ONZIÈME LEHRE
De la terre proprement dite. Des six grands plateaux qu'elle forme, et des montagnes, lacs, mers intérieures et déserts qui la divisent et subdivisent. Services que tous ces obs* tacles ont rendus à nos ancêtres.
Messieurs,
En négligeant l'Islande et les Iles Britanniques, Madagascar, Ceylan, Sumatra, Java, Bornéo, les Philippines, le Japon et les Célèbes, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Zélande et beaucoup d'autres îles plus petites, nous partagerons la terre proprement dite ,en six grands plateaux solides, comme nous avons partagé la mer en six plaines liquides océaniques.
Les trois premiers connus (l'Europe, l'Asie, rAfrique), soudés ensemble, forment notre vieux monde. Les trois derniers découverts, l'Amérique du Nord et celle du Sud, qui se tiennent, et l'Australie, complètement solitaire, constituent le nouveau .
— Des courants d'air et d'eau glissent-ils à la surface de chacun d'eux ?
— Oui ; mais ni leur grandeur, ni leur vitesse, ni leur direction, ne comportent des généralités intéressantes. Voilà pourquoi, ren-
voyant leur histoire à celle des régions qu'ils parcourent, nous commencerons celte nouvelle étude par quelques réflexions sur les montagnes, qui font tant varier le cours de ces nappes fluides, et sur les déserts, mers intérieures et lacs, où les unes trouvent leur source et les autres leur tombeau.
L'Europe, l'Asie et l'Afrique, bien que soudées ensemble, se sont longtemps méconnues, et, jusqu'à un certain point, se méconnaissent encore ; leurs habitants respectifs n'ayant osé que fort tard, et beaucoup d'entre eux n'osant maintenant même franchir les monts Oural, la mer Caspienne, le Caucase, la mer Noire, celle de Marmara , l'Archipel , la Méditerranée, l'isthme de Suez et les deux déserts qui le flanquent, ou la mer Aouge : toutes barrières liquides ou solides que noire industrie moderne s'efforce d'anéantir.
Celte nouvelle et si puissante force sociale faitelle bien, fait-elle mal en agissant ainsi ? Grave (luestionl qu'il faudrait peut-être encore trancher par la négative si l'on tenait sufiîsamment compte du peu de moralité politique des négociants du jour. Mais laissons au présent ses diÎFficultés, et, pour le moment, ne songeons qu'au passé. Donc, les très-grands et très- nombreux
obstacles que je viens d*émimérer ont-ils bien servi notre espèce en isolant pendant fort longtemps les peuples anciens les uns des autres? A cela, pas le moindre doute : oui, certainement» très-<;ertainement.
Car, sans eux, Thumanité, au lieu de grandir séparément ses enfants en maints et maints endroits et sous maints et maints aspects divers pour ne les mélanger qu'à un âge où nos meilleures aptitudes, suffisammment développées, n'étaient plus alrophiables par nos plusr énergiques et plus grossiers penchants: ^humanité, dis-je, aurait abîmé pour jamais fous ses peuples dans la plus naturelle, la plus tenace, la seule fatale, mais la moins noble des civilisations, celle que ne franchissent pas les bétes: le fétichisme I
Expliquons-nous^ enjoignant à ces notionsiie géographie quelques considérations d'histoire. Ces deux études sont sœurs jumelés. Ce que:
l'une est dans le temps, l'autre Test dians l'espace; et les séparer devient souvent impossible.
L'Europe est la portion la plus étroite de notre vieux monde. Â chaque instant des chaînes de montagne et des cours d'eau la coupent.
Ses productions végétales autoclhones sont mesquines et ses animaux primitifs très-peu sociables. Pour tous ces motifs les hommes s'organisèrent, à sa surface, plus tardivement que partout ailleurs. (Le passé social de nos ancêtres compte au plus quatre mille ans de certitude historique.)
L*Asie, tout au contraire, est énorme. Son grand plateau central n'est, d'un bout à l'autre (du Pacifique à la Caspienne), qu'un immense herbage, facile à parcourir et foisonnant d'ani- ,maux pasteurs aisément dômes ticables. Son yersant nord ou Sibérien est très-pauyre, il est vrai; mais combien sont richissimes ceux Est et Sud, ainsi que les vallées qui les creusent. Aidés par des circonstances aussi favorables les Orientaux purent donc s'organiser, non-seulement en peuples nomades, mais encore en peuples ^sédentaires, dix et cent fois plus vite que nos ancêtres immédiats.
