CHAPITRE PREMIER
PREDERtCKSBURG
AmbroîsB Barnaide général en chef. — O^nisation des grandes divisions.
— Le miel de M"" L. — Élections d'État. — Plan du général Burnside.
— Le retard des pontons. — Effet de neige. — Passage da Rappahanook.
— Les neifs du docteur C. — Bataille dé FredericksliuFg. — Attaque des poûtions ennemies sur la gauche. — Épisode tragique. — A qui la faute?
— Désastres sur la droite. — Obstination du général Bumaide. — Morts et biess£s. — Ketour aux cantonnemeats.
Le général Ambroise Burnside n'était que peu connu de l'armée dont le commandement lui était dévolu. Il avait conquis sa réputation, comme commandant en chef d'une expédition heureuse sur les côtes de la Caroline du nord, où il était resté pendant toute notre campagne de la péninsule. Lorsque Pope, menacé par le gros de l'armée confédérée, attendait les renforts que Mac Clellan tardait de jour en jour à lui envoyer, c'était Burnside qui, le premier, était accouru à Alexandrie à la tête du 9^ corps, et qui, le premier, avait envoyé la division Reno sur les bords du Rapidan. Il ne faisait donc partie de l'armée du Potomac que depuis deux mois, pendant lesquels, comme
nous l'avons vu, il avait commandé l'aile droite à South Mountains et l'aile gauche à Antietam. C'était un homme d'un beau caractère, honnête, droit, rempli de patriotisme, incapable de s'abaisser à aucune intrigue, et subordonnant toujours son ambition à son devoir; seulement, trop enclin à l'obstination.
Ami de Mac Clellan, non seulement il n'avait rien fait pour le remplacer, mais encore il avait deux fois refusé l'honneur qui venait de lui être conféré plutôt contre que selon ses désips. Loin de trop présumer de ses forces, il craignit de n'être point à la hauteur de la responsabilité qui lui incombait, mais le devoir parlait; il ne crut pouvoir se soustraire plus longtemps aux services que le gouvernement attendait de lui. Devant un ordre formel il s'inclina et obéit, ne songeant plus qu'à faire de son mieux.
Pour bien se rendre compte de la position et de la force des différents corps, des ressources sur lesquelles il pouvait compter, des besoins auxquels il faudrait parer; en un mot, pour se mettre au courant de tous les rouages d'une aussi vaste machine qu'une armée de cent mille hommes, il fallut au nouveau généi-al en chef quelques jours pendant lesquels les opérations commencées furent suspendues. Son intention était de substituer un nouveau plan à celui de son prédécesseur. A la ligne de Culpepper et Gordonsville qui nous engageait de plus en plus loin dans l'intérieur, il préférait celle de Fredericksburg qui offrait de plus grandes facilités de ravitaillement et avait l'avantage d'être plus directe, Richmond étant donné comme objectif. Ses raisons, soumises au président et au général Halleck, furent approuvées. Ce fut donc pour marcher sur Fredericksburg que l'armée fut mise en mouvement.
Toutefois, avant d'en donner l'ordre, le général Burnside introduisit dans l'organisation hiérarchique de nouveaux commandements qu'il désigna sous le nom de grandes divisions. Chacune de ces grandes divisions com-
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prenait deux corps d'armée. Il y en eut trois de créées : Celle de droite, composée du 2' et du 9' corps, sous les ordres du général Sumner; — celle.du centre, composée du 3" et du 5* corps, sous les ordres du général Hooker; et celle de gauche, composée du 1"^ et du 6* corps, sous les ordres du général Franklin. Il s'ensuivit un remaniement complet dans les commandemenis des différents corps qui se trouvèrent ainsi répartis : — S° corps, général Couch ; — 9" corps, général Wilcox ; — 3* corps, général Stoneman ; — 5" corps, général Butterfîeld ; — 1" corps, général Reynolds ; — 6* corps, général W. F. Smith.
La création des grandes divisions semble avoir été, pour le général Burnside, un moyen de diminuer à la fois sa responsabilité et le travail de son état-major, tout en donnant une position plus élevée aux trois principaux chefs de corps CLue leurs services pouvaient mettre éventuellement sur les rangs pour un commandement en chef. Mais c'était une complication dont les inconvénients positifs dépassèrent de beaucoup les avantages douteux. Aussi l'innovation ne survécut- elle pas à l'innovateur. Les grandes divisions furent abandonnées, lorsque Burnside eut cédé le commandement de l'armée à un de ceux-là mêmes pour qui il les avait créées.
Le contre-coup de ces changements s'étendit jusqu'à moi. Le général Berry, quoique souffrant encore, ayant courageusement repris son poste, et le général Birney étant assigné définitivement au commandement de la division, je fus transféré avec mon régiment dans la 2* brigade où je le remplaçai, à titre provisoire. Mon nouveau commandement se composait, comme le premier, de sept régiments : Trois du New- York, le 55*, le 40" et le 38* ; deux de la Pennsylvanie, le 57' et le 99* ; deux du Maine, le 3^ et Le 4*. Ils étaient dans la même condition que les autres. La moitié des hommes manquaient ou de pardessus, ou de couvertures, ou de souliers. Leurs uniformes incomplets portaient des traces trop évidentes des durs labeurs de l'été. Il est à croire que les magasins du gou-
^vernement étaient vides pour le moment, puisque tous les efForts furent tentés inutilement pour réparer les déchets avant de nous remettre en route.
Ce qui faisait le plus enrager le soldat, ce n'était pas d'avoir à subir des privations auxquelles il était plus ou moins endurci; c'était de lire chaque jour dans les journaux, qile l'armée, abondamment pourvue de tout, vivait dans un confort qui ne laissait rien à désirer. Si les écrivains optimistes qui composaient ces tableaux de fantaisie, avaient été mis en ce moment à notre régime, ils auraient bien changé de ton. Sans parler du délabrement des uniformes, ils auraient raconté que, faute de trouver à "White- Plains les rations qui devaient les y attendre, nos wagons avaient eu à les aller chercher jusqu'à Conrad-Ferry ; et que pendant ces retards, les soldats se serraient le ventre, au grand chagrin des fermiers du voisinage, dont les basses-cours se dépeuplaient d'autant plus rapidement. Malheureusement pour ces de^nie^s, l'inflexible Andrew Porter n'était plus là pour les tenir en joie dans une heureuse inviolabilité, et les gardes prévôtales n'étaient plus mises exclusivement à leur service,
Néanmoins, comme l'ordre subsistait de respecter autant que possible les propriétés, les Virginiens, même les plus hostiles, profitaient du moindre prétexte pour réclamer des indemnités hors de toute proportion avec les pertes qu'ils avaient ou qu'ils n'avaient pas subies.
