LA POURSUITE
Le champ de bataille au clair de lune. — Les blessés et les morts. — Poursuite de l'ennemi. — Adjonction de la division French au 3* corps. — Litrusions politiques. — Position difficile du général Meade. — Conseil de guerre. — Désappointement général. — La guerre reportée en Virginie. — Combat de Manassas-Gap. — Occasion manquée. — Le général French. — Encore sur le Rappahanock.
Entre huit et neuf heures du soir, comme les dernières lueurs du jour s'éteignaient derrière nous, je reçus Tordre de descendre dans la plaine et d'occuper le champ de bataille avec deux brigades en ligne. Celle du colonel Madill fut à cet effet adjointe à la mienne. Le général Ward, qui commandait temporairement la division, resta en réserve avec la troisième.
Le calme le plus profond régnait maintenant là où, quelques heures auparavant , s'était déchaînée une si furieuse tempête. La lune toujours souriante se levait dans le ciel étoile, comme à Chancellorsville. Ses pâles clartés avaient les mêmes caresses pour les vivants et pour les morts, pour les fleurettes épanouies dans Therbe et pour les chairs déchirées gisant dans les mares de sang caillé. Partout il y avait des cadavres. Sur aucun champ de bataille je n'en ai vu pareille quantité. La plus grande partie de ma ligne en était toute parsemée, et quand les faisceaux furent formés, et les hommes endormis, dans dans ce pêle-mêle de corps humains, on n'eût pu dire qui se réveillerait le lendemain et qui ne se réveillerait jamais.
Au delà des sentinelles avancées, les blessés restaient encore où ils étaient tombés, appelant à Taide ou demandant de leau. Leurs cris mouraient sans réponse dans le silence de la nuit, car lennemi était proche, et c'était une entreprise périlleuse que de se risquer dans l'espace qui le séparait de nous. Pour l'avoir tentée, un officier de mon état-major essuya trois coups de feu dont les balles lui sifflèrent de très près aux oreilles. Toute œuvre de charité dut être ajournée au lendemain. Il est attristant de penser que ce fut l'arrêt de mort de nombre de malheureux. Les pensées tristes n'empêchent point de dormir le soldat fatigué. Tout fut bientôt oublié dans un sommeil sans rêves.
A l'aube du jour, lorsque j'ouvris les yeux, le premier objet qui frappa mon regard fut un jeune sergent étendu sur le dos, la tête appuyée sur une pierre plate en guise d'oreiller. Sa pose était naturelle, gracieuse même. Un genou légèrement relevé, les mains croisées sur sa poitrine, le sourire aux lèvres, les yeux fermés, il semblait dormir et rêver de celle qui peut-être attendait son retour là-bas dans les montagnes vertes... Il était mort. Blessé, il avait dû choisir cette place pour y laisser s'envoler son âme. Son sac était près de lui. Il en avait tiré un petit volume dont ses derniers regards avaient parcouru les pages, car le livre était encore ouvert entre ses doigts raidis. C'était le Nouveau Testament ; sur le premier feuillet, une main légère avait tracé au crayon des caractères effacés, mais où l'on devinait encore un nom. J'ai conservé le livre, et sur la page blanche, au nom inconnu j'ai ajouté : « Mort à Gettysburg, le 3 juillet 1863. »
Pendant la nuit, l'ennemi avait retiré ses piquets de l'autre côté de la route d'Emmettsburg, et nous laissait libres de secourir les blessés. L'apparition des civières et des wagons d'ambulance, leur rendait les forces en leur rendant l'espoir. Ils racontaient leurs combats de la veille, et leurs souffrances de la nuit. L'un d'eux montrant les morts autour de lui disait : — Celui-ci n'a vécu que jus-
A L'ARMÉE DU POTOMAC. lui)
qu'au coucher du soleil; — celui-là a duré jusque vers minuit. — En voici un qui se plaignait encore il y a une heure...
Les jaquettes grises abondaient d'un côté ; les gars en bleu étaient plus nombreux de l'autre, indiquant les mouvements des troupes durant la bataille. Là où ils étaient mêlés, tout mauvais sentiment avait cessé avec la lutte, et la gourde passait impartialement à toutes les lèvres.
La plupart des cadavres étaient horriblement lacérés, car c'était là surtout que l'artillerie avait fait sa vilaine besogne. Ce n'était que têtes emportées, poitrines ouvertes, membres fracassés, entrailles déroulées sur le sol.