Ils le purent et le firent; témoins d'un côté les Huns, les Mongols, les Tartares, les Sarrasins, les Turkomans, tous anciens Scythes plus ou moins ; et de l'autre les Siamois, les Indiens, les Thibétains, les Chinois, les Persans, et cœtera et cœtera ; tous peuples dont la civilisation (à preuves écrites) est deux, trois, et quatre fois plus vieille que la nôtre.
Ces faits rappelés, n'est-il pas évident que si des hordes asiatiques (analogues à celles que dirigèrent les Saladins, les Attila, les Xeriès et leurs devanciers) n'avaient trouvé dans les déserts, lacs, mers et montagnes que j'ai nommés, des obstacles longtemps infranchissables, les blancs de notre vieux monde auraient été envahis, bien avant de pouvoir résister politiquement aux populations jaunes ; ou, tout au moins, bien avant d'être aptes à les dominer intellectuellement et moralement.
Alors, je vous le demande, que seraient devenues l'Europe et la civilisation qu'elle produira?
Et, tout semblûblement, si les hordçs fétichiques et noires que les absolutistes religieux de la vallée du Nil ou ceux politiques du littoral méditerranéen surent organiser, les uns à Carthage et les autres à Memphis ou Thèbes ; — si, dis-je, les hordes fétichiques et noires, que guidèrent les prédécesseurs des Sésostris et des Annibal, avaient pu se ruer toutes entières sur l'Asie mineure, la Grèce ou l'Italie, au temps où toutes trois étaient encore sauvages ; que seraient devenues, je vous le demande aussi, les populations blanches et jaunes, et l'immense tribut qu'elles ont payé déjà au bienêtre comme au développement de notre espèce?
N'ast*ïl pas évident que ces deux grandes eatégoriesde peapleset letsts inventions au* raient disparu, sinon pour toujours, du moins pour bien des siècles, voire même des millîerst d'années.
Parlant ainsd, je pose en principe que certains Africains furent socialement organisésbien avant les Asiatiques et surtout bien avant les Européens. Ce que prouvent les^ hiéroglyphes qu'employèrent les Ethiopiens, colonisateurs de TEgypte, pouar buriner sur le granit les gloires de leurs chefs,, et ce qu'à leur défaut l'histoire naturelle justifierait amplement. Car il est de fait que tous les êtres vivants, et les nombreuses variantes qu'ils produisent, atteignent leur plein développement individuel et collectif d'autant plus vite, que les actes prirvés, domestiques et sociaux qu'ils sont appelés à produire sont d'un ordre moins élevé.
Mais en voici trop, beaucoup trop même, au sujet des montagnes, fleuves, mers, lacs et déserts que la force de la vapeur et la vitesse de. l'électricité s'efforcent de franchir I Donc parlons des êtres vivants qui habitent les six grands plateaux que ces obstacles divisent et subdivisent.
DOUZIÈME LFETRE.
D«9 plantes en général, et de celles qui vivent sous les tropiques en particulier.
Les êtres, qui vivent à la surface de la terre, forment deux grandes catégories : ceux qui ne peuvent bouger volontairement, les végétaux; ceux qui vont où ils veulent, les animaux. Ces derniers, directement ou non, ne subsisteul qu'aux dépens des premiers. Donc leur vie, comme leur distribution à la surface du globe, étant, jusqu'à un certain point, subordonnées à celles des plantes , nous devons tout naturellement commencer par étudier ces dernières.
Quatre agents physiques exercent une influence considérable sur les végétaux, savoir : la chaleur, l'humidité, la. lumière, et la hauteur de l'air, ou, si mieux on aime, la pression atmosphérique.
Dans tous les endroits où ces quatre forées seroat exagérées» les plantes qui exceUeni à les interpréter prospéreront donc.
Dans tous ceux où elles seroiït médiocres, les plantes seront médiocres aussi.
Et dans tous ceux enfin où elles manqueront presque, les plantes aussi presque manqueront; ou tout au moins seront autrement faites qu'ailleurs.