Je me souviens qu'à Oakwood, le prévôt de la 3* brigade que je commandais alors, me rapporta que des soldats appartenant à la division avaient enlevé quelques rayons de miel à des ruches placées à peu de distance ; il avait du reste pourchassé les maraudeurs, et avait laissé deux hommes de garde pour protéger la ferme contre toute autre déprédation. Le lendemain, comme je me mettais en marche à la tête de la brigade, un homme de la campagne m'arrêta sur la route pour me présenter une note de dommages, que je refusai d'approuver, par la raison toute simple que le réclamant ne pouvait indiquer ni à quelle
brigade, ni à quel régiment appartenaient les déprédateurs, et que d'ailleurs, je n'avais ni le temps, ni les moyens de vérifier son compte.
Huit mois après, au retour de Gettysburg, le département de la guerre me transmit une réclamation volumineuse à lui adressée et dans laquelle les gâteaux de miel étaient estimés à quelque chose comme trente ou quarante fois leur valeur. Un rapport m'était demandé à ce sujet.
Voici quelle en fut la conclusion :
«... Je n'ai aucun moyen de vérifier maintenant l'étendue du dommage, mais je considère les réclamations comme une énorme exagération. Et à ce sujet, j'ai l'honneur d'appeler l'attention du département de la guerre sur ce fait que, tandis que, nos ennemis combattent le gouvernement des Etats-Unis, leurs familles (que nous nous efforçons constamment de protéger contre d'inutiles déprédations) poursuivent une guerre de spéculation contre le trésor des Etats-Unis, sous toutes sortes de prétextes. On en trouverait à peine une qui, pour avoir perdu une botte de foin ou un panneau de barrières, n'essaie d'en obtenir vingt fois la valeur, de ce même gouvernement qu'ils s'efforcent de renverser.
« Quant à une enquête pour découvrir les coupables dans le cas spécial qui m'est référé, — afin d'en démontrer l'impossibilité, il me suffira de constater que la brigade que j'avais alors et que j'ai encore l'honneur de commander, comptait à cette époque plus de trois mille hommes présents dans ses rangs, tandis qu'aujourd'hui, elle peut à peine mettre douze cents hommes en ligne. Le reste est estropié dans les hôpitaux ou enterré sur les champs de bataille de Fredericksburg, de Chancellorvilte et de Gettysburg. Passons donc les ruches au compte de ces morts glorieux, et que leur sang loyal lave la trace du miel rebelle de madame L. —
" J'ai l'honneur de recommander que la réclamation soit écartée. "
Que d'argent le gouvernement des Etats-Unis n'a-t-il pas ainsi trop généreusement payé à ses ennemis !
Ce fut encore près de Waterloo que les journaux nous apportèrent une nouvelle plus décourageante pour l'armée que toutes les privations qu'elle avait à endurer. Le parti pseudo-démocrate l'avait emporté dans les élections partielles de plusieurs Etats. A force de s'agiter, d'intriguer, d'incriminer toutes les mesures du gouvernement, et surtout de se plaindre hypocritement que la guerre ne fût pas conduite avec assez de vigueur, les Copper-heads avaient réussi à tromper le peuple et à s'emparer du pouvoir dans l'Etat de New- York et dans quelques autres.
Le gouverneur élu de l'Etat impérial était Horatio Seymour, un vieux routier de la politique, blanchi sous le harnais des partis. Son passage ,aux affaires ne devait être signalé que parle mal qu'il ferait ou tenterait de faire, en infusant dans l'administration de l'État une opposition hargneuse au gouvernement fédéral, — opposition qui dégénéra bientôt en émeutes sanglantes. Déjà, au lendemain de l'élection, les coryphées du parti avaient jeté le masque et découvert leurs batteries. Des hommes tarés, des ambitieux désappointés, des discoureurs à gages, se hâtaient, dans les meetings, de formuler les programmes les plus inquiétants. Beaucoup d'honnêtes gens se dirent alors, en lisant leurs audacieuses élucubrations, que la République était perdue, et que la guerre aboutirait seulement à des compromis honteux, ou bien à une paix qui consacrerait son démembrement. Us avaient tort. Varron ne désespéra point du s^llut de la République romaine, et la République américaine n'avait point eu sa bataille de Cannes.
Le plan du. général Burnside a été plus sévèrement critiqué que fidèlement exposé. S'il avorta, ce fut non pour avoir été mal conçu, mais pour avoir été mal exécuté, comme on le verra tout à l'heure. D'abord, la ligne de Fredericksburg offrait des avantages si manifestes sur
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celle de Gordonsville, que tous les chefs de corps étaient unanimes sur ce point. Celle-ci était une impasse. Plus nous nous serions avancés dans cette direction et plus les difficultés s'y seraient accumulées contre nous ; les confédérés, menaçant notre ligne d'approvisionnements trop étendue, auraient toujours pu la rompresur quelque point, enlever ou détruire quelques convois, et intercepter nos communications avec Washington, ou bien une moitié de l'armée aurait dû être employée à assurer la subsistance de l'autre moitié paralysée par cela même dans son offensive. On se demande comment le même général, qui se refusait à passer le Potomac parce qu'il ne pouvait pas nourrir son armée à "Winchester, prétendait ensuite la faire subsister à Gordonsville. Non ; si Mac Clellan nous avait conduits jusque-là, nous en serions revenus très probablement plus vite encore que nous n'y serions allés.
Par Fredericksburg, notre base d'opérations à Aquia- Creek se trouvait beaucoup plus rapprochée, partant plus facile à garder. D'autre part, notre ligne d'opération était plus directe et permettait une av^lnce plus rapide sur Richmond, tout en offrant des facilités accessoires de ravitaillement par eau , qui ne, se trouvaient nulle part sur la ligne de Gordonsville.
On a fait valoir, en faveur de cette dernière, que Mac Clellan comptait y surprendre les forces de Lee encore éparpillées, les couper en deux, et les combattre en détail. Tout cela est plus facile à dire qu'à exécuter. Je ne crois pas, pour ma part, que le général Lee fût homme à se laisser prendre si aisément au dépourvu. En tout cas, il lui était certainement plus facile de concentrer ses forces à Culpepper qu'à Frederiksburg. Jackson, qui était encore dans la vallée de la Shenandoah, l'aurait rejoint plus promptement derrière le Rapidan où nous pouvions être tenus en échec , sans trop de difficulté , même par des troupes inférieures en nombre.
DeWarrenton, où se trouvait notre armée, nous devions arriver à Frederiksburg avant l'ennemi, et nous emparer
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sans coup férir de la ville et des hauteurs qui, un mois plus tard, nous furent si funestes. Et si Longstreet accourait de Culpepper pour se mettre en travers, il ne pouvait qu'être écrasé avant que Jackson eût eu le temps matériel de venir à son aide.
