‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du Potomac (volume 3)Chapitre 3 sur 54 · CHAPITRE II l'émancipation · texte numérisé non relu

CHAPITRE II l'émancipation

Bilan niilitaire de Tannée 1862. — La question d'émancipation. — Le discours d'inauguration de M, Lincoln. — Késerve du président et du Congrès. — Le général Fremont. — Abolition de l'esclavage dans le district de Colombie. — Proposition d'émancipation graduelle. — Le général Hunter. — L'acte de confiscation. — Progrès de l'affranchissement. — Lettre de M. Lincoln. — Députation religieuse. — Derniers scrupules. — Dispositions préparatoires. — Proclamation définitive d'émancipation.

La bataille de Frederiksburg termina par une défaite Tannée 1862. L'armée du Potomac n'était pas heureuse. Du reste, ses revers n'étaient dus qu'à l'inhabileté des deux généraux qui l'avaient commandée. Ni l'un ni l'autre ne possédaient les hautes qualités militaires requises pour conduire, avec ensemble, une armée de cent mille hommes. Aussi les deux seules batailles offensives qu'ils livrèrent (Antietam et Fredericksburg) se réduisirent -elles en somme à des attaques partielles et successives. Je ne cite pas Williamsburg qui fut la victoire accidentelle de quelques divisions, sans la participation et contre les prévisions du général en chef. Sur la défensive, le même défaut d'ensemble avait causé la déroute du 4® corps aux Sept- Pins, et celle du 5® corps à Gain's Mill. Il en pouvait résulter la destruction complète de l'armée, sans la rigoureuse énergie de Sumner à Savage-Station, de Franklin à White-Oak, de Hooker à Glendale.

Même remarque pour la campagne de Pope qui, du reste, n'appartint point à l'armée du Potomac, puisque celle-ci n'y figura qu'en partie et à titre de renforts.

Dans la conduite d une bataille, cherchez la coordonnance des mouvements par masses, et vous connaîtrez la valeur du général en chef.

^ La proximité de Wagjngton, d une part, et deRichmond, de l'autre, faisait de la Virginie le foyer principal de la guerre. C'était là qu'entre les deux capitales se concentraient les plus grands efforts. L'ennemi nous y opposait « la fleur de sa chevalerie ; » et nous y dirigions contre lui les meilleurs contingents de tous les États de l'est, renforcés de bonnes troupes du nord-ouest. On sentait des deux côtés que le nœud gordien de la guerre y serait tranché, ce qui explique le grand retentissement des succès ou des revers sur ce théâtre.

Mais la guerre ne s'en poursuivait pas moins ailleurs avec autant de vigueur et plus de succès. Sur les côtes de l'Atlantique, nous étions solidement établis dans la Caroline du nord et sur quelques points de la Caroline^du sud et de la Floride. Dans le sud de la Virginie, nous avions repris Norfolk, l'arsenal maritime des rebelles, et, dans la Géorgie, le fort Pulaski qui commande l'embouchure de la Savannah. Les bouches de Mississipi avaient été forcéesi les ouvrages qui les défendaient capturés, et nous occupions la Nouvelle-Orléans et une partie de la Louisiane.

Dans l'ouest, on a vu que la campagne de printemps s'était ouverte par la prise du fort Henry sur le Cumberland, et du camp retranché de Donelson sur le Tennessee. Cette double victoire avait entraîné la chute de Nashville et de Columbus. Le Missouri et une partie de l'Arkansas étaient déblayés de troupes confédérées. L'île n^ 10, sur laquelle l'ennemi avait accumulé les défenses pour nous barrer le Mississipi, avait été glorieusement réduite. De progrès en progrès, pour recouvrer la navigation du fleuve qui partageait en deux la Confédération du Sud, nous avions enlevé à l'ennemi la ville de Memphis et les forts Pillon et Randolph qui se trouvaient sur sa route. Pour le chasser du Kentucky dont il nous disputait obstinément

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la possession, nous lavions battu, dans le printemps, à Shiloh, et, dans lautomne, à Corinthe et à Perryville. — Enfin, le 31 décembre. Tannée se termina de ce côté, par la victoire de Murfreesboro* qui rejeta les forces confédérées en dehors du Tennessee.

