‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du Potomac (volume 2)Chapitre 15 sur 42 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

UnÎTeraaIité dn génie yankee. — Comment le colonel Pleuonts creusa une mine. — Projet d'assiut. — Plan du général Burnside. — ModiGcations malheureuaes. — La coutte-paille. — Demiera préparatifs. — I.a mèche éteinte. — L'explosion. — Le cratère, — Terrible fiasco. — Double enquête. — Conclusions différentea. — La véritable cause de l'insuccëa.

Le général Ord était récemment arrivé de l'ouest où il avait servi jusqu'alors. Le général Grant, le connaissant sans doute pour un officier de mérite, l'avait transféré dans l'armée du général Butler, où il avait remplacé le général Smith comme commandant du 18' corps. Pour le moment, il occupait la droite de nos lignes devant Petersburg. Son quartier général était sur le haut d'une colline, d'où la vue embrassait une partie de nos retranchements, et s'étendait par échappées jusqu'à la ville dont on apercevait les clochers et quelques édifices. Là nous apprîmes ■ la cause de notre rappel subit de Deep-Bottom.

La mine creusée, sous la direction de Burnside, était achevée et chargée. L'explosion en était fixée au lendemain matin, 30 juillet, et devait être suivie immédiatement d'un assaut par le 9" corps, avec le concours du 18®. Cest pourquoi notre division avait été rappelée pour relever les troupes du général Ord dans les tranchées.

Quelques détails sur l'exécution de ce travail me paraissent intéressants à consigner ici.

Les officiers du génie n'y prirent aucune part. Ce fait semblera sans doute plus extraordinaire en Europe qu'il

SIS QUATBE ANS DE CAHPAGKES

ne le fut en Amérique. Il faut se rappeler Tuoiversalité du génie yankee, et combien les hommes de cette race, aussi intelligente qu'entreprenante, sont habitués à accomplir les tâches les plus diverses. Jamais peuple ne s'attacha moins aux spécialités. Ils ont pour principe que l'intelligence peut s'appliquer à tout. Aussi vont-ils plus vite et réussissent-ils mieux qu'aucun autre peuple. Partout ailleurs qu'aux États-Unis, les ressources de l'esprit sont parquées par catégories. On considère les aptitudes comme exclusives, et chacun fait sa carrière d'après cette donnée. Cependant, c'est une grande erreur.

Les organisations bien développées ont des aptitudes multiples. Le même homme peut être à la fois un penseur et un homme d'action, un homme de loi et un homme de guerre, philosophe et industriel, commerçant et artiste, mathématicien et poète. Toutes les facultés peuvent ne pas s'équilibrer dans la même tête ; mais elles ne s'excluent pas naturellement. Le Yankee le sait bien, et il essaie volontiers de tout, quitte, s'il échoue dans une voie, à en prendre une autre. Et voilà comment il finit toujours par arriver.

Ce n'est pas à la nature qu'il doit plus que les autres hommes ; c'est à l'éducation. Dans son enfance, il n'a point été emmaillotté dans les traditions et les préjugés ; oh ne lui a pas imposé des opinions toutes faites ; ni le gouvernement ni l'Eglise n'ont pesé sur sa jeune-intelligence. Il a grandi dans un air libre ; il a appris à compter avant tout sur lui-même, et il sait que de sa seule vEileur personnelle dépend la place qu'il se fera au milieu d'un peuple où tout procède de l'initiative individuelle. Delà ce grand essor de toutes ses facultés, et cette variété de connaissances pratiques qui en multiplient l'emploi.