Ce qui veut dire, tout bonnement, que sous les tropiques, au bord de la mer, ou dans les plaines basses et marécageuses arrosées par de très-grands fleuves (comme le Gange, le Nil ou les Amazones ) nous trouverons les végétaux riches par excellence ;
Qu'aux pays obscurs et froids, aux régions polaires ou montagneuses, nous trouverons les arbres et les herbes les plus ternes, les plus secs, les moins aromatisés, ou les plus pauvres en matière, autrement dit, les plus légers ;
Et qu'enfin aux régions tempérées, ou situées à mi-côte, nous ne rencontrerons que des plantes à propriétés mixtes ( chose assez favorable sous plus d'un rapport].
Mais gardons-nous bien de prendre au pied de la lettre tout ce qui précède. Car si les pays très-chauds, très-lumineux, très humides et très-bas situés, sont la patrie, par excellence, des i^ég^tau^t laxuriants. ils sont aussi l'unique
asile des herbes et arbres mal conçus et mal faits, des plantes qui ne peuvent subsister qu'au milieu de circonstances climatériques exceptionnellement heureuses; comme semblablement, les zones polaires et les cimes aux neiges éternelles sont les seuls refuges possibles des végétaux, doués de qualités diamétralement contraires, savoir: une force ascensionnelle trop puissante, une sève sinon trop chaude, du moins trop inflammable, ou bien une sobriété ( soit météorologique, soit plastique) si grande qu'ils peuvent supporter des jeûnes de chaleur, de lumière et d'humidité pendant trois, quatrCi cinq et même six mois de suite. Eclairons, par quelques citations, ces considérations^ à priori et trop exclusivement théoriques.
Exemples de végétaux remarquables par leur taille et leur innombrable multiplicité. — Dans l'Afrique torride, aux plaines humides et surbaissées, qui tantôt séparent et tantôt peut-être unissent le Zambèze, le Congo et la Couenza, sont des forêts d'herbes comptant trente, quarante, cinquante lieues de long sur trois, six, huit et dix de large. Les joncs et roseaux qui les forment ont quatre, cinq, six mètres de haut et sont tellement pressés les uns contre les autres, qu'on ne peut se frayer un passage au milieu
d*euî que la hache à la main. Aussi, dans les espaces qu'ils couvrent, ne rencontre^t-on que des hippopotames, des rhinocéros ou des éléphants; monstres seuls capables, par leur masse colossale, de tracer des sentiers à travers ces géants marécageux ; et seuls capables aussi, pat leur colossale force digestive, de convertir en graisse ces plantes si aqueuses et, partant, si peu nutritives.
Végétaux remarquables par l'énormîté de leurs dimensions toutes personndles. — En première ligne figure, encore en Afrique torride, le baobab, arbre qui vit peu loin du bord des fleuves que nous avons nommés, ou sur les versants maritimes, au pied des montagnes. Il compte son diamètre par quinze, vingrt, vingtcinq et trente mètres, et son âge par milliers d'années.
Aux mêmes parages que lui figure un aulre géant, non d'ampleur horizontale, mais de haute«3r : le cocotier, qui monte jusqu'à vingt, vingt-cinq et trente mètres, chose merveilleuse! si on songe que cet arbre n'est guère qu'une collection de choux palmistes superposés.
Moins exclusif que le précédent, ce colosse vertical habite aussi T Asie, l'Amérique et l'Océanie liolynésienne et métis.
Un troisième monstre végétal <ïu'on rencontre partout, sous la zone torride, c'est la liane. Chez elle, ce n'est ni la largeur ni la hau teur qui s'exagèrent, mais bien la longueur.
II n'est pas rare de trouver des êtres de cette espèce qui, serpentant de branche en branche et d'arbre en arbre, font parcourir à leur sève 50, 1 00 et i 50 mètres de longueur ou plus.
Etre fort élevé, fort large ou fort long n'est, même pour un végétal, qu'un triste mérite social. Aussi, en vous montrant des spécimens qui ne se recommandent à l'attention que par une de ces trois aptitudes, n'ai-je désiré que satisfaire une simple curiosité. Mon intention est maintenant moins frivole, et je veux, dans les plantes sous-tropicales, dontje vais vous entretenir, vous montrer des êtres qui savent emprunter au milieu qui les entoure de très-fortes qualités physico-chimiques, et les emmagasiner dans une ou plusieurs parties de leur organisme.