On voit que si nous avions reculé dans lest, en revanche nous avions beaucoup avancé dans l'ouest, et que, tout compte fait, les campagnes de 1862 laissaient une forte balance à notre profit. Mais la naissance de Tannée 1863 allait être signalée en Amérique, par une conquête plus importante en soi qu aucun succès militaire.

Le 1®^ janvier, l'émancipation fut proclamée par le président.

Pour comprendre le caractère et la portée de cette grande mesure, il est nécessaire de reprendre la question au début de la guerre, où nous l'avons laissée.

Le parti républicain; qui avait élevé M. Lincoln à la présidence, était opposé à Tesclavage en principe, ruais en pratique, il reconnaissait le droit exclusif des États à contrôler leurs institutions domestiques. Il respectait donc Tesclavage de fait là où il existait. Bien plus, il concédait l'obligation constitutionnelle des États libres de livrer les esclaves fugitifs, suivant les procédures prescrites par la loi. La seule chose qu'il réclamât, était Tinterdiction des nouveaux territoires aux empiétements de Tesclavage.

Le discours d'inauguration du président Lincoln, le plus solennel des manifestes , fut fort explicite sur ces points (4 mars 1861).

« Je n'ai aucune intention directe ou indirecte, déclarait-il, de toucher à l'institution de Tesclavage dans les États où elle existe. Je crois que je n'ai pas le droit légal de le faire, et je n'en ai pas l'inclination. Ceux qui m'ont nommé et élu, l'ont fait sachant parfaitement que j'avais répété maintes fois cette déclaration, et que je ne Tavais jamais rétractée. De plus, ils ont inséré dans la déclaration de principes {platforfn) proposée à "mon acceptation

comme loi pour eux et pour moi, la résolution claire et positive que voici :

« Résolu : Que le maintien inviolable des droits des États, et spécialement du droit de chaque État d'ordonner et de contrôler exclusivement ses institutions domestiques, selon son propre jugement, est essentiel à la balance de pouvoirs de laquelle dépendent la perfection et la durée de notre édifice politique, et nous dénonçons l'invasion illégale par toute force armée du sol de quelque État ou territoire que ce soit, n'importe sous quel prétexte, comme un des plus grands crimes.

« Maintenant, je réitère ces sentiments; et ce faisant, je signale seulement à l'attention publique l'évidence la plus concluante doi^t le cas soit susceptible, que la propriété, la paix et la sécurité d'aucune portion du pays ne sont mises en danger d'aucune façon par la nouvelle administration. J'ajoute aussi que toute protection, conforme à la constitution et aux lois, sera accordée avec empressement à tous les États qui la demanderont légalement, pour quelque cause que ce soit, et aussi volontiers à une section qu'à une autre.

« Une question fort controversée est celle de la reddition des esclaves fugitifs. La clause que je vais lire est aussi clairement écrite dans la constitution qu'aucune autre :

« Aucune personne tenue au service ou travail dans un État, en vertu des lois locales, et s'échappant dans un autre État, ne sera, en conséquence d'aucune loi ou règlement y existant, déchargée d'un tel service, ou travail; mais elle sera retournée, sur la réclamation de la partie à laquelle ledit service ou travail est dû.

« Il est à peine mis en question que cette clause ait pour objet, dans l'intention de ceux qui l'ont faite, la réclamation de ce que nous appelons les esclaves fugitifs ; — et l'intention du législateur, c'est la loi...»