L'objection qu'il suffisait à Lee de se porter sur Warrenton pour nous forcer à rétrograder, n'est pas plus concluante. En effet, s'il en était ainsi, pourquoi ne l'a-t-il pas fait? C'est que dans la condition où se trouvait son armée, il lui était absolument impossible de tenter aucune nouvelle opération offensive contre Washington, et Burnside le savait bien. Or, son adversaire était trop habile pour risquer son armée dans une simple démonstration qui nous eût livré toute grande ouverte la route de Richmond.
Tout était donc bien calculé dans le plan du général Burnside, tout hormis ce qui le flt échouer,. — un retard fatal dans l'arrivée des pontons.
Je n'ai point à faire ici le procès de personne, en recherchant sur qui doit retomber la responsabilité de ces funestes retards. Qu'il guf&se de constater que le général Sumner était à Falmouth, en face de Frederiksburg , le 17 , et que le premier convoi de pontons n'arriva que le 24. Sept jours pleins laissés à l'ennemi pour concentrer ses forces, et préparer sa défense! On devine s'il mit ce temps à profit. Jamais semaine ne fut plus efScacement employée. Non seulement il massa toutes ses forces ea face de nous; mais encore il commença à couvrir d'une double et triple ligne de retranchements, ces hauteurs que nous avions dû occuper sans résistance, et qui, maintenant, nous barraient le chemin.
Sumner qui, en arrivant, n'avait devant lui qu'un escadron de cavalerie et une batterie promptement réduite au silence, avait bien proposé de se saisir de la position en traversant un gué dont il avait connaissance. Mais il suffisait d'une nuit de pluie pour faire disparaître le gué, et le général en chef avait sagement refusé d'exposer ainsi une partie de son armée, sans avoir le moyen de là soutenir
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au besoin avec le reste de ses forces. La double expérience de Fair-Oak et de Gain's Mill pouvait à cet égard lui servir de guide.
Du reste, les approvisionnements attendus n'étaient guère moins en retard que les équipages de pont. Le général Burnside écrivait en date du 22, dans une dépêche au général Halleck : — «... Une autre partie très importante du plan proposé par moi dans son ensemble, était que tous les wagons disponibles, qui se trouvaient à Washington, seraient chargés de pain et de provisions légères, et envoyés immédiatement ici, de façon à fournir à notre armée de cinq à dix jours de rations. Ces trains auraient pu marcher en parfaite sécurité, protégés qu'ils étaient par le mouvement même de cette armée »
Et après avoir expliqué à quel point ses plans se trouvaient compromis par ces divers contre-temps, il Ecoutait: — " Vous pouvez voir aisément qu'il en peut résulter beaucoup de délai dans le mouvement général, et je crois de mon devoir, en vous soumettant les faits, d'avouer que je ne puis plus promettre un succès probable, avec la même confiance que j'avais, lorsque je supposais que toutes les parties de mon plan seraient exécutées. » — Le problème se posait en effet sur un nouveau terrain. Il s'agissait désormais de forcer le passage de la rivière sous le feu des ennemis, et de leur enlever, de haute lutte, la position formidable dans laquelle ils s'étaient retranchés.
La petite ville de Fredericksburg est assise sur le bord du Rappahanock, dans une plaine resserrée de plus en plus par une ligne de collines qui aboutit à la rivière, au dessus du village de Falmouth situé sur la rive opposée. Au dessous de la ville, ces hauteurs, profondément entaillées par un large ravin, décrivent une courbe plus évasée, jusqu'à un point où elles se terminent abruptement pour livrer passage au Massaponax-Creek, cours d'eau qui traverse la plaine dans sa largeur pour s'aller jeter dans le Rappahanock.
La rive nord du fleuve, derrière laquelle notre armée
était campée depuis le 22 novembre, domine complètement la ville et la plaine par la hauteur de ses escarpements. La ville se trouvait ainsi fatalement placée entre les deux armées, et pouvait être également foudroyée par l'artillerie de l'une ou de l'autre. Aussi l'ennemi n'y avait-il posté que quelques régiments de tirailleurs distribués dans les maisons et sur le bord de l'eau, pour s'opposer autant que possible à l'établissement des ponts.
Le premier projet du général Burnside avait été d'opérer le passage à quelques milles plus bas. Bans ce but, plusieurs régiments avaient été détachés, pour ouvrir, à travers bois, des routes aboutissant à Skenker's Neck. L'ennemi en eut vent, et envoya aussitôt la division du général D. H. Hill pour s'y opposer. Gomme, en effet, la rivière, beaucoup plus large sur ce point, présentait de plus grandes difficultés matérielles en présence d'une force disputant le passage, le projet fut abandonné, et Burnside se résolut à aborder de front l'obstacle qu'il n'avait pu tourner.
Pendant les préparatifs nécessités par cette détermination dangereuse, le retour du général "Ward, maintenu dans le commandement de la brigade, me remit à la tête de mon régiment. Le général Hooker, sous les ordres de qui le 3" corps était placé avec le 5", avait demandé pour moi le grade de brigadier général. Mais les services militaires ne suffisaient pas encore à cette époque pour déterminer les promotions. Les intrigues politiques y avaient une part beaucoup trop prépondérante, et les recommandations de quelques membres du Congrès pesaient plus dans la ba- , Ûnce que celles des généraux.
Le temps ne s'annonçait pas favorablement pour une campagne d'hiver. Le froid était rigoureux et les articles d'habillement nécessaires n'arrivaient que lentement et en quantités insuffisantes. Il nous était venu aussi quelques recrues; mais qu'est-ce qu'une vingtaine de nouveaux venus pour un bataillon à l'effectif duquel il manque cinq ou six cents hommes?
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Le 5 décembre, la neige tomba pendaiit tout le jour. La terre en fut bientôt couverte à une hauteur de plusieurs pouces. Le bois de sapins où campait mon régiment pliait sous le faix. Les jeunes arbres se courbaient en attitudes éplorées, formaient des arcades fantastiques au dessus das tentes où les hommes se tenaient silencieusement roulés dans leurs couvertures. Les feux s'éteignaient, faute d'être entretenus. Sous leur manteau de neige secoué de temps à autre, les sentinelles ressemblaient à des statues de plâtre à demi confondues avec les troncs d'arbres. On eût dit que la mort, non satisfaite de la part sanglante qui lui était réservée, voulait nous ensevelir tous sous un même linceul.
Ainsi, aucune épreuven-î nous était épargnée : chaleur torride dans la péninsule; froid glacial dans le nord de la Virginie, Nous tâchions de nous en consoler en pensant que là-bas, sur leurs collines, les ennemis venus du sud, étaient' encore plus mal à l'aise.