Uébène , le gaiac et le teck surtout, gr✠à l'atmosphère chaude et lumineuse qui les entoure, distillent et concentrent tellement les sucs, puisés par leurs racines, qu'ils fournissent un bois aussi dur qu'indestructible. <)'iii vu
à la mer (à la Nouvelle-Zélande et à TÂscension) , une corvette de charge anglaise, la Tortue, qui avait 120 ans d*âge. Un bâtiment de Marseille, qui naviguait encore à la même époque, en comptait alors UO. Ils étaient , l'un et Tautre, construits en bois de teck.
L'encens, la myrrhe, le baume de la Mecque, le benjoin, la mousseline, le patchouli, le vétyver, la frangipanne et tant d'autres produits asiatiques, africains ou américains, feuilles, bois, racines, ou sèves concentrées proviennent de plantes ou d'arbres qui traduisent, par des arômes aussi délicieux qu'inépuisables, le pouvoir luxuriant de Tair qu'ils jespirent.
Au lieu d'interpréter les richesses calorifiques et, par suite, aromatisantes de l'atmosphère qui les baigne, par des saveurs olfactives; c'est par des qualités parlant à notre goût, ou même au pouvoir caloripare de tout notre être, que le clou de girofle, la canelle, le gingembre, la muscade, le piment, le poivre, le quinquina et tant d'autres produits sous-tropicaux traduisent le luxe qui les a fait naître.
La noix d'acajou, la graine du croton et la noix vomique prennent un moins long détour et brûlent tout simplement à la façon du feu ou des caustiques.
Certaines plantes moins laborieuses et moins
économes répondent directement à la chaleur, qui les entoure, par une chaleur plus grande et font monter le thermomètre, au moment où elles deviennent mères, jusqu'à son quarantième degré.
Parmi les arbres sous-tropicaux, dont le bois reproduit l'intensité colorante des rayons lumineux qui les inonde, je vous citerai les plus connus de tous, l'acajou, Tébène, l'indigo et le campéche.
Et parmi les plantes trop faibles ou trop imparfaites pour fixer quelque chose, mais cependant reconnaissantes envers l'atmosphère splendide qui les éclaire, je ferai figurer la pandanus et mille et mille plantes grasses, dont les fleurs aussi gracieuses que larges, lumineuses, pures et belles remercient, dans leur propre langue, les éblouissants rayons du soleil.
Tous les organismes, tous les ateliers végétaux ne sont pas les mêmes; donc ne soyons nullement surpris de rencontrer, en ces mêmes parages, les bois les plus sonores, les plus secs et les plus cassants à côté des plantes les plus taciturnes, parce quelles ne sont qu'air et eau : de voir par exemple, à côté du spongieux bananier, oignon géant de 5 et 6 mètres de hauteur, fleurir le citronnier au bois si dur, et si noueux.
Citons encore quelques plantes: celles-ci, habiles à mettre beaucoup de nourriture sous un petit volume ; celles-là toutes puissantes à produire des sucs presque animaux; et les troisièmes à réunir dans leur organisme ces deux genres de fabrication. J'entends parler de rigname, du manioc, du taro, de l'arbre à pain et du riz, si riches en fécule; de beaucoup d'acacias, de cactus et de rosiers, riches en gomme ; de la canne et du dattier, riches en sucre ; du cacao, du caféier et surtout du cava, riches à la fois en farine, huile, et principes reconstituants par excellence.
Puis terminons cette énumération de plantes luxuriantes, à un titre ou à l'autre, par celles qui sont le plus habiles à consoler l'homme ; soit en calmant ses douleurs, comme fait le pavot; soit en plongeant dans le vague du farniente, comme fait le tabac; soit enfin, en lui procurant d'heureux songes, comme le suc du ch.anvre, le haschich.
Messieurs, partout, à la surface de la terre, les malheureux de notre espèce tâchent de s'abriter derrière les favoris de la fortune, qui rarement leur viennent en aide. Les végétaux font de môme. On trouve donc, sous les tropiques, à côté des opulents du règne botanique, des
plantes si manchottes, si boiteuses, si louches d'allures, en deux mots, si piteuses et si muti lées, qu'on ne sait si elles sont arbres ou herbes, bois ou eau, feuilles, fleurs ou épines, amies du jour ou de la nuit, et mortes ou vivantes ; tant sont étranges leurs mœurs et leur aspect.