Voilà le point de départ. Ni agression, ni hostilité, ni déni de justice de l'administration nouvelle vis-à-vis des

États du sud déjà en armes contre elle avant môme qu'elle fût inaugurée. Mais en prenant l'initiative de la guerre, ils acceptaient nécessairement les conséquences de la guerre. En se séparant violemment du gouvernenaent des États-Unis, ils rejetaient la protection dont celui-ci couvrait encore leurs institutions domestiques ; en déchirant la constitution fédérale, ils renonçaient au droit d'en invoquer les bénéfices. Les conséquences logiques allaient se développer lentement, mais sûrement. Nous pouvons les suivre pas à pas.

A l'appel du président, le Congrès se réunit en session extraordinaire le 4 juillet 1861. Le message se tut sur la question de l'esclavage. Il rendait compte des événements survenus et des mesures prises depuis l'inauguration. Il s'attachait surtout à discuter, avec une haute élévation de vues et une grande puissance d'argumentation, la question du droit de sécession posée en ces termes :

«... Cette question embrasse plus que le sort de nos États-Unis. Elle se présente à toute la famille humaine pour savoir si une république constitutionnelle ou démocratie, — un' gouvernement du peuple par le peuple luimême, — peut ou ne peut pas maintenir son intégrité territoriale contre ses propres ennemis domestiques ; si des individus mécontents, trop peu nombreux pour contrôler l'administration conformément à la loi organique, peuvent en aucun cas, peuvent toujours, sous les prétextes mis en avant actuellement, ou sous d'autres prétextes, ou arbitrairement sans aucun prétexte, renverser leur gouvernement et mettre fin ainsi au gouvernement libre sur la terre. Cette question nous force à nous demander : — Cette fatale faiblesse est-elle inhérente à toutes les républiques, et un gouvernement doit-il être nécessairement ou trop fort pour les libertés de son peuple, ou trop faible pour maintenir sa propre existence? »

Le Congrès, qui est l'âme du peuple, ne pouvait pass^en tenir au silence du président sur la question de. l'esclavage, li passa tout d'abord une résolution déclarant qu'il 11. 3

n'était pas du devoir des soldats des États-Unis, de capturer et de rendre les esclaves fugitifs. Vérité parfaitement évidente, et qu'il' n'eût pas été nécessaire d'aflSrmer sous cette forme, si quelques généraux ultra- scrupuleux n'avaient pas eu l'inhumanité de renvoyer à leurs maîtres de malheureux esclaves qui avaient cherché refuge dans nos lignes.

Il s'ensuivit une discussion générale, de laquelle ressortit ce fait que le Congrès, pas plus que l'administration, ne prétendait abolir l'esclavage là où il existait. La voie de l'avenir fut seulement indiquée par M. Dixon, sénateur du Connecticut, lorsqu'il dit que, si la guerre se prolongeait, et si l'on en venait à ce point que le gouvernement ou l'esclavage dût périr, le peuple conservateur du Nord s'écrierait : Périsse l'esclavage, plutôt que le gouvernement ! Pour le présent, une résolution, adoptée sur la proposition de M. Crittenden, assigna pour but unique à la guerre « la défense et le maintien de la suprématie de la constitution, et la préservation de l'Union avec toute la dignité, l'égalité et les droits des différents États inal- ' térés. »

Certes, il était impossible de montrer plus de modération. On était encore si réservé en tout ce qui pouvait toucher à l'esclavage, que les seuls esclaves fugitifs, mis alors à l'abri des réclamations légales, furent ceux qui auraient été employés par leurs maîtres à quelque travail militaire contre le gouvernement et l'autorité des États- Unis.

Le parti abolitioniste et les impatients du parti républicain s'irritaient de ces ménagements; mais le président resta fidèle à sa ligne de conduite qui le portait à marcher seulement avec le peuple, et à le suivre même plus qu'à le devancer. Aussi, lorsqu'au mois d'août, le général Fremont, commandant alors dans le Missouri, établit la loi martiale dans cet État, et frappa de confiscation les biens meubles et immeubles des citoyens en armes contre le gouvernement, ce qui comprenait la libération de leurs es-

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claves, — fut-il à Tinstant désapprouvé et contraint péremptoirement d'abroger cette mesure trop hâtive.