Le 7, le froid continumt encore âpre et mordant. La neige, durcie par la gelée, étincelàit au soleil comme une poussière de diamants. — Les deux jours suivants, tous les exercices furent suspendus pour permettreaux hommes de s'installer plus confortablement. Ils commencèrent aussitôt à construire de petites cahutes, se disant que peutêtre on allait entrer en quartiers d'hiver. Mais voilà que, le 10 au soir, l'ordre arrive de nous tenir prêts à marcher le lendemain. — Cette fois, se dit-on, le bal va commencer.
La nuit fut pleine d'une agitation sourde, et de ces rumeurs lointaines qui dénotent les préparatifs d'une bataille. Les feux restaient allumés plus que de coutume. On entendait dans différentes directions le roulement des wagons se rendant à l'arrière et des canons se portant en avant. Des murmures confus indiquaient la marche des régiments changeant de position. Leurs baïonnettes jetaient des éclairs dans l'obscurité lumineuse des bivouacs.
Le canon nous réveilla au point du jour. Chacun fut
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bientôt sur pied. Les hommes disaient en bouclant leurs sacs : — Allons ! c'est pour aujourd'hui . Et ils se hâtaient d'avaler leur café chaud.
A sept heures et demie, la division se rapprocha de la rivière, et se forma en réserve derrière les hauteurs de Stafford couronnées par nous de cent quarante-cinq pièces d'artillerie. Sous leur protection, et à la faveur d'un brouillard assez épais, on commença à jeter trois ponts en face de la ville, et deux autres à un ou deux milles plus bas. Ces derniers destinés à la grande di.vision de gauche furent achevés sans trop d'opposition. Mais il n'en fut pas de même des premiers dont les travaux furent arrêtés par le feu meurtrier des tirailleurs du Mississippi. L'artillerie ne pouvant les déloger des maisons, bien que le bombardement commençât à incendier la ville, on lança dans les pontons découverts deux régiments du Massachussetts et un du Michigan, qui s'étaient volontairement offerts pour cette périlleuse entreprise. En dépit d'un feu terrible, ils réussirent à prendre pied sur la rive opposée, et eurent bientôt balayé devant eux les Mississippiens dont partie furent faits prisonniers. Les ponts purent dès lors être achevés sans encombre, et nos têtes de colonne commencèrent à occuper la ville et à déboucher dans la plaine, trop tard cependant pour pousser plus loin les opérations, ce jour-là.
Le 12, les différents corps continuèrent à traverser le Rappahanock, Sumneràla droite, Franklin k la gauche. Les deux corps de Hooker formant le centre devaient passer les derniers. De part et d'autre, les tirailleurs échangèrent des coups de fusil, les artilleurs des coups de canon; rien de sérieux.
A 4 heures du soir, le 3" corps ajant reçu l'ordre d'aller renforcer l'aile gauche, nous partîmes pour rejoindre le général Franklin sous les ordres duquel nous nous trouvions placés temporairement. Nous atteignîmes une petite vallée aboutissant au pont que nous devions traverser, et là nous fîmes halte pour la nuit, sous un grand bois de
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pins que la hache eut bientôt éclairci. Telle était l'adresse de nos hommes, et surtout des bûcherons qui aboudaieut dans les régiments du Maine, que les arbres s'abattaient invariablement dans la direction voulue, et que, bien que nous fussions formés en colonne par bataillons, à quinze pas seulement d'intervalle, pas une ligne de faisceaux ne fut atteinte par la chute de ces géants de la forêt près des feux qu'ils étaient destinés à alimenter.
Ce jour-là, j'eus sous les yeux un exemple assez curieux de l'effet que peut produire le canon sur un tempérament nerveux et une imagination maladive. Depuis peu de temps était arrivé au régiment un chirurgien civil que l'attrait d'un traitement fixe, à défaut de clientelle productive, avait sans doute entraîné à accepter une commission militaire. Le docteur C... était marié et père de famille. Il n'avait, paraît-il, qu'une idée très vague de ce qu'il entreprenait, car à peine au camp, lorsqu'il se vit sans feu, sous une tente couverte de neige; lorsque pour se réconforter, il n'eut qu'un bûcher ardent en plein air où il grillait d'un côté pendant qu'il gelait de l'autre; lorsqu'il dut, grelottant et afiamé, se contenter d'une maigre pitance moins réjouissante que répugnante à son estomac en désarroi, — le bonhomme se prit à songer avec amertume aux douceurs du foyer domestique abandonné trop à la légère ; — au fauteuil à bascule auprès de l'âtre ; au lit moelleux où il ne dormait pas seul ; à la table ronde où fumaient, le matin, les gâteaux de blé noir arrosés de mélasse. Ces regrets poignants troublaient son sommeil et son appétit; mais ce fut bien pis lorsque les grondements du canon annoncèrent le prélude d'une bataille.
Le bombardement de Fredericksburg avait fait, pendant quelques heures, un beau tapage; mais notre division était en réserve, et pas un projectile n'était tombé dans son voisinage. Le pauvre docteur n'en était pas moins dans un état pitoyable. Livide comme un mourant, tremblant comme une feuille, il tressaillait à chaque détona-
tion, comme si ses longues jambes allaient se dérober sous lui. — Colonel, disait-il d'un air égaré, il faut que je m'en aille, ou je suis un homme mort ! — Insensible aux raisonnements comme aux railleries, ayant à peine conscience de ses paroles, il répétait sans cesse : — Je suis un homme mort; je suis un homme mort. — Jamais je n'ai TU démoralisation plus complète. Enfin, ne pouvant rien tirer de lui que son lugubre refrain, je le fis renvoyer à quelque hôpital en arrière où. peu de temps après, il reçut sa décharge pour incapacité physique.
La journée du 13 décembre 1862 s'annonça radieuse comme une fête à carillon. L'atmosphère était douce; le ciel n'avait pas un nuage. Le soleil ne s'inquiète guère de nos affaires. Il se leva dans toute sa gloire, éclairant avec une superbe indifférence les deux armées prêtes àen venir aux mains.
La brigade était déjà massée sur la crête du coteau, les armes en faisceaux, attendant son tour de traverser la rivière. Les hommes remplissaient leurs bidons à un ruisseau coulant à notre droite. Quelques-uns, insoucieux de la grande tuerie qui se préparait, pourchassaient, avec des cris joyeux, des lapins effarés dans les broussailles.