Tel est, entre mille, l'arbre de fer dont 1^8 feuilles, longues, sèches, minces, rares et mal plantées, rappellent ces brins de chaume ou mieux de foin que les branches dépouillées de nos arbres arrachent, pendant l'hiver, aux voitures qui les approchent de trop près, afin de se vêtir un peu. Tels sont aussi nombre de cierges, de cactus et autres plantes grasses.
A voir ces végétaux si tristes, on les croirait tout prêts à tomber en poussière. Eh bien I si privés de force que semblent être tous ces gueux; le mieux est certainement de ne pas s'y fier. Car presque tous ces disgraciés de la nature changent les solides, gaz et liquides qu'ils absorbent en poisons si violents, que les fruits qu'ils portent ; moins que cela, la sève qui les nourrit ; moins encore, l'ombrage qu'ils projettent, donnent promplement la mort.
Tant il y a que la misère aigrit tout le monde^ voire même les plantes.
La conclusion de tout ce qui précède est que les parages terrestres, excessivement luxuriants, ne sont habités que. par des végétaux excessivement luxuriants aussi, à un ou plusieurs titres.
£h bien 1 ces plantes si éminemment luxuriantes, ou, ce qui pour nous est tout un, si éminemment énergiques dans un sens ou dans Vautre sont-elles capables d'émigrer, autrement dit, de consacrer une partie de leur vigueur à vivre en des climats moins richissimes de soleil, d'air, déterre et d'eau? Ainsi posée, comment résoudre cette question, qui n'a rien d'absurde évidemment?
D'une façon bien sioa^Ie C'en se laissant guider par les plus vulgaîmi habitudes.
Sous les tropiques, on se désaltère très-souvent avec les fruits oula sève de certains arbres. Les uns vous offrent à cet effet du vin, les autres de l'eau, d'autres encore du lait d'une ravissante fraîcheur. Ce qui veut dire tout bonnement que la température de tous ces végétaux est plus basse que celle de la terre ou de l'air.
Produire constamment du froid, voilà donc la résultante de leurs fonctions vitales, l'esprit de leur structure I Dès lors comment vivraient-
ils dans les climats, où les deux premières tâches à remplir, pour subsister, sont au contraire faire de la chaleur et combattre des excès d'humidité? Tout au plus ceux d'entre eux, qui satisfont aux conditions anatomo-physiologiques, dont parlera ma prochaine lettre, pourraient-ils habiter les confins de nos zones tempérées.
TREIZIÈME LEnRE.
Des plantes qui vivent aux pays tempérés. Causes du cosmopolitisme de la plupart d'entre elles. Cachet des végétaux qui vivent aux régions glacées.
Messieurs,
Dans les pays tempérés, quand vient la belle saison, chaque graine, sous l'influence d'une chaleur humide, ramollit son enveloppe et la fend; mouille son amande et la tette; prend du volume; allonge sa tigelle ; élend sa radicule; enfonce Tune dans le sol ; darde l'autre dans l'atmosphère ; déplie ses folioles au soleil ; épanouit son chevelu dans l'obscurité ; se sèvre alors ; pompe sous terre des matériaux qu'elle épure au-dessus ; grandit ; grossit ; devient adulte ; se marie dans ses fleurs ; pond ; vieillit ; dessèche et meurt, après avoir mis à sa place une très-nombreuse postérité.
Tel est le sort des herbes et des plantes annuelles .
Les arbres, proprement' dits, véritables coraux de l'air, grandes républiques végétales, les imitent, ou mieux, doublent toutes ces pré-
cautions. Car ils assurent à la fois Texistence de leur espèce et la leur propre.
Je m'explique.
Pendant Thiver, leurs bourgeons de toutes sortes (radicules, rameaux et fruits futurs) sommeillent ; ces deux derniers sur les branches dépouillées ; les premiers sur les racines dégarnies. Un bon duvet cotonneux met à l'abri du froid les organes presque invisibles de ces petits fœlus ; et des écailles résineuses, superposées en s'entrecroisant, défendent contre l'humidité pourrissante tous ces bambins végétaux si parfaitement emmaillotés.