Pour revenir à la mine : la première idée en vint au lieutenant- colonel Henry Pleasants, ancien ingénieur civil, commandant maintenant le 48" de Pennsylvanie. Le point le plus avancé de nos lignes était sur la partie inférieure d'une pente couronnée par une sorte de redoute,

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A L'ABMËE DU POTOHAC. S»

derrière laquelle la colline du cimetière commaDdaitla ville dePetersburg. A l'intérieur, passait, dans un profond ravin, la piste du chemin de fer de Norfolk, dont nos ouvrages dérobaient la vue à l'ennemi. Cette disposition du terrain suggéra au colonel Pleasants l'idée d'ouvrir une galerie horizontale jusque sous le fortin. Il en fit la proposition au général ÎPotter, son chef de division, qui la transmit au général Burnside. Celui-ci l'approuva sans hésiter, et dès le lendemain, le colonel Pleasants se mit à l'œuvre. La première chose à faire était d'obtenir la distance eiacte de l'ouverture de la mine à la redoute qu'il s'agissait de faire sauter. L'instrument nécessaire se trouvait au quartier général, mais il fut impossible d'en obtenir l'usage. L'ingénieur en chef de l'armée et autres autorités déclarèrent ex cathedra que le projet n'avait pas le sens commun; que jamais mine de cette longueur n'avait été pratiquée; que cela ne pouvait se faire; que les hommes seraient étouffés par le manque d'air ou écrasés par !'ebouIement des terres, etc., etc. Il s'ensuivit que l'entre- 3rise fut non pas approuvée, mais seulement tolérée par le jénéral en chef. On voit par là que l'esprit des corps spé- :iaux est le même dans tous les pays. Pour eux, ce qui le s'est pas fait ne peut pas se faire, et si vous leur prolosez quelque innovation qu'ils n'aient pas trouvée dans eurs livres, neuf fois sur dix ils vous répondront que est impossible ou absurde.

Le général Burnside, qui tenait à son idée, envoya liercher à "Washington un vieux théodolite qui suffit néaaloins au colonel Pleasants pour déterminer une longueur e 510 pieds (anglais) à creuser pour la galerie directe, au out de laquelle les galeries latérales, courbées en arc de ercle, devaient avoir, à droite et à gauche, chacun© 8 pieds. Il va sans dire que toute assistance fut refusée ar le génie, qui ne voulait se mêler en rien d'une entrerise dont il avait proclamé l'absurdité. A sa suite, les fficiers supérieurs de l'armée s'amusèrent généralement eaucoup de cette plaisanterie.

SSO QUATRE ANS DE CAMPAGh-ES

Le coloDel Pleasants, abandonné à lui-même, sans autres encouragements que ceux de Burnside et de Potter, n'en continua pas moins son œuvre avec une persévérance inébranlable. On lui refusait des planches; il en envoya chercher à une scierie en dehors des lignes. On lui refusait des pioches de mine; il fit redresser les pioches communes de la division. On lui refusait des brouettes; il fit transporter la terre dans des boites à biscuit consolidées avec des cercles de fer empruntés à de vieux barils de salaisons. Ainsi, il sufBt à tout par lui-même, sans employer personne en dehors de son régiment de ■^X)hommes, recrutés pour la plupart parmi les mineurs du comté de Schuyikill, en Pennsylvanie.

Un point important était de soustrmre les terres remuées aux regards de l'ennemi, qui, sur un soupçon, pouvait faire monter quelques vedettes au sommet des arbres situés sur la hauteur, et découvrir les travaux dont il importait de lui cacher le secret. A cet effet, chîique matin, avant le jour, les pionniers du régiment couvraient de branchages, coupés par eux, les terres transportées hors de la mine pendant la nuit, et dont la quantité totale finit par s'élever à 18,000 pieds cubes.

Les travaux, commencés le 25 juin, furent complétés le 23 juillet, sans accident, en dépit de toutes les prédictions et de toutes les plaisanteries. Alors, il fallut bien changer de ton. Il fallut reconnaître que la chose était sérieuse. Ce qu'on avait déclaré infaisable, était fait. L'explosion, si elle réussissait, et si l'on savait en tirer bon parti, devait nous livrer Petersburg.

L'expédition de Deep-Bottom avait créé l'occasion la plus favorable qu'on pût rencontrer. En effet, le général Lee, incertain de son importance réelle, et se fiant à la protection de ses lignes, avait envoyé plus de la moitié de ses forces de l'autre côté du James. Hancock les retiendrait là avec ses deux divisions; il profiterait de la nuit pour revenir devant Petersburg, et quand, le lendemain, elles s'apercevraient de sa retraite nocturne, l'as-

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saut serait livré ayant qu'elles eussent même repassé le fleure.