De ce point, la scène était splendide. A nos pieds, la rivière était coupée par deux ponts de bateaux, sur lesquels défilaient d'un côté l'infanterie, de l'autre la cavalerie et l'artillerie. Nous regardions les régiments s'éloigner dans la plaine pour aller se ranger dans leur ordre de bataille, en face des positions ennemies qui se dressaient en étages au fond du tableau. A gauche, la vue s'étendait sans obstacles sur un horizon noyé dans les Tapeurs lumineuses du soleil levant, et moucheté de petits nuages blancs dont cous connaissions bien la nature. C'était Franklin qui tâtait l'ennemi, et envoyait des obus à la cavalerie de Stuart. Dans le calme du matin , on distinguait aisément de ce côté le crépitement des feux de tirailleurs scandés par les coups de canons. — A droite, une saillie du coteau nous
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dérobait la vue deFredericksburg dont nous n'apercevions que les clochers. Mais au delà se prolongeait nettement, au dessus des brouillards flottants, une ligne de hauteurs couvertes de retranchements et hérissées de canons.
Je l'avoue; après avoir longtemps examiné, à l'aide d'une longue vue, cet arc formidable dont la rivière formait la corde etoùl'onengageaitaudacieusement l'armée; quand l'ordre vint d'y descendre à notre tour, je songeai involontairement aux gladiateurs antiques entrant dans le cirque. — Ave, Cœsart morituri te salutant! S'il y eût eu là un César, nous aussi nous aurions pu lui dire : « Ceux qui vont mourir te saluent! »
En débouchant du pont, nous tournâmes immédiatement à gauche, nous dirigeant obliquement vers l'ancienne route de Ricbmond qui partage la plaine en deux dans le sens de sa longueur, et est elle-même coupée à angle droit par un chemin de traverse. Ce chemin aboutit directement, de la ferme de Smithfiels située sur le bord du fleuve, à cette portion des hauteurs, comprise entre le ravin dont j'ai parlé et la pointe, au pied de laquelle coule le Massaponax. 11 était environ midi, lorsque nous traversâmes l'intersection de ces deux routes, pour nous déployer en bataille dans un vaste champ situé en avant du grand chemin et à gauche de la traverse. L'ancienne division Hooker, commandée maintenant par le général Sickles, n'avait point suivi la nôtre. Elle ne devait nous rejoindre que plus tard.
Ce déploiement me parut fait avec plus d'ostentation que d'habileté. Mais peut-être voulait-on attirer spécialement l'attention de l'ennemi sur nous qui ne venions qu'en seconde ligne, et la distraire ainsi de la colonne d'attaque composée de la division Meade, du 1" corps. En cela, on réussit indubitablement, s'il faut en juger par la quantité de projectiles que nous eûmes à recevoir là, l'armeaupied, Le feu était alors très vif à notre extrême gauche, dans la direction du Massaponax. De ce côté se dessinait contre nous une attaque que la division Doubleday était occupée
à repousser. On attendait le résultat pour aborder de front les retranchements.
Bientôt nos canons, rangés à découvert sur une légère ondulation de terrain, commencent à tonner. Les obus tombent à grand bruit dans les lignes des confédérés, parmi les arbres que fracassent les boulets. Il y a là plusieurs batteries qui s'empressent de répondre sur le môme ton, une surtout, la plus forte et la plus dangereuse pour notre colonne d'attaque. Il est important de lui imposer silence. Aussi devient-elle le principal point de mire de nos pièces. Une véritable avalanche de fer siffle, hurle, éclate et semble devoir tout broyer sur ce point. Cependant, la batterie tient bon derrière un rideau de fumée traversé par des éclairs .qui se succèdent sans relâche. Tout à coup, une colonne de feu jaillit dans l'air, et s'épanouit en gerbe blanche et rouge au dessus des arbres. Une détonation violente fait frissonner le sol. Hurrah! Magasin ou caisson, les munitions de la batterie ont sauté. Son feu languit et s'éteint. Maintenant, l'infanterie en avant!
A ce moment même, l'ordre nous fut donné d'aller déposer les sacs de l'autre côté de la grande route. On eût beaucoup mieux fait de commencer par là. Nous n'aurions pas eu à retourner en arrière, quand précisément il nous fallait marcher en avant. En effet, à peine avions-nous quitté notre position qu'une fusillade enragée éclata sur le chemin de fer qui longeait le pied du coteau, et dont l'ennemi avait fait sa première .ligne de retranchements. L'attaque était commencée.
La division Meade se composait exclusivement de régiments de Pennsylvanie. Elle s'avança sur une pointe de bois qui débordait en avant, y pénétra sans hésiter, et balaya en un instant tout ce qui s'y trouvait. La première brigade qui était en tête, s'élance alors sur le rail-road, l'enlève galamment, culbute quelques régiments ennemis qui s'enfuient en désordre, et gravissant la pente boisée sur leurs talons, arrive, à travers une seconde ligne de
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retranchements, sur la crête où il ne s'agit plus que de s'établir solidement. Mais là, elle se trouve devant un espace ouvertoù le général Jacksonavait massé sa réserve. Accueillie de front par un terrible feu d'infanterie, et mitraillée obliquement par une batterie d'artillerie, elle est forcée de s'arrêter et bientôt de se replier précipitamment. La seconde brigade, attaquée sur ses deux flancs, n'avançait que péniblement. La première l'entraîne dans sa retraite. La troisième, qui venait à peine de traverser le rail-road, ne tient pas longtemps, et toute la colonne s'écroule pêle-mêle hors du bois où elle était entrée avec tant de vigueur.
Pendant ce temps, notre division avait repris sa première position. Nous entendions !a fusillade rouler dans les bois ; nous voyions la fumée blanche s'élever au dessus des arbres, mais nous ignorions ce qui se passait derrière le rideau, lorsque je reçus l'ordre de me porter avec trois régiments de l'autre côté du chemin de traverse. Là se trouvait à découvert une batterie qu'il fallait défendre. Le 99^ de Pennsylvanie fut placé entre la route et les canons, le 3* du Maine à la droite de ces derniers, et le 55^ de New- York, un peu plus loin.
Notre ligne ainsi formée en plein champ, à trois ou quatre cents mètres de l'ennemi, appuyait sa gauche au chemin qui la séparait du reste de la division. Sa droite était complètement en l'air et s'arrêtait dans le vide laissé par la division Gibbon du 1" corps. Celle-ci s'était portée en avant pour aborder l'ennemi en même temps que celle de Meade. Mais l'attaque avait été trop mollement conduite ; au lieu de se ruer sur le chemin de fer, comme l'avaient fait les Pennsylvaniens, la première brigade s'arrêta à courte portée pour répondre par un feu inutile au feu meurtrier des confédérés. La seconde s'arrêta également. Ce fut seulement la troisième qui, s'élançant en colonne sur la droite des deux premières, aborda le retranchement à la baïonnette, et s'en empara après une vive mais courte résistance. — Elle n'alla pas plus loin. On
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avait perdu un temps précieux et l'avance de Meade était déjà repoussée du haut du coteau.