Aussitôt que revient la chaleur, ces trois espèces de jumeaux se réveillent, écartent leurs rideaux squammeux, éparpillent les fils de leurs langes et développent leurs petits membres.
En l'air, sur les branches, les bourgeons à feuilles allongent donc tout à la fois leurs parties vertes (organes respiratoires de l'arbre) et le ramuscule qui les porte.
Sous terre, sur les racines, les bulbes à chevelu allongent donc, tout à la fois aussi, leurs radicelles brunes et leurs mille tubes capillaires, véritables pompes aspirantes, vraies trompes nourricières de l'arbre.
Enfin, en Pair et sur les branches encore, les bourgeons du troisième genre développent aussi, tout à la fois, la queue future du fruit et les organes mâles et femelles ( pétales, étaminés, ovaires) destinés à puiser, dans la république mère, les germes d'une infinité de sociétés végétales qui lui ressembleront en tous points.
Une fois la vie ranimée partout, grâce à la chaleur croissante, tout grandit, tout fonctionne, tout prospère de mieux en mieux, dans ce grand corail atmosphérique, et bientôt une pléthore générale détermine l'acte important de la fécondation. Alors la nutrition du bois et celle de l'écorce diminuent en faveur des fruits. Un moment leurs parties vertes viennent en aide aux feuilles. Puis il se colorent, mûrissent, forment leur graine et tombent.
Une fois seule et la perpétuité de sa race assurée, que va faire, de son excès de richesse maternelle, notre métropole végétale? L'utiliser en sa faveur, en profitant des derniers beaux jours : autrement dit, repeupler ses branches et ses racines de petits enfants, qui la réveilleront, de son lourd sommeil hibernal, en la tétant.
Donc pendant qu'il fait tiède encore, elle encotonne chaque bourgeon bien soigneusement ; bien soigneusement goudronne les écailles de son berceau; bien soigneusement le pose à Vaisselle d'une feuille ou d'une radicule ; et bien soigneusement enfin met à ses pieds tout ce qu'il lui faudra de provisions pour s'épanouir, aussitôt le printemps venu.
Que de sollicitude I Mais elle n'y perdra pas à être si bonne mère. Car ses enfants sessiles aériens lui rendront sève pour sève, et amour pour amour. Non pas immédiatement, non pas tant qu'ils seront jeunes ou rameaux, mais quand ils seront branches ; quand au lieu de vivre aux dépens du commun trésor, ils déverseront leurs excès de sève sur le tronc qui les supporte.
Personne de vous n'est sans avoir vu une mère souche, parfaitement creuse, parfaite-ment incapable de puiser quoi que ce soit en terre, se maintenir debout dix, vingt, trente ans et plus, grâce aux sucs que lui renvoient les branches vertes qui la couronnent.
Ajoutez à ces détails de mœurs végétales que, chaque nuit, les plantes de nos pays referment sur leurs enfants encore à la mamelle, sur
leur bourgeons à fruit, les toiles fines^tmdres, brillantes et parfumées, dont elles entourent amoureusement leurs membres trop fragiles encore ; et tout aussitôt vous devinerez que les arbres des zones teni'pérées ont le double génie de faire tantôt du chaud tantôt du froide pour garantir leurs enfants et eux-mêmes des intempéries si contradictoires de nos climats.
Eh bien ! parce qu'il en est ainsi, n'est-il pas évident que toutes les plantes sous-tropicales qui sauront, elles aussi, entourer leurs bourgeons d'écaillés résineuses, seront à la rigueur transportables dans nos climats; c'està-dire aptes à se réveiller au printemps, ou, ce qui revient au même, capables de passer leur hiver à la façon des marmottes, immobiles mais non gelées, mais non mortes ?
Et de même, ii'est-il pas évident aussi que celles de nos climats, qui posséderont au plus haut point ces aptitudes maternelles, qui, à l'instar des sapins, fabriqueront des écailles très-épaisses, ne pourront habiter la zone torride ; mais au contraire s'achemineront volontiers vers les pôles, juste à l'inverse de celles qui manquent de prévoyance contre le froid?
Avant de parler des végétaux polaires, deux
mots encore sur les plantes des zones tempérées.