Tout semblait donc promettre le succès, pourvu que l'assaut fût conduit avec vigueur et avec ensemble. C'était là le grand point, et malheureusement celui où les mesures prises pouvaient donner lieu à de sérieuses appréhensions. Le choix du 9" corps, pour conduire l'attaque, était loin d'être le plus heureux qu'on pût faire. Ce corps, qui avait rendu de très bons services dans la Caroline du nord, à l'armée du Potomac et dans le Tennessee, avait été tellement réduit dans ces diverses campagnes, qu'il avait fallu le renouveler presque en entier. On j avait incorporé des troQpes de toute provenance et de toute nature, la plupart DO-vices dans le service; ce qui, du reste, n'avait pas empêché qu'elles ne fissent leur devoir là où elles avaient 5té engagées.

Depuis leur arrivée devant Petersburg, elles avaientparticulièrement souffert. Auxaffairesdu 17 et du ISjuin, elles avaient perdu 3,000 hommes, et pendant tout le mois suivant, elles avaient été soumi&s à un service fatigant et périlleux dans les tranchées, où le feu des tirailleurs leur avait mis encore 1,150 hommes hors de combat. Ces fatigues incessantes, et l'habitude de se tenir toujours à l'abri derrière des retranchements, prédisposaient peu ces divisions à pousser avec confiance une attaque à découvert. H eût donc mieux'valu confier l'assaut à des troupes plus vigoureuses, telles que celles du S" ou du 5^ corps. Pour moi, je suis convaincu que si Hancock ou Warren avait eu charge de l'affaire, nous aurions tout emporté en quelques heures. Mais Burnside, qui avait pris l'initiative de la mine, tenait à honneur d'en parfaire le succès.

11 n'était cependant pas sans se rendre compte de la condition réelle de son commandement. Aussi avait-il résolu de lancer en tête sa 4* division composée de régiments de couleur qui, plus nombreux et moins fatigués que les autres, étaient, à tout prendre, ceux sur lesquels il y avait le plus à compter. Aussitôt après l'explosion, ces

deux brigades devaient dépasser en deux colonnea l'ouverture produite ; converger l'une à droite , l'autre à gauche; balayer l'intérieur des retranchements ennemis, et couvrir les flancs des trois autres divisions qui s'élanceraient directement jusqu'au sommet de la colline. Après elles, avancerait le 18* corps, et la partie serait gagnée. Car il faut se rappeler que Lee ayant envoyé cinq divisions au nord du James , il ne lui en restait plus que trois à Petersburg. Une fois établis sur la colline, la ville était à nous ; l'ennemi était coupé en deux ; sa gauche ayant à dos l'Appomattox se trouvait enveloppée, et il ne restait à sa droite, que la' ressource d'une prompte retraite qui nous eût livré toute l'artillerie de ses retranchements.

Tel fut le plan que le général Bumside soumit par écrit à l'approbation du général Meade, le 26 juillet. Comme conception, il serait difficile d'y trouver rien à reprendre. Comme exécution, il restait toujours à voir comment se conduirait le 9° corps, et comment ses officiers généraux le conduiraient. Maisdumoment que l'exécution était confiée au génér^ll Burnside, comme, mieux que personne, il connaissait la véritable condition de ses troupes, et les moyens d'en tirer le meilleur parti, il eût été sage de lui laisser le soin des détails, et de ne point intervenir dans les mesures particulières qu'il avait préparées de longue main. Pour ne l'avoir pas compris, le général Meade commit une faute qui devint la source de beaucoup d'autres, et il encourut ainsi une part directe dans la responsabilité de l'insuccès. Cette faute fut d'enjoindre au commandant du 9* corps de substituer une de ses divisions de blancs à sa division de noirs, dans le rôle assigné à cette dernière. Le général en chef communiqua directement cette décision au général Burnside, le 28 juillet.