En continuant ma tournée, j'arrivai près d'un large rocher isolé. Il pouvait avoir huit ou dix pieds de haut, de quinze à vingt pieds de large. Arrondi du côté de l'ennemi, mais plat comme un mur du côté opposé, il avait servi de poste avancé à une de nos compagnies, probablement de la brigade de Stannard. Que s'était-il passé là? Avaient-ils été surpris par l'avance rapide de l'ennemi? S'étaient-ils réfugiés derrière cet abri de pierre , pendant la mêlée? La mitraille de nos canons leur avait-elle rendu la retraite impossible? Avaient-ils refusé de se rendre? Nul, que je sache, n'est revenu le raconter. Toujours est-il qu'ils étaient là une vingtaine, troués par le plomb et l'acier, et que, dans le tas, je distinguai un uniforme d'ofBcier et trois doubles galons de sergent.
Quand je revins au centre de ma ligne, le service des ambulances était à l'œuvre, et des escouades détachées de chaque régiment ramassaient dans la plaine les armes qui s'y trouvaient éparses par milliers. Un peu plus tard, mon commandement fut relevé et reprit sa position de la veille.
Des reconnaissances, envoyées à la recherche de l'ennemi, n'eurent pas à aller loin pour le retrouver. Ses piquets étaient encore sur la lisière des bois devant les hauteurs du séminaire. On a su, depuis, qu'il attendit toute la journée que nous allassions l'y attaquer, dans l'espoir de prendre sa revanche. Mais le général Meade, content de sa
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victoire, ne voulut pas risquer de la compromettre en sortant de sa position, avant que Lee eût abandonné la sienne, ce en quoi il agit sagement, quoi qu'on en ait pu dire.
L après-midi se passa donc à relever nos blessés d'abord, ensuite ceux de l'ennemi. Les wagons d'ambulance avaient peine à y suffire. Les porteurs de civières les déposaient sur le front de nos lignes où ils avaient à attendre leur tour, pour être transportés à l'arrière. Nous faisions ce que nous pouvions pour leur abréger ce retard, car beaucoup étaient de braves garçons du Sud, les uns amenés là par ce qu'ils croyaient honnêtement être leur devoir, les autres enlevés de force à leurs familles, pour être incorporés dans l'armée rebelle, par une conscription inexorable. Après la défaite, ils étaient résignés sans forfanterie, et n'exprimaient qu'un vœu : c'était que la guerre se terminât au plus vite, puisque le triomphe du Nord semblait n'être qu'une question de temps.
Je me rappelle un jeune homme de la Floride qui me raconta son histoire. Il se nommait Perkins et n'avait guère plus de vingt ans. Fils unique de parents âgés, il avait en vain tenté d'échapper au service. Traqué partout par les agents du gouvernement de Richmond, il avait dû prendre le fusil, et s'en était si bien servi , qu'il avait été rapidement promu au grade de sergent. Dans la dernière charge de la veille, il avait eu le talon gauche emporté par un éclat d'obus ,et la main droite fracassée par un coup de mitraille. Uae amputation au moins ; deux probablement : voilà ce qu'il lui restait à attendre. Et cependant, il ne se plaignait pas. Mais quand il parlait de ses vieux parents attendant son retour, et de la condition réduite dans laquelle il rentrerait au logis paternel, son sourire avait quelque chose de plus navrant qu'aucune plainte. Pour que ses blessures fussent plutôt soignées, un de mes aides de camp, le lieutenant Houghton, lui céda son cheval, au risque de marcher à pied, si nous nous mettions en mouvement avant que la bête fût ramenée.
La nuit suivante se passa sous la pluie. Il pleut toujours au lendemain d'une grande bataille. Au matin, lou découvrit que lennemi s'était mis en retraite. Voyant que l'attaque à laquelle il s'attendait ne venait pas , et craignant pour la sûreté de ses communications avec le Potomac, le général Lee n'avait plus qu'à se retirer par les montagnes ; ce qu'il fit pendant la nuit du 4 au 5 juillet. Alors seulement commença dans ses colonnes ce désordre et cette confusion dont on a quelque peu exagéré le tableau; conséquence à peu près inévitable, du reste, de ces sortes de mouvement. Notre cavalerie se mit à le harceler sur les flancs, tandis que le 6® corps, resté intact , pressait son avant-garde.
Les difficultés que le général Sedgwick rencontra au défilé deFairfleld, où l'ennemi s'était retranché, firent probablement craindre au général Meade qu'une poursuite directe n'entraînât une perte de temps trop con sidérable dans les montagnes. Au lieu donc de suivre Lee dans la vallée du Cumberland , il se décida à marcher parallèlement à l'est des South-Mountains. Il continuait ainsi à se tenir entre Washington et l'armée confédérée ; mais la route était beaucoup plus longue, et il était fort douteux qu'il pût rejoindre son adversaire avant que celui-ci eût repassé le Potomac. En tout cas, pour le retarder, le général French, qui se trouvait à Frederick avec une partie de la garnison de Harper's Ferry, reçut ordre d'envoyer une force de cavalerie détruire le pont de bateaux que les confédérés avaient laissé à Williamsport. Les différents corps d'armée ne furent m^is en mouvement que successivement. Les derniers quittèrent Gettysburg le 7, après avoir enseveli les morts.