Le Congrès rentra en session le 2 décembre. Le président pressentait déjà la nécessité d'une action plus énergique ; mais il se contenta encore de recommander qu'on n'agît point avec trop de hâte. Ce fut donc la Chambre des représentants qui prit Tinitiative. Les ménagements extrêmes par rapport à l'esclavage étaient restés sans aucun effet pour ramener les rebelles, et n'avaient produit à l'étranger qu'un refroidissement des sympathies libérales pour notre cause. Il était temps de prendre une attitude plus prononcée.

Les premières propositions se produisirent pour demander au président d'émanciper les esclaves, dès que cette mesure serait reconnue opportune pour abattre la rébellion. Elles ne furent point adoptées, il est vrai; mais les premiers coups furent portés par l'abolition de l'esclavage, avec compensation pécuniaire, dans le district de Colombie, et par son interdiction dans tous les territoires appartenant aux États-Unis.

Ce fut alors que le président, qui sentait le flot monter, conçut le projet de lui ouvrir une issue avant qu'il n'emportât ses digues. Le 6 mars 1862, il envoya au Congrès un message spécial pour recommander l'adoption d'une résolution ainsi conçue :

<i Résolu, que les Etats-Unis, afin de coopérer avec tout État qui pourrait adopter l'abolition graduelle de l'esclavage, donneront à cet État une aide pécuniaire pour être par lui employée, à sa discrétion, comme compensation aux inconvénients publics et privés produits par un tel changement de système. »

C'était encore la reconnaissance du droit constitutionnel des États à trancher eux-mêmes la question , en même temps que l'offre généreuse de leur en faciliter la solution par des dédommagements matériels.

Il est à remarquer que la résolution ne fut adoptée qu'en dépit de la double opposition des membres en sym-

patkie avec la rébellion et de ceux qui, pour l'écraser, voulaient sans retard conduire la guerre à ses dernières conséquences. D ur côté comme de l'autre, on voulait toutou rien. Mais la majorité préféra encore une fois offrir le rameau d'olivier, bien qu'au fond personne n'eût grande confiance dans ses vertus pacifiques.

Le président s'employa en vain de tous ses efforts à faire fructifier la mesure. Il s'adressa directement aux représentants des Etats du centre ; il envoya au Congrès un projet relatif à l'allocation des sommes éventuellement estimées pour cette dépense. Sa voix resta sans écho, sa proposition* sans réponse. Il fallut reconnaître que le peuple était à bout de patience. Le Nord se montrait aussi las d'offrir des compromis que le Sud obstiné à les repousser.

Néanmoin"s, M. Lincoln voulait en épuiser l'épreuve. Le général D. Hunter,qui commandait le département du Sud (jomposé des localités que nous occupions dans la Caroline du sud, la Géorgie et la Floride, tenta de lui forcer la main. S appuyant sur l'incompatibilité de la loi martiale et de l'esclavage dans un pays libre, il déclara les esclaves libres pour jamais dans ces trois États. Aussitôt le président lança une proclamation annulant cette déclaration comme un empiétement sur le pouvoir qui lui était réservé, et qu'il ne pouvait en aucun cas abandonner aux généraux en campagne. Il y rappelait la résolution adoptée par le Congrès, « offre authentique, définie et solennelle de la nation aux États et à leurs citoyens les plus intéressés sur le sujet. » Il les adjurait encore de la prendre en considération sérieuse, de ne pas « s'aveugler sur les signes des temps, » mais de profiter du privilège que la Providence divine leur octroyait de faire maintenant plus do bien qu'aucun effort n'en avait produit dans le passé. Puisse l'avenir, disait-il en finissant, n'avoir pas à déplorer que vous ayez négligé d'user de ce privilège ! »

Cet éloquent appel n'obtint pas l'affranchissement d'un esclave; et le flot de l'abolition montait toujours.