« Il s'ensuivit, raconte ce dernier, une longue conversation dans laquelle j'expHquai au général Meade la condition de mes divisions blanches. J'insistai sur l'importance, dans mon opinion, de placer la division de couleur en avant, parce que je pensais qu'à cette époque, elle four-

nirait mieux une charge qu'aucune des trois autres. Je lui rappelai que, depuis quarante jours, celles-ci avaient été dans les tranchées immédiatement devant l'ennemi, là où pas un homme ne pouvait montrer sa tête au dessus du parapet sans essuyer plusieurs coups de feu ; que, pendant tout ce temps, elles avaient eu l'habitude de se rendre Bur la ligne par des chemins couverts, et en prenant tous les moyens possibles de se protéger contre le feu de l'ennemi; que néanmoins leurs pertes avaient été continuelles, et 8e montaient à un chiffre de 30 à 60 hommes par jour; que les soldats n'avaient même pu cuire leurs repas qui avaient dû être préparés à l'arriére et leur être portés; que, faute de pouvoir laver leur linge, ils n'avaient pu en changer, et qu'en un mot, ils n'étaient pas en condition d'exécuter une charge vigoureuse, etc., etc. »

A ces raisons, le général Meade objecta « que, sans avoir aucune raison de croire que les troupes da couleur ne feraient pas leur devoir aussi bien que les blanches, cependant comme elles formaient une nouvelle division qui n'avait jamais été au feu, et que l'opération était de nature à exiger les meilleures troupes, — il jugeait impolitique de la confier à une division dont la valeur n'avait pas encore été éprouvée. »

Évidemment, les raisons étaient bonnes de part et d'autre; mais qu'en résultait-il clairement? C'est que, dans le 9* corps, blancs et noirs étaient également impropres à la tâche, et qu'il fallait la confier à d'autres. Cette conclusion, si simple et si logique, ne semble pourtant pas s'être présentée à l'esprit des deux généraux, et comme ils n'arrivaient à se convaincre ni l'un ni l'autre, le général Meade annonça qu'il s'en référerait à la décision du lieutenant général.

Le général Grant, consulté, donna gain de cause au supérieur contre son inférieur. La question fut ainsi tranchée plus dans le sens de la discipline que dans celui de l'à-propos. Le fait le prouva de reste, et le général Grant le reconnut lui-même, en s'esprimant ainsi devant

SBI . QUATRE ANS DE CAUPAGNES

la cour d'enquête : « Le général Burnside voulait mettre sa division de couleur en avant, et je crois que, s'il l'eût fait, c'eût été un succès. Cependant je tombai d'accord avec le général Meade sur son objection à ce projet. 11 fit valoir que si nous mettions en avant la seule division de couleurque nous eussions, et que l'affaire tournât mal, on dirait, et avec raison, que nous faisions tuer ces gens là, parce que nous n'avions d'eux aucun souci. »

La préoccupation du«qu'en dira-t-onî » en pareillecirconstance, est un trait assez curieus. On y devine l'influence de la campagne électorale dans les Etats du nord. Ni Grant ni Meade ne voulaient risquer de fournir à l'opposition une arme qu'elle ne manquerait pas d'exploiter contre la réélection du président Lincoln. En toute autre circonstance, il n'est pas à croire qu'ils se fussent arrêtés à pareille considération.

La décision finale fut signifiée au général Burnside dans la journée du 29, douze ou quinze heures avant le moment fixé pour l'explosion. Ce fut pour lui une cause de vif désappointement et de grand embarras. Laquelle choisir des trois premières divisions pour remplacer la quatrième î Telles furent ses hésitations que, pour en sortir, il en vint à l'étrange expédient de s'en remettre à ud tirage au sort. Le sort qui, tout aveugle qu'on le croie, se plaît parfois à nous donner de sévères leçons, désigna précisément la division qui , si elle n'était pas- pire que les autres, était certainement la plus mal commandée. De ce moment, la chance fut perdue. Petersburg nous échappait pour longtemps encore.