Le 8, nous traversâmes Frederick, occupé par le 7® régiment des milices de New- York. — L'étape du 9 nous conduisit au défilé de Turner, où le combat de South- Mountains avait servi de prélude à la bataille d'Antietam. Là, la division French fut assignée au 3® corps qui , depuis la dernière bataille , ne comptait guère plus que de
six à sept mille hommes. C'étaient des troupes nouvelles à l'armée du Potomac. Pendant que nous nous battions en Virginie, elles avaient gardé les railroads et tenu garnison à Harper's Ferry, à Winchester et à Martinsburg où elles avaient fait assez triste figure, lorsque Ewell s'y était présenté. Parmi nous, elles prirent la place de ceux que nous avions laissés sur les champs de bataille de Chancellorsville et de Gettysburg; mais elles ne les remplacèrent pas. Ce que le 3® corps gagnait en nombre, il le perdait en homogénéité. Par le fait', les nouveaux venus n'y conquirent jamais leurs lettres de naturalisation. Les vétérans de Sickles, réfractai res à l'amalgame, maintinrent leur autonomie par cette désignation universellement adoptée parmi eux ; Le 3® corps tel que nous le comprenons.
Le général French prit le commandement par droit d'ancienneté. Il nous était moins étranger, ayant déjà servi dans notre armée. Mais la manière dont il exerça sa nouvelle autorité ne fut en rien calculée pour le rendre populaire. D'autre part, il nous arriva à cette époque des généraux dont le choix était aussi injuste que maladroit. Était-ce donc le moment d'expédier à l'armée, avec l'étoile de brigadier général, des gens complètement étrangers à la carrière militaire, et que leur vaniteuse outrecuidance avait portés à solliciter des fonctions dont ils ne possédaient pas les notions les plus rudimentaires? Lorsque nous venions de sauver le pays par le sacrifice d'un tiers des nôtres, les vides glorieux laissés dans nos rangs, au lieu de les remplir tous avec les oflGiciers qui depuis deux ans n'avaient cessé de souffrir et de combattre, qui avaient offert leur vie sur tant de champs de bataille, qui ceht fois avaient fait preuve de bravoure et de capacité ; ces vides, était-il juste, était-il honorable d'en réserver une, partie à la faveur ou à la corruption, et de tirer des barrooms de New- York quelque politiqueur intriguant pour commander à des soldats héroïques ? La plaie politique se montra encore une fois à nu, et le gouvernement eut cette
faiblesse de Tétaler à tous les yeux en sacrifiant des services militaires à des spéculations électorales.
Il semble qu au lendemain de Gettysburg, le général Meade était assez fort pour maintenir les droits de ceux à qui il devait les honneurs de la victoire et les prestiges de la renommée. Mais le général Meade était lui-même aux prises avec des difficultés qui absorbaient toute son attention. Son élévation au commandement en chef de l'armée, n'avait pas été sans créer des jalousies plus ou moins secrètes parmi les chefs de corps, ses collègues d'hier, ses subordonnés d'aujourd'hui. Il n'était pas dans sa nature de leur imposer par l'ascendant d'un de ces grands caractères pour qui le pouvoir est un instrument facile, et qui semblent nés pour commander. D'autre part, bien que sa yaleur personnelle et ses capacités militaires fussent incontestables, ses services honorables n'avaient pas jeté un tel éclat qu'ils dussent éclipser ceux de ses rivaux. Il y avait d'ailleurs en lui plus de réserve que d'audace, plus de modestie que de présomption, ce qui fit qu'autour de lui, il courba moins les hautes têtes qu'il ne les caressa.
En prenant le commandement de l'armée, il avait pu dire en toute sincérité : « qu'il ne l'avait ni attendu ni sollicité; qu'il s'en chargeait avec une juste défiance, mais qu'il comptait sur l'assistance cordiale de ses compagnons d'armes, pour l'aider à remplir tous les devoirs de l'importante mission qui lui était confiée. » Animé de ces sentiments, dans la nuit du 2 au 3 et dans celle du 3 au 4, c'est à dire pendant et après la bataille de Gettysburg, il avait consulté ses généraux sur ce qui leur semblait la meilleure conduite à tenir. Ainsi fit-il encore le 12, lorsque nous nous trouvâmes en face des confédérés près de Williamsport.