Dans un acte du Congrès, connu sous le nom de « bill de confiscation » et approuvé le 17 juillet par le président, furent déclarés libres : les esclaves de toute personne qui serait atteinte et convaincue du crime de trahison contre les Etats-Unis, ou déclarée coupable davoir encouragé ou assisté tout acte de rébellion ou dy avoir pris part; — les esclaves de toute personne engagée dans la rébellion ou lui venant en aide, qui se réfugieraient dans les lignes de nos armées, qui seraient capturés ou se trouveraient par la suite dans quelque endroit occupé par les forces des États-Unis, après avoir été occupé par les forces rebelles. — Défense fut faite à toute autorité militaire, sous peine de destitution et de renvoi de larmée, de s'ingérer dans aucune réclamation d'un esclave fugitif, dans quelque Etat ou territoire que ce fût. — Autorisation fut donnée au président d'employer autant d'hommes de sang africain qu'il le jugerait nécessaire et convenable pour la suppression de la rébellion, et de les organiser et de s'en servir de la façon qu'il estimerait la meilleure dans^ l'intérêt du bien public.

Ainsi, parmi les diverses mesures décrétées dans ce bill, se trouvaient : à côté de la confiscation à vie des propriétés des rebelles, l'afiranchissement perpétuel de leurs esclaves, et à côté d'un projet de colonisation ep quelque territoire étranger pour les noirs, l'autorisation d'en former des régiments pour coopérer activement à la guerre dont leur condition passée avait été la première cause.

Un autre acte du Congrès, approuvé à la même époque, allait plus loin dans la voie de l'afiranchissement. Il en étendait les bénéfices aux mères, aux femmes et aux enfants de tout noir employé par le gouvernement à des tra^ vaux militaires, au prix fixé de dix dollars par mois, pourvu que mères, femmes et enfants n'appartinssent pas à un maître resté fidèle à l'Union.

Au point où l'on était arrivé, il n'y avait plus à s'arrêter. Ces distinctions entre' esclaves, ces catégories rendant les uns à la liberté et maintenant les autres dans la servi-

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tude, avaient quelque chose d'inique et d'odieux. Eh! quoi ! Si nous aflfranchissions les esclaves, ce n'était donc pas pour la cause de l'humanité, de la civilisation, de la justice éternelle; ce n'était donc pas pour l'honneur des Etats-Unis! Cette grande rédemption d'une trop longue souillure, était rapetissée aux proportions d'un expédient pour atteindre et punir dans leurs intérêts matériels les auteurs et les fauteurs d'une rébellion ! — Telle était la conséquence de cette lésinerie politique , que le droit à la liberté restait dénié aux malheureux qui se trouvaient être la chose des partisans du gouvernement libérateur, ou des indécis, et concédé aux esclaves qu'une chance heureuse avait faits la propriété de ses ennemis.

Il y avait là quelque chose de choquant qui ne manqua pas d'émouvoir la conscience publique. La session extraordinaire du Congrès était à peine close, que la pression populaire commença à peser directement sur le président. De toutes parts , elle réclamait de lui l'émancipation immédiate et absolue. Il s'en défendait cependant, craignant toujours de se trop hâter.

Le 22 août, il définissait ainsi sa règle de conduite, dans une lettre qui eut un grand retentissement :

« ... 'Je voudrais sauver l'Union. Je voudrais la sauver par la voie la plus courte conformément à la Constitution.

« Plus tôt l'autorité nationale pourra être rétablie, plus près l'Union sera de l'Union telle qu'elle était.

« S'il est des gens qui ne voudraient pas sauver l'Union, à moins qu'ils ne pussent en même temps sauver l'esclavage, je ne suis pas avec eux.

