côtes, déplus en plus aimables d’Ecosse,
d’Irlande, de France, d’Espagne, de Portugal et de Maroc. Mais ce n’est qu’à Madère, aux Canaries et aux lies du cap Vert, que cette nappe atmosphérique voyageuse redevient liquide, pure, saine et presque calme, c’est-àdire à la fin de sa course. Mieux vaudrait dire au début ; puisqu’immédiatement elle repart.
La conclusion de tout ce qui précède, la voici :
Dans le fleuve aérien péri-aüantique nord, la transparence, la chaleur, l’humidité, le poids, la sonorité, la vitesse, les saveurs, les arômes et la salubrité de l’atmosphère, varient constamment. Et variant constamment, constamment ils font varier ses innombrables habitants. Car les mille et mille impressions par lesquelles (en changeant toujours) l’air entretient leur activité animale toujours disent aux uns : « Restez ici, que mon courant ne vous entraîne pas davantage ; je vais en des climats trop froids pour vous. » et aux autres : « Rendez-vous là, devancez moi, même! et vous, cesserez d’étouffer.» D’où il résulte que l’Océan, pour qui sait comprendre l’espace ou le sentir, n’est muet nulle part , comme nulle part il n’est inhabitable.
— Quoi 1 en pleine mer, sous la ligne aussi bien qu’aux pôles, on trouve des oiseaux ?
— Oui, tout comme le long des côtes.
— Et de quoi vivent-ils? car enfin l’air ne suffit à aucun animal.
— En traitant des modifications qu’éprouvent, dans leurs parcours, les six grands tourbillons liquides péri-océaniques, dont momentanément j’ai dû faire abstraction, ma prochaine lettre vous le dira.