Ils y étaient arrivés longtemps avant nous, et bien que leur pont de bateaux eût été détruit, ils auraient repassé le Potomac à gué sans difficulté, si des pluies abondantes n'avaient élevé les eaux à une trop grande hauteur. Ce contre-temps les retint trois jours. S'il nous permit de les
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rejoindre, il leur permit aussi de se retrancher dans une forte position. Le général Meade se disposa à les y attaquer. Par lui-même, il devait désirer vivement d'achever son œuvre et de compléter sa victoire par la destruction de l'armée de Lee. Le président l'y encourageait par l'intermédiaire du général Halleck qui, de son côté, poussait en avant tous les renforts dont il pouvait disposer. Seulement, ces renforts étaient purement illusoires. C'étaient ou des miliciens de New- York qui, d'après le rapport du général Couch, << marchaient comme s'ils étaient prêts à s'arrêter à la moindre apparence de danger devant eux, » ou des miliciens de Pennsylvanie qui, l'ennemi parti, refusaient d'aller plus loin que la limite de leur État, ou encore des enrôlés de neuf mois commandés par un avocat et qui réclamaient, pour marcher, qu'on les mît sous les ordres d'un militaire.
Ce n'était donc pas sur ces renforts que Meade pouvait compter. Réduite à ses propres forces, l'armée du Potomac pourrait-elle suffire à la tâche? Telle était la question. On disait bien que l'ennemi, démoralisé par sa défaite et à court de munitions, était incapable d'opposer Une résistance prolongée. Mais c'étaient des conjectures plutôt que des faits. Là où notre cavalerie l'avait attaqué, il l'avait reçue de façon à lui ôter l'envie d'insister. ^Et puis, il était derrière des retranchements difficiles à aborder, ce qui rendait l'issue d'un assaut quelque peu douteuse.
Quoi qu'il en fût, je crois que le mieux eût été d'aller de l'avant. Nos hommes étaient pleins d'ardeur et ne demandaient qu'à en finir. Cela valait bien la peine de faire un nouvel efibrt et de courir un nouveau risque, A tout prendre, il y avait plus à gagner qu'il n'y avait à perdre. Si l'on réussissait, la route de Richmond était ouverte devant nous ; si l'on échouait, celle de Washington restait encore close devant eux. A mettre les choses au pire, nous nous serions repliés sur les South-Mountains, et jamais ils n'auraient pu en forcer les défilés, l'eussent-ils entrepris, ce qui est fort douteux. Le plus probable est
que, satisfaite d'avoir repoussé une dernière attaque, l'avantage de repasser le fleuve en toute sécurité leur aurait suffi.
Le général Meade avait dû en venir à cette conclusion le 12 juillet au matin, car de bonne heure, une circulaire partie de son quartier général prescrivit à l'armée de se préparer à l'attaque. A neuf heures, les mouvements commencèrent. A onze heures, nous nous rapprochâmes des lignes ennemies. On se forma en bataille et en colonnes, l'artillerie dans les intervalles. Mais il restait quelques corps à mettre en position. Il s'ensuivit un délai pendant lequel la pluie intervint et ne cessa, de tomber le reste du jour. Bref, l'assaut fut remis au lendemain.
La nuit venue, le général en chef, préoccupé de la grande responsabilité qui pesait sur lui, convoqua ses chefs de corps en conseil de guerre. Il y avait là Sedgwick, Slocum, Sykes, French, Pleasonton et Warren commandant le corps du génie. Hays y représentait le 2® corps, en l'absence de Hancock et de Gibbon blessés tous deux ; Wadsworth le P' corps, pour Newton malade.
Le général Meade exposa brièvement la condition de nos forces, et ce qu'il savait de la condition des forces ennemies; puis il leur demanda de formuler leur avis sur l'opportunité d'une attaque pour le lendemain matin. Cinq d'entre eux se prononcèrent nettement contre le projet ; les quatre autres émirent une opinion différente. Il est à remarquer, à ce propos, que, sur les cinq votes négatifs, quatre provenaient des généraux les plus haut placés par le grade et par l'ancienneté, c'est à dire de ceux là seuls à qui les fautes et le déplacement éventuel du général Meade offrissent quelque chance de profit. Je constate le fait sans en déduire de conséquences, quoique à vrai dire, on puisse se demander s'il n'est pas dans notre pauvre nature humaine, de pencher instinctivement du côté où se trouvent nos intérêts.