" S'il est des gens qui ne voudraient pas sauver l'Union, à moins qu'ils ne pussent en même temps détruire l'esclavage, je ne suis pas avec eux.

« Mon objet par dessus tout est de sauver l'Union, et non pas soit de sauver, soit de détruire l'esclavage.

« Si je pouvais sauver l'Union sans affranchir aucun esclave, je le ferais; — si je pouvais la sauver en affranchissant tous les esclaves, je le ferais aussi ; — et si je pou-

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vais la sauver en affranchissant une partie et en abandonnant l'autre à son sort, je le ferais encore.

« Ce que je fais à l'égard de l'esclavage et de la race de couleur, je le fais parce que je crois que cela aide à sauver l'Union ; et ce que j'empêche, je l'empêche parce que je ne crois pas que cela servirait à sauver l'Union.

« Je ferai moins du moment que je croirai que je porte préjudice à la cause ; et je ferai plus du moment que je croirai que faire plus aidera à la cause.

« J'essaierai de corriger mes erreurs, quand il me sera démontré que ce sont des erreurs, et j'adopterai de nouvelles vues aussi vite qu'elles me paraîtront être des vues correctes. »

M. Lincoln était un homme d'une parfaite honnêteté et d'un rare bon sens. On ne pouvait dire de lui qu'il fût un grand philosophe ou un grand homme d'État. Mais le bon sens a cela d'excellent qu'il arrive sûrement, quoiqu'à son heure, au but que le génie manque quelquefois pour s'y être élancé d'un bond trop hardi. Ici, la crainte d'être en avance sur la marche de l'esprit public, mettait le président en retard, et le faisait hésiter devant ces « signes des * temps » qu'il avait pourtant signalés. Pour lui, l'heure n'était pas encore venue.

Sur un point, cependant, il se trompait. Ce n'était plus rUnion telle quelle avait été, qu'il s'agissait désormais de rétablir ; c'était l'Union telle quelle devait être, c'est à dire lavée de sa souillure originelle, et régénérée sur les fonts baptismaux de la liberté pour tous.

Sans cela, pourquoi cette guerre, ces immenses sacrifices de toutes sortes, ces énormes immolations d'hommes? Pour relever un édifice écroulé, avec les mêmes pierres qui n'avaient pu le soutenir? Pour renouveler l'épreuve impossible de supprimer l'efiet en maintenant la cause? Mais, ce n'était pas là une solution; c'était un ajournement. Ce n'était pas une reconstruction; c'était un replâtrage.

Les choses étant remises dans le même état qu'auparavant, ce que le passé n'avait pu prévenir, comment l'avenir

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le préviendrait-il? Nous aurions prouvé que nous étions les plus forts ; mais il nous eût fallu prouver encore la même chose demain, après demain, dans cinq ans, dans dix ans. C'eût été à recommencer éternellement, tant que Ton aurait perpétué dans la république ces deux éléments incompatibles et antagonistiques : le travail libre et la travail esclave. Et nous aurions encore traîné derrière nous ce lourd boulet de l'esclavage qui nous faisait boiter dans la voie du progrès, et ressembler plutôt aux forçats de la civilisation qu'à ses pionniers.

Heureusement, la Providence avait d'autres desseins. Elle ne pouvait laisser jeter aux vents le grain qu'elle avait fait germer, ni laisser fouler aux pieds ]a moisson qu'elle avait fait mûrir. L'œuvre de sa logique devait s'accomplir infailliblement. Peu importait que la montre du président fût en retard. L'heure sonnait à l'horloge du peuple.

Le 13 septembre, comme si Dieu lui-même voulait parler par la voix de ceux que les hommes regardent comme lui tenant de plus près, une députation de ministres de tous les cultes religieux, arrivée de Chicago, fut reçue à la Maison-Blanche. Elle venait à son tour demander au président la proclamation d'émancipation universelle.