Lorsque nous vînmes nous mettre en ligne avec la bat- ■ terie, quelques régiments de la division Gibbon tenaient encore près du chemin de fer, mais on voyait aisément que c'était sans but. Sur ces entrefaites, le général lui-même ayant été blessé, les rangs commencèrent à se dégarnir et finirent par se. rompre. C'était un spectacle curieui quoique peu réjouissant. Les soldats qui se retiraient du combat traversaient la plaine à notre droite, isolément ou par groupes.. Rien ne ressemblait moins à une fuite. Ils marchaient délibérément , le fusil sur l'épaule , allongeant le pas sans courir, pour se mettre hors de portée des balles. Convaincus de l'inutilité de plus longs efforts, et voyant l'attaque manquée, ils revenaient pour ne point sacrifier leur vie sans objet, ,Ën un mot : ils en avaient assez.
Il ne restait apparemment rien à faire qu'à se préparer à une contre-attaque. Un bataillon rebelle s'étant avancé en face de nous, un moment je crus qu'il allait tomber sur mes trois régiments. Mais il ne s'agissait que d'une démonstration dont le feu de mes tirailleurs suffît à avoir raison. C'était un peu plus loin que l'elfort de l'ennemi allait se porter réellement contre notre centre. De l'endroit où je me trouvais, j'étais admirablement placé pour en observer tous les incidents par dessus les deux haies basses qui bordaient le chemin.
La division de Meade était à peine revenue en courant comme un troupeau de bufles, que derrière elle, la division Early (confédérée) déboucha du bois comme une bande de loups. Ils avaient descendu la colline d'un élan rapide, et s'avançaient en masse confuse, sans se préoccuper de reformer leurs rangs. Parmi les premiers, je vois encore un officier à cheval, agitant son chapeau à bout de bras et criant d'une voix stridente : En avant ! En avant !
Aussitôt, sans plus s'occuper des batteries ennemies qui
les criblent de projectiles, nos artilleurs tournent leurs pièces contre les assaillants, parmi lesquels les boulets , ricochent, les obus éclatent et la mitraille fait rage. Leur élan s'amortit; mais ils avancent encore, espérant enlever les canons. Alors s'ouvre un feu d'infanterie devant lequel ils commencent à hésiter. En ce moment, Birney lance contre eux les quatre régiments de labrïgade que "Ward avait gardésaveclui,le38*etle4CPdeNew-York, leST^dePennsylvanieet le 4' du Maine, appuyéspar quelques autres, des brigades Berry et Robinson. A la manière dont ils y vont, on reconnaît les hommes de Kearny.
En les voyant s'avancer en serrant les rangs, l'ennemi s'arrête, en essayant de se remettre en ligne pour les recevoir. Mais en restant à découvert, il perdait tout l'avantage de ses retranchements. Déjà il lui en avait coûté trop cher de les avoir quittés, pour que la tentation d'y rentrer ne fût pas la plus forte. Il recula sans attendre le choc, et nous tournant le dos, courut y reprendre sa première position .
De notre côté, on aurait dû 's'en tenir là, le but de la charge étant pleinement accompli. Mais les régiments étaient lancés. Ils voulurent tenter un succès plus décisif, en s'emparant encore du chemin de fer. Tandis que ceux de droite poursuivaient les fuyards dans une avancée de bois par où ils avaient disparu, ceux de gauche se trouvèrent tout à coup arrêtés par un fossé profond caché dans les hautes herbes. Un redoublement de fusillade prouva aussitôt que l'ennemi les attendait là. Cependant, nos hommes, ne pouvant franchir l'obstacle d'un bond, hésitaient. Les uns sautaient dans le fossé et s'y arrêtaient pour reprendre haleine ; les autres y retombaient tués ou blessés en essayant d'en sortir. Les officiers à cheval galopaient de droite et de gauche, encourageant leurs hommes et cherchant pour eux-mêmes un passage qui n'existait pas.
Il va sans dire que l'ennemi avait à son tour concentré le feu de son artillerie sur ce point. La place n'était pas
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tenable. Encore un peu de temps, et tout ce qui n'était pas dans le fossé allait être rafflé. Il fallut donc revenir au plus vite, comme on put, par lambeaux de régiments et de compagnies. La droite fit de même, n'ayant guère eu meilleure chance dans le bois.
Les deux tiers de ceux qui avaient chargé, dans les quatre régiments de notre brigade, ne répondirent pas A l'appel. Combien en restait-il dans le fossé, guettant la chance de s'en échapper? On l'ignorait. Ce qu'on savait, c'est que nous en avions laissé terriblement dans les herbes sèches, blessés, mourants ou morts. Parmi les blessés, on comptait déjà : le colonel Campbell du 57" de Pennsylvanie (on le croyait frappé à mort, mais il en revint); le lieutenant- colonel Gessner, commandant le 40* de New-York; le colonel Leidy du 99° de Pennsylvanie; — parmi les morts ; le général Jackson de la division pennsylvanienne ; le colonel Gilluly du 5* du Michigan, le major Patcher du 4° du Maine. Le major du 17" du Maine en fut aussi, ayant succombé plus tard à l'amputation de la cuisse. Et combien d'autres, capitaines et lieutenants!
Au moment où ces débris de régiments sq reformaient tant bien que mal en arrière des batteries, il se passa une chose horrible sur le champ même du combat où s'étalaient pourtant assez d'autres horreurs. La canonnade avait mis le feu aux grandes herbes sur plusieurs points, et la flamme, avivée par de légers courants d'air, s'étendait rapidement en tout sens. Alors des cris désespérés se firent entendre. C'étaient les malheureux blessés restés étendus sur le sol et que le feu gagnait. A travers la fumée, on les voyait s'épuiser en vains efforts pour fuir, se relever à demi, retomber vaincus par la douleur, se rouler ■ sur leurs membres brisés, arracher autour d'eux les herbes rougies de leur sang, et parfois succomber sous l'étreinte des flammes. Ils étaient entre les deux lignes qui peut-être allaient encore en venir aux mains, et personne ne pouvait leur porter secours.
Tel fut pour nous le dernier épisode de cette sanglante
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journée. Il n'est pas difficilejie comprendre qu'on eût pu faire mieux. Pour déloger l'ennemi de ses positions, une attaque en masse n'était rien de trop; une attaque partielle n'était pas assez. La faute fut donc, après avoir porté le commandement de Franklin à 50,000 hommes, c'est à, dire à la moitié de l'armée environ, de restreindre son action à une tentative isolée, dont les moyens étaient hors de toute proportion avec le résultat qu'on en attendait.