Les généraux qui voulaient combattre n'avaient rien à gagner personnellement dans la question. L'opinion de II. 11
Howard restait sans poids par ce fait que la conduite de ses troupes à Gettysburg n'avait pas été de nature à leur rendre la confiance de larmée, qu elles avaient perdue à Chancellorsville. Wadsworth, qui n'était là que par procuration, ne pouvait exercer une influence sensible sur la délibération. Pleasonton n'était encore assigné que temporairement au commandement de la cavalerie. Warren, à titre d'ingénieur en chef, n'avait que voix consultative. La discussion fut donc plus sommaire qu'approfondie; Sedg- •wick, Slocum, Sykes et French se fiant plus volontiers à la prépondérance de leurs votes qu'au poids de leurs arguments. Ils firent valoir en termes généraux que nous avions remporté une grande victoire, et qu'il ne fallait pas risquer d'en compromettre les résultats; que si notre armée était écrasée, il ne restait rien derrière pour couvrir Washington et Baltimore. L'un d'eux avança même que l'ennemi nous attaquerait si nous ne l'attaquions pas , et que nous aurions ainsi l'avantage de la défensive.
Tout cela, comme on le voit, n'était guère concluant. Warren démontra fort bien qu'une attaque repoussée n'entraînerait en rien la destruction de notre armée; tandis qu'une attaque victorieuse entraînerait forcément la destruction de l'armée de Lee. L'avantage de la défensive nous resterait en tout cas, soit derrière la rivière d'Antietam, soit aux passes des South-Mountains. Quant à l'idée que le général Lee, vaincu, acculé au Potomac et ne cherchant qu'à repasser en Virginie, viendrait nous attaquer, si nous le laissions tranquille, il n'y avait vraiment pas à s'y arrêter. Le général Meade termina la délibération en déclarant qu'il était en faveur de l'attaque ; qu'il était venu à Williamsport pour y combattre l'ennemi, et qu'il ne voyait aucune raison concluante pour faire différemment ; que, cependant, en présence de l'opposition formelle de ses chefs de corps , il n'assumerait pas la responsabilité exclusive de livrer bataille.
Il est un point auquel je ne vois pas qu'il ait été fait aucune allusion. Je veux dire la possibilité de tourner la po-
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sition ennemie. Pleasonton devait cependant en savoir quelque chose. Dans son Hiàtoire des campagnes de V armée du Potomac, M. Swinton dit positivement que la position de Lee sur le Marsh-Creek eût pu être tournée. « En jetant sa droite en avant sur le Conecocheaque, Meade aurait retiré son armée de cette difficile région de bois et de collines où il se trouvait, et dans laquelle tous les avantages de position étaient grandement en faveur des confédérés ; et il se serait placé sur un terrain où il aurait occupé les hauteurs commandant la rivière. Alors, il aurait débordé la gauche confédérée qui se trouvait en Pair, Dans cette position, Meade aurait attaqué avec autant d avantages en sa faveur, que, dans lautre, il avait de désavantages contre lui. w Cette question, d'une si haute importance, il ne paraît pas que personne s en soit préoccupé.
La journée du lendemain s'écoula sans amener aucun nouvel incident. Cependant, pour avoir obtempéré à l'opinion de ses chefs de corps , le général Meade n avait pas renoncé définitivement à son projet. 11 en avait seulement retardé l'exécution d'un jour, dans l'espoir de voir arriver les renforts fantastiques que le télégraphe lui annonçait presque d'heure en heure. La nuit étant venue sans que rien eût paru, il revint à sa première résolution, et lança tous les ordres nécessaires pour une attaque générale au point du jour. En conséquence, le 14, au lever du soleil, nous marchâmes sur les retranchements ennemis... Ils étaient vides. L'ennemi ayant réussi à rétablir un pont de bateaux, les corps de Hill et de Longstreet s'en étaient allés par là à la faveur de la nuit. Celui d'Ewell avait passé à gué, un peu plus haut.
La cavalerie, lancée aussitôt en avant, arriva encore à temps pour capturer 2,000 prisonniers, deux canons, quelques drapeaux et quantité d'armes. Le général Pettigrew qui commandait l'arriere-garde des confédérés fut tué dans le combat. Ce fut tout ce qui nous resta entre les mains de l'armée de Virginie que nous avions cru tenir tout entière.