Toute la nuit fut consacrée aux derniers préparatifs. les divisions d'attaque se formant à leurs postes, à mesure qu'elles étaient relevées dans les tranchées. La nôtre, qui était restée tout le jour massée dans les bois hors de vue de l'ennemi, remplaça le 18" corps et une partie du 10", dans cette partie des lignes qui s'étendait depuis la droite de Burnside jusqu'à l'Appomattox. Ma brigade était la

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plus rapprochée de la mine dont nous séparait un rideau de bois. Ma droite occupait le fort Stedman, armé de dix canons et près duquel se trouvaient une douzaine de mortiers à obus. Ma gauche était tellement près de l'ennemi que les sharpshooters, distribués sur mon front dans un boyau couvert, pouvaient lancer facilement des pierres dans ses ouvrages avancés. Les moindres bruits s'entendaient d'un retranchement à l'autre, ce qui nous valut d'être salués à notre arrivée par une notable quantité d'obus qui, du reste, ne nous firent pas grand mal.

L'heure fixée pour l'explosion de la mine était 3 heures ec demie du matin. J'ai dit que la galerie principale aboutissait à une galerie transversale recourbée en avant, eu forme d'arc de cercle. Dans les parois de celle-ci, huit couloirs étroits se faisant face (quatre de chaque côté), aboutissaient à huit chambres ou fourneaux contenant chacun mille livres de poudre, en tout, huit raille livres. Cela devait produire une belle éruption. Aussi, dès trois heures, tout le monde était sur pied, les of&ciers, la montre à la main, les yeux fixés sur le redan condamné, ou dans sa direction.

Ils étaient là deux cents hommes environ, dormant d'un tranquille sommeil dont ils allaient s'éveiller dans l'éternité. Peut-être rêvaient-îls du retour dans leurs familles, des joies du foyer domestique au moment où, au dessous d'eux, le colonel Pleasants (quelle ironie dans ce nom!) appliquait le feu à la mèche avec laquelle allaient se consumer les dernières minutes de leur existence. Sur le parapet, les sentinelles immobiles guettaient, du côté de l'est, les lueurs pâles qui commençaient à blanchir le ciel. Le silence régnait partout, mais, dans nos lignes, tous les yeux étaient ouverts ; presque tous étaient fermés dans celles de l'ennemi.

A partir de 3 heures et demie, les minutes se comptèrent.— Il fait encore trop nuit, se dit-on. — A 4 heures, le jour se levait; rien ne bougeait encore, à 4 heures un quart, un frisson d'impatience courait dans les rangs. —

Qu'est-il arrivé! Est-ce un contre -ordre? Un accident? L'assaut est-il remis?

Il était arrivé que la mèche, qui avait quatre-vingt-dix pieds de long, s'était éteinte sur une épissure, à la moitié de son parcours. Il s'agissait de s'en assurer, et le risque était grand. Si l'explosion avait lieu, celui qui se trouverait dans ia galerie était perdu. Deux hommes intrépides, le lieutenant Jacob Douty et le sergent Henry Rees s'offrirent volontairement pour aller reconnaître la cause da retard, et rallumer la mèche. L'un et l'autre revinrent sains et saufs. La redoute en avait encore pour un quart d'heure.

Tout à coup la terre tressaille sous nos pieds. Quelque chose d'énorme s'en détache et jaillit dans l'air. Une masse informe, confuse, criblée de flammes rouges et portée sur un faisceau d'éclairs, monte vers le ciel avec un immense coup de tonnerre. Elle s'épanouit en gerbe, s'étale comme un champignon colossal dont la tige semble de feu et la tête de fumée. Puis, tout se rompt, se brise, et retombe en pluie de terre entremêlée de roches, de poutres, d'affûts , et de corps humains mutilés, — laissant flotter un nuage de fumée blanche qui s'élève dans l'azur, et un nuage de poussière grise qui s'abaisse lentement vers le sol. Le redan avait disparu. A sa place, s'ouvrait un gouffre béant de plus de deux cents pieds de long sur cinquante de large et vingt-cinq ou trente de profondeur.