M. Lincoln répondit d'abord sur un ton moitié plaisant, moitié sérieux, glissant dans son allocution quelques traits spirituels sur la volonté divine dont chacun se croyait également sûr d'être l'interprète, parmi les opinions les plus diverses et les avis les plus opposés. Il espérait qu'il n'y avait pas d'irrévérence à supposer que, sur un point aussi intimement lié à son devoir. Dieu voudrait bien se révéler à lui directement. Cependant, comme le temps des miracles était passé, on pouvait tenir pour certain qu'il n'avait pas cette prétention. Il se bornait donc à étudier simplement les faits matériels delà cause, pour en déduire ce qui semblait juste et sage.

Le président entra dans l'explication des considérations et des difficultés qui l'arrêtaient encore. Les délégués insistèrent et firent valoir toutes les considérations

morales et matérielles qui militaient en faveur de la mesure. Serré de près, M. Lincoln dut convenir que l'esclavage était la source de la rébellion et l'instrument sans lequel elle n'eût pu être ; que l'émancipation nous aiderait en Europe et en Amérique; et qu'elle affaiblirait les rebelles. Evidemment ses objections n'étaient plus guère qu'une exception dilatoire, un scrupule déjà chancelant. Il conclut en déclarant qu'il n'avait rien décidé contre la proclamation, mais qu'il gardait le sujet en délibération avec lui-même «« jour et nuit, plus qu'aucun autre. » Son dernier mot fut : « Ce qui paraîtra être la volonté de Dieu, je le ferai. » Le jugement n'était pas rendu, mais la cause était gagnée.

Neuf jours après, le 22 septembre, parut uïie proclamation préparatoire par laquelle il étai t déclaré que le P^janvier suivant, le pouvoir exécutif désignerait les États et portions d'Etat dont le pays serait en rébellion contre les États-Unis ; et qu'à cette date, toute personne, tenue en esclavage dans ces États ou portion d'État, serait à partir de ce jour et pour jamais libre.

Et, en effet, sur le berceau de l'année 1863, rayonna la proclamation définitive d'émancipation : « Considérant que le 22 septembre de l'année de Notre-Seigneur mil huit cent soixante-deux, une proclamation a été lancée par le président des États-Unis contenant entre autres choses, etc., etc.

« En conséquence, moi, Abraham Lincoln, président des États-Unis, — en vertu des pouvoirs à moi conférés comme commandant en chef de l'armée et de la marine militaire des Etats-Unis, — en temps de rébellion actuellement armée contre l'autorité et le gouvernement des États-Unis, et comme une mesure de guerre convenable et nécessaire pour supprimer ladite rébellion, — en ce premier jour de janvier de l'an de Notre-Seigneur mil huit cent soixante-trois, — et conformément à mon intention publiquement proclamée pendant une pleine période de cent jours depuis la date sus-mentionnée

d abord, je désigne comme Etats et portions d*Etat dont le peuple est respectivement, en ce jour, en rébellion contre les Etats-Unis, les suivants, à savoir :

« L'Arkansas , le Texas, la Louisiane (excepté les paroisses de Saint-Bernard, Plaquemines, Jefferson, Saint- Jean, Saint-Charles, Saint- Jacques, l'Ascension, l'Assomption, Terre-Bonne, Lafourche, Sainte-Marie, Saint-Martin et Orléans, y compris la ville de la Nouvelle-Orléans), le Mississipi, TAlabama, la Floride, la Géorgie, la Caroline du sud, la Caroline du nord, et la Virginie (excepté les quarante-huit comtés désignés comme Virginie occidentale, et les comtés de Berkeley, Accomac, Northampton, Élizabeth-City, York, Princess Anne et Norfolk, y compris les villes de Norfolk et Portsmouth) lesquelles parties exceptées sont laissées, pour le présent, précisément comme si cette proclamation n'était pas publiée.