Leur double génie consiste à faire tantôt du chaud, tantôt du froid. Donc, ayant doubles fonctions, doubles ressources pour supporter les caprices de l'air, elles ont double aptitude pour voyager tantôt au nord, tantôt au sud. Donc enfin elles sont de toutes les plus cosmopolites.
Eh bien ! parce qu'elles sont ainsi, l'homme les a (préférablement à toutes au très) emmenées en voyage, transplantées dans ses jardins, dans sa famille, domestiquées en un mot et multipliées à la surface du globe. De telle sorte qu'elles sont devenues d'autant plus rares à l'état forestier qu'elles ont crû davantage en nombre.
De telle sorte enfin, qu'à l'instar des bœufs, moutons, chevaux, chiens et autres bêtes philanthropes, elles ont quitté leurs semblables, leur patrie et leur part du gouvernement des airs, de l'eau et de la terre, pour nous aider à grandir notre empire sur tous les êtres inertes ou vivants, solide&, gazeux ou liquidés, qui habitent notre planète.
Socialement parlant, les végétaux de nos climats sont (tout ce qui précède le dit) mieux faits que ceux des zones torrides et glaciales. £h bien I en quoi consiste la perfection dans les êtres vivants? dans l'exagération ultime d'une de leurs qualités ? Non, mais dans la meilleure résultante possible de foutes celles qu'ils comportent.
Partant de là, devons-nous trouver dans les végétaux de nos climats des productions énergiques comme celles sous- tropicales ? Non, mais bien des qualités plus aimables, plus gracieuses et plus finement élaborées.
Vérifions! Nos arbres ont des arômes de fleurs et des saveurs de fruits moins pénétrants mais plus suaves que ceux des pays chauds ; des dimensions moins grandioses mais plus savantes ; des couleurs moins éclatantes mais mieux nuancées; et des bois moins durs et moins sonores, mais plus obéissants à nos désirs, plus empressés à prendre les qualités que nous voulons leur transmettre, plus sympathi* ques à nos constants efforts de transformation et d'amélioration universelle.
Parce queles plantes des régions tempérées sont les mieux faites et les plus facilement
transportables, croirons-nous qu'elles puissent toutes émigrer sans souffrir ni modifier sensiblement leurs propriétés? Non, et voici à cet égard deux grandes indications.
Portées sous les tropiques, elles utiliseront l'aptitude qu'elles ont à se gorger de sève au printemps ; combattront l'excès de chaleur à la façon des alcarazas ; pour cela pousseront tout en eau et, partant, dépouilleront leur bois de force et leurs fruits de saveur, si toutefois elles fabriquent assez de sucs pour fleurir et fructiaer.
Rapprochées des pôles au contraire, crainte de crever en gelant, elles feront comme en automne, absorberont le moins d'eau possible et deviendront coriaces, naines ou rachitiques ; c'est-à-dire à peu près stériles.
Eh bien ( et c'est là que j'en voulais venir], parce que, sous les pôles et sur les hautes montagnes, un excès d'humidité ne peut que nuire aux plantes ; les mousses, lichens, herbes et arbres qui sont les plus habiles à se constituer une sève résineuse se plairont aux régions glacées, mieux que tout autre végétal et s'y plairont seuls.
T^s végétaux polaires ne savent-ils que se
faire un sang incoagulable? NonI Ils savent encore, par un autre secret de leur structure, exploiter la nature si peu lumineuse de leur pays. Deux mots d'explication I
Le soleil est pour ces parages d'une parcimonie révoltante. Car s'il commence par éclairer, fort obliquement, le même pôle pendant six mois de l'année jour et nuit ; pendant six mois de l'année, jour et nuit, il finit par lui manquer. D'où nous pouvons conclure que 'tous les organes respiratoires des végétaux de ces contrées doivent être faits de façon à pouvoir, par leur étendue et leur teinte, absorber et décomposer au maximum les rayons du soleil. Voilà pourquoi les feuilles, glauques et foncées presque toutes, sont chez telle plante tournées, retournées, contournées et frisées de cent manières diverses ; et, chez telles autres, découpées en mille et mille fibriles dont rien ne peut sortir, que l'obscurité.
En tenant compte de la hauteur barométrique au sommet d<îs montagnes, de l'électricité atmosphérique aux pôles, etc., etc. ; nul doute qu'on ajouterait beaucoup à ces généralités ; mais si la science est inépuisable, je ne le suis certainement pas.