Aussitôt, comme si l'éruption du volcan avait répandu un torrent de lave sur nos lignes, elles s'embrasent d'un bout à l'autre. Toutes nos batteries ouvrent à la fois leur feu sur les retranchements ennemis. Les projectiles sifflent, mugissent, éclatent. A travers les détonations assourdissantes de l'artillerie, une clameur se fait entendre, et la première division s'avance à l'assaut.

Elle n'avait rien devant elle. Les troupes confédérées, occupant à droite et à gauche le voisinage immédiat de la mine, s'étaient enfuies précipitamment , sous le coup de l'épouvante et de la crainte d'une nouvelle explosion. Les

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autres, frappées de stupeur, cherchaient à se reconnaître en attendant des ordres. La voie était donc toute grande ouverte jusqu'au sommet de la colline que ne protégeait aucune autre ligne de défense.

La colonne marcha droit au cratère , et au lieu de le contourner pour poursuivre sa route, elle descendit à l'intérieur au milieu des terres éboulées. Uoe fois au fond, s'y trouvant bien, elle y resta. Une partie se répandit à droite et à gauche derrière les retranchements abandonnés. Le géBéral, qui la commandait, était resté à l'intérieur de nos lignes, sous un abri casemate.

La 2* division, arrêtée d'abord par l'encombrement, ne tarda pas à s'y mêler. Plusieurs régiments descendirent dans le cratère ; la plus grande partie se répandit à droite sans le dépasser. Une seule brigade parvint à se faire jour pour s'avancer au delà. Elle se trouva alors engagée sur un terrain bouleversé par des tranchées, des chemins couverts, des abris creusés dans le sol. Pis que cela, l'ennemi, revenu de sa surprise, avait déjà profité du temps que nous avions perdu, pour mettre des canons en batterie et former des lignes d'infanterie de façon à diriger un feu concentré sur l'ouverture pratiquée dans ses ouvrages. Après avoir avancé péniblement à travers les obstacles naturels , la brigade plus d'à moitié désorganisée , se voyant sans renfort ni coopération , fut contrainte de se replier avec perte.

La 3* division n'avait même pas fait une tentative semr blable. En se mêlant pêle-mêle à la ï", elle avmt simplement augmenté la confusion et l'entassement sur la gauche.

Le temps fuyait; l'occasion s'envolait; les chances disparaissaient à vue d'œil. Rien ne pouvait faire sortir les troupes enfouies dans le cratère ou couchées au revers des retranchements. Les officiers de cœur qui se trouvaient parmi elles s'épuisaient en vains elforts. Les hommes ne bougeaient pas. D'autres parlaient pour ne rien dire, s'agitaient pour ne rien faire. La plupart restaient comme

les soldats dans une inertie complète, La mine avait sauté depuis deux heures que nous n'étions pas plus avancés qu'auparavant.

Vers sept heures, la division de couleur reçut ordre de marcher à son tour. Les noirs s'élancèrent résolument, passèrent à travers et sur la masse passive des blancs, dont pas une compagnie ne les suivit, et bien que leui^ rangs fussent nécessairement rompus par l'obstacle, ils chargèrent sous un feu meurtrier d'artillerie et de mousqueterie qui leur arrivait de tous côtés à la fois. Ils arrivèrent jusqu'à l'ennemi, lui firent deux cent cinquante prisonniers, lui prirent un drapeau, et en recouvrèrent un autre capturé par lui. Mais ils n'étaient pas soutenus. Ils furent culbutés par une contre-charge, et revinrent en courant pêle-mêle jusqu'à nos lignes, où, cette fois, bon nombre de blancs s'empressèrent de rentrer avec eux.

Jusque-là, les confédérés s'étaient bornés à défendre la colline. Encouragés par le peu d'efforts que noua avions faits pour y arriver, et par la facilité avec laquelle ils les avaient repoussés, ils commencèrent dès lors à se rapprocher de plus en plus le long de leurs retranchements, et à tenter de nous reprendre ce qu'ils nous en avaient abandonné. Leurs canons dirigèrent leur feu sur l'espace qui séparait nos lignes du cratère où leurs mortiers firent pleuvoir les bombes et les obus. Les troupes qui s'y étaient mises à l'abri s'y trouvèrent alors d'autant plus mal à l'aise que le feu croisé des tirailleurs rendait plus difficiles leurs communications en arrière.