Les instructions qui lui furent envoyées le matin de la bataille portaient : — « Le général commandant prescrit que vous teniez toutes vos forces prêtes pour un mouvement rapide en descendant l'ancienne route de Richmond, et que vous fassiez avancer de suite au moins une division qui passera au dessous de Smithâeld, pour saisir, s'il se peut, les hauteurs voisines de la ferme du capitaine Hamilton, de ce côté du Massaponax ; en ayant soin de la bien soutenir, et de garder la ligne de retraite ouverte. »
D'une part, tenir trois corps d'armée {your tohoîe command) prêts pour un mouvement tournant sur la droite de l'ennemi ; de l'autre, faire avancer de front contre lui une division au moins, mettons deux; — qu'était-ce sinon une manœuvre décisive préparée par une fausse attaque? Le général Franklin le comprit ainsi. Tout autre eût fait de même? Et cependant, il lui fut reproché plus tard, de n'avoir pas donné en masse pour emporter les hauteurs, comme s'il n'avait pas littéralement obéi aux ordres qu'il avait reçus! Ce n'est donc point sur lui que doit peser la responsabilité de l'insuccès de l'aile gauche.
Ce fut bien pis à l'aile droite. De ce côté, les hauteurs étaient déboisées ; tout s'y passait à découvert. On pouvait donc y distinguer clairement ; d'abord un mur épais que l'on devinait renforcé d'un talus intérieur, et derrière lequel se laissait voir une file ininterrompue de canons de fusils ; un peu plus haut, une ligpe de rtfle-pits dessinant son revêtement de terre à mi-côte; enfin une troisième ligne de défense établie sur le haut du coteau, et reliant entre
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elles de nombreuses batteries où les canoDS montraient leurs gueules à l'orifice des embrasures. La crête la plus saillante se projetait précisément en face de Frederiksburg, à l'extrémité d'une large route en ligne droite dont une villa monumentale à fronton grec terminait la perspective. C'était la maison Marie qui, par sa position avancée, commandait la vue dés défenses dont elle formait le point central. Périlleux avantage qui, ce jour-là, causa sa ruine. Entre la chaîne de collines et la ville, rien qu'une plaine unie et quelques rares maisonnettes.
. Si jamais position dut être jugée inabordable, certes ce fut celle-ci. Et cependant c'était là que le général Burnslde avait décidé de porter l'effort de son attaque. Témérité funeste dont la conséquence ne pouvait être qu'un désastre. Car, alors que l'aile gauche échouait contre des difficultés, que pouvait l'aile droite contre des impossibilités?
Aucun général n'envoie délibérément et de sang-froid ses troupes à la boucherie. 11 faut donc croire que le commandant, en chef ne se rendait pas compte du véritable état des choses. Autrement, il aurait eu recours à d'autres mesures, dont la plus simple semblait être de traverser le Rappahanock à quelque distance au dessus de Fredericksburg, lorsqu'il fut avéré que l'ennemi s'y était trop solidement établi. Le fait seul de notre présence sur sa gauche eût sufa pour lui faire abandonner aussitôt une position menacée d'être prise à revers, — comme il arriva au début de la campagne suivante. Mais les dés étaient jetés. Ce qu'on eût pu obtenir par des manœuvres, on allait essayer de l'emporter de haute lutte.
Le général Sumner fut chargé de tenter l'aventure. Ses instructions lui prescrivaient une attaque à fond, mais partielle. 11 lui était ordonné : — « de faire avancer une colonne composée d'une division ou plus sur la route en planches (entre Fredericksburg et la maison Marie), jusqu'à son intersection avec le chemin du télégraphe. Là, elle se diviserait, dans le but de saisir les hauteurs par ces deux routes. «
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Sumûer fit sortir deux divisions, comme il eu avait reçu l'ordre : celle de French et celle de Hancock, toutes deux appartenant au 2° corps. Plus tard , devant le comité sur la conduite de la guerre , il s'exprimait ainsi : « Il y avait ligne sur ligne des fortifications en deux ou trois étages. Si nous avions emporté la première, nous n'aurions pas pu la garder, parce que la seconde était beaucoup plus formidable encore, à peu de distance et pins élevée. En arriére, il y avait entre les deux crêtes de grandes masses d'infanterie, et si nous étions parvenus au sommet , nous aurions eu à lutter contre ces masses de troupes fraîches et contre leurs batteries, n Mais un ordre est un ordre, et il faut obéir.
Passons vite sur la catastrophe.
La division French s'élance la première. A peine a-t-elle dépassé le pli de terrain derrière lequel elle s'était formée en colonne d'attaque, qu'une grêle d'obus et de boulets la troue et la hache en tout sens. Elle avance néanmoins, jonchant le sol de morts et de blessés. Arrivée à courte distance du mur de pierres, un feu diabolique de mousqueterie achève de la démolir , et la rejette en arriére mutilée, écharpée, écrasée.
La division Hancock s'avance à son tour. Même carnage par l'artillerie, même foudroiement par la mousqueterie, et même résultat négatif. La première ligne de retranchements n'avait même pu être atteinte. Les cadavres de nos hommes marquaient, à vingt ou trente pas de la muraille de pierres , le point extrême où l'on était parvenu. Total : quatre mille hommes sur le carreau.
L'épreuve était concluante. Quatre raille hommes fauchés en un quart d'heure, en rendaieni lugubrement témoignage. N'était-il pas grand temps d'arrêter les fraist Malheureusement, l'insuccès de l'attaque, au lieu d'inspirer de sages réflexions au général en chef, n'excita en lui qu'une de ces colères aveugles qui poussent le taureau furieux contre la locomotive. Un témoin oculaire, M. Swinton, alors correspondant du Times de New- York,
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raconte que le général Burnside allant et venant sur la haute rive du Rappahanock, et regardant les hauteurs ■ opposées , s'écriait avec véhémence : — « Il faut que ces crêtes soient emportées ce soir! ■» Et Hocker, gardé jusque-là en réserve avec le 5* corps, reçut ordre d'aller les attaquer à sou tour.
Il ne lui restait plus alors de ses deux corps que deux divisions du 5*. Deux avaient été envoyées la veille pour renforcer Franklin. « Celles-là, disait-il en rendant compte de son rôle dans la bataille, étaient mes divisions favorites, car l'une était celle que j'avais formée moi-même, et l'autre celle que Kearny avait commandée. Je les connaissais mieux qu'aucune autre de mon commandement. » Envisagée prosaïquement, cette faveur flatteuse de la part du général nous eût évidemment rapporté en ce jour plus d'honneur que de profit, s'il nous avait eus là sous la main. Une troisième de ses divisions était allée relever le général Howard en haut de Fredericksburg, Une quatrième était en route pour renforcer le général Sturgis. Les deux dernières traversèrent aussitôt la rivière et la ville.