Si notre désappointement fut grand, celui du pays fut plus grand encore. Depuis quelques jours, la confiance publique avait été surexcitée par une série triomphante de grandes nouvelles. Le 3, la victoire de Gettysburg avait mis fin à l'invasion de la Pennsylvanie; le 4, jour anniversaire de l'indépendance nationale, la citadelle du
V sud sur le Mississipi, Wicksburg, était tombée sous les coups de Grant, et le 8, Port-Hudson s'était rendu à Banks. La navigation « du père des eaux » nous était enfin rouverte dans toute l'étendue de son cours, et la confédération rebelle se trouvait ainsi scindée en deux. Que restait-il à apprendre? La destruction des forces de Lee. On y comptait, on la croyait certaine; et voilà que tout à coup éclatait la nouvelle que l'armée rebelle s'était échappée pour la seconde fois du sol qui aurait dû la dévorer I Le 7, le président avait écrit cette note au général Hal-
\/ leck : « "Wicksburg s'est rendu au général Grant le 4 de juillet. Maintenant, si le général Meade peut compléter son œuvre si glorieusement poursuivie jusqu'ici, par la destruction littérale et substantielle de l'armée de Lee, c'en est fait de la rébellion. » Et le même jour, Meade recevait sa promotion de brigadier général dans l'armée régulière. Puis, arrivèrent coup sur coup une série de télégrammes du général Halleck, se résumant en ceci : « Achevez l'ennemi avant qu'il repasse le Potomac ; ne le laissez pas échapper! w
Le 14, la teneur en était bien changée : « J'ai à peine besoin de vous dire que l'évasion de l'armée de Lee, sans une nouvelle bataille, a créé un grand mécontentement dans l'esprit du président, et il faudra, de votre part, une poursuite active et énergique pour efiacer l'impression qu'elle n'a pas été suffisamment pressée jusqu'ici. »
Le .général Meade répondit immédiatement : « Ayant fait mon devoir consciencieusement et de mon mieux, la censure du président, contenue dans votre dépêche de ce jour, est, dans mon jugement, si imméritée, que je me
sens contraint à demander respectueusement d être immédiatement relevé du commandement de cette armée. » Il va sans dire que la requête ne fut pas octroyée. Le vainqueur de Gettysburg ne pouvait être ainsi mis à
t l'écart au lendemain même de son triomphe, et les généraux d'armée ne poussaient pas si vite sur les bords du Potomac , qu'il fût facile de les remplacer. Il n'en resta* pas moins une impression fâcheuse dans l'opinion publique qui, sans s'arrêter sfàx causes, ne vit que le résultat, à savoir : — que Meade avait laissé échapper Lee, et que ce serait à recommencej;.
Comme après la première invasion du Maryland, Lee se retira sans hâte par la vallée de la Shenandoah, et comme Mac Clellan, mais beaucoup plus rapidement que lui, Meade marcha parallèlement par la vallée de London, en suivant le versant oriental des montagnes bleues {Blue ridge). Le 15, nous traversâmes le champ de bataille d'Antietam en nous rendant à Harper's Ferry. Nous vîmes le terrain pris et repris tour à tour jusqu'à cinq fois, pendant la matinée du 17 septembre. La petite église était encore trouée à jour par les boulets, qui ne lui avaient laissé ni portes ni fenêtres. Sa toiture effondrée pendait en lambeaux, pleine de déchirures béantes. Tous les arbres du bois voisin étaient littéralement criblés de
. balles. Dans les champs environnants, de légers renflements de terre et quelques planchettes, portant des noms à demi effacés, indiquaient encore des tombes oubliées. Le village de Sharpsburg portait aussi les cicatrices de la guerre au flanc de ses maisons.
Le 17, nous passâmes le Potomac à Harper's-Ferry, et contournant les hauteurs de London, au dessous de l'embouchure de la Shenandoah, nous poursuivîmes notre route dans la direction d'Upperville où nous campâmes le 20. Là, il y eut un jour de halte ; nous étions allés trop vite. Meade réglait sa marche sur celle de son adversaire, guettant l'occasion de lui tomber sur le flanc, de l'autre côté des montagnes.
170 QUATRE ANS DE CAMPAGiNES
Cette occasion se présenta le 22. L'armée confédérée, remontant en longue colonne la vallée de la Shenandoah, avait à passer devant le défilé de Manassas dont elle n'avait couvert le débouché, près de Front-Royal, que par une faible division. Ce même jour, le 2®, le 3® et le 5® corps se trouvaient à l'autre extrémité du défilé. Ils reçurent l'ordre de s'y jeter promptement, de balayer le peu de troupes qui s'y trouvaient et de couper en deux la colonne ennemie. Rien n'était plus faisable. Le 3® corps entra le premier. Malheureusement, le 3® corps était tombé entre les mains d'un général incapable, et de ses deux chefs de division, Birney était absent et Humphreys, promu au grade de major général et à la position de chef d'état-major de l'armée, était remplacé par le général Prince, venu, je crois, de la Caroline du nord. De lui, personne ne savait rien. Quant à la division adjointe, elle ne comptait encore que pour mémoire. Elle devait être quelque part à l'arriére. J'ai oublié, ou je n'ai jamais su qui la commandait alors.