Ce fut alors que le général Meade, voyant la partie perdue sans ressource, envoya l'ordre de les faire rentrer. Le général Bumside essaya en vain d'en obtenir la suspension. 11 espérait encore avec plus d'obstination que de raison, non seulement se maintenir sur la ligne ennemie jusqu'à la nuit, mais encore parvenir à emporter !a colline. L'ordre renouvelé promptement fut communiqué vers midi aux troupes qu'il concernait, sans aucune prescription sur la manière de l'exécuter. Il se trouva que,

dans CG moment môme, l'ennemi, après avoir échoué dans quelques premières tentatives, sortait en force d'un ravin où il s'était rallié, et s'avançait pour reprendre le cratère. En un moment, ce fut un sauve qui peut général, un pêle-mêle désordonné au milieu duquel ceux qui purent courir assez vite, et échapper au feu des confédérés, rentrèrent dans nos lignes. Ceui qui tentèrent de résister, ou s'attardèrent, furent pris.

Ainsi s'évanouit la plus belle occasion qui pût se rencontrer de prendre Petersburg, depuis le jour où le général Smith s'y était présenté avant l'arrivée des troupes du général Lee. Ce terrible fiasco nous coûta 4,400 hommes, p plus, à coup sur, que ne nous eût coûté un suc- 3t, si l'opération avait été conduite comme elle devait l'être, et si le 9* corps se fût battu comme il devait le faire. Toutes les troupes d'appui se trouvèrent dans l'impossibilité d'agir. Le 18* corps n'eut pas l'occasion de donner. Quelques régiments seulement franchirent les retranchements abandonnés, pour s'emparer de fossés à tirailleurs où ils se maintinrent à peine quelques instants. La division Ayres du 5° corps, massée sur la gauche, resta l'arme au pied, faute de chance de pouvoir être utilisée.

Devant la division Mott, l'ennemi ne retira pas un homme pour aider à repousser l'attaque. Il n'en avait pas besoin. Le général Hancock voulut néanmoins s'en assurer d'une façon positive, et ordonna une démonstration sur le front de chaque brigade. Il suffit à un de mes régiments de franchir le parapet pour essuyer une volée qui lui mit par terre un officier et quinze hommes. Le colonel Mac AUister usa dé ruse. Il fit sonner le bugle, et au commandement en avant! ses hommes, prévenus d'avance, montrèrent au dessus des retranchements leurs baïonnettes coiffëes de képis. Le feu qu'attira ce leurre ne laissa aucun doute sur la présence en force des rebelles dans cette partie de leurs lignes.

Une double investigation eut lieu sur cette malheu-

aea quatre ans de campagnes

reuse affaire. L'une devant le comité du Congrès, l'autre devant une cour d'enquête. Les conclusions auxquelles on arriva de part et d'autre furent très différentes. Le comité déclara :

« Que, dans son opinion, la cause du résultat désastreux de l'assaut du 30 juillet doit être principalement attribuée à ce fait que les plans et suggestions du général (Burnside), qui avait consacré si longtemps son attention à ce sujet, qui avait heureusement amené à bonne fin le projet de miner les ouvrages ennemis, et qui avait choisi avec soin et exercé ses troupes pour assurer tout l'avMitage qu'il serait possible de retirer de l'explosion de la mine, — avaient été complètement écartés par un général (Meade) qui n'avait témoigné aucune confiance dans la poursuite de l'œuvre, qui n'y avait aidé par aucun appui, ou aucune approbation déclarée, et qui n'en avait assumé l'entière direction et le contrôle, que lorsqu'elle était complétée et que le temps était venu de recueillir tous les avantages qui pouvaient en dériver, b

