AYANT-PROPOS
Pendant que j'étais en Océanie, ma vie a coulé si douce, auprès de ce qu'elle avait été, si riche et m belle, auprès de ce qu'elle devait longtemps être, qu'entraînée par un charme irrésistible, ma pensée, durant le cours de mes études médicales, se retournait vers les parages polynésiens dès que mon cerveau répugnait à un travail trop pénible et surtout trop solitaire.
Que de fois je me suis reposé en sentant, à la moindre évocation, se reconstruire en ma mémoire, avec une précision merveilleuse, les scènes diverses qui ont orné mes longues pérégrinations! Que de fois j'ai vécu délicieusement heureux en les contemplant! Et que de fois aussi, dans le monde excellentissime des souvenirs juvéniles, j'ai repuisé assez de forces
pour me replonger en celui, si triste alors, de la réalité I
Quand cet appel à mon passé maritime ne suffisait point, je songeais à mon. noble maître, Auguste Comte, à son œuvre si grande, aux persécutions si nombreuses et si diverses qui ont entravé ses travaux immenses, au but sublime jqu'il se proposait d'atteindre, et l'enthousiasme ne manquait jamais de rendre à mon âme découragée la vigueur que ma rêveuse et placide excursion aux pays océaniens n'avait pu lui procurer.
A force de faire appel, tantôt à ce que j'avais fait et vu de l'autre côté du globe, tantôt à ce que j'avais appris et devais faire de celui-ci ; tantôt au Nouveau-Monde, (que mon auguste directeur m'avait si parfaitement expliqué en sa Philosophie de l'histoire, ) tantôt à celui qu'en sa politique positive il me montrait devoir être un jour en notre ancien continent ; mes souvenirs et ses enseignements se marièrent si bien en ma tête, que l'idée me vint de recommencer avec lui la grande excursion que je n'avais faite qu'avec son livre.
J'imaginai donc de composer un voyage,
dans lequel deux amis, Tun jeune encore, Taulre déjà sur le retour, décriraient et interpréteraient successivement les scènes du monde océanien. Aussitôt docteur, je me mis à Tceuvre, et, depuis plusieurs années, je travaillais à cette sorte de pèlerinage, quand on me proposa de remplacer, à TAssociation polytechnique, un des professeurs de géographie.
C'était me dire : « Au lieu de griffonner » péniblement, pendant trois ou quatre ans » encore, un ouvrage qui mettra trois ou qua-
> tre ans aussi à compter cent lecteurs ou » moins ; au lieu d'attendre six, huit, dix ans
> ou plus, une approbation publique ou un » blâme aux idées que vous avez sur la terre » et l'homme, parlez deux ou trois heures, et » vous saurez si les conceptions que votre » maître et vos pérégrinations vous ont faites, » si votre pensée intime sur notre espèce et sa » planète, si votre foi religieuse, (ca'r c'est le » mot,) sont de nature à être comprises et sur- * tout approuvées par une centaine de per- » sonnes. »
En l'état mental où j'étais, quelle proposition m'aurait pu séduire davantage? Aucune, assurément!
J'acceptai donc, avec enthousiasme, cette offre inattendue, et, sans réfléchir aucunuinenf aux loisirs, toujours moindres, que me laisserait ma profession médicale, je me montai la tête en me parlant à peu près en ces termes :
« Enfin, voici donc une occasion, belle et
> bonne, de prouver que j'ai vu et bien vu le » monde... compris et bien compris mon >► maître!... de prouver qu'on peut philoso- » pher sur ce qui est, tout aussi bien que sur » ce qui fut... de prouver que l'homme pri-
> mitif est partout le même, comme partout » aussi sera le même l'homme final., ri l'homme, r^ dis-je, et non l'individu... l'espèce et non un » mâle adulte quelconque... ou bien une fe- » melle... un vieillard... ou un enfant!... de » montrer à cinquante, cent, deux cents audi-
> teurs, quelles brutes nous sommes au début
> delà vie... .et quels anges nous pouvons être » avant la mort. . . de mettre sous leurs yeux
> chacun des termes de la progression sociale » si longue, si pénible, si sanglante souvent... » (nous ne soipmes pas carnassiers impuné- » ment!) si sanglante souvent, et pourtant si » belle, que parcourent, de l'autre côté de la » terre, les hommes qui suivent, ( par la force » même de la constitution que leur a faite leur
» milieu, ) la marche qu'ont suivie nos aïeux. .. » De leur apprendre, par les images de ce
> qu'étaient nos ancêtres, .ce que seront nos » descendants. . . (Trois termes suffisent à décou- » vrir la raison d'une progression! Je leur en » fournirai plus de mille.), ce que seront nos * descendants!... afin qu'en vrais hommes, » maîtres du présent, ils aident la marche )> ascendante de notre espèce... afin qu'ils lui » sauvent, autant que possible, les convulsions, » douleurs, angoisses, voire même les simples » inquiétudes qu'éprouve fatalement tout corps » vivant qui se développe avec peine... Je veux ^ qu'ils deviennent plus enthousiastes de l'a- » venir, qui les tuera, que du passé, qui les a » fait naître... Je veux leur apprendre que les » lois, qui président à la marche de l'huma- » nité, sont tout aussi réelles, tout aussi posi- » tives et tout aussi fatales que celles qui pré-
> sident au mouvement de la terre... Je » veux. . ...»
En battant ainsi la campagne dans ce cadre immense, je perdis si bien mon temps qu'il me fallut ensuite préparer chacune de mes causeries géographiques, semaine par semaine.
Malgré cet inconvénient, quand des raisons, que facilement on comprendra, me fermèrent
la bouche ; mes auditeurs, en assez grand nombre, les uns verbalement, les autres par écrit, m'engagèrent à publier au moins tout ce que j'avais dit. Je le promis I Et bien qu'il y ait longtemps de cela, bien aussi que beaucoup d'entre eux m'aient certainement oublié, je viens tenir plus que parole. ( Plus signifiant que mon sujet a considérablement grandi sous ma plume.)
Sur ce, parce que j'en ai dit assez pour justifier ce qui va suivre, j'invite mon lecteur à tourner la page.