Nous pénétrâmes dans le défilé, sans rien rencontrer devant nous, ce qui n'empêçjia4)as le général French d'y mettre tant de précautions que longtemps nous crûmes qu'il s'agissait non de forcer le passage, mais de le défendre. La nuit se passa prés d'une ferme située assez avant dans les montagnes.
Le 23, au matin, je reçus l'ordre de former ma brigade en bataille sur un plateau inégal à la droite de la ligne ; puis au bout de quelque temps, la direction ayant été rectifiée par le général French lui-même , de marcher droit devant moi. En même temps que je me mettais en mouvement, Ward traversait le chemin de fer démoli, et obliquait à gauche avec les deux autres brigades. Au bout du plateau, je me trouvai en face d'une ravine profondément encaissée entre deux pentes abruptes couvertes d'un fouillis de sapins. Nous franchîmes l'obstacle en rompant par la droite des divisions en avant, et quand nous eûmes gravi la pente opposée, la ligne fut promptement rétablie sur un
second plateau plus élevé. De là, je pus voir distinctement que les deux autres brigades avaient tourné à gauche ainsi que la 2* division, dans le même sens que le défilé dont j'allais dépasser la courbe. L'ordre de marcher ^ droit devant moi » était si explicite que j'en conclus que le but de mon mouvement isolé devait être de couvrir la gorge dans laquelle le chemin de fer s'enfonçait en droite ligne. Cependant, dans le doute, je me plaçai avec mes officiers d'état-major et mon guidon sur le point le plus en vue, et j'ordonnai une halte, pour attendre si de nouveaux ordres ne me seraient pas envoyés. La droite de Ward était au fond du défilé. Entre le chemin qu'elle longeait et le pied de la montagne, se montrait un vide qui me semblait être ma place, et je ne comprenais pas qu'on meut laissé en arriére au lieu de me la faire occuper en suivant le mouvement général.
Notre ligne s'éloignait maintenant dans le prolongement de ma gauche. Les tirailleurs gravissaient la pente d'une montagne moins élevée et moins escarpée que les autres. Quand ils arrivèrent près du sommet , la lisière d'un bois qui s'étendait devant eux se moucheta de bouffées de fumée blanche qui m'apprirent que les avantpostes ouvraient le feu sur eux. Ils répondirent aussitôt avec vivacité; puis, au bout de quelques minutes, un officier à cheval passa au galop devant eux, revint vers le centre, et tous s'élancèrent en courant vers le bois qui fut balayé en un clin d'œil. La ligne de bataille dépassa alors un pli de terrain derrière lequel je la perdis de vue.
En ce moment, on me signala un officier d etat-major qui se dirigeait au galop de notre côté. Il m'apportait l'ordre que j'avais pressenti, et m'expliqua qu'en me prescrivant de marcher droit devant moi, on avait oublié d'ajouter qu'il ne s'agissait que de prendre ma distance pour éviter le refoulement sur le centre de la ligne dont je formais l'aile tournante. En tout cas, le mouvement était mal ordonné. Puisque l'ennemi n'occupait point le coude du défilé, le plus simple était de former le front de
bataille au delà et sans conversion. Mais si Ton tenait absolument à perdre le temps en évolutions inutiles, encore fallait-il les exécuter correctement, et faire converger au moins deux brigades par bataillon, en mas^.
Nous descendîmes du plateau pour aller prendre position à la droite de la 2® division qui nous séparait de Ward. Le mouvement semblait arrêté, sans qu'on sût pourquoi. Le 17® du Maine fut détacké pour soutenir une batterie à gauche de la route où se trouvaient pourtant toutes les troupes, sauf ma brigade, et le 20® de Tlndiana déployé là en tirailleurs avant mon arrivée. Le IIO de Pennsylvanie fut posté en avant d un groupe de maisons sur notre front. Il y avait des allées et des venues. Séparé de ma division, j'ignorais ce qu'on voulait faire, mais il me semblait que, quoi que ce fût, on ne savait comment s'y prendre. Enfin l'on avança.