« Et en vertu des pouvoirs et dans le but susmentionnés, j'ordonne et déclare que toutes personnes, tenues comme esclaves dans lesdits États et portions d'Etat désignés, sont et seront désorïnais libres; et que le gouvernement exécutif des États-Unis, y compris ses autorités militaires et navales, reconnaîtra et maintiendra la liberté desdites personnes.

« Et j'enjoins par ces présentes aux personnes ainsi déclarées libres, de s'abstenir de toute violence, excepté dans le cas de propre défense nécessaire ; et je leur recommande, dans tous les cas où elles le pourront, de travailler honnêtement pour un salaire raisonnable.

« Et je déclare en outre et fais connaître que celles de ces personnes qui auront les conditions requises, seront reçues au service armé des États-Unis, pour tenir garnison dans les forts, les positions, les stations et autres places, et pour armer les bâtiments de toute sorte dans ledit service.

« Et sur cet acte, que je crois sincèrement être un acte de justice garanti par la Constitution comme nécessité

militaire, j'invoque le jugement réfléchi de l'humanité, et la gracieuse faveur du Dieu tout-puissant.

« En foi de quoi, etc., etc. »

On comprend que les réserves, maintenues dans cette proclamation, n'étaient qu'une affaire de formes. Dans les portions d'État expressément exceptées, et dans les États dont il n'était pas fait mention, parce qu'ils ne s'étaient point séparés de l'Union, le Missouri, le Kentucky, le Tennessee, le Maryland et le Delaware, — l'esclavage n'existait plus que de nom. En effet, ou les esclaves en avaient été emmenés ou envoyés au sud par leurs maîtres, et ils étaient libres de droit comme appartenant à des propriétaires ,^ participant ou aidant à la rébellion ; ou ils avaient été laissés sur les plantations, et ils y étaient libres de fait, n'agissant qu'à leur guise, et pouvant s'en aller quand il leur plairait , sans crainte d'être appréhendés et rendus à leurs maîtres. Les autorités militaires avaient défense formelle d'intervenir, et personne n'eût osé réclamer les fugitifs devant la magistrature civile.

La guerre assumait enfin son véritable caractère : la guerre de la liberté contre l'esclavage. Le temps des déguisements était passé. Le Congrès dans ses actes, et le président dans ses proclamations, avaient en vain déclaré et répété que les seuls objets de la guerre étaient «< la restauration de l'Union, le maintien de la suprématie du gouvernement fédéral , et le rétablissement des rapports constitutionnels entre les États-Unis et les États où ces rapports étaient suspendus ou troublés. 5» Le Congrès et le président pouvaient ne pas embrasser d'abord dans toute son étendue l'œuvre civilisatrice dont ils étaient les instruments, — ou, ce qui est plus probable, ils pouvaient, pour raisons politiques, préférer ne pas la définir à l'avance. Mais, dans aucun cas, ils ne pouvaient faire que les choses ne fussent pas ce qu'elles étaient.

Congrès et président n'étaient que les mandataires du peuple. Au peuple ils avaient laissé le soin de régler la marche, se bornant, pour ainsi dire, à jalonner la route

parcourue. Ainsi le gouvernement et la nation allaient du même pas, et comme on avançait ensemble , ensemble on devait arriver.

Et Ion était arrivé. — La question était tranchée. Entre la République et Tinstitution maudite, c'était désormais une guerre à mort. Le triomphe de Tune entraînait nécessairement la destruction de l'autre. Et ce n'était pas la République qui devait périr.

Maintenant, nous pouvions marcher avec plus de fierté, et combattre avec plus de confiance. Nous n'étions plus seulement les soldats d'une controverse politique à décider par le sort des armes. Nous étions encore les missionnaires avoués d'une grande œuvre de rédemption, les libérateurs armés de plusieurs millions d'hommes courbés sous le joug abrutissant de la servitude. La guerre s'était ennoblie; le but s'était élevé. En méritant bien de la patrie, nous méritions bien de l'humanité.

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