Le général Hooker est un batailleur, on le sait. Il va volontiers là où il y a des coups à recevoir, pourvu qu'il y en ait aussi à donner. Mais quand il eut reconnu de ses propres yeux la nature de l'entreprise qui lui était confiée, il comprit bien vite à quoi elle aboutirait infailliblement. Il prit donc sur lui de suspendrel'attaque, et envoya un de ses aides de camp demander qu'elle n'eût pas lieu sur ce point. La réponse fut d'attaquer dans l'endroit même. Espérant encore que le général en chef se rendrait à l'évidence , et désirant surtout sauver la vie à tant de braves gens qui allaient la perdre inutilement, Hooker se rendit lui-même ventre à terre près de Burnside ; mais rien ne prévïilut contre l'irritation obstinée de ce dernier. Laissons maintenant la parole au général Hooker. « — Je retournai alors, et fis avancer tout ce qui se trouvait d'artillerie disponible dans la ville, pour démolir les barrières ennemies. Je procédai comme j'eusse fait
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contre des fortifications et j'essayai d'y percer une brèche suffisamment large pour livrer passage à une pointe désespérée (forlom hopé). Il me semblait qu'avant cela, l'attaque avait été trop étendue sur la ligne, et pas assez concentrée. J'avais deux batteries portées à gauche de la route, à quatre cents yards (365 mètres environ) du point sur lequel l'attaque devait porter, et j'avais à droite d'autres sections de batteries à une distance de cinq ou six cents yards du même point. Toutes ces pièces tirèrent avec une grande vigueur jusqu'au coucher du soleil, mais sans effet apparent sur les rebelles ou sur leurs ouvrages.
« Pendant la dernière partie de la canonnade, j'avais donné l'ordre au général Humphreys de former sa division en colonne d'assaut, à l'abri d'un léger pli de terrain. Quand le feu de l'artillerie s'arrêta, je donnai le signal de l'attaque. Les hommes du général Humphreys ôtèrent leurs sacs, leurs havre-sacs et leurs pardessus. Ils reçurent l'ordre de garder leurs fusils vides, car ils n'auraient le temps ni de charger, ni de tirer. Au commandement, ils s'élancèrent avec une grande impétuosité. Ils couraient en poussant des hourrahs, et je me sentis encouragé par la grande ardeur qui les animait.
" La tête de la colonne du général Humphreys arriva jusqu'à environ quinze ou vingt pas de la muraille en pierres qui formait la ligne avancée des rebelles, et alors elle fut rejetée en arrière aussi vite qu'elle était venue. Le tout ne prit pas probablement quinze minutes, et elle laissa derrière 1,760 hommes sur 4,000. »
Était-ce assez? — Non. Le général Burnside s'était butté contre l'obstacle. 11 ne songeait encore qu'à le briser ou à s'y briser tout à fait. Dans la soirée, il parcourut notre position sur la droite; — (c'est lui-même qui le raconte). — Il se mêla aux officiers et aux soldats, et reconnut parmi eux une opposition décidée au renouvellenaent de l'attaque pour le lendemain matin. II retourna un peu avant le jour à son quartier général, et donna l'ordre au général Sumner de former le 9* corps en co-
lonne par régiments. Ces régiments, avançant rapidement l'un après l'autre, devaient enlever la muraille de pierre et les batteries basses, rejeter l'ennemi dans sa seconde ligne, etc., etc. L'ordre fut exécuté ; mais à l'heure où le signal devait être donné, arrive Sumner au quartier généra. — Je viens ici, dit-il au général en chef, vous demander de renoncer à cette attaque. Je ne connais pas un seul offîcier général qui l'approuve, et mon opinion est qu'elle sera désastreuse pour l'armée. — Or, il faut se rappeler que Sumner était un vieux brise-tout, toujours rempli d'une ardeur juvénile.
Pour la première fois, Burnside hésita dans son opiniâtreté. Cependant, il ne donna point contre-ordre. 11 convoqua les généraux, chefs de corps et de divisions. Tous votèrent unanimement contre le projet d'attaque. Ne se tenant point pour battu, il traversa la rivière pour voir si les autres officiers étaient du même avis. Pas un n'exprima une opinion différente. Enfin, il envoya chercher le général Franklin qui, comme tout le monde, se prononça contre la tentative proposée. Alors seulement le général Burnside, ayant épuisé toutes les chances de rencontrer un assentiment, révoqua l'ordre d'une nouvelle attaque, et la bataille de Fredericksburg se trouva définitivement terminée. Elle nous avait coûté treize mille hommes. L'ennemi n'en avait pas perdu plus de six mille.
Du moins, nous fîmes bonne contenance jusqu'au bout. Pendant deux jours, nous conservâmes notre position en bataille en face de nos adversaires qui ne firent pas un mouvemebt pour prendre l'offensive. Seulement, pendant la tfuit, comme on s'attendait de part et d'autre à quelque attaque, les tirailleurs, fort rapprochés les uns des autres, nous causèrent de fréquentes alertes. Presque toujours elles étaient amenées par les fureteurs du champ de bataille allant dépouiller les morts, ou par quelques braves garçons qui, à la faveur de l'obscurité, s'aventuraient en dehors des lignes pour porter de l'eau aux blessés ou les rapporter sur leur dos.
Les malheureux blessés restèrent ainsi sans secours pendant quarante-huit mortelles heures, — mortelles en réalité pour nombre d'entre eux. Enfin, le 15 dans l'aprèsmidi, j'étais en première ligne avec deux régiments, lorsqu'une suspension d'hostilités fut conclue pour deux heures,. Des détachements sans armes, conduits par des officiers, et munis de brancards, furent envoyés aussitôt sur le terrain intermédiaire. Dans ma ligne seule, je comptai bientôt quatre-vingt-douze cadavres et vingt-six
Je n'oublierai jamais les transports de joie de ces derniers, en se retrouvant dans nos lignes. L'un d'eux s'écriait en essayant de se soulever sur sa litière : — AU right tiowf Tout est bien, maintenant. Je ne mourrai pas du moins comme un chien dans un fossé. — Un autre disait aux porteurs, pendant que deux grosses larmes coulaient sur ses joues creuses : — Merci, mes amis, merci! Grâce à vous, je reverrai encore ma mère.
Les morts étaient hideux : noirs, gonflés, couverts de sang caillé, troués par les balles, déchirés par les obus. Les rebelles, fort mal pourvus en fait d'habillements, ne leur avaient laissé ni souliers, ni pantalons, ni jaquettes d'uniforme. Dans le nombre, j'eus la chance de reconnaître le corps du jeune Dekone, aide de camp du général Meade. Ses restes purent du moins être envoyés à sa famille en deuil,
A neuf heures du soir, l'ordre arriva de nous replier en silence vers les ponts; pendant la nuit, toute l'armée repassa le Rappahanock sans que l'ennemi s'aperçût du mouvement, et le jour suivant, nous rentrâmes dans nos cantonnements avec l'espoir de n'en plus sortir de l'hiver.