Une brigade de la 2® division fut désignée pour déloger l'ennemi de la crête la plus voisine. Cette brigade était précisément commandée par un de ces intrus de la politique, tout récemment envoyés à l'armée, et, naturellement, il ne savait pas le premier mot du métier. Un aide de camp vint lui apporter l'ordre de former ses bataillons en double colonne sur le centre pour gravir la pente et de les déployer en bataille en approchant du sommet. Le général improvisé se fit répéter l'ordre, mais il n'en comprenait pas davantage. — Fort bien; double colonne... oui... sur le centre... Il se répétait les mots à lui-même, cherchant quelqu'un qui lui vînt en aide, lorsqu'il avisa à quelques pas le colonel Brewster du 73® de New- York. Brewster était un brave soldat et un bon officier supplanté dans le commandement de la brigade par ce chef étrange qui en savait moins que le dernier de ses caporaux. — Colonel, fit le général en l'appelant près de lui ; vous avez entendu ce qu'a dit Vhomme? (Il voulait dire l'aide de camp.) — Oui, monsieur! répondit Brewster. — Eh bien ! faites-le alors, faites-le... Pour lui, il regarda faire, et voulant prouver que s'il était ignorant, du moins il n'était
A L'ARMEE DU POTOMAG. 173
pas poltron, il suiTit le mouvement, et s'en alla faire caracoler son cheval sous le feu. Il en revint avec une balle dans le pied et une à la hanche, et nous ne le revîmes plus.
Un régiment de la 3® division me fut envoyé comme renfort. Il était au grand complet, presque aussi nombreux à lui seul que toute ma brigade réunie ; mais il n'avait jamais senti la poudre, et je crus plus prudent de le laisser en réserve que de le mettre en ligne.
Nous continuâmes à refouler l'ennemi en dehors du défilé, mais mollement et sans engager d'autres troupes qu'une brigade et une ligne de tirailleurs. Ces derniers, voyant que tout se passait en escarmouches, prenaient leurs aises. On put les voir, tout en faisant le coup de fusil, se régaler des mûres noires que les champs en jachère produisent en abondance à cette saison de l'année.
Le soleil se coucha sur ces entrefaites, et le général French remit les affaires sérieuses au lendemain. Or, le lendemain, l'armée ennemie avait dépassé le défilé de Manassas, et les quelques troupes que nous avions devant nous étaient allées rejoindre son arrière-garde. Nous passâmes jusqu'au débouché de la passe, d'où nous pûmes jouir pendant quelques instants d'une magnifique vue de la vallée; après quoi, nous fîmes demi-tour à droite, et nous nous en retournâmes par où nous étions venus.
A quelques jours de là, me trouvant chargé du commandement général des piquets, j'eus à recevoir directement mes instructions du général French. Je trouvai un gros homme au nez rouge, à la figure enluminée, au front chauve, au regard terne. Près de lui un verre et une bouteilUe de whiskey semblaient être sur la table en permanence. Il me fit asseoir, me dit à peine quelques mots sur l'objet officiel de ma visite, et, tout en grimaçant fréquemment par l'effet d'un tic nerveux, .il aborda un sujet qui paraissait lui tenir à cœur. L'occasion manquée par sa maladresse au défilé de Manassas
174 QUATRE ANS DE CAMPAGiNES A L'AUMÉK DU POTOMAC.
avait été le sujet de commentaires peu flatteurs pour lui, et le général en chef en avait éprouvé un vif désappointement. French s'efforçait donc de s'en justifier toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Il débuta par me complimenter sur ce que j'avais fait à son extrême droite, ce qui me sembla moins flatteur que surprenant, vu que je n'avais rien fait du tout. Le seul régiment engagé de mon côté était le 20® de l'Indiana, qui ne m'appa;rtenait pas, et dans ma brigade je n'avais perdu qu'un homme tué par un boulet de raccroc. Sans s'arrêter à ma réponse, il se lança dans une dissertation confuse sur les belles choses qu'il croyait avoir accomplies en cette occasion. Son grand argument consistait en ceci : que, sauf une brigade, il n'avait employé que des tirailleurs pour déblayer le. défilé, et qu'en gardant ses troupes en arriére, il avait empêché l'ennemi de savoir où elles étaient. Il y revenait sans cesse, et s'interrompait à chaque instant pour me dire : — Voyezvous le point? comprenez-vousle point? Ce que je voyais, ce que je comprenais très nettement, c'est que ses idées étaient considérablement embrouillées. Il ne semblait pas se douter que son système de tirailleries fut précisément la maladresse qui, en nous faisant perdre un temps précieux, nous avait empêchés de couper en deux la longue colonne de Lee, ou tout au moins d'enlever son arrière-garde. Il me garda ainsi un long temps pour ressasser les mêmes choses, et comme je mettais le pied dans l'étrier, du seuil de sa tente, il me répétait encore : — Vous comprenez le point, n'est-ce pas?
Pauvre 3® corps ! tes beaux jours étaient passés.
Le 26, nous arrivâmes à Warrenton, où le général Birney revint reprendre le commandement de là division. Les confédérés s'étant arrêtés à Culpepper, notre armée s'établit encore une fois sur le Rappahanock. Le 31, la droite de nos positions fut assignée au 3® corps, et la division Birney planta ses tentes autour de White Sulphur- Spring. La poursuite était terminée.