La cour d'enquête était dans une position quelque peu délicate. Elle se composait du général Hancock, président, et des généraux Ayres du 5* corps et Miles du 2*. Le juge-avocat ou, pour parler plus exactement, le r^ porteur, était le colonel Schriver, attaché comme inspecteur général à l'état-major de l'armée. Je suis fort loin de vouloir jeter un doute sur l'impartialité d'aucun membre de la commission ; mais ils pouvaient, le cas échéant, être appelés à formuler un blâme officiel sur la conduite de leur général en chef, position quelque peu embarrassante pour un inférieur vis-à-vis de son supérieur. Leur enquête, conduite à un point de vue essentiellement pratique, s'attacha, du reste, plus particulièrement à l'élucidation des faits qu'à l'origine des causes. D'après le rapport, voici à quoi dut être attribué l'insuccès :

u 1° Le manque de jugement dans la formation des troupes pour aller en avant, le mouvement s'étant opéré principalement par le flanc au lieu d'être fait de front.

A L'ÀRHÈE DD POTOKAC. SSt

L'ordre du général Meade indiquait que les coloanes d'assaut fussent employées à prendre la colline du cimetière, et que les passages convenables leur fussent préparés. L'opinion de la cour est qu'il n'y a point eu proprement de colonnes d'assaut. Les troupes auraient dû être formées sur le terrain ouvert devant le point d'attaque, et parallèlement à la ligne des ouvrages ennemis. Les témoignages prouvent que une ou plusieurs colonnes auraient pu passer au cratère et à sa gauche, sans aucune préparation préalable du terrain ; — 2" La halte des troupes qui se sont arrêtées dans le cratère, au lieu de marcher en avant jusqu'à la crête, alors que le feu de l'ennemi n'était d'aucune conséquence ; — 3° Le mauvais emploi des officiers de pionniers, des détachements de travailleurs et des matériaux et outils à leur usage, dans le 9° corps ; — 4° Certaines portions des colonnes d'assaut n'ont pas été convenablement conduites ; — 5° Le manque d'un chef supérieur et compétent sur la scène de l'assaut, pour y conduire les affaires selon que les circonstances le demanderaient.

« Si l'insuccès n'était pas résulté des causes susdites, et si la crête avait été occupée, la réussite aurait encore pu être mise en péril, pour n'avoir pas préparé à temps, dans les lignes du 9* corps, des débouchés tels qu'il en fallait pour les troupes, et spécialement pour l'artillerie légère, ainsi que le prescrivaient les ordres du général Meade. »

En conclusion, la cour d'enquête rendit directement responsables de la défaite : le général Burnside, commandant le 9" corps; les généraux Leslie, Ferrero, Wilcox, commandant la 1", la 4* et la 3* division, et le colonel Bliss, commandant la 1" brigade de la 2» division ; spécifiant la part de blâme et la part de responsabilité de chacun .

Ea rapprochant ces deux verdicts, on s'aperçoit aisément que, s'ils diffèrent l'un de l'autre, ils ne se contredisent en rien. L'un peut avoir raison, sans que pour cela

«es QUATRE ANS SB CAMPAGNES A L'ABHÈB DU POTOH&C.

l'autre ait tort. Le comité du Congrès, composé d© membres qui n'étaient point militaires, ne s'est pas engagé dans les questions de détail et s'est attaché principalement aux causes primordiales. La cour d'enquête, au contraire, étant composée d'hommes du métier, n'est point remontée aux sources originaires, mais s'est appliquée exclusivement à approfondir la question militaire et pratique.

Entre les deux solutions, la première, la grande, la véritable cause n'a pas trouvé sa place. Le comité ne devait pas la connaître; la cour ne pouvait pas la formuler. Cette cause près de laquelle toutes les autres étaient subsidiaires, je l'ai déjà indiquée ; — c'était l'emploi du 9" corps pour conduire l'assaut. Qu'on l'eût laissé dans les retranchements avec le 18" corps ; qu'on eût mis en avant le 2* et le 5*, et Petersburg était à nous, le 30 juillet 1864, avant midi.

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